‹ Robinson Crusoé, tome 2Chapitre 17 sur 29 · II · texte numérisé non relu

II

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de repécher quelques-uns d.e nos ennemis s’il élût possible, eide les amener de suite à bord, parce que les autre# chaloupes commençaient à s’approcher. Nos gens de la pinace obéirent et recueillirent trois pauvres diables, dont l’un était sur le point de se noyer j nous eûmes bien de 1a peine à le faire revenir à lui. Aussitôt qu ils furent rentrés à bord, nous mimes toutes voiles dehors pour courir au large, et quand les trois autres chaloupes eurent rejoint les deux premières, nous vîmes qu’elles avaient levé la chasse.

Ainsi délivré d'un danger qui, bien que j’en ignorasse la cause, me semblait beaucoup plus grand que je ne l’avais appréhendé, je fis changer de route pour ne poiut donner à connaître où nous allions. Nous mîmes donc le cap à l’Est, entièrement hors de la ligne suivie par les uavires européens chargés pour la Chine ou même tout autre lieu en relation commerciale avec les nations de l’Europe.

Quand nous fûmes au large nous consultâmes avec les deux marins, et nous leur demandâmes d’abord ce q ne tout cela pouvait signifier. Le Hollandais nous mit tout d un coup dans le secret, en nous déclarant que le drille qui nous avait vendu le navire, comme on sait, n’était rien moins qu’un voleur qui s'était enfui avec. Alors il nous raconta comment le capitaine, dont il nous dit le nom que je ne puis me remémorer aujourd hui, avait été traîtreusement massacré par les naturels sur la côte de Malacca, avec trois de ses hommes, et comment lui, ce Hollandais, et quatre autres s’étaient réfugiés dans les bois, où ils avaient erré bien long-temps, et d où lui seul enfin s était échappé d’une façon miraculeuse en atteignant à la nage un navire hollandais, qui, navigant près de la côte en revenant de Chine* avait envoyé sa chaloupe à terre pour

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fiûre aiguade. Cet infortuné n’ avait pas osé descendre sur le rivage où était l’embarcation ; mais, dans la nuit, ayant gagné l’eau un peu au delà, après avoir nagé fort longtemps, à la fin il avait été recueilli par la chaloupe du navire.

Il nous dit ensuite qu'il était allé à Batavia, où ayant abandonné les autres dans leur voyage, deux marins appartenant à ce navire étaient arrivés; il nous conta que le drôle qui s’était enfui avec le bâtiment l’avait vendu au Bengale à un ramassis de pirates qui, partis en course, avaient déjà pris un navife anglais et deux hollandais l^èsricbement chargés. ^ ~ - — •

Celte dernière allégation nous concernait directement ; et quoiqu’il fût patent qu’elle était fausse, cependant, comme mon partner le disait très-bien, si nous étions tombés entre leurs mains, ces gens avaient contre nous uue prévention telle, que c’eût été en vain que nous nous serions défendus, ou que de leur pari nous aurions espéré quartier. Nos accusateurs auraient été nos juges : nous n aurions rien eu à en attendre que ce que la rage peut dicter et que peut executer une colère aveugles Aussi l’opinion de mon partner fut-elle de retourner en droiture au Bengale, d’où nous venions, sans relâcher à aucun port, parce que là nous pourrions nous justifier, nous pourrions prouver où uous nous trouvions quand le navire était arrivé, à qui nous l’avions acheté, et surtout, s’il advenait que nous fussions dans la nécessité de porter l’affaire devant nos juges naturels, parce que nous pourrions être sûrs d’obtenir quelque justice et de ne pas être pendus d'abord et jugés après.

Je fus quelque temps de I avis de mon partner ; mais après y avoir songé un peu plus sérieusement : — Il me semble bien dangereux pour nous, lui dis-je, de tenter de

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retourner au Bengale, d’autant que nous sommes en deçà du détroit de Malacca. Si l'alarme a été doutée noos pouvons avoir la certitude d’y être guettés par les Hollandais » de Batavia et par les Anglais ; et si nous étions en quelque sorte pris en fuite, par là nous nous comdamnerions nousmêmes : il n’en faudrait pas davantage ponr nous perdre. > — Je demandai au marin anglais son sentiment. Il répondît qu’il partageait le mien et que nous serions immanquablement prb.

Ce danger déconcerta un peu et mon pabtneb et l’équipage. Nous déterminâmes immédiatement d’aller à la côte de Ton-Kin, puis à la Chine, et là, tout en poursuivànt notre premier projet, nos opérations commerciales ,

. de chercher d’une manière ou d’une autre à nous défaire de notre navire pour nous en retourner sur le premier vaisseau du pays que nous nous procurerions. Nous nous arrêtâmes à ces mesures comme aux plus sages , et en conséquence nous gouvernâmes Nord-Nord-Est, nous tenant à plus de ciuquante lieues hors de la route ordinaire vers l’Est.

Ce parti pourtant ne laissa pas d’avoir ses inconvénients ; les vents, quand nous fûmes à cette distance de la terre, semblèrent nous être plus constamment contraires, les moussons, comme on les appelle, soufflant Est et Est- Nord-Est; de sorte que, tout mal pourvu de vivres que nous étions pour un long trajet, nous avions la perspective d’une traversée laborieuse; et ce qui était encore pire, nous avions à redouter que les navires anglais et hollandais dont les chaloupes nous avaient donné la chasse, et dont quelques-uns étaient destinés pour ces parages, n’arrivassent avant nous, ou que quelque autre navire chargé pour la Chine, informé de nous par eux, ne nous poursuivit avec la même vigueur.

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Il font qne je l’avoue, je n'étais pas alors à mon aise, et je m’estimais, depuis que j’avais échappé aux chaloupés, dans la plus dangereuse position où je me fusse trouvé de ma vie; en quelque mauvaise passe que j’eusse été, jp ne m’étais jamais vu jusque-là poursuivi comme un voleur : je n’avais non plus jamais riea fait qui blessât la délicatesse et la loyauté, encore moins qui fût contraire à l’honneur. J’avais été surtout mon propre ennemi , je n’avais été même, je puis bien le dire, hostile à personne autre qu’à moi. Pourtant je me voyais empêtré dans la plus méchante affaire imaginable ; car bien que je fusse parfaitement innocent, je n’étais pas à même de prouver mon innocence ; pourtant, si j’étais pris, je me voyais prévenu d’ un crime de la pire espèce, an moins considéré comme tel par les gens auxquels j’avais à foire.

Je n’avais qu’une idée : chercher notre salut ; mais comment? mais dans quel port, dans quel lieu ? Je ne savais. — Mon p aktn an, qui d’abord avait été plus démonté que moi, me voyant ainsi abattu, se prit à relever mon courage; et après m’avoir fait la description des différente porte de cette côte, il me dit qu’il était d’avis de relâcher à la Cochinchine ou à la baie «foToja-Kin, pour gagner ensuite Macao, ville appartenant autrefois aux Portugais, où résident encore beaucoup de familles européennes, et où se rendent d' ordinaire jés missionnaires, dans le dessein de pénétrer en Chine. ;

Nous nous rangeâmes à çet avis, et en conséquence, après une traversée lente et irrégulière, durant laquelle nous aqqjSjrhnêt beaucoup, foute provisions, nous arrivâmes epjrçmde la ctye de très-grand matin, et faisant réflexfotté^ j^iqgapaep passées et au danger imminent auquel nous avions échappé, nous résolûmes de relâcher

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dans nue petite rivière, ayant toutefois assez de fond pour nous, et de voir si nous ne pourrions pas, soit par terre, soit avec la pinace du navire, reconnaître quels bâtiments se trouvaient dans les ports d’alentour. Nous dûmes vraiment notre salut à cette heureuse précaution ; car si tout d*abord aucun navire européen ne s'offrit à nos regards dans labaie de Ton-Kin, le lendemain matin il y arriva deux vaisseaux hollandais, et un troisième sans pavillon déployé, mais que nous crûmes appartenir à la même nation, passa environné deux lieues au large, faisant voile pour la cftte de Chine. Dans l’après-midi nous aperçûmes deux bâtiments anglais, tenant la même route. Ainsi nous pensâmes nous voir environnés d’ennemis de tous côtés. Le pays où nous faisions station était sauvage et barbare, les naturels voleurs par vocation ou par profession; et bien qu'avec eux nous n'eussions guère commerce, et qu’excepté pour nous procurer des vivres nous évitassions d’avoir à faire à eux, ce ne fut pourtant qu’à grande peine que nous pûmes nous garder de leurs insultes plusieurs fois.

La petite rivière où nous étions est distante que de quelques lieues des dernières limites septentrionales de ce pays. Avec notre embarcation nous côtoyâmes au Nord- Est jusqu’à la pointe de terre qui ouvre la grande baie de Ton-Kin, et ce fut durant cette reconnaissance que nous découvrîmes, comme on sait, les ennemis dont nous étions environnés. Les naturels chez lesquels nous étions sont les plus barbares de tout s les habitants de cette côte, ils n'ont commerce avec aucune autre nation, et vivent seulement de poisson , d’huile, et autres grossiers aliments. Une preuve évidente de leur barbarie toute particulière, c’est la coutume qu'ils ont, lorsqu’un navire a le malheur de uaufrager sur leur côte, de faire l’équipage prisonnier, c’est-à-dire es-

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dave: et nous ne tardâmes pas à voir un échantillon de leur bonté en ce genre à l’occasion suivante :

J'ai consigné ci-dessus que notre navire avait une voie d’eau en mer, et que nous n’avions pu la découvrir. Bien qu’à la fin elle eût été bouchée aussi inopinément qu’heureusement dans l’instant même où nous allions être capturés par les chaloupes hollandaises et anglaises proche la baie de Siam, cependant comme nous ne trouvions pas le b&timent en aussi bon point que nous l’avions désiré, nus résolûmes, tandis que nous étions - icet endroit, de l’échouer au rivage après avoir retir : le peu de choses lourdes que nous avions à bord, pou.1 nettoyer et réparer la carène, et. s’il était possible, t -cuver où s’était fait le déchirement.

En conséquence, avant allégé le bâtiment et mis tout les canons et les autres objets mobiles d’un seul côté, nous fîmes de notre mieux pour le mettre à la bande, afin de parvenir jusqu’à la quille ; car, toute réflexion faite, nous ne nous étions pas souciés de l'échouer à sec : nous n’avions pu trouver une place convenable pour cela.

Les habitans, qui n’avaient jamais assisté à un pareil spectacle, descendirent émerveillés au rivage pour nous regarder; et voyant le. vaisseau ainsi abattu, indiné vers la rive, et ne découvrant point nos hommes, qui, de l'autre côté, sur des échafaudages et dans les embarcations t maillaient à la carène, ils s’imaginèrent qu’il avait fait naufrage et se trouvait profoudément engravé.

Dans cette supposition, au bout de deux ou trois heures et avec dix ou douze grandes barque qui contenaient les unesbuit, les autres dix hommes, ils se réunireut près de nous, se promettant sans doute de venir à bord, de piller e ' avire, et, s’ils nous y trouvaient,dc nous mener comme

MS BOBinson cru soi.

esclaves à leur Roi ou Capitaine, car nous ne sèmes point

Quand ils s’approchèrent du bâtiment et commencèrent de ramer à f entour, ils nous apperçurent toute forts embesogné après la carène, netoyant, calfatant et donnant le suif, comme tout marin sait que cela se pratique.

Ils s’arrêtèrent quelque temps à nous contempler. Dans notre surprise nous ne pouvions concevoir quel était leur dessein ; mais, à tout événement, profitant de ce loisir, nous fîmes entrer quelques-uns des nôtres dans le navire, et passer des armes et des munitions à ceux qu1 travaillaient, afin qu’ils pussent se défendre au besoin. Et ce ne fut pas hors de propos ; car après tout au plus un quart d’heure de délibération, concluant sans donte que le vaisseau était réellement naufragé, que nous étions à l’œuvre pour essayer de le sauver et de nous sauver nous mêmes à l’aide des embarcations, et, quand on transporta nos armes, que nous tâchions de faire le sauvetage de nos marchandises, ils posèrent en fait que nous leur étions échus et s’avancèrent droit sur nous, comme en ligne de bataille.

Combat à la Poix.

la vM.de cette nrakitude , la position vraiment n’était pat tenable, nos hommes commencèrent à s’effrayer, et se mirent ànous . crier qu’ils ne savaient qne foire. Je commandai àtmitôt à Ceux qui travaillaient sur les échafaudages de descendre, derentrer dans lebftthnént,

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et à ceux qui montaient les chaloupes de revenir. Quant à nous, qui étions à bord, nous employâmes toutes nos forces pour redresser le bâtiment. Ni ceux de l'échafaudage cependant, ni ceux des embarcations, ne purent exécuter ces ordres avant d’avoir sur les bras les Cochinchinois qui, avec deux de leurs barques, se jetaient déjà sur notre chaloupe pour faire nos hommes prisonniers.

