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Robes noires

Les quelques ouvrières qu'il croisa dans les rues le regardèrent en riant et touchaient le bout ferré de leurs ombrelles. Ignorant la signification du geste, il ne prenait garde qu'aux sourires : Raguel était à peine sorti du séminaire que déjà le monde essayait de le séduire. De taille moyenne, joufflu, les cheveux coupés ras, il avait, à la lèvre supérieure, une raie bleue, comme

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si le rasoir lui eût laissé, sur la peau, des brindilles d'acier. Il marchait penché un peu en avant, et, par habitude, ployait les genoux, ne tendant point le jarret. 11 était quelconque : pourtant il lui semblait voir déjà se dresser une multitude de sirènes avides de lui. Il regrettait le séminaire où la vie est monotone et douce. Sous les tilleuls il jouait aux boules. Sa (( cellule » lui plaisait, sommairement meublée d'un lit de fer, d'une table de bois blanc et d'une chaise dont la paille commençait à s'user. Des trois rayons qui composaient la bibliothèque, le premier seulement était garni de Hvres sur le dos desquels on lisait : Histoire de VÈglise, Theologia dogmatica et moralis^ Philosophia seoiastica. Il n'y avait, sur le deuxième, que les Soirées de Sainte

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Péter shouvfi et des Morceaux choisis de Chateaubriand^ que jamais Raguel n'avait essayé de lire. Le troisième était vide. La fenêtre ouvrait sur un horizon restreint que bornait un haut talus dévoie ferrée. Aucune nostalgie d'espaces inconnus et désirés ne lui venait à voir, le jour, à entendre, la nuit, passer les trains qui s'enfuyaient aux quatre coins du monde : le séminaire, avec ses tilleuls, sa cour plantée de buis et de rosiers entourant une statue de la Vierge, résumait le monde. Du premier coup de cloche du réveil au dernier du couvre-feu, les heures d'étude et de cours alternaient avec les heures des exercices spirituels, messe, examen particulier, adoration, chapelet récité en commun. Raguel était un séminariste exemplaire. De ce qu'il savait

par cœur les premiers principes de la philosophie scolastique, il était certain de pouvoir réduire à néant, après deux minutes d'argumentation par atqui et ergo, tous les systèmes de tous les ce ennemis de la religion ». Et il ne prononçait qu'avec une pitié méprisante le nom de Voltaire. Les affirmations de la théologie, appuyées par les textes de l'Écriture sainte et des Pères de l'Église, corroborées par le consensus omnium^ lui apparaissaient comme autant de vérités indiscutables. Origène est d'un avis contraire? L'Église le déclare hérétique et affirme qu'il se trompe, parce qu'il ne pense pas comme elle. Des peuples entiers restent indifférents au christianisme, mais se réclament, ceux-ci de Mahomet, ceux-là de Bouddha? L'Église décrète

que ce sont des infidèles. Dans Tlnquisition et la Saint-Barthélémy, les catholiques ont le beau rôle^ et les prêtres guillotinés par la Révolution ont été, leur vie durant, des saints, et, le jour de leur mort, des martyrs. Raguel priait, se confessait, communiait avec conviction. Il s'attribuait une telle importance qu'il trouvait tout naturel que quelqu'un fût mort pour le sauver, et la moindre de ses pensées était cataloguée comme agréable à Dieu ou comme l'offensant. Mais il y avait, ce matin, au fond de son àme, une vanité puérile, une morgue naïve, qui se traduisaient par d'humbles abaissements de paupières, à se croire l'objet de Tattention et du désir de toutes les femmes.

Dans les rues il y avait un matin de juil-

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let. Sur les petits trottoirs que Ton venait de laver, l'ombre des maisons se faisait, de minute en minute, plus courte, le soleil montant peu à peu dans le ciel. D'autres séminaristes déjà s'étaient éparpillés par la ville, et presque tous se dirigeaient vers la gare. Raguel était sorti un des derniers, sa malle emmenée par un commissionnaire sur la voiture à bras. Et cela lui paraissait tout drôle d'être livré à lui-même, de ne plus être une moitié d'un des anneaux de ce long (( serpent noir » que l'on rencontrait ondulant, les dimanches, vers la cathédrale, ou, les jeudis, le long d'une route. Dans le parc qu'il traversa vite, la fraîcheur était délicieuse : les feuilles vertes frissonnaient à d'imperceptibles souffles, le sable des allées était humide, et l'on entendait,

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à travers les pelouses, le murmure d'un ruisseau. Un soldat en petite tenue lutinait, sur un banc, une bonne à tablier blanc, aux joues rouges. Ils le regardèrent en s'efforçant de retenir leurs rires. Mais Raguel, qui, lorsqu'il les eut dépassés, les entendit pouffer, marcha gauchement, s'empêtra dans sa soutane, trébucha.

A la gare, il prit un air important pour demander son billet. Par groupes, ils envahirent le quai : le même train devait en déposer un peu à chaque station, emporter le reste à l'autre bout du département. De braves femmes, un panier sur les genoux, assises sur les bancs de la salle d'attente, regardaient, avec béatitude et vénération, ces jeunes abbés qui ne daignaient pas sourire et portaient gravement, cette matinée

de juillet, des parapluies... Ils ne se pressèrent point d'envahir les wagons. Quelquesuns, qui venaient d'être ordonnés sousdiacres, affectaient de se tenir un peu à l'écart. Aussitôt installés, ils se signèrent, ouvrirent leurs bréviaires tout neufs qui reluisaient et se mirent à remuer les lèvres, pour réciter l'office du jour.

Cependant les paysages différents se succédaient : petites villes que relie à la gare une longue avenue plantée de tilleuls, bourgs blottis, très loin, dans des creux de vallons ou perchés sur des cimes, villages isolés à la corne d'un bois. Et, à mesure qu'il se rapprochait de sa ville natale, Raguel tremblait un peu plus à la pensée qu'il allait s'y montrer revêtu de son nouveau costume, la robe noire, car c'était la

fin seulement de sa première année de grand séminaire...

Il y eut des têtes aux portes, aux fenêtres, derrière les rideaux. Il y eut des regards hostiles ou enthousiastes. On disait :

— Regardez donc : c'est le fils Raguel qui vient en vacances !

Les dévotes trouvaient que la soutane lui allait à merveille. Des hommes, qui se piquaient d'athéisme, s'escJaffèrent, disant :

— Ah bien ! il en a une touche, làdessous !

Et, dans la petite ville, comme, ce matin, dans la grande, des jeunes filles sourirent. Et Raguel se sentait un peu gêné.

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Terminées les visites obligatoires, il vécut la vie dont le plan lui avait été tracé par son directeur de conscience. Chaque matin, il entendit la messe. Presque toujours il était seul, et jusqu'au fond de Téglise arrivaient les chuchotements mystérieux du prêtre que répercutaient les échos des nefs vides. Il résumait, ensuite, des traités de philosophie scolastique et de théologie. Il avait tant de chapelets à dire, et Toffice de la Vierge à réciter. Mais, pendant la journée, une heure avant midi, ou vers le déclin du jour, il allait à leglise jouer d un vieil harmonium délaissé sur la tribune, entre les cordes des cloches. Raguel se

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croyait très fort en musique parce qu'il pouvait distinguer de Taccord parfait majeur raccord parfait mineur et dire, à première vue, dans quel ton tel morceau est écrit, sans hésiter, jusqu'à concurrence de quatre dièzes et de cinq bémols. Il passait quelques-unes de ses après-midi avec le vicaire, à d'interminables parties de dames et d'échecs, s'il pleuvait. Ils sortaient ensemble, s'il faisait soleil. Ils allaient, le long des routes claires, poussiéreuses et chaudes; mais si un sentier humide de sources, ombreux de feuillages qui se rejoignent et forment voûte, s'enfonçait dans le bois, ils s'y jetaient, en relevant leurs soutanes.

Souvent il sortait seul. Lorsque juillet lui brûlait le sang, il allait encore au bois, mais avec, au fond de lui-même, l'espérance que

la femme de Putiphar allait surgir brusquement de derrière un buisson et l'attirer, par un pan de son carrick, dans les délices. Il avait la ferme intention de résister, mais il eût voulu essayer. D'ailleurs, invariablement, il ne rencontrait qu'une vieille fille dont, seules, les chèvres remuaient les feuiiles mortes ou bondissaient, furtives, entre les branches souples. Sa chasteté lui paraissait une marchandise hors de prix, mais il eût voulu qu'on lui fît des offres, pour voir, et, certainement, pour, une demiminute après, refuser. Très peu de femmes, dans la ville, soignaient leurs dessous; on ne voyait point battre, alternativement, sur leurs talons, la dentelle légère et mousseuse — qui semble lourde, — de jupons roses, rouges ou blancs. Il n'y avait point, dans les

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deux ou trois rues uniques, de ces odeurs irritantes qui, Tété, nous font hennir; et cependant, pour Raguel, ces fdles qui rient aux éclats sur le devant des portes, ces servantes d'auberges, ces femmes qui allaitent et sentent fort, ces commerçantes graves et quelconques assises à leurs comptoirs, c'était (( le monde ». Et même il soupçonnait la vieille fille aux chèvres de nourrir, à son endroit, une véhémente et silencieuse passion.

Mais rien ne venait. Ce calme plat lui pesait. Sans doute, a: le monde y> réfléchissait-il aux moyens à employer pour sa perte, et, afin de lui donner le change, simulait-il l'indifférence?...

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if -k

Un matin j il se fit, à côté de la maison des Raguel, un grand bruit. Des chevaux secouaient leurs colliers dont sonnaient les grelots. Il laissa son traité De peccatis, puis, comme il était seul, il entr'ouvrit les volets que Ton avait fermés à cause de la chaleur... Le conducteur de la diligence enlevait une malle... Il y eut des rires heureux.

— Bonjour, Henriette! — Bonjour, ma tante! — ... Et toi, Julie?...

Et, sur les joues aussi, les baisers sonnaient.

Raguel se rappela que les voisins atten-

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daient, depuis quelques jours, une nièce, élève du Conservatoire de Paris.

A midi, M^e Raguel s'interrompit de manger pour dire :

— Encore une espèce d'actrice qui va lever le nez ici! Il y en a pourtant déjà assez!

Non qu'il y eût, dans la petite ville, d'autres d actrices ». C'eût été, pour les vieilles et les mères de famille dévotes, une épouvante que de vivre près d'elles et de se servir chez le même boulanger.

Mme Raguel se lamentait seulement à mots couverts sur le dévergondage actuel, et insinuait, en observant l'abbé, qu'il y avait trop de filles à lever le nez. Lui baissait le sien vers son assiette.

Il ne doutait point que ce ne fût là Té-^

cuoil. (c Le monde y> se dévoilait enfin, et, d'un seul coup, pour frapper plus fort, démasquait ses batteries. Mais loin de trembler comme il eût dû le faire, Raguel s'énervait dans Fattente d'un bonheur coupable et se versait de l'eau ; car, à la pensée de la petite <i actrice » qu'il n'avait même pas aperçue, sa gorge se desséchait, et son sang, qui coulait avec plus de violence, mais revenait sans cesse sur lui-même, formait comme un tourbillon dangereux où les désirs anciens de vie pure disparaissaient comme des fétus de paille.

C'est Paris qu'elle avait apporté, Paris, la ville immense dont jamais Raguel n'avait approché, mais que maint sermonnaire lui avait dépeinte comme la « Babylone moderne ». Il connaissait de nom Notre-

Dame, la tour Eiffel et la place de la Concorde. Le reste était confusion : des rues innombrables, des maisons bizarres, et des femmes attirantes, belles comme, autrefois, les sirènes. Henriette en était une. Et Raguel cherchait à recueillir quelques restes de ses souvenirs du théâtre classique, le seul dont il eût jamais entendu parler. Il y avait surtout une définition qu'il se rappelait très bien, et qui, citée à la fin d'une des prochaines conversations qu'il ne manquerait pas d'avoir avec elle, ferait beaucoup d'effet :

— Oui, n'est-ce pas? Corneille peint les hommes tels qu'ils devraient être. Racine, tels qu'ils sont.

Elle serait certainement éblouie.

Car c'est lui que, tout de suite, Henriette

doit aimer. Elle n'est venue à la campagne, encore qu'inconsciente, que pour cela.

Henriette! Une actrice! Elle a presque autant de bijoux, dans ses cheveux, que de cheveux. Elle a des robes que Ton ne s'imagine point quand on ne les a pas vues, longues, amples, qui traînent royalement dans la poussière des routes ou glissent sur les parquets éclatants, ou bien étroites, courtes, qui serrent les hanches et découvrent les bottines lisses. Elle a des façons voluptueuses de dire € Bonjour » en souriant de toutes ses dents jeunes, ou mélancoliques, de lever les yeux au ciel pour regarder les nuages qui roulent, qui se froissent. Ils iront ensemble sur les routes baignées de clair de lune, Tun près de l'autre, en frôlant les taillis qui frissonnent,

devisant d'amour, les âmes baignées aussi de clair de lune, et, comme les taillis, frissonnantes.

Cette après-midi, Raguel ne sortit point. Sa mère lui demanda :

— Tu ne vas pas te promener avec Tabbé Simonin?

— Je n'en ai guère envie aujourd'hui. Et l'abbé Simonin a besoin de travailler pour préparer sa conférence de mercredi pro-chain.

Elle l'observa d'un regard soupçonneux, les lèvres pincées, en dévote qui flaire le péril, et, sans ajouter un mot, s'installa pour coudre, dans la première pièce où, de la rue, on entre après avoir monté deux marches d'escalier. On n'arrivait à la seconde, où Raguel avait sa table de travail

et son lit, qu'après avoir suivi un corridor étroit fermé par une petite porte à rideau blanc.

Il était deux heures, et Raguel commençait à s'assoupir, quand on frappa à la porte qui donne sur la rue. La maison était close et dormait son sommeil quotidien. Seules vivaient les mouches, et des rayons de soleil pénétraient par le carreau de Timposte...

— Bonjour, madame !

C'était elle : on ne pouvait s'y méprendre. Voix musicale d'actrice, charmante, de Parisienne.

Autre voix : celle de la tante :

— C'est Henriette, dont je vous avais annoncé l'arrivée, madame Raguel.

Raguel n'osait pas se présenter. D'abord,

il n'aurait pas su; puis il était certain que sa mère trouverait drôle qu'il vînt voir cette € actrice » qu'il ne connaissait aucunement. Il la vit elle-même se Jever, le sang aux joues, et les lèvres toujours pincées, comme si elle se fût trouvée en présence de Satan. Mais il ne pouvait de sa chaise apercevoir Henriette.

— Ah!... Bonjour, mademoiselle. Vous voyez : je travaille. Je n'ai pas de temps à perdre, moi !

Raguel eut honte pour sa mère.

Pour changer le ton de la conversation, la tante dit :

— Et Paul n'est pas là ?

Paul, c'était lui, qu'elle avait connu au berceau.

— Non : il est sorti avec l'abbé Simonin.

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Et Henriette disait :

— C'est très gentil, ici, c'est très propre. Les armoires sont luisantes et les carreaux cirés. Je voudrais y vivre.

Mme Raguel fut flattée dans son amourpropre de ménagère, mais n'alla point, cependant, jusqu'à offrir des chaises.

Henriette continuait :

— Comme c'est tranquille ! On n'entend que les mouches. Ce n'est pas comme à Paris !

De nouveau, M"^e Raguel frémit d'épouvante à la pensée qu'elle avait là, devant elle, une de ces actrices, de ces ce traînées d, comme elle disait, qui n'ont été mises au monde que pour la damnation du genre humain.

Avec des précautions infinies, Raguel se levait en évitant de faire le moindre bruit, pour tâcher d'apercevoir, à travers le rideau de la petite porte, Henriette. Mais, tout à coup, sa chaise craqua. M»^e Raguel devint, si cela était possible, plus rouge encore. Henriette se retourna.

— C'est la cloison, dit M^e Raguel. Cest le bois qui travaille.

Henriette pensa :

— Lui non plus n'a sans doute pas de temps à perdre ! et dit tout haut :

— Allons ! Au revoir, madame ! Je ne partirai que vers la fin de septembre : nous avons donc le temps de faire connaissance.

Et Raguel, enfin, Favait aperçue : de taille moyenne, très simple, sans bijoux, mais si jeune, si fraîche dans sa robe

blanche ! Et cette voix qui faisait penser à un ruisseau sous les saules !...

Quand sa mère, rouge encore d'émotion, vint lui demander :

— Eh bien, tu Tas entendue, « leur actrice » ?

Raguel lisait son traité, la tête dans les mains. Il répondit du bout des lèvres : « Oui )), un (( oui » qui signifiait : « Comme (( ci, comme ça. Je pensais à autre chose. » Mais elle insista :

— Je me serais bien gardée de lui offrir une chaise !

Raguel aurait voulu dire :

- Tu as eu bien raison !

pour lui faire plaisir, mais cette impolitesse le choquait. Il changea seulement de position, tourna une page, comme très pris par sa

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lecture, et lit un « ah? ï) qui ne signifiait rien du tout.

Des jours passèrent, qui ne devaient jamais revenir. Jours d'attente et d'angoisse, jours d'énervante douceur! Raguel avait hâte, quand il se couchait, de se réveiller le lendemain matin, dans la lumière neuve : c'était toujours (( demain » que devait s'offrir la circonstance imprévue qui lui permettrait de découvrir l'amour d'Henriette pour lui et de lui affirmer son enthousiasme d'elle.

Elle sortait, rieuse, mais calme. Et la ville s'étonnait de ce qu'une (( actrice y> ne fût pas plus dévergondée et ne se troussât

point, dans les rues, jusqu'au genou. Elle sortait, rieuse et — qui Teût dit? — pieuse. Et Mine Raguel s'étonnait de la voir monter à l'église, quelquefois en semaine, et, le dimanche, entendre régulièrement la messe. Mais Raguel — qui, aussi, Teût dit? — aurait préféré une Henriette autre : sans doute, arrivé le jour tant attendu, lui parlerait-elle prières et chapelets, comme un élève demande à son professeur des conseils ?

Un jour vint où M^^^ Raguel prit plaisir à s'entretenir avec elle : on peut être ce actrice )) et (( honnête )>. Henriette disait :

— A Paris, je reste avec maman. Je vais au Conservatoire et, les cours finis, je rentre. Je donne aussi quelques leçons, pour nous aider à vivre.

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Et Mme Raguel :

— A Paris aussi vous allez à la messe tous les dimanches, n'est-ce pas?

C'était un soir, vers cinq heures. Raguel rentra. Il enleva son chapeau, balbutia un (( bonjour » inintelligible, et, tremblant, s'assit à quelque distance d'elle.

— Oui, je vais à une messe basse, avec maman, le matin, à Saint-Roch.

Il récoutait, délicieuse. Elle continua :

— J'aime mieux votre église. Elle est toujours ouverte et fraîche. Le soir on y est seul. Non, je me trompe, il y a monsieur Fabbé...

Et elle se tourna vers Raguel, qui n'eût pas voulu qu'elle l'appelât « monsieur l'abbé y>. Elle n'aurait pas dû s'apercevoir

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qu'il portait la soutane : c'était humiliant pour lui.

— ... Il y a monsieur l'abbé qui, quelquefois, joue de l'harmonium à la tribune : c'est très joli!

Ah! désir de la solitude! Comme, s'ils avaient été cœur à cœur, Raguellui eût dit :

— Je joue de l'harmonium en pensant à vous. La d voix céleste » est moins céleste que votre voix, et l'éploiement du c( grand jeu )), quand je tire tous les registres, ne couvre pas le cri de mon être vers vous !

Mais, sa mère étant là, il ne put que bredouiller :

— Je ne suis pas très habile... Je ne fais guère que m'essayer.

A partir de ce jour, il monta plus souvent, le soir, à la tribune. Elle allait venir,

dans la pénombre : il entendait déjà le murmure de sa robe dans Tescalier.

La nuit, Raguel Tentendait encore.

Il ignorait tout de la femme, qu'il se représentait comme la dispensatrice d'enivrantes et coupables félicités. Son sexe était pour lui quelque chose dïmprécis, d'à jamais invisible, et l'étreinte, l'acte d'amour, quelque chose d'inouï, da jamais irréalisable. D'ailleurs il n'y songeait pas; mais tous ses rêves en étaient troublés, et ses sens de garçon solide qui, à dix-huit ans, ne s'est pas encore satisfait, allaient commencer à s'éveiller. La tentation, telle qu'il l'avait prévue, pour la redouter d'abord, ensuite pour la désirer, se tenait debout, là, devant lui, en s'étirant les bras, les aisselles moites.

3Si ROBES NOIRES

Il s'accusait au confessionnal cV avoir eu de « mauvais désirs ». La convoitise qu'il avait, instinctive, d'Henriette eût suffi à le précipiter, pour toujours, dans les flammes de Fenfer. Il prenait, le samedi soir, de fermes résolutions, mais le dimanche, dès qu'il avait communié, il pensait de nouveau à elle, ardemment.

Raguel enviait les autres qui, lycéens en vacances, commis de banque, clercs de notaire, passaient leur temps à rire avec les filles. Lui, quand il traversait les rues, c'était l'oreille basse, l'air contrit. Gela lui pesait de se sentir, jeune homme, à peu prés considéré comme une vieille fille.

Henriette continuait à ne pas venir le trouver à la tribune. Souvent, aussi, elle partait, dès le matin, pour une excursion.

et ne rentrait que tard, dans la nuit, avec sa tante, son cousin et sa cousine. Il était, ces jours-là, d'une tristesse morne et il ne s'endormait que quand, les chevaux secouant leurs grelots, il l'avait entendue rentrer.

Il n'avait pas encore pu, ne s'étant jamais trouvé seul avec elle, placer, au cours ou à la fm d'une conversation, son antithèse entre Corneille et Racine.

Il maigrissait. Sa mère l'observait, sournoise, et lui disait :

— Qu'est-ce que tu as donc? Tu n'es pas malade, au moins ?

