Roche-Blanche
A une demi-lieue a peu près de la Loire, sur la rive gauche, entre Vniboise et Chaumont, et proche d'un village qui éparpille ses maisons parmiles prés et les taillis, s'élève un château connu dans le pays sous le nom de Roche-Blanche.
Ce château, malgréson nom, qui pourrait fairecroire aune origine féodale, est bien le plus honnête, le plus patriarcal et le plus modeste de tous ceux qui mirent leurs toits et leurs tourelles dans les eaux nonchalantes du fleuve. Au contraire de ses voisins d'Amboise,
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de Bury, de Ghaumont, dOnzain, de Chenonceaux, debout ou renversés, Roche-lUanche n'avait pas d'histoire, et le plus habile chroniqueur eût été fort en peine de recueillir, dans le pays, aucune tradition qui le concernât. On savait seulement qu'au lieu où on le bâtit, vers le milieu du xviii® siècle, s'élevait une haute tour qui avait appartenu jadis aux comtes de Blois, et qui, abandonnée depuis un siècle, s'était, une nuit, écroulée sous l'effort des orages et du temps.
Roche-Blanche était, depuis une centaine d'années à peu près, le patrimoine d'une famille de gentilshommes tourangeaux qui avaient échappé, sans quitter le pays, à tous les désastres de la Terreur. En ce temps-là, cette famille se composait d'une femme et de trois enfants, deux filles et un garçon; paisibles et retirés dans leur château, comme une couvée de fauvettes dans un buisson, l'ouragan avait passé pardessus leur tête sans les atteindre'. Les filles avaient grandi et s'étaient mariées à des propriétaires voisins; le petit garçon était devenu le maître, et rien n'avait été changé dans les mœurs de la colonie.
Le château se composait d'un corps de logis élevé d un étage sur rez-de-chaussée, et de deux ailes terminées par de petits pavillons mansardés. Une espèce de terrasse, qui régnait tout autour des bâtiments, les séparait d'un pelouse plantée d'ormeaux, de trembles et de peupliers, a laquelle on descendait par un escalierhautde trois ou quatre marches. Celle pelouse,
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légèrement inclinée vers la Loire, unissait le cliâteau à un parc de cent arpents, dont les derniers arbres trempaient leurs pieds dans l'eau. De ce côté-là, le regard suivait le cours du fleuve, dont les méandres se tordaient comme une cou leuvre d'argent parmi les prés. Dix clochers pointus piquaient cet Océan de verdure de leurs flèches blondes, et la campagne disparaissait, à Thorizon, dans une atmosphère rayonnante dont 1 éclat noyait les contours du paysage. Du côté du midi, la façade de Roche-Blanche dominait un plateau où la charrue traçait de grands sillons, et que fermait une ceinture de forêts. Par une échappée, on distinguait au loin la vallée du Cher baignée d une lumière fauve, et des groupes de maisons semées sur les coteaux.
Au moment où commence cette histoire, le mois de septembre touchait a sa fin.
La journée avait été belle, la soirée venait calme. Derrière les campagnes voilées de brumes où la Loire indolente fuyait sous un rideau de peupliers, une zone écarlate indiquait la place où le soleil allait s'enfouir comme un roi dans la pourpre. Depetits nuages roses pâlissaient dnns le ciel où le vent les emportait, semblables à des cygnes voyageurs. Comme une respiration mystérieuse, la brise qui vient avec le crépuscule agitait les arbres frissonnants et faisait pleuvoir dans les champs des tourbillons de feuilles jaunes détachées de la forêt déjà rouilléo par ruutomne.
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L'iieuredu travail était passée; une agitation pleine d'ordre et de sérénité remplissait la ferme et le plateau.
Devant la grande porte ouverte de la cour, un l'.omme se tenait assis sur un banc de pierre, couvrant la plaine d'un regard tranquille et doux. Cet homme vêtu d'un sarrau de toile grise et d'un pantalon de gros velours, pouvait avoir cinquanteans, bien qu'il ne parût pas en avoir plus de quarante. 11 tenait à la main un fort bâton de coudrier, sur lequel il appuyait son large menton, tandis qu'il contemplait dun œil tranquille le spectacle imposant que présente la campagne à la chute du jour.
Mais la beauté de ce spectacle, l'un des plus superbes que la nature nous prodigue, n'occupait pas la pensée de ce laboureur, trop accoutumé à le voir pour y prêter la moindre attention. 11 suivait d'un regard attentif le mouvement de la ferme, et veillait k ce que tout fût en ordre et selon qu'il lavait ordonné.
En ce moment, et dans la profondeur des bois dont la lisière touchait presque a la ferme, on entendit rclentir les aboiements d'un chien; un coup de fusil partit au môme instant, et un chevreuil sortant comme une flèche du milieu des arbres traversa un chaume et vint tomber îi l'entrée de la cour. Un chien ci poil roux marqué de blanc le suivait et sauta sur la bêle pantelante blessée au flanc.
A cette vue, le fermier se leva et regarda du côté
de la forêt, où l'on voyait au-dessus d'un taillis s'envoler un flocon de vapeur blanche. •
— Mon fils! dit-il à voix basse, et la sérénité de son visage s'effaça.
Un grand jeune homme parut bientôt après et se dirigea vers la ferme, le fusil sur l'épaule.
Les cris du chien, la détonation et la chute du chevreuil avaient attiré l'attention des gens de la ferme, dont quelques-uns plus curieux regardaient Tagonic de l'animal pris à la gorge par le chien roux qui grondait furieusement. Le chevreuil, la tête ployée en arrière par la violence de la douleur, s'enlevait parfois sur ses genoux, puis retombait encore. Il se débattit un instant, faisant voler la paille et la poussière ^us ses pieds, se renversa sur le côté, roidit ses jambe» et mourut
Cependant le fermier, debout et la main droite appuyée sur le bâton, n'avait pas cessé d'examiner le chasseur qui s'avançait lentement vers lui. C'était un beau jeune homme de haute taille, vigoureux et bien fait, quoique un peu maigre, comme tous ceux qui^ adonnent à des exercices violents. Bien qu'il marchât a petits pas, ses mouvements souples indiquaient une grande légèreté, ses vêtements étaient ceux d'un braconnier, en velours de coton gros vert, blanchi aux coutures, aux coudes et aux genoux; un assez pauvre chapeau de paille cousue à larges bords rouvrait sa fête et le défendait, selon le temps ,de la pluie ou du
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soleil; une vieille carnassière noircie pendait sur son dos ainsi qu'une gourde à bouchon de liège.
Bien que son costume, ses fortes mains nues, son teint et un certain balancement des épaules dont les marcheurs contractent l'habitude , indiquassent un habitant de la campagne, le chasseur portait toute sa barbe comme un citadin. Cette barbe, épaisse et fauve, augmentait encore l'expression un peu rude et sauvage d'un visage dont les traits, vivement accentués, avaient un singulier caractère de force et de résolution.
Arrive à* quelque distance du fermier, le chasseur (jta son chapeau.
— Viens-tu souper avec nous, Jean? lui dit le fermier.
— Oui, père, si vous le permettez, répondit le jeune homme.
— Tu sais bien que tu seras toujours le bienvenu à la ferme h quelque heure qu'il te plaise d'y venir.
Le chasseur prit la main calleuse du vieux laboureur et la serra vivement.
— Merci, père, je sais que vous êtes bon, dit-il. Le père secoua la tète toute chargée d'une épaisse
forêt de cheveux grisonnants.
— Je sais que tu n'écoutes pas volontiers ce que je flis, et cependant Dieu m'est témoin que je ne parle que pour ton bien.
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— C'est vrai, père, répondit le jeune homme on baissant la tête; mais il est certain aussi que nous ne sommes pas toujours maîtres de suivre les bons conseils.
— Et pourquoi?
— Demandez au chardon pourquoi il ne porte pas des épis; au printemps il fleurit, et si un pauvre enfant le touche, il lui déchire la main.
Le fermier regarda un instant son fils en silence.
— .Je crains bien, reprit-il, que l'éducation que Je t'ai fait donner n'ait porté de mauvais fruits; tu parles un langage qui n'est pas simple comme le nôtre, et il y a en toi quelque chose qui m'inquiète, sans compter ta conduite de tous les jours qui m'afflige.
— Fais-je rien de mal, père? demanda Jean en relevant la tête.
— Non pas, sans doute; mais que fais-tu de bien? Tu vis dans les bois comme un braconnier, au lieu de vivre dans les champs comme un laboureur. Nous le sommes tous ici, sauf toi, qui es le cadet. Et ce chevreuil que tu viens de tuer, ne sort-il pas des forêt d'Amboise?
Jean appela le chien, dont les dents semblaient vissées au cou du chevreuil, le caressa de la main et fronça légèrement le sourcil.
— Un de plus, un de moins, qu'importe au roi! Il en a tant!
Comme il versait dans le canon du fusil une charge
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de poudre exactement mesurée, une jeune fille au jupon rouge accourut vers lui, et, le frappant sur Tépaule, le salua d'un bonjour amical.
— Bonjour, Clairette, répondit le chasseur en souriant. Tu es toujours bonne et active, à ce que je vois, et jolie aussi, ce qui ne gâte rien. Me permets-tu de lembrasser?
— De grand cœur! répondit la petite paysanne.
Et se haussant sur la pointe des pieds, elle présenta ses joues roses aux lèvres du chasseur qui l'embrassa cordialement.
Ce baiser fit rougir Clairette jusqu'aux yeux; elle perdit toute son assurance, et se mit k rouler le bout de son tablier entre ses doigts aussitôt qu'elle fut retombée sur ses talons.
— Voyons, Clairette, reprit Jean, voici la fête du village qui approche, que veux-tu que je te donne? quelque fichu pour te faire belle, ou un tablier de soie?
— Cequo je veux?
— Oui.
Clairette leva le nez, sourit, tortilla son tablier, tourna la tête deux ou trois fois comme un oiseau, regarda le chasseur du coin de l'œil, et, prenant courage tout d'un coup :
• — Eh bien! dit-elle vivement, je veux que vous dansiez avec moi la première contredanse, et deux ou trois autres après, à la danse du village.
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— Voilà longtemps que j'en ai perdu ihabilude, objecta le chasseur qui ne s attendait pas à la demande.
— Vous la reprendrez.
— Maisj'embrouillerai tout.
— Tant mieux; nous rirons davantage.
— Et bien! ajouta Jean, puisque c'est ton idée, je veux bien qu on se moque de moi.
Clairette battit des mains et eut fort envie de sauter au cou du chasseur; mais la présence du père la retint.
Le sourire qui animait les traits du jeune homme leur donnait une expression toute différente de celle qu'il avait k son arrivée; on aurait dit que la tension produite par une pensée douloureuse s'était effacée sous l'empire d'une idée nouvelle. Ses yeux bruns, couverts d'un larije sourcil sous lequel la paupière disparaissait complètement et qui brillaient de cet éclat particulier aux oiseaux de proie, s'empreignirent d'une douceur incroyable. Il semblait que les sentiments d'une âme naturellement honnête et bonne se faisaient jour tout à coup, après avoir été comprimés par une force intérieure, et transfiguraient le visage du chasseur jusqu'à laisser croire que c'était un autre homme qui apparaissait aux regards surpris.
Le fermier jouissait de cette transformation subite, et son visage rudeet franc, où tout se reflétait comme dans une glace, exprima la joie inattendue qu éprou- \ait son cœur de père.
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Il prit les mains des jeunes gens dans les siennes et les pressa toutes deux ensemble en les unissant.
Lorsque Clairette sentit sa main brune entre celles du père et du fils, son cœur battit a 1 étouffer. Comme elle détournait la têle pour dissimuler son embarras, elle vit arriver sur le plateau une femme h cheval que suivait un valet.
— Tiens! s'écria-t-elle, mademoiselle de Gaille- Fontaine qui vient aux Bordes.
A ce nom, Jean retira vivement sa main, et tourna la tête du côté de mademoiselle de Gaille-Fontaine; le sourire disparut de ses lèvres, et une pâleur mortelle se répandit sur son visage; mais, comme le fermier et Clairette regardaient du même côté, ils ne remarquèrent ni l'un ni Tautre le changement subit qui s'était opéré dans les traits dn jeune homme.
Quand elle fut k quelques pas du fermier, mademoiselle de Gaille-Fontaine s inclina légèrement sur la selle.
— Mon père et mon cousin, se sont attardés à la chasse, dit-elle, et je viens les attendre chez vous, M. Pierre Le voulez-vous?
— La maison est a vous, mademoiselle, répondit le fermier, qui s avança pour prendre la bride du cheval.
La jeune écuyère adressa un sourire à Clairette, un salut un peu froid au cliasscur, et sauta sur l'iierbe avec la vivacité d'un oiseau.
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Comme Clairette allait s'élancer vers elle, une main s'appuya sur son épaule, et l'arrêta.
— Tu diras à mon père, lui souffla Jean dans l'oreille, que je ne souperai pas à la ferme. Ainsi, qu'on ne m'attende pas. Adieu.
El sifflant le grand chien roux qui léchait les blessures du chevreuil, il s'éloigna rapidement du côté de la forêt.
Clairette le regarda, immobile de surprise, s'enfoncer sous le couvert sombre des arbres.
— Toutes les fois qu'il rencontre mademoiselle, il s'éloigne, murmura Clairette après que Jean eut disparu; il la déteste donc bien!
Mademoiselle de Gaille-Fontaine pouvait avoir de dix-neuf à vingt ans; l'habit de cheval seyait merveilleusement à sa taille souple, élancée et ronde ainsi qu'un jonc; elle avait des yeux orangés grands et ouverts à l'orientale, humides, lumineux, souriants, et dont le regard dilatait le cœur, le front large et pur, le nez fin et légèrement recourbé comme celui des Bourbons, la bouche petite avec des lèvres minces un peu relevées des coins, ce qui donnait à son sourire une grâce infinie; l'habitude du grand air avait un peu
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hâlé son teint, qui avait Téclat doré de la porcelaine traversée par un rayon; mais au cou et aux poignets, la peau fine, blanche et lustrée, pouvait rivaliser avec les feuilles du camélia. Deux longues boucles de cheveux bruns deccndaient le long des joues, voilaient a demi le lobe rose et mignon de deux oreilles enroulées comme des coquilles, et tombaient jusquàla naissance du sein.
La jeune écuyère portait un habit de cheval gros bleu ample et flottant, fermé a la jupe et au corsage par des boutons do jais; un pelit col et des manchettes de toile blanche, ajustés sur la robe, prêtaient à toute sa personne un air de jeunesse attrayant. On voyait, malgré les plis de la jupe, le bout d'unpied charmant, autour duquel bouillonnait un flot transparentdo mousseline noué à la cheville et dont les ondes blanches couvraient à demi le brodequin de soie noire. Une fantaisie d'enfant avait piqué à la casquette de velours bleu qui coiffait mademoiselle de Gaille-Fontaino une longue plumede héron gris, etcetle plume, qui se tordait au souflle du vent, ajoutait à la grûce de sa physionomie. Vue a cette heure incertaine où le jour se mourait, et doucement inclinée sur l'encolure d'un cheval qui secouait son mors et creusait la terre de ses durs sabots, mademoiselle de Gaille-Fontaine rappelait ces belles et fières châtelaines du moyen âge que Walter Scott a rajeunies.
Elle sauta donc sur Iherbe et s'avança vers Claire
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qui demeurait immobile, les bras pendants, les mains jointes et le regard tourné du côté par lequel Jean venait de disparaître.
— Eh bien, Clairette, à quoi penses-tu? lui demanda mademoiselle de Gailie-Fontaine,en appuyant le bout de ses doigts effilés sur le bras de la jeune fille.
— Moi, mam'selle Berlhe, je pensais que..
Et, s arrêtant tout a coup, Clairette pâlit, baissa la tête et se tut.
Berthe glissa son brassouscelui de la petite fermière et Tentraîna du côté des bâtiments où s'allumaient les feux du soir. En passant près du chevreuil tué par Jean, Clairette hasarda un timide coup d'oeil sur le visage de sa compagne, lui prit la main et l'embrassa, comme si elle eût voulu se donner du courage.
— Jean vient de partir, dit-elle à demi-voix; il est parti aussitôt qu'il vous a vue.
— Ah! fit Berthe en fronçant ses deux sourcils minces et déliés; tu as remarqué cela, Clairette?
— Parfaitement, et ce n"est pas la première fois... On dirait qu'il vous fait .. Pourquoi donc?
Berthe ne répondit rien.
— Bien certainement, reprit la villageoise, il faut qu'on lui ait fait de méchants rapports; vous êtes incapable de faire dumala quiquecesoit, et lui, quoiqu'il soit un peu sauvage, ne hait personne.
— 11 n'y a pas d'explication à cela, répondit Berthe; que veux-tu que j'en sache, moi qui vois Jean une fois
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tous les mois? Peut-être était-il bien aisede rester seul avec toi; mon arrivée 1 aura dérangé.
Claire secoua la tête.
— Oh! que non! Jean pourrait me voir tête a tête tant qu'il voudrait, et il n'en profite guère.
Les deux jeunes filles allaient entrer dans la ferme, lorsqu'une espèce de garde qui était assis à fécart sur un banc se leva pour les saluer.
C'était. un homme de faille moyenne, sec et grêle, vêtu d'une blouse de grosse toile passée par-dessus ses habits, et chaussé de grandesguêtres bouclées jusqu'au genou. Il ôta sa casquette de cuir et se tint auprès de la porte, roide et silencieux comme une sentinelle.
Berthe sourit et poussa légèrement Claire du coude.
— Je crois, dit-elle un peu précipitamment comme une personne bien aise de changer de conversation, je crois que le pauvre Claude t'aime beaucoup.
— Je le sais, répondit naïvement la paysanne.
— Ahl et toi l'aimes-tu?
— Moi! reprit Claire d'un air tout étonné.
— Bien! ta surprise m'a répondu.
Claire sourit malgré sa préoccupation.
— Ma foi! reprit-elle, il ne manque pas dejoliesfiUes au village; Claude est un honnête garçon qui a un peu de bien, il pourra choisir.
Elles n'étaient pas assises depuis cinq minutes qu'on entendit dans la cour un grand bruit de chevaux et de chiens, hennissant et jappant.
— Mon pèrel secria Berthe. Et, tenant sa longue jupe d'une main, elle courut vers la cour.
M. de Gaille-Fontaine, celui-là même qui était tout petit garçon au temps de la Terreur, venait d'arriver aux Bordes, en compagnie d un jeune homme de bonne mine; ils étaient suivis de deux domestiques à cheval et d un piqueur qui avait grand'peine à maintenir en laisse une bande de chiens hurlant et bondissant. Des grappes de lièvres, de perdreaux et d'autres piècesde gibier pendaient sur la croupedes chevaux.
A cinquante-sept ans, M. de Gaille-Fontaine était encore agile comme un jeune homme; il sauta lestement de selle et embrassa gaiement sa fille, qui était accourue au-devant de lui.
— Qu'il est tard et quelle imprudence de courir les bois a cette heure! dit Berthe.
La nuit était tout a fait venue, une ombre transparente baignait le plateau et en effaçait les lignes incertaines; la forêt immense étendait jusqu'à l'horizon sa muraille épaisse et noire, et les étoiles ouvraient dans le ciel leurs cils d'or clignotants.
— Si, lorsque la chasse vous entraîne, vous ne songez plus à moi, reprit Bertheen grondant M. de Gaille- Fontaine, au moins M. de Puiseux devrait-il ne pas oublier les inquiétudes d'une fille pour son père.
En parlant ainsi, Berthe tendait sa main au jeune cavalier, qui la baisa.
— Jesuisd'aulant pluscoupable,dit celui-ci, quec" est
k moi que vous devez leretard dont vous vous plaignez.
— A vous, Charles?
— Oh! gronde-le toul a ton aise, interrompit lepère. C'est lui qui m'a fait perdre trois heures, et sais-tu pourquoi?... Regarde nos chevaux, ils sont tout blancs d'écume.
— Charles vous aura peut-être entraîné h la poursuite dun cerf?
— J'aurais mis une balle dans la tête du cerf, et Charles eût été bien forcé de s'arrêter.
— Alors, je ne comprends pas.
— Au moins devrais-tu deviner.
— Si vous voulez que je devine, aidez moi donc un peu.
— Eh bien! nous sommes allés à Amboise. Berthe rougit jusqu'à la racine des cheveux.
-- Ah! voila que tu commences à comprendre!... Charles m'y a conduit au galop et m'en a ramené ventre a terre... Il paraît mêmequànotreinsuil s'y était rendu deux ou trois fois ces jours derniers... Il a si bien prêché que les actes sont prêts... Sais-tu bien qu'il a gagné deux semaines peut-être sur les lenteurs traditionnelles du notaire le plus méthodique de la province, et c'est une victoire qui vaut la peine d'être signalée!... N'as-tu rien a lui donner pour sa récompense?
— Mais, dit Berthe avec une gracieuse simplicité,je lui donne ma main.
Et de nouveau elle la tendit àM. de Puiseux,
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— Bien, ma fille! s'écria le père joyeux. Nous n attendrons pas que les vendanges soient terminées pour célébrer vos fiançailles... Avant quinze jours vous serez mariés .. Va, mon enfant, laisse-lui ta main. C'est un honnête homme, et il saura t'aimer et te protéger comme tu le mérites.
Le père unit les deux jeunes gens entre ses bras et les embrassa tous deux,
— Maître Pierre! s'écria-t-il en s'adressant au fermier, désormais vous rendrez vos comptes à M. de Puiseux: c'est mon gendre; j'abdique mon gouvernement et ne me môle plus de rien que d'être heureux.
Clairette, qui avait suivi Berthe, lui saisit la main.
— Ainsi, dit-elle, vous vous mariez?
— Mais, répondit mademoiselle de Gaille-Fontaine, tout le monde se marie... Tu te marieras bien aussi quelque jour.
Clairette frappa du pied par terre, et, relevant sa tête d'un air mutin:
— Au moins, reprit-elle, saurai-je demain, et pas plus tard, sur quoi je puiscompter.
M. de Gaille-Fontaine, qui venait d'annoncer si brusquement le mariage de Berthe à son fermier, était un homme vigoureux, un peu ramassé dans sa taille, et dont le visage plein et coloré indiquait une complexion sanguine. Il avait la voix forte, les manières un peu brusques, et toute la vivacité de son caractère se trahissait dans la rapidité de ses gestes, de ses dis-
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cours, de ses regards. Mais cette vivacité ne lui faisait rien perdre de sa dignité; on voyait bien qu'il était de bonne maison, et, sous l'enveloppe du campagnard le gentilhomme perçait toujours. Habile a tous les exercices du corps, le châtelain de Roche-Blanche était surtout passionné pour la chasse, à laquelle il se montrait d'une adresse particulière. Il y consacrait tout le temps que ne lui prenait pas l'administration de son domaine, pour lequel il n'avait jamais voulu de régisseur.