Le premier dont ils se saisirent était un matelot anglais , un hardi et solide compagnon. Il tenait un mousquet à la main ; mais, au lieu de faire feu, il le déposa dans la chaloupe : je le crus fou. Le drôle entendait mieux que moi son affaire; car il agrippa un payen, le tira violemment de sa barque dans la nôtre, puis, le prenant par les deux oreilles, lui cogna la tête si rudement contre le plat-bord, que * le camarade lui resta dans les mains. Surl’entrefaiteun Hollandais qui se trouvait à côté ramassa le mousquet, et avec la crosse manœuvra si bien autour de lui, qu’il terrassa cinq barbares au moment où ils tentaient d’entrer dans la chaloupe. Mais qu'était tout cela pour résister à quarante ou cinquante hommes qui, intrépidement, ne se méfiant pas du danger, commençaient à se précipiter dans la chaloupe, défendue par cinq matelots seulement ! Toutefois un incident qui nous apprêta surtout a rire, procura à nos gens une victoire complète. Voici ce que c’est :

Notre charpentier, en train de donner un suif à f ex térieur du navire et de brayer les coutures qu’il avait calfatées pour boucher les voies, venait justement de faire descendre dans la chaloupe deux chaudières, l’une pleine de poix bouillante, l’autre de résine, de suif, d'huile et d’autres matières dont on fait usage pour ces opérations, et le garçon qui servait notre charpentier avait justement a la main une grande cuillère de fer avec laquelle il passait aux travail -

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leurs la matière.en fusion, quandi par les écoutes d’avant, à l’endroit même où se trouvait ce garçon, deux de nos ennemis entrèrent dans la chalouppe. Le drille aussitôt les salua d’une cuillerée de poix bouillante qui les grilla et les échauda si bien, d’autant qu’ils étaient à moitié nus, qu exaspérés par leurs brûlures, ils sautèrent à la mer beuglant comme deux taureaux. A ce coup le charpentier s'écria : — « Bien joué, Jacx! bravo va toujours.» — Puis s’avançant lui-même il prend un guipon, et le plongeant dans la chaudière à la poix, lui et son aide en envoi* nt une telle profusion, bref, dans trois barques, il n’y eut pas un assaillant qui ne fût roussi et brûlé d’une manière piteuse, d’une manière effroyable, et ne poussât des cris et des hurlement' tels que fie ma vie je n’avais ouï un plus horrible vacarme, voir même rien de semblable; car bien que la douleur, et c’est une chose digne de remarque, fasse naturellement jeter des cris à louis les êtres, cependant chaque nation à un mode particulier d’exclamation et ses vociférations à elle comme elle a son langage à elle. Je ne saurais, aux clameurs de ces créatures, donner un nom ni plus juste ni plus exact que celui du hurlement. Je n’ai vraiment jamais rien ouï qui en approchât plus que les rumeurs des loups que j’entendis hurler, comme on sait, dans la forêt, sur les frontières du Languedoc.

Jamais victoire ne me fit plus de plaisir, non-seulemeut parcequ’elle était pour moi inopinée et qu’elle nous rirait d’un péril imminent, mais encore parce que nous l’avions remportée sans avoir rêpendu d’autre sang que celui de ce pauvre diable qu’un de nos drilles avait dépêché de ses mains, à mon regret toutefois, car je souffrais de voir tuer de pareils pauvres misérables Sauvages, même en cas de personnelle défense, dans la persuasion où j’étais qu’ils

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croyaient ne faire rien que de juste, et n'en savaient pas plus long. Et, bien que ce meurtre pût être justiciable parce qu’il avait été nécessaire et qu'il n’y a point de crime nécessaire dans la nature, je n'en pensais pas moins que c’est là une triste vie que celle où il nous faut sans cesse tuer nos semblables pour notre propre conservation, et, de fait, je pense ainsi toujours; même aujourd’hui j’aimerais mieux souffrir beaucoup que d’ôter la à F être le plus vil qui m’outragerait. Tout homme judicieux, et qui connaît la valeur d’une vie, sera de mon sentiment, j’en ai l’assurence, s’il y réfléchit sérieusement.

Mais pour en revenir à mon histoire, durant cette échauffburée mon partner et moi, qui dirigions le reste de l’équipage à bord, nous avions fort dextrement redressé le navire ou à peu près'; et, quand nous eûmes renais les canons en place, le canonnier me pria d’ordonner à notre chaloupe de se retirer, parce qu’il voulait envoyer une bordée à l’ennemi, je lui dis de s’en donner de garde de ne point mettre en batterie, que sans lui le charpentier ferai la besogne ; je le chargeai seulement de faire chauffer une autre chaudière de poix, ce dont prit soin notre Cook qui se trouvait à bord. Mais nos assaillons étaient si altérés de leur première rencontre, qu’ils ne se soucièront pas de revenir. Quant à ceux de nos ennemis qui s’étaient trouvés hors d’atteinte, voyant le navire à flot, et pour ainsi dire debout, ils commencèrent, nous le supposâmes du moins, à s’appercevoir de leur bévue et à renoncer à l’entreprise, trouvant que ce n’était pas là du tout ce qu’ils s’étaient promis. — C’est ainsi que uo as sortîmes de cette plaisante bataille ; et comme deux jours anparavant nous avions porté à bord du râ, des racines, du pain et une .quinzaine de pourceaux gras, nous résolûmes de ne pas demeurer là

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plus long-temps, et de remettre en mer quoi qu’il en pût advenir; car nous ne doutions pas d’être environnés, le jour suivant, d’un si grand nombre de ces marauds, que notre chaudière de poix n’y pourrait suffire.

En conséquence tout fut replacé à bord le soir même, et dès le matin nousétions prêts à partir. Dans «tes entrefaites, comme nous avions mouillé l’ancre à quelque distance Ju rivage, nous fûmes bien moins inquiets ; nous étions alors en position de combattre et de courir au large si quelque ennemi se fût présenté. Le lendemain, après avoir terminé à bord notre besogne, toutes les voies se trouvant parfaitement étanchées, nous mimes à la voile. Nous aurions bien voulu aller dans la baie de Ton-Kin, désireux que nous étions d’obtenir quelques renseignements sur ces bâtiments hollandais qui y étaient entrés; mais nous n’osâmes pas, à cause que nous avions vu peu auparavant plusieurs navires qui s'y rendaient, à ce que nous supposâmes. Nous cinglâmes donc au Nord-Est, à dessein de toucher à File Formose, ne redoutant pas moins d’être aperçu par un bâtiment marchand hollandais ou anglais, qu’un navine hollandais ou anglais ne redoute de 1 être dans ia Méditerranée par un vaisseau de guerre algérien.

Quand nous eûmes gagné la haute mer nous tînmes toujours au ^lord-Est comme si nous voulions aller aux Manilles ou tlefcPhilippines, ce que nous fîmes pour ne pas tomber dans la route des vaisseaux européens; puis nous gouvernâmes au Nord jusqu’à ce que nous fussions par 12 dégrés 20 minutes de latitude, de sorte que nous arrivâmes directement à l'ile Formose, ou nous jetâmes Fanerepour faire de Peau et des provisions fraîches. La les habitants, qui sont très-courtois et très-civils dans, leurs manières, vinemteu-Hlevautid^no* besoins et m usèrent

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très-honnêtement et très-loyalement avec nous dans tou s leurs relations et touts leurs marchés, ce que nous aurions pas trouvé c hez l'autre peuple, ce qui peut-être est dû au reste de christianisme autrefois planté dans cette lie par une mission de protestants hollandais : preuve nouvelle de ce que j’ai souvent observé, queja religion chrétienne par tout où elle est reçue civilise toujours les hommes e réforme leurs mœurs, qu'elle opère ou non leur sanctification.

De là nous continuâmes à faire route au Nord, nous tenant toujours à la roême distance de la côte de Chine, jusqu'à ce que nous eussions passé tous les ports fréquentés par les navires européens, résolus que nous étions autant que possible à ne pas nous laisser prendre, surtout dans celte contrée, où, vu notre position, c'eût été fait de nous infailliblement . Pour ma part, j'avais une telle peur d’étre capturé, que, je le crois fermement, j'eusse préféré de beaucoup tomber entre les mains de l'Inquisition espagnole'.

Etant alors parvenus à la latitude de 50 degrés, nous nous déterminâmes à entrer dans le premier port de commerce que nous trouverions. Tandis que nous rallions la terre, une barque vint nous joindre à deux lieues au large, ayant à bord un vieux pilote portugais, qui, nous ayant reconnu pour un bâtiment européen, venait nous offrir ses services. Nous fûmes ravis Je*éa propositiâjn bous le prt. mes à bord, et là dessus, sanctions derasmcteroù nous voulions aller, il congédia la barque sur laquelle il était venu- , Bien persuadé qu’il nous était loisible alors de nous

* Dans la traduction contemporaine, du beau nom de ma-

daitb Ta»tu, où, soi-disant, on se borne an rôle de tbaductbo* rroiL*tontela fin de ce paragraphe est supprimée et remplacée par ce nonsenssc’acT tri nom mn, sans avenu umiNiAm. P. B.

faire mener par ce vieux homme où bon nous semblerait, je lui parlai tout d’abord de nous conduire au golfe de Nanking, dans la partie la plus septentrionale de la côte de Ghine.^e bon homme noés dit qu’il connaissait fort bien le golfe de Nanking ; mais, en souriant il nous demanda ce . que nous y comptions faite.

Je lui répondis que nous voulions y vendre notre cargaison , y acheter des porcelaines, des calicots, des soies écrues, du thé des foies ouvrées, puis nous en retourner par la même route. — « En ce cas, nous dit-il, ce serait bien mieux votre aflaire de relâcher à Macao, où vous ne pourriez manquer de vous défaire avantageusement de votre opium, et où avec votre argent, vous pourriez acheter toute espèce de marchandises chinoises à aussi bon'marché

qu’à Nanking.

Dans l’impossibilité de détourner le bon homme de ce sentiment dont il était fort entêté et fort engoué, je lui dis que nous étions gentlemen aussi bien que négociants, et que nous avions envie d’aller voir la grande cité de Péking et la fameuse Cour du monarque de la Chine. — « Alors, reprit- il, il faut aller à Ningpo, d'où par le fleuve qui se jette là dans la mer, vous gagnerez, au bout de cinq lieues, le grand canal. Ce canal partout navigable, traverse le cœur de tout le vaste empire chinois, coupe toutes les rivières, franchilplusieurs montagnes considérablesau moyen d’écluses et de portes, et s’avance jusqu’à la ville de Péking, après un cours de deux cent soixante-dix lieues. »

— « Fort bien, sbnhor portoguez, répondis- je; mais ce n’est paa la notre affaire maintenant: la grandé question est de savoir s’il vous est possible de nous conduire à la ville de Nanking, d’où plus tard nous nous rendrions à Péking. » — Il me dit que Oui, que c’était pour lui chose

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facile, et qu’un gros navire hollandais venait justement de prendre la même route. Ceci me’causa quelque trouble : un vaisseau hollandais était pour lors notre terreur et nous eussions préféré rencontrer le diable pourxu qu’il nftût pas venu sous une figure trop effroyable. Nous avions la persuasion qu’un bâtiment hollandais serait notre ruine ; nous n étions pas de taille â nous mesurer:' tous les vaisseaux qui trafiquent (l ins res parages étant d'un port consirabie et d’une beaucoup plus grande force que nous.

Le bon homme s’apperçut de mon troublé et de mon embarras quand il me parla du navire Hollandais, et il me dit :

— «Sut, vous n'avez rien à redouter des Hollandais, je ne suppose pas qu’ils soient en guerre aujourd’hui avec votre nation. » — « Non, dis-je il est vrai; mais je ne sais quelles libertés les hommes se peuvent donner lorsqu’ils sont hors de là portée des lois de leurs pays. » — »Eh quoi ! reprit-il vous n’étcs pas des pirates, que craignezvous? A coup sûr on ne s’attaquera pas à de paisibles né- Igoeianis. »

Le Vieux Pilote Portugais.

i , à ccs mots, tout mon sang ne me monta pas au visage, c’est que quelque obstruction l’arrêta • dans les vaisseaux que la nature a destinés à ÿ£^sa circulation. — Jeté dans la dernière confusion, je dissimulai mal, et le bon homme s’apperçut aisément de mon désordre.

— « Sir , me dit-il , je vois que je déconcerte vos mesures : je vous en prie , s1 il vous plaît , faites ce que bon vous semble, et croyez bien que je vous servirai de toutes mes forces. » — « Oui, cela est vrai, Senhor, répondisse, maintenant je suis quelque peu ébranlé dans ma résolution, je ne sais où je dois aller , d autant surtout que vous avez parlé de pirates. J’ose espérer qu’il n’y en a pas dans ces mers ; nous serions en fort mauvaise position : vous le voyez, notre navire n’est pas de haut-bord et n’est que faiblement équipé. »

— « Oh ! Sir, s’écria-t-il, tranquillisez-vous; je ne sache pas quaucnn pirate ait paru dans ces mers depuis quinze ans, un seul excepté, qui a été vu, à ce que j’ai ouï dire, dans la baie de Siam il y a environ un mois ; mais vous pouvez être certain qu’il est parti pour le Sud; d’ailleurs ce bâtiment n’est ni formidable ni propre à son métier; il n’a pas été construit pour faire la course ; il a été enlevé par un tas de coquins qui se trouvaient à bord, après que le capitaine et quelques-uns de ses hommes eurent été tués par des Malais à ou près l’île de Sumatra. »

— « Quoi ! dis-je, faisant semblant de ne rien savoir de cette affaire, ils ont assassiné leur capitaine? » — « Non, reprit-il, je ne prétends pas qu’ils l’aient massacré ; mais comme après le coup ils se sont enfuis avec le navire, on croit généralement qu’ils l’ont livré par trahison entre les mains de ces Malais qui l’égorgèrent , et que sans doute ils avaient apostés pour cela. » - — « Alors , m’écriai-je , ils ont mérité la mort tout autant que s’ils avaient frappé eux-mêmes. » — « Oui-da, repartit le bon homme, ils l’ont méritée et pour certain ils l’auronl s’ils sont découverts par quelque navire anglais ou hollandais ; car touts sont convenus s’ils rencontrent ces brigands de ne leur point donner de quartier.

causoi.

