‹ Robinson Crusoé, tome 1Chapitre 7 sur 43 · VIS · texte numérisé non relu

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et de plus profond sur la charité publique. 11 est merveilleux que l'Angleterre , avertie par de Foë , n’ait pas dès lors opposé, comme 11 le voulait, un obstacle à l’accroissement de ce paupérisme dont il prophétisa le développement gigantesque et l’usurpation prochaine.

En 1706 , les colons de la Caroline anglaise, soumis à des réglements arbitraires, vinrent présenter leurs humbles remontrances aux communes de la Grande-Bretagne, et trouvèrent pour défenseur dévoué , éloquent et véhément , de leurs libertés envahies, Daniel de Foë. Sous ce titre bizarre : la Diète de Pologne , satire en vers , il fit l’histoire allégorique des partis , et dans le Consolidated, manuscrit tombé de la LUNE , il donna la première idée de ces royaumes de l.aputa et de Lilliput, que Swift, dénué d’imagination, mais pétillant d’ironie et de bile amère, développa et perfectionna plus tard.

Le pouvoir, forcé de se rapprocher des opinions professées par de Foë , flatta et encouragea de nouveau l’homme qui lui était devenu nécessaire. Jusqu’à la fin du règne d’Anne, de Foë , pauvre , sans intérêt et sans ambition , défendit le même pouvoir qui l’avait frappé. Loin de trouver une source de fortune et de paix dans cette nouvelle situation, de Foë se vit en hutte à des persécutions plus cruelles que jamais. On le menaçait d’assassinat ; les lettres anonymes pleuraient sur lui; on rachetait de vieilles créances dont le paiement partiel était chose convenue, et l’on accablait le malheureux en le sommant depayer à l’instant même; on lui supposait des crimes, on le rendait odieux au peuple , on soudoyait ceux qui le servaient, on interceptait sa correspondance. Le détail de ces misères , de ces méchancétés, de ces bassesses , a quelque chose d’ignoble et de bideux.

Le plus remarqua bit ouvrage qu’il ait publié vers cette époque est un poème satirique contre la légitimité de droit divin. Ce poème a pour titre : Juns divin o. Réimprimé en 1821, c’esl-ù-direcént dix années après l’é-, poque originelle de sa publication, fl a obtenu un second succès. Il est dédié à Sa Majesté le Bon Sens, le bon sens, l’inspiration constante de DîmieL Pendant un séjour qu’il fit én ÉcosS# 11 publia aussi la Calédonie, poème

dont le but politique était de réconcilier l’Ecosse et l’Angleterre, et de faciliter l’union des deux pays. A ce propos encore, il fut étrangement calomnié.

C’était Harley, homme clairvoyant, qui avait compris le mérite et l’utilité de de Foë; qui l’avait, sinon protégé, du moins encouragé; qui lui avait donné champ libre et l’avait tiré de prison. Le plus intrigant et le plus astucieux des ministres , mais un des plus habiles diplomates de son temps , Harley sut se maintenir en équilibre , en donnant pour double contre-poids au balancier de sa fortune les deux partis contraires. Une femme, lady Marlborough, le renversa; de Foë perdit son dernier et faible appui. 11 retourna en Écosse , où il s’était fait dés amis sincères , et où ses ouvrages contribuèrent singulièrement à la fusion des deux races, que le gouvernement voulait réunir. Son Histoire de l’Union est un excellent document, impartial et bien écrit Ces services gratuits n’empêchèrent pas de Foë d’être cité devant le grand-jury, et sur le point de subir une seconde condamnation : mais d’autres événements détournèrent l’attention générale. Sacheverell recommençait ses prédications fanatiques; Londres était livrée aux émeutes populaires , et la reine Anne fut une seconde fois épouvantée des suites que devait avoir sa folle prédilection pour les Tories. On laissa de Foë respirer.

Suivre de Foë dans cette carrière, examiner chacun de ses mouvements, chacune de ses attaques , touts les coups portés ou parés par lui dans cette longue lutte , serait Impossible.

Depuis le commencement du règne d’Anae jusqu’à celui de George, il

Ïmblia cent trente-trois ouvrages poi tiques , sans comprendre sa Revue.

Une histoire complète, détaillée, nonulement de cette époque , mais des œurs et des habitudes de la cour, serait nécessaire à l'intelligence de chacun de ces pamphlets , dignes de Milton, de Burke ou de Junius. Encore une fois, il n*y gagnait rien que d’être traité d’ignorant par Swift , de niais par Pope, d’espion par Oldmixon , de iibclliste par Prior, d’homme vendu par Toland, de boute feu par Leslie , et de passer en même temps pour un esclave des ministres et un démagogue , pour un esprit turbulent et un mercenaire, pour un fanatique et un

athée : c’était tout bonnement un honnête homme. Ces diverses accusations étaient difficiles à concilier; mais les partis n'y regardent pas de si près, et tandis que tous les journaux parlaient avec mépris de sa vénalité , de sa servilité, le gouvernement, influencé par les Tories, lui ouvrait une seconde fois les portes de Newgate, où il composa le dernier volume de sa Revue. hiles ne s’ouvrirent qu’à la voix de la reine, qui prit pitié du pauvre homme , et lui fit grâce; car les juges l’avaient condamné.