Et les jours passaient... Et ce serait bientôt septembre!... Il s'énervait surtout quand il était seul. Il songeait :

^- Et pourtant si, par hasard, en cet

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instant même, elle venait, pour n'importe quel motif, je pourrais lui parler. Je lui dirais tout de suite : (( Mademoiselle, je vous aimais avant même de vous avoir vue. »

Or une après-midi il entendit, il reconnut son pas sur le gravier de la rue. Quand elle frappa à la porte, il se leva brusquement, bouleversé. Ce fut la gorge sèche et la voix tremblante qu'il balbutia :

— Bonjour, mademoiselle.

Il était là, debout, embarrassé, rouge comme, autrefois, sa mère, mais, lui, d'émotion infinie, et, pourtant, comme elle encore, incivil au point d'oublier d'offrir une chaise. Il était debout, ridicule, sous sa robe noire, devant elle, délicieuse dans sa robe blanche.

Enfin elle dit :

— Monsieur Fabbé...

Raguel eût voulu protester :

— Non : pour vous je ne dois pas être (( monsieur Tabbé y>, mais celui qui vous aime et que vous vous devez d'aimer.

Seulement, il n'osa pas. Ce serait pour tout à Fheure.

— M"^e Raguel n'est pas là?

Il balbutia encore :

— Non. Elle va bientôt revenir.

— Ah ? Je venais lui demander un peu de laine rouge pour une tapisserie que je fais à temps perdu.

Raguel, tellement il désirait lui être agréable, se mit à fouiller tout de suite dans la boîte à ouvrage.

— Laissez donc, monsieur l'abbé! Ce n'est pas la peine. Je reviendrai...

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— Mais non... Mais non...

Mais il ne trouvait pas la laine rouge. Il se décida à dire :

— Il n'y en a peut-être plus... C'est ennuyeux.

Il promenait dans la boite ses mains fébriles; des épingles, des aiguilles s'éparpillaient parmi les pelotes de fil, de coton et de laine. Henriette souriait un peu de le voir. Elle dit enfin :

— Non, ne cherchez plus, je vous en prie. Je reviendrai tout à l'heure.

Mais, au moment où elle allait sortir, Raguel s'enfonça dans l'index une aiguille. Et ce fut pour l'amour d'elle qu'une goutte de sang tomba, brusque, sur une pelote de laine blanche. Il se précipita, comme elle tirait la porte sur elle. Il voulut la rappeler,

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lui crier : o: Mademoiselle, restez un peu avec moi ! » Il n'osa pas. Elle crut qu'il venait simplement pousser la porte.

Seul, il laissa son doigt saigner dans la cuvette. L'eau rougissait, insensiblement. Et il songeait :

— Maintenant, c'est fini !

A distance, il se jugeait :

— J'aurais dû, d'abord, lui olïrir une chaise... Ma voix n'aurait pas dû trembler ainsi... J'en vois qui parlent aux jeunes filles tout naturellement. Moi, je n'ai pas l'habitude, je ne l'aurai jamais. Elle doit bien rire de moi !

Ses yeux, peu à peu, s'ouvraient.

— Est-ce qu'elle m'aime seulement?

Jusqu'à cette minute, il n'en avait jamais

douté. (( Le monde » est directement inté-

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ressé à la perdition des a: robes noires », et quel plus sûr moyen de damnation éternelle que Tamour? De plus, il suffit qu'un paysan revête la soutane pour être immédiatement Tobjet du désir de toutes les femmes : c'est du moins ce qu'affirment, sinon sous cette forme, en tout cas en substance, tous les vieux prêtres, donneurs de conseils, professeurs, parlant de la chaire de vérité, qui, s'il faut les en croire, eurent, au temps de leur jeunesse, de rudes assauts à repousser. Pourtant, au bout de deux mois, Henriette ne s'était pas encore déclarée et, aujourd'hui même, où l'occasion était belle... Serait-elle donc indifférente ? Eh, mon Dieu, qui sait !

Dès lors, la mélancolie de Raguel augmenta. Septembre était venu, avec son

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soleil atténué, son vent plus froid et ses premières feuilles qui tombent. De florissant qu'il était jadis, Raguel devenait pâle, de positif, vaguement sentimental.

Il se promenait seul dans les bois, faisant bruire les feuilles mortes, et se répétait les lamentations de René, qu'il avait trouvées en ouvrant, un jour d'ennui, ses Morceaux choisis de Chateaubriant : « Ainsi disant, (( je marchais à grands pas, le vent sifflant « dans ma chevelure,,., enchanté, tour- <jc mente, et comme possédé par le démon « de mon cœur. )>

Raguel avait les cheveux coupés ras, mais il se sentait vraiment oc possédé », et toujours il frissonnait à ce mot « démon ». Tout lui pesait : prier, entendre la messe, se confesser le samedi, communier le di-

manche. 11 s'imaginait plus grand, plus sinistre, plus maudit, depuis qu'il aimait sans espoir de retour.

Ce fut un soir de septembre, où l'on commence à brûler, dans les cheminées, du fagot et quelques bûches minces. Henriette entra, disant :

— Eh bien, oui : c'est demain que je pars!

M»^^ Raguel, cette fois, répondit :

— Prenez donc la peine de vous asseoir. Alors, vous allez partir demain matin, par la voiture?...

La voiture était Tunique moyen de communication entre la petite ville et la gare la plus proche, mais il faut bien dire quelque chose.

ROÈE NOIRE Eï ROBE BLANCHE ii

— Oui. Et, vers cinq heures, j'arriverai à Paris.

Demain, à cinq heures, Raguel, lui, sera au coin du feu, comme aujourd'hui, avec, pour compagnon, ce soir de fin septembre.

— Et cela ne vous ennuie pas de partir? demande M^^^ Raguel.

— Mon Dieu, si ! Je m'étais habituée ici. Mais on ne peut pas toujours se reposer, n'est-ce pas, madame?

— Pour sûr que non ! C'est comme Paul : dans une huitaine, il va retourner au grand séminaire.

Ah ! s'il pouvait dire :

— Non. Je ne veux pas y retourner ! J'en ai assez, de la robe noire. Et, demain matin, je pars avec vous, mademoiselle à la robe blanche !

Mais que d'obstacles! Que d'impossibilités! Il regarde danser la flamme claire. Henriette fait :

— Ah !

et regarde, elle aussi, la flamme.

Le soir de septembre s'approche et, curieux, épie au carreau de la porte.

Henriette se lève, dit « au revoir » et s'en va.

Raguel voudrait être seul, pour pleurer.

Toute la nuit, il s'agite. Il écoute le vent. C'est une nuit de tempête où des sapins ploient, où la pluie ruisselle contre les volets. Le matin venu, il se lève et monte à l'église entendre la messe.

L'horizon de montagnes couvertes de bois est caché par de lourds nuages gris. Plus près, il y a les toits de la ville qui fument.

et des maisons se suivent le long de la route où personne, à cette heure, ne passe, où dans dix minutes la diligence va rouler. Raguel tremble; il a la fièvre. Il s'agenouille sur une chaise, mais il est là-bas, sur la route. Et, tout à coup, lorsque la messe commence, il tressaille infiniment : Tenfant de chœur agite la sonnette, et Raguel entend les grelots des chevaux qui galopent, sur la route trempée de pluie, emportant, au miUeu des rafales, Henriette à la robe blanche !

Huit jours après, Raguel prit, à son tour, la diligence. Dans le brouillard de ce matin d'octobre, on entendait à peine les grelots des chevaux. Les feuilles tombaient d'un seul coup, lourdes de pluie, comme pressées d'en finir. Il vit des jeunes gens de son âge qui, la cigarette aux lèvres, s'en allaient travailler, l'air heureux de vivre. Ils ne quitteraient ces horizons familiers que pour aller à la caserne. Dès leur retour, ils

se marieraient et connaîtraient d'ineffables joies.

Au tournant de la route, il devina, plutôt qu'il ne la distingua, l'église. Prodigieusement dédoublé, il se vit, à la fois ici et làbas, se regardant disparaître, comme huit jours auparavant il avait vu s'en alter Henriette. L'horizon s'effaça soudain derrière les bois où l'on entrait. Raguel, frissonnant, se recueillit, seul à l'intérieur de la diligence. Son chapeau à trop larges bords l'empêchant d'appuyer la tête contre les parois de bois verni ^ il le posa sur la banquette et, machinalement, regarda se succéder les arbres que l'Automne venait de marquer du signe de la mort. Il vit des cabanes de cantonniers, creusées verticalement de chaque côté des tranchées de la

route. Étroites, à peine pourrait-on y tenir deux, assis, les genoux mêlés. Pourtant, tel était son dégoût de la vie qu'il allait recommencer qu'il eût préféré descendre de voiture et couler, avec Elle, des jours heureux et mélancoliques dans une cabane juste un peu plus grande que ces refuges en cas de pluie. Il ne se demandait même pas ce qu'ils y feraient. Il s'en allait vers l'amour comme les Hébreux vers la Terre promise, persuadé que, pour lui aussi, les cailles, cuites par le soleil, tomberaient, en averse, du ciel.

On arriva dans une humble commune d'un millier d'àmes. Toutes les maisons étaient groupées autour d'un clocher bas. La diligence s'arrêta quelques minutes à la porte de la principale auberge. Le conduc-

teur, descendu de son siège, chatouillait une servante. Elle était grande, forte. Raguel la trouva belle. Tout à coup, à travers la vitre, elle aperçut la robe noire de Raguel. Il devina qu'elle disait au conducteur :

— Voulez-vous bien finir! Il y a un curé qui vous regarde !

Elle rentra. Raguel eut honte et rougit, mais c'était un peu, aussi, parce que, de brusque désir, le sang lui montait aux joues. Il envia le sort des conducteurs de diligences.

On repartit. Les paysages n'étaient plus les mêmes. Des collines grises, couvertes de vignes, remplaçaient les montagnes violettes couronnées de bois. Les bois euxmêmes disparaissaient. Des champs, des prés se touchaient, mais l'espace nécessaire

48 IiaBES NOIRES

à la vie de chacun d'entre eux était si exactement délimité, de basses haies d'épines intervenaient si à propos pour les séparer, qu'ils auraient eu mauvaise grâce à se plaindre. Les chevaux n'arrêtaient pas de galoper. C'était uniquement pour se distraire, pour ne pas perdre son tour de main que le conducteur n'arrêtait pas, lui, de faire claquer son fouet.

Enfin, on arriva. La petite gare, faite pour des départs quotidiens de commerçants, de paysans qui n'allaient pas plus loin que le chef-lieu de canton voisin, perdait, les jours de rentrée, sa physionomie tranquille. Elle essayait, en vain, de prendre des airs de grande gare, et l'enregistreur de bagages ne savait plus où donner du pinceau. Raguel s'arrangea comme il put.

nOBE NOIRE Et ROBE BLAXCHE 49

Il retrouva de ses confrères qui attendaient. Il les aborda sans enthousiasme. Eux, au contraire, débordaient presque de joie : rentrer au séminaire leur faisait plaisir.

— Vous êtes donc malade, Raguel? lui demanda Pàtureau. Vous n'avez pas Tair d'avoir beaucoup profité de vos vacances!

Il protesta pour la forme. Mais ils s'obstinaient à ne pas retrouver leur Raguel d'avant la sortie, béat, les joues rouges d'un trop-plein de santé. Lui, cependant, regardait deux jeunes gens, deux nouveaumariés, sans doute, qui allaient et venaient du guichet des billets à celui des bagages. Elle était grande, mince et blonde. Il était de taille moyenne, avec une petite moustache brune et deux yeux luisants de joie. Ils se parlaient. Raguel entendit :

— Mais non, ma mignonne!

— Je te dis que si, mon chéri !

Son cœur battit d'angoisse. Ah! partir ainsi, huit jours plus tôt, délivré, bondissant, ivre de vie, hors de ce Hnceul!... Mais aurait-il su, lui, dire « ma mignonne ^ ?

Ils montèrent cinq dans le même compartiment, où personne ne vint les déranger. C'étaient des jeunes gens dont le plus âgé pouvait avoir vingt-trois ans, et qui se croyaient d'une grande importance. Dieu ne les avait-il pas distingués entre tous? Le Très-Haut ne se complaisait-il pas en chacun d'eux? Jusqu'à l'âge de huit, de dix ans, ils avaient vécu dans leurs villages, comme les autres gamins, courant par les champs, grimpant aux arbres des routes et des bois, tombant de sommeil, les après-

midi d'été, sur leurs livres à Técole. Un jour, à certains signes auxquels on ne peut se tromper, leurs curés avaient assuré qu'ils étaient destinés à devenir les ministres de Dieu. Tout de suite, ils avaient cessé d'être des enfants ordinaires. Et ils n'étaient plus sortis jouer avec les petites filles qui portent, déjà, le péché sous leurs robes.

Pàtureau, le seul sous-diacre du groupe, et qui tenait bien en évidence son bréviaire dont luisaient les dorures, parlait, en bien informé, des changements qui s'étaient produits, durant les vacances, dans le personnel des professeurs du grand séminaire. Ils agitaient aussi, entre eux, des souvenirs de longues promenades, de dîners confortables chez des curés de petites communes à peine plus âgés qu'eux et qu'ils avaient connus

les uns et les autres, à plusieurs cours de distance, au grand séminaire. C'était une habitude qu'ils se rendissent visite pendant les vacances. Le règlement le recommandait. Ne pouvant se donner que de sages, de pieux conseils, ils se tiendraient ainsi plus facilement à Técart du monde au milieu duquel il était, cependant, bon qu'ils vécussent trois mois durant pour apprendre à le connaître. Ils partaient, un bâton à la main. Et Ton voyait tout à coup apparaître dans les rues dun bourg trois ou quatre robes noires. Raguel se félicitait de n'avoir pas eu de ces visites.

La pluie ne cessait pas de tomber. C'était bien un jour de rentrée.

Assis à côté, en face de ses confrères, Raguel s'étonnait de se sentir si loin d'eux.

Trois mois de vacances Favaient-ils à ce point changé? Par moments, il fermait les yeux. Il lui semblait, alors, que le train reculât, ou que, plutôt, toute vapeur renversée, il l'emportât vers Paris. Elle l'attendait à la gare, souriante, toujours en robe blanche... Mais il rouvrait les yeux. Les champs moissonnés se succédaient. A de toutes petites gares, qui n'étaient là que pour donner à la locomotive le temps de reprendre haleine, absolument personne ne monta. A d'autres, il y avait des groupes de deux, trois, quatre robes noires.

Il voyait devant lui neuf mois de solitude et toute une vie de claustration en des presbytères humides, couverts de vieilles tuiles moussues. Maintenant encore il aurait voulu descendre, s'en aller au hasard. II

prendrait sa soutane. Il la déchirerait. Il en accrocherait les lambeaux au bout de ces longues perches, pour remplacer les loques, usées par la pluie et la neige, mangées par le soleil, qui servent d'épouvantails.

Mais le train roulait toujours. Et la ville arriva, avec sa gare où il fallut, de nouveau, s'occuper des bagages; avec ses rues qui, pour Raguel, aboutissaient toutes à ce grand séminaire, à cette prison. Il laissa des groupes se former, se disperser, puis, ouvrant son parapluie, il s'en alla, tout seul. Midi, bientôt, sonnerait. Si triste qu'il eût voulu mourir, il se dit :

— Je n'ai pas faim !

Il se trouva sur les bords du tleuve qu enjambait un pont de pierre. Du haut de ce pont il eut envie de se jeter à Teau. Il man-

qua de courage. Des cloches d'églises et d'usines annoncèrent Theure du repas. Il marcha longtemps. Le vent lui enroulait autour des jambes sa robe noire.

Machinalement, comme un bœuf échappé qui, pourtant, se souvient de Tétable, il revint sur ses pas. Ses joues étaient mouillées : il ne sut point si c'était de pluie ou de larmes. Avant d'entrer, il s'essuya les yeux.

Il traversa la cour encombrée de malles, de caisses, alla chercher la clef de sa chambre. Affalé sur son lit, il remarqua que le matelas sentait le crin neuf, et, cette fois, il pleura pour de bon.

Une chambre pareille à celle de Tannée précédente, avec un lit, une table de bois blanc, deux chaises. Elle donnait sur la cour intérieure, au milieu de laquelle s'élevait une statue de la Vierge. De sa fenêtre, Raguel pouvait voir encore la moitié d'une longue allée de tilleuls, le jardin potager de la communauté, puis un bras de rivière bordé de saules, des jardins, des champs. Deux grandes cheminées d'une usine avaient beaucoup à fumer. D'autres, plus petites, d'humbles maisons où il devait faire bon vivre par ces mélancoHques journées d'octobre, fumaient à peine.

ROBE NOIRE Eï ROBE BLA^NCHK

La retraite commença le soir même, pour durer huit jours. Dès son premier sermon, le prédicateur recommanda de s'interdire toute pensée étrangère à Tunique objet dont on doit s'occuper, qui est l'aflaire du salut et de la perfection. Il parlait, vieil homme édenté, en remuant avec véhémence la mâchoire. Pour se donner une contenance, — il prêchait debout sur la deuxième marche du chœur, que nulle balustrade ne séparait de la nef, — il tenait des deux mains, tantôt sur son ventre, tantôt sur sa poitrine, son bréviaire. Quelquefois, il s'enhardissait jusqu'à frapper, du plat de la main droite, sur le plat de la reliure. 11 conseillait d'aimer à être seul avec Dieu seul, de garder la plus exacte modestie des yeux afm de se tenir dans un parfait recueillement,

d'aller, aux moments libres, s'entretenir avec Jésus-Christ devant le Saint-Sacrement, d'ouvrir son âme à TEsprit-Saint.

Raguel, les trois premiers jours, étouffa dans ce milieu. Bien qu'atrophié par dix années d'éducation religieuse, il n avait pas impunément commencé à faire craquer ses liens, comme Samson devant les PhiUstins. Sur sa tonsure les cheveux avaient repoussé. Il se sentait déborder de forces inemployées. Mais aurait-il le courage de secouer les colonnes du Temple?

On le vit à peine aux récréations. Il préférait se retirer dans sa chambre. Caché derrière ses rideaux, il regardait ses confrères aller et venir ou jouer aux boules comme il l'avait fait lui-m^ême l'année précédente. Fixées aux murs, quelques photographies

lui rappelaient divers aspects de sa ville natale, mais il revoyait surtout les bois où il avait erré, le cœur plein de sa passion silencieuse. Debout, les yeux grands ouverts, immobile, il lui semblait encore marcher vite sous les arbres. Et il se retrouvait là, avec le vent qui, sifflant dans les couloirs, faisait trembler de froid les portes des chambres, et, dehors, détachait les feuilles. Mais il fallait bien qu'il vécût, malgré lui, dans cette atmosphère d'anéantissement. Il ne pouvait, quoi qu'il fît, se débarrasser de ridée de Dieu d'où découlait, immédiatement, celle du salut ou de la damnation. On lui avait si souvent parlé de l'enfer qu'il le voyait. Quant au ciel, c'était un véritable paradis. Ces chimères, tous en faisaient des sujets de sérieuses, de longues méditations.

60 ROBES ^'OIRES

La plupart les portaient en eux. Elles faisaient partie de leur chair, parce qu'ils les avaient sucées avec le lait de leurs mères. Il tâcha, par tous les moyens possibles, de s'exciter à la contrition. Cest un don surnaturel qu'il faut demander à Dieu, qui nous l'accorde quand bon lui semble.

On aurait pu croire que la retraite allait toujours durer. Pourtant elle prit fin.

Dehors, c'était simplement un jour de semaine pareil aux autres, mais, entre ces murs d'où montaient continuellement vers le ciel, suivant une échelle mystique, des prières et des hymnes, ce fut un jour de grande fête. Dehors, il bruinait. Ici, il faisait splendide. A la messe de six heures, ils communièrent tous. Chacun d'eux fut fermement persuadé de tenir la divinité tout entière.

l;OBE NOIIŒ ET i;OKE BLANCHE 6i

SOUS les espèces d'un peu de farine qui se décompose vite. Ils revenaient des marches de Fautel les bras croisés sur la poitrine ou les mains idéalement jointes. Ils ne pensaient plus, Raguel presque autant que les autres, qu'à se dévouer, à se sacrifier, à s'anéantir pour Dieu. Qu'il était loin, le monde, avec ses coupables attraits ! Le monde aurait dû être un immense séminaire !

Les récréations furent joyeuses : ils s'abordaient les uns les autres, comme si quelque chose de très important tout à l'heure s'était passé. L'après-midi, on s'en fut en promenade. Pour la première fois depuis la rentrée, après huit jours de claustration. Ton mettait les pieds dehors. De nouveau, le long serpent noir ondula

par les rues. On traversa un faubourg qu'habitaient des familles d'ouvriers. Cela sentait le charbon de terre. Les fleurs que l'automne n'avait pas encore fanées paraissaient toutes tristes. On pensait aux pots de géraniums posés sur des rebords de fenêtres, dans de petits bourgs, devant des rideaux blancs, immaculés, fenêtres de vieilles filles, géraniums d'un si beau rouge ! Mais, ici, de grandes filles en cheveux étaient debout sur les seuils. Qu'est-ce qu'elles faisaient donc, qu'elles ne travaillaient pas dans les usines? Est-ce que, pour elles aussi, c'était jour de fête? Elles regardaient, avec des moues de dédain, ces jeunes hommes qui portaient des robes noires. Aucun d'eux n'osa lever les yeux sur elles. Quelques-uns seulement rougirent. De nouveau, le monde

les tentait. Raguel dut chasser Timage d'Henriette. Une voiture vint à passer. Ils durent appuyer vers les maisons. Et il entendit, resté un peu en arrière, Tune d'elles dire, en riant :

— Et quand on pense que, lorsqu'on était petites, on allait leur demander des images !...

A partir du jour suivant, la vie fut ce qu'elle devait être, neuf mois entiers. Des beaux jeudis, des beaux dimanches, le règlement élaguait les fleurs de joie, pour en faire des jours à peu près semblables aux autres. Du lever au coucher, les heures

de la messe, des études, des cours, des repas, des récréations ne variaient jamais. Il fallait qu'il en fût ainsi : telle était la volonté de Dieu, sous la dictée de qui remploi du temps avait été, point par point, fixé.

