‹ Robes rougesChapitre 16 sur 16 · MI-SEPTEMBRE · texte numérisé non relu

MI-SEPTEMBRE

*« Mon bien cher père,

» Nous voici revenus d'Ecosse, ma charmante femme et moi. Vous dirai-je le bonheur de ma vie nouvelle ? Oh ! ces lacs voilés de brumes d'argent, ces monts d'une sauvagerie préparée par le créateur pour cadre aux jeunes amours ! . . .

» Chaque heure du délicieux voyage m'a fait découvrir en Margueritte des trésors -de finesse et de perspicacité. Elle possède une volonté ferme, droite, des idées nettes sur les choses, des qualités d'observation extraordinaires. Ce ne sera point seulement l'épouse tendre et ménagère, ce sera la compagne du cœur et de

l'esprit, la sœur intellectuelle... Dans ce corps frêle et gracieux est engaînée une âme de trempe virile, une imagination aux grands desseins, capable de les concevoir et d'aider à leur exécution...

)) C'est sur son conseil que je prononçai, avant-hier, à la nouvelle grève de Saint-Luc, le discours socialiste que vous avez lu sans doute dans tous les journaux... J'attends ma révocation officielle qui ne manquera point de parvenir avant la fin du mois, et j'entrerai aussitôt en campagne électorale. Magne prend la circonscription ouest avec un programme plus radical propre à conquérir les suffrages des ouvriers d'arsenaux et des forgerons. Je parlerai protectionnisme au sud dans les campagnes des cinq crimes où ma nomination est assurée grâce à l'heureuse issue de l'affaire Denesolle. Je parlerai socialisme aux mineurs de Saint-Luc. Suivant votre conseil, mon cher père, j'ai refusé l'estampille de l'exilé de Jersey. Après le désastre des élections au conseil général, il serait maladroit de se commettre avec ces vaincus.

» J'ai tenté hier soir une première apparition au comité révisionniste. Ces braves gens m'ont acclamé. J'ai serré bien des mains, j'ai répondu à bien des paroles émues. La souffrance du peuple est épouvantable. Tout homme de cœur doit vouer sa vie à combattre les tyrans du capital qui l'imposent.

» Magne a su faire ressortir avec la sympathie nécessaire la générosité de mon dévouement. Il montra comment je renonçais aux privilèges de la situation et de la fortune, pour mettre mon talent et ma vie au service de la cause du prolétariat.

» En péroraison, il me déclara plus admirable qu'eux-mêmes puisque, exempt de leurs peines et de leurs souffrances, j'avais voulu les comprendre et les soulager par seule haine de l'Injustice; tandis qu'eux, en luttant contre la bourgeoisie, luttaient pour leur existence propre...

» Je vous dis adieu, mon bien cher père, en vous remerciant encore une fois de la vie que vous m'avez donnée et de celle que vous m'avez préparée.

» Je ne vous décrirai pas les joies constantes que me vaut la présence de ma douce Margueritte. Nul style ne suffirait.

» Elle me regarde écrire ces lignes et me charge de vous dire comme elle espère vous revoir bientôt à B*** ou plutôt à Paris, si les élections nous sont favorables. Elle prétend qu'admirablement jeune et courtois, vous fûtes aux jours de la noce le plus brillant et le plus spirituel. Me voilà un peu jaloux...

» Je vous envoie tous nos vœux de bonheur.

» Votre fils affectionné, » G. DE Sengi. »

P.-S, — Je rouvre en secret ma lettre pour vous avertir que M. d'Auflers n'a versé que le quart de la dot promise et ne prétend payer que la rente du reste. Comment dois-jeagir? Un conseil sérieux, je vous supplie, mon bon père ! Je n'entends pas être dupé.

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