‹ Robinson Crusoé, tome 1Chapitre 34 sur 43 · BOCIA&GN CI I SO · texte numérisé non relu

BOCIA&GN CI I SO

autre , passer et repasser quelques vaisseaux ; et que, si le cas contraire échéait , ce serait une preuve que cette côte faisait partie de celle qui s’étend entre le pays espagnol et le Brésil ; côte habitée par la pire espèce des Sauvages, car ils sont cannibales ou mangeurs d’hommes , et ne manquent jamais de massacrer et de dévorer touts ceux qui tombent entre leurs mains.

La Cage de Poil.

n faisant ces réflexions je marchais en avant tout à loisir. Ce oôté de 111e me parut beaucoup pljis agréable que le mien; les savanes étaient douces, verdoyantes, émaillées de fleurs et semées de bosquets charmants. Je vis une multitude de perroquets, et il me prit envie d'en at-

EOUïWOM

traper un s'il était possible , pour le garder, l'apprivoiser et lui apprendre à causer avec moi. Après m’être donné assez de peine, j'en surpris un jeune, je l’abattis d’un coup de bâton, et, l’ayant relevé, je l’emportai à la maison. Plusieurs années s’écoulèrent avant que je pusse le faire parler ; mais enfin je lui appris à m’appeler familièrement par mon nom. L’aventure qui en résulta , quoique ce ne soit qu’une bagatelle, pourra fort bien être, en son lièu, très-divertissante.

Ce voyage me fut excessivement agréable : je trouvai dans les basses terres des animaux que je crus être des lièvres et des renards ; mais ils étaient très-différents de toutes les autres espèces que j’avais vues jusque alors. Bien que j’en eusse tué plusieurs , je ne satisfis point mon envie d’en manger. A quoi bon m’aventurer ; je ne manquais pas d’aliments , et de très-bons , surtout de trois sortes : des chèvres, des pigeons et des chélones ou tortues. Ajoutez à cela mes raisins , et le marché de Leadenhàll n’aurait pu fournir une table mieux que moi, à proportion des convives. Malgré ma situation, en somme assez déplorable, j’avais pourtant grand sujet d’être reconnaissant; car, bien loin d’être entraîné à aucune extrémité pour ma subsistance, je jouissais d’une abondance poussée même jusqu’à la délicatesse.

Dans ce voyage je ne marchais jamais plus de deux milles ou environ par jour ; mais je prenais tant de tours et de détours pour voir si je ne ferais point quelque découverte, que j’arrivais assez fatigué au.lieu où je décidais de m’établir pour la nuit. Alors j’allais me loger dans un arbre, ou bien je m’entourais de pieux plantés en terre depuis un arbre jusqu’à un aiitre, pour que les bêtes farouches ne pussent yenir à moi sans m’éveiller. Kn atteignant à la rive de la

CBIJSOrf.

mer, je fus surpris de voir que le plus mauvais côté de Hle m’était échu : celle-ci était couverte de tortues, tandis que sur mon côté je n’en avais trouvé que trois en un an et demi. Il y avait aussi une foule d’oiseaux de différentes espèces dont quelques-unes m’étaient déjà connues , et pour la plupart fort bons à manger ; mais parmi ceux-là je n’en connaissais aucun de nom ,- excepté ceux qu’on appelle PINGOUINS.

J’en aurais pu tuer tout autant qu’il m’aurait plu, mais j’étais très-ménager de ma poudre et de mon plomb ; j’eusse bien préféré tuer une chèvre s’il eût été possible, parce qu’il y aurait eu davantage à manger. Cependant, quoique les boucs fussent en plus grande abondance dans cette portion de l’île que dans l’autre, il était néanmoins beaucoup plus difficile de les approcher, parce que la campagne, étant plate et rase , ils m’appercevaient de bien plus loin que lorsque j’étais sur les collines.

