‹ Robinson Crusoé, tome 2Chapitre 29 sur 29 · DISSERTATION RELIGIEUSE · texte numérisé non relu

DISSERTATION RELIGIEUSE

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condamnée, quoiqu'elle mette des bornes à l'exercice de quelques attributions du pape ? Sans doute, dans la lie des siècles , les évêques de Rome ont suivi le torrent de la corruption humaine; mais dans les temps modernes, que de traits de ressemblance ne présentent- ils pas avec leurs devanciers de la primitive Eglise ? Ils se montrent aussi incontestablement les héritiers de leurs lumières et de leurs vertus , que de leurs augustes prérogatives.

Le roman ajoute (page 375) : « Ce «que les Missionnaires appellent la «conversion des Chinois au Christianisme est plus éloigné de la vraie «conversion requise pour amener un «peuple à la foi du Christ, et ne sem- «ble guère consister qu’à leur ap- » prendre le nom de Jésus, à réciter «quelques prières à la Vierge Marie «et à son fils dans une langue qu'ils ne «comprennent pas, à faire le signe

• de la croix et autres choses sembla- «bles. » Ceci est évidemment faux.

Les Chinois sont instruits dans leur langue, prient dans leur langue, chantent à l'église des cantiques en leur langue , la plupart de nos bons livres de piété sont traduits en leur langue, comme on peut s'en convaincre dans les Lettres édifiantes et ailleurs. Au reste, ce qui suit ce passage est un hommage rendu au zèle et au dévouement des missionnaires.

« 11 faut l’avouer, ces religieux ont ■ une ferme croyance que ces gents se- «ront sauvés et qu'ils sont l'instru- »ment de leur salut : dans cette per- «suasion, ils subissent non-seule- «ment les fatigues du voyage , les dan- «gers d’une pareille vie , mais sou-

• vent la mort même avec les tortures •les plus violentes pour l'accomplls- - se ment de cette œuvre ; et ce serait «de notre part un grand manque de

«charité, quelque opinion que nous » ayons de leur besogne en elle-même • et de leur manière de l'expédier, «si nous n’avions pas une haute opi- «nion du zèle qui la leur fait entre- » prendre à travers tant de dangers , «sans avoir en vue pour eux-mêmes «le moindre avantage temporel. »

Le grand attachement de Robinson pour le Protestantisme ne l'empêcha pas de professer le catholicisme au Brésil , ainsi qu’il l'avoue , page là , tome ii : « Je ne m’étais fait aucun «scrupule de professer publiquement «la religion du pays, tout le tempsque ■j’y avais séjourné. « Et plus fortement encore, suivant une traduction littérale, communiquée par MM. Borel :

« Seulement , comme j’avais depuis «peu réfléchi quelquefois sur ce sujet «plus mûrement que jadis, quand je «venais à songer qu’il était question «d’aller vivre et mourir parmi ces «peuples ( les Brésiliens) , je commennçais à me repentir d’avoir professé «le Papisme et à croire que ce pouvait «bien ne pas être la meilleure religion «pour y mourir. » Cet aveu est encore plus formel dans un passage que le traducteur a supprimé , et qui devait se trouver tome n , page 39 , le voici : « Comme j’avais nourri quelques douâtes louchant la religion catholique

■ romaine , du temps même que j'étais «à l'étranger, surtout durant ma vie •solitaire, je sentais qu'il ne m’appar-

■ tenait pas d’aller au Brésil , encore «moins de m’y établir, à moins «que d’être déterminé à embrasser «le Catholicisme sans réserve aucune, «ou que d’étre résolu à me sacrifier «pour mes principes , à me faire mar- «tyriser pour ma religion , à mourir «entre les mains de l’inquisition. »

N’est-ce pas, en d’autres termes, les deux vers de Zaïre ?

J’eusse été près du Gange esclave des faux dieux , Chrétienne dans Paris, Musulmane en ces lieux.