— « Mais, lui fis-je observer, puisque vous dites que le pirate aquitté ces mers, comment pourraient-ils le rencontrer?» — « Oui vraiment, répliqua-t-il, on assure qu’il est parti ; ce qu’il y ade certain toutefois, comme je vous l’ai déjà dit, c’est qu’il estentréily a environ un mois, dansla baie deSiam, dans la rivière deCamboge, et que là, découvert par des Hollandais, qui avaient fait partie de l’équipageet qui avaientétéahandonnésà terre quand leurs compagnons s’étaient enfuis avec le navire, peu s’en est fallu qu’il ne soit tombé entre les mains de quelques marchands anglais et hollandais mouillés dans la même rivière. Si leurs premières embarcations avaient été bien secondées on l’aurait infailliblement capturé ; mais ne se voyant harcelés que par deux chaloupes, il vira vent devant , fit feu dessus , les désempara avant que les autres fussent arrivées, puis, gagnant la haute mer, leur fit lever la chasse et disparut. Comme ils ont une description exacte du navire, ils sont sûrs de le reconnaître, et partoutoù ils le trouveront ils ont juré de ne faire aucun quartier ni au capitaine ni à ses hommes et de les pendre touts à la grande vergue. »

— «Quoi ! m’écriai-je, ils les exécuteront à tort ou à droit ? Us les pendront d’abord et les jugeront ensuite? » — « Bon Dieu! Sin, répondit le vieux pilote, qu’est-il besoin de formalités avec de pareils coquins ? Qu’on les lie dos à dos et qu’on les jette à la mer , c’est là tout ce qu’ils méritent. »

Sentant le bon homme entre mes mains et dans l’impossibilité de me nuire, je l’interrompis brusquement : — «Fort bien, Senhor, lui dis-je, et voilà justement pourquoi je veux que vous nous meniez à Nankin g et ne veux pas rebrousser vers Macao ou tout autre parage fréquenté par les bâtiments anglais ou hollandais ; car, sachez, Senhor, que messieurs les capitaines de ces vaisseaux sont un tas de mal-

Rotin son

avisés, dorgueilleux, d’insolents personnages qui ne savent ce que c’est que la justice, ce que c’est que de se conduire selon les lois de Dieu et la nature; fiers de leur office et n’entendant goutte à leur pouvoir pour punir des voleurs, ils se font assassins; ils prennent sur eux d’outrager des gens faussement accusés et de les déclarer coupables sans enquête légale ; mais si Dieu me prête vie je leur en ferai rendre compte, je leur ferai apprendre comment la justice veut être administrée, et qu’on ne doit pas traiter un homme comme un criminel avant que d’avoir quelque preuve et du crime et de la culpabilité de cet homme. »

Sur ce, je lui déclarai que notre navire était celui-là même que ces messieurs avaient attaqué ; je lui exposai tout au long l’escarmouche que nous avions eue avec leurs chaloupes et la sottise et la couardise de leur conduite; je lui contai toute l’histoire de l’acquisition du navire et comment le Hollandais nous avait présenté la chose ; je lui dis les raisons que j’avais de ne pas ajouter foi à l’assassinat du capitaine parles Malais, non plus qu’au rapt du navire; que ce n’était qu’une fable du crû de ces messieurs pour insinuer que l’équipage s’était fait pirate ; qu’après tout ces messieurs auraient dû au moins s’assurer du fait avant de nous attaquer au dépourvu et de nous contraindre à leur résister : — « Ils aurontà répondre, ajoutai-je, du sang des hommes que dans notre légitime défense nous avons tués ! »

Ébahi à ce discours, le bon homme nous ditquenousavions furieusement raison de gagner le Nord, et que , s’il avait un conseil à nous donner , ce serait de vendre notre bâtiment en Chine, chose facile, puis d’en construire ou d’en acheter un autre dans ce pays : — « Assurément, ajoutat-il , vous n’en trouverez pas d’aussi bon que le vôtre ; mais vous pourrez vous en procurer un plus que suffisant pour

eau sort.

vous ramener vous et toutes vos marchandises au Bengale , ou partout ailleurs. »

Je lui dis que j'userais de son avis quand nous arriverions dans quelque port où je pourrais trouver un bâtiment pour mon retour ou quelque chaland qui voulût acheter le mien. 11 m assura qu’à Nanking les acquéreurs afflueraient; que pour m’en revenir une jonque chinoise ferait parfaitement mon affaire ; et qu’il me procurerait des gens qui m’achèteraient l’un et qui me vendraient l’autre.

— «Soit! Senhor, repris-je; mais comme vous dites que ces messieurs connaissent si bien mon navire, ensuivant vos conseils, je pourrai jeter d’honnêtes et braves gens dans un affreux guêpier et peut-être les faire égorger inopinément ; car partout où ces messieurs rencontreront le navire il leur suffira de le reconnaître pour impliquer l’équipage : ainsi d’innocentes créatures seraient surprises et massacrées. » — « Non , non, dit le bon homme, j’aviserai au moyen de prévenir ce malencontre : comme je connais touts ces commandants dont vous parlez et que je les verrai touts quand ils passeront , j’aurai soin de leur exposer la chose sous son vrai jour, et de leur démontrer l’énormité de leur méprise ; je leur dirai que s’il est vrai que les hommes de l’ancien équipage se soient enfuis avec le navire, il est faux pourtant qu’ils se soient faits pirates ; et que ceux qu’ils ont assaillis vers Camboge ne sont pas ceux qui autrefois enlevèrent le navire, mais de braves gens qui l’ont acheté innocemment pour leur commerce : et je suis persuadé qu’ils ajouteront foi âmes paroles, assez du moins pour agir avec plus de discrétion à l’avenir. » — « Bravo, lui dis-je, et voulez-vous leur remettre un message de ma part? » — « Oui, volontiers, me répondit-il, si vous me le donnez par écrit et signé, afin que je puisse leur prouver qu’il vient dejrous*

ItOBIHSUN

qu’il n’est pas de mon crû. » — Me rendant à son désir, surle-champ je pris une plume, de l’encre et du papier, et je me mis à écrire sur l’échauffourée des chaloupes, sur la prétendue raison de cet injuste et cruel outrage, un long factum où je déclarais en somme à ces messieurs les commandants qu’ils avaient fait une chose honteuse, et que, si jamais ils reparaissaient en Angleterre et que je vécusse assez pour les y voir, ils la paieraient cher, à moins que durant mon absence les lois de ma patrie ne fussent tombées en désuétude.

Mon vieux pilote lut et relut ce manifeste et me demanda à plusieurs reprises si j’étais prêt à soutenir ce que j’y avançais. Je lui répondis que je le maintiendrais tant qu’il me resterait quelque chose au monde, dans la conviction où j’étais que tôt ou tard je devais la trouver belle pour ma revanche. Mais je n’eus pas l’occasion d’envoyer le pilote porter ce message, car il ne s’en retourna point *. Tandis que tout ceci se passait entre nous, par manière d’entretien, nous avancions directement vers Nanking, et au bout d’environ treize jours de navigation, nous vînmes jeter l’ancre àla pointe Sud- Ouest du grand golfe de ce nom, où j’appris par hasard que deux bâtiments hollandais étaient arrivés quelque temps avant moi, et qu'infailliblement je tomberais entre leurs mains. Dans cette conjoncture, je consultai de nouveau mon partner ; il était aussi embarrassé que moi, et aurait bien voulu descendre sain et sauf à terre, n’importe où. Comme maperplexité ne me troublait pas à ce point, je demandai au vieux pilote s’il n’y avait pas quelque crique, quelque hâvreoù je pusse

1 On a passé sous silence tout le commencement de ce paragraphe et ta moitié du précédent, dans la traduction contemporaine, indigne du beau nom de madame Tastü, où, soi-disant, on s’est borné au rôle de traducteur fidèl», P» B.

CHUSOfc.

où 7

entrer , pour traiter secrètement avec tes Chinois sans être en danger de l’ennemi, lime dit que si je voulais faire encore quarante-deux lieues au Sud nous trouverions un petit port nommé Quinchang, où les Pères de la Mission débarquaient d’ordinaire en venant de Macao, pour aller enseigner la religion chrétienne aux Chinois, et où les navires européens ne se montraient jamais ; et que, si je jugeais à propos de m’y rendre, là, quand j’aurais mis pied à terre, je pourrais prendre tout à loisir une décision ultérieure. — « J’avoue, ajouta-t-il, que ce n’est pas une place marchande, cependant à certaines époques il s’y tient une sorte de foire, où les négociants japonais viennent acheter des marchandises chinoises. »

Nous fûmes touts d’avis de gagner ce port, dont peut-être j’écris le nom de travers; je ne puis au juste me le rappeler l’ayant perdu ainsi que plusieurs autres notés sur un petit livre de poche que l’eau me gâta, dans un accident que je relaterai en son lieu; je me souviens seulement queles négociants chinois et japonais avec lesquels nous entrâmes en relation lui donnaient un autre nom que notre pilote portugais, et qu’ils le prononçaient comme ci-dessus Quinchang.

Unanimes dans notre résolution de nous rendre à cette place, nous levâmes l’ancre le jour suivant; nous étions allés deux fois à terre pour prendre de l’eau fraîche, ,et dans ces deux occasions les habitants du pays s’étaient montrés trèscivils envers nous, et nous avaient apporté une profusion de choses, c’est-à-dire de provisions, de plantes, de racines, de thé, de riz et d’oiseaux; mais rien sans argent.

Le vent étant contraire , nous n’arrivâmes à Quinchang qu'au bout de cinq jours; mais notre satisfaction n’en fut pas moins vive. Transporté de joie, et, je puis bien le dire, de reconnaissance envers le Ciel , quand je posai le pied sur le rivage, je Gs serment ainsi que mon partner, s’il nous

H0BIJV80N CBU80È.

était possible de disposer de noos et de nos marchandises d’une manière quelconque, même désavantageuse, de ne jamais remonter à bord de ce navire de malheur. Oui, il me faut ici le reconnaître , de toutes les circonstances de la vie dont j’ai fait quelque expérience, nulle ne rend l’homme si complètement misérable qu’une crainte continuelle. L’Écriture dit avec raison : — «L’effroi qce conçoit on homme toi tend un PIÈGE. » — C’est une mort dans la vie ; elle oppresse tellement l’âme qu’elle la plonge dans l’inertie ; elle étouffe les esprits animaux et abat toute cette vigueur naturelle qui soutient ordinairement l’homme dans ses afflictions, et qu’il retrouve toujours dans les plus grandes perplexités1.

1 On a passé sous silence toute la fin de ce paragraphe dans la traduction» indigne du beau nom de madame Tastu, où, soi-disant, on s'est borné au rôle de TRADUCTEUR FIDÈLE* P. B*

Arrivée & Qalnehang.

e sentiment qui grossit le danger ne manqua pas son effet ordinaire sur notre imagination • en nous représentant les capitaines anglais et hollandais comme des gens incapablesd’entendre raison, de distinguer l’honnête homme d’avec le coquin, de discerner une histoire en l’air, calculée

lOtilSOK

pour nous nuire et dans le dessein de tromper, d’avec le récit simple et vrai de tout notre voyage , de nos opérations et de nos projets ; car nous avions cent moyens de convaincre toute créature raisonnable que nous n’étions pas des pirates : notre cargaison, la route que nous tenions, la franchise avec laquelle nous nous montrions et nous étions entrés dans tel et tel port , la forme et la faiblesse de notre bâtiment, le nombre de nos hommes, la paucité de nos armes, la petite quantité de nos munitions, la rareté de nos vivres, n’étaitce pas là tout autant de témoignages irrécusables ? t opium et les autres marchandises que nous avions à bord'au raient prouvé que le navire était allé au Bengale ; les Hollandais, qui, disait-on, avaient touls les noms des hommes de son ancien équipage, auraient vu aisément que nous étions un mélange d’Anglais, de Portugais et d'indiens, ét qu’il n’y avait parmi nous que deux Hollandais. Toutes ces circonstances et bien d’autres encore auraient suffi et au-delà pour rendre évident à tout capitaine entre les mains de qui nous serions tombés que nous n’étions pas des pirates.

Mais la peur, cette aveugle et vaine passion, nous troublait et nous jetait dans les vapeurs : elle brouillait notre cervelle, et notre imagination abusée enfantait mille terribles choses moralement impossibles. Nous nous figurions, comme on nous l’avait rapporté, que les marins des navires anglais et hollandais, que ces derniers particulièrement, étaient si enragés au seul nom de pirate, surtout si furieux de la déconfiture de leurs chaloupes et de notre fuie que, sans se donner le temps de s’informa* si nous étions ou non des écumeurs - et sans vouloir rien entendre, ils nous exécuteraient sur-lechamp. Pour qu’ils daignassent faire plus de cérémonie nous réfléchissions que la chose avait à leurs yeux de trop grandes apparences de vérité : le vaisseau nelah-il pas le même,

CMUSUK.

quelques-uns de leurs matelots ne le connaissaient-ils pas, n’avaient-ils pas fait partie de son équipage, et dans la rivière de Camboge, lorsque nous avions eu vent qu’ils devaient descendre pour nous examiner, n’avions-nous pas battu leurs chaloupes et levé le pied ? Nous ne mettions donc pas en . doute qu’ils ne fussent aussi pleinement assurés que nousétions pirates que nous nous étions convaincus du contraire ; et souvent je disais que je ne savais si, nos rôles changés, notrecas devenu le leur, je n’eusse pas considéré tout ceci comme de la dernière évidence, et me fusse fait aucun scrupule de tailler en pièces l’équipage sans croire et peut-être même sans écouter ce qu’il aurait pu alléguer pour sa défense.