M. de Gaille-Fontaine n'avait presque jamais quitté Roche-Blanche, si ce n'est pendant trois ou quatre ans, sous l'empire, qu'il servit en Allemagne. Un coup de feu, qu'il reçut au siège de Dantzick, et dont la guérison fut longue et difficile, le rendit à ses foyers. Il vit passer les Cent-Jours comme une bourrasque; refusa d'entrer dans la garde royale avec le grade decapitaine qui lui fut offert ainsi qu'à plusieurs de ses anciens* compagnons d'armes qui l'acceptèrent; se rendit à Paris pour saluer Louis XVIII et mettre sur le compte de sa blessure, mal cicatrisée, disait-il, le refus qu'il faisait de servir Sa Majesté; lui exprima le désir qu'il avait de consacrer le reste de sa vie au repos, et retourna k ses chères campagnes, où une lettre ministérielle lui apprit que la confiance du roi l'appelait à la mairie d'Amboise.
Louis XVIII se vengeait du gentilhomme.
M. de Gaille-Fontaine, pris au piège, dut accepter
tes fonctions administratives qui lui étaient infligées. Au demeurant, comme il avait l'esprit naturellement droit et conciliant, qu'il était aimé et respecté dans le pays où tout le monde le connaissait, et qu'il ne voulait jamais rien qui ne fût juste et utile, il devint bientôt le meilleur des maires, et gouverna la commune d'Amboise, comme Sancho Pança son île de Barataria.
En 1817, M. de Gaille-Fontaine se maria. La mort dune sœur qui était son aînée et qui l'avait rejoint, étant veuve et sans enfants, le détermina à ce mariage par la solitude que cette mort répandit tout à coup autour de lui. Jl épousa une demoiselle de Blois qui avait de la naissance, quelque fortune et un fond de douceur inaltérable. On aurait dit que la sérénité des campagnes où elle avait toujours vécu, et la placidité de ce ciel souriant qui se mire dans les belles eaux de • la Loire, avaient pénétré son âme de leur mystérieuse influence.
Elle partagea jusqu'en 1834 la vie simple et régulière de M. de Gaille-Fontaine, sans que jamais leur union eût été troublée. L'impétuosité du mari était tem pérée parla douceur de sa femme : elle l'entourait, ainsi que tous les habitants du château, d'une tendresse inépuisable et d'une bienveillance aimable qui se manifestait dans les moindres choses. Elle avait une de ces natures confiantes qui se plaisent a aimer et répandent le calme autour d'elles. Si madame de Gaille-
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F'ontaine avait voulu, elle aurait pris un empire absolu sur l'esprit loyal de son mari; mais elle n'usa jamais de l'influence qu'elle s'était acquise que pour le gouvernement intérieur de la maison et de l'éducation de ses enfants.
En 1 834, elle mourut, jeune encore, et bénie de tous ceux qui l'avaient approchée. On vint à son enterrement de dix lieues à la ronde. Le curé de Saint-Florentin d'Amboise, qui menait le convoi, disait que, durant son long ministère, il n'avait jamais tant vu pleurer; c'était à croire que tous les assistants, et il y en avait plus que l'église n'en pouvait contenir, étaient de la famille.
Madame de Gaille-Fontaine laissait trois enfants, une fille et deux garçons^. Le soin de cette petite famille, dont les bras l'entouraient, adoucit le chagrin du père en l'obligeant èi distraire son esprit de la pensée de la mort. Il reporta sur ses enfants tout l'amour qu'il avait voué à sa femme, et, en les voyant grandir et prospérer, il comprit que la morte avait laissé une part de bonheur après elle, comme le laboureur qui sème un champ avant de partir.
De ces trois enfants il ne restait plus que Berlhe ; les deux garçons étaient morts, l'un k douze ans, l'autre en Afrique à sa première campagne M. de Gaille- Fontaine avait alors concentré toutes ses affections sur la tête de sa fille, comme un avare qui convertit son or en diamants pour lui faire tenir moins de place et le garder plus sûrement.
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Berthe ressemblait à sa mère, dont elle était le dernier fruit. Elle avait seulement dans le caractère et les traits du visage plus de fermeté. La gaieté de son âge était tempérée par une sorte de gravité naturelle, qui provenait sans doute de la solitude où elle vivait à Roche-Blanche une partie de Tannée et de la douleur qu elle avait eue de la mort successive de sa mère et de ses deux frères.
Quand madame de Gaille-Fontaine mourut avec le doux sourire d un ange qui s'en retourne, Berthe avait sept ou huit ans. Dès son enfance on reconnaissait en elle un esprit réfléchi que lâge devait encore fortifier; mûrie dans le calme de cette retraite écartée du monde, sa pensée avait pris de la nature au milieu de laquelle elle grandissait librement sa forte sérénité. L'habitudequ elle avait contractée debonne heure des promenades à travers champs avait, sans qu elle s'en aperçût elle-même, plié son esprit à la méditation. Entre les grands spectacles de la nature et les grandes pensées, il y a une corrélation mystérieuse qui agit puissamment sur les fortes organisations. Les nuits sereines, les larges horizons, les plaintes qui s'échappent des bois, les bruits de la rivière qui montent dans le silence des soirs d été, dilatent l'esprit et Tempreignent de leur majesté.
Berthe était le joie et l'orgueil de son père. En la donnante M. de Puiseux il croyait lui donner son bien le plus précieux, un bien que tous les rois de la terre
n'auraient pas pu payer. L'amour du jeune homme semblait comprendre et mériter letendue de ce bienfait; toutes les tendresses du frère et de l'amant, il les confondait dans son cœur pour mademoiselle de Gaille- Fontaine.
C'était un gentilhomme du pays, dont la fortune était loin d'égaler celle de Berthe, unique héritière dune tante qui possédait pour plus de cent mille écus de terres dans le Loiret, ce qui, joint au domaine de Roche-Blanche, aux métairies qui en dépendaient et à un hôtel sis à Blois, provenant du chef de sa mère, constituait une dot de plus d'unmillion. Mais, en choisissant M. de Puiseux pour gendre, M. de Gaille- Fontaine s'était arrêté à la loyauté du caractère bien plus qu'aux richesses.
Charles, dont la recherche avait été agréée par Berthe, avait dix ans de plus quelle. C'était un grand jeune homme blond, franc comme l'or, ferme, résolu, d'une élégance extrême, pleine de distinction, brave jusqu'à la témérité, le type le plus complet de ce qu'on appelait autrefois un gentilhomme, et de ce qui n'a plus de nom aujourd'hui que les mœurs ont gâté le mot.
Peut-être l'intolligencenétait-elle pas chez M. dePuiseuxà la hauteur du cœur, ce qui, sous un rapport, le rendait inférieur à mademoiselle de Gaille-Fontaine* Peut-être encore pouvait-on lui reprocher un peu de hauteur, certaines habitudes dédaigneuses, qui contras-
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taient avec les mœurs simples de la campagne et pour lesquelles Berthe ne cessait pas de le réprimander.
Quand la petite troupe remonta à cheval pour s'en retourner à Roche-Blanche, la brume s était tout à fait dissipée. Les étoiles distillaient une lumière blonde qui augmentait la profonde étendue du plateau, la lune effilait son croissant mince et luisant comme la lame dun sabre turc et faisait briller dans la campagne la surface polie de la Loire; quelques lumières rouges, piqugnt l'obscurité de leurs étincelles vacillantes, indiquaient seules l'emplacement du château, dont les murailles étaient englouties dans Tombre comme les flancs d un navire dans l'eau.
M. de Gaille-Fontaine, M. de Puiseux et Berthe prirent à travers champs et s'écartèrent bientôt des domestiques, qui restèrent a quelque distance en arrière. Les chiens, impatients, jappaient sur leurs traces, flairant la terre et donnant de furieuses saccades au valet qui les tenait en laisse.
Le père et le gendre causaient ensemble. Leurs chevaux, un peu las après la course qu'ils avaient fournie dans la journée, ne pressaient pas leur allure; mais celui de Berthe, qui était frais et dispos et qui entendait a quelques centaines de pas en arrière le bruit d'une troupe de cavaliers piétinant sur le sol, gagnait la main, reniflait, piaffait et bondissait en avant. L'écuyère lui rendit la bride légèrement, et il partit au galop.
28 ROCCE-BLANCHE.
Le galop brusque et saccadé auquel Berthe s'abandonnait l'entraînait vers un bouquet de noyers qui couvraient de leur ombre noire le centre du plateau. Le cheval, effarouché par la nuit qui préie aux buissons des formes fantastiques, irrité par la résistance de la main habile qui le gouvernait, se défendait violemment, s'enlevait des quatre pieds et se jetait de côté pour une feuille que le vent faisait tourbillonner entre ses jambes.
Cette lutte et ce mouvement qui fouettaient le sang vif de la jeune fille lui plaisaient. Elle se sentait emportée dans l'espace et la nuit, et ce plaisir mystérieux qui naît du danger lui faisait aspirer avec délices l'air frais qui la frappait au visage.
M. de Gaille-Fontaine, qui la savait habile écuyère, la laissait courir.
Un élan la fit disparaître k ses yeux,
Berthe, lancée au galop, allait passer devant le bouquet de noyers, lorsque son cheval fit un écart si prodigieux, qu'il fallut tout l'art et toute la souplesse de mademoiselle de Gaille-Fontaino pour n'en être pas désarçonnée.
Elle maintint son cheval, qui voulait se précipiter de
ROCJIE-BLAKCHE. 29
côté, le contraignit à rester en place, et regarda du côté des arbres.
Sur la lisière de l'ombre épaisse qu'ils versaient sur le plateau un homme était debout, les deux mains appuyées sur le canon de son fusil,
Berthe le reconnut et tressaillit.
C'était Jean. Le grand chien roux, couché aux pieds de son maître, aboyait doucement, le museau entre ses pattes.
Berthe ramena le cheval du côté de Jean
— Que faites-vous donc là à cette heure? dit-elle en s'efforçant d'assurer sa voix.
— Moi, répondit Jean, je vous attendais pour vous voir passer, vous et M. de Puiseux.
Berthe regarda en face le chasseur, qui avait fait deux ou trois pas en dehors du cercle noir. Il était pâle comme un mort. Quand il tourna la tête du côté d'où venaient le père et le fiancé de mademoiselle de Gaille- Fonlaine, son regard prit une expression de douleur si poignante et si terrible à la fois, que Berthe poussa résolument son cheval vers lui.
— Jean, lui dit-elle, penchée sur le cou de sa monture, il faut que je vous parle; soyez demain, à midi, au Pré aux Nains.
— J'y serai, dit Jean!
Mademoiselle de Gaille-Fontaine lâcha la bride à son cheval, qui disparut dans la nuit, Jean et son chien rentrèrent sous le couvert des noyers; M. de G aille-
30 ROCHE-BLAISCIIE.
Fontaine passa avec M. de Puiseux; leurs valets les suivirent sur le plateau, et tout retomba dans le silence.
Une heure après cet entretien, un homme arriva sous les murs de la ferme, que le silence et la nuit enveloppaient. Le souper était fini; tous les laboureurs s'étaient retirés et endormis. Quand il fut proche de la ])orte extérieure, Jean, car c'était lui, se retourna et demeura quelques instants immobile, les yeux fixés sur les points lumineux qui indiquaient le château de Roche-Blanche; puis il s'introduisit dans la cour, gagna une grange, s'étendit sur des bottes de paille et s'endormit. Le grand chien roux se coucha aux pieds de son maître et l'imita.
Vis-a-vis de cette grange, derrière une fenêtre ornée de rideaux blancs, brillait une lampe posée devant une grossière image de la Vierge aux pieds de laquelle une paysanne priait h genoux.
Cotait Clairette qui priait pour Jean.
Clairette était une de ces naïves et joyeuses créatures qui portent le contentement avec elles. Le sourire épanoui sur sa bouche, la gaieté qui riait dans ses yeux, inspiraient naturellement de la sympathie a tous ceux qui la voyaient. Le refrain de quelque chanson du pays chantait toujours sur ses lèvres, qui avaient la couleur d'une grenade en fleur. Active, vigilante, bonne à tous, fraîche et jolie comme une marguerite des prés, elle se réveillait avec l'alouette, et
ROCHE-BLANCHF. 31
Ion entendait sa voix rire et gazouiller aussitôt l'aube venue.
Chacun Taimait dans la ferme etia regardait comme l'enfant de la maison, bien qu'elle fût à peine petitenièce de Pierre Guillard, et encore a la mode de Bretagne. Elle pouvait trotter dans le pays, comme une caille par les prés et par les vignes, sans crainte d'être molestée. Quoique douce comme la première laine des agneaux, Clairette savait, dans l'occasion, se servir de ses doigts, et plus d'un garçon, un peu trop égayé par la danse au temps des vendanges, en avait senti le contact sur ses joues. On savait d'ailleurs qu'elle avait pour amis et pour défenseurs les fils de Pierre, Claude le garde , et surtout Jean , dont la force redoutable inspirait un grand respect à tout le village.
Chez une personne de ce naturel, la tristesse faisait une impression d'autant plus forte qu'elle était plus rare. On ne pouvait voir, sans être affligé, la pâleur s'étendre sur des joues qui avaient le coloris et le duvet de la pêche, et le chagrin assombrir des yeux presque toujours si gais. Dans les moments où la mélancolie la prenait, Clairette enfonçait ses petites mains dans les poches de son tablier, baissait le nez qu'elle avait charmant et retroussé comme celui des bergères qui dansentsur les trumeaux, et, les pieds dans ses sabots, s'en allait rôder le long des haies comme une mésange qui a perdu ses petits.
32 ROCHE-Bt ANCUE.
— Qu"as-lu, Clairette? lui demandaient les jeunes gens de la ferme qui passaient par la.
Clairette poussait un grand soupir et ne répondait rien.
Le plus souvent son malheur venait de ce que Jeanne ne lavait pas embrassée à son retour de la chasse.
Mais ce grand chagrin ne tenait pas contre le moindre témoignage d'amitié, et aussitôt que Jean lui avait tapé sur la joue, rires et chansons revenaient de plus belle.
Après quelle eut appris le prochain mariage de mademoiselle de Gaille-Fontaine, Clairette se sentit prise d'un grand trouble, où le dépit entrait pour quelque chose. Il lui semblait qu'elle aussi était en âge d'être pourvue, qu'après tout elle avait dix-sept ans, que chacun s'accordait k la trouver joHe, et qu'il fallait que Jean eût le goût bien mauvais pour ne s'en être pas aperçu. Du dépit, elle arriva k la colère, plongea ses mains au fond de ses poches, et, les sourcils froncés comme une reine de tragédie, courut se regarder à un morceau de glace qu'une lampe oubliée éclairait dans un coin. La vue de son visage, fait tout exprès pour le pinceau de Grcuze, la fil sourire; en souriant, elle montra au miroir une double rangée de dents qui avaient l'éclat de l'émail; cette découverte acheva de la décider: elle lissa ses cheveux châtains du bout de ses doigts potelés, ajusta son mouchoir de cou, noua
RGceE-BLA^c^E. S3
d'une façon plus coquette son peUtbavolet, et descendit dans la cour très-décidée à se marier.
Le fermier se promenait à l'écart, d'un air chagrin; il s'y trouvait seul; un grand feu brûlait dans la cuisine et faisait bouillir une marmite énorme, où le dîner de la ferme achevait de cuire. Les laboureurs, assis autour de lâtre, attendaient que le couvert fût mis. Le tumulte avait cessé.
La cour dans laquelle Pierre Guillard allait et venait, était éclairée, en partie, par le reflet de ce grand feu de broussailles et de sarments, qui flambait. Pierre n avait point l'air de penser au souper, et l'on voyait sa noire silhouette, qui tantôt se plongeait dans l'obscurité, et tantôt apparaissait dans la zone de lumière.
Clairette courut a lui, se planta bravement au milieu de cette zone, la visage tourné vers le feu, qui brillait par la fenêtre ouverte, et, le front haut, bien ferme sur ses petits pieds, rouge comme une pomme d'api, et les joues creusées par une fossette qu'y dessinait un sourire imperceptible, arrêta le fermier.
— Regardez-moi! lui dit-elle brusquement.
— Qu'ai-je besoin de te regarder? Est-ce que je ne te vois pas? répondit le fermier , que la pantomime do Clairette étonnait un peu.
— C'est égal, regardez toujours, reprit la fillette.
— Bien... après?
— Comment me trouvez-vous, M.Pierre?
— Jolie comme la plus jolie fille du pays; on peut te
le dire k toi, parce que tu n'es pas coquette comme tant d'autres qui cherchent à embobiner les garçons. ' — Alors vous trouvez aussi qu'on ne serait pas trop malheureux de m'épouser? reprit Clairette, qui restait toujours campée devant le fermier avec la mine déterminée d'un jeune coq.
— Malheureux! Mais, si j'avais vingt ans, je ne voudrais pas d'autre femme que toi! Tu es honnête...
— Ça c'est vrai.
— Tu as un bon cœur.
— Trop bon! On se mettrait au feu pour des ingrats qui n'y prennent seulement pas garde!
— Tu es active et tu travailles de tes dix doigts comme une fée.
— Puisque vous pensez tout cela de moi, si je voulais devenir votre bru vous y consentiriez volontiers?
— Tu sais bien que c'a toujours été mon souhait, pefite rusée.
— Eh bien! donc, depôchoz-vous de dire à Jean de m'épouser.
Le fermier hocha la lêt€.
— Est-ceque vous croyez qu'il s'y refusera? reprit Clairette précipitamment.
— Je ne dis pas cela, mais...
— Mais vous n'êtes pas bien sûr qu'il accepte! Il ne serait pourtant pas si à plaindre!
— Ah! s'il voulait m' écouter.
— Après ça, ça le regarde! ajouta Clairette d'un
air mutin. 'D'autres ne feront pas le dédaigneux. S'il me refuse, eh bien! j'épouserai Claude.
— Claude est un honnête garçon, et tu ne seras pas mal avec lui.
— Il faut que ça finisse, voyez-vous, maître Pierre; voilà qui est décidé... Ainsi, vous parlerez a Jean?
— Je te le promets.
Clairette sauta au cou du fermier, l'embrassa sur les deux joues, et rejoignit les laboureurs en chantant.
Le lendemain au point du jour, la première personne que Jean rencontra en quittant la grange, ce fut Clairette, qui trottait par la cour entourée d'une population inquiète de poules et de poussins. L étonnemcnt, la joie peut-être aussi, firent tomber des mains de la fermière le tablier qui contenait l'orge et le mil. La provende se répandit par terre, et Clairette, laissant là coqs, poules et poussins, courut dans là chambre où maître Pierre achevait de passer sa blouse de grosse toile.
— Hé! M. Pierre, dit-elle en entre-bâillant la porte, il est là.
— Qui?
— Mais Jean! Qui voulez-vous que ce soit?
— Tu lui as parlé?
— Non pas!... Ça vous regarde... Je lai vu.
— C'est bon; j'y vais.
— Hâtez- vous... Le voilà qui sifïïe son chien. . Si
86 ROCIIE-BLAIVCnE.
VOUS lui laissez gagner le bois, on ne le reverra plus.
Pierre prit son grand chapeau et son fouet et descendit.
Au moment où il parut dans la cour, Jean en passait la porte; le fermier l'appela.
— Laisse les perdreaux tranquilles pour ce matin, lui dit-il, j'ai k te parler.
— Je vous écoute, mon père.
Le fermier prit le chasseur par le bras et le conduisit aubord de la forêt. L'aube blanchissait la campagne tout enveloppée des vapeurs du malin comme une fiancée de ses voiles. Les merles sifflaient dans les haies; les pleurs de la rosée scintillaient aux feuilles des arbres, et Ton voyait dans les champs luire cette humidité brillante que la fraîcheur des nuits attache aux mottes des sillons.
Les pieds du laboureur et de son fils faisaient jaillir des milliers de perles du milieu des herbes, tandis qu'ils suivaient, pensifs tous deux, la lisière des bois.
Le fermier rompit le premier le silence.
— Jean, dil-il au chasseur, tu es en âge de te marier; au tien, j'étais père déjà. As -tu pensé à t'établir?
— Non, mon père; jamais.
— Alors il faut bien quej'y pense pour toi. La femme qu'il te faut, je 1 ai trouvée,
— Je vous remercie, mon père; mais, en lacherchant, avez- vous peuï-é à vous ou k moi?
L'amertume de cette réponse néchappa point au fermier.
— J'ai pensé, dit-il, a un honnête garçon que Dieu a créé pour qu'une jeune famille se groupât autour de lui. Si tu as des chagrins, ta femme les partagera; et ces peines, que nous ne pouvons pas connaître, elle les adoucira en les partageant.
Jean secoua la tête.
— Non, mon père, c'est impossible.
— La femme que je te destine, reprit le fermier, est bonne, soigneuse, excellente ménagère, active et vigilante en toutes chose?.;.
— Ne me la nommez pas! s'écria Jean; ce serait inutile. J'ai vécu seul, je vivrai seul.
— Prends garde, Jean; tu es dédaigneux parce que tu es jeune; mais la vieillesse viendra.
— Peut-être!
Le père regarda son fils tristement.
— Je ne sais quelles pensées tu nourris, maisce ne sont pas celles d'un fermier, reprit-il. Pourquoi nous fuis-tu sans cesse? que te manque-t-il? quelle compagnie vastu chercher dans les bois où tu passes tes jours? Une charrue va mieux qu'un fusil aux mains d'un laboureur. Crois-moi, Jean, tu en viendras à regretter ce que tu refuses aujourd'hui... La jeunesse s'en va et la solitude arrive. Tu comprendras alors que des enfants sont les seules choses qui retiennent à la vie... Que deviendraient les vieillards, s'ils n'avaient personne à
aimer? Je ne cherche pas à te donner une femme pour ton bonheur présent, mais bien pour te créer des obhgations et des devoirs envers des personnes qui tireront tout de toi; il vient un temps où le travail égayé et où Ton pense avec bonheur aux charges qui pèsent sur nous. Clairette, et tu lavais devinée avant même que je te l'eusse nommée, a le cœur dans les yeux : on y lit tout ce qu'elle pense; elle s'appliquera de toutes ses forces à rendre son mari heureux, et tomment n'y arriverait-elle pas? Peut-on rien lui souhaiter qu elle n'ait déjà?
— Rien.
— Épouse-la donc, Jean. Si tu t'obslines b rester seul, l'ennui teprendra, et l'ennui est un mauvais conseiller.
