‹ Robinson Crusoé, tome 2Chapitre 15 sur 29 · FÉROCE, ET LEUR VENGEANCE, CAR ELLE A ÉTÉ CRUELLE · texte numérisé non relu

FÉROCE, ET LEUR VENGEANCE, CAR ELLE A ÉTÉ CRUELLE

— Or, une nouvelle besogne me tomba alors sur les bras, car lorsque les marins qui me suivaient eurent jeté les yeux sur ce triste spectacle, ainsi que moi, j’eus autant de peine à les retenir que j’en avais eu avec les autres. Bien plus , mon neveu le capitaine se rangea de leur côté , et me dit . de façon à ce qu’ils l’entendissent, qu’ils redoutaient seulement que nos hommes ne fussent écrasés par le nombre ; mais quant aux habitants, qu’ils méritaient touts la mort, car touts avaient trempé dans le meurtre du pauvre matelot et devaient être traités comme des assassins. A ces mots , huit de mes hommes, avec le maître d’équipage et sa bande, s’enfuirent pour achever leur sanglant ouvrage. Et moi, puisqu'il

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était tout-à-fait hors de mon pouvoir de les retenir, je me retirai morne et pensif : je ne pouvais supporter la vue encore moins les cris et les gémissements des pauvres misérables qui tombaient entre leurs mains.

Personne ne me suivit, hors le subrécargue et deux hommes, et avec eux seuls je retournai vers nos embarcations. C’était une grande folie à moi, je l'avoue, de m’en aller ainsi; car il commençait à faire jour et l’alarme s’était répandue dans le pays. Environ trente ou quarante hommes armés de lances et d’arcs campaient à ce petit hameau de douze ou treize cabanes dont il a été question déjà; mais par bonheur, j’évitai cette place et je gagnai directement la côte. Quand j’arrivai au rivage il faisait grand jour : je pris immédiatement la pinace et je me rendis à bord, puis je la renvoyai pour secourir nos hommes le cas advenant.

Je remarquai, à peu près vers le temps où j’accostai le navire, que le feu était presque éteint et le bruit appaisé ; mais environ une demi-heure après que j’étais à bord j’entendis une salve de mousqueterie et je vis une grande fumée. C’était, comme je l’appris plus tard, nos hommes qui, chemin faisant, assaillaient les quarante Indiens postés au petit hameau. Ils en tuèrent seize ou dix-sept et brûlèrent toutes les maisons, mais ils ne touchèrent point aux femmes ni aux enfants.

Au moment où la pinace regagnait le rivage nos aventuturiers commencèrent à reparaître : ils arrivaient petit à petit, non plus en deux corps et en ordre comme ils étaient partis , mais pêle-mêle, mais à la débandade, de telle façon qu’une poignée d’hommes résolus auraient pu leur couper à touts la retraite.

Mais ils avaient jeté l’épouvante dans tout le pays. Les naturels étaient si consternés , si atterrés qu’une centaine

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d’entre eux, je crois, auraient fui seulement à l’aspect de cinq des nôtres. Dans toute cette terrible action il n y eut pas un homme qui fît une belle défense. Surpris tout à la fois par l’incendie et l’attaque soudaine de nos gens au milieu de l’obscurité, ils étaient si éperdus qu’ils ne savaient que devenir. S’ils fuyaient d’un côté ils rencontraient un parti, s’ils reculaient un autre, partout la mort. Quant à nos marins , pas un n’attrapa la moindre blessure, hors un homme qui se foula le pied et un autre qui eut une main assez grièvement brûlée.

J’étais fort irrité contre mon neveu le capitaine , et au fait intérieurement, contre touts les hommes du bord, mais surtout contre lui , non-seulement parce qu’il avait forfait à son devoir, comme commandant du navire , responsable du voyage, mais encore parce qu’il avait plutôt attisé qu’amorti la rage de son équipage dans cette sanguinaire et cruelle entreprise. Mou neveu me répondit très-respectueusement, etme dit qu’à la vue du cadavre du pauvre matelot, massacré d’une façon si féroce et si barbare, il n’avait pas été maître de lui-même et n’avait pu maîtriser sa colère. 11 avoua qu’il n’aurait pas dû agir ainsi comme capitaine du navire, mais comme il était homme, que la nature l’avait remué et qu’il n’avait pu prévaloir sur elle. Quant aux autres ils ne m’étaient soumis aucunement, et ils ne le savaient que trop : aussi firent-ils peu de compte de mon blâme.