J’avoue que ce canton était infiniment plus agréable que le mien, et pourtant il ne me vint pas le moindre désir de déménager. J’étais fixé à mon habitation , je commençais à m’y faire, et tout le temps que je demeurai par-là il me semblait que j’étais en voyage et loin de ma patrie. Toutefois , je marchai le long de la côte vers l’Est pendant environ douze milles ; puis alors je plantai une grande perche sur le rivage pour me servir de point de repère , et je me déterminai à retourner au logis. A mon voyage suivant je pris à l’Est de ma demeure, afin de gagner le côté opposé de L’ile, et je tournai jusqu’à ce que je parvinsse à mon jalon. Je dirai cela en temps et place.

Je pris pour m’en retourner un autre chemin que celui par où j’étais venu , pensant que je pourrais aisément me reconnaître dans toute l’ile, et que je ne pourrais manquer

BOBUUfOR

de retrouver ma première demeure en explorant le pays ; mais je m’abusais; car, lorsque j’eus fait deux ou trois milles, je me trouvai descendu dans une immense vallée environnée de collines si boisées , que rien ne pouvait me diriger dans ma route, le soleil excepté, encore eût-il fallu au moins que je connusse très-bien la position de cet astre à cette heure du jour.

Il arriva que pour surcroît d’infortune , tandis que j'étais dans cette vallée , le temps se couvrit de brumes pour trois ou quatre jours. Comme il ne m’était pas possible de voir le^soleil , je rôdai très-malencontreusement , et je fus enfin obligé de regagner le bord de la mer , de chercher mon jalon et de reprendre la route par laquelle j 'étais venu. Alors je retournai chez moi, mais à petites journées, le soleil étant excessivement chaud, et mon fusil, mes munitions , ma hache et tout mon équipement extrêmement lourds.

Mon chien , dans ce trajet , surprit un jeune chevreau et le saisit. J’accourus aussitôt, je m’en emparai et le sauvai vivant de sa gueule. J’avais un très-grand désir de l’amener à la maison s’il était possible ; souvent j’avais songé aux moyens de prendre un cabri ou deux pour former une race de boucs domestiques, qui4 pourraient fournir à ma nourriture quand ma poudre et mon plomb seraient consommés.

Je fis un collier pour cette petite d^alure, et, avec un cordon que je tressai avec du fil de caret, que je portais toujours *avec moi, je le menai en laisse , non sans difficulté , jusqu’à ce que je fusse arrivé à ma tonnelle , où je l’enfermai et le laissai ; j’étais si impatient de rentrer chez moi après un mois d’absence.

Je ne saurais comment exprimer quelle satisfaction ce

cit'soi.

fat poar moi de me retrouver dans ma vieille hache 4, et de me coucher dans mon hamac. Ce petit voyage à l’aventure, sans retraite assurée , m’avait été si désagréable , que ma propre maison me semblait un établissement parfait en comparaison ; et cela me fit si bien sentir le confortable de tout ce qui m’environnait , que je résolus de ne plus m’en éloigner pour un temps aussi long , tant que mon sort me retiendrait sur cette île.

Je me reposai une semaine pour me restaurer et me régaler après mon long pèlerinage. La majeure partie de ce temps fut absorbée par une affaire importante 9 la fabrication d’une cage pour mon Poil, qui commençait alors à être quelqu’un de la maison et à se familiariser parfaitement avec moi. Je me ressouvins enfin de mon pauvre biquet que j’avais parqué dans mon petit enclos 9 et je résolus d’aller le chercher et de lui porter quelque nourriture. Je m’y rendis donc, et je le trouvai où je l’avais laissé : — au fait il ne pouvait sortir 9 — mais il était presque mourant de faim. J’allai couper quelques rameaux aux arbres et quelques branches aux arbrisseaux que je pus trouver, et je les lui jetai. Quand il les eut brouté , je le liai comme j’avais fait auparavant et je l’emmenai ; mais il était si maté par l’inanition, que je n’aurais pas même eu besoin de le tenir en laisse : il me suivit comme un chien. Comme je continuai de le nourrir, il devint si aimant, si gentil, si doux, qu’il fut dès lors un de mes serviteurs, et que depuis il ne voulut jamais m’abandonner.

