‹ Robert Lozé [microforme]Chapitre 18 sur 37 · ROBART LOZÉ · texte numérisé non relu

ROBART LOZÉ

‘Je les tiendrai d'autant plus facilement que cette fois c'estle cœur qui les dicte.

* Qu’allez-vous penser de moi après avoir lu la fin de cette lettre ? J'ai essayé de me juger moi-même sans pouvoir y parvenir. Vous avez toujours eu la charité de vous taire devant moi sur certaines choses qui touchaient à mon triste métier. Vous compreniez sans doute que je commençais moi-même à les voir sous leur véritable jour et que la nécessité seule m'y enchaînait. Vous vous étonnerez donc que situé come je le suis, je songe sérieusement à un établissement. C'est que je suis convaincu qu'avec les appuis que j'espère trouver, je pourrai sortir de ton bourbier.

‘‘ Or, mademoiselle Irène de Gorgendière est beaucoup trop belle et trop bonne pour moi ; mais elle me fait l’ honneur de m'estimer. Elle aura quelque fortune. Son père est en position de choisir un candidat au siège qu'il occupait au parlement qui vient d'être dissout. Je vous en prie, ne me Prenez pas pour un mercenaire. Je n'aurais peut-être pas cédé au penchant réel que j'éprouve, pour faire partager à une jeune fille une vie d'expédients. J'ai cru ea ceci pouvoir concilier deux choses qu'on trouve rarement réunies : l'affection et l'intérêt..."

On le voit, Robert lui-même se jugeait sévèrement. Et il avait raison. Il n'était pas encore vraiment un homme (vir) puisqu’il n’osait compter sur ses propres efforts et qu'il cherchait à setirer d'affaire en s'appuyant sur d’autres. Il était en voie de guérison, mais il n’était pas guéri. Du reste, il aimait vraiment Irène, autant qu'il lui était possible d'aimer quelqu'un à cette époque, et il eut renoncé à tout plutôt que ce la rendre malheureuse. C'était surtout le caractère, qui chez lui, mauquait d'énergie et de trempe.

Le lendemain matin, Robert avertit sa mère de la démarche qu'il allait faire. Elle en fut bien aise et l'approuva chaleureusement. C'était la réalisation d’une de ses plus chères espérances.

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Il se présenta ensuite chez le médecin. Celui-ci lui dit sou préambule.

— 11 paraît que vous voulez épouser ma fille ?

—Oui, monsieur, répondit Lozé surpris de cette abrupte entrée en matière.

—Je connais votre famille. De ce côté-là rien à dire. Mais vous, Robert, je ne vous connais pas. Et tout d’abord, comment prétendez-vous faire vivre votre femme ?

—J'ai ma profession, une clientèle quiaugmentera, j'espère.

—C'est-à-dire que vous tirez le diable par la queue, Je m'en doutais. Maintenant, moi aussi, j'ai quelque chose à vous dire. On croit généralement que j'ai des économies. C'est une erreur. Je n'ai, moi aussi, que ma clientèle. Cela, c'est entre nous. Vous ne parlerez pas au dehors de ce que nous pouvons dire ici.

—Si mademoiselle Irène est sans fortune, sous ce rapport au moins nous sommes égaux. De toutes les autres façons, je sais qu'elle vaut beaucoup mieux que moi.

—Bien ! nous verrons. J'ai à m'absenter à cause de l'élection qui approche. Je vous parlerai à mon retour. En attendant, je vous crois homme d' honneur et je compte que vous vous montrerez tel en tout ce qui regarde ma fille.

11 tendit la main au jeune homme en signe de congé,

Robert s'éloigna étonné de la nature de l'entrevue, Certainement, le docteur de Gorgendière n’était pas le vieillard débile et usé qu'il s'était figuré. Il rentra chez sa mère pensif et inquiet. Mille complications imprévues, de fa. cheux retards pouvaient résulter de cette attitude du méde cin. Devait-il retourner à Montréal ou attendre ici? I] était absent depuis un mois et Bittner devenait impatient. D'un autre côté, partir c'était peut-être manquer l’occasion. Il tenait plus que jamais à Irène. Que faire ?....

Le médecin eut ce jour-là une conversation assez longue avec madame Lozé. Puis il partit pour Montréal.