U est vrai que Robinson témoigne du regret d’avoir pu trahir sa conscience , et qu’il rappelle ses remords et ses doutes dans cet état de dissimulation , mais il n’en est pas moins coupable d’avoir professé en public une religion qu’il condamnait en secret et d’avoir été hypocrite malgré ses scrupules. C’est Ici le cas d’invoquer l’au

torité de Silvio Pellico. « Et si, par le « plus incroyable des hasards , nous deavions rentrer dans la société , disait «Oroboni , serions-nous assez lâches «pour ne pas confesser l’Evangile, «pour nous laisser aller au respect hu- «main, si quelqu’un s’avisait de dire «que la prison a affaibli notre intelli- «gence , et que par faiblesse d’esprit

MUIlTiTIOl IIU6(IOtt.

•bous tommes devenus plus fermes •dans la foi? — Cher Oroboni , lui •dis-je , ta question me révèle ta ré- •ponse, et celle-ci est aussi la mienne. •Le comble de la lâcheté est de se faire •Pesdave des jugements d'autrui, lors- » qu’on a la conviction de leur fausseté. •Je ne crois pas que cette lâcheté, •toi ou mol , nous l’eussions jamais • ( tome 11, page 103 ). C’est là parler en catholique , et en vrai catholique.

Invoquons une autorité plus respectable encore, celle de la Sorbonne dans la censure d’Emile. Page 282, édition in-8% J. J. Rousseau avait dit: « Toutes les religions sont autant d’in- •stitutioos salutaires, qui prescrivent • dans chaque pays une manière uniforme d'honorer Dieu; qu’elles sont •toutes bonnes, quand on y sert Dieu •convenablement : le culte essentiel étant celui du cœur ; qu’elles •peuvent . avoir toutes leurs raisons •dans le climat, dans le gouverne- •ment, dans le génie du peuple ou •dans quelque autre cause locale qui •rend l’une préférable à l’autre , séton les temps et les lieux. »La Sorbonne déclare que ces paroles portent à une hypocrisie détestable. En effet, c’est une conséquence évidente de la doctrine qu’elles contiennent, qu’il est au moins permis à chacun de chaager de religion en changeant de lieu, de climat, de gouvernement , et de professer ainsi l’une après l’autre toutes les différentes religions du monde, hile met Rousseau en contradiction avec lui-même, en citant ce qu’il dit ailleurs : « Dans l’incertitude •où noos sommes, c’est une inexcusa- •ble présomption de professer une •autre religion que celle où l’on est •né , et une fausseté de ne pas prati- •quer sincèrement celle qu’on professe. »

Le lecteur n’oubliera pas que le Bénédictin ne peut être excusé de prévarication au sujet de sa religion , que le héros du roman a manifestement et sciemment trahi la sienne, qu’il a préconisé la tolérance , c’est-à-dire , d’après sa conduite , l’abandon de la FoL Mous allons voir maintenant quelle sera sa tolérance à l’égard des Tartares idolâtres. L’idole Cham-Chi- Thaungu, adorée par des peuplades barbares, excite sa rage, et, dans son fanatisme, U pourfend avec son épée le bonnet qu’elle avait sur la tête. Son exemple encourage ses compagnons de voyage à Insulter le monstre , et il

y a grande apparence qu’ils l'auraient renversé et brisé, si les Idolâtres ne s’étaient armés pour sa Ce-

pendant Robikson jure de détruire l’idole , et en effet pendant la nuit , lorsque la population tout entière était plongée daos le sommeil, lorsque les ministres et les adorateurs de Chain- Chi-Thaungu seuls veillaient une maison voisine, il parvient à force de ruse à s’emparer d’eux, à les bâillonner, à les traîner près de l'idole et à l’incendier en leur présence avec des matières Inflammables. Le jour qui suivit cette expédition nocturne aurait été funeste à toute la caravane sans les sages précautions du gouverneur moscovite. U faut lire la consternation de Nertzinakoy à 1a vue du soulèvement de touts les villages des environs et de la multitude de TarUres qui prirent les armes et se réunirent pour venger la destruction de leur dieu. Toute la feuille 28 est remplie des détails de la fureur des Idolâtres, des craintes des soldats russes, des menaces de déclaration de guerre au Czar, des ruses de la caravane pour éviter de tomber entre les mains des furieux , des marches et contre-marches pour échapper à leurs coups, des impostures des coupables pour n’étre point découverts, et de mille autres inconvénients qu’ils s’étalent attirés et qu’fis faisaient partager à des voyageurs paisibles.