La saison pluvieuse de l’équinoxe automnal était revenue. J’observai l’anniversaire du 3o septembue, jour de mon débarquement dans l’île , avec la même solemnité

1 Into my old hutch. Hutch, huche ou lapinfôre.

que la première fois. 11 y avait alors deux ans que j’étais là , et je n’entrevoyais pas plus ma délivrance que le premier jour de mon arrivée. Je passai cette journée entière à remercier humblement le Ciel de toutes les faveurs merveilleuses dont il avait comblé ma vie solitaire, et sans lesquelles j’aurais été infiniment plus misérable. J’adressai à Dieu dlmmbles et sincères actions de grâces de ce qu’il lui avait plu de me découvrir que même, dans cette solitude, je pouvais être plus heureux que je ne l’eusse été au sein de la société et de touts les plaisirs du monde ; je le bénis encore de ce qu’il remplissait les vides de mon isolement et la privation de toute compagnie humaine par sa présence et par la communication de sa grâce , assistant, réconfortant et encourageant mon âme à se reposer ici-bas sur sa providence, et à espérer jouir de sa présence éternelle dans l’autre vie.

Ce fut alors que je commençai à sentir profondément combien la vie que je menais , même avec toutes ses circonstances pénibles, était plus heureuse que la maudite et détestable vie que j’avais faite durant toute la portion écoulée de mes jours. Mes chagrins et mes joies étaient changés, mes désirs étaient autres, mes affections n’avaient plus le même penchant, et mes jouissances étaient totalement différentes de ce quelles étaient dans les premiers temps de mon séjour, ou au fait pendant les deux années passées.

Autrefois , lorsque je sortajs , soit pour chasser , soit pour visiter la campagne, l’angoisse que mon âme ressentait de ma condition se réveillait tout-à-coup, et mon cœur défaillait en ma poitrine, à la seule pensée que j’étais en ces bois, ces montagnes , ces solitudes , et que j’étais un prisonnier sans rançon, enfermé dans un morne désert par 1 eternelle barrière de l’Océan. Au milieu de mes plus

CRUSO*.

grands calmes d'esprit, cette pensée fondait sur moi comme un orage et me faisait tordre mes mains et pleurer comme un enfant. Quelquefois elle me surprenait au fort de mon travail, je m’asseyais aussitôt, je soupirais , et durant une heure ou deux, les yeux fichés en terre , je restais là. Mon mal n'en devenait que plus cuisant. Si j'avais pu débonder en larmes , éclater en paroles , il se serait dissipé , et la douleur , après m'avoir épuisé , se serait elle-même abattue.

Mais alors je commençais à me repaître de nouvelles pensées. Je lisais chaque jour la parole de Dieu, et j’en appliquais toutes les consolations à mon état présent. Un matin que j’étais fort triste, j’ouvris la Bible à ce passage : — «Jamais, jamais, je ne te délaisserai ; je ne t’abandonnerai jamais ! » — Immédiatement il me sembla que ces mots s’adressaient à moi ; pourquoi autrement m'auraient-ils été envoyés juste au moment où je me désolais sur ma situation , comme un être abandonné de Dieu et des hommes ? — « Eh bien ! me dis-je , si Dieu ne me délaisse point, que m'importe que tout le monde me délaisse ! puisque , au contraire , si j'avais le monde entier , et que je perdisse la faveur et les bénédictions de Dieu, rien ne pourrait contrebalancer cette perte. »

Dès ce moment-là j'arrêtai en mon esprit qu’il m’était possible d'être plus heureux dans cette condition solitaire que je ne l'eusse jamais été dans le monde en toute autre position. Entraîné par cette pensée, j'allais remercier le Seigneur de m’avoir relégué en ce lieu.

Mais à cette pensée quelque chose , je ne sais ce que ce fut, me frappa l'esprit et m'arrêta. — « Comment peuxtu être assez hypocrite, m'écriai-je , pour te prétendre reconnaissant d’une condition dont tu t'efforces de te sa-

EOBINSON CBC80é.

tisfaire , bien qu’au fond du cœur tu prierais plutôt pour en être délivré? » — Ainsi j’en restai là. Mais quoique je n’eusse pu remercier Dieu de mon exil , toutefois je lui rendis grâce sincèrement de m’avoir ouvert les yeux par des afflictions providentielles afin que je pusse reconnaître ma vie passée , pleurer sur mes fautes et me repentir. — Je n’ouvrais jamais la Bible ni ne la fermais sans qu’intérieurement mon âme ne bénît Dieu d’avoir inspiré la pensée à mon ami d’Angleterre d’emballer , sans aucun avis de moi, ce saint livre parmi mes marchandises, et d’avoir permis que plus tard je le sauvasse des débris du navire.