— Écoutez, père, répondit Jean, qui n'avait pas interrompu le fermier aussi longtemps que celui-ci avait parlé, je voudrais vous obéir, mais je sens bien que je ne le pourrai pas. J'aime Clairette comme un frère, mais celte amitié ne va pas au delà. Je prétends aimer ma femme autrement. J'ai commencé par avoir des livres entre les mains, et c'est un mauvais commencement pour quelqu'un qui doit plus tard conduire une charrue J'ai plus de douleur en sentant ce que je suis, que vous n'en avez en le voyant. Mais qu'y puis-je k présent? Clairette, avec toutes ses qualités, empoisonnerait ma vie. On me tourmente de tous côtés jiour prendre un état. .. vous me montrez la bêche, un
ROCHE-BLANCUE. 39
autre me montre le marteau. Voulez-vous que je vous le dise, mon père : je n'ai pas été élevé pour cela. J'aurai toujours bien de quoi acheter de la poudre et du plomb; j'ai un fusil, avec cela on ne manque jamais de rien. Si la tristesse vient, eh bien! j'en ferai la compagne de ma vie. Au moins serai-je seul malheureux; si je me mariais nous serions deux, peut-être trois. Mon isolement, à moi, ce n'est pas de l'égoïsme, c'est de la prudence.
Le père inclina son front ridé.
— Que la volonté de Dieu soit faite! dit-il. Et il s'éloigna.
Du plus loin qu'elle l'aperçut, Clairette, qui attendait au coin de la ferme, comptant les minutes et sourde à tous les appels, courut a lui.
Pierre agita sa tête en signe de refus.
Clairette s'arrêta court; les larmes lui vinrent aux yeux; elle les laissa couler un in^i^tant en silence; puis, les essuyant avec le coin de son tablier :
— Eh bien! dit-elle d'un air résolu, j'épouserai Claude.
Aussitôt que le père et le fils se furent séparés, Jean marcha rapidement du côté du Pré aux ISains.
40 ROCIIE-BLANCHE.
On connaissait sous le nom de Pré aux Nains une lande située entre deux bois et semée de grosses pierres et de buissons de houx. C'était un lieu sauvage, où Ton n'entendait pas d'autre bruit que le choc du pivert frappant les troncs d'arbre de son bec et le bramement du cerf errant dans les vastes forêts. Les pierres énormes qui jonchaient cette clairière, hérissées de broussailles et de plantes grimpantes, noires et sinistres,ressemblaient, au crépuscule, à des lôtes difformes saillant du sol; la tradition racontait qu'un peuple de nains avait jadis habité cetl« contrée, et que, vaincus par un puissant magicien qui les avait surpris une nuit de sabbat, ces nainsavaient été contraints de s'enfouir dans la terre;leurs létes seules paraissaient à la surface du champ, et ils n'en devaient plus sortir qu'au jour du jugement dernier. La tradition ne se chargeait pas d'expliquer comment des nains pouvaient avoir de si grosses têtes; elle se bornait à répéter ce qu'on disait dans le pays.
Les pAtres évitaient de passer dans ce lieu d'un aspect lugubre, où jamais on ne rencontrait la vache ou la brebis. L'herbe, desséchée autour de ces roches aux-
quelles les ronces faisaient une chevelure, semblait avoir été brûlée par des pas invisibles tournoyant sur le sol. Les grands bois, remplis de bruits mélancoliques, servaient de cadre à cette enceinte déserte et triste.
Du milieu de cette lande bien connue des braconniers, qui savaient y rencontrer des cerfs passant de lune des forets dans l'autre, on embrassait la vaste étendue des bruyères qui formaient comme un cercle aride entre ces forêts; vers le nord, le cercle irrégulier s abîmait dans un précipice qui en interrompait brusquement la surface, et interceptait de ce côté toute espèce de conmiunication.
Jean arriva longtemps avant midi au Pré aux Nains. Le ciel était à demi couvert de nuages gris dont les pesantes masses montaient par-dessus la forêt, du côté de l'ouest. Un vent humide. et lourd rasait la clairière, d'oii s'envolait un tourbillon de feuilles jaunies. Un engoulevent partit des pieds du chasseur et fila presque à la surface du sol, en poussant son cri lugubre. Jean le suivit du regard jusqu'à ce qu'il se fût abattu sur un arbrisseau, et s'arrêta près d'une roche aux flancs de laquelle s'attachaient des touffes de bruyères frissonnant dans l'air,
— Le vol de cet oiseau est de mauvais augure, ditil avec un sourire amer; si j'étais Romain, je m'en retournerais... Mais je ne suis qu'un paysan, ajouta-til, je puis rester.
/|2 ROCHli- BLANCHE.
Jean appuya son fusil à double canon contre le rocher et se mit à marcher de long en large devant la Pierreaux-Nains. Le grand chien roux le suivit quelques instants, puis s'assit auprès du fusil, le nez au vent et remuant la queue toutes les fois que son maître passait à son côté.
An bout d'une heure, Jean tourna les yeux vers un vieux frêne qui croissait au milieu de la lande.
— Quand l'ombre de cet arbre rasera le bord du rocher, dit-il, c'est que midi aura sonné.
Gomme il achevait de se parler a lui-même, le chien leva la tête, allongea son museau et gronda sourdement. Cependant on ne voyait et on n'entendait rien encore. Bientôt le chien se dressa et aboya fortement, en courant vers la partie de la forêt qui faisait face à Roche-Blanche.
— Ici, Loupl ici! cria Jean.
Loup s'arrêta et revint en rampant vers son maître.
Au môme instant, une femme a cheval et lancée au galop déboucha delà forêt, et parut a l'extrémité de la clairière. Elle s'avança rapidement vers le chasseur, sauta lestement a terre quand elle en fut à quelques pas, et lui tendit la main.
— Jean, dit-elle, je suis venue en amie. Est-ce un ami qui m'attend?
Il y avait, dans le regard et dans le geste qui accompagnèrent cette action si simple, tant de confiance et
ROCHE-BLANCHE. l\0
tant de dignité, que Jean se sentit remué jusqu'au fond du cœur.
— Votre ami, dit-il, je le serai toujours.
Bertbe noua la bride de son cheval autour de la forte racine dun houx qui étalait ses feuilles, d'un vert luisant et glacé, au pied de la roche, agrafa la longue jupe de son habit de cheval a sa ceinture, et fit signe à Jean de la suivre du côté où le soleil illuminait la clairière. Mais les nuages qui voyageaient dans le cie couvraient la campagne d'ombres errantes, qui interceptaient la lumière à intervalles inégaux.
— S'il ne fait pas chaud par ici, reprit Berthe, au moins n'y fait-il pas trop froid.
Elle s'était arrêtée sur une partie de la lande tapissée d'une herbe fine et rase comme du velours; Jean l'y rejoignit, et les deux jeunes gens se promenèrent lentement Tun près de Tautre.
— Vous m'avez fait beaucoup de peine hier au soir, reprit Berthe en appuyant le bout de ses doigts sur le bras de Jean.
— La peine que j'éprouvais a doncrejailU sur vous? reprit le chasseur.
— Me croyez-vous insensible à ce que vous ressentez? Si vous le pensiez, Jean, vous seriez injuste,
— Voyez! interrompit le jeune homme en opposant, par un brusque mouvement, son bras à celui de mademoiselle de Gaille-Fontaine. Voyez! ceci est du gros velours de coton, cela est du drap d'Elbeuf.
— Ce que vous dites est cruel! s'écria Berlhe, dont ^es yeux devinrent humides tout d'un coup. Vous ai-jo jamais donné le droit de me parler ainsi, et ne vous aije pas toujours traité de manière à vous prouver que ces misérable pensées n avaient pas de place dans mon cœur?
— Les discours passent, et les faits restent! Je suis un paysan, et vous êtes une demoiselle! reprit Jean avec une sombre violence. Mauriez-vous jamais parlé^ à moi, comme vous parlez a M. dePuiseux?
— M. de Puiseux est mon fiancé, répondit Berthe" dune voix calme.
— Est-ce a moi que vous dites cela? s'écria Jean en froissant ses mains l'une contre l'autre. INIe croyez-vous bâti de pierre, et pensez-vous que je ne sente rien?
— C'est parce que je sais que vous êtes un cœur honnête et un esprit sensé que je vous parle ainsi. Aussi bien faut-il que cela finisse. Je suis venue audevant de cette explication. Si vous ne m'écoutez pas, J'aurai le regret de vous avoir mal jugé.
Berthe parlait avec tant de douceur et de fermeté, elle exerçait d'ailleurs un empire si complet sur son jeune compagnon, quela violence deJean tomba d'ellemême.
— Vous épousez M. de Puiseux et vous ne l'aimez cependant pas! reprit-il le regard tourné vers Berthe.
— Je vois bien k votre langage que vous faites de lamour une tempête, répondit Berthe en souriant; co
doit être ainsi qu'on peint ce sentiment dans les romans que je n'ai jamais lus. Si cest là ce qu'on veut , que j'éprouve pour mon mari, certainement il n'en est rien. Mais si une amitié solide, une estime profonde, une tendresse égale, peuvent contribuer au bonheur, je ne crois pas que M. de Puiseux ait rien à me demander.
— Ohîtenez! s'écria Jean dont le visage était devenu livide, assurément il arrivera un malheur!
— Si ce malheur doit tomber sur ma tête, je vous le pardonnerai.
— Que voulez-vous donc que je devienne? reprit Jean dont le cœur oscillait sous les élans de la colère et de la douleur.
— Vous apprendrez la résignation; je l'ai bien apprise, moi qui suis une femme.
— Vous?
— Tenez, Jean, reprit mademoiselle de Gaille-Fontaine, qu'une émotion profonde faisait pâlir, je veux vous donner une preuve de confiance que je n'ai donnée à personne; vous verrez ensuite si je regarde à l'habit pour voir au cœur.
Un feu extraordinaire brillait dans les yeux deBerthe qui avait appuyé sa main sur le bras de Jean.
— Mon cœur s'est ouvert une fois a l'amour, continud-t-elle; maintenant il est fermé. Celui que j'aimais est mort. Vous l'avez connu, Jean : c'était le frère d'armes et l'ami de mon frère.
46 ROCHE-BLANCIIt'.
— M. de Villequier!
— Cet amour nous vint durant l'automne qu'il passa à Roche-Blanche. Quand il m en fit l'aveu, je n'éprouvai ni trouble ni secret embarras; nos cœurs étaient francs tous deux. Le soir même, j'en parlai k mon père.
« — C'est bien, me dit-il, mais vous êtes trop jeunes encore l'un et l'autre; qu'il poursuive sa carrière, et a l'épaulette de capitaine nous vous marierons.
» — Je l'aurai au prix de mon sang! s'écria M de Villequier.
» Hélas! j'ignorais alors qu'il parlait en prophète! Il là conquit, mais il y laissa la vie. Mon pauvre frère et jui périrent k la même affaire, frappés tous deux d'une balle au cœur en chargeant les Arabes; ils tombèrent côte à côte et ne se relevèrent pas. Le désespoir où je vis mon père me donna la force de dissimuler le mien; il n avait plus que moi, je me devais toute à lui. Si je n'écoutais que ma voix intérieure et la piété de mes souvenirs, je mourrais fille... Orpheline, je n'eusse pas hésité; mais mon père, sans prétendre violenter mes sentiments, m'a témoigné combien mon mariage avec M. de Puiseux le rendrait heureux. C'est l'espoir de sa vieillesse. Je me suis résignée, non pas sans elfort, mais avec cette pensée que j'accomplissais un devoir sacré. Depuis ce jour, le bonheur de mon père m'a bien payée de ce sacrifice; je ne le regrette pas, et je serai la femme de M. de Puiseux.
— Je sens que je ne résisterai pas à ce mariage, ré-
ROCHE-RLANCnE. 47
pondit Jean après que mademoiselle de Gailie-Fontaine eut cessé de parler.
— Luttez, et vous triompherez.
— Non, je sens bien que c'est impossible; la pensée que vous appartiendrez à un autre me rend fou.
— Si la pensée de ce mariage vous est insupportable, éloignez-vous, partez.
— C'est vous qui me le conseillez?
— C'est moi. Quand vous penserez à moi comme a une amie, vous reviendrez, et vous me retrouverez telle que je suis, telle que vous m'aurez laissée.
— Ne plus vous voir!... non, je resterai... N'espérez rien, ni du temps, ni de l'absence... je vous aimerai demain comme je vous aime aujourd'hui.
Mademoiselle deGaille-Fontaine rougit extrêmement mais ne baissa pas les yeux sous le regard enflammé de Jean.
— Je souffre encore ce langage, dit-elle; dans une heure je ne le souffrirai plus... Hier, peut-être, je n'eusse pas toléré l'expression d'un amour qu'il ne m'eût pas été possible d'avouer à mon père... vous êtes malheureux, je vous pardonne... mais il faut vous enlever toute illusion ; ne croyez pas que mon mariage avec M. de Puiseux m'enlève à vous. Jamais je n'eusse été votre femme, jamais je ne l'eusse été de personne, si le repos de mon père n'eût pas dépendu de mon consentement. Soyez homme et ne vous laissez point abattre par la mauvaise fortune. Dieu
48 ROCUE-ilL ANCHE.
envoie le courage aux hommes de bonne volonté.
— Me résigner! jamais!
— Mon estime et mon amitié sont à ce prix.
Le visage de Jean portait les traces d une lutte violente. Mille passions diverses agitaient son âme. Berthe marchait auprès de lui agitée et silencieuse; ses joues passaient alternativement du rouge vif au blanc mat; on devinait les palpitations de son sein sous le corsage étroit de sa robe; ses lèvres délicates tremblaient.
Ils marchèrent ainsi côte k côte l'espace de quelques minutes; Therbe fine de la lande étouffait le bruit de leurs pas,tandisque le vent se plaignait doucement dans le feuillage touffu de la forêt.
Après qu ils eurent fait un certain nombre de tours, mademoiselle de Gaille-Fontaine ôta son gant et posa sa main nue dans la main de chasseur. Ses joues avaient le coloris charmant de l'églantine au mois de mai, et ses yeux tout rayonnants distillaient un fluide magnétique dune irrésistible douceur.
— Mon ami, dit-elle, ne me récompensez pas de l'amitié que je vous ai avouée par la douleur et le regret. Acceptez ce que je vous offre, ce que je vous ai toujours donné, et renoncez, pour vous, pour moi, à une pensée que ni l'un ni l'autre ne pouvons nourrir
• sans crime. Le voulez-vous, et m'aimerez-vous assez pour ne pas m'obliger à penser à vous avec amertume?
ROCHE-BLANCIIE. h9
Le contact de cette main confiante qui s'abandonnait à lui, l'accent de cette voix qui remuait toutes les fibres de son cœur, ces regards humides qui semblaient porter la prière avec la clarté, fondirent la colère de Jean. Deux grosses larmes lui vinrent aux yeux. Il serra dans ses rudes mains la main fluette de mademoiselle de Gaille-Fontaine et se baissa pour la coller à ses lèvres.
— Je ferai ce que vous voudrez, dit-il; si je souffre trop, eh bien! à la garde de Dieu!
— Vous guérirez, mon ami; Dieu vient en aide aux bons cœurs.
Berthe prit à son corsage une branche fleurie de bruyère blanche : c'était une fleur qu'elle aimait et quelle portait presque toujours.
— Tenez, dit-elle à Jean, ce rameau sera entre nous comme un gage de paix et le signe de notre alliance. Prenez- le. C'est une sœur qui vous le donne.
Berthe, appuyée au bras de Jean, retourna vers son cheval. L'animal impatient piaffait autour du houx. Jean aida sa compagne à se remettre en selle. Ils se serrèrent la main, et elle partit.
Quinze jours après cette rencontre, mademoiselle de. Gaille-Fontaine devenait madame de Puiseux et Clairette épousait Claude à l'église du village.
Eu allant a l'autel, plus jolie qu'une marguerite. Clairette chercha partout pour voir si Jean n'était pas dans l'église. Elle aurait voulu qu'en la voyant si
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charmante dans sa parure de mariée, il la regrettât.
Mais Jean n'était ni au village ni au château.
Les relations qui existaient entre Jean et mademoiselle do Gaillc-Fontaine, entre un paysan et la fille d'un châtelain, étaient nées un peu au hasard, sans qu'aucun d'eux eût prévu l'intimité qui en résulterait Tout enfants, Berthe et Jean se rencontraient à toute heure et partout, cueillant des noisettes, dénichant des pinsons et courant après les papillons. Aux temps des moissons, des vendanges, de la fenaison, les deux enfants suivaient les ouvriers, celui-là pieds nus, en méchante blouse déchirée en vingt endroits; celle-ci en chapeau de paille et les cheveux épars. Berthe protégeait Clairette, et Jean les protégeait toutes deux. On revenait à la ferme sur les grands chariots chargés de gerbes ou de luzerne; on jouait dans l'herbe et sur la paille, on grappillait dans les vignes, on se barbouillait le visage de mûres, on avalait de grandes jattes de lait chaud, on mettait au pillage les groseilliers et les fraisiers, on suivait les agneaux dans les prés, on faisait de superbes excursions à cheval sur les bétes de labour, et, le soir venu, les trois petits camarades s'endormaient dans le foin, d'où le fermier les tirait lun après l'autre sans les réveiller.
L'hiver suivait l'été, et l'on grandissait sans y prendre garde. Plus tard, d'autres jeux remplacèrent ces premiers jeux de l'enfance; Al. de Gaille-Fontaine, qui était bien le meilleur maître qu'il y eût dans la province,
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laissait ses enfants vivre pêle-mêle avec les enfants du fermier, digne homme qui reconnaissait à son tour, par un dévouement absolu et un respect profond, les bontés du châtelain. Puis vint le temps des études; des doux garçons, l'aîné partit pour le collège de Tours; une insùtutrice s'établit au château, et la mère de Jean oblint du fermier qu'il plaçât son fils dans un pensionnat d'Amboise.
Comme toutes les mères, elle avait, plus que le père, de l'ambition pour son fils.
Jean avait naturellement l'esprit alerte et l'entendement facile; ses progrès furent si rapides, que la mère enchantée usa de son influence pour qu'il fût envoyé au collège de Tours. Jean y continua ses études, ne venant à la ferme qu'au temps des vacances. Éblouie de ses succès, madame Guillard voulut absolument qu'il devînt avocat, et l'expédia a Paris; mais Jean n'y resta que cinq ou six mois, la maladie qui emporta sa mère l'ayant rappelé à Roche-Blanche. Les premiers temps du deuil passés, Jean ne parla pas de retourner a Paris. Le père, qui eût mieux aimé voir son fils laboureur qu'avocat, ne le pressa pas beaucoup. Jean resta à la ferme, sinstruisant tout doucement aux travaux de la campagne, auxquels il semblait prendre un vif intérêt. Clairette, qui était orpheline depuis son bas âge, et que Pierre avait comme adoptée, se montrait la plus joyeuse du séjour de Jean à Roche-Blanche, et prenait un grand plaisir à l'initier a la vie des champ?
toute pleine de labeurs. Mais Jean quittait bien souvent la charrue pour s'armer d'un fusil et courir les bois. Le père le laissait courir, craignant toujours qu'il ne se souvînt de la ville et qu'il ne demandât k y retourner.
INFais Jean n'avait garde d'en rien faire. Tout en chassant, il avait rencontré une belle jeune fille qui parcourait aussi la campagne tantôt à pied, tantôt à cheval, quelquefois suivie d'un laquais, le plus souvent seule.
Cette belle jeune fille l'avait salué d'un sourire amical et s'était arrêtée à causer avec lui. Elle avait cette bonté simple qui vient du cœur, et cette franchise que donne un esprit élevé. Mademoiselle de Gaille- Fonlaine avait tenu toutes les promesses de son heureuse enfance; gracieuse, élégante et pleine de dignité, elle se faisait aimer et respecter tout à la fois. Son caractère était au niveau de son cœur. Personne ne se familiarisait avec elle, et chacun l'adorait.
En revoyant si belle la compagne de son enfance, Jean, qui avait appris à connaître les différences d'état dans le monde, fut tout d'abord intimidé. Mais Berthe fit les premières avances, et la confiance revint bien vite entre eux. L'éducation qu'il avait reçue égalisait la distance qui le séparait de mademoiselle de Gaille- Fonlaine; ils parlèrent ensemble de choses qui rapprochèrent leur esprit, et leur camaraderie d'autrefois fut remplacée par une douce intimité.
Cette intimité, qui n'avait aucun danger pour Berthe, prolégée par la religion du souvenir et soutenue parla pureté de son âme, qui avait la transparence et la solidité du cristal, en présentait beaucoup pour Jean. Par Tinstruclion qu'il avait puisée au collège, par les habitudes que son esprit y avait contractées, il s'était élevé au-dessus des siens; entre eux légalité était rompue. Ses parents ne pouvaient pas plus le comprendre que Jean ne pouvait sympathiser avec leurs idées. L'harmonie avait disparu. Tout ce qu'il cherchait, tout ce qui plaisait à son intelligence, les sentiments, les manières, le langage, il les retrouvait chez mademoiselle de Gaille-Fontaine. Ce qui séduisait son esprit charma bientôt son coeur. Jean, sans se l'avouer à lui-même, aimait déjà.
Dans les premiers temps, alors qu'il commençait a subir cette fascination de la jeunesse, de la grâce, de la beauté, Jean s'était plié aux travaux de la ferme, afin que son père ne le contraignit pas à reprendre ses études interrompues du droit. Mais ces travaux, en l'assujettissant à la régularité des heures dans la fatigue, les repas et le sommeil, ne lui permettaient pas de voir mademoiselle de Gaille-Fontaine aussi souvent qu'il l'eût désiré. La chasse le rapprochait d'elle; il chassa donc, d'abord un peu, puis beaucoup, puis toujours.
Pierre ne s'en étonna pas au commencement; peutêtre même en était-il charmé par cette pensée que ce
5^t ROCHE-BLANCHE.
goût si vif et si nouveau l'altaclierait plus fortement a la campagne; plus tard, cependant, il dut bien en remarquer la persistance et la continuité; il en parla à Jean, qui répondit au hasard et ne se priva pas pour cela de retourner à la chasse.
A la fin, le fermier fit des observations tempérées par sa bonté native, et voulut ramener Jean au labourage; mais il était trop tard, le mal était au cœur.
A son tour, Berthe s'aperçut des sentiments trop vifs qui avaient succédé dans le cœur de Jean aux sentiments de confiance et d'amitié qu'elle voulait seulement lui inspirer. Du jour où elle fit cette découverte, elle affecta de se rencontrer moins souvent sur son passage, et, en apportant moins d abandon dans leurs entretiens, chercha h en abréger la durée. Jean se plaignit de ce changement, et, dans le trouble où cette première douleur le jetait, il parla de son amour avec l'exaltation d'un cœur que celte seule pensée emplissait tout entier. Il ne s'aperçut qu'il avait parlé qu'au moment où Berthe l'interrompit.
Elle le fit pour lui dire que c'était précisément à cause de cet amour qu'elle le fuyait, et qu'elle ne le reverrait qu'autant qu'il ne lui en parlerait plus.
Jean pensa que la tranquillité de mademoiselle de Gaille-Fontaine provenait du mépris qu'elle faisait de son état. Au lieu de voir dans la conduite de son amie d'enfance la droiture et la fermeté d'une Ame honnête, il voulut y voir la duplicité froide d'un esprit qui
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se plaît à réchauffer des illusions pour les anéantir après.