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M. de Gorgendière fut absent trois jours. 11 dut faire sur le compte de Robert une enquête complète, si l'on en peut juger par ce qu'il dit à sa fille à son retour.

—Robert n'est pas un méchant garçon, Il est intelligent et rangé. Mais c'est un avocat de quatre sous. Il vivote comme des centaines d’autres et ne fera rien de sérieux par lui-même.

— Mon père, vous me faites beaucoup de peine,

— Attends un pet: avant de pleurer. Certaines de no parentes là-bas le connaissent. Elles m'assurent qu'il a plus de qualités solides que je ne lui en prête.

—Oh ! Elles ont certainement raison.

— C'est ceque nous verrons. Je vais le mettre à l'épreuve. Je ne puis faire autrement lorsqu'il s'agit de lui confier mon trésor, ajouta-t-il en l'embrassant tendrement. Tu crois qu’il est ambitieux ? Eh ! bien, il sera candidat à ma place.

—Que vous êtes bon, cher papa !

—Oui, il sera candidat. Quant à être élu c'est autre ches®. J'espère bien que nos gens ne seront pas assez imprudents pour confier leur mandat à un jeune prétentieux sans veleur, sans Connaissances en matière de gouvernement et qui n’a vécu jusqu'à présent que de choses qui ressemblent fort à la rapine.

Oh ! papa !

—Le mot est un peu fort? Soit. Il n'est pas plus coupable que les autres, qui font comme lui. Ces carrières-là sont encombrées. Ces pauvres enfants s'y perdent. C'est déjà assez malheureux. Mais faire de ces gens-là des législateurs, des diplomates..…., ce n'est pas mon idée, Aussi j'espère qu’il ne sera pas élu, Mais si l'enfant a du bon, coume on le dit, l'épreuve lui sera aussi salutaire qu'elle sera rude,

— Pauvre Robert !

—Heureux Robert ! Tous les jeunes gens ne trouvent pes comme lui un médecin pour les guérir et un ange pour les épouser.

M. de Gorgendière ne précis: pas davantage le traitement qu'il réservait au patient. Ces vieux médecins n'aiment pas les demi-mesures, Pauvre Robert ! dironsnous avec Irène.

Quelques jours après, on annonçait que le docteur de Gorgendière renonçait définitivement à la députation et qu'il se r'tirait en faveur de monsieur Robert Lozé, avocat de Montréal, mais enfant du comté. On ajoutait, mais sans que cette nouvelle fut confirmée, que monsieur Lozé devait épouser mademoiselle de Gorgendière.

Robert Lozé se croyait enfin engagé dans la grande voie du succès.

Lorsque le docteur de Gorgendière lui avait annoncé son intention de lui céder le pas, il n'avait pas songé aux graves responsabilités que doit assumer celui qui aspire à devenir le mandataire de ses concitoyens dans les assemblées nationales. L'amour propre qui rappetisse tout le tenait en ce momect-là, et allait rendre vulgaire un effort qui aurait pu être méritoire et patriotique.

La lutte était engagée. Nous n'ea suivrons pas en détail les péripéties. Robert imagina un plan de campagne qui n'était pas mal conçu. Le docteur de Gorgendière lui inspirait maintenant un grand respect. Il était frappé de son énergie et de son jugement, ainsi que de l'influence qu'il exerçait autour de lui, Il voulut continuer exactement la même ligne de conduite, Le médecin, qu'il alla consulter, ne le conseilla en rien ; mais il ne le désapprouva Pas non plus. Son rôle à lui était simple. il observait.

