‹ Robur-le-conquerantChapitre 5 sur 11 · QUI LAISSERA LE LECTEUR DANS UNE INDÉCISION PEUT-ÊTRE REGRETTABLE · texte numérisé non relu

QUI LAISSERA LE LECTEUR DANS UNE INDÉCISION PEUT-ÊTRE REGRETTABLE

IL était alors minuit. Cinq ou six coups de fusil avaient encore été tirés de l’aéronef. Uncle Prudent et Frycollin, soutenant Phil Evans, s'étaient jetés à l’abri des roches.

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L’aéronef n'était plus qu’à cinquante pieds du sol... (Page 208.)

Ils n'avaient pas été atteints. Pour l’instant, ils n'avaient plus rien à craindre.

Tout d’abord, l’Albatros, en même temps qu’il s’écartait de l’île Chatam, fut porté à une altitude de neuf cents mètres. Il avait fallu forcer de vitesse ascensionnelle afin de ne pas tomber en mer.

Au moment où l’homme de garde, délivré de son bâillon, venait de jeter un premier cri, Robur et Tom Turner, se précipitant vers lui, l’avaient débarrassé du morceau de toile qui l’encapuchonnait et dégagé de ses liens. Puis, le contremaître s'était élancé vers la cabine d’'Uncle Prudent et de Phil Evans; elle était vide!

François Tapage, de son côté, avait fouillé la cabine de Frycollin; il n’y avait personne!

En constatant que ses prisonniers lui avaient échappé, Robur s’abandonna à un violent mouvement de colère. L'évasion d’Uncle Prudent et de Phil Evans, c'était son secret, c'était sa personnalité, révélés à tous. S'il ne s'était pas inquiété autrement du document lancé pendant la traversée de l’Europe, c'est qu’il y avait bien des chances pour qu’il se fût perdu dans sa chute! Mais maintenant !..

Puis, se calmant :

« Ils se sont enfuis, soit! dit-il. Comme ils ne pourront s'échapper de l’île Chatam avant quelques jours, j'y reviendrai! Je les chercherail!.. Je les reprendrai!.. Et alors... »

En effet, le salut des trois fugitifs était loin d’être assuré. :L’Albatros, redevenu maître de sa direction, ne tarderait pas à regagner l’île Chatam, dont les fugitifs ne pourraient s'enfuir de sitôt. Avant douze heures, ils seraient retombés au pouvoir de l'ingénieur.

Avant douze heures! Mais, avant deux heures l’A/batros serait anéanti! Cette cartouche de dynamite, n’étaitce pas comme une torpille attachée à son flanc, qui accomplirait l'œuvre de destruction au milieu des airs ?

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Cependant, la brise devenant plus fraîche, l’aéronef était emporté vers le nord-est. Bien que sa vitesse fût modérée, il devait avoir perdu de vue l’île Chatam au lever du soleil.

Pour revenir contre le vent, il aurait fallu que les propulseurs, ou tout au moins celui de l'avant, eussent été en état de fonctionner.

« Tom, dit l'ingénieur, pousse les fanaux à pleine lumière.

— Oui, master Robur.

— Et tous à l'ouvrage!

— Tous!» répondit le contremaître.

Il ne pouvait plus être question de remettre le travail au lendemain. Il ne s’agissait plus de fatigues, maintenant! Pas un des hommes de l’Albatros qui ne partageât les passions de son chef! Pas un qui ne fût prêt à tout faire pour reprendre les fugitifs! Dès que l’hélice de l'avant serait remise en place, on reviendrait sur Chatam, on . s'y amarrerait de nouveau, on donnerait la chasse aux prisonniers. Alors, seulement, seraient commencées les réparations de l’hélice de l'arrière, et l'aéronef pourrait continuer en toute sécurité à travers le Pacifique son voyage de retour à l’île X.

Toutefois, il était important que l’Albatros ne fût pas emporté trop loin dans le nord-est. Or, circonstance fâcheuse, la brise s’accentuait, et il ne pouvait plus ni la remonter ni même rester stationnaire. Privé de ses propulseurs, il était devenu un ballon indirigeable. Les fugitifs, postés sur le littoral, avaient pu constater qu’il aurait disparu avant que l'explosion l'eût mis en . pièces.

Cet état de choses ne pouvait qu’inquiéter beaucoup Robur relativement à ses projets ultérieurs. N’éprouverait-il pas quelques retards pour rallier l’île Chatam ? Aussi, pendant que les réparations étaient activement poussées, prit-il la résolution de redescendre dans les

basses couches avec l'espérance d'y rencontrer des courants plus faibles. Peut-être l’Albatros parviendrait-il à se maintenir dans ces parages jusqu'au moment où il serait redevenu assez puissant pour refouler la brise ?

La manœuvre fut aussitôt faite. Si quelque navire eût assisté aux évolutions de cet appareil, alors baigné dans ses lueurs électriques, de quelle épouvante son équipage aurait été pris!

Lorsque l’Albatros ne fut plus qu’à quelques centaines de pieds de la surface de la mer, il s'arrêta.

Malheureusement, Robur dut le constater, la brise soufflait avec plus de force dans cette zone inférieure, et l’aéronef s’éloignait avec une vitesse plus grande. Il risquait donc d’être entraîné fort loin dans le nord-est, — ce qui retarderait son retour à l’île Chatam.

En somme, après tentatives faites, il fut prouvé qu'il y avait avantage à se maintenir dans les hautes couches où l'atmosphère était mieux équilibrée. Aussi l’Albatros remonta-t-1l à une moyenne de trois mille mètres. Là, s’il ne resta pas stationnaire, du moins sa dérive fut-elle plus lente. L’ingénieur put donc espérer qu'au lever du jour, et de cette altitude, il aurait encore en vue les parages de l’île, dont il avait d’ailleurs relevé la position avec une exactitude absolue.

Quant à la question de savoir si les fugitifs auraient reçu bon accueil des indigènes, au cas où l’île serait habitée, Robur ne s’en préoccupait même pas. Que ces indigènes leur vinssent en aide, peu lui importait. Avec les moyens offensifs dont disposait l’Albatros, ils seraient promptement épouvantés, dispersés. La capture des prisonniers ne pouvait donc faire question, et, une fois repris.

«On ne s'enfuit pas de l’île X!» dit Robur.

Vers une heure après minuit, le propulseur de l'avant était réparé. Il ne s'agissait plus que de le remettre

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en place, ce qui exigeait encore une heure de travail. Cela fait, l’Albatros repartirait, cap au sud-ouest, et l'on démonterait alors le propulseur de l'arrière.

Et cette mèche qui brûlait dans la cabine abandonnée! Cette mèche, dont plus d’un tiers était consumé déjà! Et cette étincelle qui s’approchait de la cartouche de dynamite !

Assurément, si les hommes de l’aéronef n’eussent pas été aussi occupés, peut-être l’un d’eux eût-il entendu le faible crépitement qui commençait à se produire dans le roufle ? Peut-être eût-il perçu une odeur de poudre brûlée ? Il se fût inquiété. Il aurait prévenu l’ingénieur ou Tom Turner. On eût cherché, on eût découvert ce coffre dans lequel était déposé l’engin explosif... Il eût été temps encore de sauver ce merveilleux Albatros et tous ceux qu'il emportait avec lui!

Mais les hommes travaillaient à l'avant, c’est-à-dire à vingt mètres du roufle des fugitifs. Rien ne les appelait encore dans cette partie de la plate-forme, comme rien ne pouvait les distraire d’une besogne qui exigeait toute leur attention.

Robur, lui aussi, était là, travaillant de ses mains, en habile mécanicien qu'il était. Il pressait l'ouvrage, mais sans rien négliger pour que tout fût fait avec le plus grand soin! Ne fallait-il pas qu’il redevînt absolument maître de son appareil ? S’il ne parvenait pas à reprendre les fugitifs, ceux-ci finiraient par se rapatrier. On ferait des investigations. L'île X n’échapperait peut-être pas aux recherches. Et ce serait la fin de cette existence que les hommes de l’Albatros s'étaient créée, — existence surhumaine, sublime!

En ce moment, Tom Turner s'approcha de l'ingénieur. Il était une heure un quart.

«Master Robur, dit-il, il me semble que la brise a quelque tendance à mollir, en gagnant dans l'ouest, il est vrai.

— Et qu'indique le baromètre? demanda Robur, après avoir observé l'aspect du ciel.

— Il est à peu près stationnaire, répondit le contremaître. Pourtant, il me semble que les nuages s’abaissent au-dessous de l’Albatros.

— En effet, Tom Turner, et, dans ce cas, il ne serait pas impossible qu’il plût à la surface de la mer. Mais, pourvu que nous demeurions au-dessus de la zone des pluies, peu importe! Nous ne serons pas gênés dans l'achèvement de notre travail.

— Si la pluie tombe, reprit Tom Turner, ce doit être une pluie fine — du moins la forme des nuages le fait supposer — et il est probable que, plus bas, la brise va calmir tout à fait.

— Sans doute, Tom, répondit Robur. Néanmoins, il me semble préférable de ne pas redescendre encore. Achevons de réparer nos avaries et alors nous pourrons manœuvrer à notre convenance. Tout est là. »

A deux heures et quelques minutes, la première partie du travail était finie. L’hélice antérieure réinstallée, les piles qui l’actionnaient furent mises en activité. Le mouvement s’accéléra peu à-peu, et l’Albatros, évoluant cap au sud-ouest, revint avec une vitesse moyenne dans la direction de l’île Chatam.

« Tom, dit Robur, il y a deux heures et demie environ que nous avons porté au nord-est. La brise n’a pas changé, ainsi que j'ai pu m'en assurer en observant le compas. Donc, j'estime qu’en une heure, au plus, nous pouvons rétrouver les parages de l’île.

— Je le crois aussi, master Robur, répondit le contremaître, car nous avançons à raison d’une douzaine de mètres par seconde. Entre trois et quatre heures du matin, lAlbatros aura regagné son point de départ.

— Et ce sera tant mieux, Tom! répondit l'ingénieur. Nous avons intérêt à arriver de nuit et même à atterrir, sans avoir été vus. Les fugitifs, nous croyant loin dans

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le nord, ne se tiendront pas sur leurs gardes. Lorsque l’Albatros sera presque à ras de terre, nous essaierons de le cacher derrière quelques hautes roches de l’île. Puis, dussions-nous passer quelques jours à Chatam...

— Nous les passerons, master Robur, et, quand nous devrions lutter contre une armée d'’indigènes..

— Nous lutterons, Tom, nous lutterons pour notre Albatros! »

L'ingénieur se retourna alors vers ses hommes qui attendaient de nouveaux ordres.

«Mes amis, leur dit-il, l'heure n’est pas venue de se reposer. Il faut travailler jusqu’au jour. »

Tous étaient prêts.

Il s'agissait maintenant de recommencer pour le propulseur de l'arrière les réparations qui avaient été faites pour celui de l'avant. C’étaient les mêmes avaries, produites par la même cause, c’est-à-dire par la violence de l’ouragan pendant la traversée du continent antarctique.

Mais, afin d’aider à rentrer cette hélice en dedans, il parut bon d'arrêter, pendant quelques minutes, la marche de l’aéronef et même de lui imprimer un mouvement rétrograde. Sur l’ordre de Robur, l’aidemécanicien fit machine en arrière, en renversant la rotation de l’hélice antérieure. L’aéronef commença donc à « culer » doucement, pour employer une expression maritime.

Tous se disposaient alors à se rendre à l'arrière, lorsque Tom Turner fut surpris par une singulière odeur.

C’étaient les gaz de la mèche, accumulés maintenant dans le coffre, qui s’échappaient de la cabine des fugitifs.

« Hein ? fit le contremaître.

— Qu'y a-t-il? demanda Robur.

— Ne sentez-vous pas ?.. On dirait de la poudre qui brûle ?

— En effet, Tom!

— Et cette odeur vient du dernier roufle!

— Oui. de la cabine même...

— Est-ce que ces misérables auraient mis le feu ?...

— Eh! si ne n’était que le feu? s’écria Robur. Enfonce la porte, Tom, enfonce la porte! »

Mais le contremaître avait à peine fait un pas vers l'arrière, qu’une explosion formidable ébranla l’Albatros. Les roufles volèrent en éclats. Les fanaux s’éteignirent, car le courant électrique leur manqua subitement, et l'obscurité redevint complète. Cependant, si la plupart des hélices suspensives, tordues ou fracassées, étaient hors d'usage, quelques-unes, à la proue, n'avaient pas cessé de tourner.

Soudain, la coque de l’aéronef s’ouvrit un peu en arrière du premier roufle, dont les accumulateurs actionnaient toujours le propulseur de l'avant, et la partie postérieure de la plate-forme culbuta dans l'espace.

Presque aussitôt s’arrêtèrent les dernières hélices suspensives, et l’Albatros fut précipité vers l’abîme.

C'était une chute de trois mille mètres pour les huit hommes, accrochés, comme des naufragés, à cette épave!

En outre, cette chute allait être d’autant plus rapide que le propulseur de l’avant, après s'être redressé verticalement, fonctionnait encore!

Ce fut alors que Robur, avec un à-propos qui dénotait un extraordinaire sang-froid, se laissant glisser jusqu’au roufle à demi disloqué, saisit le levier de mise en train, et changea le sens de la rotation de l’hélice qui, de propulsive qu’elle était, devint suspensive.

Chute, assurément, bien qu'elle fût quelque peu retardée ; mais, du moins, l'épave ne tomba pas avec cette vitesse croissante des corps abandonnés aux effets de la pesanteur. Et, si c'était toujours la mort pour les survivants de lAlbatros, puisqu'ils étaient précipités dans la mer, ce n'était plus la mort par asphyxie, au milieu

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Robur se laissant glisser jusqu’au roufle... (Page 216.)