Ils étaient là une centaine, presque tous fils de paysans, d'ouvriers de petites villes peu habitués aux douceurs de la vie. Ils se trouvaient très heureux dans leurs cellules, n'ayant jamais eu, chez leurs parents, de chambres particuhères. On les traitait comme des hommes. Sans doute, le règlement leur interdisait de fermer leur porte à clef, et les professeurs avaient le droit de pénétrer chez eux à quelque heure que ce fût du jour, de la nuit. Mais ils ne s'en in-quiétaient pas, étant si dénués de volonté

nOBE NOilŒ ET ROBE BLANCHE Cfe

que jamais ils n'enfreignaient la loi. Ils sentaient Fœil de Dieu, — cet œil qu'ils s'imaginaient triangulaire et, comme le soleil, entouré de rayons, — perpétuellement fixé sur le moindre de leurs gestes, sur la plus inutile de leurs pensées. Ils auraient bien pris garde de déplaire au Très-Haut.

Il y avait les pieux, qui marchaient les yeux modestement baissés, pareils à de petites filles, comme s'ils avaient craint que, même en cet asile sacré, le monde pût venir à l'improviste donner un rude assaut à leur vertu. Qu'ils se rendissent de leur chambre au réfectoire, de la cour à la chapelle, ils n'oubliaient jamais de tirer de leur poche leur chapelet, dont ils baisaient la croix : n'eussent-ils eu le temps de réciter que cinq Ave sur ces rosaires dûment

indulgenciés, c'était cela de plus à marquer à leur actif sur le grand livre que les anges tiennent à jour. Ils communiaient plusieurs fois par semaine. Chaque vendredi, pendant la longue étude qui va de cinq à sept heures du soir, ils faisaient, individuellement, dans la chapelle, leur chemin de croix. Parfois, ils se trouvaient plusieurs à la même station : c'était à qui s'effacerait pour que son voisin se trouvât plus à portée de la source d'où jaillissaient les enthousiasmes divins, les compassions, la grâce.

Dès qu'ils se croyaient en état de péché véniel, ils couraient chez leur confesseur, qui se fut bien gardé de ne pas les approuver d'avoir de perpétuels doutes sur la netteté de leur conscience. Ces jeunes gens d'une vingtaine d'années, qui auraient pu

vivre au grand air, libres, le front haut, étaient rongés par la lèpre du scrupule. Ils passaient leur temps à se racler Fâme. Pour d'autres, cet état d'inquiétude eût été effroyable. Eux, intimement, se considéraient comme avançant à grands pas dans la voie de la perfection.

Il y avait les travailleurs acharnés qui représentaient Télite intellectuelle de la communauté. Continuellement, entre eux, ils argumentaient. Enfermés entre ces quatre murs par-dessus lesquels rien ne passait des rêveries des poètes, des recherches des philosophes, ils étaient assurés de détenir, à vingt ans, sans nuits d'insomnie, Tunique vérité. Le samedi, ils soutenaient, Tun argumentant pour, l'autre contre, de stupéfiantes thèses. Et c'était si passionnant que.

68 ROBES ^OIRES

rheure sonnée, ils continuaient encore, dans les couloirs, malgré le règlement. Ils condamnaient les œuvres d'art qui n'étaient pas en parfait accord avec les principes de leur morale. Ils avaient de la répugnance pour le réalisme, ce chancre hideux de notre littérature contemporaine. Ils admiraient Ozaname, Botrel.

Il y avait aussi quelques abbés ce mondains ». Je veux dire qu'ils prenaient grand soin de leur personne, qu'ils affectaient des manières distinguées. Deux ou trois des plus jeunes, des plus imberbes, avaient, chacun, son petit groupe d'admirateurs. Et c'eût été ridicule, si ce n'avait été écœurant, de voir des robes -noires papillonner autour d'autres robes noires.

Les professeurs, au nombre de huit,

UOHE NOIRE ET ROJŒ nLANClJE 09

vivaient de la même vie que les élèves, à cette diiTérence près que leurs « cellules ^ étaient un peu plus grandes, et que, presque tous vieux, ils avaient la supériorité de Texpérience en matière de combat spirituel, et de la science théologique. Chacun d'eux assurait la surveillance d'un couloir.

De temps en temps, Févêque quittait son palais et venait s'entretenir avec eux. Sous sa soutane violette à petits boutons rouges, c'était un homme court de taille, à gros ventre. Ses allocutions, toujours les mêmes, exhortaient à acquérir la science pour être utiles au peuple. 11 aimait citer des passages de rÉcriture, les paraphraser. Et, pour lui, l'unique science était de savoir par cœur le plus possible de versets de ces

livres qu'il croyait inspirés de Dieu. On doit tout à Dieu. Les récoltes des cliamps ne dépendent que de lui. Est-ce que le prophète Aggée ne disait pas à Zorobabel :

— Vous mesuriez de Vœil des amas de froment^ et vous estimiez qu'ils donneraient vingt boisseaux? Vous n'en trouviez que dix. Vous veniez au pressoir^ comptant exprimer de quoi remplir cinquante bouteilles? A peine en recueilliez-vous vingt!.,. Et pourquoi tous ces maux? Parce que vous avez déserté la maison de Dieu.

Ils écoutaient cela ravis, enthousiasmés. Plus d'un, rentré dans sa cellule, ouvrait sa Bible, qu'il se mettait à (c piocher » dans l'espoir de troquer, un jour, sa robe noire contre une robe violette.

Raguel, lui, n'avait pas de si hautes

visées. Il retomba vite dans le découragement. Prisonnier enfermé entre ces quatre murs et dans sa soutane qui lui pesait comme si e'ie eût été mouillée, ses aspirations remportaient vers un pays idéal où il eût coulé ses jours aux genoux d'Henriette. Il la revoyait droite et souple dans sa robe comme toujours blanche de clair de lune. On entendait circuler le vent dans les couloirs, pareil à un surveillant qui eût fait sa ronde. L'automne était bien là. Raguel ne voyait plus, de sa fenêtre, que des branches noires, peut-être mortes, des champs nus, des prés sans herbe, un ciel fait de nuages qui s'appuyaient, à l'horizon, sur cette tour romantique au pied de laquelle sans doute quelque seigneur, jadis, avait joué de la viole pour une châte-

72 ROBES NOIIŒS

laine rêveuse. On commençait à se chauffer, chacun pour son compte. Les fervents de la perfection, pour se mortifier, se passaient de feu. Raguel pensait à des veillées avec le grillon dans la pierre du foyer, le marabout, la vieille horloge. Délaissant ses livres, il se rôtissait les. jambes, sa soutane relevée, à son poêle. Puis, loque humaine^ il allait de sa chambre au cours, au réfectoire, à la chapelle. Il répondait aux interrogations vaille que vaille, n'ayant préparé qu'à peine sa leçon, la plupart du temps. Il mangeait sans appétit d'une cuisine quelconque et récitait sans conviction, avant et après les repas, des prières, parce que Dieu a les yeux sans cesse fixés sur nos moindres actions et que c'est à lui seul que nous devons de pouvoir déjeuner et dîner.

IlOBE NOIRE ET ROBE BLANCHE 73

Les séances à la chapelle lui semblaient interminables. C'étaient, le matin, la prière, la méditation, la messe, l'après-midi, la visite au Saint-Sacrement, et, le soir, quelque salut et des prières lugubres qui vous forçaient à penser à la mort.

Aux récréations, il allait avec n'importe qui. Les autres formaient, pour la plupart, de petits groupes habituels, soit qu'ils fussent originaires du même canton, soit que des goûts semblables pour l'étude ou la piété les attirassent les uns vers les autres. Raguel eût pu fréquenter Pàtureau et les trois ou quatre qu'il avait trouvés à la petite gare le jour de la rentrée, mais ils l'agaçaient, avec leurs gestes bénisseurs, et puis ils parlaient trop du (( pays », de ce coin de terre où, deux mois durant, il avait aimé,

souffert. Il allait d'un groupe à un autre, un jour ici, un jour là, parlant peu, mais faisant semblant de s'intéresser à la conversation. Quelquefois on lui disait :

— Vous n'êtes plus le même que Tannée dernière, Raguel!

Au fond, il n'était pas fâché qu'on lui en fît la remarque. Il protestait, mais sans ardeur. Gela le ilattait qu'on pût supposer qu'il était dévoré par quelque grande passion silencieuse. Mais ils n'en cherchaient pas si long. Indifférents au monde, si, parfois, — à leur gré trop souvent, — le démon de la chair venait les tenter, si même ils se réveillaient la nuit les sens surexcités, ils trouvaient toujours moyen de vaincre la tentation. S'ils y succombaient par la pensée ou, à leur insu, pendant le

sommeil, ils gardaient cela pour eux et leur confesseur. Aucune image de femme ne pouvait rester accrochée dans leur souvenir. Ils ne concevaient pas qu'un des leurs pût avoir été touché, blessé par la voix, les yeux d'une jeune fille. Il ne poussait pas de longs soupirs, il ne pleurait pas devant eux. Il ne descendait point, la nuit, emporté par son amour, errer, solitaire, sous les cloîtres, en criant. A la fois sentimental et possédé par le sens de la vie quotidienne, il se gardait bien de rendre publique la cause de sa souffrance.

Les jeudis de promenade, il eût voulu bondir par-dessus les fossés, les haies, pour aller se terrer dans quelque trou qu'il eût creusé, dans quelque cabane qu'il eût bâtie. Il aurait vécu, là, de prunelles aigres, de

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pommes de terre dérobées. Il aurait couché sur un lit de feuilles mortes. Il se serait débarrassé de Tidée de Dieu. Mais, rien qu'à la pensée de bondir, ses genoux se mettaient à trembler, ses jarrets à fléchir.

Les dimanches, on traversait une grande partie de la ville pour se rendre à la cathédrale. On glissait un peu sur les pavés restés humides de la brume de la nuit. S'il pleuvait, chacun ouvrait son parapluie. Cent jeunes hommes, vêtus de robes noires, cheminaient ainsi, le matin, suivant les rues mornes, à peine éveillées, des rues pour qui aussi c'était dimanche. Toutes les fenêtres étaient fermées. Raguel songeait à des lits encore défaits, la couverture à moitié rejetée, à des cafés au lait fumant sur des

RODE noiup: et robe blanche

coins de table, à des jeunes femmes en peignoir qu'a saisies le frisson du lever et qui s^habilleront au dernier moment, parce qu'elles sont obligées d'aller à la messe de onze heures et demie. Mais Taprès-midi la ville vivait d'une vie de fête. Qu'il plût ou qu'il fît soleil, les rues étaient garnies de promeneurs qui se fussent ennuyés à rester chez eux. A cause de l'automne, peu d'hommes avaient le courage de s'asseoir aux terrasses des cafés, mais que de monde à l'intérieur! Dehors, des gens qui devaient être trop assis la semaine durant avaient l'air de ne marcher que pour se dégourdir les jambes, non pour aller quelque part. Des soldats, qui, d'habitude, marchaient trop, traînaient avec lenteur leurs souliers lourds de clous et, pour se reposer, faisaient des

haltes nombreuses devant les étalages. Il ne manquait pas de femmes, de jeunes filles, mais, enfoncé dans son découragement, Raguel les regardait à peine. Il y en avait pourtant d'agréables, de jolies, que leur pâleur rendait désirables. Elles ne portaient point de robes blanches, la saison commandant les étoffes chaudes, les fourrures. Et, les dimanches de soleil, il se les imaginait allant avec leurs jeunes maris, leurs amoureux, le long des routes sonores de gelée, dans les sentiers où la boue recommence à durcir vers cinq heures du soir. Leurs joues étaient toutes roses de froid. Lui, cependant, s'en allait avec les autres, appelé par les cloches, chanter none, vêpres et compiles, à la cathédrale. La rumeur de la ville mourait contre ces murailles grises et

ROBE NOIRE ET ROBE RfANCHE 79

mornes, d'où suintait la tristesse des dimanches de FAvent. Agenouillés dans Fombre des piliers, des gens qui n'avaient rien à faire de plus pressé imploraient, accompagnés par les orgues, la venue du Messie, la présence de ce Christ qu'ils avaient pourtant là, devant eux, sur le maître-autel, sous les espèces d une hostie, centre de Fostensoir et, pour eux, de Funivers. Raguel chantait à peine. Il s'agenouillait parce qu'il ne pouvait pas faire autrement.

Quand ils rentraient, les becs de gaz étaient allumés dans les rues. Les cafés, brillamment éclairés, se remplissaient de nouveau, venue l'heure de Fapérilif. Des hommes s'asseyaient, le visage luisant de joie à penser que dimanche était encore là, qu'ils rentreraient dans une salle à manger

parfumée de la bonne odeur du pot-au-feu, ou qu'au restaurant ils boiraient une bouteille de vin supérieur. Quand il entendait se refermer la porte du séminaire, Raguel frissonnait comme s'il eût pénétré dans son propre sépulcre. Ainsi sa vie serait toujours froide, glaciale. Jamais il ne sortirait des cathédrales, des églises, des chambres où il faut bien que l'on soit seul. Jamais une robe ne passerait dans sa vie, que la sienne propre. Il aurait pu, comme les autres, se promener sous les cloîtres jusqu'à cinq heures et demie. Il préférait rentrer chez lui. N'ayant pas le courage d'allumer sa lampe, ombre noire tassée dans l'ombre grise, il restait assis, ne réfléchissant à rien qu'à son malheur.

Ce fut à peine si Noël l'effleura. La

tlOBE NOIRE ET ROIiE BLANCHE Si

grande allégresse de cette nuit, de ce jour, n'entra pas en lui. La douleur Taffinant, il se reportait à des dix années en arrière pour se souvenir de messes de minuit, alors qu'enfant pareil aux autres il glissait sur le verglas, tombait dans la neige le long de chemins qu'éclairent mal les réverbères.

Aujourd'hui, jeune homme pareil à ceux de son âge, il aurait pu, suivant les mêmes chemins, accompagner sa c: bonne amie ».

Bien mieux : à Paris, il aurait pu conduire Henriette à la messe de minuit. Elle avait beau s'impréciser de plus en plus dans son souvenir, elle n'en restait pas moins la jeune fille, la femme idéale. Et son découragement n'était aussi profond que parce que des lieues le séparaient d'elle, que la suite des jours à venir ne ferait que l'éloi-

gner d'elle de plus en plus, jusqu'à la rendre introuvable, inaccessible.

Le premier janvier fut plus lamentable encore. Ailleurs, les enfants venaient au pied des lits avec des compliments copiés sur du beau papier à lettres tout fleuri. Le jeune mari, la jeune femme, encore couchés, les écoutaient avec ravissement.

A songer à cela, Raguel sombrait dans une détresse infinie. Et, toute la journée, c'étaient des visites, faites ou reçues. Cela sentait les oranges, l'eau-de-vie, les jouets neufs. Ah! pouvoir ainsi se réveiller un matin de premier janvier dans le même lit qu'elle! Car il ne voyait rien des réalités de la vie. Il ne s'imaginait que des heures se succédant, toutes fleuries, comme le papier à lettres des compUments d'aujour-

d'hui. Il les vivait avec elle, ici ou là, à Paris ou dans quelque village inconnu, dans un palais ou dans une chaumière, à écouter les cloches au-dessus des toits, le vent dans les arbres, le roulement des voitures sur les pavés, à regarder les étoiles qui se dérangent pour laisser passer la lune. Qu'il était loin, ici, de tout cela ! Le premier janvier y était jour d'adoration perpétuelle. Ailleurs, dans lesbourgs, les villages, le « siècle » accaparait trop même les fidèles pour qu'ils pussent rendre visite au Christ solennellement exposé, du lever au coucher du soleil, au-dessus de l'autel. Il convenait que le grand séminaire fût chargé de ce soin. Toute la journée, ce n'étaient que messes, adorations collectives ou particulières, vêpres, salut.

On retomba dans la suite des jours.

Ils se levaient tous pareils de neige, de givre, de vent. Les cheminées fumaient sans discontinuer. On n'avait rien à attendre que le soleil et Pâques. Mais il allait falloir, quarante jours durant, traverser la steppe désolée du carême. Raguel voyait avec désespoir s'annoncer ces journées de jeûnes, de prières et de chants lugubres.

Il lui arriva pourtant de prendre plaisir à se calfeutrer, lorsque tombait la neige. Pour la mieux voir, il soulevait les rideaux de sa fenêtre. Sur les vitres, sa respiration faisait une buée légère qu'il effaçait du bout des doigts ou de toute la paume de la main. Il s'engourdissait dans le silence, dans la soUtude que créait l'hiver. Il s'en-

dormait comme une marmotte. Il fut plusieurs semaines à ne plus penser à Henriette.

Les soirs de février luttèrent davantage avec la nuit. Ils étaient brillants, clairs et froids comme des lames de sabres. L'herbe commençant à verdoyer dans les chemins, les premières violettes en profitaient pour se cacher. Et pour tout de bon, sans même avoir entendu les grelots de folie de carnaval, on entra dans le carême.

Plus encore que l'Avent, c'était un temps de pénitence. Dès le premier jour, on marchait avec un front marqué de la croix de cendres. Une épouvante se détachait des épitres, des évangiles, des psaumes qu'il fallait entendre, chanter. On passait son temps à supplier Dieu de vous pardonner

VOS péchés, de créer en vous un cœur pur, de vous souffler dans les entrailles une âme droite. A partir du dimanche de la Passion, toutes les statues, tous les crucifix étaient cachés sous des voiles violets. Le dimanche des Rameaux, la grande semaine, sainte entre toutes, commençait. Traversant des continents, des mers et des siècles, comme un vent de terreur et de lyrisme arrivait faire trembler sur leurs fondations les cathédrales et les humbles chapelles, et secouer les âmes comme des pruniers d'où tombaient les fruits pourris. Des voix qui avaient gémi sur la ruine d'un peuple obscur s'amplifiaient aujourd'hui pour raconter la désolation de millions d'hommes. Jérémie pleurait sur la beauté disparue delà fille de Sion, dont les maîtres

nOJîE NOIRE ET ROIIK HLANCIIE 87

sont pareils à des béliers qui cherchent en vain les pâturages.

De deux jours, on n'entendait pas une cloche. La crécelle grinçait dans les corridors, sous les cloîtres.

Puis, le samedi, les cloches, à l'heure dite, furent là. Elles n'avaient pas perdu de temps. Une grande joie descendit dans l'âme de tous ceux qui, quarante jours durant, s'étaient efforcés de souffrir. Il semblait que ce n'était que de ce matin que datait le printemps.

Le dimanche et le lundi de Pâques, Raguel se sentit ravagé de mélancolie.

C'était fête au faubourg proche du grand séminaire. On entendait chanter les manèges de chevaux de bois. Airs de romances qui font rêver de champs semés de bleuets

et de coquelicots que les amoureux vont cueillir le dimanche. Sa lampe soufflée, sa fenêtre grande ouverte, il écoutait, tard dans la nuit. Sa folie le reprenant, il pensait escalader le mur, pour aller prendre sa part de joie. Il voyait bien que c'était impossible. Il se couchait, pour ne s'endormir que le matin, vers deux heures, lorsqu'il fait frais, presque froid.

C'était une coutume qu'à partir de Pâques on allât passer les jeudis à la (( maison de campagne », un bâtiment quelconque, — toit d'ardoises et façade blanche, — planté au miheu d'un maigre bosquet, et qui était la propriété du grand séminaire. Sous des arbres se dressait une statue de la Vierge, nichée dans une grotte artificielle. On y jouissait d'une hberté absolue, à la condi-

tion de ne point sauter par-dessus le treillage qui séparait le bosquet des champs d'alentour. Les travailleurs continuaient leurs études, à Tombre des feuilles. Quant aux autres, ils jouaient aux dames, aux échecs, au billard, préludant aux distractions prochaines de leur saint ministère. Certains apportaient violons et tlùtes : c'étaient les (( artistes » de la communauté.

Raguel tâchait de s'isoler, pour se recréer un motif exact de souffrance. Le printemps n'était pas encore assis. De brusques coups de vent secouaient les arbres comme s'il y avait encore eu des feuilles mourantes à achever, mortes à faire tomber. En revanche, ils roulaient les nuages dans le ciel, comme pour les chasser, mais d'autres arrivaient

90 nOBES NOIRES

de l'horizon, s'obstinant à cacher le soleil. Il se mit de nouveau à vouloir évoquer rimage d'Henriette. Mais comment, dans ces allées encombrées de robes noires, eûtil pu marcher à grands pas, le vent sifflant dans sa chevelure? Il se sentait descendre vertigineusement jusqu'au fond de l'oubU. Son apathie, son indifférence instinctives reprenaient peu à peu le dessus. Il s'en voulait de n'avoir pas assez de lumière pour photographier en son âme, à jamais, le fantôme, près de disparaître, de son grand amour. Mais, pas plus dans cet enclos qu'entre les murs du séminaire, il n'y put réussir : Henriette, décidément, mourait de plus en plus. Et sa robe blanche devenait un linceul. Certains jours, il souffrait de ne plus pouvoir souffrir.

Cette sensation elle-même s'effaça. Ce fut le calme plat que troublèrent, certaines après-midi d'été, de précis désirs qui montaient de Fessence de sa chair. Mais il ne songeait pas à Henriette : il ne l'avait aimée autrefois que dans l'espoir de rêver à ses genoux.

Puis les vacances se montrèrent à l'horizon. Mais il y avait, auparavant, les ordinations. Raguel s'était maintenu, malgré tout, dans une honnête moyenne. Tonsuré de l'année dernière, il fut jugé digne de recevoir les ordres mineurs. Il fit une bonne retraite préparatoire. Il avait perdu l'habitude des élans spontanés vers Dieu. Il la retrouva tout de suite.

Il arriva chez lui. Qu'étaient-ce, ces bois où il avait promené ses coupables rêveries.

sinon Tœuvre de Dieu? Il fut assidu aux offices. Il passa dans les rues gravement, avec Timportance de quelqu'un qui vient de recevoir les ordres mineurs. Il resta en relations constantes avec le vicaire et se plut en la compagnie des vieilles filles pieuses qu'il rencontrait à Téglise. La maison des voisins n'avait pas changé; mais Henriette, cette année, ne viendrait pas.