M. de Gorgendière était un député de l'opposition. C'est-à-dire qu'à la Chambre il siégeait à la gauche du président et votait la plupart du temps contre le gouvernement

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du jour. Cependaat, comme il arrive souvent pour des hommes de cette valeur, il était à l’occasion écouté des ministres qui ne manquaient pas d'accorder à sa circonscription une juste part des faveurs de l'Etat. Ne croyant pas pouvoir lutter heureusement contre lui, on conservait à son endroit une attitude de neutralité que sa modération rendait possible et commode. Il n’en devait pas être ainsi à l'égard d’un inconnu, d'un conscrit politique qui n'était rien par lui-même. Des ambitions nombreuses rendirent facile le choix d’un adversaire. On en choisit un qui paya de sa personne. Gabriel Coutu, une fois engagé, ne ménagea pas sa peine, ni même son argent, encore moins celui de ses amis politiques. Des orateurs et des agents plus ou moins avoués inondèrent la circonscription. Dans les luttes de ce genre tous les arguments sont bons pourvu qu'ils portent. La délicatesse, la bienséance et les vertus théologales sont mises de côté. Certains jeunes gens de Montréal, confrères de Robert, qui en temps ordinaire n'auraient pas voulu lui faire affront, s’attachèrent à le ridiculiser et à l’amoindrir. Sa carrière au barreau, son installation avec Bittner, personnage connu, son trafic en dettes de banqueroutiers, sa prédilection pour une grande dame et le beau monde, tout cela fut exposé avec exagération. Il est vrai que ceux qui attaquaient ainsi n'avaient pas toujours l'avantage et qu'ils étaient souvent maltraités dans la riposte, étant dans la situation de la pelle qui se moque du fourgon Mais ils n'étaient pas candidats, ce qui faisait toute la différence. Devant cette avalanche, Robert tint bon. Il se multiplia : il acquit vite cette facilité de parole qui manque rarement à ses compatriotes. La timidité, ce défaut physique, cause de tant de mécomptes chez les jeunes gens, lui éta t inconnue. TU eut des sympathies. On admire son courage. Mais il était presque entièrement seul. Le docteur de Gorgendière ne se montrait guère, sa sauté semblait lui donner des

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inquiétudes, il sortait peu de chez lui hors ses visites aux malades. On savait cependant vaguement que son appui était acquis à Robert. Au village nat et aux environs, Où la famille avait béaucoup de relations et ou Irène était aimée de tous, Robert obtint la presque unanimité des voix. Ailleurs, il n'en fut pas de même. Le vote flottant, qui presque toujours décide d’une élection, finit par céder à la pression ministérielle. Bref, le pauvre Robert, qui, malgré ces nombreux handicaps, s'était cru jusqu’au dernier moment vainqueur, ‘ut en minorité le jour du scrutin : en minorité de quelques voix seulement, mais battu tout de même.

En apprenant ce résultat, il éprouva tout d’abord ls fureur de l’homme qui se croit trompé. Cela lui donne la force de remercier les fervents, de dénoncer amèrement ceux qu'il appelait les faux amis, dans un dernier effort oratoire. Puis sentant venir la réaction et le découragement qu'il voulait pardessus tout cacber, il se réfugia dans la retraite de la maison paternelle,

De l’amour-propre exagéré, il était tombé dans |’ contraire. Il avait réellement plutôt gagné que perdu dans l'opinion, mais il ne s'en rendait pas compte. Les quolibets et les insultes de ses adversaires lui revenaient Somme autant de poiguards enfoncés dans sa chair et qui le martyrisaient. Il se voyait perdu de réputation, pis encore, ridicule,

Cette jeune fille, si noble et si dévouée, sa fiancée, comment allait-il l'envisager ? Voudrait-elle encore de lui ? Si elle en avait encore pitié, comment l'épouser pour la traîner dans sa raisère ? La misère ! Nouvelle souffrance plus péni. ble que les autres. Il ne pnurrait pas même cacher sa honte, il lui faudrait l'exposer Pouvait pas se payer le luxe d’ témoins de ses souffrances et tait le comble à son ‘arrertume. Ses économies s’ dissipées comme la neige au printemps. Littéraiement, ;! n'avait pas le sou, 1] jeta un coup a’ œil sur ss vêtements

dont i avait été si soigneux ; ils étaient défraîchis et souillés par cette campagne infernale d’un mois. Bittner, son associé interlope, auquel il avait écrit pour demander des fonds, lui avait répondu qu'il lui faussait compagnie. Un avocat plus jeune, moins scrupu'cux, lui offrait de meilleures conditions. Dans ce monde là, les chacals s’entredévorent.

Le lendemain, hâve, épuisé, malade, négligé dans sa tenue, le front caché dans ses mains, il s'était assis sur le seuil de la maison paternelle. Près de lui, sa mère pleurait en silence, environnée de la famille attristée.