218 Robur-le-Conquérant d’un air que la rapidité de la descente eût rendu irrespirable.

Quatre-vingts secondes au plus après l'explosion, ce qui restait de l’Albatros s'était abîmé dans les flots.

DANS LEQUEL ON REVIENT À DEUX MOIS EN ARRIÈRE ET OÙ L'ON SAUTE A NEUF MOIS EN AVANT.

QUELQUES semaines auparavant, le 13 juin, au lendemain de cette séance pendant laquelle le Weldon- Institute s'était abandonné à de si orageuses discussions, il y avait eu dans toutes les classes de la population philadelphienne, noire ou blanche, une émotion plus facile à constater qu’à décrire.

Déjà, aux premières heures de la matinée, les conversations portaient uniquement sur l’inattendu et scandaleux incident de la veille. Un intrus, qui se disait ingénieur, un ingénieur qui prétendait s'appeler de cet invraisemblable nom de Robur — Robur-le-Conquérant! — un personnage d'origine inconnue, de nationalité anonyme, s'était présenté inopinément dans la salle des séances, avait insulté les ballonistes, honni les dirigeurs d’aérostats, vanté les merveilles des appareils plus lourds que l'air, soulevé des huées au milieu d’un tumulte épouvantable, provoqué des menaces’ qu’il avait retournées contre ses adversaires. Enfin, après avoir abandonné la tribune dans le tapage des revolvers, il avait disparu, et, malgré toutes les recherches, on n'avait plus entendu parler de lui.

Assurément, cela était bien fait pour exercer toutes les langues, enflammer toutes les imaginations. On ne s’en fit pas faute à Philadelphie, ni dans les trente-six autres

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Etats de l’Union, et, pour dire le vrai, aussi bien dans l'Ancien que dans le Nouveau Monde.

Mais, de combien cet émoi fut dépassé, lorsque, le soir du 13 juin, il fut constant que ni le président ni le secrétaire du Weldon-Institute n'avaient reparu à leur domicile. Gens rangés pourtant, honorables et sages. La veille, ils avaient quitté la salle des séances en citoyens qui ne songent qu’à rentrer tranquillement chez eux, en célibataires dont aucun visage renfrogné n’accueillera le retour au logis. Ne se seraient-ils point absentés, par hasard? Non, ou du moins ils n'avaient rien dit qui pôt le faire croire. Et même il avait été convenu que, le lendemain, ils reprendraient leur place au bureau du club, l’un comme président, l’autre comme secrétaire, en prévision d’une séance où seraient discutés les événements de la soirée précédente.

Et non seulement, disparition complète de ces deux personnages considérables de l'État de Pennsylvanie, mais aucune nouvelle du valet Frycollin. Introuvable comme son maître. Non! jamais Nègre, depuis Toussaint Louverture, Soulouque et Dessaline, n'avait fait autant parler de lui. Il allait prendre une place importante, aussi bien parmi ses collègues de la domesticité philadelphienne que parmi tous ces originaux qu’une excentricité quelconque suffit à mettre en lumière dans ce beau pays d'Amérique.

Le lendemain, rien de nouveau. Les deux collègues ni Frycollin n’ont point reparu. Sérieuse inquiétude. Commencement d’agitation. Foule nombreuse aux abords des Post and Telegraph offices, pour savoir s’il arriverait quelques nouvelles.

Rien encore.

Et, cependant, on les avait bien vus, tous les deux, sortir du Weldon-Institute, causer à voix haute, prendre Frycollin qui les attendait, puis descendre Walnut- Street et gagner du côté de Fairmont-Park.

Jem Cip, le légumiste, avait même serré la main droite du président en lui disant :

«A demain! »

Et William T. Forbes, le fabricant de sucre de chiffons, avait reçu une cordiale poignée de Phil Evans, qui lui avait dit par deux fois :

« Au revoir! Au revoir!» |

Miss Doll et Miss Mat Forbes, si attachées à Uncle Prudent par les liens de la plus pure amitié, ne pouvaient revenir de cette disparition, et, afin d'obtenir des nouvelles de l’absent, parlaient encore plus que d'habitude.

Enfin, trois, quatre, cinq, six jours se passèrent, puis une semaine, deux semaines. Personne, et nul indice qui pût mettre sur la trace des trois disparus.

On avait pourtant fait de minutieuses recherches dans tout le quartier. Rien! — Dans les rues qui abouüssent au port... Rien! — dans le parc même, sous les grands bouquets d'arbres, au plus épais des taillis. Rien! Toujours rien!

Toutefois, on reconnut que, sur la grande clairière, l'herbe avait été récemment foulée, et d'une façon qui sembla suspecte, puisqu'elle était inexplicable. A la lisière du bois qui l'entoure, des traces d’une lutte furent également relevées. Une bande de malfaiteurs avait-elle donc rencontré, puis attaqué les deux collègues, à cette heure avancée de la nuit, au milieu de ce parc désert?

C'était possible. Aussi, la police procéda-t-elle à une enquête dans les formes et avec toute la lenteur légale. On fouilla la Schuylkill-river, on en racla le fond, on ébarba les rives de leur amas d’herbes. Et, si ce fut inutile, ce ne fut pas en pure perte, car la Schuylkill avait besoin d’un bon travail de faucardement. On le fit à cette occasion. Gens pratiques, les édiles de Philadelphie.

Alors on en appela à la publicité des journaux. Des

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Des traces de lutte furent relevées. (Page 220.)

annonces, des réclamations, sinon des réclames, furent envoyées à toutes les feuilles démocratiques ou républicaines de l’Union, sans distinction de couleur. Le Daily Negro, journal spécial de la race noire, publia un portrait de Frycollin, d’après sa dernière photographie. Récompenses furent offertes, primes promises, à quiconque donnerait quelque nouvelle des trois absents, et même à tous ceux qui retrouveraient un indice quelconque de nature à mettre sur leurs traces.

«Cinq mille dollars! Cinq mille dollars! A tout citoyen qui... »

Rien n’y fit. Les cinq mille dollars restèrent dans la caisse du Weldon-Institute.

« Introuvables! Introuvables!! Introuvables!!! Uncle Prudent et Phil Evans de Philadelphie! »

Il va sans dire que le club fut mis dans un singulier désarroi par cette inexplicable disparition de son président et de son secrétaire. Et, tout d’abord, l’assemblée prit d'urgence une mesure qui suspendait les travaux relatifs à la construction du ballon le Go a head, si avancés pourtant. Mais comment, en l'absence des principaux promoteurs de l'affaire, de ceux qui avaient voué à cette entreprise une partie de leur fortune en temps et monnaie, comment aurait-on pu vouloir achever l'œuvre, quand ils n'étaient plus là pour la finir? 1] convenait donc d'attendre.

Or, précisément à cette époque, il fut de nouveau question de l'étrange phénomène, qui avait tant surexcité les esprits quelques semaines auparavant.

En effet, l’objet mystérieux avait été revu ou plutôt entrevu à diverses reprises dans les hautes couches de l'atmosphère. Certes, personne ne songeait à établir une connexité entre cette réapparition si singulière et la disparition non moins inexplicable des deux membres du Weldon-Institute. En effet, il eût fallu une

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extraordinaire dose d'imagination pour rapprocher ces deux faits l’un de l’autre.

Quoi qu'il en soit, l’astéroïde, le bolide, le monstre aérien, comme on voudra l'appeler, avait été réaperçu dans des conditions qui permettaient de mieux apprécier ses dimensions et sa forme. Au Canada, d’abord, audessus de ces territoires qui s'étendent d'Ottawa à Québec, et cela le lendemain même de la disparition des deux collègues; puis, plus tard, au-dessus des plaines du Far West, alors qu'il luttait de vitesse avec un train du grand chemin de fer du Pacifique.

À partir de ce jour, les incertitudes du monde savant furent fixées. Ce corps n’était point un produit de la nature; c'était un appareil volant, avec application pratique de la théorie du « Plus lourd que l'air». Et, si le créateur, le maître de cet aéronef voulait encore garder l’incognito pour sa personne, évidemment il n’y tenait plus pour sa machine, puisqu'il venait de la montrer de si près sur les territoires du Far West. Quant à la force mécanique dont il disposait, quant à la nature des engins qui lui communiquaient le mouvement, c'était l'inconnu. En tout cas, ce qui ne laissait aucun doute, c'est que cet aéronef devait être doué d'une extraordinaire faculté de locomotion. En effet, quelques jours après, il avait été signalé dans le Céleste ‘Empire, puis sur la partie septentrionale de l'Indoustan, puis au-dessus des immenses steppes de la Russie.

Quel était donc ce hardi mécanicien qui possédait une telle puissance de locomotion, pour lequel les États n'avaient plus de frontières ni les océans de limites, qui disposait de l'atmosphère terrestre comme d'un domaine? Devait-on penser que ce fût ce Robur, dont les théories avaient été si brutalement lancées à la face du Weldon-Institute, le jour où il vint battre en brèche cette utopie des ballons dirigeables ?

Peut-être quelques esprits perspicaces en eurent-ils

la pensée. Mais — chose singulière assurément — personne ne songea à cette hypothèse que ledit Robur pût se rattacher en quoi que ce fût à la disparition du président et du secrétaire du Weldon-Institute.

En somme, cela fût resté à l’état de mystère, sans une dépêche qui arriva de France en Amérique par le fil de New York, à onze heures trente-sept, dans la journée du 6 juillet.

Et qu'apportait cette dépêche? C'était le texte du document trouvé à Paris dans une tabatière — document qui révélait ce qu'étaient devenus les deux personnages dont l’Union allait prendre le deuil.

Ainsi donc, l’auteur de l'enlèvement c'était Robur, l'ingénieur venu tout exprès à Philadelphie pour écraser la théorie des ballonistes dans son œuf! C'était lui qui montait l'aéronef Albatros! C'était lui qui, par représailles, avait enlevé Uncle Prudent, Phil Evans, et Frycollin par-dessus le marché! Et ces personnages, on devait les considérer comme à jamais perdus, à moins que, par un moyen quelconque, en construisant un engin capable de lutter avec le puissant appareil, leurs amis terrestres ne parvinssent à les ramener sur la terre!

Quelle émotion! Quelle stupeur! Le télégramme parisien avait été adressé au bureau du Weldon-Institute. Les membres du club en eurent aussitôt connaissance. Dix minutes après, tout Philadelphie recevait la nouvelle par ses téléphones, puis, en moins d’une heure, toute l'Amérique, car elle s'était électriquement propagée sur les innombrables fils du nouveau continent. On n’y voulait pas croire, et rien n'était plus certain. Ce devait être une mystification de mauvais plaisant, disaient les uns, une « fumisterie » du plus mauvais goût, disaient les autres! Comment ce rapt eût-il pu s'accomplir à Philadelphie, et si secrètement? Comment cet Albatros avait-il atterri dans Fairmont-Park, sans que son apparition eût été signalée sur les horizons de l’État de Pennsylvanie ?

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Très bien. C'étaient des arguments. Les incrédules avaient encore le droit de douter. Mais, ce droit, ils ne l'eurent plus, sept jours après l’arrivée du télégramme. Le 13 juillet, le paquebot français Normandie avait mouillé dans les eaux de l’'Hudson, et il apportait la fameuse tabatière. Le railway de New York l’expédia en toute hâte à Philadelphie.

C'était bien la tabatière du président du Weldon- Institute. Jem Cip n'aurait pas mal fait, ce jour-là, de prendre une nourriture plus substantielle, car il faillit tomber en pâmoison, quand il la reconnut. Que de fois il y avait puisé la prise de l'amitié! Et Miss Doll et Miss Mat la reconnurent aussi, cette tabatière, qu’elles avaient si souvent regardée avec l'espoir d'y plonger, un jour, leurs maigres doigts de vieilles filles! Puis ce furent leur père, William T. Forbes, Truk Milnor, Bat T. Fyn et bien d’autres du Weldon-Institute! Cent fois ils l'avaient vue s'ouvrir et se refermer entre les mains de leur vénéré président. Enfin elle eut pour elle le témoignage de tous les amis que comptait Uncle Prudent dans cette bonne cité de Philadelphie, dont le nom indique — on ne saurait trop le répéter — que ses habitants s'aiment comme des frères.

Ainsi il n'était pas permis de conserver l'ombre d’un doute à cet égard. Non seulement la tabatière du président, mais l'écriture, tracée sur le document, ne permettaient plus aux incrédules de hocher la tête. Alors les lamentations commencèrent, les mains désespérées se levèrent vers le ciel. Uncle Prudent et son collègue, emportés dans un appareil volant, sans qu'on püt même entrevoir un moyen de les délivrer!

La Compagnie du Niagara-Falls, dont Uncle Prudent était le plus gros actionnaire, faillit suspendre ses affaires et arrêter ses chutes. La Walton-Watch Company songea à liquider son usine à montres, maintenant qu'elle avait perdu son directeur, Phil Evans.

Oui! ce fut un deuil général, et le mot deuil n’est pas exagéré, car à part quelques cerveaux brûlés comme il s’en rencontre même aux Etats-Unis, on n'espérait plus jamais revoir ces deux honorables citoyens.

Cependant, après son passage au-dessus de Paris, on n'entendit plus parler de l’Albatros. Quelques heures plus tard, 1l avait été aperçu au-dessus de Rome, et c'était tout. Il ne faut pas s'en étonner, étant donné la vitesse avec laquelle l’aéronef avait traversé l'Europe du nord au sud, et la Méditerranée de l’ouest à l’est. Grâce à cette vitesse, aucune lunette n'avait pu le saisir sur un point quelconque de sa trajectoire. Tous les observatoires eurent beau mettre leur personnel à l'affût nuit et jour, la machine volante de Robur-le-Conquérant s’en était allée ou si loin ou si haut — en Icarie, comme il le disait — qu'on désespéra d'en jamais retrouver la trace.