— C'est dommage! disait M"^^^ Raguel.

Elle était bien pieuse, n'est-ce pas, Paul?

Il répondait :

— Oui ! sans que son âme frissonnât.

Le diocèse allait avoir besoin de prêtres. Il n'y avait pas de temps à perdre. Raguel, pressenti dès la rentrée par son directeur

ROUE NOIRK ET î\Or.E BLANCHE ÔÔ

spirituel, répondit, presque sans hésitation, qu'il consentait à « avancer » au sous-diaconat. Ces dernières vacances l'avaient, au contraire des précédentes, fortifié, mûri. Sa figure, maintenant comme avant la crise, était épanouie. Il se sentait des désirs d'apostolat, le besoin de rattraper le temps gâché, perdu en rêveries mauvaises. Et sa jeunesse, sans qu'il y prît garde, sans qu'il ]e pût regretter, s'éteignait comme un ilambeau dont la mèche, mal posée, a lait trop vite et en tous sens fondre inutilement la cire.

La chambre qui lui échut était plus confortable, mieux éclairée. Ses deux fenêtres donnaient sur des jardins, des hangars à toits goudronnés, sur des maisons de toutes formes et tellement enchevêtrées qu'ehes

avaient Tair d'entrer les unes chez les autres, de se faire des visites qui n'en finissaient pas. Au-dessus d'elles toutes, presque à l'horizon, la cathédrale s'affirmait, avec sa haute tour solitaire.

Mais Raguel, une année durant, s'était trop dispersé pour ne pas se repfier violemment aujourd'hui sur lui-même. L'horizon, même embelfi d'une cathédrale, n'attira point ses regards. Tout de suite, il se mit à la besogne, rangea en bon ordre ses livres professionnels, et relégua au fond de sa malle les Morceaux clioisis de Chateaubriand^ dont il n'avait plus que faire. Seul, le salut de son àme lui importait.

Ce furent trois mois de vie intérieure intense, d'allégresse spirituelle. Il courait, il volait sur cette route tracée, croyait-il,

par Dieu, vers la seule véritable fin pour laquelle il avait été mis au monde. Mais nous ne pouvons pas ne point marcher à notre destinée, puisque c'est nous-mêmes qui la faisons. Nous nous croyons dirigés, appelés par Dieu. Or ce que nous prenons pour un appel n'est que l'écho de notre propre voix.

Il ne laissa point passer une minute sans la presser, pour en extraire le suc particulier dont il voulait nourrir son âme. Aux cours, il était tout oreilles, aux récréations toute bonté, toute gaieté pieuse, au réfectoire toute humilité, à la chapelle toute ferveur, dans sa cellule toute assiduité à l'étude, dans les rues, les jeudis de promenades et les dimanches, toute modestie, tout yeux baissés. La ville ne lui disait plus

rien. Même il en avait peur comme d'un océan de perdition où des lames monstrueuses vous broient sur des rochers, se creusent pour vous ensevelir dans des abîmes, dans Tenfer. Que faisaient-ils, tous ces promeneurs, tous ces oisifs du dimanche? Que ne venaient-ils à la cathédrale? Ils ne connaissaient point la vraie joie.

Dès son réveil, suivant la recommandation expresse de pieux écrivains, il ouvrait les yeux de son àme pour se considérer comme sur un champ de bataille, en présence de son ennemi, et dans la nécessité de combattre ou de périr pour jamais. Mais s'il sentait rôder autour de lui le démon, s'il le voyait presque bondir comme un gros chien noir, la présence — dont il était certain — de son ange gardien qui battait de

ses ailes blanches le rassurait. Et les regards de la Vierge immaculée s'arrêtaient — il Feût juré! — sur lui, comme des rayons d'étoiles lointaines et douces, par des nuits d'été.

L'automne eut beau s'étendre, se coucher sur les champs pour mourir. Il eut beau s'alanguir en soupirant. Raguel n'eut pas besoin de fermer les yeux, de faire la sourde oreille : il ne l'entendit, ne le vit point. Il étudiait la théologie, l'histoire de l'Église, l'Écriture sainte avec tant d'ardeur qu'il ne pensait plus à soulever ses rideaux pour regarder dehors. L'eût-il fait qu'il eût vu, au Heu de la vieille tour romantique, la tour religieuse de la cathédrale.

Sa joie de se consacrer à Dieu, corps et âme^ se mélangeait pourtant d'inquiétudes,

d'énervements. Plus de deux mois encore le séparaient du grand jour. Et il avait peur de ne point rester, par la suite, fidèle à son idéal. Son enthousiasme ne tomberait-il pas de lui-même? Ou bien d'imprévus coups de vent ne feraient-ils point vaciller la flamme jusqu'à réteindre?

La neige, de nouveau, fit paraître plus grises les fumées qui montaient, comme des haleines, de Tâme des maisons. Elle fit, de nouveau, la solitude plus intime, matelassa le silence. Il vécut des heures de méditations, d'oraisons si ferventes qu'elles le retranchaient du reste du monde, même de la communauté.

Enfin la retraite commença. Les futurs sous-diacres, les futurs prêtres étaient l'objet de toutes les attentions, le but de toutes les

prières. On n'approchait d'eux qu'avec respect, comme en tremblant : Dieu déjà planait au-dessus d'eux. L'Esprit Saint éventait leurs fronts de ses ailes de colombe.

La nuit qui précéda l'ordination, il dormit à peine. Dans sa fièvre, il récitait machinalement des invocations. Il commençait à s'assoupir quand la cloche le réveilla.

C'était un matin grisâtre. Le jour se levait lentement, comme à regret. Eux, les mains dans les larges manches de leurs robes noires, filèrent silencieusement vers la cathédrale. Personne dans les rues. Tout à coup, devant ses yeux se dressa, précise, la silhouette d'Henriette en robe blanche. Il l'avait bien oubliée pourtant. Elle s'effaça brusquement. Il entrait sous le porche de la cathédrale.

Et quand, mordu par le froid de décembre, tenaillé par une émotion surhumaine, il se jeta sur les dalles glacées, au geste que fit Tévêque, lui qui n'avait jusques alors porté que le surplis, il était revêtu de l'aube. Il avait, par-dessus sa robe noire, comme une robe blanche.

Les commerçants rappellent très haut :

Madame Lenoir, à cause de ses dépenses souvent inconsidérées et parce que, été comme hiver, elle sort toujours de noir vêtue, coiffée d'un chapeau de paille orné de bleuets artificiels. Mais, quand elle a le dos tourné, ils ne se gênent pas pour dbe :

— Quel vieux serin !

i04 ROBES NOIRES

Et les gamins, sur son passage, crient, en se hâtant de détaler :

— La vieille bique ! La vieille bique !

On eût dit, en effet, qu'à force de vivre avec ses oiseaux, elle en avait pris la mince cervelle, avec ses chèvres, la tête maigre, allongée. On s'étonnait presque de ne pas voir trembler une barbiche à son menton.

Sa maison, dans un coin de la ville, dort au fond d'une ruelle obscure. Sur le sol, perpétuellement humide, croissent de l'herbe et de la mousse, et, contre la porte, des touffes d'orties s'épanouissent. Elle n'a gardé pour elle que le rez-de-chaussée : une cuisine et une chambre à coucher.

L'étage supérieur et le grenier sont réservés aux oiseaux. D'immenses volières sont rempUes de serins, de canaris, de mé-

LA VIEILLE AUX BÊTES lOÔ

sanges, de chardonnerets, de bouvreuils, et le grenier est devenu un pigeonnier pour pigeons qui ne tiennent pas à voyager.

Uécurie des chèvres occupe la moitié de la cour. Si Tune d'elles, la porte restée ouverte, allonge le cou, la vieille, en se penchant un peu à la fenêtre de sa cuisine, peut la caresser et lui tendre des friandises.

Ses soixante-dix ans sont alertes. On dit d'elle :

— Elle a Fâme chevillée au corps î Mais, aussitôt, on ajoute, en se frappant

le front :

— Seulement, c'est là que ça ne va plus. Je crois qu'un jour ou l'autre ses bêtes lui feront perdre la boule.

Elle grimpe, d'un bout à l'autre de la

journée, de son rez-de-chaussée au premier étage, au grenier. Dans les volières, les oiseaux, continuellement, sautent d'un perchoir à l'autre, s'ébrouent dans leurs baignoires, en poussant de petits cris. Des mères, accroupies, couvent, les plumes un peu hérissées. Elle les connaît tous, un à un. Elle sait ceux qui sont indisciplinés, ceux qui sont dociles. A tous, elle fait de puériles mamours. Elle sépare ceux qui vont se battre.

Sur le toit d'ardoises, les pigeons cherchent à se donner une importance qu'ils n'ont pas. Ils n'ont pas d'histoires à se raconter, puisqu'ils ne voyagent point. Pourtant, ils se saluent comme des personnes de marque, et comme si, toujours, ils se voyaient pour la première fois.

On lui répète :

— Mais, madame Lenoir, vous vous donnez trop de mal ! A la fin, vous allez vous tuer, avec vos bêtes!

Elle répond :

— Laissez-moi donc tranquille ! Sans elles, au contraire, je ne pourrais pas vivre ! Mes chèvres, c'est une moitié de moi-même, et mes serins, Fautre.

On fait elfort pour ne pas lui dire :

— Vous avez bien raison !

Et elle continue :

— Tenez : voilà des années que je voudrais être une de ces bêtes du bon Dieu qui sont innocentes et qui ne pensent pas à mal. Il y a des jours où j'entrerais dans la volière, si la porte n'était pas trop petite pour moi. Et quand la Cécile Béraud vient

chercher mes pauvres chèvres pour les mener paître, j'ai toujours envie de me mettre au milieu d'elles et de partir avec! Autrefois, on lui a dit :

— Mais, au moins, si vous aviez des poules, des canards, des lapins, vous pourriez en tirer profit, les manger ou les vendre?

Du coup, ses pommettes se sont colorées. Tremblante d'émotion, les bras levés vers le ciel, elle a crié :

— Comment !... Qu'est-ce que vous dites?... Mais vous n'y pensez pas! Manger des bêtes qui seraient à moi, que j'aurais élevées!... Les vendre pour qu'on les fasse souffrir, qu'on les tue!...

Elle reçoit peu de visites : chez elle, même dans sa chambre à coucher, cela

LA VIEILLE AUX BÊTES i09

sent toutes sortes d'odeurs. Il vient bien, de temps à autre, quelques vieilles filles, quelques vieilles dames de son âge. Mais les p'us courageuses défaillent à rapproche du grenier. Les volières vues, elles disent :

— Il se fait tard. Vous me montrerez les pigeons une autre fois.

Elle n'a jamais pu garder de bonne :

toutes, au bout de quelques mois, de quelques semaines, sont parties. Ce n'est pas leur affaire d'être aux petits soins pour des oiseaux qui seraient bien mieux à profiler de leur liberté dans les bois. Elles préfèrent des travaux plus rudes : nettoyer une écurie ne leur répugne pas, mais racler des planchettes de volières, qu'est-ce que cela signifie?

Elle ne voit rien de ce qui se passe, n'en-

tend rien de ce que Ton dit autour d'elle. Quand elle suit, en traversant toute la ville, le tombereau de Téquarrisseur qui emporte une de ses chèvres morts de vieillesse, elle pleure, sans s'inquiéter de ce que Ton pense d'elle, à chaudes larmes.

Tout le temps que lui laissent ses bêtes, elle le consacre au bon Dieu. Elle n'est pas une des plus assidues aux prières, aux offices, mais elle est une des plus ferventes. Elle aime Dieu pour avoir créé les oiseaux, les chèvres, tous les animaux. A-t-elle un bouvreuil de malade? Elle prie pour lui. Tout le reste lui est indifférent.

Dès le premier octobre, les prières du Rosaire se récitent, à cinq heures et demie du soir, dans la chapelle des sœurs. On devine, plutôt qu'on ne les voit, dans la brume de l'automne, dans les brouillards du crépuscule, les dévotes qui cheminent, avec sur les épaules leurs mantes noires, et remuent, en traversant les promenades, les feuilles mortes.

Elle aime la tranquillité de Tautomne et le grand silence de Fhiver. Le printemps et Tété la froissent. Les violettes sentent trop bon, et le soleil de juillet est trop ardent. Ses bêtes lui appartiennent moins : les oiseaux voudraient bien s'en aller, et les chèvres sont tout le temps parties. Avec octobre reviennent les après-midi de coin du feu et les longues stations devant les volières. D'ha-

bitude, elle se tient dans sa cuisine. Quelquefois, un pâle rayon de soleil venu de très loin se faufile par-dessus le mur de la cour et fait luire, d'un bref éclat, un fond de casserole. Il rôde, effleure le coin de la boîte à se], s'allonge sur les cuivres du fourneau, et s'en va, pour ne plus jamais revenir, peut-être... Elle est pareille au lis des champs dont parla Jésus : elle ne file ni ne coud. Son linge est inusable. Sa robe noire durera autant qu'elle. Et, par ces aprèsmidi de vent qui sifflote en se promenant dans les rues, en s'égarant dans les ruelles, lorsque ses bêtes la laissent un instant inoccupée, elle prend un livre de piété. Mais il lui arrive, en le lisant, de s'endormir. Après, c'est la neige qui isole la petite

ville du reste du monde. Puis elle envahit les rues ; elle sépare, les uns des autres, les différents quartiers : on n'ose plus guère aller que chez le boulanger et Tépicier, parce qu'il n'y a pas moyen de faire autrement. La bassinoire, le cruchon, quelque temps délaissés, deviennent d'importants personnages. Elle s'en voudrait, malgré la neige, de ne pas aller à la messe de minuit. Mais elle n'a pas l'habitude d'être éveillée à pareille heure. C'est une vieille petite dame à cheveux blancs, qui n'a plus beaucoup de forces. Elle s'endort presque. Dans un demi-sommeil, elle voit ses chèvres qui s'avancent vers la crèche où dort l'enfant Jésus, en faisant d'ironiques génuflexions : la pointe de leurs barbiches effleure les dalles. Elles se mettent à tirer sur la paille :

bientôt il n'en restera plus un brin pour Jésus ! Le bœuf et l'âne, stupéfiés, les regardent; saint Joseph, du bout de son bâton-houlette, essaie de les chasser. Elle voudrait les rappeler, les sacrilèges ! Mais elle les trouve si drôles qu'elle se met à rire... Brusquement, elle se réveille. Et elle demande pardon à l'enfant Jésus.

Il n'y a pas de danger que les gamins, le matin du premier janvier, aillent frapper à sa porte, tirer sa sonnette. S'ils le font, c'est la nuit, pour qu'elle sorte avec son balai en les appelant :

— Tas de petits méchants !

Ils savent qu'il n'y a rien pour eux, ni petit sou, ni pains d'épice. M^e Lenoir n'est pas riche. Elle vit d'une maigre rente de six cents francs que lui a laissée son mari.

LA VIEILLE AUX BÊTES iib

Mais où est le mari de M^e Lenoir? Et presque tout son argent, elle le consacre à ses bêtes.

T.es vieux mendiants peuvent venir frapper à sa porte. Elles peuvent venir, les cigales qui traînent derrière elles des petits mal mouchés et qui tremblotent en geignant! Mme Lenoir ne les connaît pas.

Elle ne les voit pas. Elle ne sait pas qu'ils vivent.

Province aux villes mortes, aux villes fantômes où s'épanouissent, en habitudes devenues manies, les sèves de miUiers d'àmes inoccupées !

Voici M. GeolTroy, dont la porte et Tunique fenêtre, si elles n'étaient toujours closes, pourraient laisser voir un étang entouré de roseaux, des prés où des bœufs

ont Fair d'avoir été plantés pour toujours, et des bois si lointains qu'ils sont presque aussi bleus que le ciel. Mais lui, coiffé d'une calotte noire, des chaussons de laine aux pieds, passe sa vie à priser au coin du feu, à cracher dans les cendres, à se protéger contre d'imaginaires courants d'air par des tapis nombreux qui, pendant de chacune des grosses solives du plafond, traînent sur le carreau.

Voici la Belle de la Vallée, une vieille fille de soixante-douze ans, qui reste, à la sortie du village que l'on appelle (( la Vallée », dans une masure où viennent, comme chez eux, picorer les poules et grogner les cochons. Laide comme une fée hors de la poésie, elle s'attife d'un cotillon rouge qui lui descend un peu plus bas que les genoux ;

LA VIEILLE AUX BÊTES 4l9

sur ses épaules flotte, en guise de châle, un large mouchoir de couleurs criardes, et elle traîne, été comme hiver, deux gros sabots — toujours les mêmes, car ils ne s'usent pas! — fortement ferrés. En cet accoutrement, elle traverse, pour aller à la messe le dimanche, au marché le jeudi, tout un faubourg et plusieurs rues de la petite ville.

C'est la mère Catherine Coichot, qui ne sort jamais sans son bâton et son panier à ramasser de l'herbe. C'est la vieille Vintard qui dit à tous ceux qu'elle rencontre ou qui viennent la voir :

— Adieu! Allez, je serai morte demain!

Ce sont deux vieilles filles, Michelle et Françoise, qui restent dans une chambre — quatre murs et un placard — qu'elles

paient soixante francs par an. Elles ne savent pas quel âge elles ont. Et, sans vanité féminine — je vous prie de croire qu'elles se lavent et se peignent très rarement, — elles répondent, quand on les interroge à ce sujet, malgré leurs cheveux blancs :

— Nous avons à peu près trente-deux ans!

Il y en a à Finfmi !

Ces doux maniaques, s'ils n'existaient pas, il faudrait les inventer. Sans eux, la petite ville ne serait point. Entre les immuables maisons de ces rues toujours les mêmes, où les gestes indéfiniment se répètent et, à la longue, se déforment, se caricaturisent, où les paroles que Ton prononce vantent le beau temps et déplorent

la pluie, clabaudent de menus faits de petites vies, on les voit passer sans étonnement; on ne les remarque point. On ne concevrait pas qu'ils pussent être autres qu'ils ne sont. Et, dès le lendemain de leur mort, ils manquent à la petite ville.

Or, cette petite ville, M^^^ Lenoir n'en était sortie qu'une fois, une dizaine d'années après son mariage. M. Lenoir — que Dieu ait et garde son âme, si toutefois il y tient ! — avait eu besoin d'aller à Paris. Le devoir de Mme Lenoir, comme de toute épouse chrétienne, était d'accompagner son mari. D'autant plus que rien ne la retenait ici :

elle n'aurait jamais d'enfants, et elle n'avait encore, en fait de bêtes, que deux bouvreuils en cage. En ce temps-là, Paris n'était pas, comme aujourd'hui, à la portée de tout le monde. Il y avait deux jours à passer dans des diligences, dans des coches. Après quoi on montait, à Auxerre, dans un train qui faisait son possible pour ne pas trop avoir de retard. Elle en avait profité pour aller voir son frère, de dix ans plus jeune qu'elle, qui n'avait pas encore de moustache à raser pour servir de garçon de café dans un étabhssement des grands boulevards. Elle parlait souvent de ce voyage. Sa voix tremblait quand elle racontait qu'elle avait aperça aux Tuileries l'impératrice Eugénie, si jolie, si douce et surtout, disait-on, si pieuse. Alors le quinze août était jour de fête nationale*

Dieu régnait dans tous les cœurs. Les cafés eux-mêmes étaient des lieux de bénédiction. Ah! ma chère dame, que les temps ont changé !

Son frère — il y avait quarante ans de ce voyage! — elle le voyait toujours aussi jeune, sans moustache. Elle avait, de lui, une de ces photographies faites sous le deuxième Empire, qui ont vite pâh, qui s'effacent de plus en plus. Il faut les regarder de près pour voir à qui Ton a affaire. Les femmes ont le front découvert, leurs cheveux se rassemblent en un chignon vite emprisonné dans un filet. Leur corsage est étroit, leurs jupes sont bouffantes. Les hommes ont de larges plastrons de chemises, tout blancs, fleuris de minces cravates noires.

Cependant, il avait changé avec le

122 ROBES iNOIRES

temps. Il était, de garçon de café, devenu patron de restaurant. Chaque année, aux environs du premier janvier, il lui envoyait une lettre où, d'un seul coup, il résumait douze mois de sa vie. Il y avait eu son mariage, des baptêmes. Ses deux filles s'étaient à leur tour mariées : l'aînée avec un fleuriste qui s'était établi à Versailles, l'autre avec un employé de banque. Puis, à leur tour aussi, elles avaient eu des enfants. Mais cela datait d'hier. Pour chacune de ces solennités famiUales, M"^e Lenoir avait reçu, en plus de l'annuelle lettre, des invitations plus ou moins pressantes, mais son premier voyage l'avait trop fatiguée, trop bouleversée pour qu'il ne restât point le dernier. Et puis, qui est-ce qui se serait occupé de ses bétes? Elle répondait à son

frère sur du papier quadrillé, en se servant d'une encre desséchée, un peu moins blanche que le papier. Elle lui disait invariablement :

(( Je serais bien contente de te revoir, mon cher Joseph, et de faire la connaissance de ta femme, et d'embrasser tes filles; mais tu sais que ce n'est pas à mon âge qu'on peut entreprendre un voyage pareil. Vous pourriez, vous, venir les uns ou les autres. »

Mais elle ne leur écrivait cela que pensant bien qu'ils ne pouvaient quitter Paris, ne fût-ce que pour une journée. Gomment aurait-elle pu les recevoir? Elle ne disposait plus que de sa chambre, ses oiseaux occupant, à eux seuls, tout le premier étage. Elle n'avait plus au monde que son frère

qui la touchât de près. Mais ses bêtes d'abord.

Parce que leur maison était toute proche de la sienne et qu'ils élevaient comme elle des pigeons, elle avait souvent la visite des trois frères de la Doctrine chrétienne.