Le Gibet.

e fut dans cette disposition d’esprit que je . c commençai ma troisième année ; et, quoique ^ jene veuille point fatiguer le lecteur dune relation aussi circonstanciée d*més travaux de 1 cette année que de ceux de la première, cependant il est bon qu’il soit en général remarqué que je demeu*

rais très-rarement oisif. Je répartissais régulièrement mon temps entre toutes les occupations quotidiennes que je m’étais imposées. Tels étaient premièrement mes devoirs envers Dieu et la lecture des Saintes-Écritures , auxquels je vaquais sans faute , quelquefois même jusqu’à trois fois par jour; secondement ma promenade avec mon mousquet à la recherche de ma nourriture , ce qui me prenait généralement trois heures de la matinée quand il ne pleuvait pas ; troisièmement l’arrangement , l’apprêt , la conservation et la cuisson de ce que j’avais tué pour ma subsistance. Tout ced employait en grande partie ma journée. En outre , il doit être considéré que dans le milieu du jour , lorsque le soleil était à son zénith , la chaleur était trop accablante pour agir ; en sorte qu'on doit supposer que dans l’aprèsmidi tout mon temps de travail n’était que de quatre heures environ , avec cette variante que parfois je changeais mes heures de travail et de chasse , c’est-à-dire que je travaillais dans la matinée et sortais avec mon mousquet sur le soir.

A cette brièveté du temps fixé pour le travail , veuillez ajouter l’excessive difficulté de ma besogne , et toutes les heures que , par manque d’outils , par manque d’aide et par maqque d’habileté , chaque chose que j’entreprenais me faisait perdre. Par exemple je fus quarante-deux jours entiers à me façonner une planche de tablette dont j’avais besoin dans ma grotte, tandis que deux scieurs avec leurs outils et leurs tréteaux, en une demi-journée en auraient tiré six d’un seul arbre.

Voici comment je m’y pris : j’abattis un gros arbre de la largeur qhe «ma planche devait avoir. 11 me fallut trois jours pour le couper et deux pour l’ébrancher et en faire une pièce de charpente. A force de hacher et de tailler je

CtlfOK.

réduisis les deux côtés en copeaux , jusqu'à ce qu’elle fût assez légère pour être remuée. Alors je la tournai et je corroyai une de ses faces, comme une planche, d’un bout à l’autre ; puis je tournai ce côté dessous et je la bûchai sur l’autre (ace jusqu’à ce qu elle fût réduite à un madrier de trois pouces d’épaisseur environ. 11 n’y a personne qui ne puisse juger quelle rude besogne c’était pour mes mains ; mais le travail et la patience m’en faisaient venir à bout comme de bien d’autres choses ; j’ai seulement cité cette particularité pour montrer comment une si grande portion de mon temps s’écoulait à faire si peu d’ouvrage ; c’est-à-dire que telle besogne , qui pourrait o’être rien quand on a de l'aide et des outils, devient un énorme travail, et demande un temps prodigieux pour l’exécuter seulement avec ses mains.

Mais, nonobstant, avec de la persévérance et delà peine, j’achevai bien des choses, et, au fait, toutes les choses que ma position exigeait que je fisse , comme il apparaîtra par ce qui suit.

J’étais alors dans les mois de novembre et de décembre, attendant ma récolte d’orge et de riz. Le terrain que j’avais labouré ou bêché n’était pas grand ; car-, ainsi que je l’ai fait observer , mes semailles de chaque espèce n’équi valaient pas à un demi-picotin, parce que j’avais perdu toute une moisson pour avoir ensemencé* dans la saison sèche. Toutefois , la moisson promettait d’êüre belle , quand je m’apperçus tout à coup que j’étais en danger de la voir détruite entièrement par divers ennemis dont il était à peine possible de se garder : d’abord pair les boucs, et ces animaux sauvages que j’ai nommés lièvres , qui , ayant tâté du goût exquis du blé , s’y tapissaient nuit et jour , et le broutaient à mesure qu’il poussait , et, si

A0DIK807V

près du pied qu’il n’aurait pas eu le temps de monter et* épis.