— Mon amour vous offense-t il donc à ce point, s écria-t-il, que vous ne puissiez même pas en supporter l'expression ?
— Je ne m'offense pas, répondit Berthe, mais il nous ferait souffrir l'un et l'autre et détruirait la douceur de nos relations. Je n'entendrai jamais une seconde fois une chose qu'il ne me serait pas permis de répéter à mon père sans l'affliger. Si donc vous voulez que je vous voie encore, promettez-moi d'oublier ce qui vient de se passer.
— C'est donc moi qui ne vous reverrai plus! s'écria Jean,
Et il s'éloigna à grands pas.
A partir de ce jour jusqu'à celui qui avait réuni mademoiselle de Gaille-Fontaine et Jean dans le Pré aux Nains, plus de six mois s'étaient écoulés sans qu ils se fussent rencontrés. Chacun d'eux évitait les sentiers où ils avaient eu l'habitude de se voir. Jean vivait un peu en braconnier dans les bois, ne couchant pas toujours à la ferme et n'y mangeant presque jamais.
Les choses en étaient la, lorsque mademoiselle de Gaille-Fontaine provoqua l'entretien dont on vient de voirie résultat.
nb ROCBE-BLANCHE.
Berthe avait beaucoup souffert de cette rupture, Cétait un cœur droit et sinjple, que le spectacle de toutes les misères et de toutes les douleurs affligeait, celles-là surtout dont elle était la cause, même involontaire. Elle n'épargna donc rien pour ramener Jean, mais en l'essayant elle marqua les limites qu'elle voulait ne jamais dépasser.
Quand il se soumit aux volontés, ou plutôt aux prières de mademoiselle de Gaille -Fontaine, Jean était de bonne foi; mais en cela, comme en beaucoup d'autres choses, l'intention alla plus loin que le fait. Le premier jour où il vit Berthe au bras de M. de Puiseux, le courage lui manqua.
I! renonça a la voir et s'enfonça dans les bois- La solitude l'aigrit bientôt; à force de repasser dans sa mémoire les paroles de Berthe, il arriva a ne plus y croire; il lui paraissait impossible que M. de Gaille- Fonlaine eût exigé le mariage de sa fille, si elle ne l'y avait pas aidé un peu; peu-être môme lui en devait-il lidée première. Quand on est seul et malheureux, du doute à la croyance du mal il n'y a souvent qu'un pas. Au bout d'un mois, Jean avait cette conviction
qu'il était la victime des roueries de madame de Puiseux.
Cette histoire du mariage de Eerthc ne Teûlpas étonné s il avait voulu s'arrêter à une pensée toute simple, que son esprit fatalement prévenu navait garde d'accueillir.
M. de Gaille-Fontaine n était pas aristocrate dans l'étroite acception du mot, mais il avaità unhaut degré le respect de son nom, quil portait fièrement, et le désir légitime de perpétuer sa maison, dont l'héritage d honneur était pur de toute souillure. La douleur profonde qu'il éprouvait de la mort de son dernier fils s'augmentait du chagrin de voir s éteindre brusquement la baronnie de Gaille-Fontaine. Ce fut alors qu'il pensa sérieusement à marier sa fille, dans Tespérance de faire revivre son nom. M. de Puiseux, qui était un peu ds leurs parents, avait toutes les qualités qu'on pouvait souhaiter dans un gendre ; il fut convenu entre le premier-né de ce mariage porterait le nom et les armes de Gaille-Fontaine par substitution. Berthe, qui n'avait pas d'autre désir que celui d'adoucir les blessures cruelles qu'une triple mort avait faites au cœur de son père, consentit à tout ce qu'il voulut; mais la raison déterminante de son union avec Charles de Puiseux, on comprend qu'elle n'en pouvait rien dire à Jean .
Six mois après le mariage, Jean vivait dans un isolement profond. Déjà les gardes-chasse du pays et les gendarmes commençaient a s'occuper de cet intrépide
tS ROCllK-BLA.NCnE.
chasseur, qui avait depuis longtemps oublié de renouveler son port d'armes, et qui battait le pays du matin au soir. Mais Jean avait le pied leste comme ce Mohican dont parle Cooper, et qu'on appelait le Cerf-Agile. Il connaissait le pays mieux qu'aucun de ses ennemis; a lui seul il était plus robuste que trois ensemble, et ce ne devait pas être chose aisée que de le prendre.
De tous les habitants de Roche-Blanche, M. de Puiseux était celui qui connaissait le moins Jean Guillard; il l'avait vu quelquefois sans y prendre garde, et ne lui avait jamais parlé. Un jour qu'il passait à cheval dans la forêt d"Amboise,]\I. de Puiseux rencontra au pied d'un arbre une espèce debraconnier qui déjeunait d'un gros morceau de pain et do quelques noix.Un vieuxchapeau de paille couvraitlevisage dece drôle, qui, lespieds au soleil et le dos contre la mousse, semblait absorbé par l'importance de son occupation.
Berthc arrivait au petite galop derrière M. de Puiseux, qui s était écarté de M. de Gaille-Fontaineet de quelques personnes qui allaient en partie à Chenonceaux.
— Hé! mon brave! dit M. de Puiseux en avisant l'homme aux noix.
Le braconnier, soit qu'il n entendu pas, soit qu'il ne voulût pas entendre, ne remua non plus que le tronc contre lequel il sappuyait.
— lié! dites donc, camarade! cria M. de Puiseux d'une voix plus haute.
Le braconnier éplucha une noix et la croqua.
— Morbleu! reprit M. de Puiseax, qui n'était pas tout à fait aussi patient qu'un saint, je crois que lecoquinse moque de moi !Çà,voyons,veux-tu me répondre?
— L'homme aux noix leva la tôle celte fois. C'était notre ami Jean.
— Ah! vraiment, c'est fort heureux! continua le cavalier, qui avait poussé son cheval du côté du braconnier. Laisse là tes noix et coursa la ferme; tu y trouveras deux voitures et tu diras aux cochers de pousser jusqu à Chenonceaux.Sais-tu ouest la ferme des Bordes?
— Parfaitement.
— Cours donc. Voilà cent sous pour ta peine.
M. de Puiseux tira une pièce de cinq francs de sa poche et la jeta au braconnier,
— Tu diras aux cochers, ajouta-t-il, que tu viens de la part de M. de Puiseux.
La pièce d'argent tomba sur le pantalon de Jean et glissa dans l'herbe.
Tout le sang du braconnier lui monta au visage. Il saisit la pièce et la jeta violemment aux pieds du cheval; reçu rencontra une pierre, ricocha et frappa au poitrail l'animal, qui se cabra.
— Insolent! s'écria M. de Puiseux, qui, d'un coup d'éperon, força le cheval à se jeter en avant.
Mais déjà le braconnier était sur ses pieds; une I)âleur de cadavre avec succédé à sa rougeur fébrile, et, les yeux étincelants, il attendait ^ï. de Puiseux.
GO UOCHE-RLAXCHE.
Loup, le poil bérissù, grondait à son côté.
Berthe précipita sa course et vint sejeterentro eux.
A sa vue, Jean recula lentement, comme un dogue. 11 tenait d une main son fusil, autour duquel ses doigts semblaient noués, et de l'autre il retenait son chien.
Au pied de Tarbre, il s'arrêta.
— Jean, lui dit tout bas madame de Puiseux en courant a lui, Jean, retirez-vous, je vous en prie.
A l'accent de cette voix toute-puissante, Jean fit trois pas en arrière.
— Qu'avez-vous à dire b ce manant? s'écria M. de Puiseux, que la colère tourmentait, et qui ne pouvait se rendre maître de son cheval, épouvanté par les sourds grondements de Loup.
Jean fit un pas on avant, mais il rencontra le regard de Berthe, à la fois si triste et si suppliant, que de nouveau il s'arrêta.
— Ce manant, dit-il d'une voix que la haine faisait trembler, s'en va parce quily aunefemmeici!... Mais, une autre fois, gardez, s il vous plaît, vos tutoiements et votre argent pour vos laquais.
Berthe s'était rapprochée de son mari, mettant, comme par hasard, l'un des chevaux en travers de l'autre.
Jean jeta son fusil sur son épaule et s'enfonça dans la forêt, suivi de son chien, qui montrait ses dents blanches en louvoyant sur les pas de son maître.
- Voila un drôle que je châtierai quelque jour, reprit M. de Puiseux après qu'il eut réussi à calmer son cheval.
— Vous n'en ferez rien, Charles, répondit Berthe; ce drôle, comme vous l'appelez, est un fort honnête garçon.
— Lui!... Mais il alair d'un bandit!
— L'air ne fait rien à la chose.
En ce moment, Jean gravissait un tertre, à quelque distance.
— Mais regardez-le, avec son grand diable de chien roux! reprit M. de Puiseux; tout au moins est-ce un braconnier.
— Ce braconnier, dit Berthe en souriant, est bachelier es lettres, n'est-ce pas comme cela que ça se dit? il a failli être avocat. C'est Jean Guillard, le fils aîné de Pierre, notre fermier.
A quelque temps de la, les châtelains de Roche- Blanche, chez qui plusieurs personnes étaient en villégiature (car depuis le mariage de sa fille M. de Gaille- Fontaine recevait beaucoup de monde d'Amboise, de Tours et de Blois), organisèrent une chasse au sanglier.
Les cultivateurs se plaignaient des ravages considérables que commettaient les bandes de ces animaux campés dans la forêt d'Amboise; on obtint du régisseur, qui avait l'administration du domaine royal, la permission de faire une battue; c'était a la fois joindre
G2 ROCHE- BLANCnE.
Tulilc à lagréable, et rendez-vous fut pris par tous les chasseurs d'un département qui compte les Nemrods les plus déterminés de France.
Un grand nombre de paysans voulut prendre part à celte battue, ceux-ci armés de fourches et ceux-là de bâtons. Les châtelains du voisinage, depuis Chambord jusqu'à Roche-Gorbon, accoururent avec leurs équipages de chasse, meutes ardentes et chevaux infatigables. Au petit jour, on s'arma de carabines et de couteaux, on accoupla les chiens, les piqueurs se rangèrent en ordre, on distribua des pelotons de batteurs qui avaient pour mission de parcourir la forêt; les chasseurs s'assirent résolument en selle, et l'on partit.
Il faisait un temps clair et vif; une petite gelée blanche glaçait l'herbe des champs. La respiration puissante des chevaux formait autour de leurs naseaux un nuage de vapeur. Les chiens, tenus en laisse, flairaient la terre humide et froide. Quand on toucha a la forêt, leschiens furent découplés, les cavaliers entrèrent sous le couvert et la chasse commença.
Au bout d'un quart d'heure, la forêt retentissait d'aboiements furieux et de cris.
Ou aurait dit qu'un ouragan passait sous le feuillage rouillé des bois. Quelques coups de fusil éclataient de distance en distance.
M de Gaille-Fontaine, M. et madame de Puiseux suivaient la chasse. M. de Puiseux, ardent à cet exercice, montait un jeune cheval plein de feu, que tout
ROCHL-BLANCHF. C3
ce tumulte animait encore. Quelque temps il rcsla près de sa femme; mais, emporté lui-même par son impatience, il rendit la bride à son cheval, qui bondissait comme un chevreuil.
— Veillez surBerthe! cria-t-il à M. de Gaille-Fontaine.
Et il partit comme une flèche.
La chasse avait fait lever déjà plus de trente bêtes, sangliers ou marcassins; de vieux solitaires traqués dans leurs bauges fuyaient en grognant, s'acculaient contre des quartiers de rocs et faisaient tête aux chiens. A mesure que les animaux poursuivis passaient devant les chasseurs postés aux carrefours des sentiers, on entendait des coups de fusil suivis d'aboiements redoublés. Le bruit augmentait à mesure que la chasse s'enfonçait dans la forêt.
M. de Puiseux était parti sur la piste d'une laie énorme, après laquelle une douzaine de chiens s'acharnaient.
Les braconniers d'Amboise avaient pris leur part de cette chasse, sûrs qu'ils étaient de n'être pas inquiétés aussi longtemps qu'elle durerait. Jean se trouvait parmi eux.
Depuis qu'il partageait la vie et les dangers de ces hommes sauvages et grossiers, Jean avait acquis une adresse merveilleuse au fusil. Aucun dé ses compagnons ne pouvait rivaliser avec lui, et tous le reconnaissaient tacitement pour leur chef. Jamais Jean ne tirait des
6^ ROCIIE-RLANCHE.
chevreuils qu'en pleine course et à balle, et encore ne visait-il qu à la tête. Cette adresse unie à une force prodigieuse l'avait rendu fameux dans le pays. Au temps de la Jacquerie, Jean eût été désigné par la voix publique pour être l'un des capitaines de la révolte.
Jean suivait donc la chasse en amateur. Quand une bête avait été manquée, et qu'elle allait passer hors de portée, le braconnier abaissait son arme, faisait feu, et la bête tombait dans l'herbe. Mais le plus souvent il se tenait tranquille, laissant aux autres le plaisir de tuer. Son grand chien roux, par exemple, y mettait moins de réserve, et courait comme un furieux après les sangliers.
Deux ou trois fois il avait été croisé par madame de Puiseux; mais s'ils s'étaient vus l'un et l'autre, du moins avaient-ils évité de se regarder.
Il y avait deux ou trois heures déjà que la chasse continuait, lorsque M. de Puiseux, en traversant au galop une clairière étroite, tomba au milieu d'une bande de marcassins, qui fuyaient devant une meute. La laie, écumante et furieuse, passa devant le cheval, courant en droite ligne comme un boulet. M. de Puiseux la coucha en joue et tira; la bête, frappée en plein corps, tomba sur ses jarrets; deux ou trois chiens arrivèrent comme des flèches, et la coiffèrent. La laie se releva, secoua son rude groin, laissa un lambeau de SCS oreilles entre les dents des chiens, en éventra
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un, et, toute sanglante, vint s'abattre aux pieds du cheval. Les grognements de la bête enragée, qui bondissait sous les efforts d'une troupe de chiens; les hurlements des limiers, qui attaquaient ses flancs et son groin, ce dosmontrueux, qui montait et s'abaissait comme une vague, épouvantèrent le cheval, déjà excité par le tumulte et difficile à manier.
Il se dressa sur ses jambes de derrière, renversa ses oreilles, bondit, et malgré la main qui cherchait à le gouverner, i! partit avec la foudroyante rapidité d'un tigre.
M. de Puiseux eut assez de présence d'esprit pour lo pousser dans une avenue au bout de laquelle s'ouvrait une terre labourée; mais le cheval n'avait pas fait cinq cents pas dans cette direction, que Tarrivée d'un sanglier le fit se jetcrdecôté et prendre a travers bois.
Le cheval courait, le nez au vent, les oreilles dans le cou : la lassitude pouvait seule l'arrêter.
Lancés comme une flèche, le cheval et le cavalier passèrent devant madame de l'uiseux.
A cette vue-, Berthe poussa un cri. La ligne qu ils suivaient aboutissait à un précipice ouvert dans la forêt. Ce fut comme une apparition.
L'élan du cheval le conduisit dans une partie de la forêt
où de récentes coupes n'avaient laissé debout que des
baliveaux espacés de distance en dislance. A lextré-
m.ilé de cette clairière, le sol s'effondrait brusquement
nc(:!!L-r.( A>€HK 5
CG ROCHE-Bf.ANCnE.
et se creusait on ravin. Un cheval, poussé à toute vitesse aux bords du ravin, devait rouler jusqu'au fond où, parmi des quartiers de pierre, rampaient les eaux claires d'un ruisseau.
Au moment où le cheval entrait dans ce vaste champ égalisé par la hache, Jean passait sur la lisière du bois. Au bruit de cette course précipitée, il tourna la tête et reconnut du même coup d'œil et M. dePuiseux et le danger qui le menaçait.
Jean s'arrêta. Une trop grande distance le séparait du mari de Berthe pour qu'il pût se jeter a la tète du cheval avant qu'il eût atteint le précipice. En une ou deux minutes le cheval devait toucher aux lèvres du ravin, et Jean, pour si léger qu'il fût a la course, en aurait mis cinq ou six à y parvenir.
Avec id rapidité delà pensée, il fit tomber le canon de son fusil dans la paume de sa main gauche et en appuya la crosse contre l'épaule droite. Mais au moment de presser la détente, il hésita. La balle no pouvait-elle pas frapper M. de Puiseux? Le canon se releva; mais le cheval dévorait le terrain; entre ses pieds et le ravin il n y avait plus qu'une centaine de pas. Au bout de cette course insensée, n'était-ce pas la mort qui attendait M. de Puiseux? Jean abaissa le fusil. Le double canon resta l'espace d'une seconde dans sa main immobile et ferme comme les troncs de chêne qui entouraient le braconnier; tout à coup 1 éclair jaillit et le cheval tomba sur ses genoux. Il se
releva, pirouetta sur ses pieds de derrière, marcha quelques pas au hasard, trébucha et s'abattit sur le flanc.
Dès la première secousse, M. de Puiseux avait roulé par terre, a dix pas du cheval.
La violence de cette chute l'étourdit : il était étendu sur le gazon, sans mouvement, lorsque Berthe parut à l'autre extrémité du champ, suivie par M. deGaille- Fontame, qui cherchait à modérer sa course.
Le coup de fusil qu elle entendit lorsqu'elle allait franchir le rideau d arbres qui la séparait delà clairièrcla fitsehâter. Elleparut sur la clairière, et reconnut son mari, couché auprès du cheval; et, à cent cinquante pas sur la droite, Jean qui courait le fusil à la main.
Un frisson glacial parcourut Berthe des pieds à la tôle; elle se sentit froid dans les os, et n'eut môme pas la force de pousser un cri.
En quelques bonds elle arriva auprès de son mari, laissant M. de Gaille-Fontaine en arrière,
Jean, qui était arrivé d'un autre côté et plus vite qu elle, se trouvantplus près du lieu oii M.dePuiseux était tombé, s'arrôta en face de Berthe.
Il lut sur son visage l'épouvantablepensée qui avait traversé l'esprit de celle qui si longtemps avait été sa meilleure amie Une douleur immense l'atteignit au cœur. Il montra du doigt le trou sanglant que la balle avait fait à la têle du cheval.
68 ROCIIL-BLANCHE.
— Regardez! lui dit-il.
Au même instant, M. de Puiseux poussa un profond soupir comme un homme assoupi qui se réveille et se dressa sur son coude.
Des larmes vinrent aux yeux de Bertbe, dont le cœur tressaillit d'une joie profonde. Elle sauta de selle et courut à Jean.
Mais Jean repoussa la main qu elle lui tendait, et jetant à Berthe un regard de reproche, il rentra dans la forêt.
Cependant les mois s'écoulaient et la situation de Jean restait la même; il était entré dans une voie d'où rien, si ce n'est une castastrophe, ne pouvait le tirer. Comme tous les cœurs malades et les esprits chagrins, il accusait la société d'un malheur où elle n'était pour rien. Une mélancolie profonde le rongeait et le levain de la colère se mêlait à cette mélancolie.
— Sa pensée m'a tout de suite accusé d'un crime! disait-il quelquefois au souvenir de la chasse. Quai- je donc fait pour tomber si bas dans son esprit?
Tandis que Jean accusait Berthe, Berthe eût tout donné pour ramener Jean; elle se sentait coupable d'une mauvaise pensée envers lui; et, pour si mince que fût ce crime, elle ne laissait pas de troubler une âme aussi sincère et aussi droite que l'était la sienne. Fille, madame de Puiseux n'eût pas hésité à se rendre auprès de Jean comme elle 1 avait fait une fois; femme, elle ne croyait pas qu'une telle démarche fût possible
liTinsu (le son mari; et il ne fallait pas songer à lui en demander la permission. M. de Puiseux était le meilleur des maris; mais la perfection n'est pas humaine, et M. de Puiseux était un peu enclin à la jalousie.
11 eût certainement défendu ce rendez-vous avec un braconnier qui était bachelier es lettres.
Berthe en était donc réduite à se taire. Elle était mère, d'ailleurs, et cette maternité, qui avait comblé tous les vœux de M. de Gaille-Fontaine, lui dictait des devoirs plus sacrés.
Il arriva, sur ces entrefaites, que les déprédations des braconniers excitèrent les plaintes et les réclamations du pays. Le régisseur du domaine d'Amboise se fit l'interprète des doléances publiques, et les maires des communes voisines eurent ordre de sévir contre les braconniers avec la plus grande rigueur.
Les brigades de gendarmerie, tant à pied qna cheval, et les gardes-champêtres, se tinrent prêts à agir au premier signal.
Le fermier de Roche-Blanche, qui était depuis longues années adjoint au maire de sa petite commune, c[uitta un matin la ferme et gagna la forêt. Un bûcheron lui indiqua l'endroit où Jean se trouvait, et le fermier, continuant sa route, atteignit son fils dans un taillis.
— Jean, lui dit-il, je ne viens pas pour essayer de te tirer de la vie que tu mènes; Dieu m'est témoin, cependant, que le jour où tu rentreras h la ferme
70 ROCIIE-BLANCHE.
sera le plus heureux de ma vie; mais je viens te prévenir que les braconniers vont être traqués par tout le pays.
— Je le sais, père; mais je ne vous en remercie pas moins.
— 11 y aura des rixes; peut-être écliangera-t-on des coups de fusil; tu as le sang vif, mon fils, prends garde à ce que tu vas faire, si l'on t'arrête.
— On ne m'arrêtera pas, mon père.
— Cependant, si ce malheur t'arrivait, comment te conduirais-tu?
— Ce malheur ne m'arrivera jamais.
— Tu ne réponds pas à ma question, Jean. Tu peux tomber, et un garde aura bientôt mis la main sur ton épaule.
— Ah! père, au bout de l'épaule il y a un bras, et au bout du bras une main habituée à manier un fusil.
— Et voilà justement ce que je redoute. Prometsmoi, quoi qu'il arrive, que tu ne feras aucun emploi de tes armes.
Jean hésita.
— Si ta mère vivait encore, ta pauvre mère te le demanderait, reprit Pierre Guillard; je sais que tu as gardé un grand respect pour sa mémoire : jure-moi en son nom de ne pas te défendre, si on t'arrête. C'est en son nom que je t'en prie.
— C'est bien, mon père, je vous le jure.
Le fermier regarda son fils avec des yeux attendris.
nOCUE-BLANCUE. 71
— Puisque; lu aimes encore cette pauvre sainte lemme, reprit-il, je n'ai pas perdu tout espoir. Ses prières et son souvenir te ramèneront peut-être parmi nous.
Jean baissa la tête. Peut-être le désirait-il au fond du cœur, mais Thabitude et le chagrin l'en empêchaient. A la ferme, il eût vu tous les jours Berlho et son mari, ensemble près de leurs enfants, et c'est a quoi il ne pouvait se résoudre.
