ROGER, PIERRE, RÉMOND, BERTRAND, GENDARMES
RÉMOND, à Pierre.
^Qu'est-ce qui se permet de cogner à ma porte d une manière aussi inconvenante ?
PIERRE
C'est monsieur le maréchal des logis qui désirerail vous parler.
RÉMOND à Roger.
Aimable convive, de quoi s'agit-il ?
ROGER
Garde à vous ! Un meurtre a été commis dans cette maison.
RÉMOND, en faisant un geste de surprise, donne un coup de ciiapeau dans la flgure de Bertrand.
Vraiment, monsieur !... Et qui donc a été la victime ?
ROGER
L'infortuné Germeuil 1
BERTRAND
Germeuil, connais pasl Et toi, mon ami... connais-tu ee monsieur-là?
Certainement!... Où as-tu la tête?...Nours l'avons salué hier soir !
BERTRAND
Ah ! M. Cerfeuil !.. . Oui... je me rappelle ! 11 avait des bas o»Bton, une culotte beurre frais et un gilet olive...
RÉMOND
C'est un hors-d'œuvre, ce que tu dis-lh ! C'est incroyable 1 hier, il paraissait jeuir d'une parfaite santé.
BERTRAND
ïl n'avait pas l'air d'un homme qui veut se faire assassiner!
ROGER
C'est bon ! C'est bon! Vos passeports?
RÉMOND, lui donnant une lettre.
Voici le mien... Oli ! oh! oh! pardon, le voilà. (Il reprend la lettre et donne un passeport. Il va à Bertrand.) Une lettre de la petite baronne.
BERTRAND
Elle te fait des reproches de n'être pas venu à. sa soirée de vendredi.
ROGER
Assez! (Regardant les passeports.) Vous VOUS nommez?
Toujours, monsieur.
ROGER
Je vous demande votre nom !
RÉMOND
Saint Rémond.... d.... de Saint-Rémond.
ROGER
Où allez-vous ?
RÉMOND
A Bagnères, prendre les eaux de ce pas ! Ma santé est un peu délabrée.
ROGER
Comment! Vous allez à Bagnères prendre les eaux de Spa? Cela ne se peut pas topographiquement-
Bagnères qui est dans les Pyrénées el Spa aui est en Hollande, approximativement.
RÉMOND
Gendarme géographe, vous m'affliuez. Vous n'y êtes pa-i. Je vais aux eaux de ce pas!
ROGER
J'entends bien. Vous allez à Bagnères prendre les
eaux de Spa.
Do ce pas-ci.
BERTRAND
Pas ci-près d'ici !
ROGER
Parfaitement. Vous allez à Bagnères prendre les eaux de Passy. Fallait le dire tout de suite. Il es ■ en règle celui-là. (A Bertrand qui se cache derrière Rémond) Le vôtre ?... A vous... à vous là-bas !
RÉMOND, à Bertrand.
Vicomte! Monsieur te fait l'honneur de te demander ton passeport !
BERTRAND
C'est que nous les avons déjà montrés hier.
RÉMOND
Eh bien ! qu'est-ce que cela signifie ? Est-ce que monsieurn'est pas dans l'exercice de ses fonctions? Monsieur a le droit de t'interroger, tu n'as pas celui de répondre.
BERTRAND, tirant ses papiers.
Voilà! voilà!
il en laisse tomber un.
ROGER
Allons dépêchez-vous!
Ah ! ça. .. c'est la reconnaissonce de mon manteau... J'ai eu dix francs dessus.
Il donne son passeport
ROGER
Votre nom ?
BERTRAND
Gré nom?... Ah! mon nom... comment je m'appelle? Comme mon père!
ROGER
EL votre père?
BERTRAND
Comme moi, naturellement.
ROGER
Vous allez ?
BERTRAND
Pas mal, et vous, gendarme?
ROGER
Je vous dis : Et vous allez ?
BERTRAND
Pas mal. Et vous ?... Ça boulotte.
RÉMOND
Monsieur me suit.
BERTRAND
Je le suis ! Je suis de sa suite ; de sa suite j'en suis. Y êtes-vous ?
Pas du tout. Votre profession?
BERTRAND
Orphelin !
Cbantaat
A peine au sortir de l'enfance.
ROGER
Qu'est-ce que vous me chantez là? A peine au sortir de là France!... Il ne s'agit pas de ça! Je vous demande votre état.
BERTRAND
Comment ça ?
ROGER
Votre état manuel ? Qu'est-ce que vous faites de vos dix doigts?
BERTRAND
Quand j'ai froid, je les mets dans ma poche.
Chantant.
Trente mois au plus je comptais.
RÉMOND, à Roger.
Je vous demande bien pardon, mais mon ami est un peu lunatique.
Oui, je suis fabricant de lunettes.
ROGER
Vous fabriquez des allumettes. Souffrez-vous beaucoup ? Allons, il n'y arien à dire à ces papiers ! Ils sont en règle.
RÉMOND
Ainsi, nous pouvons continuer notre route ?
ROGER
Non ! Jusqu'à ce que l'enquête soit terminée, personne ne sortira de cette maison.
RÉMOND
C'est on ne peut plus juste ! Formalité judiciaire ! Nous sommes sauvés !
BERTRAND
Eh bien ! Sauvons-nous !
RÉMOND
Imbécile !