Il convient d’ajouter que, si sa rapidité fut plus modérée au-dessus du littoral de l'Afrique, comme le document n'était pas encore connu, on ne s’avisa pas de chercher l’aéronef dans les hauteurs du ciel algérien. Assurément, il fut aperçu au-dessus de Tombouctou; mais l'observatoire de cette ville célèbre — s'il y en a un — n'avait pas encore eu le temps d'envoyer en Europe le résultat de ses observations. Quant au roi du Dahomey, il aurait plutôt fait couper la tête à vingt mille de ses sujets, y compris ses ministres, que d’avouer qu'il avait eu le dessous dans sa lutte avec un appareil aérien. Question d’amour-propre.

Au-delà, ce fut l’Atlantique que traversa l'ingénieur Robur, Ce fut la Terre de Feu qu'il atteignit, puis le cap Horn. Ce furent les terres australes et l'immense : domaine du pôle, qu’il dépassa, un peu malgré lui. Or, de ces régions antarctiques, il n’y avait aucune nouvelle à attendre.

Juillet s’écoula, et nul œil humain ne pouvait se vanter d'avoir même entrevu l’aéronef.

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Août s’acheva, et l'incertitude au sujet des prisonniers de Robur demeura complète. C'était à se demander si l'ingénieur, à l'exemple d'Icare, le plus vieux mécanicien dont l’histoire fasse mention, n’avait pas péri victime de sa témérité.

Enfin les vingt-sept premiers jours de septembre s'écoulèrent sans résultat.

Certainement, on se fait à tout en ce monde. Il est dans la nature humaine de se blaser sur les douleurs qui s'éloignent. On oublie, parce qu’il est nécessaire d'oublier. Mais, cette fois, il faut le dire à son honneur, le public terrestre se retint sur cette pente. Non! il ne devint point indifférent au sort de deux Blancs et d’un Noir, enlevés comme le prophète Élie, mais dont la Bible n’avait pas promis le retour sur la terre.

Et ceci fut plus sensible à Philadelphie qu'en tout autre lieu. Il s’y joignait, d’ailleurs, de certaines craintes personnelles. Par représailles, Robur avait arraché Uncle Prudent et Phil Evans à leur sol natal. Certes, il s'était bien vengé, quoique en dehors de tout droit. Mais cela suffirait-il à sa vengeance? Ne voudrait-il pas l'exercer encore sur quelques-uns des collègues du président et du secrétaire du Weldon-Institute? Et qui pouvait se dire à l’abri des atteintes de ce tout-puissant maître des régions aériennes ?

Or, voilà que, le 28 septembre, une nouvelle courut la ville. Uncle Prudent et Phil Evans auraient reparu, dans l'après-midi, au domicile particulier du président du Weldon-Institute.

Et le plus extraordinaire, c’est que la nouvelle était vraie, quoique les esprits sensés ne voulussent point y croire.

Cependant il fallut se rendre à l'évidence. C’étaient bien les deux disparus, en personne, non leur ombre... Frycollin lui-même était de retour.

Les membres du club, puis leurs amis, puis la foule,

se portèrent devant la maison de Uncle Prudent. On acclama les deux collègues, on les fit passer de main en main au milieu des hurrahs et des hips!

. Jem Cip était là, ayant abandonné son déjeuner — un rôti de laitues cuites — puis, William T. Forbes et ses deux filles, Miss Doll et Miss Mat. Et, en ce jour, Uncle Prudent aurait pu les épouser toutes deux, s’il eût été Mormon; mais il ne l’était pas et n’avait aucune propension à le devenir. Il y avait aussi Truk Milnor, Bat T. Fyn, enfin tous les membres du club. On se demande encore aujourd’hui comment Uncle Prudent et Phil Evans purent sortir vivants des milliers de bras par lesquels ils durent passer en traversant toute la ville.

Le soir même, le Weldon-Institute devait tenir sa séance hebdomadaire. On comptait que les deux collègues prendraient place au bureau. Or, comme ils n'avaient encore rien dit de leurs aventures — peut-être ne leur avait-on pas laissé le temps de parler? — on espérait aussi qu'ils raconteraient par le menu leurs impressions de voyage.

En effet, pour une raison ou pour une autre, tous deux étaient restés muets. Muet aussi le valet Frycollin, que ses congénères avaient failli écarteler dans leur délire. |

Mais ce que les deux collègues n'avaient pas dit ou n'avaient -pas voulu dire, le voici :

I n’y a point à revenir sur ce que l’on sait de la nuit du 27 au 28 juillet, l’audacieuse évasion du président et du secrétaire du Weldon-Institute, leur impression si vive quand ils foulèrent les roches de l’île Chatam, le coup de feu tiré sur Phil Evans, le câble tranché, et l’A{batros, alors privé de ses propulseurs, entraîné au large par la brise du sud-ouest, tandis qu'il s'élevait à une grande hauteur. Ses fanaux allumés avaient permis de le suivre pendant quelque temps. Puis, il n’avait pas tardé à disparaître.

En arrière et en avant 229

Les fugitifs n'avaient plus rien à craindre. Comment Robur aurait-il pu revenir sur l’île, puisque ses hélices devaient encore être hors d’état de fonctionner pendant trois ou quatre heures ?

D'ici là, l’Albatros, détruit par l'explosion, ne serait plus qu'une épave flottant sur la mer, et ceux qu'il portait, des cadavres déchirés que l'Océan ne pourrait pas même rendre.

L'acte de vengeance aurait été accompli dans toute son horreur.

Uncle Prudent et Phil Evans, se considérant comme en état de légitime défense, n’avaient pas eu un remords.

Phil Evans n'était que légèrement blessé par la balle lancée de l’Albatros. Aussi tous trois s’occupèrent de remonter le littoral avec l'espoir de rencontrer quelques indigènes.

Cet espoir ne fut pas trompé. Une cinquantaine de naturels, vivant de la pêche, habitaient la côte OCCIdentale de Chatam. Ils avaient vu l’aéronef descendre sur l’île. Ils firent aux fugitifs l’accueil que méritaient des êtres surnaturels. On les adora, ou peu s’en faut. On les logea dans la plus confortable des cases. Jamais Frycollin ne retrouverait une pareille occasion de passer pour le dieu des Noirs.

Ainsi qu’ils l'avaient prévu, Uncle Prudent et Phil Evans ne virent pas revenir l’aéronef. Ils devaient en conclure que la catastrophe avait dû se produire dans quelque haute zone de l’atmosphère. On n’entendrait plus jamais parler de l'ingénieur Robur ni de la prodigieuse machine que ses compagnons montaient avec lui.

Maintenant il fallait attendre une occasion de regagner l'Amérique. Or, l’île Chatam est peu fréquentée des navigateurs. Tout le mois d'août se passa ainsi, et les fugitifs pouvaient se demander s'ils n’avaient pas changé une prison pour une autre, dont Frycollin, toutefois, s’arrangeait mieux que de sa prison aérienne.

On les logea dans la plus confortable des cases. (Page 229)

En arrière et en avant 231

Enfin, le 3 septembre, un navire vint faire de l’eau à l’aiguade de l’île Chatam. On ne l’a pas oublié, au moment de l’enlèvement à Philadelphie, Uncle Prudent avait sur lui quelques milliers de dollars-papier — plus qu'il ne fallait pour regagner l'Amérique. Après avoir remercié leurs adorateurs qui ne leur épargnèrent pas les plus respectueuses démonstrations, Uncle Prudent, Phil Evans et Frycollin s’embarquèrent pour Aukland. Ils ne racontèrent rien de leur histoire, et, en deux jours, ils arrivèrent dans la capitale de la Nouvelle- Zélande.

Là, un paquebot du Pacifique les prit comme passagers, et, le 20 septembre, après une traversée des plus heureuses, les survivants de l’Albatros débarquaient à San Francisco. Ils n'avaient point dit qui ils étaient ni d’où ils venaient; mais, comme ils avaient payé d’un bon prix leur transport, ce n’est pas un capitaine américain qui leur en eût demandé davantage.

A San Francisco, Uncle Prudent, son collègue et le valet Frycollin prirent le premier train du grand chemin de fer du Pacifique. Le 27, ils arrivaient à Philadelphie.

Voilà le récit compendieux de ce qui s'était passé depuis l'évasion des fugitifs et leur départ de l'île Chatam. Voilà comment, le soir même, le président et le secrétaire purent prendre place au bureau du Wel-

don-Institute, au milieu d’une affluence extraordinaire. Cependant, jamais ni l’un ni l’autre n'avaient été aussi calmes. Il ne semblait pas, à les voir, que rien d’anormal fût arrivé depuis la mémorable séance du 12 juin. Trois mois et demi qui ne paraissaient pas compter dans leur existence!

Après les premières salves de hurrahs que tous deux reçurent sans que leur visage reflétât la moindre émotion, Uncle Prudent se couvrit et prit la parole.

« Honorables citoyens, dit-il, la séance est ouverte. »

Applaudissements frénétiques et bien légitimes! Car,

s'il n'était pas extraordinaire que cette séance fût ouverte, il l'était du moins qu'elle le fût par Undle Prudent, assisté de Phil Evans.

Le président laissa l'enthousiasme s'épuiser en clameurs et en battements de mains. Puis il reprit :

« À notre dernière séance, messieurs, la discussion avait été fort vive (Écoutez, écoutez) entre les partisans de l’hélice avant et de l’hélice arrière pour notre ballon Go a head! (Marques de surprise). Or, nous avons trouvé moyen de ramener l'accord entre les avantistes et les arriéristes, et ce moyen, le voici : c'est de mettre deux hélices, une à chaque bout de la nacelle! » (Silence de complète stupéfaction.)

Et ce fut tout.

Oui, tout! De l'enlèvement du président et du secrétaire du Weldon-Institute, pas un mot! Pas un mot de l’Albatros n1 de l'ingénieur Robur ! Pas un mot du voyage ! Pas un mot de la façon dont les prisonniers avaient pu s'échapper! Pas un mot enfin de ce qu'était devenu l’aéronef, s’il courait encore à travers l'espace, si l’on pouvait craindre de nouvelles représailles contre les membres du club! .

Certes, l'envie ne manquait pas à tous ces ballonistes d'interroger Uncle Prudent et Phil Evans; mais on les vit si sérieux, si boutonnés, qu'il parut convenable de respecter leur attitude. Quand ils jugeraient à propos de parler, ils parleraient, et l’on serait trop honoré de les entendre.

Après tout, il y avait peut-être dans ce mystère quelque secret qui ne pouvait encore être divulgué.

Et alors Uncle Prudent, reprenant la parole au milieu d'un silence jusqu'alors inconnu dans les séances du Weldon-Institute :

« Messieurs, dit-il, il ne reste plus maintenant qu’à terminer l’aérostat le Go a head auquel il appartient de faire la conquête de l'air. — La séance est levée. »

QUI TERMINE CETTE VÉRIDIQUE HISTOIRE DE L’« ALBATROS », SANS LA TERMINER.

LE 29 avril de l’année suivante, sept mois après le retour si imprévu de Uncle Prudent et de Phil Evans, Philadelphie était tout en mouvement. Rien de politique pour cette fois. Il ne s’agissait ni d'élections ni de meetings. L’aérostat le Go a head, achevé par les soins du Weldon- Institute, allait enfin prendre possession de son élément naturel.

Pour aéronaute, le célèbre Harry W. Tinder, dont le nom a été prononcé au commencement de ce récit, — plus un aide-aérostier. :

Pour passagers, le président et le secrétaire du Weldon- Institute. Ne méritaient-ils pas un tel honneur ? Ne leur appartenait-il pas de venir en personne protester contre tout appareil qui reposerait sur le principe du « Plus lourd que l’air » ?

Cependant, après sept mois, ils en étaient encore à parler de leurs aventures. Frycollin lui-même, quelque envie qu’il en eût, n'avait rien dit de l'ingénieur Robur ni de sa prodigieuse machine. Sans doute, en ballonistes intransigeants qu'ils étaient, Uncle Prudent et Phil Evans ne voulaient pas qu’il fût question d’aéronef ou de tout autre appareil volant. Tant que le ballon le Go a head ne tiendrait pas la première place parmi les engins de locomotion aérienne, ils ne voulaient rien admettre des inventions dues aux aviateurs. Ils croyaient encore, ils voulaient croire toujours que le véritable véhicule atmosphérique, c'était l’aérostat et qu’à lui seul appartenait l'avenir.

D'ailleurs, celui dont ils avaient tiré une vengeance si terrible — si juste à leur sens —, celui-là n'existait

234 Robur-le-C onquérant

plus. Aucun de ceux qui l’accompagnaient n'avait pu lui survivre. Le secret de l’Albatros était maintenant enseveli dans les profondeurs du Pacifique. |

Quant à admettre que l'ingénieur Robur eût une retraite, une île de relâche, au milieu de ce vaste océan, ce n'était qu'une hypothèse. En tout cas, les deux collègues se réservaient de décider plus tard s'il ne conviendrait pas de faire quelques recherches à ce sujet. |

On allait donc enfin procéder à cette grande expérience que le Weldon-Institute préparait de si longue date et avec tant de soins. Le Go a head était le type le plus parfait de ce qui avait été inventé jusqu'à cette époque dans l’art aérostatique, — ce que sont un /nflexible ou un Formidable dans l’art naval.