Le lendemain nous mîmes à la voile, nous n’apprîmes donc rien de plus. Nos hommes n 'étaient pas d’accord sur le nombre des gens qu’ils avaient tués : les uns disaient une chose , les autres une autre ; mais selon le plus admissible de touts leurs récits, ils avaient bien expédié environ cent cinquante personnes. hommes, femmes et enfants, et n’avaient pas laissé tonc habitation debout dans le village.

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Quant au pauvre Thomas Jeffrys, comme il était bien mort, car on lui avait coupé la gorge si profondément que sa tète était presque décollée, ce neût pas été la peine de l’emporter. 11$ le laissèrent donc où ils l’avaient trouvé, seulement ils le descendirent de l’arbre où il était pendu, par . un bras.

Quelque juste que semblât cette action à nos marins, je n’en demeurai pas moins là-dessus en opposition ouverte avec eux, et toujours depuis je leur disais que Dieu maudirait notre voyage ; car je ne voyais dans le sang qu’ils avaient fait couler durant cette nuit qu’uu meurtre qui pesait sur eux. Il est vrai que les Indiens avaient tué Tno* mas Jeffrys ; mais Thomas Jeffrys avait été l’agresseur, il avait rompu la trêve, et il avait violé ou débauché une de leurs jeunes filles qui était venue à notre camp innocemment et sur la foi des traités.

A bord, le maître d’équipage défendit sa cause par la suite. 11 disait qu’à la vérité uous semblions avoir rompu la trêve, mais qu’il n’en était rien; que la guerre avait été allumée la nuit auparavant par les naturels eux-mêmes, qui avaient tiré sur nous et avaient tué un de nos marins sana aucune provocation ; que puisque nous avions été en droit de les combattre , nous avions bien pu aussi être en droit: de nous faire justice d’une façon extraordinaire ; que ce n’était pas une raison parce que le pauvre Tom avait pris quelques libertés avec une jeune Malgache, pour l’assassiner et d’une manière si atroce ; enfin, qu’ils n’avaient rien fait que de juste , et qui, selon les lois de Dieu, ne fût à faire aux meurtriers.

On va penser sans doute qu’après cet évènement nous nous donnâmes de garde de nous aventurer à terre parmi les payons et les barbares; mais point du tout , les hommes

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ne deviennent sages qu'à leurs propres dépens , et toujours l'expérience semble leur être d'autaut plus profitable qu elle est plus chèrement achetée.

Nous étions alors destinés pour le golfe Persique et de là pour la côte de Coromandel , en touchant seulement à Surate ; mais le principal dessein de notre subrécargue l’appelait dans la baie du Bengale , d'où , s'il manquait l’affaire pour laquelle il avait mission, il devait aller à la Chine, et revenir à la côte en s'en retournant.

Le premier désastre qui fondit sur nous ce fut dans le golfe Persique , où s'étant aventurés à terre sur la côte Arabique du golfe, cinq de nos hommes furent environnés par les Arabes et touts tués ou emmenés en esclavage : le reste des matelots montant l'embarcation n’avait pas été à même de les délivrer et n'avait eu que le temps de regagner la chaloupe.

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e plantai alors au nez de nos gens la juste rétribution du Ciel en ce cas ; mais le maître d équipage me répondit avec chaleur que j’allais trop loin dans mes censures que je ne saurais appuyer d’aucun passage des Écritu-

res , et il s’en référa au chapitre xm de saint Luc, verset 4 ?

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où noire Sauveur donne à entendre que ceux sur lesquels la Tour de SttoÉ tomba, n'étaient pas plus coupables que les autres Galuéens. Mais ce qui me réduisit tout de bon au silence en cette occasion', c’est que pas un des cinq hommes que nous venions de perdre n’était du nombre de ceux descendus à terre lors du massacre de Madagascar , — ainsi toujours Fappelais-je, quoique l’équipage ne pût supporter qu’impatiemment ce mot de massacre. Cette dernière circonstance, comme je l'ai dit, me ferma réellement la bouche pour le moment.

Mes sempiternels sermons à ce sujet eurent des conséquences pires que je ne m’y attendais , et le maître d’équipage qui avait été le chef de l’entreprise, un beau jour vint à moi hardiment et me dit qu’il trouvait que je remettais bien souvent cette affaire sur le tapis, que je faisais d’injustes réflexions là dessus et qu’à cet égard j’en avais fort mal usé avec l’équipage et avec lui-même en particulier; que, comme je n’étais qu’un passager, que je n’avais ni commandement clans le navire , ni intérêt dans le voyage , ils n’étaient pas obligés de supporter tout cela ; qu’après tout qui leur disait que je n’avais pas quelque mauvais dessein en tête , et ne leur susciterais pas un procès quaud ils seraient de retour en Angleterre ; enfin, que si je ne me déterminais pas à en finir et à ne plus me mêler de lui et de ses affaires, il quitterait le navire, car il ne croyait pas qu’il fût sain de voyager avec moi.