Je ne vis d’autre remède à ce mal que d’entourer mon blé d’une haie, qui me coûta beaucoup de peines, et d’autant plus que cela requérait célérité , car les animaux ne cessaient point de faire du ravage. Néanmoins , comme ma terre en labour était petite en raison de ma semaille, en trois semaines environ je parvins à la elorre totalement. Pendant le jour je faisais feu sur ces maraudeurs , et la nuit je leur opposais mon chien, que j’attachais dehors à un poteau, et qui ne cessait d’aboyer. En peu de temps les ennemis abandonnèrent donc la place, et ma moisson crût belle et bien, et commença bientôt à mûrir.

Mais si les bêtes avaient ravagé mon blé en herbe, les oiseaux me menacèrent d’une nouvelle ruine quand il fut monté en épis. Un jour que je longeais mon champ pour voir comment cela allait , j’apperçus une multitude d’oiseaux, je ne sais pas de combien de sortes, qui entouraient ma petite moisson, et qui semblaient épier l’instant où je partirais. Je fis aussitôt une décharge sur eux , — car je sortais toujours avec mon mousquet. — A peine eus-je tiré, qu’une nuée d’oiseaux que je n’avais point vus s’éleva du milieu même des blés.

Je fus profondément navré : je prévis qu’en peu de jours ils détruiraient toutes mes espérances , que je tomberais dans la disette , et que je ne pourrais jamais amener à bien une moisson. Et je ne savais que faire à cela! Je résolus pourtant de sauver mon grain s’il était possible, quand bien même je devrais faire sentinelle jour et nuit. Avant tout j’entrai dans la pièce pour reconnaître le dommage déjà existant , et je vis qu’ils en avaient gâté une .bonne partie , mais que cependant , comme il était encore

CAVSO*.

trop vert pour eux, la perte n était pas extrême 9 et que le reste donnerait une bonne moisson , si je pouvais le préserver.

Je m’arrêtai un instant pour recharger mon mousquet , puis, m avançant un peu, je pus voir aisément mes larrons branchés sur touts les arbres d’alentour, femblant attendre mon départ, ce que l’événement confirma ; car, m’écartant de quelques pas comme si je m’en allais , je ne fus pas plus tôt hors de leur vue qu’ils s’abattirent de nouveau un à un dans les blés. J’étais si vexé, que je n’eus pas la patience d’attendre qu’ils fussent touts descendus ; je sentais que chaque grain était pour ainsi dire une miche qu’ils me dévoraient.. Je me rapprochai de la haie, je fis feu de nouveau et j’en tuai trois. C’était justement ce que je souhaitais ; je les ramassai, et je fis d’eux comme on fait des insignes voleurs en Angleterre, je les pendis à un gibet pour la terreur des autres. On n’imaginerait pas quel bon effet cela produisit : non-seulement les oiseaux ne revinrent plus dans les blés , mais ils émigrèrent de toute cette partie de l’île , et je n’en vis jamais un seul aux environs tout le temps que pendirent mes épouvantails.

Je fus extrêmement content de cela, comme on peut en avoir l’assurance ; et sur la fin de décembre , qui est le temps de la seconde moisson de l’année, je fis la récolte de mon blé.

J’étais pitoyablement outillé pour cela ; je n’avais ni faux ni faucille pour le couper ; tout ce que je pus faire ce fut d’en fabriquer une de mon mieux avec un des braquemarts ou coutelas que j’avais sauvés du bâtiment parmi d’autres armes. Mais , comme ma moisson était petite , je n’eus pas grande difficulté à la recueillir. Bref, je la fis à ma manière : car je sciai les épis, je les emportai dans une

ROBINSUR

grande corbeille que j'avais tressée, et je les égrainai entre mes mains. A la fin de toute ma récolte, je trouvai que le demi-picotin que j’avais semé m’avait produit près de deux boisseaux de riz et’ environ deux boisseau et demi d’orge, autant que je pus en juger, puisque je n’avais alors aucune mesure. * ’