De Foë publia en 1718 un dernier Essai, dans lequel il résumait avec beaucoup de noblesse sa vie d’écrivain politique, et quitta pour toujours ce théâtre d’ingratitude, de mensonge, d’ambition et de fausseté.

11 avait cinquante-huit ans. Nul de ses contemporains n’avait étudié les hommes, les livres, les idées, les passions , les partis , avec plus de détail , d’attention scrupuleuse, de conscience et de netteté que lui. Sans doute il avait payé cher cette grande étude; comme Cervantes , il avait voyagé , souffert, gémi en prison, supporté l’injustice des puissants , l’aveugle colère des masses , et l’envie active de ses rivaux. Que de souvenirs dans cette tête si forte, après une vie si remplie ! 11 se rappela l’histoire d’Alexandre Selcraig, qu’il avait vu à Bristol, et fit 11 obinson CnvsoÉ.

Robinson Crusoé fut refusé par touts les libraires de Londres, et il n’aurait pas trouvé d’éditeur si un ami de Daniel n’eût intercédé pour que W.illiam Taylor voulût bien payer 10 livres sterling ce manuscrit méprisé. Dix louis Robinson ! dix louis ce livre qui a valu des millions à ses éditeurs, traducteurs et copistes ! Si chaque ouvrage renommé se présentait, suivi de toutes les imitations qu’il a fait naître, de toutes les pensées qu’il a éveillées, de toutes les intelligences qu’il a enflammées, de toutes les créations qu’il a inspirées, comme ces étoiles qui courent dans le ciel, suivies d’une longue traînée de flammes, quel cortège lumineux que celui de Robinson !

Le prototype de Crusoé, Alexandre Selcraig, qui changea son nom en celui de Selkirk, était né à Largo , dans le comté de Elfe, en 1676. Son père, cordonnier, le traitait avec une sévérité que l’irrégularité dç sa conduite justifiait. C’est la cogÿçimc, en

Écosse, d’admonester publiquement à l’église les Jeunes gens qui se conduisent mal. Un jour que le prône du ministre avait humilié le jeune Selcraig, il disparut, s’achemina vers un port de mer, et s’embarqua. Le même esprit d’indisdpline dont on s’était plaint pendant sa jeunesse l’empécha de faire son chemin dans la marine.

11 déserta , s’enrôla dans une troupe de boucaniers des mers des Indes, et revint en Écosse six ans après sa fuite. Le délit de Selcraig avait ét£ oublié et, comme nous l’avons dit, il avalQ changé de nom ; il fut bientôt las de Tivre sur terre , où son caractère intraitable lui faisait des ennemis de tout ce qui l’approchait , et il repartit avec Doppler pour les mers du Sud.

Le capraune Stralding, commandant du vaisseau à bord duquel se trouvait Selkirk, était obligé de le châtier fréquemment; le matelot réfractaire résolut d’échapper à toute discipline.

Pendant une relâche du navire à l’ile de Juan Fernandez, il se cacha dans les bois , laissa partir le vaisseau , et vécut seul dans son lie. 11 y passa quatre années et quatre mois. En 1709 , le capitaine Rogers le trouva dans cette lie , devenue son domaine et son royaume , le prit à son bord , et le ramena en Angleterre , où nonseulement Daniel de Foé,mais SLeele et la plupart des hommes remarquables de ce teibps s’empressèrent de l’interroger sur sa vie sauvage.

Tels furent les détails que Selcraig, ou Selkirk, communiqua au Gentilhomme-Dimanche lorsque touts deux se trouvaifenFs Bristol ; il était possesseur d’environ 800 livres sterling, résultant de plusieurs captures auxquelles il avait pris part. « Je puis «m’estimer riche, lui disait-il dans «son jargon sauvage, et je ne me sens «pas heureux; je ne serai jamais aussi «pleinement satisfait que je Pétais «quand je ne possédais pas un dealer.»

Les aventures de Selcraig avalent fourni à Steele un article du Tatlbr.