— Je te quitte, Jean, ajouta le père. Songe à ta sûreté. Moi, je vais donner mes ordres aux gendarmes de la commune.
— Allez, mon père; c'est votre devoir.
Pierre et Jean se quittèrent, et, dès le soir môme, les gendarmes se mirent en campagne.
Ce fut surtout du côté de la forêt d'Amboise que les gendarmes dirigèrent leurs poursuites. Là était, en quelque sorte, le quartier général des braconniers. Claude figurait parmi les gardes envoyés conlre eux. 11 connaissait admirablement le pays, et ce n'était pas celui de tous leurs ennemis qui donnait le moins de niai aux braconniers. Avec sa taille grêle et ses
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jambes de cerf, il était comme un chien courant après eux.
Trois ou quatre braconniers furent pris; la poursuite, enhardie par ce succès, redoubla d'activité; ceux qui restaient dans la forêt, ruinés dans leur industrie, et irrités en outre par la capture de leurs compagnons, ne se bornèrent plus à fuir, mais tournant leurs fusils sûr ceux qui les traquaient, ils menacèrent de s'en servir. Un premier coup partit; deux ou trois suivirent; un gendarme reçut des chevrotines dans le bras, un autre eut son chapeau percé par une balle. Les mousquetons répondirent aux fusils. A son tour, un braconnier eut la cuisse traversée d'un coup de feu.
— On ne parlait dans tous les hameaux et toutes les chaumières que de cette petite guerre.
Jean tenait fidèlement la parole qu'il avait donnée a son père. Signalé à toutes les brigades comme le plus déterminé et le plus dangereux braconnier do toute la contrée, c'était lui surtout qu'on tenait b capturer. Mais Jean n'était pas une proie facile à surprendre. Chaque nuit il changeait de gîte, et, le matin venu, après avoir confié son grand chien k quelque charbonnier dé la forêt, il se mettait en campagne.
Son plaisir était alors de tuer des chevreuils au nez des gendarmes, qui ramassaient bien quelquefois le gibier, mais qui n'attrapaient jamais le chasseur.
Un jour cependant qu'il chassait en compagnie de
ROCIIE-IÎLA.NCHE. 73
deux eu trois des plus fameux braconniers (les autres, commençant à trouver le jeu trop difficile, se tenaient cois dans les villages) , il faillit être pris. Claude dirigeait rexpédition. Peut-être son zèle était-il stimulé par la connaissance qu'il avait eue du penchant de Clairette pour Jean.
Les braconniers chassaient à l'affût; au petit jour, i!sse trouvèrent cernés par une douzaine de gendarmes et de gardes.
— 11 faut filer, leur cria Jean; chacun pour soi et Dieu pour tous!
En parlant ainsi, Jean voulait surtout éviter une collision. Séparés, les braconniers ne chercheraient probablement pas à se défendre. Groupés, ils eussent certainement répondu aux sommations par des coups de fusil.
L'embuscade était habilement préparée. Des gendarmes, le mousqueton au poing, gardaient les sentiers ; il n'y avait de refuge à espérer que du côté du Pré aux Nains, dont l'extrémité touchait à la clairière où le cheval de M. de Puiseux avait été tué.
C'était là que Claude attendait les braconniers. Aussitôt qu'ils se montrèrent sur la lisière du bois, éparpillés et fuyant comme une volée de perdreaux, une brigade de gendarmerie à cheval surgit de derrière les Pierres des Nains et chargea les fuyards. Tous se jetèrent du côté de la clairière.
II ne s'agissait plus que de savoir lesquels des gen-
7Zl UCCIIE-BLAKCUE.
clarines ou des braconniers arriveraient les premiers au ravin, dont la descente, impraticable aux chevaux était extrêmement difficile à des hommes embarrassés de fusils et de poires à poudre et à plomb.
Les gendarmes embusqués dans la forêt s'étaient repliés vers la clairière, qu'ils entouraient d'un demicercle.
Jean, se fiant à son adresse, avait pris sa course tout droit du côté du ravin; il allait y descendre au risque de se casser le cou, lorsqu'un désir de curiosité l'engagea a se cacher pour attendre l'issue de cette poursuite. Il glissa son fusil sous un buisson épais, poussa une pierre qui roula jusqu'au fond du ravin, et dont le bruit fit croire aux gardes qu'il avait opéré sa descente, et se tapit dans le tronc creux d'un gros arbre dont les racines s'enfonçaient au revers du ravin.
Claude arriva le premier et se posta, son fusil à la main, sur une langue de terre qui faisait saillie sur le précipice, et d'où la descente était presque possible.
Les braconniers poussèrent plus loin, cherchant une issue; tandis quils tâtonnaient, les gardes et les gendarmes approchaient rapidement.
Exaspéré, l'un des braconniers se tourna résolument vers l'un des gendarmes, qui le serrait de près.
— Si tu fais un pas, je te brûle! lui cria-t-il.
Le gendarme piqua son cheval et baissa la lêle; le
ROCIIE-BLANCIIE. /D
coup partit, coupa loreille du cheval et passa à deux pouces du soldat.
Claude, qui regardait du côté du pré aux Nains, où l'un des braconniers venait d'être arrêté, se retourna brusquement au bruit de cette détonation. L'nerbc était humide et la terre grasse, le pied lui glissa, il perdit l'équilibre et tomba eu poussant un. grand cri.
Tous les yeux se tournèrent du côté de Claude, qui venait de disparaître. On courut au bord du ravin, et on vit le corps du garde qui roulait sur la pente comme une masse inerte.
Les braconniers profitèrent de cet incident pour s accrocher aux touffes d'herbe et aux ronces qui croissaient ça et là, et se mettre, en descendant de quelques mètres, hors de la portée des gendarmes.
Au bout de quelques secondes, on entendit le bruit sourd d'un corps qui, retenu ça et là entre les rameaux des broussailles, tombait lourdement au fond du ravin.
Ce bruit sinistre fit sauter le cœur de Jcau, il sortit de sa cachette, et malgré le péril d'une descente aussi rapide, il se glissa, en s'aidant des pieds et des mains aux anfractuosités de la pierre et aux racines, jusqu'au bord du ruisseau.
Le corps de Claude était étendu sans mouvement sur un lit de cailloux; la tête était ouverte en trois endroits, le visage déchiré, lesvêtements enlambeaux et sanglants. Jean souleva le garde et lui jeta de Teau à
7;î ROCHE- BLANCHE.
la face; Claude ne tressaillit seulement pas. Cependant le cœur battait encore.
Jean cria aux gendarmes qu'il allait charger !e corps sur ses épaules et leporter a l'extrémité du ravin, en le couchant sur un brancard, on le ramènerait à Roche-Blanche.
Il entoura Claude de ses bras et l'enleva. Un gémissement entrouvrit les lèvresdu blessé; et Jean s'aperçut, au mouvement des jambes, que le pauvre garde se les était brisées en tombant.
La pensée des tortures que devait souffrir ce mallîcureux lui fit hâler sa course. Grâce a sa force herculéenne, il arriva, malgré sa charge, a l'extrémité du ravin presque aussi vite que les gendarmes. Ceux-ci, avec des branches taillées à coups de sabre, établirent promptement un brancard; on étendit la-dessus des manteaux, et ce funèbre cortège se dirigea vers la ferme.
Claude revint à lui dans la soirée; mais il perdit connaissance presque aussitôt après. Le corps était criblé de meurtrissures, les jambes fracturées à trois ou quatre endroits, ainsi que l'épaule. Deux côtes étaient enfoncées. Peut-être eût-on pu remettre ces fractures et sauver le blessé, mais un épanchement de sang, occasionné par les plaies du crâne, détermina sa mort dans la nuit.
Le spectacle de cette agonie impressionna profondément le braconnier. Toute sa famille était réunicau-
ROCUE-BLANCHE. 77
tour du lit mortuaire;Pierre,les Qiains jointes etpendantes, se tenait debout au chevet de Claude; ses yeux se détournaient quelquefois de la face du moribond pour aller à Jean; Clairette pleurait dans un coin. Les frères et les sœurs de Jean, tristes aussi, mais dune tristesse moins amère, se parlaient a voix basse.
On fit en famille la veillée du mort, et durant ces heures silencieuses qui s'écoulaient dans leslarmeset la prière, Jean creusa sa vie par la pensée. Lesmainsqui sélevaient vers le ciel autour de lui étaient durcies par le travail des champs, et pures de toute faute; ses frères avaient des jours laborieux; mais l'innocence et le repos des nuits refraîchissaient leurs fatigues quotidiennes. Que faisait-il, lui, de Tintelligence et de la force que Dieu lui avait départies?
Après que le corps de Claude eut été enseveli dans le cimetière du village, Jean se dirigea, la nuit venue, vers la maison de Clairette.
C'était une maisonnette couverte de chaume et abritée par une grosse haie d'aubépines et de sureaux où nichait le rouge-gorge, et ombragée par deux ou trois gros noyers. Son toit modeste s'élevait à une portée de fusil de la ferme, dans une sorte d'anse formée par un repli du bois.
Jean poussa la porte; une lampe brûlait sur un bahut éclairant à demi l'obscurité d'une salle où brillaient encore, pendues aux murs, les armes du garde. Clairette, assise sur une chaise on faced'un fauteuil de
chêne où Claude avait Thabitude d'attendre Ihcuredc ses tournées, la tête basse, les mains jointes sur ses genoux, regardait d'un œil mouillé de larmess'éteindre quelques tisons, dont les rouges étincelles pétillaient dcins l'ûtre.
Jean s'approcha doucement de la pauvre veuve et lui prit la main; Clairette reconnut Jean, et se jeta dans ses bras en fondant en pleurs.
Quand sa première émotion fut un peu calmée, Jean s'assit auprès d'elle comme un frère.
— Je ne suis pas coupable de la mort de Claude, hii dit-il, et cependant ma conscience me reproche quelque chose. Te voilà veuve a un âge où d'autres sont encore filles; tu as besoin que quelqu'un te protège. Si tu le veux, je serai ce quelqu'un.
Clairette ne savait que répondre; ses yeux étaient rouges k force de pleurer.
Au coin de la chambre il y avait un berceau, dans lequel dormait un gros garçon, a (pu son âge ne permettait pas le chagrin.
Jean se leva, se pencha sur le berceau, et embrassa l'enfant.
— -Je veillerai sur le petit, dit-il; et, quoi qu'il arrive, il ne manquera jamais de rien.
— Ah! Jean! mon pauvre Jean! s'écria Clairette. Et se couvrant le visage de ses mains, elle éclata en
sanglots.
Ce cri énmt Jean plus qu'il n'aurait pu l'exprimer;
il nepouvait passe méprendre à Taccent de Clairette, cétait comme un reproche, mais le plus tendre des reproches. Il se sentit remué jusqu'au fond du cœur, se rapprocha d'elle, et chercha a la consoler.
Clairette avait épousé Claude, on le sait, un peu par dépit; si elle s'était attachée à lui, parce qu'il était bon, cet attachement n'avait cependant pas jeté de profondes racines dans son cœur. Les bonnes paroles de Jean roulèrent dans son âme comme une rosée hienfaisante sur une fleur; elle appuya, comme un enfant, sa tête sur l'épaule du braconnier, et se sentit toute soulagée.
— Tu seras pour moi comme une sœur, lui dit Jean, après qu'elle eut essuyé ses larmes.
Et il l'embrassa tendrement.
Clairette eût peut-être bien aimé lui éîre quelque chose de plus; mais, tout en soupirant, elle lui rendit son baiser avec effusion, et ils se séparèrent.
La lune nageait dans le ciel limpide, couvrant de sa lumière la campagne endormie. La chouette jetait dans l'espace sa note mélancolique, et l'on entendait, au loin, dans les fermes, les aboiements sonores des chiens vigilants.
Jean suivit un sentier qui serpentait sur la lisière du bois; Loup trottait, l'œil et l'oreille au guet, devant son maître, cherchant dans l'herbe la piste des cerfs et des chevreuils. Le braconnier passa devant la ferme de son père, s'arrêta quelques minutes à con-
80 ROCni->BLANClIC.
terapler ce toit paisible que la nuit protégeait de son silence; les chiens de garde vinrent se rouler à ses pieds, joyeux et carressanls; le coq chanta, voixéclalante qui salue le réveil du travail et du jour, et Jean, plein d'idées nouvelles, s'enfonça dans le bois, où le cerf bramait en pAturant.
Cette nuit, un sommeil plus doux l'endormit sous la cabane de branchages qu'il s'était bâtie au cœur d'une futaie hérissée de buissons.
Cependant la mort, qui avait traversé la chaumière du garde, visita la ferme de Roche-Blanche.
Après une journée de rudes travaux, au temps du labourage, un soir Pierre se sentit malade. Une fièvre violente le prit aussitôt qu'il fuf au lit, et les symptômes les plus graves se déclarèrent. Un médecin, ramené d'Amboise, bien avant dans la nuit, reconnut les caractères d'une pleurésie. La consternation entra dans la ferme.
Clairette partit sur-le-champ, et s'en alla à la recherche de Jean, quelle conduisit auprès de son père.
La forte constitution de Pierre était plutôt une aide qu'un obstacle a la maladie; au bout de trois jours on désespéra de le sauver. On fit venir un prêtre, et Pierre reçut les saints sacrements avec une pieuse sérénité.
Ses mcïins avaient travaillé la terre, et le mal qu'il avait pu faire était venu de l'ignorance de eon esprit et jamais de son cœur.
HOCBli-BLANCIlE. 81
Quand il se fut préparé à mourir, Pierre fît signe k Jean de s'approcher de son lit.
— Écoute-moi, Jean, lui dit-il d'une voix à peine articulée, j'ai peu de choses k te dire. Le chagrin que que tu m'as causé, je te le pardonne; la bonne volonté de bien faire ne ta peut-être pas manqué, mais bien le courage. Cependant, si l'un de nous dans cette ferme ne s'est pas bien conduit envers toi, dis-le pour que je vous rapproche à l'heure de ma mort.
Jean secoua la télé.
— Non, mon père; tout le monde ici, répondit-il, a été bon pour moi, comme vous-même en donniez le meilleur exemple.
— Eh bien! mon fils, si chacun s'est bien conduit, pourquoi nous as-tu quittés? Je ne t'ai jamais qui?slionné; mais, dans ce moment, il me semble que tu peux tout m' avouer. Au moins, en mourant, emporterai-je peut-être l'espérance que tu guériras. Veuxtu me refuser cette dernière consolation?
Et, comme son fils hésitait, il ajouta :
— Non, mon père, répondit Jean; je me confesserai à vous et je guérirai.
Le braconnier se pencha vers le fermier, et tout bas lui ouvrit son cœur.
Lorsqu'il apprit ce secret, qu'il n'avait même pas soupçonné, Pierre ferma les yeux canime un homme qui a peur de voir et d'entendre; puis, se levant a demi, il étendit ses mains sur le front de Jean :
— Que Dieu te béiusso, mon pauvre enfant, dit-il; il n'y a que lui qui peut te guérir !
Les genoux de Jean fléchissaient sous lui, et plus pâle qu'un rnort, il se courba sous la main de son père.
Au petit jour, Pierre se souleva, le coude sur l'oreiller; on aurait dit qu'il allait sauter k bas du lit; on ouvrit la fenêtre, et la lumière entra avec la fraîcheur du malin. Les bestiaux mugissaient dans les étables, s'agilant devant les crèches vides; les pigeons battaient de Taile autour du colombier; la ferme s éveillait. Pierre aspira péniblement les bouffées d'air frais qui venaient jusqu'à son lit,essayade se mettre debout comme un travailleur que le jour appelle, et retomba. La mort lavait touché.
On étendit le drap blanc sur le visage du fermier, et la famille s'agenouilla pour prier.
Durant les quelques jours de cette rapide maladie, M. deGaille-Fontaineetsafilleavaient passé bien des heures auprès du vieux fermier.M.dePuiseuxsy montrait aussi, mais moins souvent. Lorsque Berthe était dans la ferme, Jean y dem.eurait; mais, lorsque Charh's y entrait, il trouvait toujours quelque prétexte pour en sortir, bien que, depuis le coup de fusil de la chasse aux sangliers, M. de Puiseux eût cherché Icccasion de faire oublier au braconnier l'aventure qui avait failli, sans l'intervention de Berthe, les pousser 1 un tcntie l'autre. Mais le dédain accoutumé du gen-
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tilhomme s'était heurté contre la hauteur du braconnier, et M. de Puiseux s'était bientôt lassé de faire des avances un peu roides h qui les recevait si mal.
L'aventure de la chasse aux sangliers n'avait pas le moins du monde modifié l'opinion du châtelain. Il n'était pas bien sûr que la balle du coureur de bois ne se fût pas trompée d'adresse en frappant le cheval. L'indignation avec laquelle Berthe avait repoussé ce soupçon n'avait pas eu d'autre résultat que celui de rtveiller la jalousie dans l'esprit de M. de Puiseux. Pour l'acquit de sa conscience, il avait adressé quelques rcmercîments au braconnier; mais il l'avait fait d'une si étrange manière, que Jean en avait été froissé bien plus que satisfait. 11 salua froidemcnl le gentilhomme, et leurs relations en restèrent là.
Quant a M, de Gaille-Fonlaine, rigide comme un vieux soldat, il condamnait hautement la conduite de Jean, a qui, depuis longtemps déjà, il n'adressait plus la parole.
De toute la famille, Berthe était donc la seule qui fût toujours disposée à tendre la main au braconnier.
Le jour de la mort de Pierre Guillard, Jean,assisau chevet du lit et la tête dans ses mains, versait des larmes amères, dont la source intarissable semble venir du cœur; il les laissait couler le long de ses joues sans y prendre garde, lorsqu'il sentit sur ses mains humides de petites mains douces et frêles qui cherchaient à les éci'rler. Il les ouvrit, et trouva dans ses doigts la tête
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blonde dun enfant, dont le visage rose lui souriait. Le pauvre petit était monté sur un escabeau pour atteindre aux rudes mains du braconnier, et, aussitôt qu'il les eut écartées, il lui tendit ses douces lèvres avec cette confiance divine des enfants qui ont des caresses pour tout le monde.
Jean leva les yeux, et vit, a deux pas de lui, le pâle et beau visage de Berlhe, qui le regardait.
L'enfant, poussé par sa mère, avait roulé ses bras autour du cou de Jean et l'embrassait.
Le braconnier sentit son cœur se fondre : il retint d'une main le pauvret,qui était grimpé sur ses genoux, et tendit l'autre à madame de Puiseux, qui vint a lui.
Près de la mort qui sanctifie, et sous les auspices d'un enfant, ces deux âmes qui souffraient se rapprochèrent, lune pleine d'amour, l'autre pleine de charité.
Après qu'on eut rendu les honneurs funèbres au corps de Pierre Guillard, ses enfants (ils étaient au nombre de quatre sans compter Jean ) se réunirent pour faire le partage des bie
L'ainé, qui était alors le chef delà famille, leur rappela que le fermier les avait toujours engagés à vivre en bons frères, et que ce qu'ils pouvaient faire de mieux pourrespecter la mémoire de cet honnête hommo,c'était de rester unis comme par le passé.
— M. de Gaille-Fontainc, leur dit-il en finissant, naura jamais d'autres fermiers que nous : nous culti-
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verons ensemble les champs qui sont à nous, et les récoltes seront mises en commun.
— Notre aîné a raison, dit Jean; il faut vieillir ensemble comme nous avons grandi. Je laisse ma part a la communauté.
— Toi, reprit Taînè, tu n'as pas beaucoup l'habitude du labourage et des autres travaux qui concernent la terre; mais tu sais tout ce que nous ne savons pas : tu tiendras les comptes de la ferme, tu régleras les dépenses et tu t entendras avec M. de Puiseux pour tout ce qui regarde les fermages.
A ce nom, unesorle de frisson courut dans les veines de Jean : en M. de Puiseux, il détestait encore le mari de Berthe. Cependant il se contint.
— C'est bien, répondit-il, je ferai ce qui sera le plus utile à tous.
L'aîné des fils de Pierre Guillard, qui s'appelait Antoine, serra la main de son frère et se rendit à Roche- Blanche pour instruire M. de Gaille-Fontaineet M. de Puiseux de l'arrangement qu'ils avaient pris entre eux.
Mais, le lendemain, comme Jean allait ouvrir les comptes du fermier pour se mettre au courant des affaires, Antoine lui frappa sur l'épaule.
— Jean, lui dit-il, laisse tous ces papiers et viens aux champs avec moi.
— Aux champs? répéta la braconnier.
— Oui, reprit Antoine; tu auras du temps de reste
86 ROCIIE-BLAACHF.
pour examiner les livres de notre père. Au besoin, Clairette t'y aidera. Tu sais qu'elle s entend un peu au calcul.
Jean se leva et suivit Antoine, qui avait, tout en parlent, l'air embarrassé.
— Voyons, frère, dit Jean quand ils furent hors de la ferme, parle- moi sans détour... lu me caches quelque chose.
— C'est vrai, répondit Antoine. Aussi bien peutôtre vaut-il mieux que je te le dise tout de suite; lot ou tard, tu l'aurais appris.
— Parle donc.
— Hier, quand je suis allé au château après notre c.C(ord, jai été reçu par jM. de Gaille-Fonlaine, qui a d'abord fort approuvé ce que je lui ai dit; mais, quand je suis arrivé 'a l'article des fermages que tu étais chargé de régler, il a froncé le sourcil.
— Ah!
— Et, ma foi! il n'a pas voulu entendre parler de loi pour cet objet.
— Il a bien eu quelque motif pour agir ainsi?
— Sans doute.
— Et il t'en a parlé?
— Oui.
— Alors, répète-moi ce quM t'a dit.
— A quoi bon?
— Dis toujours
— V liens-tu beaucoup?
— Certainement,
— Eh bienl M. de Gaille-Fontaine m'a dit que tu n'avais pas mené une vie qui fût à sa convenance; que tu avais contracté des habitudes qui lempêchaient d'avoir confiance en toi, et qu'il hii fallait du temps pour te rendre cette confiance. « Quil s'amende, a-t-il ajouté, et nous verrons. »
— Est-ce tout?
— Madame Berthe, qui était la, a voulu prendre ta défense, disant qu'elle répondait de toi; mais comme elle parlait, M. de Puiseux l'a interrompue. « Votre père a raison, a-t-il dit, et c'est une chose de laquelle vous ne devez point vous mêler.
— Alors, madame de Puiseux s'est tue?
— Que voulais-tu qu'elle fît? Elle a bien essayé de dire quelques mots à son mari, parmi lesquels il m'a semblé quelle lui reprochait d'oublier un service que tu lui as rendu. De quel service a-t-elle voulu parler, Jean?
— D'un coup de fusil qui a tué le cheval de M. de Puiseux... Mais va toujours.