Le Go a head possédait toutes les qualités que doit avoir un aérostat. Son volume lui permettait de s'élever aux dernières hauteurs qu’un ballon puisse atteindre; — son imperméabilité, de pouvoir se maintenir indéfiniment dans l'atmosphère; — sa solidité, de braver toute dilatation de gaz aussi bien que les violences de la pluie et du vent; — sa capacité, de disposer d’une force ascensionnelle assez considérable pour enlever, avec tous ses accessoires, une machinerie électrique qui devait communiquer à ses propulseurs une puissance de locomotion supérieure à tout ce qui avait été obtenu jusqu'alors. Le Go a head avait une forme allongée qui faciliterait son déplacement suivant l'horizontale. Sa nacelle, plate-forme à peu près semblable à celle du ballon des capitaines Krebs et Renard, emportait tout l'outillage nécessaire aux aérostiers, instruments de physique, câbles, ancres, guides-ropes, etc., de plus, les appareils, piles et accumulateurs qui constituaient sa puissance mécanique. Cette nacelle était munie, à l’avant, d’une hélice, et, à l'arrière, d’une hélice et d’un gouvernail. Mais, probablement, le rendement des machines du

La science future 235

Go a head devait être très inférieur au rendement des appareils de l’Albatros.

Le Go a head avait été transporté, après son gonflement, dans la clairière de Fairmont-Park, à la place même où s'était reposé l’aéronef pendant quelques heures.

Inutile de dire que sa puissance ascensionnelle lui était fournie par le plus léger de tous les corps gazeux. Le gaz d'éclairage ne possède qu’une force de sept cents grammes environ par mètre cube, — ce qui ne donne qu'une insuffisante rupture d'équilibre avec l'air ambiant. Mais l'hydrogène possède une force d’ascension qui peut être estimée à onze cents grammes. Cet hydrogène pur, préparé d’après les procédés et dans les appareils spéciaux du célèbre Henry Giffard, emplissait l'énorme ballon. Donc, puisque la capacité du Go a head mesurait quarante mille mètres cubes, la puissance ascensionnelle de son gaz était quarante mille multipliés par onze cents, soit de quarante-quatre mille kilogrammes.

Dans cette matinée du 29 avril, tout était prêt. Dès onze heures, l'énorme aérostat se balançait à quelques pieds du sol, prêt à s'élever au milieu des airs.

Temps admirable et fait exprès pour cette importante expérience. En somme, peut-être aurait-il mieux valu que la brise eût été plus forte, ce qui aurait rendu l'épreuve plus concluante. En effet, on n’a jamais mis en doute qu’un ballon püût être dirigé dans un air calme; mais, au milieu d’une atmosphère en mouvement, c'est autre chose, et c’est dans ces conditions que les expériences doivent être tentées.

Enfin, il n'y avait pas de vent ni apparence qu'il dût se lever. Ce jour-là, par extraordinaire, l'Amérique du Nord ne se disposait point à envoyer à l'Europe occidentale une des bonnes tempêtes de son inépuisable réserve, et jamais jour n'eût été mieux choisi pour le succès d’une expérience aéronautique.

Faut-il parler de la foule immense réunie dans Fairmont-Park, des nombreux trains qui avaient versé sur la capitale de la Pennsylvanie les curieux de tous les États environnants, de la suspension de la vie industrielle et commerciale qui permettait à tous de venir assister à ce spectacle, patrons, employés, ouvriers, hommes, femmes, vieillards, enfants, membres du Congrès, représentants de l’armée, magistrats, reporters, indigènes blancs et noirs, entassés dans la vaste clairière ? Faut-il décrire les émotions bruyantes de ce populaire, ces mouvements inexplicables, ces poussées soudaines qui rendaient la masse palpitante et houleuse ? Faut-il chiffrer les hips! hips! hips! qui éclatèrent de toutes parts comme des détonations de boîtes d'artifice, lorsque Uncle Prudent et Phil Evans parurent sur la plate-forme, au-dessous de l'aérostat pavoisé aux couleurs américaines ? Faut-il avouer enfin que le plus grand nombre des curieux n'était peut-être pas venu pour voir le Go a head, mais pour contempler ces deux hommes extraordinaires que l’Ancien Monde enviait au Nouveau ?

Pourquoi deux et non trois ? Pourquoi pas Frycollin ? C'est que Frycollin trouvait que‘la campagne de l’Albatros suffisait à sa célébrité. Il avait décliné l'honneur d'accompagner son maître. Il n’eut donc point sa part des acclamations frénétiques qui accueillirent le président et le secrétaire du Weldon-Institute.

Il va sans dire que, de tous les membres de l’illustre assemblée, pas un ne manquait aux places réservées en dedans des cordes et piquets qui formaient enceinte au milieu de la clairière. Là étaient Truk Milnor, Bat T. Fyn, Willia T. Forbes, ayant au bras ses deux filles, Miss Doll et Miss Mat. Tous étaient venus affirmer par leur présence que rien ne pourrait jamais séparer les partisans du « Plus léger que l'air »!

Vers onze heures vingt, un coup de canon annonça la fin des derniers préparatifs.

La science future 297

Le Go a head s'éleva « majestueusement ». (Page 238.)

Le Go a head n’attendait plus qu’un signal pour partir.

Un second coup de canon retentit à onze heures vingt-cinq.

Le Go a head, maintenu par ses cordes de filet, s’éleva d’une quinzaine de mètres au-dessus de la clairière. De cette façon la plate-forme dominait cette foule si profondément émue. Uncle Prudent et Phil Evans, debout à l’avant, mirent alors la main gauche sur leur poitrine, — ce qui signifiait qu'ils étaient de cœur avec toute l'assistance. Puis, ils tendirent la main droite vers le zénith, — ce qui signifiait que le plus grand des ballons connus jusqu’à ce jour allait enfin prendre possession du domaine supra-terrestre.

Cent mille mains se portèrent alors sur cent mille poitrines, et cent mille autres se dressèrent vers le ciel.

Un troisième coup de canon éclata à onze heures trente.

«Lâchez tout!» cria Uncle Prudent, qui lança la formule sacramentelle.

Et le Go a head s'éleva «majestueusement», — adverbe consacré par l'usage dans les descriptions aérostatiques.

En vérité, c'était un spectacle superbe! On eût dit d'un vaisseau qui vient de quitter son chantier de construction. Et n'était-ce pas un vaisseau, lancé sur la mer aérienne ?

Le Go a head monta suivant une rigoureuse verticale — preuve du calme absolu de l'atmosphère —, et il s'arrêta à une altitude de deux cent cinquante mètres.

Là, commencèrent les manœuvres en déplacement horizontal. Le Go a head, poussé par ses deux hélices, alla au-devant du soleil avec une vitesse d’une dizaine de mètres à la seconde. C'est la vitesse de la baleine franche au milieu des couches liquides. Et il ne messied pas de le comparer à cette géante des mers boréales, puisqu'il avait aussi la forme de cet énorme cétacé,

La science future 230

Une nouvelle salve de hurrahs monta vers les habiles aéronautes.

Puis, sous l’action de son gouvernail, le Go a head se livra à toutes les évolutions circulaires, obliques, rectilignes, que lui imprimait la main du timonier. Il tourna dans un cercle restreint, il marcha en avant, en arrière, de façon à convaincre les plus réfractaires à la direction des ballons, — s’il y en avait eu! S'il y en avait eu, on les aurait écharpés.

Mais pourquoi le vent manquait-il à cette magnifique expérience ? Ce fut regrettable. On aurait vu, sans doute, le Go a head exécuter, sans une hésitation, tous les mouvement, soit en déviant par l’oblique comme un navire à voiles qui marche au plus près, soit en remontant les courants de l’air comme un navire à vapeur.

En ce moment, l’aérostat se releva dans l’espace de quelques centaines de mètres.

On comprit la manœuvre. Uncle Prudent et ses compagnons allaient tenter de trouver un courant quelconque dans de plus hautes zones, afin de compléter l'épreuve. Du reste, un système de ballonneaux intérieurs analogues à la vessie natatoire des poissons et dans lesquels on pouvait introduire une certaine quantité d’air, au moyen de pompes, lui permettait de se déplacer verticalement. Sans jamais jeter de lest pour monter ni perdre de gaz pour descendre, il était en mesure de s'élever ou de s’abaisser dans l'atmosphère, au gré de l’aéronaute. Toutefois, il avait été muni d'une soupape à son hémisphère supérieur, pour le cas où il eût été obligé à quelque rapide descente. C'était, en somme, l'application de systèmes déjà connus, mais poussés à un extrême degré de perfection.

Le Go a head s'élevait donc en suivant une ligne verticale. Ses énormes dimensions diminuaient graduellement aux regards, comme par un effet d'optique. Ce n'est pas ce qu'il y a de moins curieux pour les

spectateurs, dont les vertèbres du cou se brisent à regarder en l'air. L'énorme baleine devenait peu à peu un marsouin, en attendant qu'elle fût réduite à l’état de simple goujon.

Le mouvement ascensionnel ne cessant pas, le Go a head atteignit une altitude de quatre mille mètres. Mais, . dans ce ciel si pur, sans une traînée de brume, il resta constamment visible.

Cependant, il se maintenait toujours au-dessus de la clairière, comme s’il eût été attaché par des fils divergents. Une immense cloche eût emprisonné l’atmosphère qu'elle n'aurait pas été plus immobilisée. Pas un souffle de vent ni à cette hauteur ni à aucune autre. L’aérostat évoluait sans rencontrer aucune résistance, très rapetissé par l'éloignement, comme si on l’eût regardé par le petit bout d’une lorgnette.

Tout à coup, un cri s’éleva de la foule, un cri suivi de cent mille autres. Tous les bras se tendirent vers un point de l’horizon. Ce point, c'était le nord-ouest.

Là, dans le profond azur, est apparu un corps mobile qui s'approche et grandit. Est-ce un oiseau battant des ailes les hautes couches de l'espace? Est-ce un bolide dont la trajectoire coupe obliquement l'atmosphère ? En tout cas, il est doué d’une vitesse excessive, et il ne peut tarder à passer au-dessus de la foule.

Un soupçon, qui se communique électriquement à tous les cerveaux, court sur toute la clairière.

Mais il semble que le Go a head a vu cet étrange objet. Assurément, il a senti qu’un danger le menace, car sa vitesse est augmentée, et il a pris chasse vers l’est.

Oui! la foule a compris! Un nom, jeté par un des membres du Weldon-Institute, a été répété par cent mille bouches :

«L’Albatros !.… L'Albatros !. »

C'est l’'Albatros, en effet! C'est Robur qui reparaît dans les hauteurs du ciel! C’est lui qui, semblable à un

La science future 241

gigantesque oiseau de proie, va fondre sur le Go a head!

Et pourtant, neuf mois avant, l’aéronef, brisé par l'explosion, ses hélices rompues, sa plate-forme coupée en deux, à été anéanti. Sans le sang-froid prodigieux de l'ingénieur, qui modifia le sens giratoire du propulseur de l'avant et le changea en une hélice suspensive, tout le personnel de l’Albatros eût été asphyxié par la rapidité même de la chute. Mais, s'ils avaient pu échapper à l’asphyxie, comment lui et les siens ne s’étaient-ils pas noyés dans les eaux du Pacifique ?

C’est que les débris de sa plate-forme, les ailes des propulseurs, les cloisons des roufles, tout ce qui restait de l’Albatros, constituait une épave. Si l'oiseau blessé était tombé dans les flots, ses ailes le soutinrent encore sur les lames. Pendant quelques heures, Robur et ses hommes restèrent d’abord sur cette épave, puis, dans le canot de caoutchouc qu'ils avaient retrouvé à la surface de l'Océan.

La Providence, pour ceux qui croient à l'intervention divine dans les choses humaines — le hasard, pour ceux qui ont la faiblesse de ne pas croire à la Providence —, vint au secours des naufragés.

Un navire les aperçut, quelques heures après le lever du soleil. Ce navire mit une embarcation à la mer. Il recueillit non seulement Robur et ses compagnons, mais aussi les débris flottants de l’aéronef. L'ingénieur se contenta de dire que son bâtiment avait péri dans une collision, et son incognito fut respecté.

Ce navire était un trois-mâts anglais, le Two Friends, de Liverpool. Il se dirigeait vers Melbourne, où il arriva quelques jours après.

On était en Australie, mais encore loin de l’île X, à laquelle il fallait revenir au plus tôt.

Dans les débris du roufle de l'arrière, l’ingénieur avait pu retrouver une somme assez considérable, qui lui permit de subvenir à tous les besoins de ses com-

LEE 242 Robur-le-Conquérant

pagnons, sans rien demander à personne. Peu de temps après son arrivée à Melbourne, il fit l'acquisition d'une petite goélette d’une centaine de tonneaux, et ce fut ainsi que Robur, qui se connaissait en marine, regagna l’île X.

Et alors il n’eut plus qu’une idée fixe, une obsession : se venger. Mais, pour se venger, il fallait refaire un second Albatros. Besogne facile, après tout, pour celui qui avait construit le premier. On utilisa ce qui pouvait servir de l’ancien aéronef, ses propulseurs, entre autres engins, qui avaient été embarqués avec tous les débris sur la goélette. On refit le mécanisme avec de nouvelles piles et de nouveaux accumulateurs. Bref, en moins de huit mois, tout le travail était terminé, et un nouvel Albatros, identique à celui que l'explosion avait détruit, aussi puissant, aussi rapide, fut prêt à prendre l'air.

Dire qu'il avait le même équipage, que cet équipage était enragé contre Uncle Prudent et Phil Evans en particulier, et contre tout le Weldon-Institute en général, cela se comprend, sans qu’il convienne d'y insister.