Comment se fait-fl que Robiuson n’ait pas prévu l’orage qui allait fondre sur lui et qu’il ait commis de gai lé de cœur un crime que U religion réprouve? Comment peut-il ne pas condamner une action que les anciens conciles , révérés par les Protestants eux-mémes, ont sévèfement défendue , et qui ne peut que rendre le Çbristianisme odieux?

Si quelqu’un , dit le 60* canon dn concile d'Llvire , tenu en 305 , est mis à mort pour avoir détruit des Idoles, il ne sera point admis au nombre des martyrs , parce que cela n'est point écrit dans l’Évangile et n’a pas été pratiqué par les Apôtres.

Sous l’empire de Julien , on força les Chrétiens de rebâtir les temples qu’ils avalent démolis, et on punit ceux qui s’y refusèrent.

En Perse, l’évêque Abdas abattit ua temple du feu vers A2Q, et causa une grande persécution.

Le xèle immodéré des Chrétiens, qui les porte à briser les idoles , à in-

DISSERTATION BEL1GIRUSK.

sulter les objets du culte public , est une des causes les plus ordinaires des persécutions dans le vaste empire de la Chine.

11 y a bien encore dans Robinson Causoé quelques autres points qui blessent les convenances ou les idées généralement reçues comme 1°. ce qu’il dit des Cannibales , tome rr, pages 262 , 263 , 266, 265, 266 , et 305. «Quelle autorité, quelle mission avais- •je pour me prétendre juge et bour- ■reau de ces hommes criminels, lors- •que Dieu avait décrété convenable de •les laisser impunis durant plusieurs •siècles , pour qu’ils fussent en quel- •que sorte les exécuteurs réciproques •de ses jugements ?... Comment puis- •je savoir ce que Dieu lui-même juge •en ce cas tout particulier. 11 est cer- •tain que ces peuples ne considèreat •pas ceci comme un crime; ce n’est • point réprouvé par leur conscience, •leurs lumières ne le leur reprochent •point Iis ignorent que c’est mal , •et ne le commettent point pour bra- •ver la justice divine, comme nous •faisons dans presque touls les péchés . «dont nous nous rendons coupables.

•Ils ne pensent pas plus que ce soit un •crime de tuer un prisonnier de guerre •que nous de tuer un bœuf, et de •manger de la chair humaine , que •nous de manger du mouton. • Ce plaidoyer était tout-puissant pour arrêter le bras de Robinson et l’empêcher de tuer ces Sauvages uniquement parce qu’ils étaient Cannibales ; mais il était insuffisant dans la considération de sa propre défense et de repousser la force par la force ; à plus forte raison devait-il paraître plus insuffisant encore quand il s’agissait de justifier un crime aussi horrible que celui de dévorer des prisonniers de guerre après les avoir immolés. A quoi sert d’alléguer le silence de la conscience , l’habitude invétérée des traditions de famille et de nation , la profondeur des ténèbres de l’esprit, lorsque le cœur se soulève d’horreur à la pensée d’un si détestable banquet f Bien des raisons contribuent sans doute à atténuer la coutume des Cannibales; mais il n’en est point qui fasse disparaître entièrement ce qu’elle a d’affreux; elle demeure toujours exécrable au jugement de la morale et de la révélation. Que Robinson se refuse à renouveler les atrocités des Espagnols dans le Nouveau-Monde , rien de mieux ; mais n*y avait-il pas

moyen d’anéantir les sacrifices sanglants des nations américaines autrement que par l’extermination? Et parce que des Chrétiens mettent à mort des prisonniers après le combat, s’ensuit-il que les antropophages ne soient pas plus des meurtriers dans le sens , qu’il Us avait d*abord condamnés en son esprit ? En crime peut-il justifier un crime par assimilation? Ne sont ce pas là de purs sophismes , et rien de plus ? Au reste, il conclut assez bien. « Quant à leurs crimes, ils s’en ren-