Je l’écoutai assez patiemment jusqu’au bout, puis je lui répliquai qu’il était parfaitement vrai que tout du long je m’étais opposé au massacre de Madagascar, car je ne démordais pas de l’appeler ainsi , et qu’en toute occasion j’en avait parlé fort à mon aise , sans l’avoir en vue lui plus que les autres ; qu’à la vérité je n'avais poiut de commandement

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dans le navire et n y exerçais aucune autorité , mais que je prenais la liberté d’exprimer mon opinion sur des choses, qui visiblement nous concernaient touls. — « Quant à moa intérêt dans le voyage, ajoutai-je, vous n’y entendez goutte : je suis propriétaire pour une grosse part dans ce navire , et en cette qualité je me crois quelque droit de parler, même plus que je ne l’ai encore fait , sans avoir de compte à rendre ni à vous ni à personne autre. » Je commençais à m’échauffer : il ne me répondit que peu de chose cette fois , et je crus l’affaire terminée. Nous étions alors en rade au Bengale, et désireux de voir le pays, je me rendis à terre, dans la chaloupe, avec le subrécargue, pour me récréer. Vers le soir, je me préparais à retourner à bord, quand un des matelots s’approcha de moi et me dit qu’il voulait m’épargner la peine 1 de regagner la chaloupe, car ils avaient ordre de ne point me ramener à bord. On devine quelle fut ma surprise à cet insolent message. Je demandai au matelot qui l’avait chargé de cette mission près de moi. 11 me répondit que c’était le patron de la chaloupe ; je n’en dis pas davantage à ce garçon , mais je lui ordonnai d’aller faire savoir à qui de droit qu’il avait rempli son message, et que je n’y avait fait aucune réponse.

J’allai immédiatement retrouver le subrécargue, et je lui contai l’histoire, ajoutant qu’à l’heure même je pressentais qu’une mutinerie devait éclater à bord. Je le sup-

f Ici, dans la traduction contemporaine, indigne du beau nom de madame Tastu, se trouve entre mille autres, cette phrase barbare : — a lorsqu'un det mate/oit vint à moi , et médit qu*ii voûtait m’éviter la peine....

Pardon, on m’évite pas une peine à quelqu’un. On épargne une peine, c’est un mauvais lieu et une mauvaise traduction qu’on évite. Je l’ai déjà dit, U serait bon dans uu livre destiné à l'éducation de la jeunesse d’éviter de pateilles incongruité-.

pliai donc de s’y rendre sur-le-champ dans un canot indien pour donner l’éveil au capitaine ; mais j’aurais pu me dispenser de cette communication , car avant même que je lui eusse parlé à terre , le coup était frappé à bord. Le maître d’équipage, le canonnier et le charpentier, et en un mot touts les officiers inférieurs, aussitôt que je fus descendu dans la chaloupe , se réunirent vers le gaillard d’arrière et demandèrent à parler au capitaine. Là , le maître d’équipage faisant une longue harangue, — car le camarade s’exprimait fort bien, — et répétant tout ce qu’il m’avait dit, lui déclara en peu de mots que, puisque je m’en étais allé paisiblement à terre , il leur fâcherait d’user de violence envers moi, ce que, autrement, si je ne me fusse retiré de moimême , ils auraient fait pour m’obliger à m’éloigner. — • « Capitaine, poursuivit-il, nous croyons donc devoir vous dire que, comme nous nous sommes embarqués pour servir sous vos ordres, notre désir est de les accomplir avec fidélité; mais que si cet homme ne veut pas quitter le navire , ni vous , capitaine , le contraindre à le quitter, nous abandonnerons touts le bâtiment ; nous vous laisserons en route. » — Au mot touts , il se tourna vers le grand mât , ce qui était, à ce qu’il paraît, le signal convenu entre eux, et là-dessus touts les matelots qui se trouvaient là réunis se mirent à crier : — « Oui, touts! touts! »

Mon neveu le capitaine était un homme de cœur et d'une grande présence d’esprit. Quoique surpris assurément à cette incartade, il leur répondit cependant avec calme qu’il examinerait la question , mais qu’il ne pouvait rien décider là-dessus avant de m’en avoir parlé. Pour leur montrer la déraison et l’injustice de la chose , il leur poussa quelques arguments; mais ce fut peine vaine. Ils jurèrent devant lui , en se secouant la main à la ronde , qu’ils s’en iraient touts

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à terre , à moins qu'il ne promît de ne point souffrir que je revinsse à bord du navire.