Quoi qu’il en fût, telles avaient été nos appréhensions; et mon partner et moi nous avions rarement fermé l’œil sans rêver corde et grande vergue, c’est-à-dire potence; sans rêver que nous combattions, que nous étions pris, que nous tuions et que nous étions tués. Une nuit entre autres, dans mon songe j’entrai dans une telle fureur , m’imaginant que les Hollandais nous abordaient et que j’assommais un de leurs matelots, que je frappai du poing contre le côté de la cabine où je couchais et avec une telle force que je me blessai trèsgrièvement la main , que je me foulai les jointures , que je me meurtris et déchirai la chair : à ce coup non-seulement je me réveillai en sursaut , mais encore je fus en transe un moment d’avoir perdu deux doigts.

Une autre crainte dont j’avais été possédé, c’était le traitement cruel que nous ferment les Hollandais si nous tombions entre leurs mains. Alors l’histoire d’Amboyne me revenait dans l’esprit, et je pensais qu’ils pourraient nous appliquer à la qrttetion, comme en cette ile Us y avaient appliqué nos compatriotes, et forcer parla violence delà torture quelques-uns de nos hommes à confesser des crimes dont ja-

BOBlJVSOft

mais ils ne s’étaient rendus coupables , à s’avouer eux et nous touts pirates, afin de pouvoir nous mettre à mort avec quelques apparences de justice ; poussés qu’ils seraient à cela par l’appât du gain : notre vaisseau et sa cargaison valant en somme quatre ou cinq mille livres sterling.

Toutes ces appréhensions nous avaient tourmentés mou partner et moi nuit et jour. Nous ne prenions point en considération que les capitaines de navire n’avaient aucune autorité pour agir ainsi, et que si nous nous constituions leurs prisonniers ils ne pourraient se permettre de nous torturer, de nous mettre à mort sans en être responsables quand ils retourneraient dans leur patrie : au fait ceci n’avait rien de bien rassurant; car s’ils eussent mal agi à notre égard , le bel avantage pour nous qu’ils fussent appelés à en rendre compte, car si nous avions été occis tout d’abord, la belle satisfaction pour nous qu’ils en fussent punis quand ils rentrer raient chez eux.

Je ne puis m’empêcher de consigner ici quelques réflexions que je faisais alors sur mes nombreuses vicissitudes passées. Oh ! combien je trouvais cruel que moi , qui avais dépensé quarante années de ma vie dans de continuelles traverses, qui avais enfin touché en quelque sorte au port vers lequel tendent touts les hommes , le repos et l'abondance , je me fusse volontairement jeté dans de nouveaux chagrins, par mon choix funeste, et que moi qui avais échappé à tant de périls dans ma jeunesse j’en fusse venu sur le déclin de Tàge, dans une contrée lointaine, en lieu et circonstance où mon innocence ne pouvait m’être d’aucune protection,àme faire pendre pour un crime que, bien loin d’en être coupable, j’exécrais. *-

A ces pensées succédait un élan religieux, et je me prenais à considérer que c’était là sans doute une disposition

causut.

immédiate de la Providence; que je devais le regarder comme tel et m’y soumettre ; que, bien que je fusse innocent devant les hommes, tant s'en fallait que je le fusse devant mon Créateur; que je devais songer aux fautes signalées dont ma vie était pleine et pour lesquelles la Providence pouvait m'infliger ce châtiment, comme une juste rétribution; enfin , que je devais m'y résigner comme je me serais résigné à un naufrage s’il eût plu à Dieu de me frapper d'un pareil désastre.

A son tour mon courage naturel quelquefois reparaissait, je formais de vigoureuses résolutions, je jurais de ne jamais me laisser prendre, de ne jamais me laisser torturer par une poignée de barbares froidement impitoyables ; je me disais qu'il aurait mieux valu pour moi tomber entre les mains des Sauvages, des Cannibales, qui, s'ils m'eussent fait prisonnier, m'eussent à coup sûr dévoré, que de tomber entre les mains de ces messieurs , dont peut-être la rage s'assouvirait sur moi par des cruautés inouïes , des atrocités. Je me disais, quand autrefois j’en venais aux mains avec les Sauvages n'étais-je pas résolu à combattre jusqu'au dernier soupir? et je me demandais pourquoi je ne ferais pas de même alors, puisque être pris par ces messieurs était pour moi une idée plus terrible que ne l'avait jamais été celle d'être mangé par les Sauvages. Les Caraïbes, à leur rendre justice, ne mangeaient pas un prisonnier qu'il n'eût rendu l'âme , ils le tuaient d'abord comme nous tuons un bœuf; tandis que ces messieurs possédaient une multitude de raffinements ingénieux pour enchérir sur la cruauté de la mort. — Toutes les fois que ces pensées prenaient le dessus, je tombais immanquablement dans une sorte de fièvre, allumée par les agitations d’un combat supposé : mon sang bouillait , mes yeux étincelaient comme si j'eusse été dans la mêlée, puis je ju-

BUBlIfSOIf

rais de ne point accepter de quartier, et quand je ne pourrais plus résister, de faire sauter le navire et tout ce qui s y trouvait pour, ne laisser à l'ennemi quun chétif butin dont il pât faire trophée.

Mais aussi lourd qu'avait été de poids de ces anxiétés et de ces perplexités tandis que nous étions à bord, aussi grande fut notre joie quand nous nous vîmes à terre , et mon partner me conta qu'il avait rêvé que ses épaules étaient chargées d'un fardeau très-pesant qu'il devait porter au sommet d'une montagne : il sentait qu'il ne pourrait le soutenu1 long-temps; mais était survenu le pilote portugais quii’en avait débarrassé, la montagne avait disparu et il n'avait plus apperçu devant lui qu'une plaine douce et unie. Vraiment il en était ainsi, nous étions comme des hommes qu'on a délivrés d'un pesant fardeau.

Pour ma part j'avais le cœur débarrassé d'un poids sous lequel je faiblissais; et, comme je l'ai dit , je fis serment de ne jamais retourner en mer sur ce navire. — Quand nous fûmes à terre, le vieux pilote, devenu alors notre ami, nous procura un logement et un magasin pour nos marchandises, (pii dans le fond ne faisaient à peu près qu'un : c'était une hutte contiguë à une maison spacieuse, le tout construit en cannes et environné d'une palissade de gros jroseaux pour garder des pilleries des voleurs, qui, à ce qu'il paraît, pullulent dans le pays. Néanmoins, les magistrats nous octroyèrent nne petite garde : nous avions un soldat qui, avec une espèce de hallebarde ou de demi-pique, faisait sentinelle à notre porte et auquel nous donnions une mesure de riz et une petite pièce de monnaie, environ la valeur de trois pennys par jour. Grâce à tout cela , nos marchandises étaient en sûreté.

La foire habituellement tenue dans ce lieu était terminée

CRÜSO*.

depuis quelque temps; cependant nous trouvâmes encore trois ou quatre jonques dans la rivière et deux japoniers, j’entends deux vaisseaux du Japon, chargés de marchandises chinoises attendant pour faire voile les négociants japonais qui étaient encore à terre.

La première chose que fit pour nous notre vieux pilote portugais, ce fut de nous ménager la connaissance de trois missionnaires catholiques qui se trouvaient dans la viHe et qui s’y étaient arrêtés depuis assez long-temps pour convertir les habitants au Christianisme ; mais nous crûmes voir qu’ils ne faisaient que de piteuse besogne et que les Chrétiens qu’ils faisaient ne faisaient que de tristes Chrétiens. Quoiqu’il en fût, ce n’était pas notre affaire. Un de ces prêtres était un Français qu’on appelait Père Simon, homme de bonne et joyeuse humeur, franc dans ses propos et n’ayant pas la mine si sérieuse et si grave que les deux autres, l’un Portugais, l’autre Génois. Père Simon était courtois, aisé dans ses manières et d'un commerce fort aimable ; ses deux compagnons, plus réservés, paraissaient rigides et austères , et s’appliquaient tout de bon à l’œuvre pour laquelle ils étaient venus, c’està-dire à s’entretenir avec les habitants et à s’insinuer parmi eux toutes les fois que l’occasion s’en présentait. Souvent nous prenions nos repas avec ces révérends; et quoique à vrai direce qu’ils appellent la conversion des Chinois au Christianisme soit fort éloignée de la vraie conversion requise pour amenerun peuple à laFoi duCmtisT, et ne semble guère consister qu’à leur apprendre le nom de Jésus, à réciter quelques prières à la Vierge Marie et à son Fils dans une langue qu’ils ne comprennent pas, à faire le signe de la croix et autreschoses semblables , cependant il me faut l’avouer, ces religieux qu’on appelle Missionnaires, ont uneferme croyance que ces gens seront sauvés et qu’ils sont l’instrument de leur

llOMRSOft CICSOÉ.

salut ; dans cette persuasion, ils subissent non-seulement les fatigues du voyage, les dangers d’une pareille vie, mais souvent la mort même avec les tortures les plus violentes pour l’accomplissement de cette œuvre ; et ce serait de notre part un grand manque de charité, quelque opinion que nous ayons de leur besogne en elle-même et de leur manière de l’expédier, si nous n’avions pas une haute opinion du zèle qui la leur fait entreprendre à travers tant de dangers, sans avoir en vue pour eux-mêmes le moindre avantage temporel *.

1 On a supprimé toute la On de ce paragraphe, ainsi que la lin de trois ou quatre paragraphes précédents et suivants, dans la traduction contemporaine, indigne du beau nom de madame tastit, où, soi-disant, on s'est borné au rôle de traducteur fidIlb* P. B.

Le Négociant Japonais.

' r’ Pour revenir à mon histoire, ce prêtre ^français, Père Simon, avait, ce me semble,

» ordre du chef de la Mission de se rendre à Péfcing , résidence royale de l’Empereur chinois, et attendait un autre prêtre qu’on devait lui envoyer de Macao pour l’accompagner. Nous nous trouvions rare-

ROMNfOll

ment ensemble sans qu'il m'invitât à faire ce voyage avec lui, m'assurant qu'il me montrerait toutes les choses glorieuses de ce puissant Empire, et entre autres la plus grande cité du monde : — « Cité, disait-il, que votre Londres et notre Paris réunis ne pourraient égaler. » — Il voulait parler de Péking, qui, je l'avoue, est une ville fort grande et infiniment peuplée ; mais comme j'ai regardé ces choses d'un autre œil que le commandes hommes, j'en donnerai donc mon opinion en peu de mots quand, dans la suite de mes voyages, je serai amené à en parler plus particulièrement.

Mais d’abord je retourne à mon moine ou missionnaire : dînant un jour avec lui , nous trouvant touts fort gais , je lui laissai voir quelque penchant à le suivre , et il se mit à me presser très-vivement, ainsi que mon partner, et à nous faire mille séductions pour nous décider. — « D ou vient donc, Père Simon, dit mon partner, que vous souhaitez si fort notre société? Vous savez que nous sommes hérétiques ; vous ne pouvez nous aimer ni goûter notre compagnie. » — « Oh ! s’écria-t-il, vous deviendrez peutêtre de bons Catholiques, ^vec le temps : mon affaire ici est de convertir des payens ; et qui sait si je ne vous convertirai pas aussi? » — « Très-bien , Pérê , repris-je ; ainsi vous nous prêcherez tout le long du chemin. » — « Non, non, je ne vous importunerai pas : notre religion n'est pas incompatible avec les bonnes manières ; d'ailleurs, nous sommes touts ici censés compatriotes. Au fait ne le sommes-nous pas eu égard au pays où nous nous trouvons ; et si vous êtes huguenots et moi catholique, au total ne sommes-nous pas touts chrétiens? Tout au moins, ajouta-t-il, nous sommes touts de braves gens et nous pouvons fort bien nous hanter sans nous incommoder l'un l'autre. » — Je goûtai fort ces dernières paroles , qui rappelèrent à mon souvenir

CBOSU i.

mon jeune ecclésiastique que j avais laissé an Brésil , mais il s'en fallait de beaucoup que ce Père Simon approchât de son caractère ; car bien que Père Simon n’eût en lui nulle apparence de légèreté criminelle , cependant il n’avait pas ce fonds de zèle chrétien, de piété stricte, d’affection sincère pour la religion que mon autre bon ecclésiastique possédait et dont j’ai parlé longuement.

