TESTAMENT DE ROBESPIERRE
Quoique mes vieux amis, mes plus zélés partisans, m'ayent abandonné, m*ayent accablé môme au mo-
ment où j'avois le plus besoia de leur secours, je leur pardonne : un instant de faiblesse n'efface pas de mon cœur les senrices qu'ils m'ont rendus depuis six mois. Je crois, par ce testament, leur donner une preuve non équivoque de mon amitié et de ma reconnaissance.
. Je lègue mon âme à l'Être Suprême;... ce seroit bien ingrat à lui de ne la pas recevoir, après que je lui ai fait la grâce de le reconnottre.
Nouvel Elie, à défaut de mon habit, dont je ne pourrai peut-être pas disposer, je lègue mon esprit à mon bien-aimé disciple Billaud-Varennes ; c'est celui de tous mes prosélytes en qui j'aye remarqué le plus de dispositions.
Item, à David le soin de faire passer mes traits à la postérité.
//e/71, à Duhem mon talent pour préparer de grandes mesures dans le silence, et pour faire chasser des Jacobins tout honnête homme qui ne lui plaira pas.
Je juré, et on ne ment pas à son dernier moment, que je n'eus jamais l'ambition de monter sur le trône. Je ne visois qu'à la dictature : ainsi je lègue à Bourdon de l'Oise le soin de réhabiliter ma mémoire, en proposant l'établissement de la dictature en France.
Je recommande à mon ami Fouquier d'expédier tous les inscrits sur les listes que je lui ai données une décade d'avance; et pour lui en faciliter les moyens, je charge mon féal porte-coton Barrère de le faire maintenir dans sa place d'accusateur public, et je délègue à Collot d'Herbois la survivance de la charge de dresseur de listes. Ces fonctions lui seroni
familières d*après Tapprentissage brillant qu'il a fait à Lyon.
Je veux, pour punir les Parisiens de l'ingratitude qu'ils ont montrée envers moi, leur ôter les moyens de soutenir leur existence. Je charge Carrier de les faire mourir de soif, en rendant, par certain secret qu'il possède à merveille, l'eau de la Seine impotable.
Comme je connois à Louchet du talent pour la déclamation, je le charge de débiter les adresses parisiennes des sociétés départementales^ qui demanderont ma translation au Panthéon, et le rétablissement de mon système»
Je lègue mon éloquence à Fayau, quoiqu'il ait saisi l'instant de ma chute, pour venir à son tour me donner le coup de pied de l'âne.
On se rappelle de mon éclat à la fête de l'Être Suprême : et bien je lègue toute m'a gloire à Bernard de Saintes qui s'en montrera le majestueux héritier à la fête des sans^culottides.
On trouvera dans ma garde-robe une très grande seringue dont je fais présent à Levasseur; il s'en servira pour donner au peuple français un clystèredans lequel entreront six grains de mensonge, quinze onces d'impudence, dix grains de scélératesse, le tout infusé dans quelques pintes de sang, et si ce remède ne suffisoit pas, Duhem pourroit de plus^ ordonner quelques saignées.
Je laisse à Vadier le pistolet qui va me brûler la cervelle; je prévois que l'occasion n'est pas éloignée où il sera obligé de faire semblant de s'en servir.
Si Jésus de Nazareth, qui n'étoit qu'un petit garçon auprès de moi, eut jadis le pouvoir d'envoyer le
d&i ROBESPIERRE ET LES FEMMES
diable dans le corps, de deux mille cochons, j'aurai bien celui de passer moi-même dans le corps de trente ou quarante meneurs jacobins : je leur soufflerai mes paroles,. leurs actions, et le peuple français n'aura rien perdu à ma mort, car mon sang sera une semence féconde d'où naîtront mille successeurs de mes projets.
Je lègue à Ruamps une commission de lieutenant dans le bataillon qui doit venger ma mort.
Je recommande en général à tous mes élèves chéris de se défier d*une foule de modérés à qui l'aspect d*une coupe de sang ne donne point appétit. Je les engage à proscrire^ à assassiner même la horde impie qui voudroit s'opposer à leurs deseins, et remplacer la terreur par la justice; que sur-tout ils n'épargnent ni Merlin de Thionville, ni particulièrement Lecointre et Tallien, à qui mon ombre ne pardonnera jamais d'avoir osé les premiers m'attaquer en face.
Il existe dans mes papiers un cathéchisme révoluiionnaire. J'en recommande la lecture et la pratique à mes chers successeurs. Us verront comment on doit traiter les riches, les marchands, les savans, etc.
Je veux Gnir par des actes de bienfaisance. Mes collègues auront sans doute remarqué à leurs côtés le discret Armonville, député de Rheims, qui n'H jamais ouvert la bouche à l'assemblée que pour bâiller. Ce digne représentant, ci-devant cardeur de matelats porte depuis lo ans le même bonnet de laine rouge. Je lui lègue mon chapeau.
Item, je lègue ma culotte à Granet, le pauvre diable en a bon besoin.
Item, à Âudouin, quelques rames de papier qui
me restent, à condition qu'il les barbouillera de mon oraison funèbre, en combattant les principes que j'ai étouffés pendant les derniers mois de ma vie. * Enfin, pour donner à tous mes braves lieutenants un point de ralliement, je leur lègue, en guise d'étendarty ma queue.
Signé, I. M. Robespierre.
A peine a-t-il cessé d'écrire, qu'il entend du bruit, et lâche le coup funeste.
De rimprimaria du Journal du Boir.