La clause était dure pour mon neveu , qui sentait toute l'obligation qu’il m’avait , et ne savait comment je prendrais cela. Aussi commença-t-il à leur parler cavalièrement. Il leur dit que j'étais un des plus considérables intéressés dans ce navire, et qu’en bonne justice il ne pouvait me mettre à la porte de ma propre maison ; que ce serait me traiter à peu près à la manière du fameux pirate Kid , qui fomenta une révolte à bord , déposa le capitaine dans une île inhabitée et fit la course avec le navire ; qu’ils étaient libres de s’embarquer sur le vaisseau qu’ils voudraient , mais que si jamais ils reparaissaient en Angleterre, il leur en coûterait cher ; que le bâtiment était mien , qu’il ne pouvait m’en chasser, et qu’il aimerait mieux perdre le navire et l’expédition aussi, que de me désobliger à ce point; donc, qu’ils pouvaient agir comme bon leur semblait. Toutefois, il voulut aller à terre pour s’entretenir avec moi , et invita le maître d’équipage à le suivre , espérant qu’ils pourraient accommoder l’affaire.

Ils s’opposèrent touts à cette démarche , disant qu’ils ne voulaient plus avoir aucune espèce de rapport avec moi , ni sur terre ni sur mer, et que si je remettais le pied à bord , ils s’en iraient. — « Eh bien ! dit le capitaine , si vous êtes touts de cet avis, laissez-moi aller à terre pour causer avec lui. » — 11 vint donc me trouver avec celte nouvelle, un peu après le message qui m’avait été apporté de la part du patron de la chaloupe, du Cockswain.

Je fus charmé de revoir mon neveu, je dois l’avouer, dans l’appréhension où j’étais qu’ils ne se fussent saisi de lui pour mettre à la voile , et faire la course avec le navire. Alors j’aurais été jeté dans une contrée lointaine dénué et

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sans ressource , et je me serais trouvé dans une condition pire que lorsque j’étais tout seul dans mon île.

Mais heureusement ils n'allèrent pas jusque là , à ma grande satisfaction ; et quand mon neveu me raconta ce qu'ils lui avaient dit, comment ils avaient juré, en se serrant la main, d'abandonner touts le bâtiment s'il souffrait que je rentrasse à bord , je le priai de ne point se tourmenter de cela , car je désirais rester à terre. Seulement je lui demandai de vouloir bien m'envoyer touts mes effets et de me laisser une somme compétente , pour que je fusse à môme de regagner l’Angleterre aussi bien que possible.

Ce fut un rude coup pour mon neveu, mais il n’y avait pas moyen de parer à cela, il fallait se résigner. Il revint donc à bord du navire et annonça à ses hommes que son oncle cédait à leur importunité, et envoyait chercher ses bagages. Ainsi tout fut terminé en quelques heures : les mutins retournèrent à leur devoir, et moi je commençai à songer à ce que j'allais devenir.

J’étais seul dans la contrée la plus reculée du monde : je puis bien l’appeler ainsi , car je me trouvais d’environ trois mille lieues par mer plus loin de l’Angleterre que je ne l’avais été dans mon île. Seulement , à dire vrai , il m'était possible de traverser par terre le pays du Grand-Mogol jusqu’à Surate, d’aller de là à Bassorapar mer, en remontant le golfe Persique, de prendre le chemin des caravanes à travers les déserts de l’Arabie jusqu’à Alep et Scanderoun, puis de là, par mer, de gagner l’Italie, puis enfin de traverser la France; additionné tout ensemble, ceci équivaudrait au moins au diamètre entier du globe , et mesuré , je suppose que cela présenterait bien davantage.

Un autre moyen s’offrait encore à moi : c’était celui d’at- *

tendre les bâtiments anglais qui se rendent au Bengale, vc-

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nant d’Achem dans I’îIg de Sumatra, et de prendre passage à bord de l’un d’eux pour l’Angleterre ; mais comme je n’élai* point venu là sous le bon plaisir de la Compagnie anglaise des Indes-Orientales, il devait m’être difficile d’en sortir sans sa permission , à moins d’une grande faveur des capitaines de navire ou des facteurs de la Compagnie , et aux uns et aux autres j’étais absolument étranger.