Depuis un moment un gendarme est rentré et a remis un papier à Roger. Celui-ci l'a ouvert et parcouru.
ROGER, aux gendarmes.
Assurez-vous de ces deux hommes I
RÉMOND
Il y a une compagnie d'assurances ici ? Je vais tae faire assurer!
Entendez-vous ! Qu'on arrête ces deux-là I
RÉMOND
Nous!... De quel droit?
BERTRAND
De quel droit ?
RÉMOND
Oui ! De quel droit attente-t-ou h la liberté d'un citoyen paisible?
BERTRAND
De deux citoyens paisibles !
RÉMOND
BERTRAND
TiMnquilles !
Tranquilles.
RÉMOND
El qui ne font de mal à personne...
BERTRAND
El qui ne fonl de mal à per.,.
Rémond lui donne un coup sur le bras pour le faire taire.
ROGER
Écoutez ! (Il lit.) Le maréchal des logis Roger... c'est moi, a l'ordre d'arrêter partout où il les trouvera les deux échappés des prisons de Lyon.
RÉMOND
Faites-moi le plaisir de me dire quel rapport il peut exister entre les deux échappés des prisons de Lyon, et moi et monsieur ? Est-ce que nous avons l'air de deux échappés de prison ?
BERTRAND
De Lyon.
ROGER
Je vais vous le dire, moi, le rapport ! (Lisant.) L'un voyage sous le nom de Rémond, lautre sous le nom de Bertrand.
BERTRAND, à Rémond.
C'est toi qui l'as voulu .. Moi je voulais filer.
RÉMOND, à Bertrand, brutalement.
Qu'est-ce que c'est ? Comment, drôle, vous vous permettez de me dire de ces sortes de choses, h
moi ? Mais malheureux, si vous êtes quelque chose, à qui le devez-vous? A moi. Qu'est-ce qui vous a lancé dans la diplomatie ? C'est moi. Si \ou3 êtes secrétaire d'ambassade, à qui le devez-vous ? A moi ! Et vous vous permettez ces sortes d'interpellations. (A Roger.) Je VOUS demande pardon, mais monsieur vient de m'insulter dans ce que l'homme a de plus cher, dans mon honneur. Je lui en demande raison. (A Bertrand.) Sortons, monsieur I
ROGER
Un moment !
Non ! J'aime mieux sortir tout de suite.
RÉM OND.
Et moi aussi.. . lâche ! (Il met le sabre et le chapeau de Roger.) C'est que je le couperais comme un navet. Tenez, regardez, il fait le fanfaron... Eh bien ! je ne connais pas d'être au monde plus vil ; vous allez voir... Allons! sortez! ces messieurs vous le permettent.
BERTRAND
Merci, messieurs !
Il veut se sauver, les gendarmes qui sont au fond le retiennent
ROGER, furieux.
M'écouterez-vous enfin ! cré nom de nom ! vous vous fichez de moi, vous autres, regardez-moi donc en face ! hein ! Est-ce que vous me prenez pour une oie ? Trente ans de service, les pieds gelés en; Afrique, en plein soleil, l'arme au bras pendant quinze ans ! (Continuant à lire.) Donc, le premier n'est autre que Jacques Strop, et le second Robert-Macaire. Ce dernier cache sa figure sous un bandeau noir. Il va pour lui arracher son bandeau.
RÉMOND
Arrêtez, monsieur !
ROGER
Oui, arrêté, vous l'êtes, vous voilà pinces, mes gaillards I
PIERRE
Oh ! les scélérats !
Il sort vivement.
RÉMOND
Je demande la permission de dire deux mots à mon ami.
ROGER
J'y obtempère ! mais faites vite!
Us s'en vont tous deux dans un coin du théâtre
RÉMOND, à Bertrand.
Mon ami, il ne faut pas nous dissimuler que nous sommes dans une situation difficile.
ROGER
Ça y est-il ?
BERTRAND
Si tu m'avais écouté...
ROGER
Est-ce fini? Eh bien, y sommes-nous, brigands? RÉMOND, à Roger.
Monsieur ! J'ai été arrêté bien des fois dans ma vie, mais jamais d'une façon aussi inconvenante aussi brutale.
BERTRAND
J'voLi? frai casser! Je connais quelqu'un au ministère! J' vous frai casser!
C'est moi qui vous caserai...
RÉMOND, ouvrant, sa tabatière, met du tabac dans la main de Bertrand et en prend aussi. A Bertrand.
Attention à la manœuvre. (A Roger.) Monsieur la feinte est désormais inutile ; c'est bien moi qui suis Robert-Macaire! (Ils jettent leur tabac dans les yeux des gendarmes et ils se sauvent. Tout le monde éternue).
ROGER, arrêtant le brigadier.
Arrêtez!... Atchi!... Atchi!... Ah! je te tiens, brigand !
TOUS, éternuant.
Atchi!.. . Atchi!
PIERRE, revenant tout effaré.
Ah! M. Roger... ce gredin de Robert-Macaire vient de sauter sur votre cheval et s'est ensauvé avec!
ROGER
Ah ! bon ! me voilà dans la cavalerie à pied, à c't'heure. Atchi! Atchi!
TOUS
Atchi ! Atchi !
PIERRE, surpris.
Ils sont donc tous enrhumés?
Rideau.
ROBERT-MAGAIRE