Ceci fut pour moi un grand sujet d’encouragement ; je pressentis qu’à l’avenir il plairait à Dieu que je ne manquasse pas de pain. Toutefois je n’étais pas encore hors d’embarras : je ne savais comment moudre ou comment faire de la farine de mon grain , comment le vanner et le bluter ; ni même , si je parvenais à le mettre en farine , comment je pourrais en faire du pain ; et enfin , si je parvenais à en faire du pain , comment je pourrais le faire cuire. Toutes ces difficultés, jointes au désir que j’avais d’avoir une grande quantité de provisions, et de m’assurer constamment ma subsistance, me firent prendre la résolution de ne point toucher à cette récolte, de la conserver tout entière pour les semailles de la saison prochaine , et, à cette époque , de consacrer toute mon application et toutes mes heures de travail à accomplir le grand œuvre de me pourvoir de blé et de pain.

C’est alors que je pouvais dire avec vérité que je travaillais pour mon pain. N’est-ce pas chose étonnante, et à laquelle peu de personnes réfléchissent, l’énorme multitude d’objets nécessaires pour entreprendre, produire, soigner, préparer, faire et achever une parcelle de pain.

Moi, qui étais réduit à l’état de pure nature , je sentais que c’était là mon découragement de chaque jour , et d’heure en heure cela m’était devenu plus évident, dès lors même que j’eus recueilli la poignée de blé qui, comme je l’ai dit, avait crû d’une façon si inattendue et si émerveillante.

CBÜSO *•

Premièrement je n’avais point de charrue pour labourer la terre, ni de bêche ou de pelle pour la fouir. 11 est vrai que je suppléai à cela en fabriquant une pelle de bois dont j’ai parlé plus haut, mais elle faisait ma besogne grossièrement ; et, quoiqu'elle m’eût coûté un grand nombre de jours, comme la pellâtre n’était point garnie de fer, non-seulement elle s’usa plus tôt , mais elle rendait mon travail plus pénible et très-imparfait.

Mais , résigné à tout , je travaillais avec patience , et l’insuccès ne me rebutait point. Quaud mon blé fut semé , je n’avais point de herse , je fus obligé de passer dessus moi-même et de traîner une grande et lourde branche derrière moi , avec laquelle , pour aiusi dire , j’égratignais la terre plutôt que je ne la hersais ou ratissais.

Quand il fut en herbe ou monté en épis, comme je l’ai déjà fait observer, de combien de choses n’eus-je pas besoin pour l’enclorre, le préserver, le faucher, le moissonner, le transporter au logis, le battre, le vanner et le serrer. Ensuite il me fallut un moulin pour le moudre , des sas pour bluter la farine , du levain et du sel pour pétrir ; et enfin un four pour faire cuire le pain, ainsi qu’on pourra le voir dans la suite. Je fus réduit à faire toutes ces choses sans aucun de ces instruments, et cependant mon blé fut pour moi une source de bien-être et de consolation. Ce manque d’instruments , je le répète , me rendait toute opération lente et pénible , mais il n’y avait à cela point de remède. D’ailleurs, mon temps étant divisé, je ne pouvais le perdre entièrement. Une portion de chaque jour était donc affectée à cesVmvrages ; et, comme j’avais résolu de ne point faire du pain de mon blé jusqu’à ce que j’en eusse une grande provision, j’avais les six mois prochains pour appliquer tout mon travail et toute mon industrie à.

RUUIMfON CUt/ItOrf.

me fournir d’ustensiles nécessaires à la manutention des grains que je recueillerais pour mon usage.

11 me fallut d abord préparer un terrain plus grand ; j’avais déjà assez de grains pour ensemencer un acre de terre ; mais avant que d’entreprendre ceci je passai au moins une semaine à me fabriquer une bêche, une triste bêche en vérité , et si pesante que mon ouvrage en était une fois plus pénible.

n éanmoins je passai outre, et j’emblavai deux^ | pièces de terre plates et unies aussi proche de ma maison que je le jugeai convenable, et je ) les entourai d’une bonne clôture dont les pieux étaient faits du même bois que j’avais déjà planté, et qui drageonnait. Je savais quWbout d’une année

jitized byCjOCK^lC

ROBlflSOft

j’aurais une haie vive qui n’exigerait que pen d’entretien. Cet ouvrage ne m’occupa guère moins de trois mois, parce qu’une grande partie de ce temps se trouva dans la saison pluvieuse, qui ne me permettait pas de sortir.