L’Albatros quitta l’île X dès lès premiers jours d'avril. Pendant cette traversée aérienne, il ne voulut pas que son passage püt être signalé en aucun point de la terre. Aussi voyagea-t-il presque toujours entre les nuages. Arrivé au-dessus de l'Amérique du Nord, en une portion déserte du Far West, il atterrit."Là, l'ingénieur, gardant le plus profond incognito, apprit ce qui devait lui faire le plus de plaisir d'apprendre : c'est que le Weldon- Institute était prêt à commencer ses expériences, c'est que le Go a head, monté par Uncle Prudent et Phil Evans, allait partir de Philadelphie à la date du 29 avril.

Quelle occasion pour satisfaire cette vengeance qui tenait au cœur de Robur et de tous les siens! Vengeance terrible, à laquelle ne pourrait échapper le Go a head! Vengeance publique, qui prouverait en même temps la

La science future 243

supériorité de l’aéronef sur tous les aérostats et autres appareils de ce genre!

Et voilà pourquoi, ce jour-là, comme un vautour qui se précipite du haut des airs, l’aéronef apparaissait au-dessus de Fairmont-Park.

Oui! c'était l’Albatros, facile à reconnaître, même de tous ceux qui ne l'avaient jamais vu!

Le Go a head fuyait toujours. Mais il comprit bientôt qu'il ne pourrait jamais échapper par une fuite horizontale. Aussi, son salut, le chercha-t-il par une fuite verticale, non en se rapprochant du sol, car l’aéronef aurait pu lui barrer la route, mais en s’élevant dans l'air, en allant dans une zone où il ne pourrait peut-être pas être atteint. C'était très audacieux, en même temps très logique.

Cependant l’Albatros commençait à s'élever avec lui. Bien plus petit que le Go a head, c'était l’espadon à la poursuite de la baleine qu'il perce de son dard, c'était le torpilleur courant sur le cuirassé qu'il va faire sauter d’un seul coup.

On le vit bien, et avec quelle angoisse! En quelques instants l’aérostat eut atteint cinq mille mètres de hauteur. L'Albatros l'avait suivi dans son mouvement ascensionnel. Il évoluait sur ses flancs. Il l’enserrait dans un cercle dont le rayon diminuait à chaque tour. Il pouvait l’anéantir d’un bond, en crevant sa fragile enveloppe. Alors Uncle Prudent et ses compagnons eussent été broyés dans une effroyable chute!

Le public, muet d'horreur, haletant, était saisi de cette sorte d’épouvante qui oppresse la poitrine, qui prend aux jambes, quand on voit tomber quelqu'un d’une grande hauteur. Un combat aérien se préparait, combat où ne s’offraient même pas les chances de salut d’un combat naval, — le premier de ce genre, mais qui ne sera pas le dernier, sans doute, puisque le progrès est une des lois de ce monde. Et si le Go a head portait à

son cercle équatorial les couleurs américaines, l’Albatros avait arboré son pavillon, l’étamine étoilée avec le soleil d’or de Robur-le-Conquérant.

Le Go a head voulut alors essayer de distancer son ennemi en s’élevant plus haut encore. Il se débarrassa du lest qu'il avait en réserve. Il fit un nouveau bond de mille mètres. Ce n'était plus alors qu'un point dans l’espace. L’Albatros, qui le suivait toujours en imprimant à ses hélices leur maximum de rotation, était devenu mvisible.

Soudain, un cri de terreur s’éleva du sol.

Le Go a head grossissait à vue d’œil, tandis que l’aéronef reparaissait en s’abaissant avec lui. Cette fois, c'était une chute. Le gaz, trop dilaté dans les hautes zones, avait crevé l'enveloppe, et, à demi dégonflé, le ballon tombait assez rapidement.

Mais l’aéronef, modérant ses hélices suspensives, s'abaissait d'une vitesse égale. Il rejoignit le Go a head, lorsqu'il n’était plus qu’à douze cents mètres du sol, et s'en approcha bord à bord.

Robur voulait-il donc l’achever ?.. Non! Il voulait secourir, il voulait sauver son-équipage!

Et telle fut l'habileté de sa manœuvre que l’aéronaute et son aide purent s’élancer sur la plate-forme de l’aéronef.

Uncle Prudent et Phil Evans allaient-ils donc refuser les secours de Robur, refuser d’être sauvés par lui? Ils en étaient bien capables! Mais les gens de l'ingénieur se jetérent sur eux, et, par force, les firent passer du Go a head sur l’Albatros.

Puis, l’aéronef se dégagea et demeura stationnaire, pendant que le ballon, entièrement vide de gaz, tombait sur les arbres de la clairière, où il resta suspendu comme une gigantesque loque.

Un effroyable silence régnait à terre. 1] semblait que la vie eût été suspendue dans toutes les poitrines. Bien

La science future 245

L'Albatros rejoignit le Go a head. (Page 244.)

246 Robur-le-Conquérant des yeux s'étaient fermés pour ne rien voir de la suprême catastrophe.

Uncle Prudent et Phil Evans étaient donc redevenus les prisonniers de l'ingénieur Robur. Puisqu'il les avait repris, allait-1l les entraîner de nouveau dans l’espace, à ou il était impossible de le suivre ?

On pouvait le croire.

Cependant, au lieu de remonter dans les airs, l’Albatros continuait de s’abaisser vers le sol. Voulait-il atterrir ? On le pensa, et la foule s’écarta pour lui faire place au milieu de la clairière.

L'émotion était portée à son maximum d'intensité.

L’Albatros s'arrêta à deux mètres de terre. Alors, au milieu du profond silence, la voix de l'ingénieur se fit entendre.

« Citoyens des États-Unis, dit-il, le président et le secrétaire du Weldon-Institute sont de nouveau en mon pouvoir. En les gardant, je ne ferais qu'user de mon droit de représailles. Mais, à la passion allumée dans leur âme par le succès de l’Albatros, j'ai compris que l’état des esprits n'était pas prêt pour limportante révolution que la conquête de l’air doit amener un jour. Uncle Prudent et Phil Evans, vous êtes libres! »

Le président, le secrétaire du Weldon-Institute, l'aéronaute et son aide, n'eurent qu'à sauter pour prendre terre.

L'Albatros remonta aussitôt à une dizaine de mètres au-dessus de la foule.

Puis, Robur, continuant :

« Citoyens des États-Unis, dit-il, mon expérience est faite; mais mon avis est dès à présent qu'il ne faut rien prématurer, pas même le progrès. La science ne doit pas devancer les mœurs. Ce sont des évolutions, non des révolutions qu'il convient de faire. En un mot, il faut n’arriver qu’à son heure. J'arriverais trop tôt aujourd’hui pour avoir raison des intérêts contradictoires

La science future 247

et divisés. Les nations ne sont pas encore mûres pour l'union.

« Je pars donc, et j'emporte mon secret avec moi. Mais il ne sera pas perdu pour l'humanité. I] lui appartiendra le jour où elle sera assez instruite pour en tirer profit et assez sage pour n'en jamais abuser. Salut, citoyens des États-Unis, salut! »

Et l’Albatros, battant l'air de ses soixante-quatorze hélices, emporté par ses deux propulseurs poussés à outrance, disparut vers l’est au milieu d’une tempête de hurrahs, qui, cette fois, étaient admiratifs.

Les deux collègues, profondément humiliés, ainsi que tout le Weldon-Institute en leur personne, firent la seule chose qu'il y eût à faire : ils s'en retournèrent chez eux, tandis que la foule, par un revirement subit, était prête à les saluer de ses plus vifs sarcasmes, justes à cette heure!

Ms se cer s dletote pp lelete «= le sis) stp Dioletr pee 0,» eleue/e ep) eee ere ee, +) ie ee

D - etr ce oc hnhele so le eo nee ones MielpioEmer eleiote #6 pie plele ee #1 » + ejfe

Et maintenant, toujours cette question : «Qu'est-ce que ce Robur? Le saura-t-on jamais?»

On le sait aujourd’hui. Robur, c’est la science future, celle de demain peut-être. C’est la réserve certaine de l’avenir.

Quant à l'Albatros, voyage-t-il encore à travers cette atmosphère terrestre, au milieu de ce domaine que nul ne peut lui ravir ? Il n’est pas permis d'en douter. Roburle-Conquérant reparaîtra-t-il un jour, ainsi qu'il l’a annoncé ? Oui! il viendra livrer le secret d’une invention qui peut modifier les conditions sociales et politiques du monde.

Quant à l'avenir de la locomotion aérienne, il appartient à l’aéronef, non à l’aérostat.

C'est aux Albatros qu'est définitivement réservée la conquête de l'air!

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Place du roman dans l'œuvre et publication

Lorsque Jules Verne compose Robur-le-Conquérant en 1885, il a déjà écrit vingt-neuf romans de la série des Voyages extraordinaires, sans compter la série de nouvelles parues sous le titre Le Docteur Ox, un conte fantastique, Fritt-Flacc, et un court récit, Les Révoltés du Bounty, tous parus dans la collection commencée par l'éditeur Hetzel en 1867. Il avait écrit auparavant, pour le Musée des Familles, quelques récits, qu'Hetzel ajoutera à certains des romans ultérieurs. On sait que, en fait, la carrière de Jules Verne commença vraiment, grâce à ce grand éditeur, en 1863, avec Cinq Semaines en ballon. C’est le succès de ce premier ouvrage qui va pousser Hetzel à faire de Jules Verne son auteur attitré, pour fournir au Magasin d'Education et de Récréation, dont le premier numéro paraît le 20 mars 1864, les romans à sujet scientifique qu’il désire offrir à la jeunesse studieuse - et laïque. Des contrats successifs lient Jules Verne à son éditeur et bientôt ami, sans qu'il se plaigne de conditions qui paraissent très contraignantes : fournir trois, puis deux volumes par an. L'auteur ne rechignera jamais devant cette tâche d’autant plus astreignante que le programme en est vaste et précis à la fois : «(...) résumer toutes les connaissances géographiques, géologiques, physiques, astronomiques, amassées par la science moderne! (.…).» Et le succès est

1. «Avertissement de l'éditeur » aux Aventures du capitaine Hatteras,

immense, avec des pointes par exemple au moment de la publication en feuilleton du Tour du monde en quatre-vingts jours (1872)°. En 1885, Jules Verne est donc un auteur célèbre, reconnu surtout comme un écrivain pour adolescents, mais lu par beaucoup de leurs parents. Mais cela ne l'empêche pas de se poser des questions sur la poursuite de son œuvre.

Dès décembre 1883, à propos de L'Archipel en feu et de Mathias Sandorf, Jules Verne écrit à son éditeur, un peu inquiet du ton nouveau de ces romans :

Vous comprenez ma situation vis-à-vis de notre public. Je n’ai plus de sujets dont l'intérêt soit dans l’extraordinaire, Ballon, Capitaine Nemo, etc. Il me faut donc chercher à intéresser par. la combinaison. (..) Evidemment, je me tiendrai le plus possible dans le géographique et le scientifique, puisque c’est là le but de l'œuvre entière; mais que ce soit l'instinct du théâtre qui m'y pousse, ou pour prendre davantage notre public, je tiens à corser le plus possible ce qui me reste à faire de romans, en employant tous les moyens que me fournit mon imagination dans le milieu assez restreint où je suis condamné à me mouvoir”. Or, deux ans plus tard, en mars 1885, et alors qu'il est

toujours question de Mathias Sandorf, qui doit «enfin être prêt», il annonce : «Oui, je suis en pleine conquête de l'air.» Et en avril : «J'ai enlevé cela avec l'élan acquis.» Il s’agit de ce qui deviendra Robur-le-Conquérant, dont toutes les lettres de l’année 1885 parlent, parfois un peu vivement, à la suite de critiques d'Hetzel car, comme toujours, après le premier jet, viennent les reprises et les corrections. La publication sera finalement précédée par celle d'Un billet de loterie, pourtant écrit après Robur. Dans ce roman, Jules Verne jouait avec les questions de chiffres et de hasard, dans le décor de la Norvège, ce qui posait moins de problèmes à l'éditeur : il était tout à fait dans la ligne morale

2. Pour toutes les questions de bibliographie, voir Piero Gondolo della Riva, Bibliographie analytique de toutes les œuvres de Jules Verne, Paris, Société Jules-Verne, 11 bis, rue Pigalle, 1977.

3. Les lettres de Jules Verne à son éditeur se trouvent à la Bibliothèque nationale.

4. Les lettres d'Hetzel, ou plutôt leurs duplicata, ont été retrouvées. par M. Gondolo della Riva, mais il faudra les déchiffrer avant qu’une consultation et/ou une publication soient possibles.

Postface . +253

(moralisatrice..) et descriptive qui était celle du Magasin d'Education et de Récréation, auquel il était dès le début destiné. En revanche, comme beaucoup d’autres œuvres majeures, Robur le Conquérant (d’abord sans les tirets, qui n'apparaissent que pour la publication en volume) fut publié en feuilleton dans le Journal des Débats politiques et littéraires, du 29 juin au 18 août 1886. Il sort ensuite dans la collection habituelle des Voyages extraordinaires. Bien qu'il écrive à Hetzel que «l'ouvrage gagnerait à ne pas être découpé en feuilleton» (18 juin 1885), Jules Verne préférait cette solution éditoriale, qui le sortait du «canton» de la littérature enfantine, d'autant qu'il était fort déçu de son infructueuse tentative pour entrer à l’Académie française en 1877. Sa remarque était en fait purement littéraire, et on verra qu'il s'adapte fort bien aux exigences particulières du feuilleton.