C'étaient trois hommes, tout de noir vêtus, sans même un rabat pour égayer leur costume. De certains de leurs prédécesseurs on parlait comme de héros, de personnages légendaires. M"^e Lenoir se rappelait avec émotion le frère Apollinaire, qui chantait, paraît-il, divinement bien. Quant au frère Saint-Dié, — à force de prononcer

son nom, Toii était arrivé à dire (a le frère Ginguié », — il avait laissé la réputation d'un bon vieux bougre, pas fier du tout, et toujours armé d une tabatière dont il donnait des coups secs sur la tête des élèves indociles. La dernière légende était celle du frère Stanislas, qui savait tout, qui eût été capable d'en remontrer à tous les instituteurs. Stanislas, a: Ginguié », Apollinaire, où étiez-vous?

M^^e Lenoir avait des visites des trois ^ chers frères » Antide, Mansuy, Théodore.

Antide, grand, et qui prenait de l'embonpoint, apparaissait comme boursouflé de mauvaise graisse. Toujours vêtu de vieilles soutanes couvertes de taches, il n'en mettait une propre que les jours de grandes fêtes et pour les visites du premier janvier.

Il ne quittait jamais sa calotte; on était tout étonné de le voir, le dimanche, avec son chapeau à larges bords relevés par de petites cordelettes. Il passait son temps à installer des horloges, à réparer des montres. Il n'y avait pas un livre dans sa chambre particulière, où Ton pouvait voir, en revanche, un attirail complet d'horloger. Laie, il eût vécu dans une petite ville pareille à celle-ci. Il aurait eu, donnant sur la place de THôtel-de- Ville ou enseveUe au fond de quelque ruelle infréquentée, une petite boutique sombre où riiiver il faut avoir, tout le jour, une lampe allumée. 11 aurait vécu au milieu de dizaines de montres dont les petits cœurs battent à qui mieux mieux, dont les aiguilles ont Tair de se disputer à qui abattra, dans le moins de

temps, ses douze heures. Il aurait vécu simplement, en ouvrier dont la spécialité est d'arratii^er les montres. Mais il portait la robe noire, qui lui donnait une autre importance. Et Ton disait :

— Le cher frère Antide ? Mais dans toute la France, il n y a pas un horloger comme lui!

Apres cela, il était bien égal aux parents que leurs enfants fissent beaucoup de progrès à l'école. Leurs montres, pendules et horloges marchaient admirablement.

C'était lui qui soignait la vieille horloge de M"^e Lenoir.

Mansuy avait, dans sa chambre, une photographie de la cathédrale de Rodez, son pays. Des maisons très vieilles, couvertes de tuiles que Ton devine d'un rouge

i28 ROBES NOIRES

sombre, se tassent sur une place où des baraques, recouvertes de bâches blanches, sont entourées de paysans et de citadins. Aux fenêtres des maisons, des stores tout blancs, du linge, blanc aussi, qui sèche. La cathédrale dresse sa tour de pierres merveilleusement ciselées. On ne voit pas le soleil, ce soleil du Midi qui brûle tout ce qu'il rencontre, mais on est certain de sa présence.

Mansuy était fier de sa cathédrale, comme s'il l'eût faite> Il n'y en avait pas de plus belle au monde.

Si Antide était censé diriger la première classe, -- celle des grands, — Mansuy, lui, s'occupait des moyens. Il avait, comme pédagogue, des idées bien arrêtées. Il apprenait aux enfants à écrire d'une écri-

La vieille aux bêtes 129

ture penchée, en reliant tous les mots par d'inutiles déliés. Quant à la géographie, il fallait réciter les sous-préfectures dans un ordre à jamais établi par lui. 11 n'admettait pas que Ton pût dire autrement que :

— UAiide, chef-lieu : Carcassonne. Souspréfectures : Castelnaudary^ Narhonne, Limoux.

Obéissait-il aux mystérieuses lois de Feuphonie ? Qui le sait ?

Mais sa passion, sa véritable vocation, était le dessin hnéaire.

Il n'existait pas, alors, de ces millions de cartes postales dont quelques-unes vous permettent d'emporter dans votre poche toute votre petite patrie. Mansuy se mit à dessiner tout ce qui le frappa dans la petite

ville : d'abord Téglise, puis Thôtel de ville, les moulins.

Il ne se contenta point de cela. Jusqu'à lui, les élèves avaient fait du dessin, vaille que vaille, sans émulation, sans enthousiasme. Lui venu, cela changea du jour au lendemain. Il y avait les fournitures à payer : la planche, la boite à compas, réquerre, la règle, les couleurs, le papier, que sais-je encore? Eh bien ! il n'y eut, malgré tout, que les tout à fait pauvres à ne pas apprendre à dessiner. Ce fut une fièvre. Ce fut du délire. Sous la direction de Mansuy, les gamins reproduisaient à Tenvi machines, locomobiles aux aciers tout bleus avec raies blanches pour les effets de lumière, cathédrales toutes grises, villas idéales avec jardins anglais, pelouses et

saules. Les ciels étaient toujours les mêmes. Tout cela était exposé solennellement le jour de la distribution des prix avec, comme morceau de résistance, un dessin de Mansuy lui-même, résultat d'une année d'efforts, de méditations solitaires.

Un de ces dessins, le vase de Soissons, occupait, dans la chambre de M^e Lenoir, la place d'honneur.

Théodore, le plus vieux des trois, et qui faisait la classe aux tout petits, était, avant tout, musicien. Du moins le croyait-il. Sa science était restreinte. Il accompagnait le plain-chant d'un doigt, plaquait, de temps à autre, quelques accords élémentaires.

Il connaissait aussi l'accord de septième diminuée, dont il abusait. Mais toute la petite ville le considérait comme un puits de

science musicale, parce que lui seul savait jouer de rharmonium. C'était un vieil instrument très simple, à deux jeux, et nasillard au possible. Théodore et lui s'entendaient à merveille. Né dans un village de Lorraine, avait-il, au berceau, entendu, passant par-dessus le Rhin, la formidable voix des grandes orgues des cathédrales allemandes? Il eût voulu avoir à sa disposition un orgue à tuyaux, dont il ignorait, d'ailleurs, le mécanisme. Il ne passait pas, lors de ses vacances annuelles, dans une OTande ville sans aller visiter sa cathédrale. Aussitôt entré, il levait les yeux vers la tribune et s'extasiait à contempler les tuyaux d'étain. Et il ne cessait point de répéter : — Et dire que je mourrai sans avoir touché le pédalier d'un grand orgue !

De Théodore, il n'y avait rien chez M^^e Lenoir. Elle le connaissait depuis très longtemps, car il était, d'eux trois, le plus ancien dans la petite ville. Et il avait presque le même âge qu'elle. Grand et maigre, la peau parcheminée et les pommettes rouges, il marchait toujours les bras lui pendant raides le long du corps, les poings fermés. C'était lui qui venait le plus souvent rendre visite à M^c Lenoir. Il s'asseyait dans la cuisine. Elle avait toujours pour lui un petit verre de liqueur, car la gourmandise lui venait avec l'âge. Ils parlaient du temps passé, des gens qu'ils avaient connus. Les uns étaient morts, d'autres partis à Paris. Il faisait semblant, aussi, de s'occuper des bêtes de M"^^ Lenoir. Et elle l'aimait beaucoup.

i34 ROLES NOIRES

Elle s'intéressait à leur vie. Quand le beau temps revenait, ils se mettaient à jardiner à tour de rôle. Leur espalier était célèbre. Dieu, pour faire mûrir leurs fruits, leur réservait les plus chauds rayons de son soleil.

Les après-midi de juillet, avant les vacances, elle les plaignait d'être obligés de faire la classe par une pareille chaleur. On n'entendait que les coqs. Les gamins avaient à peine le courage d'épeler les lettres de leur alphabet. Théodore ne pouvait s'empêcher de sommeiller. Dans la cour, toutes les feuilles des platanes étaient immobiles.

Elle vivait ainsi depuis des années entre ses bêtes, les frères et quelques vieilles filles qui formaient sa société habituelle.

Elle n'était jamais malade. Elle réalisait ce prodige de se dessécher sans avoir Tair de maigrir. Elle n'était pas malheureuse. Sa maison lui appartenait. Elle avait donc presque huit cents francs de rentes, ce qui est une jolie somme pour une petite ville. Elle était pour toujours à Tabri du besoin et de la misère. Et, quand on lui parlait de cela, elle ne manquait pas de dire :

— Oh! certainement! j'aurais tort de me plaindre. Je n'ai qu'à en remercier le bon Dieu.

C'étaient surtout ses bêtes qui profitaient des rentes que lui avait accordées le bon Dieu. Mais, dans sa toute sagesse, il avait prévu l'usage qu'en ferait M^^ Lenoir. Cela ne lui avait pas déplu. Du haut de son ciel, il pouvait se dire qu'il y avait sur terre

quelques chèvres, des tas de petits oiseaux, quelques couples de pigeons qui n'avaient pas, eux non plus, à se plaindre et qui le remerciaient à leur manière, en chansons, bêlements et roucoulements.

Mais il y eut un jour où tout cela changea.

Un matin des premiers jours d'octobre, Mme Lenoir fut obligée de se déranger pour ouvrir sa porte à quelqu'un qui frappait. Elle se souvint même très longtemps que c'était un lundi, parce que c'était, ce jour-là, la rentrée des classes chez les

LA VIKrLLIO AUX BKTES i37

frères. Elle ouvrit donc sa porte et vit sur le seuil un gros homme à moustache plus que grisonnante, et, près de lui, une grande femme, — il faudrait dire une dame, puisqu'elle avait un chapeau, — à cheveux vraiment tout blancs. Le gros homme dit, d'une voix légèrement éraillée :

— C'est moi. Tu ne me reconnais pas?

Et il l'embrassa, comme par acquit de

conscience, une fois pour toutes.

C'était son frère Joseph. Elle fut stupéfaite. Mais elle n'avait point l'habitude de s'évanouir. Il continua :

— Et voici ma femme, que tu ne connais pas.

Je pourrais dire que ce fut le bouquet, si l'arrivée de son frère n'eût pas suffi à l'abasourdir, à l'écraser. Elle se contenta d'écar-

quiller un peu plus ses pauvres yeux, tandis que Mn^e Boizot, — car M^^ Lenoir était, comme on dit dans les petites villes, une (( demoiselle Boizot >j), — l'embrassait aussi sans grande conviction.

— Nous n'avons avec nous qu'une valise, dit Boizot. Mais ne te tourmente pas, nos malles et nos meubles ne vont pas tarder à arriver. Nous avons fait exprès de tout mettre en grande vitesse.

Il pensait bien que cela tranquilliserait sa sœur. Elle ne put que dire :

— Vos malles?... vos meubles?

Cette fois, c'en était fait d'elle. Sa vie était, d'une minute à l'autre, et trop brusquement, bouleversée. Sa vie, jusqu'alors, se composait de milliers de petits gestes, de

petites pensées, toujours les mêmes, dont Tamoncellement dormait tranquille, comme une humble et ignorée fourmilière à Tombre d'un haut chêne, à Tabri du clocher de régUse et du clocher de l'hôtel de ville. Et voici que, d'un coup de pied imprévu, d'un coup de bâton, un passant crevait tout, allait tout disperser aux quatre vents!

Elle se tenait là, dans l'étroit corridor, tout effarée. Ainsi, ils allaient s'installer ici, puisqu'ils venaient avec leurs meubles?

Elle qui redoutait tant, autrefois, leur visite, même pour une journée, elle leur eût, aujourd'hui, sauté au cou s'ils avaient du repartir ce soir, même demain matin.

— Tu as l'air tout drôle! dit Boizot. Tu ne t'attendais pas à nous voir, hein?

— Ta sœur est surprise! dit Mme Boizot.

440 ftOBÉS NOÎRES

Tu le vois bien. Laisse-la se remettre. Tout à riieure, il n'y paraîtra plus.

Mais il y parut encore. Elle allait de droite, de gauche, comme une folle. Boizot, tout en quittant ses bottines pour mettre des pantoufles, expliquait :

— Tu comprends : nous ne faisions plus de bonnes affaires à Paris. Et nous avons préféré vendre notre fonds, pendant que nous pouvions encore en tirer quelque chose. Aller vivre avec nos enfants? Ils sont déjà logés bien à Tétroit, et puis ils ont bien assez à s'occuper d'eux. Nous savions que tu es tranquille ici. Nous sommes des vieux, maintenant. Nous n'avons plus besoin que de repos. Nous nous sommes dit que tu devais t'ennuyer toute seule, que nous te tiendrions compagnie. Et, pour te

faire une bonne surprise, nous ne t'avons même pas prévenue.

Il en riait encore, Boizot, de sa bonne surprise. 11 avait réussi, puisque sa sœur n'en revenait pas. Elle aima mieux les laisser s'arranger comme ils l'entendirent.

— Est-ce que tu te sers du premier étage? demanda Boizot. Il pensait bien que non. Une vieille comme sa sœur n'avait pas besoin de tant de place que çà. Et ils s'étaient dit, sa femme et lui :

— Bah! Nous ne la gênerons pas, au contraire I Elle sera contente de nous avoir avec elle.

Elle répondit simplement, tant cela lui semblait naturel :

— Oui. Je m'en sers. C'est là que j'ai logé mes bêtes, je veux dire mes oiseaux.

Parce que les chèvres, elles, ont leur écurie dans la cour.

Elle aurait bien voulu ajouter :

— Toutes mes bétes sont bien gentilles. Ce sont des bêtes du bon Dieu. Je vous les ferai voir. Et vous les aimerez.

Mais elle ne le put pas. Son frère et sa belle-sœur étaient pour elle comme des étrangers. Sa véritable famille ? Elle se Tétait faite, depuis des années.

— Comment, dit Boizot, goguenard, tu oiïres le premier étage de ta maison à des oiseaux qui aimeraient bien mieux être dans les bois?

Boizot n'avait pas tort. Mais ce n'était pas le moment de se quereller. 11 regarda sa sœur plus attentivement, à la dérobée. 11 fut bien obligé de se dire :

— Ma foi, elle doit être toquée.

Mme Boizot essaya bien de l'apprivoiser : ce fut peine perdue. Vers midi, ils mangèrent à la fortune du pot. Ils n'eurent pas d'indigestion. Puis Boizot sortit, pour s'enquérir d'une chambre d'hôtel, voire d'une chambre d'auberge.

Il fut vite renseigné sur sa sœur. On n'alla point jusqu'à lui dire qu'elle était c( timbrée », mais on se chargea bien de le lui faire comprendre. Les habitants des petites villes, — pour ne point parler des autres, — ont de ces accès subits de bonté.

de charité. Cet homme qui venait de Paris, n'était-ce pas un service à lui rendre que de l'éclairer?

Ils s'accoutumèrent vite, sa femme et lui, aux mœurs de la petite ville. Ils gardèrent cependant ce je ne sais quoi de supérieur, cet air distingué que rapportent de Paris ceux qui longtemps y vécurent. Boizot sortait en pantoufles à talons hauts. Il aimait, n ayant plus rien à faire que vivre de ses rentes, s'attarder sur le pas des portes, et, surtout, passer des heures entières au café, les coudes sur une table de marbre. Il parlait des a grands boulevards » avec autorité et de tous les monuments, — de la tour Eilïel à Notre-Dame, — en connaisseur. Mnie Boizot, elle, au contraire, ne sortait jamais qu'en chapeau. Même pour

aller au marché le jeudi, elle mettait des gants. On la considérait comme une vraie dame.

Ils n'étaient restés que quelques jours dans leur chambre d'auberge. Ce ne sont pas les maisons à louer qui manquent dans les petites villes, à deux cent cinquante kilomètres de Paris. Ils auraient préféré le premier étage et le grenier de M"^^ Lenoir ; mais, puisque (( les bêtes » passaient avant eux, ils ne pouvaient cependant pas loger à la belle étoile. C était pour eux une dépense sur laquelle ils n'avaient pas compté. Boizot considérait un peu, à tort ou à raison, la maison de sa sœur comme lui appartenant. Mais il n'y avait rien à faire, du moins pour l'instant.

L'un ou l'autre, quelquefois tous les deux

146 ROÈÈS NOIRES

ensemble, ils allaient la voir une fois par jour.

Elle ne pouvait point ne pas leur ouvrir, mais ils lui faisaient peur. Elle devinait, elle était sûre qu'ils en voulaient à ses bêtes. Ils n'en parlaient qu'avec des haussements d'épaules.

— Mais enfin, ma pauvre belle-sœur, disait M"^^ Boizot, à quoi ça vous avancet-il, de garder tous ces oiseaux? Est-ce que vous ne seriez pas plus tranquille sans eux?

Elle ne répondait rien à ces monstruosités. Mais elle tremblait. Elle faisait effort pour ne pas pleurer.

Elle racontait à ses amies, aux trois chers frères qu'elle était bien malheu-

reuse, qu'elle avait perdu sa tranquillité, qu'elle ne savait pas comment tout cela finirait. Elle le racontait aussi à ses oiseaux, à ses chèvres, à ses pigeons. Que deviendraient-ils sans elle?

Elle commença par perdre la mémoire, un jour. Elle était sortie, vers dix heures du matin, pour acheter une livre de sel, mais elle alla beaucoup plus loin que chez répicier. Elle marchait devant elle, — en robe noire et avec son chapeau de paille orné de bleuets, — comme si elle avait eu hâte d'arriver au bout du monde. Elle voyait, machinalement, des maisons qu'elle n'avait pas vues depuis des années, puisqu'elle ne sortait plus que dans le centre de la petite ville, pour ses commissions. Elle marchait comnie une bête (jui a [de§

as ROBES NOIRES

jambes pour s'en servir, sans se rendre compte de rien. Elle allait entrer dans le bois, quand Maltat, le cantonnier, la vit. Maltat était en train d'arranger la route, qui était très bien comme elle était, mais les routes sont la raison de vivre des cantonniers. C'était un bon vivant que Maltat. Il cessa de travailler, ce qui ne lui fut pas difficile, et il lui demanda :

— Vous êtes rudement pressée, madame Lenoir. Est-ce que vous allez voir votre amoureux ? Pourtant, par un temps pareil...

Il était presque midi, mais il y avait encore de la brume entre les arbres, sur les champs. L'herbe rare était tout humide.

Elle se mit à rire, parce qu'elle n'avait pas du tout compris ce que lui disait Mal-

tat. Autrement, elle lui eût tourné le dos, comme au démon même.

Elle lui dit :

— Je m'en vais voir le bon Dieu, avec mes bêtes. Il m'a dit de les lui amener.

— Le bon Dieu? ricana Maltat. Mais vous lui tournez le dos !

Il se disait :

— Cette fois-ci, la vieille a son compte. Mais c'était un brave homme.

— Tenez, je vais vous conduire vers lui.

Il la ramena comme il put. Ce fut un incident dont on parla plusieurs jours de suite. Couchée, elle battit la campagne. Elle dormit aussi. Puis, en se réveillant, elle retrouva ses idées habituelles, qui Fat-

tendaient. Elle retrouva sa vie quotidienne, toujours compliquée des visites de sa bellesœur et de son frère.

Mais un matin de février — c'était peutêtre le jour du mardi gras — elle sortit dans la grand'rue, vêtue seulement de sa chemise, mais toujours coiffée de son chapeau de paille. Elle voulait siffler comme ses bouvreuils, mais sans y réussir. Elle imitait ses chèvres. Et elle disait :

— Tâtez-moi donc le pis : je crois que j'ai du lait!

Boizot et sa femme, prévenus, accoururent.

Ils donnèrent la volée à ses oiseaux, vendirent ses chèvres. Une maison spéciale la recueillit.

LA VIEILLE AUX lîLTES 451

Ils s'installèrent à sa place. Et ils attendirent, pour manger les pigeons, que le mois de juin fût venu, à cause des petits pois.

Pannetrat ne rentrait jamais avant la nuit. Non que ce fût un coureur de filles, un pilier de cafés et d'auberges. Sa femme lui suffisait, et Ton sait ce que cela coûte de s'attabler chez les marchands de vins. Été comme hiver, il travaillait dehors, dans la ville, à la journée; il demandait cinq sous de rheure. Uété, en peinant du lever au coucher du soleil, en ne se reposant que

i56 P.OBES KOIRES

le temps de manger à midi, il arrivait à gagner ses trois francs vingt-cinq. Il en était heureux, et il aurait voulu que Tété durât d'un bout à l'autre de Tannée.

Il savait bêcher, piocher, sarcler, ratisser, tailler les arbres, scier et fendre le bois, mettre le vin en bouteilles. Il savait aussi vider les cabinets sans trop se salir; cela ne lui répugnait pas plus que le reste, puisque, pour le faire, il touchait aussi cinq sous de l'heure. Il trouvait même que ce n'était pas fatigant.

Il ne comptait pas, ou si peu! pour les autres hommes. Quand il faisait partie d'un groupe, — cela ne lui arrivait pas souvent, — il se croisait les bras, pour se donner une contenance, étant gêné, étonné de les sentir pendre, inactifs, le long de son corps.

La VlERGÈ 157

Tout le temps que quelqu'un parlait, il hochait la tête, ne cessant d'approuver le discoureur, quelles que fussent ses opinions. Il allait jusqu'à dire :

— Pardi!... Je pense bien!... Vous avez rudement raison!...

On n'en pouvait rien tirer de plus. On ne le cherchait d'ailleurs pas.

Il traversait la ville, toujours chaussé de sabots, portant sur l'épaule gauche ses outils de jardinage, ou poussant une brouette dans laquelle ils s'entrechoquaient. On lui disait :

— Vous voilà donc parti, monsieur Pannetrat?

Il répondait, sans s'arrêter :

— Ma foi, oui, allez !

Pourtant, quelquefois, les dimanches d'été, il mettait sa blouse la moins usée, s'achetait pour deux sous de tabac à fumer et s'en allait voir, assis, les jambes pendantes, sur le petit mur de la seconde enceinte des promenades, les autres hommes jouer aux quilles. Il ne comprenait rien à ce jeu, mais il regardait partir, rouler la boule en se demandant combien de quilles, et lesquelles, elle allait abattre. En hiver, il allait boire un verre de vin dans une petite auberge de la grand rue. A cause du poêle qui chauffait beaucoup et du vin dont il n'avait pas l'habitude, il rentrait chez lui les joues rouges, comme allumées.

