‹ Robert Lozé [microforme]Chapitre 5 sur 37 · EN DÉRIVE · texte numérisé non relu

EN DÉRIVE

Socialement, Adèle de Tilly 1 tait pas tout à fait orthodoxe.

. Mariée à dix-huit ans à un cadet de famille, officier dans l'armée anglaise, elle avait suivi son mari en Angleterre, Quelque temps elle fut une étoile de la société la plus aristocratique de l’Europe. Mais son mari, livré au jeu et à la débauche, mécontenta sa famille dont il dépendait pour ses ressources. Il dut alors renoncer à l’armée, et tombant de plus en plus bas, il en vint à maltraiter sa jeune femme qui refusait de se ruiner pour payer ses dérèglements. Celle-ci, mal conseillée, eut recours au divorce. Procès retentissant qui lui valut une fâcheuse notoriété, bien qu’elle n’eut pas de torts bien graves.

On sait que la reine Victoria ne tolérait pas les femmes divorcées. La société faisait alors de même, regis ad exem- Plar. N'étant pas de force à remonter le courant, madame de Tilly revint au Canada. Mais elle s’aperçut bientôt que quelque chose de l’ostracisme qu’elle fuyait l'avait poursuivie jusqu’en son pays. On ne la repoussa pas absolument, mais on l’accueillit froidement et elle ne voulut pas continuer des relations où les avances étaient toutes de son côté,

C'était une femme aimable, belle encore à quarante ans, ni dévote ni esprit fort, au fond bonne en dépit des circonstances. Ressource précieuse Pour une personne ainsi placée, elle aimait les arts et connaissait la musique en artiste, Elle

-Était artiste aussi dans sa toilette et dans | aménagement de

24 ROBERT LOZÉ ee Sa maison, qui était Charmante et singulière. A l'intérieur

S entend, le dehors n'étant qu'une espèce de chalet suisse bâti à l'américaine et posé sur un carré de gazon comme

et les cuivres souvent Técouverts d’une couche de badi. geon Ce sont des meubles Louis XIV et Louis XV, quelquefis plus anciens ncore, presque tous d’une élégance de

forme Témarquable. Car il faut admettre que les artisans anciens surpassaient

petits groupements comme celui que nous parlons. Unte! milieu pouvait distraire l'ennui d’une femme jeune encore et intellectuelle, en qui la passion et le chagrin avaient laissé leur trace profonde et qui devait porter sur son cœur les rides qui ne paraissaient Pas Sur son visage.

Mais de là au bonheur on même au contentement, il y a un abîme.

Nous vivons dans le siècle de l'émancipation de la femme. Celle-ci se croit plus heureuse Par suite de son affranchissement de certaines des infériorités léga'es et sociales dont elle souffrait. Il n’en sera vraiment ainsi Cependant que si la femme sait res. femme dans la nouvelle condition qui lui est faite, et la mégère qui a déclaré la guerre à l’autre sexe, la mondaine blasée dont le temps est le plus redoutable ennemi, sont Presque aussi malheureuses que la pauvresse qui se courbe docilement sous la tyrannie d’un mari brutal. Nous aurons bean faire, la femme vraiment heureuse sera toujours la mère. Elle seule aura dans la vie un but bien défini. Sans cette auréole de la maternité, ou à son : défaut, quelque chose de plus grand encore qui est le sentiment maternel s’étendant à tous les infortunés, une femme est une souveraine détrônée. Qui pousse le berceau régit le monde. C’est la nature qui le veut ainsi. Davs notre pays, heureusement, les abdications sont rares. C’est pour cela Qu'un jour nous serons forts par nos femmes.

À ce point de vue, Adèle de Tilly n’était donc pas vraiment heureuse, Elle avait le sentiment de sa vie mauquée, dont elle ne méditait pas d’ai”’eurs les causes : cherchant à se distraire pour échapper à l'ennui, mais ne tombant pas dans le désorüre, Parce que même parmi les âmes égarées, il en est de délicates qui ont horreur des souillures.

C'était Je besoin de mouvement et de distraction qui l'avait condüite au bureau de Robert Lozé. En lisant cet impriané assez insolent lui réclamant une faible somme d'argent

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restée dans les livres de quelque modiste en faillite, elle avait eu le caprice de voir celui qui faisait un tel métier. Surprise, elle avait trouvé un jeune homme intelligent, Presque ingénu, qui lui avait rendu hommage par sa confusion. Elle en avait eu un peu pitié. Rien d'étonnant que de son côté, elle l’eut ébloui.

Entrée là à la recherche d’ une distraction, madame de Tilly en avait trouvé deux. Louise, la jeune ouvrière, lui avait tout de suite inspiré un véritable intérêt. Elle eut envie de voir le fiancé, dont la conduite lui semblait belle. Les jeunes gens s'étaient rendus à son invitation. Louise entraînant Bertrand un peu timide et tirant de l'arrière. Comme ils n’attendaient Pour s’épouser que le moment où Bertrand aurait un emploi un peu plus assuré, madame de Tilly résolut sans le leur dire, de prendre des renseignements au sujet de ces jeunes gens, et si le résultat leur était

favorable, de leur venir en aide en les recommandant à des iudustriels de ses amis.

Elle songeait au moyen de faire cette louable action, lorsque la bonne vint lui annoncer un visiteur. Prenant la carte

sur le plateau d’argent, elle sourit au nom qu’elle y lut : — Faites entrer, dit-elle.

L’instant d’ après, Robert Lozé entrait, encore sous le: coup de l’excitation que cette démarche toute nouvelle Jui causait et tout décuntenancé devant cette femme et cet intérieur.

Debout et gracieuse, madame de Tilly reçut son visiteur, et coupant court au boniment qu’il avait probablement préparé :

— M. Lozé, lui dit-elle, vous venez à point. J'ai un ser-. vice à vous demander.

— J'en suis heureux, madame, surtout si cela peut contribuer à me faire pardonner l’ennui involontaire...

—Ne parlons pas de cela. Je suis curieuse puisque je-

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