Mais laissons un peu Père Simon , quoiqu’il ne nous laissât point , ni ne cessât de nous solliciter de partir avec lui. Autre chose alors nous préoccupait : il s’agissait de nous défaire de notre navire et de nos marchandises, et nous commencions à douter fort que nous le pussions, car nous étions dans une place peu marchande : une fois même je fus tenté de me hasarder à faire voile pour la rivière de Kilam et la ville de INanking ; mais la Providence sembla alors, plus visiblement que jamais, s’intéresser à nos affaires, et moncourage fut tout-à-coup relevé par le pressentiment que je devais, d’une manière ou d’une autre, sortir de cette perplexité et revoir enfin ma patrie : pourtant je n’avais pas le moindre soupçon de la voie qui s’ouvrirait, et quand je me prenais quelquefois à y songer je ne pouvais imaginer comment cela adviendrait. La Providence, dis-je, commença ici à débarrasser un peu notre route , et pour la première chose heureuse voici que notre vieux pilote portugais nous amena un négociant japonais qui , après s’être enquis des marchandises que nous avions, nous acheta en premier lieu tout notre opium : il nous en donna un très-bon prix , et nous paya en or , au poids, partie en petites pièces au coin du pays, partie en petits lingots d’environ dix ou onze onces chacun. Tandis que nous étions en affaire avec lui pour notre opium il me vint à l’esprit qu’il pourrait bien aussi s’arranger de notre navire, et j’ordonnai à l’interprète de lui en faire la proposi-

■OBIPSOW

tion ; à cette ouverture, il leva tout bonnement les épaules, mais quelques jours après il revint avec un des missionnaires pour son trucheman, et me fit cette offre : — « Je vous ai acheté, dit-il, une trop grande quantité de marchandises avant d avoir la pensée ou que la proposition m'ait été faite d acheter le navire, de sorte qu'il ne me Teste pas asseï d'argent pour le payer ; mais si vous voulez le confier an même équipage je le louerai pour aller au Japon, d'où je l'enverrai aux îles Philippines avec un nouveau chargement dont je paierai le fret avant son départ du Japon, et à son retour je l'achèterai, » — Je prêtai l'oreille à cette proposition, et elle remua si vivement mon humeur aventurière que je conçus aussitôt l'idée de partir moi-même avec lui , puis de faire voile des îles Philippines pour les mers du Sud. Je demandai donc au négociant japonais s’il ne pourrait pas ne nous garder que jusqu'aux Philippines et nous congédier là. Il répondit que non, que la chose était impossible, parce qu’alors il ne pourrait effectuer le retour de sa cargaison, mais qu'il nous congédierait au Japon , à la rentrée du navire. J'y adhérais, toujours disposé à partir; mais mon partner, plus sage que moi, m’en dissuada en me représentant les dangers auxquels j'allais courir et sur ces mers, et chez les Japonais, qui sont faux, cruels et perfides, et chez les Espagnols des Philippines, plus faux, plus cruels et plus perfides encore.

Mais pour amener à conclusion ce grand changement dans nos affaires, il fallait d'abord consulter le capitaine do navire et l'équipage, et savoir s’ils voulaient aller au Japon, et tandis que cela m'occupait , le jeune homme que mon nèveu m'avait laissé pour compagnon de voyage vint à moi et me dit quil croyait l'expédition proposée fort belle, qu’elle promettait de grands avantages et qu'il serait ravi

CBl/SOK.

que je 1’entreprisse ; mais que si je ne me décidais pas à cela et que je voulusse l’y autoriser , il était prêt à partir comme marchand, ou en toute autre qualité, à mon bon plaisir. — « Si jamais je retourne en Angleterre , ajouta-t-il , et vous y retrouve vivant, je vous rendrai un compte fidèle de mon gain, qui sera tout à votre discrétion. »

11 me fâchait réellement de me séparer de lui ; mais, songeant aux avantages qui étaient vraiment considérables , et que ce jeune homme était aussi propre à mener l’affaire à bien que qui que ce fût, j’inclinai à le laisser partir; cependant je lui dis que je voulais d’abord consulter mon partner , et que je lui donnerais une réponse le lendemain. Je m’en entretins donc avec mon partner, qui s’y prêta très-généreusement : — « Vous savez, me dit-il, que ce navire nous a été funeste , et que nous avons résolu touts les deux de ne plus nous y embarquer : si votre intendant — ainsi appelait-il mon jeune homme — veut tenter le voyage, je lui abandonne ma part du navire pour qu’il en tire le meilleur parti possible ; et si nous vivons assez pour revoir l’Angleterre , et s’il réussit dans ces expéditions lointaines , il nous tiendra compte de la moitié du profit du louage du navire, l’autre moitié sera pour lui. »

Mon partner, qui n’avait nulle raison de prendre intérêt à ce jeune homme, faisant une offire semblable, je me gardai bien d’être moins généreux ; et tout l’équipage consentant à partir avec lui , nous lui donnâmes la moitié du bâtiment en propriété, et nous reçûmes de lui un écrit par lequel il s’obligeait à nous tenir compte de l’autre , et il partit pour le Japon. — Le négociant japonais se montra un parfait honnête homme à son égard : il le protégea au Japon , il lui fit obtenir la permission de descendre à terre, faveur qu’en général les Européens n’obtiennent plus depuis quel-

MOKIftSOJI

(juc temps ; il lui paya son fret très-ponctuellement , et l'envoya aux Philippines chargé de porcelaines du Japon et de la Chine avec un subrécargue du pays , qui , après avoir trafiqué avec les Espagnols, rapporta des marchandises européennes et une forte partie de clous de girofle et autres épices. À son arrivée j non-seulement il lui paya son fret recta et grassement , mais encore , comme notre jeune homme ne se souciait point alors de vendre le navire , le négociant lui fournit des marchandises pour son compte; de sorte qu'avec quelque argent et quelques épices qu'il avant d'autre part et qu'il emporta avec lui , il retourna aux Philippines, chez les Espagnols, où il se défit de sa Gargaisdh très-avantageusement Là , s'étant fait de bonnes connaissances à Manille, il obtint que son navire fût déclaré libre; et le gouverneur de Manille l'ayant loué pour aller en Amérique , à Acapulco , sur la côte du Mexique , il lui donna la permission d'y débarquer, de se rendre à Mexico, et de prendre passage pour l'Europe, lui et tont son monde, sur un navire espagnol.

Il fit le voyage d'Acapulco très-heureusement , et là il vendit son navire. Là, ayant aussi obtenu la permission de se rendre par terre à Portô-Bello, il trouva, je né sais comment, le moyen dépasser à la Jamaïque avec tout ce qu'3 avait, et environ huit ans après il revint en Angleterre excessivement riche : de quoi je parierai en son lieu. Sur ce je reviens à mes propres affaires.

• Sur le point de nous séparer du bâtiment et de l'équipage, nous nous primes naturellement à songer à la récompense que nous devions donner aux deux hommes qui nous avaient avertis si fort à propos du projet formé contre nous dans la rivière de Camboge. Le fait est qu'ils nous avaient rendu un service insignç, et qu'ils méritaient bien de nous ,

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quoique, soit dit en passant, ils ne fussent eux-mêmes qu’une paire de coquins ; car, ajoutant foi à la fable qui nous transformait en pirates, et ne doutant pas que nous ne nous fussions enfuis avec le navire , ils étaient venus nous trouver , non-seulement pour nous vendre la mèche de ce quon machinait contre nous , mais encore pour s'en aller faire la course en notre compagnie , et l’un d’eux avoua plus tard que l’espérance seule d’écumer la mer avec nous l'avait poussé à cette révélation. IN 'importe! le service qu’ils nous avaient rendu n’en était pas moins grand , et c’est pourquoi, comme je leur avais promis d’être reconnaissant envers eux, j’ordonnai premièrement qu’on leur payât les appointements qu’ils déclaraient leur être dus à bord de leurs vaisseaux respectifs , c’est-à-dire à l’Anglais neuf mois de ses gages et sept au Hollandais ; puis , en outre et par dessus, je leur fis donner une petite somme en or, à leur grand contentement. Je nommai ensuite l’Anglais maître canonnier du bord, le nôtre ayant passé lieutenant en second et commis aux vivres ; pour le Hollandais je le fis maître d’équipage. Ainsi grandement satisfaits, l’un et l’autre rendirent de bons offices, car touts les deux étaient d’habiles marins et d’intrépides compagnons. •

Nous étions alors à terre à la Chine; et si au Bengale je m’étais cru banni et éloigné de ma patrie , tandis que pour mon argent j’avais tant de moyens de revenir chez moi, que ne devais-je pas penser en ce moment où j’étais environ à mille lieues plus loin de l’Angleterre, et sans perspective aucune de retour !

Seulement, comme une. autre foire devait se tenir au bout de quatre mois dans la ville où nous étions, nous espérions qu’alors nous serions à même de nous procurer toutes sortes de produits du pays, et vraisemblablement de

KUMKSO» CIlUSOÉ.

trouver quelques jonques chinoises ou quelques navires venant de ÎNanking qui seraient àjœâdre et qui pourraient nous transporter nous et nos marchandises où il nous plairait. Faisant fond là-dessus, je résolus d attendre; d'ailleurs comme nos personnes privées n'étaient pas suspectes, si quelques bâtiments anglais ou hollandais se présentaient ne pouvions -nous pas trouver l'occasion de charger nos marchandises et d'obtenir passage pour quelque autre endroit des Indes moins éloigné de notre patrie?

Dans cette espérance , nous nous déterminâmes donc à demeurer en ce lieu ; mais pour nous récréer nous nous permîmes deux ou trois petites tournées dans le pays. Nous fîmes d'abord un voyage de dix jours pour aller voir Nanking, ville vraiment digne d'être visitée. On dit qu'elle renferme un million d'âmes, je ne le crois pas : elle est symétriquement bâtie, toutes les rues sont régulièrement alignées et se croisent l'une l'autre en ligne droite, ce qui lui donne une avantageuse apparence.

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Voyage & Nankin g.

, ais quand j en viens à comparer les misérables peuples de ces contrées aux peuples de nos contrées , leurs édifices , leurs mœurs , leur ' gouvernement, leur religion, leurs richesses et leur splendeur, — comme disent quelques-uns, — j avoue que tout cela me semble ne pas valoir la peine d’être nom*

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me ; ne pas valoir le temps que je passerais à le décrire et que perdraient à le lire ceux qui viendront après moi.

Il est à remarquer que nous nous ébahissons de la grandeur, delopulence, des cérémonies, de la pompe, du gouvernement, des manufactures, du commerce et de la conduite de ces peuples , non parce que ces choses méritent de fixer notre admiration ou même nos regards, mais seulement parce que , tout remplis de Vidée primitive que nous avons de la barbarie de ces contrées, de la grossièreté et de l'ignorance qui y régnent, nous ne nous attendons pas à y trouver rien de si avancé.

Autrement, que sont leurs édifices au prix des palais et des châteaux royaux de l’Europe ? Qu est-ce que leur commerce auprès du commerce universel de l’Angleterre, de la Hollande, de la France et de l’Espagne? Que sont leurs villes au prix des nôtres pour l’opulence, la force ? te faste des habits, le luxe des ameublements , la variété infinie ? Que sont leurs ports parsemés de quelques jonques et de quelques barques , comparés à notre navigation , à nos flottes marchandes, à notre puissante et formidable marine ? Notre cité de Londres fait plus de commerce que tout leur puissant Empire. Un vaisseau de guerre anglais , hollandais ou français, de quatre-vingts canons, battrait et détruirait toutes les forces navales des Chinois. La grandeur de leur opulence et de leur commerce, la puissance de leur gouvernement, la force de leurs armées nous émerveillent parce que, je l’ai déjà dit, accoutumés que nous sommes à les considérer comme une nation barbare de payens et à peu près comme des Sauvages , nous ne nous attendons pas à rencontrer rien de semblable chez eux, et c’est vraiment de là que vient 1e jour avantageux sous lequel nous apparaissent leur splendeur et leur puissance : autrement, cela eu

CRCSOrf.

soi-même n'est rien du tout ; car ce que j'ai dit de leurs vaisseaux peut être dit de leurs troupes et de leurs armées ; toutes les forces de leur Empire, bien qu’ils puissent mettre en campagne deux millions d'hommes , ne seraient bonnés ni plus ni moins qu’à ruiner le pays et à les réduire euxmêmes à la famine. S'ils avaient à assiéger une ville forte de Flandre ou à combattre une armée disciplinée , une ligne de cuirassiers allemands ou de gendarmes français culbuterait toute leur cavalerie ; un million de leurs fantassins ne pourraient tenir devant un corps de notre infanterie rangé en bataille et posté de façon à ne pouvoir être enveloppé, fussent-ils vingt contre un : voire même, je ne hablerais pas si je disais que trente mille, hommes d'infanterie allemande ou anglaise et dix mille chevaux français brosseraient toutes les forces de la Chine. 11 en est de même de notre fortification et de l’art de nos ingénieurs dans l’attaque et la défense des villes : il n’y a pas à la Chine une place fortifiée qui pût tenir un mois contre les batteries et les assauts d'une armée européenne, tandis que toutes les armées des Chinois ne pourraient prendre une ville comme Dunkerque, à moins que ce ne fût par famine, l’assiégeraient-elles dix ans. Ils ont des armes à feu, il est vrai; mais elles sont lourdes et grossières et sujettes à faire long feu ; ils ont de la poudre, mais elle n’a point de force ; enfin ils n’ont ni discipline sur le champ de bataille, ni tactique, ni habileté dans l’attaque, ni modération dans la retraite. Aussi j’avoue que ce fut chose bien étrange pour moi quand je revins en Angleterre d’entendre nos compatriotes débiter de si belles bourdes sur la puissance, les richesses, -la -gloire, la magnificence et le commerce des Chinois, qui nouant , je l’ai vu , je le sais , qu’un méprisable troupeau d’esclaves ignorants et sordides assujétis à un

RODIRWtm

gouvernement bien digne de commander à tel peuple ; et en un mot, car je suis maintenant tout-à-fait lancé hors de mon sujet, et en un mot, dis-je, si la Moscovie n’était pas à une si énorme distance, si l'Empire moscovite n’était pas un ramassis d’esclaves presque aussi grossiers , aussi faibles , aussi mal gouvernés que les Chinois eux-mêmes, le Czar de Moscovie pourrait tout à son aise les chasser touts de leur contrée et la subjuguer dans une seule campagne. Si le Czar, qui, à ce que j’entends dire, devient un grand prince et commence à se montrer formidable dans le monde, se fût jeté de ce côté au lieu de s’attaquer aux belliqueux Suédois, — dans cette entreprise aucune des puissances de l’Europe ne l’eût envié ou entravé, — il serait aujourd’hui Empereur de la Chine au lieu d’avoir été battu par le Roi de Suède à Narva, où les Suédois n’étaient pas un contre six. - — De même que les Chinois nous sont inférieurs en force, en magnificence, en navigation, en commerce et en agriculture, de même ils nous sont inférieurs en savoir, en habileté dans les sciences : ils ont des globes et des sphères et une teinture des mathématiques ; mais vient-on à examiner leurs connaissances. . . . que les plus judicieux de leurs savants ont la vue courte ! lis ne savent rien du mouvement des corps célestes et sont si grossièrement et si absurdement ignorants, que, lorsque le soleil s’éclipse , ils s’imaginent qu’il est assailli par un grand dragon qui veut l’emporter, et ils se mettent à faire un charivari avec touts les tambours et touts les chaudrons du pays pour épouvanter et chasser le monstre, juste comme nous faisons pour rappeler uh essaim d’abeilles.