On savait que, comme la plupart des hommes, il ne mettait jamais les pieds à l'église. Cependant, il allait i\ la messe pour

Pâques et pour la Pentecôte : je veux dire qu'avec d'autres il restait dehors, devant la grand'porte, assis sur le mur du cimetière, que quelques pas seulement séparent de l'église. Il venait aussi aux vêpres de la Toussaint. A cause de la brume d'automne, il entrait, et restait (( sous les cloches 2), c'est-à-dire sous la tribune. Ensuite, comme tout le monde, il allait au cimetière. Où ses parents étaient-ils enterrés? Il n'en savait même plus rien. Ils avaient été deux pauvres vieux inconnus, avec quatre bras à travail. Il leur ressemblait. Et il ne songeait point qu'un jour on ne se souviendrait pas davantage de la place de sa sépulture à lui.

Né dans ce chef-lieu de canton, il n'en

était sorti que lors de la guerre de 1870. Des

IGO ROBES NOIRES

balles avaient sifflé à ses oreilles sans 1 épouvanter; quand un obus arrivait, il iallait qu'on lui ordonnât de se coucher : de lui-même, il serait resté debout, non par bravoure, mais par insouciance. Il revint des plaines de TEst sans une égratignure, et le lendemain même de son retour chercha du travail. Il n'avait plus jamais remis les pieds hors de la petite ville.

Homme simple, la vie ne lui apparaissait point compHquée. La vie consistait à ne souflrir ni de la faim, ni de la soif, à dormir dans un ht et à mettre, pour ses vieux jours, de l'argent de côté. Il n'allait pas plus à l'église qu'à l'auberge ; quand il ne travaillait point le dimanche, cest qu'il n'avait pas d'ouvrage.

A la rigueur, il aurait pu vivre seul. Il savait faire une soupe, un plat de pommes de terre au lard, une omelette. Et il ne manque pas, même dans les petites villes de trois mille habitants, de femmes qui se chargent de raccommoder et de blanchir les célibataires. Mais, vers la trentaine, ridée d'avoir une maison à lui où, en rentrant, il trouverait sur la table la soupe fumante, Tavait, comme il disait, ce tarabusté ». Puis cela coûterait moins cher : une femme sait se tirer d'affaire avec presque rien. Après avoir longtemps cherché, il avait trouvé la fille d'un vieux journalier avec qui, quelquefois, il travaillait dans les jardins.

Elle, jusqu'alors, la vie ne lui avait guère souri. Elle venait de dépasser la trentaine

quand Pannetrat l'avait demandée en mariage. C'était une fille de taille moyenne, maigre, qui n'espérait plus rien. Ils mirent en commun leurs pauvres économies, s'achetèrent les deux ou trois meubles dont ils ne pouvaient se passer, et la vie fut pour eux ce qu'elle devait être jusqu'au jour de la mort. Mais elle était, elle aussi, continuellement à l'afîùt d'une économie à réaliser. A la maison, elle faisait gros et petit ouvrage. Elle ne reculait devant aucune fatigue. Comme ils avaient, en même temps, loué un petit jardin, c'est elle qui le cultivait, puisque Pannetrat n'avait le temps de travailler que pour les autres. Elle ne dépensait d'argent que pour le pain, le savon, Thuile, le vinaigre, le fil, les aiguilles, et la laine. Chaque dimanche, — mais ce

fut seulement après trois années de ménage, lorsqu'ils eurent quelques sous devant eux, — elle mettait le pot-au-feu.

Elle ne connaissait l'usage ni des chapeaux, ni des bottines.

Pannetrat se moquait un peu que sa femme fût élégante : il lui demandait seulement de ne pas tomber malade. Elle aussi était à peu près indifférente à la religion ; pourtant elle allait à la messe presque tous les dimanches et faisait ses pâques, parce que, dans les petites villes, c'est, pour les femmes, une habitude. Sa vie n'avait guère changé, mais, au moins, elle travaillait, maintenant, pour son compte. Son père, autrefois, la rudoyait; Pannetrat, s'il ne l'embrassait jamais, ne la bousculait, ne la frappait pas. Et elle lui avait été recon-

d64 ROBES NOIRES

naissante de l'avoir tirée de ce qu'elle appelait sa d misère ».

Ce fut de cette ce reconnaissance :b qu'elle eut une fille. Le dimanche de son baptême ne fut un jour ni de fête, ni de deuil; il y eut le repas obligatoire où l'on invita le parrain, la marraine, et deux ou trois journaliers que connaissait Pannetrat. Eux laissèrent manger et boire les invités, en affectant de mettre de l'eau dans leur vin. A chaque instant, ils regardaient se vider plats et bouteilles, disparaître le pain, avec l'air de se dire :

— En voilà un baptême qui va nous coûter de l'argent! Mais on ne nous y reprendra plus !

En efïet, Marie resta fille unique.

Elle n'était pas le fruit de l'amour. A six

ans, elle apparut maigriote, plus délicale qu'il ne convient à une fille d'ouvriers. Il n'y avait pas de raison pour qu'elle se distinguât des autres gamines avec qui elle allait à l'école. Comme elles, tour a tour turbulente et méditative, elle courait dans les rues à la sortie de la classe, ou, dans un coin de la cour des récréations, restait quelques minutes absorbée, mais en quels rêves d'enfant? Peut-être, comme les autres, songeait-elle à des commencements de contes merveilleux :

— Il y avait une fois une princesse...

Sa mère la surveillait, la tenait propre, non par affection, mais par manie de ménagère soigneuse qui n'endure pas plus une tache de boue sur la robe de sa fille qu'un grain de poussière sur la cheminée, et par

esprit d'économie, parce que ce n'est pas la brosse mais la saleté qui use les vêtements. Pannetrat s'occupait d'elle aussi peu que possible. Il lui était tout à fait indinérent qu'elle se fît ou non remarquer à l'école. Un samedi soir, elle entra toute joyeuse :

— Aujourd'hui, dit-elle, j'ai été la troisième !

C'était le résultat de plusieurs semaines d'efforts; elle avait dû donner un fameux coup de collier pour en arriver là, car la mémoire lui faisait défaut, et elle ne comprenait que difficilement. Mais la sœur répétait sur tous les tons que les enfants doivent faire leur possible pour contenter Dieu et leurs parents qui font, de leur côté, tout ce qu'ils peuvent pour le bonheur des

enfants. La Pannetrat finissait de repasser. Elle dit :

— Ah?

Et ce fut tout. Gela ne l'intéressait point que sa fille fît des progrès : jamais elle n'avait été à Fécole, elle! Elle ne savait ni lire, ni écrire : il n'y a pas besoin de cela pour gagner sa vie. Elle envoyait sa fille à l'école uniquement parce que l'instruction était devenue obligatoire.

La gamine s'en alla, dehors, au jardin. Elle disait aux pommiers :

— Monsieur, aujourd'hui, j'ai été la troisième !

Les pommiers ne répondaient rien. Elle avait hâte que son père rentrât. Elle l'aperçut, courut à sa rencontre :

— Aujourd'hui, j'ai été la troisième!

Pannetrat fit comme les pommiers.

On ne lui donnait pas les os à ronger, mais jamais, quand il y en avait, on ne lui réservait les meilleurs morceaux. L'hiver, on ne faisait pas chaulïer exprès pour elle Teau du cruchon. Elle était heureuse quand elle entendait sa mère dire :

— Ce soir, j'ai les pieds gelés.

Les étrennes ne l'embarrassaient point.

Chaque année, huit jours avant le premier janvier, Pannetrat bougonnait quand il la croyait endormie :

— Des étrennes! A quoi que ça sert!... Pas besoin de dépenser de l'argent làdedans !

Pelotonnée au fond du grand lit, elle écoutait. Elle n'aurait pas besoin de mettre ses sabots dans la cheminée !

Elle n'était considérée, dans la ville^ ni comme une fille de pauvres, ni comme une fille de riches.

Les filles des pauvres, des mendiants ont droit à certains égards. Quand on les voit, en hiver, les mains et les joues bleuies par le froid, on dit :

— Comme elles sont malheureuses, ces pauvres petites !

De belles dames vont jusqu'à les embrasser, et Ton trouve tout naturel qu'elles aillent, de porte en porte, le premier janvier, demander des étrennes. On leur donne des oranges, des sucres d'orge, des jouets, des sous. Elles rentrent chez elle heureuses.

Les filles des riches, elles, ont droit à toug les égards. On les voit aller les unes

chez les autres. Dans des salons bien meublés, bien chaulfés, où il y a des pianos, elles jouent à des jeux amusants, font (L quatre heures )), chantent; quelquefois même elles dansent.

Une fille d'ouvriers n'a droit à rien du tout. Ses parents se chargent de la nourrir, de rhabiller, et même de lui donner ses étrennes. Les riches la regardent de haut, et les pauvres ne Tenvient guère : estelle beaucoup moins malheureuse qu'eux?

Elle s'est vite découragée. Elle a senti, d'instinct, que ses parents ne tiennent guère à elle. Sa mère, nature tranquille et que rien n'émeut, ne la bat jamais, pas plus qu'elle ne l'embrasse. Il y a des moments où elle serait heureuse de recevoir des coups.

Elle continue quand même à travailler, mais sans ardeur. Elle est toujours dans les dernières.

La sœur a dit :

— Il faut faire tout son possible pour contenter Dieu et ses parents.

Elle n'avait pensé d'abord qu'à ses parents.

Elle apprenait le catéchisme.

A la question :

— Qu'est-ce que Dieu ?

il y avait la réponse :

— Dieu est un pur esprit, infiniment parfait, créateur du ciel et de la terre, maître absolu de toutes choses.

Elle ânonnait, répétait ces paroles sans les comprendre, comme toutes celles de son âge.

Elle ignorait à la fois ce qu'étaient la terre et le ciel.

La terre, c'était ce paysage qu'elle contemplait quotidiennement, des maisons ici serrées les unes contre les autres, là espacées, des arbres, des jardins, des champs, des bois, depuis les montagnes derrière lesquelles, chaque matin, le soleil se lève, jusqu'aux collines qui, chaque soir, le dérobent aux regards, le cachent pour toute la nuit. Rien que cela, c'était immense. Et ce ne devait pas être commode de faire toute cette terre avec rien.

Le ciel avait exactement les mêmes dimensions, posé au-dessus de la terre, comme un couvercle sur une marmite. Le soleil et la lune s'y promenaient en liberté. Chaque nuit, les étoiles revenaient y

reprendre leur poste fixe. La sœur avait beau leur expliquer qu'elles ne voyaient qu'une toute petite partie de la terre et qu'il y avait d'autres étoiles, d'autres lunes, d'autres soleils tellement éloignés dans l'espace qu'elles ne pouvaient même pas les apercevoir : elles ne comprenaient que ce qu'elles voyaient. Elles avaient l'air de penser :

— C'est déjà bien beau que Dieu ait fait cela ! Il a dû avoir assez de mal.

Mais ce n'était pas toui : Dieu avait des droits sur elles, autant que sur la terre, sur le ciel. Si c'est lui qui fait tonner et pleuvoir, s'il n'a qu'un signe à faire pour que la terre tremble, ce n'est pas pour rien qu'il a pris la peine de les créer, elles, de les mettre au monde. Depuis le jour de

leur naissance, du haut du ciel où il habite entre deux étoiles, il les suit continuellement du regard, et il sait bien distinguer celles qui font des taches d'encre sur leurs cahiers d'écriture de celles qui tiennent leurs livres toujours propres, comme neufs.

II n'a pas laissé à chacun la liberté de vivre à sa guise, de l'aimer, de l'adorer comme il lui plaît. Il a écrit dix commandements auxquels il faut obéir sous peine de péché.

A partir de sept ans, elle apprend tout cela, petit à petit, sans hâte, sans fièvre.

Elle va, pour la première fois, se confesser. Elle a beau s'examiner : elle ne découvre rien. Pas de distractions pendant les prières à 1 école ; elle s'est toujours appliquée à ses devoirs; si elle ne réussit

pas, ce n'est point sa faute. Elle n'a jamais désobéi à sa mère : toutes les commissions, elle les a faites sans répliquer, immédiatement, car elle n'a point de volonté propre, et si elle n'a pas eu de distractions, c'est qu'elle en est incapable. Le prêtre l'interroge. Cest un vieux curé bedonnant, à cheveux blancs, persuadé que Dieu lui a confié, ici-bas, une mission d'une importance excessive. Il sait de source sûre qu'une âme est d'un tel prix que toutes les puissances infernales se mettent en branle pour l'arracher au ciel.

— Un bon départ, tout est là ! dit-il. Et, volontiers, il se compare à l'aiguilleur de la manœuvre de qui dépend le salut ou la perte des trains. Lui, c'est toute une paroisse qu'il a mission de diriger vers le

ciel. Il y a des jours où il sue de fatigue, d'angoisse.

Il a beau chercher avec Marie : elle ne trouve rien.

— Mais c'est une petite sainte ! songet-il. Et, paternellement, il lui dit, de derrière le grillage, des mots dont elle ne comprend pas très bien le sens.

— Le bon Dieu et ses anges vous regardent... Il faut toujours se tenir prêt à paraître devant eux... Notre Seigneur est mort pour vous... Sa mère, la Sainte Vierge Marie, votre patronne, vous protégera...

Priez-la bien, elle vous exaucera... Je vous donne ma bénédiction.

Et, par habitude, il ajoute :

— Allez, et ne péchez plus.

Elle apprend peu à peu à connaître la Vierge Marie. C'est une belle dame, vêtue de blanc et de bleu, qui porte dans ses bras un enfant à qui elle fait faire tout ce qu'elle veut. Pourtant, elle a souffert. Mais, après sa mort, elle fut enlevée à la terre par les anges qui remportèrent au ciel. Ce devait être un matin comme ceux du quinze août. Les anges ont dû s'y prendre avant le lever du soleil, pour ne pas avoir trop chaud. La Vierge était enveloppée dans un grand manteau tout blanc. Ils l'ont emportée dans les airs. D'abord on a vu, distinctement, battre leurs ailes. Au moment où le soleil s'est montré, ils finissaient de disparaître.

Tout cela, dans l'esprit de la gamine, est confus. Mais le curé lui a dit :

— La Sainte Vierge Marie, votre patronne, vous protégera. Priez-la bien.

Qu est-ce que c'est que la prière? Est-ce s'agenouiller sur un banc à l'école, sur une chaise à l'église, et réciter des phrases très savantes auxquelles on ne comprend rien? Mais, sans doute; mais, certainement. Que signifient :

— Ne nous induisez pas en tentation ?

— Le fruit de vos entrailles est béni? Pourtant, tous les jours, elle prononce

ces paroles, parce que c'est un devoir. Elle fait comme ses camarades, ni plus, ni moins Mais elle n'est pas distraite comme elles. Son attention se concentre sur les prières, comme tout à l'heure elle se portera sur un problème, sur un exercice de grammaire.

LA VTERGE 179

Chez elle, on ne la pousse pas plus à la piété qu au travail. Elle fait ce qu'elle peut, livrée à elle-même. Il n'y a que le curé qui lui témoigne un peu d'affection. De temps à autre, lorsqu'il vient à récolc, il la regarde de loin, sur son banc, ou, passant près d'elle, lui donne sur la joue de petites tapes amicales. Elle ne parle jamais de lui qu'en disant : Monsieur le curé.

Les jours passent les uns après les autres ; on les compte ; quand ils ont disparu, on les réunit tous par la pensée, en groupes plus ou moins importants. Et l'on dit :

— Tiens ! Voilà une semaine. . . , un mois. . . , un an de passés!

On n'en pense pas plus long. On ressemble aux riches qui ont de l'argent à n'en savoir que faire et le dépensent pour s'en

débarrasser; et c'est ainsi que les enfants dépensent les jours. Ils marchent vers la vie merveilleuse de plus tard ; les garçons voudraient être déjà des hommes avec de la moustache, un pantalon rouge, des éperons, un sabre et un cheval ; les filles voudraient être de grandes dames qui se rencontrent, se saluent en faisant des manières et sortent avec des enfants frais, blancs de teint, bien habillés. Ils marchent vers la vie merveilleuse de bientôt : ce sera le certificat d'études, la première communion.

Ensuite, ils nauront plus besoin d'aller à Técole : ils seront savants ; ni à l'église : ils seront en règle avec Dieu.

Marie pense vaguement à cela, comme les autres. Elle entre dans sa neuvième année. Elle est toujours la même, petite.

maigriote, délicate. On est tout étonné de la voir porter des sabots; ils ont Tair d'être bien lourds pour elle, mais elle y est habituée. Sa vie se partage entre Técole et la maison. Les jeudis lui semblent longs, parce qu'elle craint un peu sa mère. Sa mère ne la laisse pas faire ce qu'elle veut. Reste-t-elle immobile dans un coin?

— A quoi que tu penses donc? demande la Pannetrat. Remue-toi un peu.

Court-elle dans la rue avec d'autres gamines?

— Tu vas encore attraper chaud ! Rentre m'aider à éplucher les pommes de terre*

Marie obéit sans mot dire ; elle est si soumise que l'idée ne vient même pas de la gifler.

A la chapelle des sœurs, personne ne lui

disait rien. C'était comme une église, mais beaucoup moins froide, plus petite, plus intime. Le chœur n'était pas reculé dans une ombre de mystère : on le "voyait là, tout près de soi. On respirait le parfum des Heurs sur Tautel, et il semblait que Ton eût pu, de sa place, en soufflant un peu fort, éteindre les cierges. C'était l'endroit où se réunissaient les dévotes, vierges et mères de famille. Elles y venaient tous les soirs d'octobre, pour les prières du Rosaire ; et, d'un bout à l'autre de l'année, il y avait des a saints )) suivis de la bénédiction du Saint- Sacrement. Des fêtes liturgiques de troisième ordre en étaient le prétexte.

En octobre surtout, on y était bien. Elle essayait toujours d'avoir une chaise ou un bout de banc contre le mur. Là, les mains

cachées sous sa capeline, elle restait blottie, heureuse, ayant cliaud. On récitait les cinq dizaines du chapelet devant Fhostie exposée dans l'ostensoir en bronze doré dont les rayons, sous la lumière des cierges, étincelaient comme les rayons du soleil. Le murmure des voix qui reprenaient indéfiniment :

— Sainte Marie ^ mère de Dieu^ priez pour nonSy pauvres pécheurs,., vous berçait, vous endormait délicieusement. Elle écoutait. Elle-même récitait les paroles... Parfois, dehors, on entendait le vent d'automne dans les sapins... Au-dessus de l'ostensoir, posée sur le tabernacle, il lui semblait que la Vierge Marie, sa patronne, la regardât... Puis il y avait les chants que soutenait l'harmonium. Le prêtre donnait

184 ROBES BOIRES

la bénédiction et le rayonnement de l'ostensoir illuminait tous les coins de la chapelle... Elle sortait, le cœur serré, pour retrouver, dehors, la nuit froide, le vent, la pluie, pour rentrer à la maison silencieuse.

Tout naturellement, elle commençait à aimer la Vierge, le Christ. Elle se familiarisait avec les détails de leur vie. Jésus avait consenti à descendre sur la terre pour racheter les hommes. Il avait vécu dans Fatelier d un saint charpentier. Puis, malgré ses miracles, malgré le bien qu'il faisait tout autour de lui, il était saisi, emprisonné, torturé, crucifié par de méchants hommes qui le forçaient à mourir. Elle les voyait, ces méchants hommes. Ils ont de grandes barbes blanches qui remuent quand ils parlent, et des petits yeux tout noirs qui

LA VIERGE ISo

clignotent, se ferment, quand ils veulent regarder en face le soleil, témoin de leurs crimes. Elle aimait Jésus et Marie et Joseph, mais elle ne pensait pas à Dieu. Dieu était trop loin d'elle, et puis, à cause du tonnerre, elle avait peur de lui. Quand il se fâche, il est terrible et ne sait point modérer les éclats de sa colère.

Elle prie sans comprendre davantage, mais, maintenant, avec ferveur. Tout ce qui touche a la religion reste gravé dans sa mémoire. Elle est presque toujours la dernière à Técole et la première au catéchisme. Quand M. le curé pose une question et dit :

— Un bon point à qui répondra la première !

c'egt elle qui se lève et répond juste. Et

d86 ROBES NOIRES

le visage de M. le curé s'épanouit, car elle est devenue sa préférée : qui sait si elle ne sera pas une autre Bernadette Soubirous?

Personne ne remarque qu elle ait changé, car elle est, extérieurement, restée la même. Ah ! si elle avait été turbulente, désobéissante, et que — comme il est rapporté dans les Vies des Saints, — par un coup imprévu de la grâce divine, elle eût été, d une minute à l'autre, transformée, on en aurait parlé! Mais il n'en était rien. Ainsi, dans un jardin délaissé qu'entourent de hauts murs, parfois une graine venue on ne sait d'où, apportée par le vent, s'épanouit en une rose presque miraculeuse que tout le monde, à jamais, ignorera.

Pourtant, quelques-unes de ses camarades étaient jalouses d'elle, à cause de

M. le curé. Elles en parlèrent à leurs mères, qui s'en furent le trouver. Car c'étaient elles-mêmes, un peu, qu'il offensait en ayant moins d'attentions pour leurs filles que pour cette gamine dont le père ne mettait seulement jamais les pieds à l'église. Il bredouilla de molles excuses :

— Mais, ma chère dame, je n'ai jamais délaissé votre fille !... Au contraire !

Il s'embrouilla dans des explications. Il s'épongeait le front. Ah ! qu'il est donc difficile de concilier les intérêts temporels et spirituels !

Il changea brusquement. Il n'eut plus pour elle de sourires, de tapes amicales. Il l'interrogea au catéchisme ni plus ni moins que les autres, évitant de poser des questions embarrassantes auxquelles il savait

bien d'avance qu'elle seule pourrait répondre.

Elle songeait douloureusement dans sa pauvre âme :

— Qu'est-ce que j'ai donc pu faire au bon Dieu que M. le curé me délaisse ?

Elle pria la Vierge, lui demandant conseil. Elle ne put qu'attendre, laisser passer les jours qui la séparaient de la première communion.

Parfois, tant sa douleur était vive, elle se disait :

— Je vais faire une mauvaise première communion, pour punir M. le curé.