Là, j’eus le singulier plaisir, parlant par antiphrase , de voir le bâtiment mettre à la voile sans moi : traitement que sans, doute jamais homme dans ma position n’avait subi, si ce n’est de la part de pirates faisant la course et déposant à terre ceux qui ne tremperaient point dans leur infamie. Ceci sous touts les rapports n’y ressemblait pas mal. Toutefois mon neveu m’avait laissé deux serviteurs, ou plutôt un compagnon et un serviteur : le premier était le secrétaire du commis aux vivres , qui s’était engagé à me suivre , et le second était son propre domestique. Je pris un bon logement dans la maison d’une dame anglaise, où logeaient plusieurs négociants, quelques Français, deux Italiens, ou plutôt deux Juifs, et un Anglais. J’y étais assez bien traité ; et, pour qu’il ne fût pas dit que je courais à tout inconsidérément , je demeurai là plus de neuf mois à réfléchir sur le parti que je devais prendre et sur la conduite que je devais tenir. J’avais avec moi des marchandises anglaises de valeur et une somme considérable en argent : mon neveu m’avait remis mille pièces de huit et une lettre de crédit supplémentaire en cas que j’en eusse besoin , afin que je ne pusse être gêné quoi qu’il advînt.

Je trouvai un débit prompt et avantageux de mes marchandises ; et comme je me l’étais primitivement proposé , j’achetai de fort beaux diamants , ce qui me convenait le mieux dans ma situation, parce que je pouvais toujours porter tout mon bien avec moi.

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Après un long séjour en ce lieu, et bon nombre de projets formés pour mon retour en Angleterre, sans qu aucun répondît à mon désir, le négociant Anglais qui logeait avec moi, et avec lequel j avais contracté une liaison intime, vint me trouver un matin : — « Compatriote, me dit-il, j’ai un projet à vous communiquer ; comme il s’accorde avec mes idées, je crois qu’il doit cadrer avec les vôtres également, quand vous y aurez bien réfléchi.

« Ici nous sommes placés, ajoula-t-il , vous par accident, moi par mon choix , dans une partie du monde fort éloignée de notre patrie ; mais c’est une contrée où nous pouvons, nous qui entendons le commerce et les affaires, gagner beaucoup d’argent. Si vous voulez joindre mille livres sterling aux mille livres sterling que je possède, nous louerons ici un bâtiment , le premier qui pourra nous convenir. Vous serez le capitaine, moi je serai le négociant, et nous ferons un voyage de commerce à la Chine. Pourquoi demeurerionsnous tranquilles? Le monde entier est en mouvement, roulant et circulant sans cesse ; toutes les créatures de Dieu, les corps celestes et terrestres sont occupés et diligents : pour quoi serions-nous oisifs? 11 n’y a point dans l’univers de fainéants si ce n’est parmi les hommes : pourquoi grossirionsnous le nombre des fainéants ?

Proposition du Négociant Anglais.

e goûtai fort cette proposition , surtout parce quelle semblait faite avec beaucoup de bon vouloir et d'une manière amicale. Je ne dirai pas que ma situation isolée et détachée me rendait plus que tout autre situation propre à embrasser une entreprise commerciale : le négoce n'était pas mon r. u. '.vi

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élément ; mais je puis bien dire avec vérité que si le commerce n’était pas mon élément, une vie errante l’était; et jamais proposition d’aller visiter quelque coin du monde que je n’avais point encore vu ne pouvait m’arriver mal à propos.

11 se passa toutefois quelque temps avant que nous eussions pu nous procurer un navire à notre gré ; et quand nous eûmes un navire , il ne fut pas aisé de trouver des marins anglais, c’est-à-dire autant qu’il en fallait pour gouverner le voyage et diriger les matelots que nous prendrions sur les lieux. A la fin cependant nous trouvâmes un lieutenant „ un maître d’équipage et un canonnier anglais, un charpentier hollandais , et trois Portugais , matelots du gaillard d’avant ; avec ce monde et des marins indiens tels quels nous pensâmes que nous pourrions passer outre.