Tout à coup, le bruit d'une voiture roulant rapidement dans la montée fait lever tous 1: yeux.

Elle s'arrête devant le groupe de la famille réunie. Un monsieur et une dame en descendent :t regardent autur d'eux en souriant.

Que viennent faire ici ces étrangers ?

Robert se dresse tout debout, ayant aux yeux l'éclair de l'animal blessé poursuivi jusqu'au gîte à il s'est blotti pour mourir.

À ce mouvement instinctif, presque aussitôt succède une stupeur profonde que partage toute la famille.

Sa chère vieille maman, qui n'avait pas eu pour lui assez de caresses et de consolations, le quitte et se jette dans les bras de l'étranger, qui l'embrasse tendrement et lui indique la dame à ses côtés qu'elle embrasse à son tour.

—Jean ! Mon cher Jean !

— Maman ! Mère chérie !

—Chère maman, je suis bien heureuse, ajouta la jeune femme, souriante sous les larmes, et d'un charmant accent étranger.

Ce coup de théâtre avait comme pétrifié tout le monde. Pour l’orgueil meurtri de Robert, c'était un nouveau coup de massue,

au front la triple auréole de l'autorité, de la prospérité et du bonheur, cet homme distingué, Compagnon de cette femme charmante, gracieuse comme madame de Tilly, mais plus jeune, plus douce, plus belle, cet homme, c’était Jean ! Jean l’ouvrier, Jean le manœuvre, qu'il avait dédaigné, oublié !

Comment en croire ses yeux et ses oreilles ? Pourquoi n'en avait-il rien su ? Robert, abasourdi, croyait rêver. Sans le savoir, il s'était porté en avant du groupe de ses parents. Le nouvel arrivé regarda:t maintenant avec surprise cet homme hagard qui le dévorait des yeux.

Et certes, si, comme l’a dit un penseur, l'œil touche et participe aux mouvements de l'âme, exprime ses passions les plus vives, ses émotions les plus tumultueuses, pour les reudre dans toute leur force et dans toute leur portée, telles qu'elles viennent de naître, chacun de ces frères avait lieu d'être surpris de ce qu’il lisait dans l'œil de son frère.

Ainsi inopinémenrt mis en présence chacun de ces deux rejetons d'une même souche portait, sur safigure l'empreinte de sa vie.

D'un côté, l’homme grandi et anobli par le travail et l'effort, couronné par le succés.

De l’autre .. Ah ! N'insuitons Pas au malheur de ce pauvre Robert. Faible et coupable, oui, certes, il l'était, Personne ne doit échapper à ses responsabilités. Avant d'écouter la Pitié, laissons parier la justice.

Mais surtout n'oublions Pas que devant le tribunal de l'avenir, Robert ne Comparaîtra pas seul. Nous serors jugés à ses côtés. Lorsqu'on y accusera tant de générations de jeunes gens, l'élite de nos intelligences, d'avoir failli à leur devoir, lorsqu'on leur reprochera d'avoir dissipé leur riche héritsge, d'être devenus moralement et m .tériellement des déshérités du sort : On nous 4 vaincu par la trahison, ré- Pondront-ils. Enfermés dans une enceinte n'offrant qu’une

seule issue, nous nous y sommes engagés et nous sommes tombés dans un piège.

Et nous qui entendrons cette défense, comprendrons-nous enfin qui a érigé ces barrières, qui a tendu ces pièges ? Pourrons-nous alors, comme nous le faisons trop souvent aujourd’hui, nous détourner de nos victimes, en répondant au cri de notre conscience: Suis-je le gardien de mon frère ?

Ce fut Irène qui dévoua la situation. Témoin inaperçu de cette scène, elle avait bientôt compris ce dont il s'agissait. L'arrivée inattendue de Jean dans une situation évidemment brillante lui avait causé une surprise égale à celle de la famille. Mais ce qui lui avait vraiment déchiré le cœur, c'était l’altération profonde des traits et de toute la personne de Robert. Son affection lui fit comprendre ce qu’il devait souffrir. Elle savait, ce que les autres ignoraient, que cette souffrance était en partie l'œuvre de son père. Tout eu rendant justice à ses motifs, que celui-ci lui avait expliqués, elle trouva l'épreuve trop cruelle. S’approchant de son fiancé, elle lui serra furtivement là main, et, le regardant avec une expression inoubliable de tendresse, elle lui dit à voix basse :

3 —Du courage, Robert. Tu sais que je t'aime. Va donner : la main à ton frère.