Le roman dans le vie de l'auteur

Il faut se rendre compte du travail extraordinaire que fournit Jules Verne cette année-là, comme bien d’autres il est vrai : il revoit Sandorf et lui apporte encore des modifications importantes, il écrit Un billet de loterie, corrige les «placards» du roman en collaboration avec Laurie, L'Epave du Cynthia, et commence, et discute à partir de juillet, Nord contre Sud! Et en même temps, il compose et modifie Robur. Or c’est aussi une année bien remplie et parfois de façon dramatique sur le plan personnel. À Amiens, pour complaire à sa femme Honorine que boude la bonne bourgeoisie locale, il donne son second grand bal costumé (le premier avait eu lieu en 1877), à l'affiche de la « Grrrrande Auberge du Tour du Monde-Pour aujourd’hui seulement on y boit gratuitement», dans la demeure de la rue Charles-Dubois, où il s’est installé en 188%. L’affiche et les costumes ont été dessinés par Gédéon Baril, ami du temps de la «vie parisienne » de Jules Verne. Tout n'est pas si gai : son fils unique Michel lui donne toujours de graves soucis. Il a été un enfant difficile, et un adolescent que son père juge

5. Actuellement siège du Centre de documentation et d'archives de la Société Jules-Verne.

pervers et même fou, au point de le faire entrer dans une maison de redressement, puis de le faire incarcérer «par voie de correction paternelle » avant de l’embarquer comme pilotin sur un navire qui part pour les Indes. Le voyage n’a guère amélioré le jeune révolté. Il se fait émanciper pour épouser une actrice, ce qui désole évidemment la famille — il faut tenir compte de la mentalité de l’époque - puis, au moment justement de la composition de Robur, il vient d'enlever une jeune fille de seize ans. On est en plein drame bourgeois Dans un post-scriptum à une lettre de juin 1885, Jules Verne écrit à Hetzel : «La situation de ce misérable Michel se complique de plus en plus. Sa malheureuse femme est toujours ici sans qu'il le sache, et aimée de tous. Sa maîtresse vient d’accoucher d’un fils, naturellement adultérin. Dettes envers la famille de sa maîtresse, escrocs. Menace d'être saisi de nouveau malgré son conseil judiciaire.» On sait que, du moins sur ce plan-là, les choses s’arrangèrent — par un divorce et un remariage, et que la seconde femme de Michel finit par stabiliser le fantaisiste jeune homme. Mais au moment où Jules Verne écrit son roman, la crise est au plus haut point. Lorsque le roman paraît, Jules Verne traverse une période encore plus noire s’il se peut. Il a possédé successivement trois bateaux, tous trois baptisés Saint-Michel, achetés le premier en 1868, le second en 1876, le troisième, le plus luxueux, en 1877. Cet amoureux de la mer effectuera avec lui de nombreuses croisières. Mais il est obligé de vendre ce yacht fort dispendieux le 15 février 1886, en grande partie à cause des dettes de son fils. L’attentat dont il est victime de la part de son neveu Gaston, le 9 mars, toujours mal expliqué, laissera des traces définitives sur le plan physique et moral. Enfin il perd l’ami, le second père, Hetzel. Le roman est donc absolument, dans la vie comme dans l'œuvre, à un moment charnière, d'autant que, après la mort d'Hetzel, la collaboration avec le fils de l'éditeur n'aura ni la même importance, ni la même qualité.

Genèse de l'œuvre.

Le retour à une «invention» mécanique, malgré le déni de la lettre citée plus haut - encore qu'il y ait des engins

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sous-marins dans Mathias Sandorf, mais ce sont des modèles réduits du Nautilus —, est très provisoire : on n'aura plus ensuite que deux «extensions» du canon Columbiad de De la Terre à la Lune, celui de Sans dessus dessous (1889) et l’explosif «absolu» de Face au drapeau (1899). Nous reparlerons du bien étrange engin appelé Epouvante, dans Maître du monde (1904). L’ Albatros, au nom si baudelairien, n'est pas, et c’est toujours le cas avec les mécaniques verniennes, une sorte de vision prophétique du futur, une inspiration géniale brusquement surgie du néant. C'est l'actualité qui donne le branle à l'imagination : la question de la navigation aérienne était plus que jamais à l'ordre du jour. En 1884, le capitaine Renard (qui est cité à la fois dans le roman et la correspondance) venait de parcourir en circuit fermé à Meudon, avec un dirigeable, une distance de 7 km. Aussi Jules Verne écrit-il en juin 1885 à Hetzel : «En ce moment, la question des dirigeables à repris toute son importance. Peut-être faudra-til changer quelques chiffres, mais ce qui compte, c'est que triomphe le principe du “plus lourd que l’air”.» Et il insiste : «Je crois, j'espère que tous les partisans du Plus lourd que l'air soutiendront Robur contre leurs adversaires.» Le problème n’est pas nouveau. Curieusement, lorsqu'il écrit son premier roman, Cinq Semaines en ballon, non seulement Jules Verne pose la question du dirigeable, qu'il résout de manière assez peu convaincante, même s’il en donne une longue explication technique, mais, presque paradoxalement, il fait au même moment partie de la société fondée par son ami Nadar en faveur des recherches sur le «plus lourd que l'air». Il est vrai que Nadar, lui aussi convaincu de la supériorité de ce dernier, ne manquait pas d’apparente contradiction : il venait, en 1863, de construire et faire voler le ballon, Le Géant: il avait été le premier à prendre depuis un ballon des photographies aériennes. Mais cela ne l’'empêchait nullement de s'intéresser à ce qui allait devenir l’avion, précisément pour avoir expérimenté les problèmes posés par les montgolfières, si difficiles à diriger, dépendant du vent, des conditions atmosphériques ! On a vu qu’à l'époque où Jules Verne conçoit son projet de roman la question était à nouveau à l’ordre du jour.

Il y a en outre les essais divers d’hélices. Dans un article de 1863 paru dans le Musée des Familles, Jules Verne cite

diverses tentatives pour «supprimer le ballon », notamment l'appareil de M. de Luze, et surtout ceux de Ponton d'Amécourt et de La Landelle. |

(...) Il reste à savoir si leur idée est praticable avec les moyens mécaniques mis à leur disposition.

Vous connaissez ces jouets d'enfants faits de palettes auxquelles on communique une vive rotation au moyen d’une corde rapidement déroulée; l’objet s'envole et plane dans l’air tant que l'hélice conserve son mouvement giratoire; si ce mouvement continuait, l’appareil ne retomberait pas; imaginez un ressort qui agisse incessamment, et le jouet se maintiendra.

C’est, ditl, le principe de l'hélicoptère de Ponton d’Amécourt, qui a amélioré l’idée en utilisant deux hélices superposées et tournant dans des directions opposées, pour éviter la rotation de l'engin et rendre «l'immobilité complète», plus une troisième hélice, verticale, qui dirige l'appareil «comme il l'entend». Jules Verne voit bien que le problème est celui du moteur, employé pour mouvoir l'hélice, qui doit être «puissant et léger». Rien n’a encore (en 1863) donné de bons résultats, sans doute parce que les expérimentations se sont faites «en petit» et qu'il faudrait opérer en grand, conclut:il.

C'est bien ce que fait Jules Verne, sur le papier s'entend, plus de vingt ans plus tard. Car cet «aviateur», comme est souvent appelé l’Albatros dans le roman, n’est pas un avion, mais un hélicoptère. Un hélicoptère silencieux, il est vrai, cela est dit très souvent, et le marin Jules Verne, autant que son illustrateur Benett, nous présentent un navire volant. Mais comment imaginer autrement que par rapport à ce qu'on connaît ou surtout ce qu’on aime? D'ailleurs, même si le lecteur actuel mesure toute la distance entre l'invention du romancier et la réalisation contemporaine, il est évident que Jules Verne tient à une vraisemblance scientifique, et discute même au nom de la science les solutions proposées par Hetzel, puisqu'il dit : «L'action se passe à une dizaine d'années d'ici, à une époque où le monde sera couvert de fils télégraphiques. Il est donc inadmissible que l'Albatros apporte des nouvelles plus rapidement que le télégraphe» (mars 1885). En juin, parce qu'Hetzel, qui doit trouver le roman un peu monotone,

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lui fait la suggestion d’un tour du monde en ballon projeté par les deux Américains, il s’écrie, assez vertement :

D'ailleurs, en ce moment, vous vous laissez aller à des erreurs scientifiques inadmissibles. Non, à moins d'être fou, on ne peut avoir l’idée de faire le tour du monde en ballon. Allez proposer cela aux capitaines Kelbs et Renard à Meudon ! Mais ils mettraient dix ans à le faire, le tour du monde. Et il faut précisément que Robur le leur dise, tandis que lui, avec son appareil, il est possible de le faire avant huit jours!

Aussi le roman nous donnera-t-il toutes précisions sur les vitesses, comme sur les moyens de sustentation et de propulsion - même si, bien entendu, ils n’ont pas grandchose à voir avec ceux qu’emploient les hélicoptères de nos jours. Le terme d’hélicoptère avait été inventé par Ponton d'Amécourt en 1862 pour son appareil qui était mû par un moteur à vapeur, et non par l'électricité. Jules Verne, lui, fait utiliser par le génial Robur cette «âme du monde » (l'expression est de lui), qu’il avait déjà donnée comme énergie motrice au fameux Nautilus, même si cette force était tout aussi techniquement impossible à l’époque. Le premier décollage d’un hélicoptère au sens moderne du terme n’aura lieu qu’en 1907, avec un appareil conçu par Paul Cornu; l'appareil pesait 260 kg, et le moteur était un moteur à explosion de 24 chevaux. Comme pour le Nautilus, nous avons donc affaire à une extrapolation de travaux scientifiques déjà bien avancés en ce dernier quart du XIX° siècle. Jules Verne se tient habilement entre la réalité et le rêve — ici le rêve de vol, si puissant chez l’homme. Et ce n’est pas seulement par manière de plaisanterie qu’il conclut sa lettre du 19 mars 1885 : «(.…) entre nous, je vous recommande de ne jamais monter dans une pareille machine », tout en vantant le «sublime d’un pareil mode de locomotion ».

Les soucis de l'écrivain

Car ce qui compte avant tout, c’est d'écrire une aventure, une de plus dans une œuvre déjà longue. Jules Verne à le scrupule, presque l’angoisse de se renouveler. Il exprime très tôt sa crainte de lasser son public et il le répète

le 19 mars 1885 : «On m'’accuse de me répéter, et je tiendrai compte de ce reproche, qui est juste.» Ce qu'il cherche d’abord, c’est à suivre l’alternance presque habituelle dans les Voyages extraordinaires : après le dramatique et mouvementé Mathias Sandorf, il a l'intention de faire une «fantaisie sérieuse ». Le roman finalement sera loin du ton cocasse ou du moins léger des «romans amusants » (par exemple, en 1882, L'Ecole des Robinsons ou en 1883, Kéraban-le-têtu). Pour être fidèle à ce principe de variété, il accentue le caractère ridicule des deux Américains. Il veut bien cependant «relever le caractère de Robur», dit-il à Hetzel, qui devait trouver que la «fantaisie» n'était pas cohérente avec le caractère héroïque du personnage et ses aventures. Mais il refuse de le faire pour ses adversaires : «Il faut que ce soient des Godards (sic) enragés, pas des ingénieurs.» Eugène Godard était un célèbre aéronaute, qui fit sa première ascension en 1846, participa à celle de Nadar avec le Géant en 1863 (l’une des origines de Cinq Semaines en ballon), et organisa la poste aérienne durant le siège de Paris en 1870. Il est intéressant de voir que le nom propre désigne en quelque sorte tout aéronaute, de façon fort méprisante ! Finalement, la fantaisie se réfugiera, comme dans beaucoup de romans, chez les comparses : Tom Turner et sa trompette — mais elle a parfois des allures de trompette de l'Apocalypse, surtout au début, et le malheureux valet Frycollin. Jules Verne se défend fort lestement de ce portrait-charge : «Il n'y a pas de raison non plus, ayant fait tant de domestiques dans ma vie, pour que je ne fasse pas cette fois un domestique poltron, puisque celui-ci est un nègre, en le modifiant dans une certaine mesure» (on se demande ce qu’il devait être primitivement...). Il faut se reporter à l’époque pour ne pas trop s'indigner du visible racisme de la réflexion : le mot ni la notion, sauf exception, n'étaient présents dans la mentalité collective de ce temps de conquêtes coloniales, où la plupart des gens étaient persuadés d’apporter les bienfaits de la civilisation aux «sauvages». En outre, Jules Verne, dans le roman suivant, Nord contre Sud, prend nettement parti pour les Nordistes des Etats-Unis, comme il l’avait déjà fait dans L'Ile mystérieuse, où le domestique Nab est un modèle de dévouement, de courage, de gaîté. Jules Verne a raison de dire que les domestiques, dans son

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œuvre, sont, depuis Joe dans Cinq Semaines en bailon, en passant par Passepartout du Tour du monde en quatre-vingts jours, traités certes selon leur rang social, d’après l'idéologie du xix° siècle, mais dotés de qualités finalement très supérieures à celles du commun des mortels.

Il y avait en fait deux problèmes : celui de maintenir ce que nous appelons le «suspense», dans un parcours que le mode de locomotion — inventé et volontairement très idéalisé — rendait peu fertile en incidents, et celui du personnage principal.