11 y a tant de voyageurs qui ont écrit l’histoire de leurs voyages et de leurs expéditions dans ces parages, qu’il serait pour tout le monde assez insipide de donner une longue relation des lieux où nous allâmes et des peuples qui les habitent. Je laisse cette besogne à d’autres , et je renvoie le lecteur aux journaux des voyageurs anglais, dont beaucoup sont déjà publiés et beaucoup plus encore sont promis chaque jour. C’est assez pour moi de vous dire que nous nous rendîmes d’abord à Achem, dans l’île de Sumatra, puis de là à Siam, où nous échangeâmes quelques-unes de nos marchandises contre de l’opium et de l’arack; le premier est un article d’un grand prix chez les Chinois, et dont ils avaient faute à cette époque. En un mot nous allâmes jusqu’à Sung-Kiang ; nous fîmes un très-grand voyage ; nous demeurâmes huit mois dehors, et nous retournâmes au Bengale. Pour ma part, je fus grandement satisfait de mon entreprise. — J’ai remarqué qu’en Angleterre souvent on s’étonne de ce que les officiers que la Compagnie envoie aux Indes

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et tes négociants qui généralement s y établissent , amassent de si grands biens et quelquefois reviennent riches à soixante, soixante-dix, cent mille livres sterling.

Mais ce n’est pas merveilleux, ou du moins cela s’explique , quand on considère le nombre innombrable de ports et de comptoirs où le commerce est libre, et surtout quand on songe que, danstouts ces lieux, ces ports fréquentés par les nc.vires anglais il se fait constamment des demandes si considérables de louts les produits étrangers, que les marchandises qu’on y porte y sont toujours d’une aussi bonne défaite que celles qu’on en exporte.

Bref, nous fîmes un fort bon voyage, et je gagnai tant d’argent dans cette première expédition, et j’acquis de telles notions sur la manière d’en gagner davantage , que si j’eusse été de vingt ans plus jeune , j’aurais été tenté de me fixer en ce pays , et n’aurais pas cherché fortune plus loin. Mais qu’était tout ceci pour un homme qui avait passé la soixantaine, pour un homme bien assez riche, venu dans ces climats lointains plutôt pour obéir à un désir impatient de voir le monde qu’au désir cupide d’y faire grand gain? Et c’est vraiment à bon droit, je pense, que j’appelle ce désir impatient ; car c’en était là : quand j’étais chez moi j’étais impatient de courir , et quand j’étais à l’étranger j’étais impatient de revenir chez moi. Je le répète, que m’importait ce gain ? Déjà bien assez riche, je n’avais nul désir importun d’accroître mes richesses ; et c’est pourquoi les profits de ce voyage me furent choses trop inférieures pour me pousser à de nouvelles entreprises. Il me semblait que dans cette expédition je n’avais fait aucun lucre , parce que j’étais revenu au lieu d’où j’étais parti, à la maison , en quelque sorte; d’autant que mon œil, comme l’œil dont parle Salomon , n’était jamais rassasié , et que je me sentais de plus

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en plus désireux de courir et de voir. J'étais venu dans une partie du monde que je n’avais jamais visitée , celle dont plus particulièrement j’avais beaucoup entendu parler, et j’étais résolu à la parcourir autant que possible : après quoi , pensais-je, je pourrais dire que j’avais vu tout ce qui au monde est digne d’être vu.

Mais mon compagnon de voyage et moi nous avions une idée différente. Je ne dis pas cela pour insister sur la mienne, car je reconnais que la sienne était la plus juste et la plus conforme au but d’un négociant, dont toute la sagesse, lorsqu’il est au dehors en opération commerciale, se résume en cela , que pour lui la chose la meilleure est celle qui peut lui faire gagner le plus d’argent. Mon nouvel ami s’en tenait au positif, et se serait contenté d’aller, comme un cheval de roulier, toujours à la même auberge, au départ et au retour , pourvu , selon sa propre expression , qu’il y pût trouver son compte. Mon idée , au contraire , tout vieux que j’étais, ressemblait fort à celle d’un écolier fantasque et buissonnier qui ne se soucie point de voir une chose deux fois.