Le jeune homme, sous ce regard, sentit son courage renaître, et recouvra sa présence d'esprit. En cet instant, il comprit enfin tout le prix du cœur d’Irène, Pour la première fois, il sentit combien lui-même aussi il l'iimait. Sans quitter cette chère main qui faisait sa force, il entraîna la jeune fille avec lui et dit d’une voix chaleureuse :

—Jean, tu ne me reconnais pas. Je suis Robert.

Jean lui serra la main, et avec un franc sourire,

—Alice, dit-il, se tournant vers sa femme, voici Robert dont je t'ai souvent parlé.

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— C'est une sœur que je vous amèze, ajouta-t-il en s'adressant aux autres, Mais approchez donc. Hein! 1 parait que le petit Jean vous a tous surpris.

Alors, ce fut une détente générale.

—J'ai gardé ton secret, mon Jean, dit la mère. Je l'ai peut-être trop bien gardé. Tu arrives en un moment où nous sommes dans le malheur, au point que moi-même j'avais un instant oublié ta prochaine venue. Ce pauvre Robert vient de perdre son élection.

—Ce n'est qu'une bataille perdue. Nous en gagnerons bien d'autres ensemble, n'est-ce pas, Robert ?

— Notre Robert s'est battu comme uu lion, dit Pierre, le frère aîné. Nous n’en avons pas honte, et la prochaine fois il sera élu.

Alice embrassa Irène.

— Vous êtes bonne et je vous aime bien, dit-elle.

Les deux jeunes femmes se comprenaient.

— Vous ne me reconnaissez pas, monsieur ? Lozé dit tout à coup à Robert l’homme qui conduisait les chevaux de Jean.

— Comment ! Bertrand, vous ici ! s’écria Rubert avec surprise. Je vous croyais déjà chez votre nouveau patron.

— Mais, ovi. Mon nouveau patron c'est monsieur Jean,

— Vous connaissez donc notre frère? lui demanda Pierre, le frère aîné.

—Si je le connais ! il m'a rendu de fiers services.

Il raconta en peu de mots ce que l'avocat avait fait pour lui, et l'effet de ce témoignage en un pareil moment fut considérable. Irène se promit d'en faire part à son père. Madame Lozé vit son fils dans le rôle d'un bienfaiteur des hommes.

C'est ainsi qu'un faible service rendu dans un temps où Robert avait commencé à s'accuser, était au moment le plus opportun, récompensé au centuple.

Toute la famille rentra dans la maison. Ce fut une fête d'autant plus appréciée que l'instant d'auparavant to t avait été tristesse. On fit cercle autour d'Alice et de Jean. Celui-ci dut raconter sa vie, ses luttes, ses succès. On ne fut pas peu surpris d'apprendre que Jean possédait au Canads et même dans un endroit assez rapproché, un établissement industriel qui allait prendre des proportions considérables. Jean termina le récit sommaire de ses aventures en invitaut toute la famille à visiter le nouvel établissement.

— Il ne faut pas oublier ceux-là, dit-il, attrappant au passage un des enfants. Voilà autant de petits industriels en herbe.

—Quant à moi, répondit Pierre, j'aimerais mieux les voir cultiver la terre.

—C'est là en effet la plus belle des industries. Mais il faut l'exercer autrement que nos pères, vieux soldats - Chasseurs, pour qui la faux n'était que l'accessoire du fusil.