C’est là l’unique digression de ce genre que je me sois permise dans tout le récit que j’ai donné de mes voyages ; désormais je me garderai de faire aucune description de contrée et de peuple ; ce n’est pas mon affaire , ce n’est

cacao*.

pas de mon ressort : m’attachant seulement à la narration de mes propres aventures à travers une vie ambulante et une longue série de vicissitudes , presque inouïes, je ne parlerai des villes importantes, des contrées désertes, des nombreuses nations que j’ai encore à traverser qu’autant quelles se lieront à ma propre histoire et que mes relations avec elles le rendront nécessaire. — J étais alors, selon mon calcul le plus exact, dans le coeur de la Chine, par 5o degrés environ de latitude Nord, car nous étions revenus de Nanking. J’étais toujours possédé d une grande envje de voir Péking, dont j’avais tant ouï parler, et Père Simon m’inportunait chaque jour pour que je fisse cette excursion. Enfin l’époque de son départ étant fixée, et l’autre missionnaire qui devait aller avec lui étant arrivé de Macao, il nous fallait prendre une détermination. Je renvoyai Père Simon à mon partner , m’en référant tout-à-fait à son choix. Mon partner finit par se déclarer pour l'affirmative, et nous fîmes nos préparatifs de voyage. Nous partîmes assez avantageusement sous un rapport , car nous obtînmes la permission de voyager à la suite d’yn des mandarins du pays, une manière de vice-rois ou principaux magistrats de la province où ils résident , Iranchant du grand, voyageant avec un grand cortège et force grands hommages de la part do peuple, qui souvent est grandement appauvri par eux, car touts les pays qu’ils traversent sont obligés de leur fournir des provisions à eux et à toute leur séquelle. Une chose que je ne laissai pas de remarquer particulièrement en cheminant avec les bagages de celui-ci, c’est que , bien que nous reçussions des habitants de suffisantes provisions pour nous et nos chevaux, comme appartenant au mandarin, nous étions néanmoins obligés de tout payer ce que nous acceptions d’après le prix courant du lieu. L’intendant ou com-

RUBmSOR

missaire des vivres du mandarin noos soutirait très-ponctuellement ce revenant-bon , de sorte qne si voyager A la suite du mandarin était une grande commodité pour noos, ce n’était pas une haute faveur de sa pmi, c’était, tout an contraire 4 un grand profit pour lui , si l’on considère qu’il y avait une trentaine de personnes chevauchant de la même manière sous la protection de son cortège ou, comme nous dirions, sous son convoi. C’était, je le répète, pour lui un bénéfice tout clair : il nous prenait tout notre argent pour les vivres que le pays lui fournissait pour rien.

Pour gagner Péking nous eûmes vingt- cinq jours de marche à travers un pays extrêmement populeux, mais misérablement cultivé : quoiqu’on préconise tant l’industrie de ce peuple, son agriculture, son économie rurale, sa manière de vivre, tout cela n’est qu’une pitié. Je dis une pitié, et cela est vraiment tel comparativement à nous, et nous semblerait ainsi à nous qui entendons la vie, si nous étions obligés de le subir ; mais il n’en est pas de même pour ces pauvres diables qui ne connaissent rien autre. L’orgueil de ces pécores est énorme, il n’est surpassé que par leur pauvreté, et ne fait qu’ajouter à ce qne j’appelle leur misère. 11 m’est avis que les Sauvages tout nus de l’Amérique vivent beaucoup plus heureux ; s’ils n’ont rien ils ne désirent rien, tandis que ceux-ci, insolents et superbes, ne sont après tout que des gueux et des valets; leur ostentation est inexprimable-: elle se manifeste surtout dans leurs vêtements, dans leurs demeures et dans la multitude de laquais et d’esclaves qu’ils entretiennent ; mais ce qui met le amble à leur ridicule, c’est le mépris qu’ils professent pour tout l’univers, excepté pour eux-mêmes.

Sincèrement, je voyageai par la suite plus agréablement dans les déserts et les vastes solitudes de la Grande-Tar-

cavsotf.

tarie que dans cette Chine où cependant les routes sont bien pavées, bien entretenues et très-commodes pour le9 voyageurs. Rien ne me révoltait pins que de voir ce peuple si hautain, si impérieux, si outrecuidant au sein de Titubé** cillité et de Tignorance la plus crasse : car tout son fameux génie n’est que çà et pas plus ! Aussi mon ami Père Simon et moi ne laissions-nous jamais échapper l’occasion de faire gorge chaude de leur orgueilleuse gueuserie. — Un jour, approchant du manoir d’un gentilhomme campagnard, comme l’appelait Père Simon, à environ dix lieues de la ville de Nanking, nous eûmes l’honneur de chevaucher pendant environ deux milles avec le maître de la maison , dont l’équipage était un parfait Don-Quichotisme, Un mélange de pompe et de pauvreté.

L’habit de ce crasseux Don eût merveilleusement fait l’affaire d’un scaramouche ou d’un fagotin : il était d’un sale calicot surchargé de tout le pimpant harnachement de la casaque d’un fou; les manches en étaient pendantes, de tout côté ce n’était que satin, crevés et taillades. Il recouvrait une riche veste de taffetas aussi grasse que celle d’un boucher, et qui témoignait que son Honneur était un très-exquis saligaud.

Son cheval était une pauvre, maigre, affamée et cagneuse créature ; on pourrait avoir une pareille monture en Angleterre pour trente au quarante schelings. Deux esclaves le suivaient à pied pour faire trotter le pauvre animal. 11 avait un fouet à la mam et il rossait la bête aussi fort et ferme du côté de la tête que ses esclaves le faisaient du côté de la queue, et ainsi il s’en allait chevauchant près de nous avec environ dix ou douze valets ; et on nous dit qu’il se rendait à son manoir à une demi-lieue devant nous. Nous cheminions tout doucement, mais cette manière de gentilhomme prit le de-

■OBI X son ciusoi.

Tant , et comme noos nous arrêtâmes une heure dans un village pour nous rafraîchir, quand nous arrivâmes vers le castel de ce grand personnage , nous le vîmes installé sur un petit emplacement devant sa porte, et en train de prendre sa réfection : au milieu de cette espèce de jardin, il était facile de l’appercevoir, et on nous donna à entendre que plus nous le regarderions, plus il serait satisfait.

11 était assis sous un arbre à peu près semblable à ni palmier nain , qui étendait son ombre au-dessus de sa tète, du côté du midi ; mais, par luxe, on avait placé sous l’arbre un immense parasol qui ajoutait beaucoup au coup d’œil. 11 était étalé et renversé dans un vaste fauteuil, car c’était u homme pesant et corpulent, et sa nourriture lui était apportée par deux esclaves femelles.

n en voyait deux antres , dont peu de gentilshommes européens, je pense, eussent agréé le service : la première abecquait notre gentillàt re avec une cuillère ; la seconde tenait un plat d’une main l et de l’autre raclait ce qui tombait sur la barbe ou la veste de taffetas de sa Seigneurie. Cette grosse t. ii. 26

soin mon

et grasse brute pensait au-dessous d elle d employer ses propres mains à (ouïes ces opérations familières que les rois et les monarques aiment mieux faire eux-mêmes plutôt que d’être touchés par les doigts rustiques de* leurs valets 4.

A ce spectacle, je me pris à penser aux tortures que la vanité prépare aux hommes et combien un penchant orgueilleux ainsi mal dirigé doit être incommode pour un être qui a le sens commun; puis, laissant ce pauvre hère se délecter à l’idée que nous nous ébahissions devant sa pompe, tandis que nous le regardions en pitié et lui prodiguions le mépris, nous poursuivîmes notre voyage ; seulement Père Simon eut la curiosité de s'arrêter pour tâcher d apprendre quelles étaient les friandises dont ce châtelain se repaissait avec tant d’apparat ; il eut l’honneur d’en goûter et nous dit que c’était, je crois, un mets dont un dogue anglais voudrait à peine manger, si on le lui offrait, c’est-à-dire un plat de riz bouilli, rehaussé d’une grosse gôusse d’ail, d’un sachet rempli de poivre vert et d’une autre plante à peu près semblable à notre gingembre , mais qui a l’odeur du musc et la saveur de la moutarde ; le tout mis ensemble et mijoté avec un petit morceau de mouton maigre. Voilà quel était le festin de sa Seigneurie, dont quatre ou cinq autres domestiques attendaient les ordres à quelque distance. S’il les nourrissait moins somptueusement qu’H se nourrissait lui-même, si, par exemple, on leur retranchait les épices, ils devaient faire maigre chère en vérité.

Quant à notre mandarin avec qui nous voyagions , res-

1 On a passé sous silence la fin de ce paragraphe et le commencement du suivant dans la traduction contemporaine , indigne du beau nom de mauawk Tastu. — Désormais nous noua abstiendrons de relever les mutilations que, dans la susdite tradnetion, on a fait subir ù toute la tanière partie de Robinson : il faudrait une note à chaque phrase. P. B,

cauAot,

pecté comme un roi, il était toujours environné de ses gentilshommes, et entouré d’une telle pompe que je ne pus guère l’entrevoir que de loin ; je remarquai toutefois qu'entre touts les chevaux de son cortège il n’y en avait pas un seul qui parût valoir les bêtes de somme de nos toituriers anglais ; ils étaient si chargés de housses , de caparaçons, de harnais et autres semblables friperies, que vous n’auriez pu voir s’ils étaient gras ou maigres : on appercevait à peine le bout de leur tête et de leurs pieds.

J’avais alors le coeur gai ; débarrassé du trouble et de la perplexité dont j’ai fait la peinture, et ne nourrissant plus d’idées rongeantes, ce voyage me sembla on ne peut plus agréable. Je n’y essuyai d’ailleurs aucun fâcheux accident ; seulement en passant à gué une petite rivière, mon cheval broncha et me désarçoona, c’est-à-dire qu’il me jeta dedans : l’endroit n’était pas profond , mais je fus trempé jusqu’aux os. Je ne fais mention de cela que parce que ce fut alors que se gâta mon livre de poche, où j’avais couché les noms de plusieurs peuples et dé différents lieux dont je voulais me ressouvenir. N’en ayant pas pris tout le Boin nécessaire, les feuillets se moisirent, et par la suite il me fut impossible de déchiffrer un seul mot , à mon grand regret , surtout quant aux noms de quelques places auxquelles je touchai dans ce voyage.

Enfin nous arrivâmes à Péking. — Je n’avais avec moi que le jeune homme que mon neveu le capitaine avait attaché à ma personne comme domestique, lequel se montra très-fidèle et très-diligent ; mon partner n’avait non plus qu’un compagnon, un de ses parents. Quant au pilote portugais, ayant désiré voir la Cour, nous lui avions donné son passage, c’est-à-dire que nous l’avions défrayé pour l’agrément de sa compagnie et pour qu’il nous servît d’interprète,

BOBINSOH

car il entendait la langue du pays , parlait bien français et quelque peu anglais : vraiment ce bon homme nous fnt partout on ne peut plus utile. Il y avait à peine une semaine que nous étions à Péking , quand il vint me trouver en riant : — « Ah! senhor Inglez, me dit-il, j’ai quelque chose à vous dire qui vous mettra la joie au cœur. » —

« La joie au cœur ! dis-je, que serait-ce donc? Je ne sache rien dans ce pays qui puisse m’apporter ni grande joie ni grand chagrin. » — « Oui , oui , dit le vieux homme en mauvais anglais, faire vous content, et moi fâcheux. » — C’est fâché qu’il voulait dire. Ceci piqua ma curiosité. — • Pourquoi, repris-je, cela vous fâcherait-il ?» — « Parce que, répondit-il, après m’avoir amené ici, après un voyage de vingt-cinq jours, vous me laisserez m’en retourner seul. Et comment ferai-je pour regagner mon port sans vaisseau, <j^n<t cheval, sans pécune ? » C’est ainsi qu’il nommait l’argent dans un latin corrompu qu’il avait en provision pour notre plus grande hilarité.