Or ce n’était pas tout. J’avais une sorte d’impatience de me rapprocher de chez moi , et cependant pas la moindre résolution arrêtée sur la route à prendre. Durant cette indétermination , mon ami , qui était toujours à la recherche des affaires, me proposa un autre voyage aux îles des Epices pour rapporter une cargaison de clous de girofle de Manille ou des environs , lieux où vraiment les Hollandais font tout le commerce, bien qu’ils appartiennent en partie aux Espagnols. Toutefois nous ne poussâmes pas si loin , nous nous en tînmes seulement à quelques autres places où ils n’ont pas un pouvoir absolu comme ils l’ont à Batavia, Ceylan ci cætera . Nous n’avions pas étélongs à nous

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préparer pour cette expédition : la difficulté principale avait été de m y engager. Cependant à la fin rien autre ne s’étant offert et trouvant qu’après tout rouler et trafiquer avec un profit si grand, et je puis bien dire certain , était chose plus agréable en soi et plus conforme à mon humeur que de rester inactif , ce qui pour moi était une mort , je m’étais déterminé à ce voyage. Nous le fîmes avec un grand succès, et, touchant à Bornéo et à plusieurs autres îles dont je ne puis me remémorer le nom, nous revînmes au bout de cinq mois environ. Nous vendîmes nos épices, qui consistaient principalement en clous de girofle et en noix muscades, à des négociants persans, qui les expédièrent pour le Golfe; nous gagnâmes cinq pour un, nous eûmes réellement un bénéfice énorme.

Mon ami, quand nous réglâmes ce compte, me regarda en souriant : — « Eh bien maintenant , me dit-il , insultant aimablement à ma nonchalance, ceci ne vaut-il pas mieux que de trôler çà et là comme un homme désœuvré, et de perdre notre temps à nous ébahir de la sottise et de l’ignorance des payens?» — « Vraiment, mon ami , répondis-je, je le crois et commence à me convertir aux principes du négoce ; mais souffrez que je vous le dise en passant, vous ne savez ce dont je suis capable; car si une bonne fois je surmonte mon indolence, et m’embarque résolûment, tout vieux que je suis, je vous harasserai de côté et d’autre par le monde jusqu’à ce que vous n’en puissiez plus ; car je prendrai si chaudement l’affaire , que je ne vous laisserai point de répit

Or pour couper court à mes spéculations , peu de temps après ceci arriva un bâtiment hollandais venant de Batavia ; ce n’était pas un navire marchand européen , mais un caboteur, du port d’environ deux cents tonneaux. L’équi-

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page, prétendait-on, avait été si malade, que le capitaine, n’ayant pas assez de monde pour tenir la mer , s était vu forcé de relâcher au Bengale ; et comme s’il eût assez gagné d’argent, ou qu’il souhaitât pour d’autres raisons d’aller en Europe, il fit annoncer publiquement qu’il désirait vendre son vaisseau. Cet avis me vint aux oreilles avant que mon nouveau partner n’en eût ouï parler , et il me prit grandement envie de faire celte acquisition. J’allai donc le trouver et je lui en touchai quelques mots. 11 réfléchit un moment, car il n était pas homme à s’empresser; puis, après cette pause , il répondit : — « Il est un peu trop gros ; mais cependant ayons-le. » — En conséquence, tombant d’accord avec le capitaine, nous achetâmes ce navire, le payâmes et en prîmes possession. Ceci fait, nous résolûmes d’embaucher les gens de l’équipage pour les joindre aux hommes que nous avions déjà et poursuivre notre affaire. Mais tout-à-coup ,ayant reçu non leurs gages , mais leurs parts de l’argent, comme nous l’apprîmes plus tard, il ne fut plus possible d’en retrouver un seul. Nous nous enquîmes d’eux partout , et à la fin nous apprîmes qu’ils étaient partis touts ensemble par terre pour Agra , la grande cité , résidence du Mogol , à dessein de se rendre de là à Surate, puis de gagner par mer le golfe Persique.

Rien depuis long-temps ne m’avait autant chagriné que d’avoir manqué l’occasion de partir avec eux. Un tel pèlerinage, m’imaginais-je, eût été pour moi en pareille compagnie , tout à la fois agréable et sûr, et aurait complètement cadré avec mon grand projet : j’aurais vu le monde et en même temps je me serais rapproché de ma patrie. Mais je fus beaucoup moins inconsolable peu de jours après quand je vins à savoir quelle sorte de compagnons c’étaient, car, en peu de mots, voici leur histoire. L’homme qu’ils ap-

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pelaiênt capitaine n'était que le canonnier et non le commandant. Dans le cours dun voyage commercial ils avaient été attaqués sur le rivage par quelques Malais, qui tuèrent le capitaine et trois de ses hommes. Après cette perte nos drôles, au nombre de onze, avaient résolu de s'enfuir avec le bâtiment, ce qu'ils avaient fait, et l'avaient amené dans le golfe du Bengale , abandonnant à terre le lieutenant et cinq matelots, dont nous aurons des nouvelles plus loin.