Quand vous viendrez chez moi, je vous expliquerai comment toutes les industries se tiennent et se complètent au puint que l’une ne peut marcher sans l'autre, que la négligence de l’une fait dépérir toutes les autres, de même que ia malatie d’un membre rend tout le corps malade. Quand l'industrie manufacturière et le commerce se généraliseront. l'agriculture progressera dans les mêmes proportions, elle deviendra une grande industrie ici comme elle l'est déjà dans les plaines de l'ouest ; plus importante même avec le temps, car elle sera plus variée et elle se poursuivra dans des endroits plus rapprochés des grands marchés du monde. Nous ne verrons peut-être pas le développement entier de ce système, mais nos enfants le verront : ils en profiteront, s'ils acquièrent l'instruction et s'ils se tieunert À la bauteur du progrès. Mais s'ils ne s'instruis nt pas, s'ils s'obstinent dans les anciennes méthodes, ils tomberont dass la pénurie et dans le besoin, la terre qui fait maintenant notre orgueil,

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Passera en d'autres mains et nos descendants deviendront des déshérités, des parias, des sans-patrie dans ce Canada que nos pères ont découvert et fondé, C'est la nature qui le veut ainsi, le fort domine le faible, l'iostruit commande à l'ignorant, l'audacieux écrase le timide. C'est pour cela que je dis de ces enfants que ce sont de futurs industriels, Voudrais-tu, mou cher Pierre, en faire des journaliers ?

—Ce que tu dis 1à est vrai, dit Robert, Et j'arrive aux mêmes conclusions par un chemin bien différent. Si Jean a pu apprécier la réforme dont il parle, j'ai pu, moi, sonder toute leur profondeur, les funestes conséquences du système contraire. Dans nos campagnes les échos du grand mouvement modern: sont peu écoutés, mais il faut prêter l'oreille, lire, réfléchir,

J'accepte comme vous tous l'invitation de Jean et d'Alice, mais four un peu plus tard. En ce moment, j'ai trop à faire ; des bévues, une défaite à réparer. Aussi je pars dès ce soir pour Montréal. Mais mon absence ve sera plus ni longue ni silencieuse. J'ai des aimants qui ne me permettront pas de longues absences, ajouta-t-il en souriant à sa mère et à sa fiancée, Maintenant, Irène, si vous voulez, j'irai prendre cougé de votre père, pourvu qu’il consente à me recevoir après ma déconfiture.

—Oh ! ne craignez rien, il sera bien aise de vous voir.

Le docteur de Gorgendière sembla oublier la brusquerie de ses premiers rapports avec Robert. 11 fut doux, presque encourageant Il parla pourtant de l'élection perdue d'un ton un peu narquois qui fit rougir Irène, Elle se rapprocha de Robert comme pour témoigner qu’elle n'entendait pas qu'on le fit souffrir davantage.

—Ce diab'e d'homme, pensa Robert. On dirait vraiment qu'il se réjouit de ma défaite.

Le jeune homme en ce moment commença à entrevoir vaguement la vérité,

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—Et qu’allez-vous faire maintenant que les électeurs de par ici ont eu le mauvais goût de vous refuser leur mandat ?

— Leur prouver qu’ils ont eu tort. Je me vengerai aussi en leur enlevant la perle de la ‘contrée, répondit Robert, en maîtrisant avec effort son humeur. Irène veut bien m’attendre quelque temps, n’est-ce pas Irène ?

— Aussi longtemps que vous voudrez, répondit avec décision la jeune fille.

— Pas trop longtemps. j'espère. Je viendrai vous réclamer et j’ai confiance qu’alors votre père trouvera en moi de quoi le rendre indulgent et généreux.

—Je dois vous dire, Robert, interrompit le docteur, que je n’ai pas mauvaise opinion de vous. Au contraire, Et si vous savez profiter de vos avantages, nous serons un jour aussi fiers de vous que‘nous le sommes aujourd’hui de votre frère Jean, qui est déjà Four Son pays un bienfaiteur public.

La fin de cette visite d'adieu fut donc beaucoup plus agréable que son début.

Irène accompagna Robert jusqu’à la gare. Le vieux médecin, qui du seuil les regardait s'éloigner, grommela entre ses dents : Après tout, il a de l’étoffe.

La famille réunie formait à la gare un groupe dont la gaieté n’était point forcée.

Après avoir fait ses adieux à tout le monde, Robert s’approcha d’Irène qui se tenait un peu à l’écart, son bras passé dans celui de madame Lozé.

—Et vous, Irène, qu’avez-vous à me dire ?

—Deux mots seulement... Je t'aime :

Ce fut sa feuille de route. Letrain sifla, il partit.

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