Bref, il nous dit qu’il y avait dans la ville une grande caravane de marchands moscovites et polonais qui se disposaient à retourner par terre en Moscovie dans quatre ou ring semaines, et que sûrement nous saisirions l’occasion de partir avec eux et le laisserions derrière s’en revenir tout seul. J’avoue que cette nouvelle me surprit : une joie secrète se répandit dans toute mon âme, une joie que je ne puis décrire, que je ne ressentis jamais ni auparavant ni depuis. 11 me fut impossible pendant quelque temps de répondre un seul mot au bon homme ; à la fin pourtant, me tournant vers lui : — « Comment savez-vous cela? fis-je, êtes-vous sûr que ce soit vrai? » — » Oui-dà, reprit-il ; j’ai rencontré ce matin, dans la rue , une de mes vieilles connaissances, un Arménien, ou, comme vous dites vous autres.

CRUSOi.

un Grec, qui se trouve avec eux; il est arrivé dernièrement d’Àstracan et se proposait d’aller au Ton-Kin, où je l’ai connu autrefois ; mais il achangé d’avis, et maintenant il est déterminé à retourner à Moscou avec la caravane , puis à descendre le Volga jusqu’à Astracan. » — « Eh bien ! senhor, soyez sans inquiétude quant à être laissé seul : si c’est un moyen pour moi de; retourner en Angleterre,' ce sera votre faute si vous remettez jamais le pied à Macao. » J’allai alors consulter mon pahner sur ce qu’il y avait à faire, et je lui demandai ce qu’il pensait de la nouvelle du pilote et si elle contrarierait ses intentions : il me dit qu’il souscrivait d’avance à tout ce que je voudrais ; car il avait si bien établi ses affaires au Bengale et laissé ses effets en si bonnes mains, que, , s’il pouvait convertir l’expédition fructueuse que nous venions de réaliser en soies de Chine écrues et ouvrées qui valussent la peine d’être transportées , il serait très-content d’aller en Angleterre , d où il repasserait au Bengale par les navires de la Compagnie.

Cette détermination prise, nous convînmes que, si notre vieux pilote portugais voulait nous suivre , nous le défraierions jusqu’à Moscou ou jusqu’en Angleterre, comme il lui plairait. Certes nous n’eussions point passé pour généreux si nous ne l’eussions pas récompensé davantage ; les services]qu’il nous avaitrendus valaient bien cela et au-delà : il avait été non-seulement notre pilote en mer, mais encore pour ainsi dire notre courtier à terre ; et en nous procurant le négociant japonais il avait mis quelques centaines de livres sterling dans nos poches. Nous devisâmes donc ensemble là-dessus, et désireux de le gratifier, ce qui, après tout, n’était que lui faire justice, et souhaitant d’ailleurs de le conserver avec nous, car c’était un homme précieux en toute occasion, nous convînmes que nous lui donnerions à nous

■omKW

deux une somme en or monnayé, qui, d’après mon calcul, pouvait monter à 1 7 livre* sterling, et que noos prendrions ses dépenses pour notre compte , les siennes et celles de son cheval, ne laissant à sa charge que la béte de somme qui transporterait ses effets.

Ayant arrêté ceci entre nous, nous mandâmes le vieux pilote pour lui faire savoir ce que nous avions résolu.

— « Vous vous êtes plaint , lui dis-je , d’être menacé de vous en retourner tout seul; j’ai maintenant à vous annoncer que vous ne vous en retourneres pas du tout. Comme nous avons pris le parti d’aller en Europe avec la caravane , nous voulons vous emmener avec nous , et nous vous avons fait appeler pour connaître votre volonté. »

— Le bon homme hocha la tête et dit que c’était un long voyage ; qu’il n’avait point de pécüne pour l’entreprendre, ni pour subsister quand il serait arrivé. — « Nous ne l’ignorons pas, lui dîmes-nous, et c’est pourquoi nous sommes dans Fintention de hure quelque chose pour vous qui vous montrera combien nous sommes sensibles au bon office que vous nous avez rendu, et combien aussi votre compagnie nous est agréable. » — Je lui déclarai alors quenous étions convenus dé lui donner présentement une certaine somme, qu’il pourrait employer de la même manière que nous emploierions notre avoir , et que , pour ce qui était de ses dépenses, s’il venait avec nous, nous voulions le déposer à bon port, — sauf mort ou événements, — soit en Moscovie soit en Angleterre , et cela à notre charge , le transport de ses marchandises excepté.

Il reçut cette proposition avec transport, et protesta qu’il nous suivrait au bout du monde ; nous nous mîmes donc à faire nos préparatifs de voyage. Toutefois il en fut de nous comme des autres marchands : nous eûmes touts beaucoup

CftiiêUË»

de choses à terminer, et au lieu d’être prêts en cinq semai-’ nés, avant que tout fût arrangé quatre mois et quelques jours s’écoulèrent.

Ce ne fut qu’au commencement de février que nous quittâmes Péking. — Mon partner et le vieux pilote se rendirent au port où nous avions d’abord débarqué pour disposer de quelques marchandises que nous y avions laissées, et moi avec un marchand chinois que j’avais connu à Nanking, et qui était venu à Péking pour ses affaires , je m’en allai dans la première de ces deux villes, où j’achetai quatre-vingt-dix pièces de beau damas avec environ deux cents pièces d’autres belles étoffes de soie de différentes sortes, quelques-unes brochées d’or : toutes ces acquisitions étaient déjà rendues à Péking au retour de mon partner. En outre, nous achetâmes une partie considérable de soie écrue et plusieurs autres articles : notre pacotille s’élevait , rien qu’en ces marchandises, à 5,5oo livres sterling, et avec du thé , quelques belles toiles peintes, et trois charges de chameaux en noix muscades et clous de girofle, elle chargeait, pour notre part , dix-huit chameaux non compris ceux que nous devions monter, ce qui, avec deux ou trois chevaux de main et deux autres chevaux chargés de provisions, portait en somme notre suite à vingt-six chameaux ou chevaux.

La caravane était très-nombreuse, et, autant que je puis me le rappeler, se composait de trois ou quatre cents chevaux et chameaux et de plus de cent vingt hommes trèsbien armés et préparés à tout événement ; car, si les caravanes orientales sont sujettes à être attaquées par les Arabes, celles-ci sont sujettes à l’être par les Tartarcs, qui ne sont pas , à vrai dire , tout-à-fait aussi dangereux que les Arabes, ni si barbares quand ils ont le dessus.

Notre compagnie se composait de gens de differentes

ROIlHSl'N CJUSOff.

nations,. principalement dé Moscovites ; il y avait bien une soixantaine de négociants ou habitants de Moscou , parmi lesquels se trouvaient quelques Livoniens, et, à notre satisfaction toute particulière, cinq Écossais, hommes de poids et qui paraissaient très-versés dans la science des affaires.

Après une journée de marche, nos guides, qui étaient au nombre de cinq, appelèrent touts tes gentlemen et les marchands, c’est-à-dire touts les voyageurs, excepté les domestiques, pour tenir, disaient-ils, un grand conseil. Ace grand conseil chacun déposa une certaine somme à là masse commune pour payer le fourrage qu’on achèterait en route, lorsqu’on ne pourrait en avoir autrement, pour les émoluments des guides , pour les chevaux de louage et autres choses semblables. Ensuite ils constituèrent le voyage, selon leur expression , c’est-à-dire qu’ils nommèrent des capitaines et des officiers pour nous diriger et nous commander en cas d’attaque, et assignèrent à chacun son tour de commandement. L’établissement de cet ordre parmi nous ne fut rien moins qu’inutile le long du chemin, comme on le verra, en. son lieu.

La Grande Muraille.

a route, de ce côté— là du pays, est trèspeuplée : elle est pleine de potiers et de modeleurs , c’est-à-dire d’artisans qui travaillent la terre .à porcelaine , et comme nous cheminions, notre pilote portugais, qui avait toujours quelque chose à nous dire pour nous égayer, vint à moi en ricanant

et me dit qu’il voulait me montrer la plus grande rareté de tout le pays, afin que j’eusse à dire de la Chine , après toutes les choses défavorables que j’en avais dites, que j’y avais yu une chose qu’on ne saurait voir dans tout le reste de l’innrers. Intrigué au plus haut point, je grillais de savoir ce que ce pouvait être ; à la fin il me dit que c’était une mai* son de plaisance, toute bâtie en marchandises de Chipe (es China ware) . — «J’y suis, lui dis-je, les matériaux dentelle ^ est construite sont tPUtS la production du pays? Et ainsi elle est toute en China ware, est-ce pas?» — «Non, non, répondit-il, j’entends que c'est une maison entièrement de Chi0'ware, comme vous dites en Angleterre, ou de porcelaine, comme on dit dans notre pays. » — « Soit, repris-je, cela est très-possible. Mais comment est-elle grosse? Pourrions-nous la transporter dans une caisse sur un chameau?

Si cela 6e peut, nous l’acheterons. » — « Sur un chameau ! » ' s’écria le vieux pilote levant ses doua mains jointes, « peste ! une famille de trente personnes y loge. »

Je fus alors vraiment curieux de la voir, ot quand nous arrivâmes auprès je trouvai tout bonnement une maison de charpente, une maison bâtie, comme on dit en Angleterre, avec latte et plâtre ; mais dont touts les crépis étaient réellement de Chigp ware , c’est-à-dire qu’elle était enduite de terre à porcelaine.

L’extérieur, sur lequel dardait le soleil , était vernissé, d’un bel aspect, parfaitement blanc, peint de figures bleues, comme le sont les grands vases de Chine qu’on voit en Angleterre, et aussi dur que s’il eût été cuit. Quant à l’intérieur, toutes les murailles au lieu de boiseries étaient revêtues de tuiles durcies et émaillées, comme les petits carreaux qu’on nomme en Angleterre galfy tiks , et toutes faites de la plus belle porcelaine , décorée de figures défi-

eioftoi.

rieuses d’une variété infinie de couleurs, mélangées d’or. Une seule figure occupait plusieurs de ces carreaux ; mais avec un mastic fait de même terre on les avait si habilement assemblés qu’il n’était guère possible de voir où étaient les joints. Le pavé des salles était de la même matière, et aussi solide que les aires de terre cuite en usage dans plusieurs parties de l’Angleterre , notamment dans le Lincolnshire, le Nottinghamshire et le Leicestersbire ; il était dur comme une pierre, et uni, mais non pas émaillé et peint, si ce n’est dans quelques petites pièces ou cabinets , dont le sol était revêtu comme lés parois. Les plafonds, en un mot touts les endroits de la maison étaient faits de même terre; enfin le toit était couvert de tuiles semblables, mais d’un noir foncé et éclatant.

C’était vraiment à la lettre un magasin de porcelaine, on pouvait à bon droit le nommer ainsi, et, si je n’eusse été en marche, je me serais arrêté là plusieurs jours pour l’examiner dans touts ses détails. On me dit que dans le jardin il y avait des fontaines et des viviers dont le fond et les bords étaient pavés pareillement , et le long des allées de belles statues entièrement faites en terre à porcelaine , et cuites toutes d’une pièce.

C’est là une des singularités de la Chine , on peut accorder aux Chinois qu’ils excellent en ce genre; mais j’ai la certitude qu’ils n’excellent pas moins dans les contes qu’ils font à ce sujet , car ils m’ont dit de si incroyables choses de leur habileté en poterie, des choses telles que je ne me soucie guère de les rapporter, dans la conviction où je suis qu’elles sont faifses. Un hâbleur me parla entre autres d’un ouvrier qui avait fait en fayence un navire, avec touts ses apparaux, ses mâts et ses voiles , assez grand pour contenir cinquante hommes. S’il avait ajouté qu’il l’avait lancé, et que

BOVIN*!) a

sur ce navire il avait fait un voyage au Japon , j aurais pu dire quelque chose , mais comme je savais ce que valait cette histoire, et, passez-moi l’expression, que le camarade mentait, je souris et gardai le silence.

Cet étrange spectacle me retint pendant deux heures derrière la caravane ; aussi celui qur commandait ce jour-là me condamna-t-il à une amende d’environ trois sheUings et me déclara-t-il que si c’eût été à trois journées en dehors de la muraille , comme c'était à trois journées en dedans , il m’en aurait coûté quatre fois autant et qu’il m’aurait obligé à demander pardon au premier jour de Conseil. Je promis donc d’être plus exact, et je ne tardai pas à reconnaître que lordre de se tenir touts ensemble était d’une nécessité ab+ solue pour notre commune sûreté.