N’importe par quelle voie ce navire leur était tombé entre les mains, nous l'avions acquis honnêtement, pensionsnous, quoique, je l'avoue, nous n'eussions pas examiné la chose aussi exactement que nous le devions ; car nous n’avions fait aucune question aux matelots, qui, si nous les avions sondés , se seraient assurément coupés dans leur ré** cits, se seraient démentis réciproquement, peut-être contredits eux-mêmes : et d'une manière ou d'une autre nous, auraient donné lieu de les suspecter. L'homme nous avait montré un contrat de vente du navire à un certain Emmanuel Clostershoven ou quelque nom semblable, forgé comme tout le reste je suppose , qui soi-disant était le sien, ce que nous n'avions pu mettre en doute ; et, un peu trop inconsidérément ou du moins n'ayant aucun soupçon de la chose, nous, avions conclu le marché.

Quoi qu'il én fût , après cet achat nous enrôlâmes des marins anglais et hollandais, et nous nous déterminâmes à faire un second voyage dans le Sud-Est pour aller chercher des clous de girofle et autres épices aux îles Philippines et aux Moluques. Bref, pour ne pas remplir de bagatelles cette partie de mon histoire , quand la suite en est si remarquable, je passai en tout six ans dans ces contrées, allant et revenant et trafiquant de port en port avec beaucoup de succès. La dernière année j'entrepris avec mon

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partner, sur le vaisseau ci-dessus mentionné, nn voyage en Chine , convenus que nous étions d'aller d'abord à Siam pour y acheter du riz.

Dans cette expédition, contrariés par les vents, nous fûmes obligés de louvoyer long-temps çà et là dans le détroit de Malacca et parmi les îles, et comme nous sortions de ces mers difficiles nous nous apperçûmes que le navire avait fait une voie d'eau: malgré toute notre habileté nous ne pouvions découvrir où elle était. Cette avarie nous força de chercher quelque port, et mon partner, qui connaissait le pays mieux que moi, conseilla au capitaine d'entrer dans la rivière de Camboge , car j'avais fait capitaine le lieutenant anglais , un M. Thompson, nevoulant point me charger du commandement du navire. Cette rivière coule au nord de la grande baie ou golfe qui remonte jusqu’à Siam.

Rencontre du Canonnier.

, andis que nous étions mouillés là, allant souvent à terre me récréer, un jour vint à moi

un Anglais, second canonnier, si je ne me W troni|)e, à bord d'un navire de la compagnie des Indes Orientales, à l’ancre plus haut dans ta même rivière près de la ville de Camboge ou à Camboge

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même. Qui lavait amené en ce lieu ? Je ne sais ; mais il vint à moi, et, m’adressant la parole en anglais : — « Sir, dit-il, vous m’êtes étranger et je vous le suis également ; cependant j’ai à vous dire quelque chose qui vous touche de très-près. »

Je le regardai long-temps fixement, et je crus d’abord le reconnaître; mais je me trompais. — « Si cela me touche de très-près, lui dis-je, et ne vous touche point vous-même, qui vous porte à me le communiquer? -* — « Ce qui m’y porte c’est le danger imminent où vous êtes , et dont je vois que vous n’avez aucune connaissance. » — « Tout le danger où je suis, que je sache, c’est que mon navire a fait une voie d’eau que je ne puis trouver ; mais je me propose de le mettre à terre demain pour tâcher de la découvrir. • — « Mais, Sir, répliqua-t-il, qu’il ait fait ou non une voie, que vous l’ayez trouvée ou non , vous ne serez pas si fou que de le mettre à terre demain quand vous aurez entendu ce que j’ai à vous dire. Savez-vous , Sir , que la ville de Camboge n’est guère qu’à quinze lieues plus haut sur cette rivière et qu’environ à cinq lieues de ce côté il y a deux gros bâtiments anglais et trois hollandais ?» — « Eh bien ! qu est-ce que cela me fait, à moi ? repartis-je. » — « Quoi ! Sir, reprit-il , appartient-il à un homme qui cherche certaine aventure comme vous faites d’entrer dans un port sans examiner auparavant quels vaisseaux s’y trouvent , et s’il est de force à se mesurer avec eux? Je ne suppose pas que vous pensiez la partie égale. » — Ce discours m’avait fort amusé, mais pas effrayé le moins du monde, car je ne savais ce qu’il signifiait. Et me tournant brusquement vers notre inconnu, je lui dis : — « Sir, je vous prie, expliquez-vous ; je n’imagine pas quelle raison je puis avoir de redouter les navires de la Compagnie, ou des bâtiments

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