Mais, aussitôt, elle repoussait cette pensée : elle fût morte plutôt que de commettre un pareil sacrilège. Pourtant, l'obsession lui revenait. Elle souffrait visible-

ment, devenait encore plus maigre, plus pâle. Les trois jours que dura la retraite préparatoire furent terribles : M. le curé ne lui disait toujours rien. Enfin, le soir de la dernière confession, au moment où il allait lever le bras pour Tabsoudre, elle éclata en sanglots :

— Mon père ! mon père ! gémit-elle à voix basse. J'ai voulu faire une mauvaise première communion.

Il l'interrogea : c'était sa faute à lui.

— Consolez-vous, mon enfant! lui dit-il. J'ai fait cela pour vous éprouver.

Elle sortit du confessionnal, rayonnante.

Le lendemain, elle vécut dans une sorte d'extase. Elle ne fit attention ni à sa pauvre robe blanche, ni à l'absence de son père, ni à l'indifférence de sa mère, ni au repas :

elle avait communié ! Jésus était en elle. Elle aurait voulu avoir en elle la Vierge Marie aussi. Tout, autour d'elle, lui parut, ce jour-là, plus clair que de coutume, resplendissant, car elle était comme un ostensoir vivant au milieu duquel reposait Fhostie et dont la lumière luttait avec Téclat même du soleil.

Qu'allait-on faire d'elle? Elle avait échoué à rexamen du certificat d'études. D'ailleurs, un journalier n'a pas les moyens d'envoyer sa fille à l'école après la première communioUj fît-elle preuve, même, d'une intelligence spéciale. Il faut, dès l'âge de onze ans, qu'elle commence à se suffire à elle-même. Qu'allait-elle devenir? Mais M. le curé, le catéchisme terminé, finies les rivalités puériles, veillait sur elle : il ne fallait point qu'elle souillât sa robe d'innocence, que ce pur miroir où se réfléchissait le ciel, se ternît

i9î ROBES NOIRES

au contact, au souffle des réalités de la vie.

Il y avait, dans la petite ville, une coterie de dames réputées bien pensantes. Elles étaient assurées de constituer lelite de cette société minuscule que formaient trois mille habitants séparés du reste du monde par leur indifférence, leur apathie. De temps à autre, souvent même, elles se rendaient visite. A quoi eussent-elles passé leur temps? Il y avait les dames veuves, sans enfants. C'est drôle qu'aucune de ces vieilles dames veuves n ait d'enfants ! Quelle vie ont-elles faite à leurs maris défunts? Je les vois, maintenant, si prudes, si timorées, que je me les représente, ridicules, se refusant, la nuit de leurs noces. Et, sans doute, leurs maris s'imaginèrent qu'ils y perdaient.

Hommes fortunés, que plus heureux vous fûtes ! Vous montiez dans vos carrioles et vous alliez d'auberge en auberge, de village en village, lutinant les filles grasses, renversant les servantes dans les écuries et les granges. Vous preniez des diligences, puisqu'il n'y avait pas encore de chemins de fer, et, dans les maisons closes de Nevers, avant de vous assouvir, joyeux du plaisir que vous aviez là, sous la main, vous payiez le Champagne ! Plusieurs d'entre vous n'avaient même pas besoin de bouger : ils trouvaient dans la ville ce qu'il leur fallait, petites bourgeoises, petites femmes de commerçants, d'ouvriers, en mal d'aventures et de tendresses extraordinaires. Vous inventiez des prétextes à sortir, à rentrer tard. La plupart du temps, vous n Inventiez rien, fai-

sant ce que bon vous semblait. Il y a, Tété, les prés et les bois; on est bien, à Tabri derrière les haies, dans les taillis. Le garde champêtre n'est garde champêtre que pendant la journée; la nuit, c'est un homme comme les autres qui a remplacé par un bonnet de coton sa casquette ornée d'un galon d'argent et qui ne pense qu'à dormir. L'hiver, on se rencontre où l'on peut; on profite d'une absence, d'un voyage du mari. Hommes fortunés de n'avoir pas connu vos épouses ! Maintenant, vous dormez au cimetière dans de riches caveaux; vos veuves prient tous les jours pour vous et font dire, chaque mois, une messe pour le repos de vos âmes !

Il y avait de vieilles demoiselles qu'il était bien préférable de n'avoir jamais épou-

sées. Elles avaient dû, dès leur plus tendre enfance, avoir des cheveux blancs et parler avec ces mines éternellement contrites.

Qu'est-ce qu'un homme eût fait d'elles?

D'être restées vierges, elles croyaient fermement que Dieu leur devait être reconnaissant. Elles habitaient des chambres propres, cirées. Les murs en étaient couverts de crucifix, de chapelets en forme de cœurs, d'images saintes. Sur leurs tables de travail, entre les pelotes de fil et de laine, plusieurs petits livres de piété traînaient toujours.

Marie entra tout de suite au service de Mme Martin de Fréfontaine, que l'on appelait Mme Martin tout court. Mais à la manière dont la petite ville prononçait ce <( M"^e Martin », on sentait bien qu'elle

196 ROBES NOIUES

n'oubliait point la particule. Avait-elle été jolie autrefois? Mariée à un vieux commandant d'artillerie en retraite, goutteux, rhumatisant, et qui, deux ans après le mariage, mourut, elle avait dû se tourner bien vite vers « les consolations de la religion )).

Ces dames parlaient entre elles des temps difficiles, de la période critique que traversait rÉglise. Elles ne prononçaient qu'en s'inclinant les mots de (T Notre Saint Père le Pape ». Elles le voyaient dans un lointain d'apothéose, trônant sur sa sedia^ entouré de chants d'orgues, de fumées d'encens, surhumain, ayant le pouvoir de lier et de délier, et la permission de ne point se tromper. Elles auraient voulu vivre, malgré leurs maux d'estomac, leurs douleurs, à l'époque entre toutes bénie où les premiers

chrétiens ne sortaient de la nuit des catacombes que pour proclamer, en pleine lumière, leur foi. Elles avaient toutes lu et relu Fabiola, C'était pour elles, après rÉvangile, le livre des livres. On y voyait des proconsuls, des empereurs brutaux, démoniaques, martyrisant des jeunes filles chastes.

Marie vécut dans ce milieu plusieurs années de sa vie.

Sa piété peu à peu décroissait. Sans doute elle accompagnait sa maîtresse à TégUse, à la chapelle des sœurs, M^e Martin ne manquant jamais ni une messe basse, ni un salut en semaine, ni les vêpres le dimanche, quelque temps qu'il fit. L'hiver, elle portait la chautferette, le parapluie; l'été, tenait ouverte l'ombrelle. li n'y avait pas de rai-

sons psychologiques profondes à ce changement qui s'opérait en elle : c'était ainsi. Peut-être, après tout et simplement, était-ce parce qu'elle se trouvait bien au ce château ». On appelait ainsi la demeure de M^^ Martin. C'était une grande maison rectangulaire, à plusieurs étages, couverte de vieilles tuiles et bâtie sur des rochers qui dégringolaient en pente raide vers les moulins. Elle était entourée d'un vaste jardin planté de tilleuls et de sapins. Marie était heureuse. Mme Martin était bonne pour elle ; M. le curé, quand il venait en visite, ne manquait point de lui demander si elle aimait toujours le bon Dieu.

Invariablement, elle répondait :

— Oh ! oui, monsieur le curé!

Uéglise, la chapelle n'étaient plus des

refuges où elle eût voulu rester. Il lui en coûtait de sortir du château.

Quelquefois, le dimanche soir, elle allait voir ses parents. La maison lui semblait misérable, froide. Elle avait hâte de rentrer.

A seize ans, elle se mit à rêver. N'étaitelle pas une jeune fille comme les autres? Mais les jeunes gens ne faisaient guère attention à elle. Sa figure était insignifiante, toute ronde, avec un nez court et des yeux comme toujours étonnés. Elle rougissait facilement.

Toute la journée, elle cousait des chemises, tricotait des bas de laine pour les petits pauvres de la ville. Elle faisait de rapides progrés.

Elle rêvait à vide, comme peut rêver une servante pas jolie qui n'a jamais lu de feuil-

letons. Et elle détournait ses regards quand elle voyait, dans la rue, deux chiens c: collés jo.

Et elle ne se disait pas :

— Je finirai ma vie dans ce beau château !

Elle ne se disait pas non plus le contraire. Elle vivait au jour le jour, machinalement, inconsciente.

Mais son père mourut. Sa mère n'était plus bonne à grand'chose; fatiguée, abrutie, elle portait, pour protéger ses yeux malades, sanglants, des lunettes bleues.

Il lui fallut quitter M^i'- Martin, le beau château, et revenir vivre avec sa mère, dans leur petite maison des Teureaux. Elle avait vingt ans.

LA VIERGE âW

Ce fut la vie de deux femmes qui, s'eftbrçant de n'avoir besoin de rien, cultivent elles-mêmes leur jardin, au petit bonheur, et regardent à acheter une bougie, une livre de sel. Elles vivaient de soupe, de fromage, et ne buvaient que de l'eau. La mère, hargneuse, taciturne, ne prononçait pas dix paroles dans une journée. Pour économiser la lumière, elles se couchaient dès le crépuscule. Quelquefois, les soirs d'été, elles s'asseyaient sur le pas de la porte. La séré-

202 ROBES ;^OIRES

nité du ciel, le vent dans les peupliers les laissaient indifférentes.

On les savait dans le besoin, et Marie ne manquait pas d'ouvrage. Ne pouvant laisser sa mère toute seule, elle travaillait à la maison. Elle cousait, reprisait, tricotait. Toujours coiffée d'un bonnet blanc, elle se tenait derrière Tunique fenêtre. Elle ne s'interrompait qu'à l'heure du maigre repas de midi et ne cessait que le soir, lorsque le jour mourait comme une lampe dont on vient de baisser la mèche.

Un jour, M^^ Martin, chez qui elle allait porter une demi-douzaine de chemises, lui dit :

— A propos, pourquoi ne feriez-vous point partie de la Congrégation des Enfants de Marie? Nous allons en fonder une très

prochainement, et vous êtes des plus dignes.

Cet éloge la toucha aux larmes. Elle accepta.

Ce fut, en vérité, une époque merveilleuse de la vie dévote dans la petite ville. Le vieux curé venant de mourir, un autre, plus jeune, plus actil, Favait remplacé. L'église fut remise à neuf. Les associations pieuses se multiphaient. Il y en avait des douzaines : le Tiers-Ordre, la Propagation de la Foi, TOiluvre de saint François de Sales, le Sacré-Cœur de Jésus, les Enfants de Marie, le Chemin de croix perpétuel, etc., etc. C'étaient, plusieurs fois par semaine, à cinq heures, des récitations en commun de prières, de chapelets, et, chaque vendredi, des chemins de croix. Vieilles

204 HOBES NOIRES

femmes, vieilles et jeunes filles de toute évidence vierges, se rattrapaient, s'attendaient dans les rues, et montaient, par petits groupes, à l'église qui domine la ville. Elles en redescendaient ensemble. Elles se connaissaient par leurs petits noms : il y avait Mlle Laure, M^ie Mariette, M^^ Délie. Elles se donnaient, avec onction, de Feau bénite. Et elles s'aimaient toutes en Notre Seigneur Jésus-Christ.

Elle aussi, elle les connaissait toutes depuis longtemps. Beaucoup plus âgées qu'elle, pour la plupart, elles avaient la dignité, l'autorité que confèrent l'expérience de la vie, les victoires remportées, à coups de mortifications et de prières, dans le combat spirituel. Elle eut, pour elles, du respect, presque de la vénération.

Elles habitaient, presque toutes, de petites maisons dont le loyer variait de quarante à soixante francs par an. Les carreaux en étaient cirés, vernis, ou, simplement, luisants de propreté. Des images pieuses, aux murs, se faisaient vis-à-vis. Des chapelets, accrochés en forme de cœurs, la croix pendant comme inutile, en trop, entouraient des bénitiers avec leur branchette de buis renouvelée une fois l'an, le dimanche des Rameaux. On voyait, chez M^^^ Mariette, une réduction, sous globe, de la grotte de Notre-Dame de Lourdes. Les plus riches vivaient de maigres rentes dont elles avaient appris à se contenter; les autres faisaient des journées chez les grandes dames de la petite ville. Quelques-unes étaient couturières, d'autres, comme M^^ Délie, la pré-

sidente de la Congrégation des Enfants de Marie, blanchisseuses. Chacune d'elles avait sa sainte préférée. Toutes professaient une grande dévotion pour saint Joseph. M^^ Mariette parlait, avec de petits rires entendus, du (( MaUn » avec qui, s'il fallait Ten croire, elle avait eu souvent, elle avait encore maille à partir, et elle citait avec émotion le « saint curé d'Ars » qui avait si bien su déjouer ses ruses. Car il est des âmes auxquelles le démon s'attache avec opiniâtreté, qu'il poursuit avec un incroyable acharnement : ce sont les cimes d'enfants pour les saUr, les âmes des prêtres, pour les empêcher de faire du bien. Et c'est la mission des vierges clirétiennes de soutenir, de leurs prières, le prêtre, de fléchir le Ciel en laveur des âmes que sa parole essaye de pénétrer.

Gomme si elles s'étaient donné le mot d'ordre, elles avaient toutes sur les épaules, été comme hiver, des mantes noires. Les Pères de TÉglise n'ont-ils point blâmé, condamné les coquettes? Elles font pécher les hommes par le regard, par la pensée. Elles n'auraient pas voulu, pour leur compte, être responsables des péchés que les hommes de la petite ville eussent pu commettre en les regardant passer. Ils ne faisaient guère, d'ailleurs, que se moquer d'elles, et ils eurent vite surnommé Marie « La Vierge des Teureaux y>. Elle traversait les rues les yeux modestement baissés, les bras croisés sur sa maigre poitrine. Elle fut, pour les autres, Miie Marie. Elle devint une des plus assidues, des plus ferventes. Elle travaillait avec la même ardeur qu'au-

paravant, mais elle attendait avec impatience rheure de prendre sa mante noire. Elle fit partie de toutes les associations. Sa piété se réveillant d'un seul coup, elle gémit longtemps sur Tindifférence où elle croyait avoir, plusieurs années de suite, vécu.

Maintenant, sa vie avait un but : il s'agissait de gagner le ciel. Et ce n'étaient ni les moyens, ni les conseils qui faisaient défaut. Innombrables étaient les images, les brochures, les livres qu'elle pouvait, à des prix plus que modiques, se procurer.

Des images, elle en mit partout. Les pauvres murs, crépis à la chaux, boursouflés de milliers de petites aspérités comme s'ils avaient eu la chair de poule, ne s'étaient jamais vus h pareille fête. Saints et saintes portaient les mêmes habits faits par

le même tailleur : manteaux bleus et robes rouges. Qu'ils eussent les yeux au ciel ou vers le sol, leur regard était surchargé de la même béatitude et de la même bonté. Ils étaient là, sinon tous, du moins beaucoup, depuis la Vierge Marie, douloureuse et glorieuse, jusqu'à d'autres, obscurs, inconnus, qui n'avaient peut-être même jamais existé. Mais les prières, les adorations de centaines de milliers de dévotes dispersées sur toute la terre, leur donnaient une importance rétrospective, les faisaient vivre d'une vie à la fois idéale et réelle. Sur la cheminée, des statues apparurent, se pressèrent les unes contre les autres, entre un chandeUer et une lanterne sourde.

Chaque matin, elle les époussetait, en faisant bien attention de ne pas les bousculer.

Elle porta aussi de ces scapulaires en laine bleue, en laine rouge, qui deviennent si sales que Timage sainte s'efface, mangée par les sueurs ; quand ils sont trop vieux, on les brûle : les jeter serait un sacrilège.

Elle sut par cœur des phrases entières de ces feuilles de propagande pieuse qui se répandent par milliers dans les campagnes, dans les villes.

Des invocations à Jésus la faisaient tressaillir d'amour, mais d'un amour très pur, évidemment, très chaste. Elle en prononçait les phrases, les mots, les dents serrées :

— 0 Jésus ! Vous avez soif d'âmes vraiment sacrifiées et immolées dans les tendresses de l'amour! Vous avez soif de vous désaltérer du sang des martyrs volontaires!... Ilendez-nous enivrantes ces plaies qui déchirent votre chair adorable ! Faites-nous

entendre cette voix plaintive qui s'échappe de toutes ces hosties que vos prêtres consacrent chaque matin ! Que ce petit pain blanc, changé en votre corps sacré, nous rende forts et purs ; qu'il nous change en vous et fasse de nous autant de victimes d'amour !

Mais c'était surtout la Prière embrasée pour demander à Dieu des hommes apostoliques, et y par eux, le triomphe de rÉglise, qui lui paraissait admirable. Le P. Faber a décrété que c'étaient des ce paroles brûlantes y>.

Les torrents de Tiniquité inondent toute la terre et entraînent jusqu'à vos serviteurs. L'abomination est jusque dans le Lieu Saint. Tout deviendra-t-il comme Sodome et Gomorrhe?... Une fumée d'honneur, un intérêt de néant réunit une multitude d'hommes qui, quoique tous divisés, s'unissent cependant pour vous faire la guerre... Ah! permettez-moi de crier partout : Au feu! Au feu! A l'aide ! A l'aide! Au feu dans les âmes! Au feu jusque dans le sanctuaire! Qui Domini est jimgatiir mihi ! Que

212 ROBKS NOIRES

tous les bons prêtres qui sont répandus dans le monde viennent et se joignent à nous : vis unita fit

fortior Seigneur, levez- vous! Pourquoi semblez-

vous dormir?

Elle lut des livres pieux. Elle les savoura. Elle connut la vie de tous les saints, de toutes les saintes.

Véronique de Binasco avait une âme trop pure pour le monde. Elle s'adresse à la prieure du couvent de Sainte-Marthe, à Milan, pour prendre le voile ; mais, ne sachant pas lire, elle est renvoyée jusqu'à ce qu'elle connaisse ses lettres. Fort à propos, la Sainte Vierge lui apparaît et, en un clin d'œil, l'instruit.

Sainte Lucie a, dans le bréviaire romain, un office propre, composé de ses paroles et des actes de son martyre^ honneur qu'elle

ne partage qu'avec un très petit nombre de saints.

Sainte Dorothée était d'une beauté remarquable, d'une sagesse incomparable, et sa virginité était sans tache. Toute la cité était remphe de la bonne odeur de ses vertus.

Sainte Solange, vierge d'esprit et de corps, eut de bonne heure le plus vif attrait pour le chaste époux des âmes. Elle lui promit de garder pour son amour une virginité perpétuelle.

Certains passages, elle se les appliquait à elle-même, quand, par exemple, le biographe disait :

— Elle naquit de laboureurs plus riches de vertus chrétiennes que des biens de la fortune.

Encore n'avait-elle pas le bonheur que sa

mère fût pieuse, mais elle priait pour sa conversion.

Les vies de saints sont admirables. Hommes sains de corps et d'esprit, imitez ce Louis de Gonzague que l'Église nomme l'Angélique, et qui était d'une telle pureté, d'une telle innocence qu'il n'osait pas regarder en face sa mère, de peur d'avoir de mauvaises pensées !

Sachez que la science est inutile. Mar Pie, évêque de Poitiers, n'a-t-il pas écrit de Germaine Cousin, réputée, elle aussi, sainte :

— On se demande si elle savait lire. Mais ce qu'elle apprit sous Tempire de la grâce divine, à l'école de cette croix du Sauveur et à celle des secrètes inspirations de

LA VIERGJE 215

TEsprit-Saint, lui tint lieu de toutes les autres connaissances.

Les savants, les philosophes ne sont que des sectaires, que des orgueilleux. Les cathoUques, seuls, ont l'esprit large. L'Église, professeur d'humilité, dit aux ignorants :

— Laissez-les! Vous en savez plus qu'eux! Vous possédez la vérité, vous seuls, puisque vous la tenez de moi, puisque c'est moi seule qui puis, qui dois, par ordre de Dieu, vous l'enseigner.

La vie de Bernadette Soubirous, la voyante de Lourdes, l'enthousiasma. C'était d'hier, presque d'aujourd'hui C'est le matin du 11 février 1858, un de ces matins d'hiver comme on en voit ici, avec un ciel couvert, du vent dans les arbres, et latlepte du funèbre mercredi des Cendres. Il

tombe quelques gouttes d'eau. Bernadette, près des roches Massabielle, se déchausse avant de traverser le gave, quand une apparition inouïe de splendeur la fait tomber à deux genoux : la Vierge, mère de Dieu, est là! Bernadette le raconte, l'affirme, le crie. On ne veut pas la croire, on la tourne en dérision, on l'insulte. Et, tandis que l'univers se rue vers l'eau miraculeuse, Bernadette, oubliée, monte retrouver au ciel la belle, la douce vierge blanche et bleue.

Elle, qui n'a même pas pu avoir son certificat d'études, est maintenant documentée sur l'économie générale de l'univers, dont le centre est la terre auprès de qui le reste ne compte point. L'âme, étant le souffle de Dieu, est plus précieuse que tous les trésors

réunis du monde entier. Voilà qui vous donne une singulière importance, pour peu que vous soyez persuadé d'être nanti d'une âme immortelle ! Insensés, ignorants, ceux qui vivent préoccupés de leurs seuls intérêts matériels! Ils ne songent point que les démons sont embusqués à chaque coin de minute, ricanant, heureux de noter les mauvaises pensées, les mauvaises actions de leurs clients comme autant de bons points pour eux.

A l'église, elle se considérait un peu comme chez elle, puisqu'elle y venait à peu près tous les jours. Elle ne perdait rien de son respect pour le Dieu tout-puissant dont elle sentait flotter autour d'elle l'innombrable présence, mais elle s'habituait à lui.

Elles se réunissaient derrière le maîtreautel, devant la chapelle de Notre-Dame de Lourdes. Des cierges offerts brûlaient sur une petite table ronde en fer-blanc ; la voûte, toute bleue, était semée d'étoiles dorées. Des banderoles se déroulaient, qui disaient :

— Tota pulcJira es^ et macula orighialis non est in te.