— Ça été au tour de M. de Gaille-Fontaine k l'interrompre : « On peut être un fort bon tireur, a-t-il dit, je crois, et n'en être pas moins... » Faut-il quç je te dise cela, Jean?
— Dis toujours.
— Ma foi, c'est comme tu voudras... « Et n'en être pas moins au mauvais sujet, » continua le fermier.
— Ail! et qu'a répondu madame de Puiseux?
— Rien... ses yeux ont brillé comme c6hx d'une personne qui aurait des larmes dans les paupières... Elle s'est penchée sur son petit garçon, qui jouait k ses pieds, et Ta embrassé. On n'a plus rien dit, et je me suis retiré fort triste. A présent, il ne faut pas que ça te chagrine trop; c'est un mauvais moment et ça passera.
— Oui, frère, ça passera et j'attendrai, dit Jean.
Il n'ajouta pas un mot, rentra dans la ferme, prit son fusil qui dormait sur le râtelier, siffla son grand chien roux et sortit.
Clairette le regardait faire, tremblante de frayeur.
— Frère, dit Jean a Antoine quand il fut hors de la cour, je vous abandonne ma part, à condition que vous donnerez la moitié de ce qu'elle rapportera a Clairette; si je meurs, le fonds lui appartiendra. Braconnier je suis, braconnier je reste.
On était dans un moment où des craintes de disette commençaient h se répandre danslescampagnes.Le prix desdenrées de première nécessité augmentait rapidement ;lesmarchés étaient malapprovisionnésetlesgrains
surtout devenaient de plus en plus rares. Les fermiers ne portaient plus de blé aux moulins et achetaient leur pain chez les boulangers, dont les réserves disparaissaient avec une vitesse effrayante. Les bruits les plussinistres circulaient de chaumière en chaumière : on parlait d'accaparements, etTimaginationcréduledes pauvres gens accueillait tout ce qu'on rapportait .Des troubles avaient agité quelques villages populeux. Dans quelques loca- Htés, des paysans et des ouvriers armés de fourches, de pioches, de bâtons, de fléaux, avaient assailli des magasins de comestibles et mis tout au pillage. Ceux d'entre les propriétaires qui avaient leurs granges à demi pleines n'en laissaient plus rien sortir, dans la crainte de l'avenir. L'épouvante empêchait la circulation. Du même coup, l'argent et le blé se resserraient. Le mal était grand, la terreur l'augmentait.
Les jours de marché, une foule considérable emplissait les places publiques où s'établissait le cours des denrées; des attroupements, nés du hasard, grossis par la curiosité, exploités bientôt par la malveillance de quelques-uns, faisaient entendre des clameurs sinistresjles plus turbulents voulaient contraindre les marchands à vendre au-dessous du cours; un mot faisait naître une querelle; la querelle dégénérait bientôt en rixe; on en venait, aux coups; et, dans la bagarre, les sacs de froment renversés et foulés aux pieds perdaient la moitié de leurs richesses.
Quand la gendarmerie delà commune accourait sur
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les lieux, on laccueilhiitacoups de pierre; desfcmines. des enfants se jetaienl au-devant des soldats, les accablaient d'injures, les couvraient de huées, et la place du marché ne présentait plus que désordre et confusion.
Au milieu de cette agitation populaire, qui s'étendait dans le pays comme s étend sur un lac le remous occasionné par la chute d'une pierre, des hommes à figures sinistres, de ces hommes qui surgissent dans les temps de commotions et de guerres civiles, parcouraient les communes, aigrissant les esprits, enflammés déjà par les récits les plus absurdes. Les clomnies les plus perfides, les extravagances les plus folles étaient accueillies comme des paroles de vérité, et une haine aveugle remplaçait dans le cœur des campagnards la douceur accoutumée de leurs mœurs.
L'envie, qui rampe toujours au fond de la société, se montrait a la surface; on n'épargnait nulle part les imprécations contre les gros fermiers et les propriétaires, accusés de tout le mal; des cris de mort se mêlaient aux menaces dont ils étaient l'objet; une tourbe immense de gens sans aveu, incessamment grossie, semait l'inquiétude dans les fermes et les hameaux. On avait attaqué des charrettes sur la route, dévasté des moulins, mis le feu ë des granges.
Le mot de famine revenait sans cesse comme un glas funèbre dans les entretiens de la veillée et troublait 1'. s esprits les plus impassibles. Au milieu de cette
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panique générale, on sentait que la plaie était réelle, profonde et saignante, et que la terreur publique avait une base.
Ainsi qu'il arrive toujours dans ces grandes calamités, on accusait les hommes du crime des éléments. Les plus riches étaient 1rs plus coupables, et la haine les faisait responsables des souffrances de tous.
Mais, chose étrange! ce n'étaient pas ceux qui souffraient davantage qui se p'aignaient le plus hauL Quand la société s'agite dans son lit, les mauvaises passions s'exhalent de tous les côtés à la fois, comme ces vapeurs qui sortent du sol crevassé pendant les tremblements de terre. C'était l'heure propice aux basses vengeances, aux rancunes sourdes, aux secrètes inimitiés; l'émeute avait ses meneurs, et tandis qu'elle brisait les portes des boulangeries en réclamant du pain, les plus enragés des émeutiers, ivres d'eaude-vie, jetaient les sacs de farine à la rivière. Parmi ceux qui soufflaient le plus activement le feu de la révolte, il y avait de petits propriétaires jaloux depouvanter les grands, des boutiquiers de village et des artisans à qui rien ne manquait, si ce n'est le luxe. Ceux-là appelciient le pillage et l'incendie à leur aide.
Leurs espérances n'allaient pas jusqu'au partage des biens; mais elles allaient certainement jusqu'à la possibilité d'acheter à vil prix quelques arpents de bonne terre détachés dun grand domaine.
Au bord de la Loire, entre Tours et Blois, dans ces campagnes heureuses qui semblent faites pour le repos, Tébullition était partout.
Toutes les habitudes avaient été sapées du même coup. Ceux qu'on respectait naguère, on les détestait; ]e mépris et l'envie remplaçaient la considération. Tous les bas sentiments se faisaient jour; il n'y avait plus nulle 'part ni amour, ni reconnaissance, ni probité. La colère fermentait comme un levain.
Cependant les scènes de violence devenaient plus fréquentes de jour en jour; elles se multipliaient autour de Roche-Blanche comme ces vagues qui montent avec la marée.
Depuis que Jean était retourné dans les bois, il vivait à l'écart, tuant ce qu'il lui fallait de gibier pour vivre, mais sans se mêler jamais aux bruits, aux tumultes, aux réunions de village; sa réputation de force, de courage et d'adresse n'en était pas moins bien établie pour cela, cm le sait.
Un soir, au coucher du soleil, comme il passait dans une clairière, un groupe d'hommes vint h lui. Loup, comme c'était son habitude, se jeta devant son maître, la tête haute et montrant ses crocs.
— Appelle ton chien, si tu veux qu'on te parle, lui cria un de ces hommes, qui était charron de son état rt braconnier dans l'occasion.
Jean siflla Loup, qui vint se coucher h ses pieds.
Les hommes s'aîiprochèrenl; ils élaient tous d'as-
sez mauvaise raine, mais Jean n'avait peur de rien. .
— Le lieu n'est pas sûr ici, dit le charron; il y a des cabanes de charbonniers... allons au Pré aux Nains.
— Tu as donc à me parler de choses bien mystérieuses? dit Jean.
— Viens toujours... tu le sauras.
Jean, à qui il importait peu d'être d'un côté ou d'un autre, jeta son fusil sous son bras et suivit le charron.
Quand ils furent sur le pré au milieu duquel saillaient les Pierres des Nains rougies par les rayons du soleil couchant, ils s'arrêtèrent.
— Voyons, j'écoute, dit Jean.
— Les gens de Roche-Blanche se sont mal comportés envers toi, reprit le charron qui semblait être l'orateur et le chef de la bande; ils t'ont fait tout le mal qu'ils ont pu...
— Qui te la dit?
— On le sait; de leur part, ça ne nous étonne pas. Si tu veux venir avec nous, nous l'offrons de te venger.
Jean regarda son interlocuteur de la tête aux pieds.
— Ah çà! reprit-il, que complotez-vous donc, mes maîtres?
— Ohl c'est fort simple, continua le charron; M. de Gaille-Fontaine, un sournois qui a des tonnes d'or dans ses caves...
— Lui! il mange la moitié de ce qu'il a, et il donne le reste.
9i R0CUE-B..ANC1IE.
— Laisse donci Est-ce que tu es assez simple pour croire cela! Il donne de gros sous et il garde les louis! N est-ce pas, vous autres!
— Oui! oui! crièrent les amis du charron.
— Avec ces louis, reprit celui-ci, il achète tout le blé qu'il peut trouver, et il affame le pays. Il en a chez lui des monceaux; toutes les granges de Roche- Blanche en sont pleines.
— Vous les avez vues?
— Est-ce qu'on a besoin de voir ces choses-là?... ça se devine assez. Que veux-tu qu'il ait fait de son argent, ce ricliard-là?
— Parbleu! interrompit un des auditeurs, il s'en est servi pour faire hausser le blé de cinq francs par hectolitre, au dernier marché d'Amboise. C'est une désolation dans la campagne... Si ça dure, nos femmes et nos enfants n'auront plus de pain.
Celui qui parlait ainsi était un grand garçon, haut en couleur et gras comme un moine. Une forte odeur de vin indiquait assez qu'il était arrivé tout droit (hi cabaret aux Pré aux Nains.
— H faut que ceux qui ont trop donnent a ceux qui n'ont pas assez, continua le charron. Est-ce juste?
— C'est juste! répondit la troupe.
— Tu connais le château, tu viendras avec nous, a notre tête, poursuivit le ciiorron.
— C'est donc nioi que vous voulez pour chef? répondit Jean.
KOCnt-BLANCHE. 95
— Tu as appris à parkr, tu leur demanderas ce quil nous faut,
— Quoi d'abord?
— Du pain.
— Rien que cela.
— Et de l'argent ensuite, pour les nôtres qui sont r.us.
— Et si les maîtres de Roche-Blanche refusent l'argent et le pain?
— On leur prendra tout, s'ils ne donnent rien!
11 y eut un moment de silence terrible durant lequel Jean sembla se consulter. Le soleil au bord de Ihorizon couvraitle Pré aux Nains dune lumière rouge et flamboyante. Les grandes roches, dont le vent du soir agitait la chevelure d'herbes et de ronces, coupaient les bruyères de leurs ombres immenses; près d'elles, et dans des attitudes diverses, s'efiBIaient les longues silhouettes du charron et de ses camarades. Loup, le ventre à terre, aspirait le vent el poussait de furiifs gémissements aux émanations subtiles qui lui venaient de la forêt, ceinture profonde dont le pied se noyait dans l'ombre et le dôme dans la clarté.
— Voyons, dit enfin le braconnier d'une voix ferme, il faut jouer franc jeu. Irons-nous seuls au château de Roche- Blanche?
— Nous irons mille. Ce ne sont pas les pauvres qui manquenll
— Alors, c'est un assaut.
96 ROCUt-BLANCllE.
— Ce sera ce que le hasard voudra. Sais-je, moi, ce qui arrivera?
— Tu sais fort bien; dabord des cris, puis des coups et le pillage après... C est un guet-apens.
Il y eut un mouvement dans l'auditoire; parmi les compagnons du charron, deux ou trois se mirent à murmurer :
— Silence! vous autres! s'écria Jean; je vous ai écoutés, écoutez- moi à mon tour!
— Mais tu n'es donc pas avec nous, toi? interrompit le charron.
— Je ne suis avec personne, pas plus avec eux qu'avec vous.
— Tu as été aux écoles, Jean; tu as la langue affilée; mais tu ne marches plus avec les tiens.
— Oui, cria l'un des amis du charron en faisant deux pas en avant, c'est un Judas... il nous vendra tous.
Jean étendit la main, et la posa sur l'épaule de son interlocuteur.
— Si j'ai lalangueaffiléej'ai la main rude; souvienst'en! dit-il.
L'homme qui s'était avancé recula de trois pas, en trébuchant. Son visage se crispa douloureusement, et il porta la main à son épaule.
— Oh! s'écria-t-il, ne pourriez-vous serrer moins fort?
— Parlez moins haut, je serrerai moins fort, répondit froidement le braconnier.
ROCnE-BLAiNCHE. 97
Le charron fronça le sourcil.
— Voyons, explique-toi : nous savons tous que tu es fort comme un bœuf, mais il y en a qui te valent, dit-il.
— Alors, c'est à ceux-là que je parlerai, reprit Jean, qui s'adressa au charron. Tu es un homme et tu as des bras, travaille, ajoula-t-il. Si des femmes, des enfants, desveillards avaient faim, je les accompagnerais, et le premier je demanderais pour ces pauvres créatures. Mais vous! des hommes robustes comme vous l'êtes, mendier!...
— Qui parie de mendier? s écria le charron. Nous voulons de leur superflu, et nous le prendrons.
— C'est-à-clire que vous volerez... Ah! mes braves, il y a la cour d'assises et les galères après cela. Et vous voulez que je me mêle de vos affaires?
— C'est bien! ne t'en mêle pas; on les fera soimême. Du moment que tu aimes ceux qui te maltraitent, et que lu rudoies ceux qui t'aiment, n en parlons plus.
— Si l'on m'avait fait tort, j'irais seul demander justice. Mais vous serez mille contre trois ou quatre! Quel mal vous ont-ils fait, les maîtres de Roche- Blanche?
— Eux? mais on sait bien qu'ils accaparent le blé. C'est à cause de leurs manœuvres que tout renchérit.
Jean haussa les épaules.
KOCHt BI.A^(.^K 7
98 ROCIIE-BLANCHF,
— J'ai vu leurs granges... elles sont aux trois quarts vides! dit-il.
— Qu'ils nous donnent ce qu'il y a dedans, et on ne leur ôlora pas un cheveu de la tête.
— Maison leurôtera la tête de dessus les épaules, s'ils refusent?
Personne ne répondit.
— Et vous dites que vous êtes des ouvriers, vous! reprit Jean d'une voix tonnante, vous êtes des bandits!
Les cinq camarades du charron se regardèrent; mais pas un ne bougea.
— Voilà bien du bruit pour quelques mauvais pains que nous voulons demander aux gens du château, reprit le charron, ftlais toi qui parles si haut, que fais-lu quand tu tues un chevreuil du roi, ce qui t'arrive assez souvent?
— Quand je tue un chevreuil, j'ai tort...
— Eh bien! nous aurons tort... parlant, quittes. Les amis du charron se mirent à rire.
— Il prend la viande, dit l'un, nous prendrons le pain; chacun son goût.
Ce fut un éclat de rire dans toute la troupe.
— Suffit, reprit le charron; tu ne veux pas de ce qu'on te propose, c'est ton droit... chacun a le sien... seulement (u ne diras pas ce que nous t'avons confié... Si tu n'es pas pour nous, au moins ne seras-tu pas liour eux.
ROCIIE-BLANCIIE. 99
— Oui, s'écria l'un des camarades, du charron, il faut que Jean nous jure de ne pas parler.
— Oui! oui! qu'il jure! s'écrièrent les autres. — Et si je ne jurais pas? dit Jean.
Les interlocuteurs se regardèrent en hésitant.
— Alors, dit le plus hardi, nous t'y forcerons.
— Sera-ce toi? reprit le braconnier. Essaye.
Et, posant son fusil contre un rocher, il se plaça devant le bavard les bras croisés.
La forte stature du braconnier fit apparemment réfléchir l'ouvrier; il se tut et baissa les yeux sous le regard de Jean.
— Écoutez, mes braves, continua celui-ci, vous êtes cinq, mais j'ai deux mains qui en valent dix... Tenez-vous tranquilles, je vous le conseille.
— Voyons, qu'y a-t-il? s'écria le charron qui jouait le rôle de négociateur; faut- il se battre parce qu'on n'est pas du même avis? Jean ne fera rien contre des amis, et chacun ira de son côté. Après tout, le soleil luit pour tout le monde.
Ce discours qui ne prouvait rien indiquait seulement que le charron voulait rompre l'entretien. On se sépara sans ajouter un seul mot.
Pendant cette conversation la nuit était venue. Les objets nageaient dans une obscurité pâle qui couvrait de ses voiles transparents les rochers, la clairière et la forêt. Jean écouta pendant quelques minutes le bruit des pas du charron et de ses camarades qui sonnaient
100 ROCIIE-BLAKCHF.
sur les cailloux du pré et s'éteignirent bientôt dans la nuit.
Loup dormait le nez entre ses pattes.
— 11 est clair, dit Jean à demi-voix, qu'ils ont peur, et qu'ils voulaient avoir un brave cœur et un bon bras à leur tête.
Loup entendit la voi x de son maître, leva son museau et gémit doucement.
— Ce brave Loup à lui tout seul, reprit Jean, vaut mieux queux tous ensemble.
Son nom frappa l'oreille du chien; il se dressa et vint se frotter auxjambes de son maître, en remuant la queue d'un air intelligent.
Le disque de la lune écarta un banc de vapeur qui barrait l'horizon, et jeta sa nappe d'argent sur la campagne. Le braconnier regarda quelque temps du côté par où s'étaient retirés le charron et sa troupe; on ne distinguait plus qu'une masse confuse d'objets noyés dans la trompeuse clarté de cette nuit humide, les troncs luisants des bouleaux, les masses difformes des rochers, et les grands chênes dont la cime argentée frissonnait aux baisers du vent.
Les mains nouées sur le canon de son fusil et le corps incliné en avant, le braconnier écoutait cette rumeur vague qui s'élève des champs et qui se balance éternellement dans lespace. 11 lui semblait impossible que tant de calme et de sérénité recelât tant de haine et (le méchanceté. Autour de lui la mture paisible
reposait dans les langes de la nuit; en passant sur la clairière, la brise s'imprégnait de ces douces émanations qui sont comme l'haleine des plantes, et le ciel jmmense et mystérieux, plein de rumeurs insaisissables, de parfums sauvages et de diaphanes clartés, couvrait de son éternelle splendeur cette solitude embaumée et charmante.
Au bout d'un quart d'heure de muette contemplation,
Jean se dirigea vers la hutte d'un bûcheron, où souvent
il passait la nuit. Il lui semblait que cette visite qu'on
lui avait faite dans le Pré aux Nains était comme une
apparition d'êtres malfaisants.
—Us ont l'instinct du mal, se dit-il, mais ils n'en ont pas l'audace. Les chiens qui aboient ne mordent pas.
Il était engagé dans la forêt depuis un quart d'heure à peu près lorsque Loup s'arrêta court, flaira l'air un instant et partit en aboyant.
— Ici! Loup, ici! cria le braconnier.
A peine avait-il parlé qu'un éclair illumina un pan de la forêt, et q u'une détonation retentit dans le silence. La balle coupa une branche de chêne et vint s'aplatir contre la crosse du fusil que Jean tenait à la hauteur de l'épaule.
La lumière brillante qui venait de jaillir dans l'obscurité avait montré au braconnier le corps d'un homme caché dans l'épaisseur du taillis.
Ah! se dit Jean en regardantlaballe qui s'était incrustée dans la crosse, c'est la carte de visite du charron.
102 ROCHE-BLANCHf.
Le charron (car celait lui) ne voulut pas attendre le braconnier, il s élança hors de sa cachette et prit sa course au travers de la forêt.
Loup grattait la terre de ses ongles, impatient et furieux, mais enchaîné par la voix de Jean.
Un instant le fusil du braconnier s'abaissa vers le fugitif; il le vit par une échappée du bois, et sa joue s'inclina vers la crosse, puis relevant son arme :
— Non, murmura-t-il, il ne sera pas dit que j'aurai tiré sur un homme comme sur une bete fauve.
Mais changeant soudain de direction, il marcha du côté de Roche-Blanche.
A cette heure où les chaumières étaient endormies, le château veillait encore.
JeanfutreçuparM.dePuiseux.M.deGaille-Fontaine, indisposé, gardait la chambre en compagnie de sa fille.
— Vous m'avez fait demander, M. Guillard, dit le gentilhomme en entrant dans la salle où Jean Tattendail ; qu'y a-t-il pour votre service?
— Pour moi, rien, dit fièrement le braconnier.
— C'est donc pour moi que vous venez?
— Pour vous, pour M. de Gaille-Fontaine, pour madame Berthe, pour tout le monde enfin.
Jean élait naturellement fier, mais d'une fiertédouce qui n'avait rien de blessant; auprès de M. de Puiseux, celte fierté devenait de la roideur.
De son côté, le mari de Berthe avait, onlc sait, l'hu-- J
BOCHE-BLANCHli. 103
meur encline à la hauteur, et un levain de jalousie fermentait continuellement dans son cœur.
Ces deux hommes ne se rencontraient pas; ils se heurtaient.
— Ainsi, c'est un service que nous allons encore vous devoir? reprit iM. de Puiseux, dont les paroles devenaient amères, malgré les efforts qu'il faisait pour maîtriser son impatience.
— Je ne sais pas si c'est un service; c'est un avertissement.
— Ah! fille châtelain en fronçant le sourcil.
Des hommes mal intentionnés se présenteront demain à Roche -Blanche; ils seront peut-être en grand nombre, peut-être armés; quand une masse est poussée par la colère, un malheur est vite arrivé. Vous êtes averti; usez de précaution.
— Merci! répondit M. de Puiseux en s'inclinant légèrement; vous me paraissez bien instruit des projets deces drôles, mais permettez-moi de ne pas croire à la gravité du danger. Les têtes s'échauffent au cabaret, on parle beaucoup.et puis Texaltation tombe avec l'ivresse.
Le braconnier se mordit les lèvres jusqu'au sang.
— Tenez, ajouta M, de Puiseux, ne faisons pas à ces messieurs l'honneur de les croire plus hardis qu'ils ne sont; s'ils viennent demain, eh bien! on donnera du pain à ceux qui auront trop bu; quant aux impertinents, ils seront reçus de manière à leur faire passer l'envie de revenir.
104 ROCHE-BLANCHK.
— Vous êtes le maître chez vous, monsieur, faites donc comme il vous plaira.
— C'est bien ainsi que je l'entends.
— Cependant, et au nom de l'intérêt que je porte à M. de Gaille-Fontaine, qui a toujours été bon pour mon père, laissez-moi vous rappeler qu'il y a dans ce châleau une femme et des enfants.
— Il n'est pas besoin qu'on me le rappelle, monsieur! se hâta de répondre M. de Puiseux d'un air hautain.
— Tant mieux, monsieur, reprit Jean qui avait la pâleur d'un cadavre, mais qui se contenait. Quand la haine l'irrite, quand la faim l'aveugle, le peuple a bien vite oublié l'âge et le sexe. Il ne faut pas que les femmes pâtissent des dangers que bravent les hommes.
Jean salua M. de Puiseux, tourna les talons brusquement et sortit de l'appartement.
La môme colère tourmentait le cœur de ces deux hommes : l'un l'avait étouffée par le souvenir deBerthe; l'autre se rappelait qu'il devait peut-être la vie au braconnier.
