‹ Robert Helmont: études et paysagesChapitre 37 sur 37 · ÉPILOGUE · texte numérisé non relu

ÉPILOGUE

rayons au choc des verres ; et la bonne humeur des convives est franche comme la couleur des vins de France dans le cristal des carafes.

Tout à coup la scène change. La table semble agrandie, aussi plus sombre. Les coudes qui se touchaient fraternellement s'écartent les uns des autres, et cela fait des vides où Ton sent passer un peu de Tair froid et du noir de la nuit^ comme si une fenêtre s'était ouverte subitement. Qu'est-ce qu'il y a donc? Qu'estce qu'il arrive?... C'est la politique qui vient d'eatrer . . . Laissez-la faire. Dans cinq minutes cette aimable tablée^ si paisible, va devenir discordante et criarde. Les voix vont s'aigrir en discutant, le vin tourner dans les bouteilles. Plus d'épanchements^ plus de confidences.

Les convives mangent avec fureur. Il y en a qui parlent tout seuls, comme dans une langue étrangère, sans écouter ce qui se dit autour d'eux. D'autres au contraire suffoqués d'indignation deviennent bleus, font des gestes, s'étranglent avec des paroles rentrées. Des mots blessants, des regards chargés de haine partent, se croisent comme des balles. On se jette à la tête des dates de révolution, des noms de rues à fusil-

ÉTUDES ET PATSAGEfl 30S

lades; il y a des nuits de décembre, des jours de juin gui revivent, jonchés de morts dans des émotions de jeunesse retrouvées. Les plus vieux amis se regardent stupéfaits, s'apercevant qu'ils ont entre eux des distances de champ de bataille, des barricades écroulées depuis vingt ans; et & mesure qu*on fouille l'histoire, ce nid à rancunes, il en monte une ivresse de colère, qui foit qu*on arrive à bégayer, & écumer, à serrer les manches des couteaux en se regardant.

C'est rhydrophobie politique, terrible maladie dont

toute la France est atteinte en ce moment.

politique, je te hais !

Je te hais parce que tu es grossière, injuste, haineuse, criarde et bavarde ;

Parce que tu es Tennemie de Tart, du travail ;

Parce que tu sers d'étiquette à toutes les sottises, à toutes les ambitions, à toutes les paresses.

Aveugle et passionnée, tu sépares de braves cœurs faits pour être unis, tu lies au contraire des êtres tout à fait dissemblables.

Tu es le grand dissolvant des consciences, tu donnes Thabitude du mensonge, du subterfuge^ et, grâce à

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toi, on voit des honnêtes gens devenus amis de coquins pourvu qu*ils soient du même parti.

Je te )iais surtout, d politique, parce que tu en es arrivée à tuer dans nos cœurs le sentiment, l'idée de patrie ;

Parce que j'ai vu des démocrates se frotter les mains en apprenant les désastres de Forbach et de Reiscboffen et des impérialistes après le Quatre Sep* tembre ne pas même essayer de dissimuler leur joie à chaque nouvelle défaite de Chanzy ou de Trochu.

Je te hais enfin parce que c*est toi qui nous as vala cette terrible parole d*Henri H^ine :

En France U n'y a plus de nation^ il n^y a que des partis.

Paris» i873.

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