• daient coupables les uns envers les

• autres, je n’avais rien à y faire. Pour

• les offenses nationales, il est des punitions nationales, et c’est à Dieu qu’il

• appartient d’infliger des châtiments

• publics à ceux qui l’ont publlque- •ment offensé. »

2°. Ce qu’il dit du commerce des esprits. Il s’exprime ainsi tome rf, page 379: « Que l’homme ne méprise •pas les pressentiments et les avertisse-

• ments secrets du danger qui parfois •lui sont donnés , quand il ne peut

■ entrevoir la possibilité de son exls-

■ tence réelle. Que de tels pressenti- » ments et avertissements nous soient

• donnés, je crois que peu de gents •ayant fait quelque obrèrvalion des

• choses puisant le nier ; qu’ils ■soient les manifestations certaines

■ d’un monde invisible et du com- ■merce des esprits , on ne saurait non •plus le mettre en doute. Et s’ils sem-

• blent tendre à nous avertir du danger,

• pourquoi ne supposerions-nous pas

■ qu’ils nous viennent de quelque ■agent propice , soit suprême ou Infé- » rieur et subordonné, ce n’est pas là ■la question , et qu’ils nous sont don- •nés pour notre bien ? • Et tome ii , page 116 : • Je suis convaincu que nos ■âmes, dans leur enveloppe charnelle,

■ communiquent avec des esprits incorporels, habitants du monde invisible , et en reçoivent des clartés. » Bien que ce commerce des esprits et ces pressentiments secrets ne soient point opposés au sentiment religieux, qu’ils le favorisent même, ils peuvent ouvrir la porte à l’illésion et au fanatisme , et c'est pour parer à cet inconvénient que nous en avons parlé. Toutefois la conviction de Robinson est généralement répandue, et nous en trouvons un exemple dans Mes Prisons de Silvio Pellico, tome u, page 165 :« Une

■ voix semblait m’assurer dans l’âme

• qu'Oroboni n’était plus dans le lieu

• des expiations ; néanmoins je ne ces-

DISSERTATION RKLIGIRCtt.

«sais pas de prier pour lui. Plusieurs constamment ici-bas les bonne» ac-

» fois je crus le voir en songe prier aussi lions de l’homme juste , et qu’il pu-

* «pour moi , et ces songes j’aimais à nisse sans cesse les mauvaises œuvres «me persuader qu’ils n’étaient pas de l’impie , ce n’est pas que wms pr£*-> « l’effet du hasard, mais bien de réelles tendions avancer qu’elle est professée

«manifestations de son image que Dieu par tous les modernes indislincte-

» permettait pour me consoler. Je fe- ment. Loin de là , puisque nous avons «rais rire si j’essayais de peindre la cité Pellico parmi les partisans de la «vivacité de ces songes , et l'enchante- doctrine catholique. Mais dans quelle

«ment véritable qu’ils me laissaient catégorie ranger l'illustre poète M. de

«pendant des journées entières. » Lamartine ? on en jugera par ces cinq

Si nous avons qualifié de nouvelle vers de l 'Episode qui fait maintenant la doctrine qui veut que Dieu bénisse tant de bruit dans le monde:

L’innocent à ses yeux paie-t-il pour l’impie ?

Ou plutûl est-il donc dans ses sacrés desseins Que ceux qu’il a choisis ici-bas pour ses saints.

Avant de brûler l’bomrae à ses bûchers sublimes.

Les premiers sur l’autel lui servent de victimes ?

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