Deux jours après nous passâmes la grande muraille de la Chine, boulevart élevé contre les Tartares, ouvrage immense, dont la chaîne sans fin s’étend jusque sur des collines et des montagnes , où les rochers sont infranchissables , et les précipices tels qu’il n’est pas d’ennemis qui puissent y pénétrer, qui puissent y gravir, ou, s’il en est, quelle muraille pourrait les arrêter ! Son étendue, nous dit-on, est d’à peu près un millier de milles d’Angleterre , mais la contrée qt^dle couvre n’en a que cinq cents , mesurée en droite ligne, sans avoir égard aux tours et retours qu’elle fait. Elle a environ quatre toises ou fathoms de hauteur et autant d’épaisseur en quelques endroits. *

Là , au pied de cette muraille , je m’arrêtai une heure ou environ sans enfreindre nos réglements, car la caravane mit tout ce temps à défiler par un jpiichet ; je m’arrêtai une heure, dis-je, à la regarder de chaque côté, de près et de loin , du moins à regarder ce qui était à la-fmrtée de ma vue ; et le guide de notre caravane qui l’avait exaltée comme

la merveille du monde , manifesta le vif désir de savoir ce que j’en pensais. Je lui dis que c’était une excellente chose contre les Tartares. Il arriva qu’il n’entendit pas ça comme je l’entendais , et qu’il le prit pour un -compliment ; mais le vieux pilote sourit : — « Oh ! senhor Inglez, dit-il , vous parlez de deux couleurs. » — « De deux couleurs ! répétai-je ; qu’entendez-vous par là ? » — « J’entends que votre réponse paraît blanche d’un côté et noire de l’autre , gaie par là et sombre par ici : vous lui dites que c’est une bonne muraille contre les Tartares : cela signifie pour moi qu’elle n’est bonne à rien , sinon contre les Tartares , ou qu’elle ne défendrait pas de tout autre ennemi. Je vous comprends, senhor Inglez, je vous comprends, répétait-il en se gaussant ; mais monsieur le Chinois vous comprend aussi de son côté. »

— « Eh bien, senhor, repris-je, pensez-vous que celte 'muraille arrêterait une armée de gens de notre pays avec un -bon train d’artillerie, ou nos ingénieurs avec deux compagnies de mineurs ? En moins de dix jours n’y feraiènt-ils >pas une brèche assez grande pour qu’une armée y pût passer en front de bataille , ou ne la feraient-ils pas sauter , fondation et tout , de façon à n’en pas laisser une trace ?» — « Oui, oui, s’écria-t-il, je sais tout cela. » — Le Chinois brûlait de connaître ce que j’avais dit : je permis au vieux pilote de le lui répéter quelques jours après ; nous étions alors presque sortis du territoire , et ce guide devait nous quitter bientôt ; mais quand il sut ce que j’avais dit , il devint muet tout le reste du chemin , et nous sevra de ses belles histoires sur le pouvoir et sur la magnificence >des Chinois.

Après avoir passé ce puissant rien , appelé muraille , à peu près semblable à la muraille des Pietés, si fameuse dans

«OBINHOn

le Northumberiand et bâtie par les Romains , noos commençâmes à trouver le pay9 clairsemé d'habitants , ou plutôt les habitants confinés dans des villes et des places fortes, à cause des incursions et des déprédations des Tartares , qui exercent le brigandage en grand , et auxquels ne pourraient résister les habitants sans armes d’une contrée ouverte. !

Je sentis bientôt la nécessité de nous tenir touts ensemble en caravane, chemin faisant ; car nous ne tardâmes pas à voir rôder autour de nous plusieurs troupes de Tartares. Quand je vins à les appercevoir distinctement , je m’étonnai que l’Empire chinois ait pu être conquis par de si misérables drôles : ce ne sont que de vraies hordes , de vrais troupeaux de Sauvages, sans ordre, sans discipline et sans tactique dans le combat

Leurs chevaux, pauvres bêtes maigres, affamées et mal dressées , ne sont bons à rien ; nous le remarquâmes dès le premier jour que nous les vîmes, ce qui eut lieu aussitôt que nous eûmes pénétré dans la partie déserte du pays ; car alors notre commandant du jour donna la permission à seize d’entre nous d’aller à ce qu’ils appelaient une chasse. Ce n’était qu’une chasse au mouton, cependant cela pouvait àbon droit se nommer chasse ; car ces moutons sont les {dus sauvages et les plus vites que j’aie jamais vus : seulement ils ne courent pas long-temps ; aussi vous êtes sûr de votre affaire quand vous vous mettez à leurs trousses. Ils se montrent généralement en troupeaux de trente on quarante; et, comme de vrais moutons, ils se tiennent toujours ensemble quand ils fuient.

Durant cette étrange espèce de chasse, le hasard voulut que nous rencontrâmes une quarantaine de Tartares. Chassaient-ils le mouton comme nous ou cherchaient-ils quel-

cicmX.

que autre proie, je ne sais; nais aussitôt qu’ils nous virent, l’un d’entre eux se mit à souffler très-fort dans nne trompe, et il en sortit un son barbare que je n’avais jamais ouï auparavant , et que , soit dit en passant , je ne me soucierais paB d’entendre une seconde fois. Nous supposâmes que c’était pour appeler à eux leurs amis ; et nous pensâmes vrai , car en moins d’un demi-quart d’heure une autre troupe de quarante ou cinquante parut à un mille de distance ; mais la besogne était déjà faite , et voici Comment :

Un des marchands écossais de Moscou se trouvait par hasard avec nous : aussitôt qu’il entendit leur trompe il nous dit que nous n'avions rien autre à faire qu’à les charger immédiatement, en toute hâte ; et, nous rangeant toute en ligne, il nous demanda si nous étions bien déterminés. Nous lui répondîmes que nous étions prêts à le suivre : sur ce il courut droit à eux. Noos regardant fixement, les Tartares s’étaient arrêtés touts en troupeau, pêle-mêle et sans aucune espèce d’ordre ; mais sitôt qu’ils nous virent avancer ils décochèrent leurs flèches , qui ne nous atteignirent point , fort heureusement. Ils s’étaient trompés vraisemblablement non sur le but, mais sur la distance, car toutes leurs flèches tombèrent près de nous, si bien ajustées, que si nous avions été environ à vingt verges plus près, nous aurions eu plusieurs hommes tués ou blessés.

Nous fîmes sur-le-champ halte, et, malgré l’éloignement, nous tirâmes sur eux et leur envoyâmes des balles de plomb pour leurs flèches de bois ; puis au grand galop nous suivîmes notre décharge , déterminés à. tomber dessus sabre en main, selon les ordres du hardi Écossais qui nous commandait. Ce n’était , il est vrai , qu’un marchand ; mais il se conduisit dans cette occasion avec tant de vigueur et de

■otisreon cmstitf.

bravoure , et en même temps avec un si courageux sangfroid, que je ne sache pas avoir jamais vu dans l’action un homme plus propre au commandement. Aussitôt que nous les joignîmes bous leur déchargeâmes nos. pistolets à la face et nous dégainâmes ; mais ils s’enfuirent dans la plus grande confusion imaginable. Le choc fut seulement soutenu sur notre droite , où trois d’entre eux résistèrent , en faisant signe aux autres de se rallier à eux : ceux-là avaient des espèces de grands cimeterres au poing et leurs arcs pendus sur le dos. Notre brave commandant, sans enjoindre à personne de le suivre, fondit sur eux au galop; d’un coup de crosse le premier fut renversé de son cheval, le second fut tué d’un coup de pistolet, le troisième prit la fuite. Ainsi finit notre combat, où nous eûmes l’infortune de perdre touts les moutons que nous avions attrapés. Pas un seul de nos combattants ne fut tué où blessé ; mais du côté des Tar- (ares cinq hommes restèrent sur la place. Quel fut le nombre de leurs blessés? nous ne pûmes le savoir ; mais, chose certaine, c’est que l’autre bande fut si effrayée du bruit de nos armes, qu’elle s’enfuit sans faire aucune tentative contre nous.

Chameau Voie*.

;?ous étions lors de cette affaire sur le terrij toire chinois : c est pourquoi les Tartares ne > sc montrèrent pas très-hardis; mais au bout ) de cinq jours nous entrâmes dans un vaste 1 cl sauvage désert qui nous retint trois jours et trois nuits. Nous fûmes obligés de porter notre eau avec t. il. 27

BOBIJlSOn

nous dans de grandes outres, et de camper chaque nuit, comme j’ai ouï dire qu’on le fait dans les déserts de l’Arabie.

Je demandai à nos guides à qui appartenait ce pays-là. Ils me dirent que c’était une sorte de frontière qu’à bon droit on pourrait nommer No Mans Land , la Terre de Personne, faisant partie du grand Karakathay ou grande Tartarie, et dépendant en même temps de la Chine ; et que, comme on ne prenait aucun soin de préserver ce désert des incursions des brigands , il était réputé le plus dangereux de la route , quoique nous en eussions de beaucoup plus étendus à traverser.

En passant par ce désert qui, de prime abord, je l’avoue, me remplit d’effroi, nous vîmes deux ou trois fois de petites troupes de Tartares; mais ils semblaient tout entiers à leurs propres affaires et ne paraissaient méditer aucun dessein contre nous ; et, comme l’homme qui rencontra le diable , nous pensâmes que s’ils n’avaient rien à nous dire , nous n’avions rien à leur dire : nous les laissâmes aller.

Une fois, cependant, un de leurs partis s’approcha de nous, s’arrêta pour nous contempler. Examinait-il ce qu’il devait faire , s’il devait nous attaquer ou non , nous ne savions pas. Quoi qu’il en fût, après l’avoir un peu’ dépassé, nous formâmes une arrière-garde de quarante hommes, et nous nous tînmes prêts à le recevoir , laissant la caravane cheminer à un demi-mille ou environ devant nous. Mais au bout de quelques instants il se retira , nous saluant simplement à son départ de cinq flèches, dont une blessa et estropia un de nos chevaux : nous abandonnâmes le lendemain la pauvre bête en grand besoin d’un bon maréchal. Nous nous attendions à ce qu’il nous décocherait de nouvelles flèches, mieux ajustées ; mais , pour cette fois , nous ne vîmes plus ni flèches ni Tartares.

CAU&uti.

Nous marchâmes après ceci près d’un mois par des routes moins bonnes que d’abord , quoique nous fussions toujours dans les États de l’Empereur de la Chine ; mais, pour la plupart, elles traversaient des villages dont quelques-uns étaient fortifiés, à cause des incursions des Tartares. En atteignant un de ces bourgs, à deux journées et demie de marche de la ville de JN aum, j’eus curie d’acheter un chameau. Tout le long de cette route il y en avait à vendre en quantité, ainsi que des chevaux tels quels, parce que les nombreuses caravanes qui suivent ce chemin en ont souvent besoin. La personne à laquelle je m’adressai pour me procurer un chameau serait allée me le chercher ; mais moi , comme un fou, par courtoisie , je voulus l’accompagner. L’emplacement où l’on tenait les chameaux et les chevaux sous bonne garde se trouvait environ à deux milles du bourg.

Je m’y rendis à pied avec mon vieux pilote et un Chinois, désireux que j’étais d’un peu de diversité. Eu arrivant là nous vîmes un terrain bas et marécageux entouré comme un parc d’une muraille de pierres empilées à sec, sans mortier et sans liaison , avec une petite garde de soldats chinois à la porte. Après avoir fait choix d’un chameau , après être tombé d’accord sur le prix, je m’en revenais, et le Chinois qui m’avait suivi conduisait la bête, quand toutà-coup s’avancèrent cinq Tartares à cheval : deux d’entre eux se saisirent du camarade et lui enlevèrent le chameau, tandis que les trois autres coururent sur mon vieux pilote et sur moi , nous voyant en quelque sorte sans armes ; je n’avais que mon épée, misérable défense contre trois cavaliers. Le premier qui s’avança s’arrêta court quand je mis flamberge au vent, ce sont d’insignes couards ; mais un second se jetant à ma gauche m’assena un horion sur la tête ; je ne le sentis que plus lard et je m’étonnai, lorsque je

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revins à moi, de ce qui avait eu lieu et de ma posture , car il m avait renversé à plate terre. Mais mon fidèle pilote, mon vieux Portugais , par un de ces coups heureux de la Providence, qui se plaît à nous délivrer des dangers par des voies imprévues, avait un pistolet dans sa poche, ce que je ne savais pas , non plus que les Tartares ; s'ils lavaient su, je ne pense pas quils nous eussent attaqués : les couards sont toujours les plus hardis quand il n'y a pas de danger.

Le bon homme me voyant terrassé marcha intrépidement sur le camarade qui m'avait frappé, et lui saisissant le bras d'une main et de l'autre l'attirant violemment à lui, il lui déchargea son pistolet dans la tête et l'étendit roide mort ; puis il s’élança immédiatement sur celui qui s’était arrêté, comme je l’ai dit, et avant qu’il pût s’avancer de nouveau, car tout ceci fut fait pour ainsi dire en un tour de main, il lui détacha un coup de cimeterre qu’il portait d'habitude. Il manqua l'homme, mais il effleura la tête du cheval et lui abattit une oreille et une bonne tranche de la bajoue. Exaspérée par ses blessures , n'obéissant plus à son cavalier , quoiqu'il se tint bien en selle , la pauvre bête prit la fuite et l'emporta hors de l’atteinte du pilote. Enfin , se dressant sur les pieds de derrière , elle culbuta le Tartare et se laissa choir sur lui.

Dans ces entrefaites survint le pauvre Chinois qui avait perdu le chameau ; mais il n'avait point d'armes. Cependant , appercevant le Tartare abattu et écrasé sous son cheval , il courut à lui , empoignant un instrument grossier et mal fait qu'il avait au côté , une manière de hache d'armes , il le lui arracha et lui fit sauter sa cervelle tar- .tarienne. Or mon vieux pilote avait encore quelque chose à démêler avec le troisième chenapan. Voyant qu’il ne fuyait pas comme il s’y était attendu, qu’il ne s'avançait pas pour

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