En juin 1885, Jules Verne reconnaît : «Ce qui est hors de doute, c’est que le voyage manque d'intérêt.» Sur la suggestion sans doute très pressante d'Hetzel, il a supprimé, dit-il, un cinquième du roman, et «fait la chasse à tout ce qui était altitudes, latitudes, longitudes» (18 juin 1885). Il en reste tout de même assez pour laisser au roman son côté géographique et scientifique. Il va aussi chercher à introduire des incidents nouveaux, tout en conservant l'attitude sans concession des deux Américains. Notamment, ils seront persuadés que Robur ne les relâchera pas, pour conserver son secret, ce qui permettra de «maintenir l'idée d'évasion et de vengeance» (lettre du 4 juin 1885) - c'est Jules Verne qui souligne. Car il tient par-dessus tout, dit-il, à «garder le dramatique de cette évasion ». Il s'arrange aussi, car il est devenu un très habile artisan, pour jouer avec la notion de secret : qui est Robur, au pseudonyme évident, et avant cela même, quelle est cette musique venue du ciel - même si l’ouverture du roman est dans un ton de franche gaîté moqueuse ? Jules Verne admire certes les Américains, comme cela se voyait notamment dans De la Terre à la Lune, mais il leur prête un caractère excessif qui lui permet les bouffonneries qu'il adore. Que l'on songe par exemple, dans Le Tour du monde en quatre-vingts jours, au meeting de San Francisco, qui tourne à l’'émeute sous les yeux ahuris des héros, et non sans dommages pour eux, alors qu’il ne s’agit que de l'élection d’un juge de paix (ch. XXV)!

Il faut aussi admirer l’habileté des fins de chapitre : Jules Verne écrit pour un journal, le feuilleton demande que la mention «à suivre» soit soutenue par le désir de savoir la suite. On notera notamment la fin des chapitres VII XI, XIV, XVI, XVII.

L'œil du maître : Hetzel et le dénouement

Ce qui est encore plus remarquable, c’est la manière dont est résolu le problème du dénouement. Jules Verne donne souvent l'impression (et ses lettres en font foi, notamment à propos de L'Ile mystérieuse) que la fin de l'aventure l’intéresse bien moins que l’aventure elle-même, outre qu'Hetzel exige des fins heureuses pour ses jeunes lecteurs. Au début de 1885, il demande à plusieurs reprises à Hetzel d’attendre d’avoir lu le manuscrit en entier avantde faire ses critiques. Il avait donc dans l'esprit un dénouement : Uncle Prudent et Phil Evans prenaient la fuite après avoir bricolé une bombe, puisque l’auteur assure avoir rendu « acceptable que les Américains renvoient l’Albatros dans les airs avec une cartouche de dynamite» : Hetzel avait dù critiquer cette scène de violence, immorale si elle n'est dictée que par le dépit des deux ballonistes, à cause de son public adolescent! On peut supposer que cet aménagement est la scène où Robur refuse de les laisser libres sur l’île, d'autant qu'il ponctue son «Jamais» par un coup de fusil. Mais surtout, Jules Verne avait d’abord imaginé un combat entre l’Albatros réapparu et le Go Ahead enfin construit.

Enfin, je compte modifier le dénouement dans le sens que vous indiquez. C’est une trouvaille que vous avez faite là. Au lieu du combat aérien, je ferai un sauvetage, et Robur jettera à la foule enthousiaste les paroles que vous mettez dans sa bouche. Cela relèvera beaucoup notre Robur. Le sauvetage vaut mille fois mieux que l'attaque, je le reconnais volontiers.

Mais pas de banalité à la fin; pas d’aéronef mis en action. Robur est trop en avance pour son siècle; il disparaîtra, mais son secret ne sera pas perdu avec lui.

Admirable intuition d'artiste : Jules Verne admet volontiers la grandeur de la solution d'Hetzel mais il veut (et cela s'était déjà produit pour Vingt Mille Lieues sous les mers*) garder à son héros sa grandeur : lui, l’ancien agent de change, ne veut pas qu’on fasse une affaire commerciale de l’aéronef (les actions) — ce qu'il avait pourtant imaginé fort ironiquement à la fin d’Autour de la Lune. Mais c'étaient

6. Voir mon article, «Puissance de l'imaginaire», L'Herne, Jules Verne, 1974, sur la genèse de Vingt Mille Lieues sous les mers.

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les Américains qui montaient la Société nationale des communications interstellaires. Le héros principal, Michel Ardan (Nadar), n’avait que le titre non commercial et pour tout dire farfelu de «directeur des mouvements ».

Un héros hors séne et ses comparses

Et c’est ici aussi que l’on voit comment se dessine le personnage de Robur. Dans sa lettre à Hetzel du 19 mars 1885, Jules Verne se défend de vouloir en faire un Hatteras ou un Nemo. Il est bien vrai que la comparaison avait dû venir immédiatement à l'esprit du lecteur critique Hetzel, qui tenait, évidemment, à la variété. Et cela vient aussi tout naturellement à l’esprit de tout lecteur de Jules Verne. Au début, et toujours dans l'esprit du projet primitif, faire un livre amusant après un livre sérieux, Jules Verne écrit : «Robur est un convaincu, vous le verrez bien, mais je tiens à en faire un fantaisiste. Il n’en sera pas moins un homme d’audace et de sang-froid dans les grandes circonstances ». En juin, il insiste :

© Vous le voyez (le roman) par le côté héroïque et lyrique, moi

par le côté fantaisiste, plaisant, et pas très sérieux. Sans cela, je

ne l'aurais pas écrit.

Cependant, je puis donner à Robur une note plus élevée, mais pas aux concurrents (es)

C’est aussi pourquoi, on l’a vu, il apprécie la suggestion de dénouement proposée par Hetzel. Mais il est hors de doute que le caractère du personnage s'est modifié en cours de route. Pour garder la « fantaisie », outre Frycollin, il y aura les deux irréductibles, obstinés, exaltés ballonistes ; il les appelle toujours dans ses lettres les « enragés » ennemis quant à la présidence du Weldon-Institute, ils sont néanmoins unis dans leur passion, et à peu près semblables dans leur richesse et leur caractère stéréotypé de «l'Américain entreprenant» et, à des yeux européens de l’époque, pas encore tout à fait civilisé, quoique prototype des «entrepreneurs» des temps futurs. La séance du Weldon- Institute à cet égard rappelle assurément celle du Gun-Club, au début de De la Terre à la Lune, avec des nuances — il ne s’agit pas ici «d’Anges exterminateurs, au demeurant

les meilleurs fils du monde», militaires. de la guerre de Sécession à la retraite en mal d'activité. Mais l'assemblée est tout aussi agitée. Leurs caractères sont peu différents; Uncle Prudent est le plus emporté et le plus irréductible ennemi de Robur, Phil Evans montre plus d'humanité : il hésite quelque peu à vouer à la mort Robur et ses compagnons et, en général, il est l'élément relativement modérateur. Ces personnages en duo sont du reste courants chez Jules Verne : dans les deux romans consacrés à la lune, le président du Gun-Club et initiateur du projet Barbicane a son «double » et d'abord ennemi, le capitaine Nicholl (qui intervient, il est vrai, seulement vers le second tiers du premier roman). Il fera la paix avec lui, grâce à Michel Ardan, en embarquant dans l’obus lunaire. Sur ce modèle, on pourrait trouver de multiples variations dans les romans.

Mais Robur présente le cas le plus intéressant. On trouve souvent dans les Voyages extraordinaires des héros très posiüfs, très conformes à l'idéologie de l’époque, qui sont la plupart du temps des ingénieurs ou des savants «de l’école militante et non bavardante», comme dit ironiquement Jules Verne dans L'Ile mystérieuse, où se trouve le modèle du genre, Cyrus Smith. Mais pour les quelques héros hors du commun, déjà les noms nous renseignent : dans L'Ile mystérieuse, le grand héros caché, engagé autrefois dans un périple marin, Nemo -— en latin, Personne, porte le nom que se donne Ulysse dans l'épisode fameux des Cyclopes, et on l'a vu à l'œuvre comme héros de Vingt Mille Lieues sous les mers dans des actions héroïques, mais aussi à la limite (et au-delà) de la morale bourgeoise de l’époque. Ici, le nom aussi est un pseudonyme latin derrière lequel se cache un étranger dont on ne saura même pas, au rebours de ce qui se passe pour Nemo, la véritable identité ni la véritable nationalité. Cette dernière, dans notre roman, importe peu, il est vrai. Dans l’autre roman dont le héros se rapproche de Robur-le-Conquérant, Les Aventures du capitaine Hatteras, au contraire, les nationalités importent : il y a compétition entre l'Angleterre et l’Amérique pour la conquête du pôle. Dans Vingt Mille Lieues sous les mers et L'Ile mystérieuse, la nationalité de Nemo et les raisons réelles de son retrait du monde ne sont données que dans le dernier roman, tout à la fin. Les discussions ont été

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vives entre le romancier et l'éditeur lors de la rédaction du premier roman, Jules Verne ayant tenu à laisser dans l'ombre les raisons politiques ou personnelles qui auraient pu les expliquer, afin de garder au personnage sa grandeur.

Jules Verne, lorsqu'il suggère le titre définitif à donner à notre roman en juillet 1885, après avoir dès le début renoncé à La Conquête de l'air, car le titre était déjà pris, écrit :

Ce qui m'irait beaucoup, ce serait Robur Le Conquérant

Ça ressemble à Guillaume le Conquérant, à Robert le Conquérant, et ça tire l'œil. Ce titre, je le justifierai ainsi. Dans la grande séance du club, on le jetterait ironiquement à la tête de Robur. Il le ramasserait, s'en parerait. «Eh bien, oui, Robur le Conquérant - le conquérant de l'air.» Et il ne serait plus connu que sous ce nom.

Maïs le nom de Robur lui-même est trouvé dès le début, comme l’attestent les lettres. On sait que c’est le nom latin du chêne, et par extension, il indique ce qui est fort, solide, dur, au physique et au moral. Tout le monde a fait du latin à l’époque. On se dit que le choix du nom indiquait déjà une direction bien différente du « fantaisiste » voulu intellectuellement par Jules Verne, dans son souci d'honorer son contrat. L'imaginaire était à ce point le plus fort que dans la lettre de mars 1885 où il affirme qu'il tient à faire de son héros un fantaisiste, il ajoute : «Je conviens, je sais que j'ai forcé la note de brutalité, mais c'est le premier jet, et je le ramènerai à une intensité convenable.» Et un peu plus loin :

Vous verrez plus tard que j'ai fait rendre par Robur à l’humanité les quelques services qui étaient dans les moyens de l’Albatros. Je le répète, ce n’est point un mystificateur, c’est un convaincu, mais pas un apôtre, pas un Nemo, pas un Hatteras. Ça n'empêche pas les sentiments, ni le sublime d’un pareil mode de locomo-

tion.

. Ce héros taciturne et brutal, obstiné mais aussi humilié par des gens qui ne le valent pas, est proche de tous les savants méconnus et rejetés : il y aura plus tard Thomas Roch (Face au drapeau, 1896) qui sombre dans la folie,

parce que son invention est méprisée, et qui accepte les propositions d’un pirate mégalomane. Mais cela est un stéréotype du roman d'époque, qui remonte au moins à Balzac — et sans doute à Faust — et fleurit dans le roman populaire. Jules Verne sent tout le parti qu’il peut tirer de ce type de personnage, en lui donnant, plus ou moins inconsciemment, le statut de héros mythique, de héros au sens grec — demi-dieu. Dans ces romans destinés à illustrer la rationalité et les principes positifs voire positivistes de la science, l’art s'exprime par le déploiement de l’imaginaire dans la conception de tels héros.

Il se manifeste aussi par la variété avec laquelle Jules Verne les dessine, contrairement à tous ceux qui vont limiter, et ils seront légion. Non, comme il le répète, Robur n'est ni Nemo, ni Hatteras. Il a un côté beaucoup plus sombre et obstiné, et il pratique sans remords un enlèvement, tandis que Nemo recueille Aronnax et ses deux compagnons ; et si Hatteras emmène son équipage vers une destination inconnue, et qui terrorisera une partie d’entre eux, quand ils la connaïtront (ils déserteront, du reste), les personnages principaux lui restent fidèles, et l’accompagnent.

Un trait marque dès le début chez Robur une sorte de monstruosité, c’est son portrait physique. Si les autres héros mythiques de Jules Verne sont plus grands, plus forts, plus intelligents que le reste de l'humanité, leurs traits physiques sont connotés positivement. Robur quant à lui est de taille moyenne, ce qui n'est déjà pas très positif. Mais surtout, dans le chapitre III, on aurait beau jeu de relever les métaphores animales : taureau (quoique à face intelligente), mâchoires dont les masséters «devaient posséder une puissance formidable», et si l’on en croit de savants calculs, «entre le chien et le crocodile ». La plaisanterie à laquelle Jules Verne résiste rarement n’en offre pas moins un effet d'inquiétante étrangeté, qu'accentuent les autres traits, notamment une allure non humaine parce que l’auteur décrit le corps en termes de géométrie : «trapèze régulier », «énorme tête sphéroïdale», ou de matière métallique : ses cheveux courts et crépus sont comparés à un « toupet de paille de fer». Même quand les traits sont de l’ordre de l'humain, on insiste sur leur aspect excessif et donc inquiétant : des yeux que «la moindre contrariété devait

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porter à l’incandescence» (on est près de Satan...), et la «contraction permanente du muscle sourcilier, signe d’une extrême énergie». Au total, le physique fait présager le caractère, anormal, au bord du monstrueux. Jules Verne comme Balzac croit à la théorie de la physiognomonie, qui est prise très au sérieux à cette époque.