Un archange, la tête entourée d'une auréole, tenait, de ses deux mains, un vase oblong du milieu duquel jaillissait le lis de la pureté. Sur les vitraux, des dessins très simples, bleus, rouges et verts, faisaient mal aux yeux quand on essayait de les fixer. D'être vaste et vide, l'église était plus sonore. On y entendait comme le silence du silence Le moindre choc, le moindre cra-

LA YIERGE 219

quement y prenaient une importance exceptionnelle; l'air, inactif, heureux de s'occuper, s'amusait à les faire durer, en échos d'échos, le plus longtemps possible. Quant aux bruits du dehors, — gamins qui courent en criant, femmes qui, du pas des portes, s'interpellent, chien qui aboie pour se désennuyer, — ils arrivaient, bien que de tout près, comme lointains, comme de vaines voix des demeures des hommes mourant sur le seuil de la maison de Dieu.

C'était, ici, la chambre particulière de la Vierge dans ce grand appartement qu'occupait son Fils.

Elles priaient presque à voix basse, et c'était infiniment doux de demander quelque chose à la Vierge.

La dévotion à Marie n'est pas un simple

ornement, un enjolivement du catholicisme. Dieu n'a voulu venir à nous que par Marie : nous ne pouvons aller à Dieu que par elle.

' Les chemins de croix, le vendredi, étaient plus tristes. Elle se rappelait toutes les tortures que le Christ avait endurées pour elle. Il lui disait sans doute comme à Pascal : — Je pensais à toi dans mon agonie. J ai versé telles gouttes de sang pour toi.

Le chemin de croix est le chemin du bonheur et de l'immortalité. Du haut de la croix, Jésus-Christ nous montre son cœur, suivant saint Bernardin de Sienne, comme une fournaise du plus ardent amour, capable d'embraser l'univers.

Il y avait aussi, à propos de tout et de rien, des ce saluts » tantôt solennels, tantôt

La vierge â3i

simples, à la chapelle des sœurs. Les homélies, les (( instructions » ne manquaient pas. Elle écoutait de toutes ses oreilles. Elle se souvenait de ses années d'enfance où, les soirs d'octobre, elle récitait les prières du Rosaire, tassée contre le mur, sur son banc. Aujourd'hui, elle avait sa chaise à elle, au premier rang, touchant presque la grille du chœur. Pour communier, elle n'avait qu'un pas à faire. Car elle communiait plusieurs fois par semaine, et, chaque matin, assistait à la messe. Au cours des allocutions, les mêmes images, les mêmes histoires revenaient souvent.

Un roi, s'égarant à la chasse, se réfugie dans la cabane d'un artisan qui l'insulte, le frappe. Le roi ne dit rien, mais, rentré dans son palais, il revêt ses insignes royaux, fait

appeler l'homme et lui dit simplement :

— Me reconnais-tu?

Cette parole suffit pour faire mourir de terreur le coupable. Que Timpie s'attende à la même question.

— Me reconnais-tu? lui dira Notre-Seigneur au jour du jugement. Et Timpie sera saisi d'une telle confusion qu'il s'écriera :

— Montagnes, écrasez-moi!

C'est aussi la vallée de Josaphat qui, miraculeusement, au son de la trompette de l'Archange porté sur les nuées, deviendra si vaste que tous les hommes, depuis Adam, s'y verront rassemblés, attendant la sentence fatale qu'ils connaissent pourtant depuis des siècles. On sait déjà les paroles que le Fils de Dieu, en ce jour de colère, prononcera.

Elle s'habitue à cette pensée de la mort et du jugement dernier, ne doutant point qu elle ne doive être une des brebis du blanc troupeau des élus.

Le (( péché de la chair » surtout Tépouvante. Ses yeux cillent quand le prédicateur y fait, en chaire, de discrètes allusions, ou qu'un de ses livres favoris en parle à mots couverts. Ce doit être quelque chose d'effroyable. Comment peut-on oser profaner ainsi ce corps humain que l'Église affirme être le temple de Dieu, de l'Esprit-Saint ? Il est vrai qu'en même temps elle enseigne que nous ne sommes qu'ordure destinée à devenir poussière. Cet horrible péché, elle jure, non seulement de s'en abstenir, mais de n'y même pas penser. Elle fait secrètement vœu de virginité. C'est ainsi la meil-

leure partie de leur corps que sacrifient au Seigneur les chastes. Car c'est une si belle vertu que la chasteté ! Ne répète-t-on pas à Fenvi que, Téternité durant, seuls, les vierges suivront, des lis à la main, l'Agneau sans tache?

Entre tous les jours de la semaine elle aimait le dimanche à cause des longues cérémonies. Elle eût cru commettre un péché en n'écoutant pas la messe basse du matin, où elle communiait, à la chapelle des sœurs, et la grand'messe à l'église, en n'assistant pas aux vêpres, après quoi, pour réciter le Rosaire, elles se réunissaient devant la chapelle de Notre-Dame de Lourdes. Elle sut par cœur, à force de les entendre, les chants liturgiques, dont elle ignorait la signification.

Quelquefois sa petite voix un peu chevrotante s'unissait aux voix du chantre et des enfants de chœur. Le prêtre lui semblait surhumain, avec ses ornements, ses gestes de bénédiction. Quel sublime pouvoir il détenait! Et le sacerdoce n'est-il pas une ce dignité redoutable aux anges mêmes » ?

Il y avait les grandes fêtes qu'elle attendait avec impatience, auxquelles elle se préparait avec ferveur.

Noël, c'était le Christ tout petit, tremblant sur de la paille froide. C'était la neige sur les champs, et, dans le ciel, les ailes, blanches comme neige, des anges qui chantaient : Gloria in excelsis Deo !

Elle communiait à la messe de minuit.

Convulsivement, elle croisait ses mains sur sa poitrine pour serrer, pour réchauffer le divin enfant.

Tout le temps que durait le carême, elle était triste. Le dimanche des Rameaux, elle lisait attentivement le long évangile selon saint Mathieu qu'à l'autel récitait le prêtre ; elle revoyait les scribes, les pharisiens tels qu'elle se les représentait autrefois; il y avait les soldats, les gens du peuple qui ne savent pas ce qu'ils font, qui ignorent qu'ils font mourir quelqu'un qui ne pouvait pas ne point mourir, puisqu'il n'est descendu sur terre que pour cela. C'était la semaine sainte avec ses cérémonies lugubres, ses lamentations devant les autels dépouillés : il y avait, dans l'air, comme des échos du q. Eli ! lamma sabacthani ! » C'était

pour elle le cri de la douleur suprême, de la grande mort. Jésus expire. Elle voit de lourds nuages envahir le ciel, se déchirer le voile du Temple, des rochers se fendre, des morts ressusciter. Pâques, c'était le Christ triomphant, soulevant, rejetant la lourde pierre du sépulcre. Il fait chaud. Lumineux, les pieds joints, les bras étendus, il monte vers le soleil. Il fait chaud. Elle voit la Judée avec ses jardins d'oliviers et de cyprès, suivant les Ecritures. C'est là qu'une après-midi le divin Maître apparaît à Madeleine. Elle voit, à cette heure, Jérusalem endormie sous le soleil. Les murs des maisons sont tout blancs. A l'ombre, Jésus entretient Madeleine.

Il y avait encore la Pentecôte. Les douze apôtres, les yeux levés au ciel, attendent le

228 rioijEs noîiœs

Saint-Esprit. Il se fait, tout à coup, comme un bruit de tempête ; la porte du cénacle tremble, et douze langues de feu palpitent au-dessus des douze têtes.

Il y avait enfin la Toussaint, enveloppée de brumes. Le matin, FÉglise militante félicite, implore les bienheureux qui, assis au ciel, à la droite et à la gauche de Dieu, vivent dans la paix, dans la gloire éternelle. Le soir, nouvelle Rachel qui pleure et refuse toute consolation parce que ses enfants ne sont plus, elle pousse des gémissements et s'habille de noir pour prier pour les morts.

Quant aux jours des processions de la Fête-Dieu et du quinze août, il n'y en avait pas, dans Tannée, de plus splendides, de plus divins.

De Féglise au dernier reposoir, en suivant toute la grand'rue, les façades de presque toutes les maisons étaient tendues de draps blancs où Ton avait épingle de simples fleurs ou cousu de gros bouquets.

Devant d'autres se dressaient des branchages frais coupés. Sur deux rangs, la procession se déroulait : enfants des écoles précédés de la lourde croix en bronze doré, de la bannière de saint Joseph, jeunes filles, femmes tenant d'une main des bébés qui butaient à chaque pas, de l'autre des ombrelles ouvertes, de toutes les couleurs. C'était, ensuite, la bannière de la congrégation des Enfants de Marie. La Vierge, les mains jointes, les pieds reposant sur le globe du monde brodé en relief, avait la tête entourée d'étoiles. Et toutes les saintes

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filles de la petite ville suivaient, avec, leur tombant des épaules sur la poitrine, le ruban bleu et la médaille. Or c'était elle, la vierge des Teureaux, qui avait l'insigne honneur de porter la bannière de la Vierge des vierges. Enfin, suant sous la lourde chape, pourtant à l'abri du soleil sous le dais que portaient quatre fabriciens, s'avançait le curé doyen tenant élevé l'ostensoir au milieu duquel l'hostie était présente. En marchant, on chantait des hymnes. Elle écoulait, en récitant tout bas des prières, car la bannière étant lourde, elle n'avait pas trop de toutes ses forces pour la tenir. On sentait Dieu, plus spécialement aujourd'hui, vivre dans les rues de la petite ville, qu'il sanctifiait. La grâce divine allait entrer dans toutes les maisons. Chaque quartier ayant

LA VIEHÔE 231

son reposoir, la bénédiction du Maître suprême, du haut des estrades en planches couvertes de tapis jonchés de pétales, allait se répandre successivement, couler, comme un baume, sur tous les toits. Tous les hommes allaient se convertir. A ces pensées, qu'elle agitait en priant, elle sentait des sanglots d'enthousiasme lui monter à la gorge.

Le quinze août. Dieu ne sortait pas de l'église. La Vierge Marie avait tous les honneurs. On la menait jusqu'à une vieille chapelle à clocheton branlant trop étroite pour que tout le monde y pût trouver place. Seuls y entraient le clergé, les Enfants de Marie, dont c'était aujourd'hui la fête. Durant tout ce parcours de l'église solide et neuve à celte chapelle qui attendait on ne sait

quel coup de vent pour tomber en ruine, le sourire de la Vierge Marie, infiniment doux, conviait la ville entière à la joie dans la pureté. Elle ne commandait pas : elle invitait, s'offrant en exemple, toute blanche sur le fond bleu de la bannière.

— Faites comme moi, jeunes filles, jeunes femmes!

Et elle, qui portait une bannière, elle entendait vraiment ces paroles, et un grand amour tendre lui emplissait Tâme.

Elle vivait de plus en plus dans une atmosphère de rêve, d'enchantement, en la compagnie de Dieu, de la Vierge, des saints. La vie réelle disparaissait, ne comptait plus. Elle croyait fermement aux miracles. Elle était heureuse de voir éclater le surijaturel à chaque page des annales de la sainteté,

LA VIERÛÈ 233

d\m bout à Tautre des Évangiles. Et lorsqu'elle lisait qu'il y avait des hommes assez méchants, assez impies pour oser douter de ces miracles dont Tauthenticité lui paraissait, à elle, indiscutable, elle les plaignait pieusement et priait pour eux, espérant bien les ramener dans la voie du salut.

Les jours, les mois, les années passaient sans quelle s'en aperçût. Par esprit de pénitence, elle réduisait son ordinaire déjà maigre. Tout le temps du carême et lors des Quatre-Temps, elle jeûnait. Elle faisait maigre lorsque l'Église le prescrivait. Et elle fût morte plutôt que de manger, le vendredi saint, des aUments préparés a la graisse. Elle se fût fait scrupule de laisser sa mère manquer de quoi que ce soit. Sou par sou, privation par privation, elle amas-

sait de quoi soutenir, en ce qui la concernait, un tas de bonnes œuvres, celle, surtout, de la Propagation de la Foi. Qu'ils doivent être malheureux, ceux qui vivent en dehors du bercail de TÉglise! Elle ne cessait pas de prier pour eux, mais surtout pour son père, qu'elle voulait tirer des flammes du purgatoire, où il devait être encore, pour sa mère, qui persistait à vivre dans Tindifférence, mais dont elle attendait, d'un jour à l'autre, la conversion, par un coup de foudre de la grâce : quelle joie ce serait au ciel! Quelle magnifique nouvelle élue !

Elle n'avait aucun soin de son corps. La vermine ne l'inquiétait pas : de grands saints ne tirèrent-ils point vanité d'être couverts de poux? Il serait exagéré de dire qu'elle embaumait, de l'odeur de ses vertus, toute

la cité; mais il n'y avait pas besoin, pour la sentir, d'être assis très près d'elle.

A trente ans, elle en parut cinquante; maigre, le sang aux pommettes, ratatinée, ridée comme une vieille pomme que personne n'a voulu cueillir, mûre pour le ciel.

Elle s'était fait, parmi les dévotes, une place à part. On la citait pour son égalité d'humeur, pour sa piété exemplaire qui ne se démentait pas. Car il y avait, entre ces femmes cependant bénies de Dieu et qui communiaient plus de cent fois par an, des rivalités, des jalousies. Deux confréries différentes se disputaient, à l'église, la même petite chapelle. Et les présidentes, deux vieilles filles acariâtres, échangeaient des mots plutôt aigres que doux. Chacune d elles

rapportait sur les autres, au curé doyen qui ne se trouvait à son aise qu'au nailieu des cancans, les mille petits bruits qui couraient la ville. Mais tout cela n'était que pour la plus grande gloire de Dieu!

Elle faisait, quant à elle, des efforts de toutes les heures pour retenir une parole de plainte, pour ne pas faire remarquer une injustice, pour réprimer un mouvement d'humeur, arrêter une bouderie, rester toujours souriante, dévouée, pour faire comprendre, enfm, qu'elle était toujours heureuse.

Elle travaillait pour l'église, brodant des nappes d'autel, des purificatoires en batiste, avec ourlets à jour, que le prêtre seul a le droit de toucher. Elle tricotait aussi des bas de laine pour monsieur le curé : pour elle

ce n'étaient point des bas comme les autres. Ils étaient, en quelque sorte, sacrés.

Elle n'arrêtait point de réciter, mentalement, en remuant, même, les lèvres, des invocations qui lui valaient, au bout d'une seule journée, des années entières d'indulgences.

— Doux cœur de Jésus, soyez mon amour !

représentait, à lui seul, trois cents jours.

— Saint Joseph, ami du Sacré-Cœur, priez pour nous !

n'en valait que cent. Mais cette prière pour le repos d une âme :

— Miséricordieux Jésus, donnez-lui le repos éternel !

atteignait au chiffre de sept ans et sept quarantaines. Si rame, avec cela, ne sort pas

tout de suite des flammes du purgatoire, c'est qu'elle tient à y rester.

On commençait à l'admirer. On comptait sur elle. On s'étonnait qu'elle n'eût pas encore été favorisée, par Dieu, de visions. Elle aussi. Quelquefois, elle pensait :

— Il y en a bien d'autres, moins saintes que moi, qui ont vu la Vierge !

Mais, tout de suite, elle flairait Satan, qui essayait de la prendre par l'orgueil. Et elle faisait pénitence.

Pourtant, elle ne pouvait s'empêcher de se rappeler les vierges de France les plus célèbres. Elle avait un culte pour Jeanne d'Arc et Bernadette.

Jeanne d'Arc a été suscitée par Dieu qui avait, à cette époque, de gros intérêts d'engagés en France. Elle a chassé les Anglais

qui se disposaient à devenir protestants, juste punition, encore qu'anticipée. Marie admirait Jeanne d'Arc d'abord pour sa bravoure, mais surtout parce qu'elle avait su conserver intacte son innocence au milieu (( des désordres des camps y>.

Elle aurait voulu aller à Lourdes, le dernier rempart de la Foi contre l'incrédulité, contre l'athéisme. Mais, malgré les prix de faveur, le voyage eût été trop cher pour elle.

Elle aurait voulu visiter les sanctuaires de la Vierge à Paris, Notre-Dame, Notre- Dame des Victoires. Elle aurait voulu entendre un grand prédicateur. D'anciennes servantes, d'anciennes femmes de chambre, qui finissaient dignement leur vie dans les pratiques de la religion, lui parlaient, avec

émotion, du Père Monsabré. Elles disaient : — Tous les dimanches de carême, j'allais l'entendre à Notre-Dame, où j'accompagnais ces demoiselles. Je ne comprenais pas tout, vous pensez bien ! Mais c'était rudement joli!

Deux fois déjà elle avait vu Mo»' Tévêque, lors de ses tournées de confirmation, où il portait à domicile TEsprit-Saint. La mitre, la crosse, la soutane violette à longue queue l'avaient impressionnée à tel point que, par faveur spéciale, admise à baiser l'anneau, elle s'était évanouie. Il avait fallu l'emporter, raide.

Elle avait de fréquentes crises de nerfs. Elle devenait, à la suite de ses privations, de son exaltation continuelle, hystérique. L'atmosphère de piété de la petite ville ne

lui suffisait plus : elle y étouffait. Il lui semblait qu'ailleurs Dieu se manifesterait enfin à elle. Elle disait :

— Oh! que je voudrais voir une belle cérémonie dans une grande église, dans une cathédrale !

Au dedans d'elle, son âme se gonflait depuis trop longtemps comme un oignon de Us qui ne parvient pas à germer. Il fallait que, sous la pression de la grâce divine, elle crevât pour s'épanouir en une brusque fleur de miracle.

Or, au mois de mai, quelqu'un lui dit :

— Mademoiselle Marie, écoutez donc ! Je crois que M. l'abbé doit aller à Nevers, le mois prochain, assister à l'ordination de son frère. Vous pourriez peut-être Taccompa-

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gner. Aller et retour, ce ne doit pas être bien cher.

Elle s'informa. Le vicaire consentit.

Évêques, prêtres, elle les aimait, les admirait tous. Vêtue de noir, elle s'assit, dans le wagon, en face de lui, vêtu de noir. Elle récitait son chapelet, lui son bréviaire. Jamais elle n'avait voyagé, mais elle ne regarda même pas les paysages. Elle se préparait à la grande journée.

Ils arrivèrent le soir. Elle palpita en apercevant, dans le crépuscule, dominant les maisons, la tour de la cathédrale. Il la conduisit à un hôtel que fréquentaient ces messieurs du clergé, la recommanda, lui dit qu'il viendrait la prendre le lendemain dans l'après-midi, et s'en fut au grand séminaire.

Elle mangea du bout des dents, hallucinée, tremblant à la pensée qu'elle assisterait, demain, à une ordination. Elle passa presque toute la nuit en prières : on eût dit qu'elle allait, elle aussi, être ordonnée prêtre.

Elle rôdait autour de la cathédrale, que les portes n'en étaient pas encore ouvertes.

La première, elle entra, s'affaissa sur une chaise, derrière un pilier, et pria, de plus en plus surexcitée, en sanglotant. C'était bien le même Dieu que là-bas, dans son église, mais plus amplement, plus magnifiquement logé. La lumière du matin pénétrait peu à peu par les vitraux grisâtres.

Elle distingua le chœur immense, avec ses triples rangées, à droite et à gauche, de stalles et de bancs. Tout au fond, la veil-

2ii ROBES NOIRES

leuse tremblotait. Soutenue par de hauts piliers, vieux de plusieurs siècles, la voûte se perdait dans une ombre encore mystérieuse.

Puis le soleil glissa sur les dalles^ sans bruit, comme un vieux bedeau en pantoufles.

Il fit tout à fait jour. On commençait à entrer, et elle était heureuse de voir qu'ici comme chez elle le bon Dieu avait des adorateurs. De nouveau^ elle s'abîma dans la prière...

Tout à coup, elle sursauta, brusquement remuée : les orgues entamaient, tous les registres tirés, le Vent Creator. Quelle puissance ! On eût dit que, dans les murs de la cathédrale, une brèche allait s ouvrir pour laisser s'écouler ce torrent de sons. Jamais

La viÊRGfe 24o

elle n^avait entendu que le poussif harmonium de son église. Elle leva les yeux, cher-^ cha. Elle vit briller des tuyaux d'étain.

La théorie des ordinands défilait, chantant à pleine voix les versets de Thymne, accompagnés par les orgues. Elle s'inclina pro fonderaient lorsque passa Févêque, distribuant de droite et de gauche sa bénédic^ tion, en homme riche qui dépense sans compter...

Et la cérémonie se déroula.

Il y eut des moments où elle aurait voulu pouvoir crier. Elle dut se retenir pour ne point, automatiquement, s'étaler sur les dalles quand, au Procumhant omnes ! vingt jeunes hommes, vêtus d'aubes, d'un seul coup, tombèrent. L'évêque étendait au-dessus d'eux ses mains en prononçant des

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paroles mystiques. Les orgues jouaient.

C'était splendide ! C'était divin !

Elle frémissait maintenant sans relâche, extasiée.

Quand ce fut Uni, elle sortit de la cathédrale et s'en fut au hasard.

Elle traversa des rues. Elle pleurait. On s'écartait d'elle : vêtue de noir, elle venait sans doute de perdre quelqu'un. Elle erra... Elle passa trois fois dans la rue du Commerce...

L'après-midi, elle se trouva dans les champs. Son exaltation, de minute en minute, augmentait. Elle ne sentait ni la faim, ni la soif.

Le soleil, au bord de l'horizon occidental, ressemblait, avec ses rayons, à un gigantesque ostensoir. Elle marcha encore. De

temps en temps, elle s'arrêtait, tendait les bras, puis les laissait retomber, et repartait. Elle était comme une aveugle dont, incessamment, les yeux vont s'ouvrir.

Quelque chose Tétourfait.

Elle vit monter la pleine lune, ronde comme une hostie. Alors, elle poussa un grand cri et tendit les bras : enfin, elle voyait le Christ, et la Vierge Marie était à ses côtés. Tous les deux, là-bas, de l'autre côté du large fleuve, ils lui souriaient, lui faisaient signe, l'appelaient.

Et elle voulut marcher sur les eaux.

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