Quand il fut sur le seuil du château, Jean secoua la poussière de ses pieds comme l'homme de la parabole évangélique, et précipitant sa marche :
— J'ai fait, mon devoir, dit-il; maintenant, avienne que pourra!
ROCUE-BLANCIIE. 105
Jean se retira dans une grange de la ferme, la nuit étant trop avancée pour qu il voulût gagner la cabane du bûcheron.
Le jour vint et sourit à la campagne toute baignée des pleurs de la nuit. C'était une de ces matinées splendides du mois d'avril devant lesquelles il semble que la nature entière palpite au souffle de la vie.
Ce réveil de la nature, dont son éducation première lui permettait de sentir les beautés charmantes et rharmonie, dissipa la colère de Jean. 11 parcourut d'un regard prompt et sûr l'étendue du val, et n'y découvrit aucune agitation; les cultivateurs allaient aux champs, les lavandières battaient le linge au bord du fleuve, et les bœufs indolents traînaient les chars dans les chemin creux.
Jean respira comme un homme déhvré d'un poids énorme. Rien dans l'aspect des campagnes ne semblait indiquer que les menaces de la veille dussent être suivies d'effet.
Le braconnier passa son fusil sous son bras et se rendit chez Clairette, qu'il trouva éveillée comme une alouette, et fraîche comme une rose dans ses habits de deuil.
Madame de Puiseux avait offert à Clairette de la prendre chez elle; mais Clairette avait refusé, dans la crainte d'avoir moins fréquemment l'occasion do rencontrer Jean, qui n'allait jamais à Roche-Blanche, on le sait.
Aussitôt qu'elle aperçut le braconnier, Clairette prit son enfant, qui se roulait dans l'herbe comme un chevreau, et le mit dans les bras de Jean, après quoi ils s'embrassèrent cordialement.
— Vous allez déjeuner avec moi, dit Clairette au braconnier. J'ai là un gâteau de farine de maïs dont Loup aura sa part, s'il ne culbute pas le petit.
— Comme tu voudras, Clairette, répondit Jean.
Si l'on eût demandé pourquoi la veuve disait vous au braconnier, tandis que le braconnier lui disait tu, on eût été fort en peine de répondre. L'une avait perdu cette habitude de l'enfance, l'autre l'avait conservée; c'était, de la part de Jean, une preuve d'amitié mêlée do protection; de la part de Clair(;tte, un témoignage de respect. Pour Jean, Clairette était restée une petite fille, et il faut bien reconnaître que rien, dans l'air de la veuve, ne démentait cette pensée.
Le déjeuner de Clairette se composait de lait, de fruits et de quelques tranches de jambon, pour satisfaire le robuste appétit du braconnier. L'enfant allait (;n trébuchant de la mère à l'ami, des bras de l'un aux genoux de l'autre, jouant avec le chien et remplissant Je jardin de ce doux babil qui ressemble au ramage
ROCIIE-BLANCHE. 109
d'un oiseau. Jamais Clairette ne s'était sentie si heureuse : le contentement de son cœur éclatait dans son sourire et dans ses yeux; elle était vermeille comme le matin, et ne savait que faire pour épancher sa joie, allant, revenant, trottant, gazouillant comme une bergeronnette au bord d un ruisseau. Quelquefois elle s'arrêtait et soupirait, en pensant que ce bonheur, qui pouvait durer toujours ne durerait qu'un instant. Puis, elle se reprenait à rire et k causer doucement. Le malheur avait glissé sur cette âme blanche et fraîche comme une goutte de pluie sur les pétales d'un lis.
Cette solitude à deux, pleine de doux propos égayés par les rires d'un enfant, captivait Jean depuis quelques heures. 11 ne pensait plus déjà à l'aventure du charron, l'orsque, vers midi, une rumeur sourde et grossissante s éleva de la plaine. Ce bruit passa d'abjrd avec les autres bruits; mais ce fut bientôt comme le retentissement de la mer contre une falaise.
La rumeur montait du val et roulait dans l'air comme ces bruits menaçants qui précèdent l'orage.
Jean sauta sur son fusil et s'élança hors du j ardinet. Le spectacle qu'il découvrit lui fit bien voir que les menaces du charron n'étaient pas de celles qui naissent avec le dépit et qui passent avec la réflexion.
Une masse compacte d'hommes, de femmes et d'enfants arrivait du val par les coteaux. Ce bataillon sinistre ramassait comme une avalanche tous les tra-
110 ROCIIE-BLANCnE.
vaillours épars dans les champs; l'un reconnaissait un frère, un ami clans les rangs; Tautre y voyait une femme, et tous, poussés par ce fatal instinct du désordre qui émolionne toujours le cœur de Ihomme, suivaient le torrent.
Une myriade de pioches, de fourches, de pieux, de bâions, hérissait cette cohue, où brillaient çà et là quelques fusils. Des clameurs terribles s'élevaient parfois au milieu de celte mêlée de paysans et d'ouvriers, qui s'étaient fait des armes de leurs instruments de travail.
La plupart marchaient nu-léte et bras nus, chantant, criant, hurlant; quelquefois aussi un silence profond étendait son linceul sur cette foule, et Ion n'entendait plus que le bruit sourd des pas qui piétinaient la terre. Puis tout a coup un cri puissant et prolongé jaillissait de toutes les poitrines.
— Du jjain! du pain! criait la colonne.
Et toutes les mains tendues vers le ciel brandissaient les armes.
Ce cri funèbre roulait comme un coup de tonnerre dans l'espace, s'éteignait pour renaître encore, et la foule, grossie d instant en instant, couvraitde ses flots d'iiommes le flanc du coteau.
La ligne quelle suivait indicjuait assez qu'elle dirif^cait vers le château de Roche-Blanche; mais avant d'y I)arvenir. elle devait passer par la ferme des Bordes.
Jean reconnut du premier coup d'œil l'étendue et
ROCHE-BLANCIIE. 111
Timminence du danger. Use tourna vers Clairette qui, pâle de terreur, se pressait à ses côtés.
— Prends le petit, lui dit-il, et cours au château. Tu diras a M. de Puis eux ce que tu as vu... Va!
Clairette saisit l'enfant dans ses bras, et, plus tremblante encore, se jeta à travers champs.
Jean, assuré qu elle Serait au château avant même que les assaillants fussent arrivés aux Bordes, marcha rapidement vers la ferme.
C'était le moment où les ouvriers prenaient leur repas. Ils avaient entendu la rumeur qui s'élevait du val, mais ils ne s'en inquiétaient point.
— Antoine, dit Jean en attirant son frère de côté, voici les gars qui viennent; les entends-tu? lisseront ici dans cinq minutes.
— Ah! bien! as-tu peur? Nous n'avons fait de mal à personne, dit le fermier; ils passeront.
Jean poussa le volet d'une fenêtre et lui montra la colonne qui s'avançait en grondant.
— Ils demandent du pain; tu leur en donneras, reprit-il.
— Je n'en ai jamais refusé à personne, répondit Antoine.
— Peut-être voudront-ils du vin, peut-être aussi de l'argent.
— Ah! par exemple, ils n'en auront pas.
— Ils en prendront.
— Oh! j'ai mon fusil.
112 nOCHE-BLANCIIE.
Jean saisit avec force la main de son frère.
— Tu veux donc quils le tuent, et tous les gens de la ferme avec toi?
— Il ne sera pas dit que je me serai laissé voler, reprit le paysan têtu.
— Livre-leur tout, tout, il le faut! s'écria Jean qui regardait la foule montant comme le flot. Ne vois-tu pas qu'ils vont au château?... Retiens-les.
Antoine regarda Jean, puis la cohue qui touchait ])resquea la ferme.
— Ali! ils vont ou château?... reprit-il, c'est bien, on les retiendra.
Jean pressa la main du fermier, et se retira par une porte qui donnait sur la forêt.
La foule des paysans envahit le bord du plateau et vint se briser comme la marée autour des Bordes.
— Du pain! du pain! criait-elle.
Antoine fit ouvrir toutes les portes.
— Si vous avez faim, dit-il, prenez et mangez. Une partie de la colonne entra dans les enclos et la
cour, et se rua partout, dans les granges, dans les celliers, dans l'office, courant de chambre en chambre, et (les caves aux greniers.
Quand les pillards se furent répandus de tous côtés, Jean fit appeler Antoine par un de leurs frères.
— Maintenant qu'ils ont de loccupation pour quelque temps, lui dit-il, prends un cheval et cours au
galop jusqu'à Amboise. Tu préviendras la gendarmerie et tu la conduiras au château.
Profitant du tumulte, Antoine tira un cheval de Técurie, le monta à poil et partit sans que personne prît garde à sa fuite.
Pendant ce temps, on ramassait tout le pain qui se trouvait dans la huche, et ceux des pillards qui étaient dans la ferme le jetaient à ceux qui étaient dehors. 11 passa de main en main, on le brisa, et les morceaux tombèrent sur le sol, où on les foula aux pieds. Des tonneaux, tirés des celliers, furent roulés dans la cour, percés et vidés en quelques instants; on faisait passer les verres et les brocs parmi les rangs pressés des assaillants, et la moitié du vin était répandue.
Les gens de la ferme n'opposaient aucune résistance; le pillage était entré dans la maison; on trouva dans la grange des sacs de farine et de blé. Enlevés au milieu des cris et du tumulte, ces sacs, précipités du haut des fenêtres sur le sol, s'éventrèrent en tombant et couvrirent la cour de leurs bienfaisantes richesses.
La foule, qui demandait du pain, eut bientôt pétri la farine et le blé sous ses pieds.
L'espoir de la saison disparut comme de la paille chassée parle vent. Ce que le travail avait récolté, le désordre le détruisit. En une heure, périt sous les mains furieuses de cette foule insensée l'œuvre de cent journées.
114 ROCHE-BLAKCllE.
Jean, abrité derrière un taillis, regardait tout sans être aperçu.
IMais après s être arrêtée un instant auprès des Bordes comme un flot que barre une digue, la partie la plus considérable de la colonne s'écoula sur le plateau. Ces vagues d'hommes agitées par la fièvre, la colère, la terreur, en proie à ces ardentes passions qui fermentent au cœur des masses comme au sein des volcans la lave en ébuUition, et trop nombreuses pour envahir la ferme, se répandirent dans les champs, comme l'eau d'un torrent qui suit son cours.
— Au château! au château! crièrent quelques voix.
— Au château! répéta la foule.
Et le braconnier la vit en frissonnant tourner ses pas du côté de Roche-Blanche.
Entraînées par l'élan de la masse, les bandes quj remplissaient les communs, la cour, les dépendances de la ferme, sortirent de tous les côtés a la fois et regagnèrent la colonne en courant.
— Au château! criaient-elles en passant devant le braconnier.
Les plus ivres étaient les plus furieux. Ceux-ci gesticulaient et hurlaient d'horribles imprécations en brandissant des pelles, des râteaux, des pics, arsenal d'instruments aratoires enlevés aux Bordes.
— Mort aux accapareurs! criaient-ils.
Et tous précipitaient leur course vers le château comme un troupeau de bêtes fauves.
Jean quitta le taillis, et, suivant le long de la forêt lare du cercle dont la foule suivait la corde, il atteignit Roche-Blanche presque aussi vite que les pillards auxquels il se mêla.
Lorsque Clairette était partie sur l'ordre du braconnier, M. de Puiseux n'était malheureusement pas au château. 11 n'y rentra que peu de temps avant que la colonne se fût répandue dans les champs. Clairette, qui tenait toujours son enfant dans ses bras, courut à lui et répéta, mourante de frayeur, ce qu'elle avait été chargée de dire.
Le nom de Jean revint fatalement dans son récit.
— Encore! dit M. de Puiseux; M, Jean devrait pourtant bien savoir que je n'aime pas les avis.
Et comme Clairette restait devant lui bouche bé-» ante :
— Eh bien! qu'est-ce après tout? reprit-il. Une bande de désœuvrés court la campagne en demandant du pain... Ils ont peut-être une demi-douzaine d'ivrognes pour capitaines... ne voilà-t-il pas dequoi^s'effrayer!
M. de Puiseux était entré au château par le côté du val et n'avait rien vu. Berthe, qui n'avait pas eu connaissance de l'entretien que Jean ava it eu avec son mari , ne comprenait rien au tumulte qu'elle entendait. Cependant l'avertissement que Clairette avait été chargée de transmettre a M. de Puiseux de la part de Jean lui causait une certaine inquiétude.
îl'l ROCHE-BLANCHE.
Elle entraîna son mari vers l'autre façade du château, ouvrit une fenêtre et découvrit la masse compacte qui accourait sur le plateau, chantant et vociférant.
Elle pensa à ses enfants et pâlit. M. de Puiseux jugea, à la vue de ces hommes enflammés par la course, le vin et le goût du désordre, que le péril était plus sérieux qu'il ne l'avait cru d'abord. Mais comme c'était un homme de courage, il n'en laissa rien paraître k sa femme.
— Rentrez dans votre appartement, ma chère amie, dit-il, et restez auprès de votre père. Je vais recevoir ces gens-là et savoir ce qu'ils veulent.
M. de Puiseux ferma tranquillement la fenêtre, conduisit Berthejusqu'à la chambre de M. de Gaille-Fontaine et redescendit au rez-de-chaussée du château.
51. de Puiseux n'avait auprès de lui que trois ou quatre domestiques; avec une aussi faible garnison, il nefallait pas songer a repousser la violence par la force . C'eût été d'ailleursprécipiter unecatastrophe et courir au-devant du danger, au lieu de l'éviter. Ce qu'il craignait surtout, c'était d'attirer l'attention de son beau-père, dont il connaissait l'impétuosité; il fallait donc empê-
ROCUE-BLANCHE. 115
cher le bruit d'arriver jusqu'à la chambre où reposait M. de Gaille-Fontaine. M. de Puiseux voulut l'essayer en employant des moyens de conciliation, mais sans espérer beaucoup d y parvenir.
Cependant, et a tout hasard, il fit préparer des armes {)Our lui et ses domestiques, plaça un fusil dans lencoigure d'une porte à portée de sà main, et glissa des pistolets tout chargés dans les poches de son pantalon.
M. de Puiseux avait pris le meilleur parti, Malheureusement, pour l'exécuter il fallait posséder plus de sang-froid et moins de hauteur qu'il n'en avait.
Ces petits arrangements intérieurs terminés, M. de Puiseux ouvrit la porte qui avait vue sur le plateau et sortit.
Cette porte était séparée du sol par un perron haut de cinq ou six marches, devant lequel s étendait une pelouse ornée d une corbeille de fleurs, de petites pièces d'eau, d'acacias et de quelques platanes dispersés au hasard. Au delà de cette pelouse croissait une haie vive, coupée, à son point central, par une barrière à claire-voie.
Du haut du perron, on voyait toute l'étendue du plateau jusqu'à la ferme.
Lorsque M. de Puiseux parut sur la première marche, la troupe des pillards n'était plus qu'à une centaine de pas de la barrière.
En tôle de cette troupe marchaient quelques hommes vigoureux, parmilesquels Jean avait reconnu lecharron.
IIG ROCHE-BLANCHE.
Au moment où les premières bandes arrivèrent contre la haie, il y eut parmi elles cet instant d'hésitation qui se manifeste toujours dans les masses, quand elles se trouvent en face d'un obstacle dont la rupture est le signe de la rébellion.
Elles s'étendirent le long de la haie; mais de nouvelles bandes poussèrent la tête de la colonne contre la barrière qui était simplement fermée au loquet; le charron l'ouvrit d'un coup de pied et passa. Cinquante hommes le suivirent; les bandes, un instant hésilanles, sautèrent par-dessus la haie, et la foule se rua dans le jardin.
M. de Puiseux se promenait devant le perron, dont il avait refermé la porte sur lui.
La vue de cet homme seul, qui allait et venait d'un pas ferme et mesuré, comme une sentinelle au seuil de cette maison, étonna la troupe des pillards; tel est l'empire du courage et du sang- froid, qu'à l'aspect du cliâtelain elle ralentit sa marche et sembla flotter indécise. Les ailes de cette masse d'hommes s'élargissaient à m(^sure que la profondeur en diminuait. Bientôt la foule courba ses lignes en un vaste demi cercle, dont les extrémités touchaient k la façade du château, tandis que le centre s'infléchissait profondément en face de M. de Puiseux.
Les cris et les chants avaient presque entièrement cessé.
On n'entendait plus sur la pelouse que cotte rumeur
confuse qui s exhale d'une masse de peuple comme une respiration.
Cependant comme les traînards arrivaient à la file les uns des autres et poussaient les premiers rangs, le cercle se rétrécissait de minute en minute.
Alors M. de Puiseux se tourna vers la foule et la regarda, comme s'il ne lavait pas encore aperçue.
La foule s'arrêta subitement .
Il fit quelques pas vers elle tranquillement et le front haut.
— Que voulez-vous? dit-il enfin d'une voix ferme, voyant qu'aucun des assaillants ne parlait.
Ceux qui étaient le plus près de M. de Puiseux s'entre-regardèrent et ne répondirent pas.
— Parlez! reprit-il; que voulez-vous?
— Du pain! crièrent cette fois les plus hardis.
— ■ Oui, du pain! répétèrent ceux qui étaient le plus loin.
Et la foule fit quelques pas en avant.
M. de Puiseux attendit que le silence se fût un peu rétabli.
— Yienl-on mille demander du pain? Sécria-t-il.
Mais la glace était rompue; un frémissement de colère agitait cette foule à la vue d'un homme que la calomnie avait noirci du nom d'accapareur.
— On vient comme on vient! cria le charron d'une voix formidable; d'ailleurs, ce ne sont pas de belles paroles qu'il nous faut, c'est du pain!
118 nOCIIE-BLANCHK,
— Du pain! du pain! hurla sa troupe.
— Et bien! reprit M. de Puiseux qui n avait pas reculé dune semelle, que ceux d'entre vous qui ont faim sortent des rangs, et on leur donnera du pain.
— Ce sont des paroles tout cela, cria le charron qui senlaît le frisson du peuple derrière ses épaules;nous voulons du pain et du blé, et tout ce que les riches accaparent.
Un grand cri s éleva de la foule, qui frémit tout entière comme une forêt où passe une rafale de vent.
M. de Puiseux sentit la colère gonfler son cœur; mais il fit un effort violent pour se contenir.
— Du blé! dit -il, du blé! mais nous n'en avons pas! Tout celui qui était au château est parti.
Il voulut continuer, mais un tumulte épouvantable couvrit sa voix.
Le charron éleva la sienne au-dessus de toutes les autres.
— Us disent tous la même chose! cria-t-il. Us mentent tous.
Si M. de Puiseux eût été seul, il eût pris un pistolet dans sa poche et brûlé la cervelle au charron, au risque d'être mis en pièces après. Il se souvint de Ber • theet se croisa les bras sur la poitrine.
— Du blé! du blé! Nous voulons du blé! répéta la foule qui gagnait un pas a chaque secousse. On nous l'a pris, qu'on le rende.
Le sang monta au visage de IVI. de Puiseux.
— Mais quand je vous dis, misérables, qu'il n'y en a pas un grain au château, m'entendez-vous? s'écria-t-il d'une voix furieuse.
Une tempête d'imprécations, de cris, de menaces lui répondit. La foule exaspérée se jeta en avant, et M. de Puiseux dut reculer pas à pas jusqu'au perron.
Un espace de sept ou huit pas le séparait seulement du charron et de ses rudes camarades.
La foule hurlait et trépignait autour de lui comme un dogue qui tourne autour d'une proie.
— Il ny a pas de blé au château, dis-tu? s'écriale charron,dont l'organe puissant dominait le bruit del'émeute.
— Non! répondit froidement M. de Puiseux.
A l'élan de ces forcenés, il venait de comprendre que sa colère lui avait fait commettre une faute.
— Eh bien! s'il n'y en a pas, nous le verrons bien! continua le charron.
M. de Puiseux leva la tête.
— Ah! et comment, s'il vous plaît?
— En visitant le château.
— Oui! oui! au château! la visite au château! criat-on autour d'eux.
M. de Puiseux monta lentement les degrés du perron, ouvrit la porte du château, en repoussa les battants, se tint debout sur le seuil, et tournant ses regards vers la foule :
— Cette maison est à moi, dit-il; je jure pas le Christ qu'il n'y a pas de blé sous mon toit; je le jure,
entendez-vous? reprit-il la main levée au ciel, et maintenant je vous déclare que pas un de vous n'entrera
La troupe s'arrêta, frappée d'étonnement, k Faction do M. de Puiseux.
Pendant que cette scène terrible se passait à la porte du château, Jean s'était glissé parmi les bandes qui venaient de mettre les Bordes au pillage. La plupart de ses voisins n'avaient pas faitattention à sa présence; ceux qui l'avaient reconnu s'imaginèrent qu'il marchait avec eux. Le charron et ses amis, poussés au premier rang, ne pouvaient pas le voir.
En un moment, usant de sa force herculéenne, Jean réussit a se placer tout auprès de la porte d'entrée, un peu en arrière du charron, et décote. Silencieux, mais tout prêt à agir, il assistait aux diverses péripéties de ce drame. Quelquefois il tournait la têiedu côté du val et du plateau, pour voir si aucun secours n'arrivait.
L'audace de M. de Puiseux avait relardé l'irruption de quelques instants.
Il y eut une minute de solennel silence, durant lequel la bande furieuse et cet homme, fièrement posé sur le perron comme sur un piédestal, se mesurèrent du regard. Jean, qui avait le sentiment des grandes actions, admira l'intrépidité duchàtelain, et sentit pour lui, et pour la première fois, un élan de sympathie.
Mais la foule, un instant domptée, poussa de nouvelles clameurs.
— S'il ne veut pas que nous entrions, c'est qu'il a du blé et de la fiirine plein ses greniers! criait-on avec l'implacable et brutale logique des masses. Ils ont affamé le pays pour s'enrichir... tout le grain des marchés ils l'accaparent... Au château! au château!
— Si tu neveux pas nous livrer ton blé, eh bien! nous prendrons tout! cria le charron en brandissant un lourd marteau dont il s était armé.
L'émeute vint battre du pied les marches du perron.
M. de Puiseux devint livide.
— Je vous prenais pour des mendiants, s'écria-til, vous êtes des voleurs!
Et levant des pistolets a hauteur de visage :
— Si l'un de vous fait un pas, reprit-il, je le tue comme un chien.
Le charron recula à la vue du tube noir qui le menaçait.
— Meurs donc comme un chien! cria une voix dans la foule.
Et avant que Jean eût pu faire un geste, M. de Puiseux tomba frappé d'une balle a la tête.
Au moment où le coup de feu partit du milieu de la troupe,. Berthe et son père parurent sur le seuil de la porte.
Madame de Puiseux poussa un cri déchirant et reçut dans ses bras le corps de son mari.
— Ah! les bandits! cria M. de Gaille-Fontaine.