On avait publié déjà cinq narrations différentes de son séjour dans l’ile de Juan Fernandez, lorsque de Foë, couvant , pour ainsi dire , ces matériaux grossiers, et les échauffant de sa verve ^créatrice , en fit Robinson Crusoé, œuvre épique et populaire. Une Idée philosophique vit au fond du livre :

ce sont les immenses ressources de l’ftpmme jeté seul dans la création ; c’est le retour nécessaire de l’ante

vers la pensée religieuse quand elle se trouve en face de la nature , c’està-dire en face de Dieu. Quel sermon fut jamais aussi admiràblement moral que Robinson Chusoé ! Quel livre , en dramatisant les angoisses de la solitude, a mieux fait ressortir les nécessités de l’état social , a mieux prouvé la beauté et la grandeur de ces arts mécaniques que l’on méprise, et qui sont le plus éclatant témoignage du génie humain ! Beau et simple roman, £lein de bienveillance et de véritable Philanthropie , exempt à la fois d’invraisemblance , de puérilité , d’affectation sentimentale. On y voit les facultés de l’homme se développer naturellement dans une situation désespérée, sous les inspirations du bon sens; et ce qui ajoute au mérite immortel de l’œuvre, ce qui lacompletle, c’est son caractère d’inimitable vérité.

Jamais roman ne fut moins roman.

Tout parait vrai : incidents, conversations, personnages : rien n’est fardé, rien ne joue faux; c’est une illusion, un trompe-l’œil parfait. Où est la vanité de l’auteur ? Qu’est devenu le romancier? 11 nous force à la croyance aveugle, il nous enchaîne à la foi implicite. lin Livre de Loch n’est pas plus minutieux ; l’inventaire est exact ; rien n’y manque. Vous avez toutes les dates, toutes les redites; si un homme du peuple, dans son ignorance ou son embarras, s’est servi trois fois du même mot; s’il a exprimé la même pensée de trois manières , de Foë répète ces trois manières et ces trois mots; il faut bien que yous y croyiez; vous ne pouvez échîippcr à l’évidence qui vous presse. La phraséologie de Robinson est précisément celle d’un homme de la campagne qui ne ferait pas de fautes de grammaire.

Aussi cet ouvrage, que Jean- Jacques a loué avec tant d’enthousiasme, a-t-il été ta avec délices dans les écuries , sur le pont dès navires, dans les cuisines, dans les granges du fermier, sous la meule de foin embaumée, dans les plantations de l’Amérique , dans les déserts de Botany-Bay. Ln des colons qui ont défriché les bords de l’Ohio rend compte, de la manière la plus intéressante, du courage qu’il puisait dans le livre de 4e Foi*. « Sou- *vent, dit-il, après avoir été vingt «mois sans appercevoir figure hu- »maine; n’ayant pour pain que de «mauvaise orge bouillie; harcelé par

»les indiens et par les animaux des "bois; forcé de lutter pied à pied •contre une nature sauvage , je reu-

• trais, épuisé, et, à la lueur de ma «bougie de jonc trempée dans de la •graisse de castor, je parcourais ce •divin volume; ce fut, avec ma Bible, »ma consolation et mon soutien. Je "sentais que tout ce qu’avait fait "Crusoé. je pouvais le faire : la sim- "plicité ae son récit portait la convic- »tion dans ma pensée et le courage

• dans mon ame. Je m’endormais painsible, ayant à cOté de moi mon ebien, •que j’avais appelé Vendredi; et le •lendemain, dès quatre heures» après •avoir serré ce volume, plus précieux ■que l'or , je reprenais ma cognée , je »me remettais à l’ouvrage, et je bé- «nissais Dieu d’avoir donné à un •homme tant de puissance sur ses •semblables , tant de force consola- •trice!»

Quel auteur peut se parer d’une telle couronne ? et que sont tout s les succès d’académie et de théâtre auprès de ce merveilleux succès ? L’impression que le colon décrit si bien , nous l’avons touts ressentie dans notre enfance.

Lorsque de Foë eut publié ce Robinson qui lui valut dix louis , ses ennemis se réveillèrent. Les uns prétendirent que c’était le journal de Selkirk acheté par notre auteur, les autres que l’ouvrage était une fiction indigne de toute croyance. Les débris de cette race licencieuse qui avait fleuri en Angleterre sous le règne de Charles 11, les imitateurs des anciens Cavaliers , crièrent au puritanisme et au pédantisme; quelques-uns d’entoeeux accusèrent Robinson Cbcsoé de don-quichottisme. De Foë , qui toute sa vie avait été le second tome du chevalier de la Manche, accepta cette accusation et s’en réjouit. « Qu’ils apprennent, » dit-il dans ses Réflexions sérieuses , •que cette critique est pour moi le "plus grand des panégyriques!» Si les écrivains de profession s’élevaient contre l’auteur de Crusoé , le peuple vengeait bien l’auteur de l’ouvrage.

« 11 n’y a pas, dit Gildon, une pauvre •femme qui ne mette de côté quelques opennys dans l’espérance d’acheter au ■bout du mois l’admirable Robinson

• Crusoé!» Remarquez que ce Gildon était un satirique acharné, un homme qui vivait de ses attaques contre tous les talents , et non un admirateur de de Foë. Les Fspagnols ont fait un Ro-

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