C’est au logis , tandis qu’il pleuvait et que je ne pouvais mettre le pied dehors, que je m’occupai de la matière qui va suivre , observant toutefois que pendant que j’étais à l’ouvrage je m’amusais à causer avec mon perroquet, et à lui enseigner à parler. Je lui appris promptement à connaître son nom , et à dire assez distinctement Poll , qui fut le premier mot que j’entendis prononcer dans l’ile par une autre bouche que la mienne. Ce n’était point là mon travail, mais cela m’aidait beaucoup à le supporter1. Alors, comme je l’ai dit , j avais une grande affaire sur les bras. J’avais songé depuis long-temps à n’importe quel moyen de me façonner quelques vases de terre dont j’avais un besoin extrême ; mais je ne savais pas comment y parvenir. Néanmoins, considérant la chaleur du climat, je ne doutais pas que si je pouvais découvrir de l’argile , je n’arrivasse à fabriquer un pot qui , séché au soleil , serait assez dur et assez fort pour être manié et contenir des choses sèches qui demandent à être gardées ainsi ; et , comme il me fallait des vaisseaux pour la préparation du blé et de la farine que j’allais avoir , je résolus d’en faire quelques-uns ausstgrands que je pourrais, et propres à contenir, comme des jarres, tout ce qu’on voudrait y renfermer.

1 « Thls therefore was not my work, bot an assistant to my work. » — ( Ceci donc n* était point mon travdt^maU une aide à mon travail . ) — Voici comment cette phrase, brève et concise, a été travestie , — d’après Saint- Hyacinthe, — dans une traduction contemporaine : — 1C1 pitit animal me tenait compagnie dans mon travail ; les entretiens que f avais avec lui me distrayaient souvent au milieu de mes occupations graves et importantes, comme vous allez en juger. » — A abaque page on pourrait citer de pareilles infidélités. * P. B.

cficsort.

Je ferais pitié an lecteur, on plutôt je le ferais rire , si je disais de combien de façons maladroites je m’y pris pour modeler cette glaise ; combien je fis de vases difformes, bizarres et ridicules ; combien il s’en affaissa , combien il s’en renversa, l’argile n’étant pas assez ferme pour supporter son propre poids ; combien , pour les avoir exposés trop tôt, se fêlèrent à l’ardeur du soleil ; combien tombèrent en pièces seulement en les bougeant, soit avant comme soit après qu’il furent secs ; en un mot, comment, après que j’eus travaillé si rudement pour trouver de la glaise , pour l’extraire, l’accommoder, la transporter chez moi, ef la modeler, je ne pus fabriquer, en deux mois environ, que deux grandes machines de terre grotesques , que je n’ose appeler jarres.

Toutefois, le soleil les ayant bien cuites et bien durcies, je les soulevai très-doucement et je les plaçai dans deux grands paniers d’osier que j’avais faits exprès pour qu’elles ne pussent être brisées ; et, comme entre le pot et le panier il y avait du vide, je le remplis avec de la paille de riz et d’orge. Je comptais, si ces jarres restaient toujours sèches, y serrer mes grains et peut-être même ma farine , quand ils seraient égrugés.

Bien que pour mes grands vases je me fusse mécompté grossièrement , je fis néanmoins beaucoup de plus petites choses avec assez de succès, telles que des pots ronds, des assiettes plates , des cruches et des jattes , que ma main modelait et que la chaleur du soleil cuisait et durcissait étonnamment.

Mais*tout cela ne répondait point encore à mes fins , qui étaient d’avoir un pot pour contenir un liquide et aller au feu, ce qu’aucun de*ceux que j’avais n’aurait pu faire. Au bout de quelque temps il arriva que, ayant fait un assea

Page 1