Dès les premières phrases qu’il prononce, Robur affirme, pour souligner son inébranlable volonté à atteindre les buts qu'il s’est fixé, quels que soient les obstacles : « Quand j'ai une idée, j'entends qu'on la partage et ne supporte pas la contradiction.» On dira qu’il a été provoqué, et fort sottement, par les «ballonistes », et que le seul moyen de les convaincre, c’est de les forcer à faire l'épreuve de la supériorité de son «aviateur ». Mais il n’a nullement l'intention de les libérer, d'autant qu'Uncle Prudent et Phil Evans refusent de reconnaître contre toute évidence la supériorité de l’Atbatros, et Robur autant que les deux Américains ne parlent que vengeance et représailles. Finalement, on se trouve en présence de trois hommes assez peu sympathiques, de trois volontés aussi têtues - même si c’est Robur qui a raison, ou, pour être plus juste, à qui l'avenir a donné raison. Il est vrai qu’on envisage à nouveau d'utiliser les dirigeables pour le transport des marchandises lourdes, par souci d'économiser l'énergie. Depuis l'accident tragique du Hindenburg, qui prit feu en vol en 1936, en effet, on a abandonné l’idée de les utiliser pour le transport des passagers. Les vols et traversées de continents ou de mers en ballons libres sont devenus des exploits sportifs, ou des attractions très prisées de manifestations diverses. Mais enfin, c'est le «plus lourd que l'air» qui est devenu le mode normal de transport aérien.

Le retour de Robur

Mais le côté «prévision scientifique» n'est finalement qu’un enjeu secondaire du roman. Certes, Robur a prouvé que son Albatros était de beaucoup supérieur à toute forme d’engin aérostatique. Mais nous ne lirions plus guëre aujourd’hui le roman s’il ne s'agissait que de cela. Ce qui donne un ton très particulier au livre, même dans l'œuvre vernienne, c’est que, malgré tous ses efforts pour donner

à son personnage moins de brutalité, Jules Verne n’arrive pas à le rendre moins inquiétant. Certes, il sauve des naufragés, en les ravitaillant et en remorquant leur bateau. Il délivre les prisonniers du «cruel roi de Dahomey» autre stéréotype de l’époque, qu’on trouvait déjà dans Cing Semaines en ballon. Mais la scène est ambiguë, en tout cas pour le lecteur du xx° siècle, qui voit bien, et Jules Verne tout le premier, quel formidable engin de destruction un avion peut devenir. Et il va plus loin : il est fort conscient de ce que pourront être les combats aériens du futur. Car, s’il a renoncé à son premier projet de dénouement, le combat entre l’Albatros et le Go Ahead, il met en scène l’arrivée des deux navires aériens comme si elle allait se dérouler et insiste :

Un combat aérien se préparait, combat où ne s’offraient même pas les chances d’un salut de combat naval — le premier de ce genre, mais qui ne sera pas le dernier, sans doute, puisque le progrès est une des lois de ce monde.

L'ironie est cinglante. Ce qui fait que le sauvetage final, inventé, on le sait, par Hetzel, les paroles sages sur une humanité future digne des prodiges que lui promet la science, est compromis, subrepticement; et c’est bien dans la manière de Jules Verne, qui sait fort bien subvertir le discours humaniste, scientiste et progressiste généralement exprimé par l'idéologie de l’époque. Ce pessimisme touche ici à la fois les hommes en général auxquels Jules Verne fait d’ailleurs rarement confiance — il ne croit qu’en la vertu des petits groupes — et le héros en particulier.

Car Robur va revenir, et ce ne sera pas à la manière de Nemo, dieu protecteur d’une petite troupe d'élite, sur l’île mystérieuse. Le port d’attache de l’Albatros aussi était une île, l'île X. Mais quand reparaîtra Robur, dans Maître du monde, en 1904, l’année qui précède la mort du romancier, le lieu de création et port d'attache de sa nouvelle et géniale invention sera le cratère d’un volcan éteint, et inaccessible, un nid d’aigle, le Great-Eyry. La thématique est alors complètement monstrueuse. L'appareil se nomme l'Epouvante, et non plus du nom de «vaste oiseau des mers, aux ailes de géant» pour paraphraser Baudelaire, que Jules Verne connaît et admire. Il est d’ailleurs le seul des appareils verniens à n'avoir pas été réalisé — voiture automobile,

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avion, bateau, sous-marin tout à la fois: et sans doute n'est-ce pas faute de génie, mais parce que le besoin ne s'en est pas fait sentir : nous avons trouvé bien d’autres moyens de destruction, depuis les V2 d'Hitler. Quant à son génial constructeur, il est devenu un fou mégalomane, totalement paranoïaque : il veut désormais dominer le monde -— d’où le titre. Rien ne pourrait finalement l’en empêcher, et surtout pas le courageux détective lancé à sa poursuite. Seule la colère divine, sous la forme très symbolique de la foudre, met fin à ce qui aurait pu bel et bien être une carrière de dictateur. La bonne du détective, Grad, a bien raison de prendre Robur pour le diable, quoi que puisse lui dire son raisonnable maître. C’est Grad qui exprime le fond fantasmatique qui donne à l’œuvre sa dynamique, et le romancier lui laisse d’ailleurs le dernier mot du roman. Qu'il soit plaisant ne lui enlève rien de son sens symbolique. Dans le Robur du premier roman, il y avait en germe ce développement que les modernes ont repris à satiété, notamment dans la science-fiction, et l'Histoire elle-même a donné cruellement raison au romancier : il y a toujours quelque part un docteur Folamour prêt à détruire le monde, et/ou à le dominer. Même dans un roman aussi volontairement drolatique que Sans dessus dessous (1889), le personnage burlesque de J.-T. Maston n’hésiterait pas à faire basculer l’axe de la terre, au risque d’en submerger une grande partie, pour exploiter les mines du pôle. Cette peur profonde que les faits viennent de plus en plus souvent confirmer, c’est aussi l'Apocalypse décrite dans le Livre sacré, aussi bien qu’Apocalypse Now.

L'imaginaire et le rêve d'Icare

Pourtant, le roman de 1885 n’est pas aussi tragique, s’il est inquiétant à bien des égards. Sans doute pourrait-on trouver une raison à l’assombrissement futur de l’histoire et de ses personnages dans la vie de Jules Verne. Nous avons rapporté les tristes événements de cette année 1886, celle où paraît justement le roman. Mais ce ne serait pas suffisant, parce que les catastrophes d’origine naturelle ou humaine parsèment tous les Voyages extraordinaires. En 1885, ce qui donne au roman une tonalité à la fois déconcertante

et heureuse, c’est sans doute le thème du vol. Cela se marquait déjà dans Cinq Semaines en ballon, ce voyage dans une nacelle-berceau. Cela est repris ici, avec la variation donnée par la puissance et la maniabilité de l'appareil, qui semble défier les airs, comme le Nautilus défiait les mers. On sait combien le rêve de vol est un rêve heureux, et l’air et les songes, pour reprendre le titre du livre de Bachelard, favorisent le bonheur de la rêverie. Ce n'est pas sans raison que Jules Verne dans la lettre citée plus haut parle de moyen de locomotion sublime, et le terme de «sublime» revient dans le roman, notamment au chapitre XVI où la mèche allumée risque de marquer «la fin de cette existence que les hommes de l’Albatros s'étaient créée, — existence surhumaine, sublime ! ». Comme les dieux, on vit ainsi au-dessus du monde, dans les airs, ce que. souligne le silence si étonnant pour nous de l'engin — et la raison n’en est pas du tout ignorance mécanique : Jules Verne a d’ailleurs eu recours à l’aide d’un ingénieur, pour la partie technique (lettre du 4 août 1885). Glissant comme un navire à voile, l’Albatros permet même d'entendre le «chant des sables » au-dessus du Sahara (ch. XIT). Il permet aussi des arrêts pour admirer d’en haut le paysage, impression tout à fait neuve à l’époque, très différente de celle qu’on peut avoir d’un sommet. Jules Verne avait expérimenté une fois cette vision panoramique du haut du ciel, à bord du ballon de Godard, le Météore, en 18737. Mais le ballon ne peut évidemment s'arrêter : il est bien possible que l'invention romanesque de l’Albatros ait apporté incidemment ‘au romancier le complément rêvé au plaisir du survol. Au reste, se détacher de la terre, c’est un vieux rêve mythique, celui d'Icare, cité dès le chapitre III — et repris au chapitre XVII, même si c’est sa chute qui est ici évoquée : car, précisément, l’homme est en train de dépasser les héros légendaires. Robur, dont on n’a plus de nouvelles, après l'attentat des deux Américains, «s’en était allé ou si loin ou si haut - en Icarie, comme il le disait (..) ». Or, Robur va revenir d’Icarie. Il à réalisé le souhait de Camille Flammarion, cet autre rêveur, même s’il fut aussi un grand

7. Le récit est publié dans le Journal d'Amiens. Moniteur de la Somme,

20-23 sept. 1873, puis en plaquette sous le titre Vingt-Quatre Minutes en ballon.

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astronome, et qui est cité en tête du chapitre VI : «A quelle époque l’homme cessera-t-il de ramper dans les bas-fonds pour vivre dans l’azur et la paix du ciel?» Dans La Légende des siècles, 1° série parue en 1859 — mais l’ensemble fut publié en 1877, et chez Hetzel -, Victor Hugo termine son évocation du destin de l’humanité par le poème «Plein ciel», dont la source est peut-être un articie de Théophile Gautier de 1850 sur «Locomotion aérienne. Système de M. Pétin» (c'est encore un essai de ballon dirigeable, mais avec une hélice). Ce qui importe plus que cette fascination du siècle pour le voyage aérien, c'est que «cet inexprimable et surprenant vaisseau/Globe comme le monde, et comme l’aigle oiseau », est un «navire en marche», dans l’«éther sublime». Le vers suivant commence par l’exclamation «Rêve!». Et c’est bien de rêve qu'il s’agit dans tous les cas, rêve que Victor Hugo conçoit de façon mystique comme un hymen de l’humanité avec Dieu. Jules Verne n’a pas tant de confiance dans l'humanité, et il a trop d’ironie pour être mystique. Mais entreprenant de construire une aventure à bord d’un navire volant, il a en lui assez de force poétique, au sens premier du terme, pour se laisser aller à la fascination de l’imaginaire du vol. Que le ton en soit moins enthousiaste que celui de Victor Hugo, du moins quant aux bienfaits qu'on en peut espérer pour l'avenir de l’homme, n’enlève rien à la qualité de la création. Elle est sur un mode plus grinçant : le siècle avance.

Destinée de l'œuvre

Est-ce la raison pour laquelle le livre ne reçut pas un accueil particulièrement enthousiaste ? Les tirages du volume in-18 (les premiers tirages, car les grands in-8 viennent ensuite, pour les fêtes de Noël et les distributions des prix) sont très moyens : 12000, alors que Un billet de loterie, tellement moins original, en a 10000 (autant que Mathias Sandorf, ce qui étonne aussi un lecteur moderne). On est loin des 76000 de Cinq Semaines en ballon, des 50 000 de Vingt Mille Lieues sous les mers, des 44000 de L'Ile mystérieuse, des 37000 des Aventures du capitaine Hatteras, pour ne parler que des romans qui ont avec Robur une certaine parenté.

Après 1885, seul Le Rayon vert fera mieux (14000), et autant, Face au drapeau (avec là aussi un savant génial, méprisé et dangereux)*. Les critiques des quotidiens sont si banales, et comme toujours du reste inspirées par l'éditeur, qu’il serait inutile d'en faire mention. Elles reprennent,avec presque les mêmes phrases, et pour la publicité fort nette en vue des ventes pour les distributions des prix des lycées en juillet et les cadeaux de nouvel an, les qualités des ouvrages verniens, telles que les a définies, on l’a vu, dès 1864, l'éditeur Hetzel : intérêt (de l’aventure), nouveauté (du moyen employé) et sérieux des connaissances (surtout géographiques ici). Jules Verne pourtant, lorsqu'il écrit en mars 1885 à Hetzel à propos de ce roman qu'il appelle. encore La conquête de l'air, et qui l’amuse beaucoup, pensait que le roman provoquerait plus de remous dans l'opinion car il l’avertit : «(...) attendons-nous aux cris de paon de tous les partisans du ballon.» À ma connaissance, le roman ne fit pas le scandale escompté. L'explication de ce demi-succès ou insuccès (mais c’est en somme un tirage moyen; évidemment, Le Tour du monde en quatre-vingts jours a tiré à 108 000 exemplaires !) vient à mon sens de l’ambiguité du héros, de ses adversaires, et de la «moralité» de l'aventure, car il faut tenir compte des habitudes du public de l’époque. N

Il est plus étrange que ce roman n'ait pas inspiré par la suite les cinéastes, qui se sont emparés de bien des œuvres. de Jules Verne, il est vrai très souvent de façon tout à fait contestable — sauf à la télévision, et sauf évidemment Karel Zeeman (Méliès n’a fait du Voyage à la lune qu'un prétexte). Mais Robur est absent des écrans. Est-il donc trop déjà la figure d’un anti-héros, ni assez satanique (si on ne tient pas compte de la «suite»), ni assez angélique, pour l'art populaire du cinéma? En outre, le film de Mike Todd adaptant Cing Semaines en ballon avait épuisé les plaisirs de la filmographie de la terre vue du ciel. Pourtant, les adolescents de classes de 4° et de 3°, avec qui j'ai eu l’occasion de mener des enquêtes sur la lecture, aiment précisément ce qui fait de ce roman une œuvre «ouverte » et ambiguë. Ils aiment aussi ce navire du

8. Voir Charles-Noël Martin, La Vie et l'Œuvre de Jules Verne, Paris, Michel de L’Ormeraie, 1978.

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ciel, où l’on n’est pas enfermé comme dans un avion, où le bruit n’est pas infernal comme dans un hélicoptère, où l'on peut s'appuyer au bastingage pour admirer Pékin, tandis que les cerfs-volants forment un concert de harpes éoliennes, où l’on «respire un oxygène musical» (ch. IX). Car c’est toujours le rêve qui a raison par rapport à la réalité, quand il s’agit de l’art d'écrire et de lire.

Simone VIERNE

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