122 UOCnE-BLANCHE.
Et il se jeta en avant pour couvrir sa fille.
Mais un homme l'avait prévenu.
Jean venait de fendre la troupe qui le séparait du perron, et bondissant sur les degrés avec la force et lagilité d'un tigre, il saisit le charron par la taille, le souleva et le jeta contre la foule qui flairait l'odeur du sang.
Lancé comme un madrier avant même qu'il eût pu se mettre en défense, le charron tomba sur les pillards, dont les premiers rangs furent renversés par la violence du choc.
La colère doublait les forces du braconnier. En un clin d'oeil il eut balayé les marches du perron. Empoignant son fusil par le canon, il le faisait tournoyer comme une massue ctchassaitlafouledevantlui.
Un large cercle se forma autour du perron, et ceux que ses mains puissantes avaient meurtris cherchaient, a rompre les rangs pour fuir le terrible lutteur.
Le charron, revenu de l'étourdissement que lui avait occasionné sa chute, ramassason lourd marteau, et, se posant comme un frondeur antique,lelançacontreJean.
La masse do fer tournoya en l'air, passa a deux pouces du braconnier et s'enfonça dans un panneau de chêne au fond de Tappartement.
Mais tandis (jue le charron levait son marteau, Jean levait son fusil. La crosse traça un cercle dans le vide et tomba sur la tête du charron, qui s'abattit comme un bœuf.
La foule épouvantée recula plus loin encore, laissant le cadavre sanglant du charron entre elle et le braconnier.
Un silence de mort avait succédé au tumulte, lorsque tout a coup un grand cri s'éleva des extrémités de la foule.
— Les gendarmes! les gendarmes! criait-on
Et les pillards se débandèrent de tous côtés.
Les gendarmes traversaient le plateau. poussant leurs chevaux k toute bride.
La place fut balayée en un instant, et de cette foule il ne resta bientôt plus que des groupes fuyant au hasard.
Le braconnier jeta son fusil et se tourna du côté de madame de Puiseux, qui soutenait la tête de son mari sur ses genoux.
Les enfants épouvantés pleuraient auprès d'elle et de Clairette, qui, plus pâle que du marbre, étanchaitle sang dont la face de M. de Puiseux était souillée.
M. de Gaille-Fontaine voulut tendre la main au braconnier, chancela et tomba sur le perron.
Lorsque les gendarmes, qu'Antoine était allé chercher, arrivèrent devant le château, ils ne trouvèrent plus que deux cadavres, celui de M. de Puiseux et celui du charron, et le corps de M. de Gaille-Fontaine, dont la face rouge et les yeux injectés de sang disaient assez qu'il venait d'être frappé d une attaque d'apoplexie fourlroyante.
124 ROCHE-BLANCIIE.
Berthe, atteinte deux fois en deux minutes, courut à son père, qui gisait sur le perron. Un médecin d'Amboise, qui avait suivi les gendarmes dans la prévision de quelque malheur, prodigua les premiers soins au châtelain, que ses domestiques emportèrent dans sa chambre.
Madame do Puiseux, avant de disparaître avec son père, serra la main du braconnier; le corps de son mari, qui ne donnait plus aucun signe de vie, fut enlevé, et il ne resta plus sur le perron que des taches de sang, le braconnier debout, et le charron renversé par terre.
Le front de ce misérable était broyé jusqu'aux sourcils, comme s'il avait été frappé par un quartier de roc; la mort avait été instantanée.
Le lieutenant qui commandait le détachement de gendarmerie ordonna a ses hommes de s'emparer de Jean. Bien qu'un peu surpris, le braconnier n'opposa pas la moindre résistance. Il se laissa garrotter les bras et conduire entre deux gendarmes dans la prison d'Amboise.
On avait arrêté quelques-uns des fuyards, et il se trouva que la prison fut pleine avant le soir.
Parmi ces hommes promis âla cour d'assises, Jean reconnut un de ceux qui étaient allés lui proposer de se mettre à leur tête. Cet homme, dont le visage portait encore les traces d'une exaltation farouche, s apj)rocha de Jean.
ROClIE-BLÀNCnE. 125
— Tu peux me perdre en racontant ce que lu sais, dit-il, mais si tu me vends, prends garde, Jean, je me vengerai!
— En quoi faisant? répondit le braconnier.
En soutenant jusque sur la guillotine que c'est toi qui as eu l'idée de l'expédition. Le charron est mort, il ne me démentira pas.
— Fais ce que tu voudras.
— Mais que feras-tu, toi?
— Je dirai la vérité.
— C'est bon, dit le bandit, nous monterons ensemble sur la même charrette.
Et il se renferma dans un sombre silence.
Les autres prisonniers étaient abattus; quelques-uns pleuraient. Il y avait parmi eux deux ou trois femmes qu on avait surprises armées de pieux et de fourches. Celles-ci, passant de l'extrême fureur a l'extrême consternation avec la mobilité de leur sexe, gémissaient et se tordaient les mains de désespoir dans un coin.
Il n'avait fallu qu une heure pour dissiper tout ce bonheur paisible qui reposait à Roche-Blanche : la colère du peuple avait détruit la joie de la ferme et du château comme la grêle les épis du sillon.
Les frères et les sœurs de Jean, qui l'aimaient malgré son abandon, éprouvèrent, en apprenant quil avait été emmené, cette épouvante qui gagne les gens de la campagne aussitôt qu'ils sont en contact avec la justice.
Ils coururent d'abord h Araboise, où on ne leur permit pas de voir le braconnier. Les gendarmes montaient la garde autour de la maison commune où on avait enfermé les captifs, et les familles de paysans et d'ouvriers qui avaient quelques-uns des leurs sous les verrous erraient d'un air désolé le long des murs. La ville avait un aspect morne; on s'entretenait partout des événc-ments de la journée; la mort tragique de M. de Puiseux remplissait les esprits de terreur, et, l'exagération se mêlant h l'effet légitime d'une si brusque et si menaçante catastrophe, on se demandait avec effroi si la barbarie était à nos portes et le volcan révolutionnaire a la surface du sol.
D'An»boise, les frères de Jean se rendirent chez madame de Puiseux, qui lesreçut , malgré la douleur dont elle était accablée. Elle parut étonnée à la nouvelle de l'arrestation du braconnier; mais elle comprit que, dans la position exceplionnelle où Jean s'était placé par le
nocnE-BLANCHE. 127
vagabondage de sa vie, il n'y avait pas grand'cliose à faire jusqu'au jour où la justice instruirait contre les prisonniers. Elle promit aux fermiers des Bordes d'intervenir dans ce moment-la, et de le faire énergiquemcnt.
Les fermiers s'en retournèrent h demi consolés : ils savaient que madame de Puiseux ne promettait jamais en vain.
Le deuil planait sur Roche-Blanche. L'énergie des réactifs employés sur M. de Gaille-Fontaine lui avait rendu un peu de connaissance; mais le médecin déclara à Berthe qu'il ne survivrait pas a cette attaque. La secousse avait été trop violente; elle avait agi sur un corps épuisé par une longue maladie; l'état du châtelain était désespéré.
M. de Gaille-Fontaine mourut trois jours après, sans avoir pu proférer une seule parole. La paralysie de la langue n'avait pas cessé, et madame de Puiseux resta seule entre ses deux enfants.
La fermeté de son caractère la soutint dans cette épreuve. Quand elle eut fermé les yeux de son père, orpheline et veuve, elle prit ses enfants dans ses bras et les embrassa; elle roula sa douleur dans sa mémoire comme dans un linceul, et se haussa, d'un coup, au niveau des devoirs que sa triste solitude lui imposait.
Clairette resta auprès d'elle; mais Clairette ne vivait plus depuis que Jean était, comme elle disait, aux mains des gens du roi. Berthe s'efforçait en vain de la
128 ROCIIE-BLANCHE.
consoler. A toutes ses raisons Clairette répondait invariablement : a Oui, madame, » et se remettait à pleurer aussitôt que Berthe tournait la tête.
L'attaque du château de Roche-Blanche fut comme Texplosion de la colère qui agitait sourdement le pays, depuis le renchérissement des grains. Après la double mort qui en marqua l'accès, elle tomba comme une trombe. La justice informait, et l'effroi avait succédé à la violence.
La cour royale de Tours évoqua laffaire, et des mandats d'amener mirent sous la main de la justice une foule d'individus compromis dans les troubles antérieurs, et en dernier lieu dans le sac de la ferme des Bordes, qui avait précédé de si peu d'instants l'attaque du château.
L'instruction de l'affaire des troubles de Roche- Blanche, c'était ainsi qu'elle était connue dans le pays, avait retenu en prison la plupart de ceux qui sy trouvaient, et Jean parmi eux. Les antécédents du braconnier étaient de ceux que la justice n'oublie pas, bien qu il n'eût jamais commis d'actes répréhensibles, dans la sérieuse acception du mot. S'il n'était pas directement compromis dans la sédition à la suite de laquelle M. de Puiseux avait péri, il avait fait partie du rassemblement, on l'avait arrêté sur le lieu (lu crime, et, en somme, il avait tué un homme. Il n en fallait pas tant pour retenir en prison un braconnier dont toutes les brigades do gendarmerie avaien'.
ROCIIE-BLANCHE. 129
depuis Lrès-longtemps déjà donné le signalement.
Le jour où l'affaire des troubles de Roche-Blanche arriva devant la cour d'assises, une foule immense remplissait les abords du palais de justice, à Tours. Des milliers de paysans d'Aniboise et des environs étaient accourus de bonne heure pour suivre la marche d'un procès à la conclusion duquel ils étaient tous directement ou indirectement intéressés, ceux-ci comme victimes, ceux-là comme parents des accusés.
L'instruction établit que Jean avait accompagné le rassemblement depuis la ferme des Bordes jusqu'à Roche- Blanche; qu'il avait assisté, sinon comme acteur, au moins comme spectateur, a l'envahissement du jardinet aux scènes qui en avaient été la conséquence, jusqu'au moment où était parti le coup de fusil qui avait tué M. de Puiseux; et qu'il avait été vu, la veille du jour où le crime fut commis, en conférence dans le Pré aux Nains avec le charron et ses amis.
Le batidit avec lequel Jean s'était rencontré dans la prison d'Amboise avait tenu parole et chargeait le braconnier le plus qu'il pouvait. En présence de cette déposition, le ministère public doutait tout au moins de linnocence de Jean Gaillard.
L'aventure de la chasse au sanglier n'avait jamais été clairement expliquée; le bien a toujours beaucoup de peine à se faire admettre, et dans l'esprit de beaucoup de gens il était resté cette pensée que le braii{>cnE-r)f..v>(;nE 9
IcO ROCHE-BLANCHE.
connier avait visé le cavalier, bien qu'il eût atteint le cheval. En diverses circonstances on avait entendu M. de Puiseux s'exprimer un peu vivementsur le compte de Jean, et M. de Gaille-Fontaine blâmer hautement sa conduite. Ces circonstances, ces propos garantis par des témoins dignes de foi et recueillis par la justice avec cette patience qui fait la force de ses investigations, pesaient d'un grand poids dans le procès.
Il était clair que le charron avait dû parler à Jean du projet d'attaque si malheureusement réalisé lo lendemain; ce fait semblait démontré par la déposition d'un berger qui avait surpris la conférence, et encore par le témoignage do l'un des accusés. Si Jean Guillard avait eu connaissance du crime, pourquoi n'avaitil pas averti la justice?
Quand le président passa k l'interrogatoire de Jean, un sentiment de vive curiosité se manifesta dans l'auditoire.
Jean rendit compte de l'emploi de sa journée avec une précision mathématique. Ce quil avait déjà dit au juge d'instruction, il le répéta au tribunal, et le débat s'établit entre lui et le camarade du charron qui soutenait que Jean avait eu l'idée de l'attaque, en avait conçu le plan et n'avait abandonné la sédition qu'au moment où les gendarmes étaient signalés.
Quant au sac de la ferme des Bordes, il ne prouvait pas grand'chose, au dire du bandit, sinon que Jean avait voulu détourner les soupçons; on avait pu
ROCHK-BLANCHE. 131
voir que les assaillants s'étaient bornés au pillage de quelques provisions et à commettre de faibles dégâts.
Jean répondit à ces accusations spécieuses par le récit fidèle de ce qui s'était passé entre lui et le charron dans leur entretien du Pré au Nains; il raconta comment un coup de feu lui avait été tiré dans le milieu du bois par ce misérable, et fit voir sur la crosse de son fusil l'empreinte de la balle; comment, a la suite de cette tentative qui lui prouvait que le charron n'avait pas renoncé à ses projets, il était allé prévenir M. de Puiseux; comment celui-ci avait négligé de prendre aucune mesure de prudence; après quoi, lui Jean, s'était retiré du château et avait passé la nuit à la ferme. Le matin, il avait déjeuné chez Clairette, et c'était alors que l'arrivée des séditieux aux Bordes lui avait fait concevoir les plus vives craintes sur les hôtes du château.
— Mon frère, ajouta-t-il, était allé à Amboise prévenir la gendarmerie; Clairette avait couru à Roche-Blanche; à moi seul, je ne pouvais pas arrêter cette foule que le pillage de la ferme ne retint pas un quart d'heure. Je la suivis, me promettant de prendre conseil des circonstances. Un instant, j'eus la pentée de tuer le charron d'un coup de fusil; mais c'eût été un assassinat, et celui-là mort, il en restait cinquante non moins furieux. J'attendis. Vous savez le reste. Je m'étais glissé auprès du charron, tout prêt à agir, lorsque le coup de fusil partit. M. de Puiseux tomba,
lo2 ROCHC-BLANCIIE.
elje m'élançai en avant. Peut-être ma présence at-elle contribué à sauver madame de Puiseux, en donnant a la gendarmerie le temps d'arriver. Si cela est, je ne regrette pas d'être assis aujourd'hui sur lo banc des accusés.
Ce récit, soutenu des dépositions de Glaire et d'Antoine, produisit un excellent effet. Cependant quelques doutes restaient encore dans l'esprit de certains jurés, qui, en leur qualité de propriétaires, supposaient assez volontiers qu'un braconnier était capable do tout; le ministère n'abandonnait pas l'accusation.
Ce fut alors que madame de Puiseux fut appelée à déposer. Quand elle parut au milieu de l'enceinte, un profond silence s'établit dans l'auditoire. Sa déposition allait entraîner l'acquittement ou la condamnation de l'accusé.
Elle déclara d'une voix ferme qu'elle avait eu connaissance de la visite faite à son mari par Jean, sans pouvoir préciser l'objet de cette visite; bien qu'elle ne mît pas un instant en doute la vérité du récit de Jean Guillard, elle en avait la preuve par le soin qu'il avait eu d'envoyer Claire au château, au moment où les émeutiers s'étaient montrés aux Bordes. Répondant ensuite aux questions du président sur les accusations que M. de Gaille-Fontaine avait, ci diverses reprises, lancées contre Jean, elle releva sa tête animée par l'émotion.
—Je répondrai avec d'autani plus de liberté, dit-elle
ROCHEBLA.NCHE. IZ^
que mon père, avant de tomber, a tendu la main à Jean Guillard. Si mon père vivait encore, il ferait avec plus de force ce que je fais à présent. Il vous dirait que Jean a pu être quelque temps égaré, mais que jamais la pensée du crime n a souillé son cœur. Mon père était un homme rigide, mais c'était un homme sincère; il condamnait le braconnage de Jean, il ne condamnait pas sa moralité, et cette main qu'il lui ai tendue m'indique assez mon devoir. Jean, reprit-elle en s'adressant à l'accusé, je veux que tout le monde apprenne ici quelle estime et quelle amitié je vous a vouées.Une fois déjà, vous avez sauvéM.de Puiseuxde la mortjvous avez voulu sauver mon père, vous m'avez sauvée moi-même. Deux enfants, qui venaient de perdre leurpère vous doivent de n'être pas orphelins. Je vous ai toujours connubon,honnête,francetdévoué;jenevous parlerai pas de reconnaissance, mais je vous dirai : « Jean, quel que soit le sort qui vous attend, vous êtes et vous resterez mon ami! »
Enporlée par l'élan de son cœur généreux, Berthc avait parlé d'une voix émue et le front haut. Son beau visage à demi tourné vers l'auditoire brillait de cet éclat que donnent les nobles pensées; un frémissemet parcourut rassemblée et le cercle des jurés; quelques applaudissements subitement réprimés éclatèrent, et l'on comprit que la cause de Jean était gagnée.
Quant au braconnier, ému jusqu'au fond de l'âme,
ioU r.OCHF.-BLANCIIF.
il se couvrit le visage de ses mains, bien moins touché de l'acquittement que ces paroles lui promettaient que des paroles de Bcitlie en elles-mêmes.
Lorsque Bertho revint s asseoir à son banc, Claire, toute baignée de larmes, lui prit les mains et la baisa.
Le ministère public abandonna raccusation, et Jean fut acquitté.
Le jour même du verdict qui le rendait à la liberté, Berthefit appeler Jean à Roche-Blanche.
— Mon ami, lui dit-elle, tandis que Glaire, ne sachant à qui confier sa joie, mangeait les trois enfants de baisers, jai un service à vous demander.
— A moi! s'écria Jean; mais ne suis-je pas tout à vous?
— Prenez garde, Jean; c'est une chose grave.
— La désirez-vous?
— 11 ne s'agit pas de savoir ce que je désire, mais bien de ce que vous pourrez faire... et ce que je vais vous demander dérangera toutes vos habitudes.
— Je n'en ai plus.
— Eh bien! reprit Berthe, s'il en est ainsi, vous consentirez bien alors h prendre la direction de mes affaires. Oli! ne vous hâtez pas de me remercier, s'écria Berthe, envoyant le geste du braconnier; c'est une rude besogne dont je vous charge là... des fermages à toucher, des baux k reviser, la surveillance do tous les travaux, une infinité de détails auxquels
je n'entends rien... C'est a peine si vous aurez lo temps de chasser avec un port d'armes.
Cette bonté touchante, qui réclamait un service pour miposer des devoirs, n'échappa point a Jean.
— Faites de moi ce que vous voudrez, dit-il d'une voix pénétrée.
— Ainsi, vous acceptez, dit-elle. Merci... c'est un grand service que vous me rendez sans vous en douter... Une femme ne peut pas diriger des affaires qui veulent, pour être bien conduites , qu'on soit aux champs la moitié du jour. Et d'ailleurs j'ai deux enfants... je prétends les élever moi-même avec celui de Claire, qui ne les quittera jamais... Vous serez leur tuteur.
Les regards de Jean s'arrêtaient avec admiration sur Berthe.
— Voilà qui est bien entendu, poursuivit-elle; nous allons nous partager le gouvernement de ce petit royaume. Vous aurez le département des affaires extérieures, et moi je garderai l'intérieur. Les ministres prendront ce qu'ils voudront dans le budget de l'État, ajouta-t-elle avec une délicatesse exquise, qui sauvait la question d'argent.
— Et quand devrai-je entrer en fonctions? dit Jean.
— Mais demain, réponditBertheenpressantlamain de son ami.
On comprend que cette alliance ravit Claire,qui peu-
136 ROCUE-BLANCnE.
sait surtout au plaisir du voir Jean tous les jours. Mais tout le monde n'eut pas Ik- dessus la môme opinion.
De grands parents que madame de Puiseux avait à Blois, et qui étaientaccourus à Roche-Blanche au premier bruit du malheur qui Tavait frappée, lui témoignèrent hautement leur surprise de la résolution qu elle venait de prendre. Elle accueillit leurs observations avec respect, mais tint bon; et, malgré toutes les représentations qu on put lui faire, elle persista à laisser Tex-braconnier à la tête de l'administration de ses biens.
En agissant ainsi, Berthe avait son projet.
Un mois après cet arrangement, un étranger traversant Roche-Blanche n'aurait pu se douter que lepillage et la mort eussent passé par là. Il n'en restait pns d'autre trace que les habits de deuil que portait Bertho et une douce tristesse au fond des cœurs. On avait fait disparaître les empreintes de la sédition, réparé les clôtures, rétabli les portes, relevé la haie; la ferme avait repris son allure de travail et d'activité, et lo château son aspect calme et souriant.
Jean s'était transformé; ilavait, pour nous servir de
Toxpression évangélique, dépouillé le vieil homme. Le premier debout et le derniercouclié, il donnait iexem- I)le de l'ardeur au travail et de la bonne humeur. Antoine Tavait mis au courant de l'agriculture, et l'intelligence droite et nette de Jean en avait bien vite saisi le simple mécanisme; mais à ce mécanisme un peu routinier des campagnes il avait promptement substitué les améliorations de la science agronomique, en lv3ur donnant pour modérateur l'expérience pratique de son frère .
La bienfaisante influence de cette existence laborieuse n'avait pas tardé à se faire sentir; les aspérités du caractère de Jean en avaient été comme efifacées;son esprit, forcé de s'attacher à des choses réelles, perdit bientôt l'habitude des rêveries, et, avec elles, les délétères inspirations de la solitude , de l'oisiveté et du découragement; il comprenait qu'il y a dans la vie un emploi plus honorable a faire de son intelligence et de ses forces que celui de les dépenser en stériles imprécations, en vagabondes promenades, en lâches regrets. Il se cramponna au travail de tous les jours, comme un nageur épuisé à la branche qui pend sur l'eau, et le travail le sauva.
Tout surpris de cette existence nouvelle, Loup suivait son maître dans les sillons, aux marchés, tournant parfois vers la forêt un regard attristé, humant 1 air frais, flairant l'herbe et poussant de légers aboiements quand la brise portait a son odorat subtil leséma-
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nations exhalées des flancs agités des cerfs. Il y avait des jours où le brave chien, n'y tenant plus, par tait le nez au vent, gagnait les bois et disparaissait; ses aboiements sonores retentissaient tantôt dans les profondeurs secrètes des forêts, tantôt sur leur lisière clairsemée; puis le soir, harassé, haletant, traînant ses fortes jambes meurtries aux racines,la queue pendante, les flancs épuisés, la gorge aride, il venait se coucher, muet, aux pieds de Jean.
Quand il se sentit bien maître de lui et rompu aux travaux des champs, Jean consentit à reprendre son fusil, depuis si longtemps immobile sur le râtelier, et partit pour la chasse. Ce jour-la, Loup hurla de joie.
Combien cette chasse, depuis lors souvent renouvelée, le dimanche, lui parut différente de celles qui l'avaient naguère entraîné loin des Bordes et retenu dans les bois, seul, errant, attentif à tous les bruits, inquiet, sauvage et morne! Alors, il marchait triste, prêta fuir, et n'avait pour dormir que la hutte d'un charbonnier ou le pauvre toit d un bûcheron, irrité contre tout le monde, irrité surtout contre lui-même; à présent il allait libre et joyeux, l'esprit content, le cœur allègre et ne rencontrant partout que visages bienveillants, comme il était bienveillant a tous.
La force et l'énergie de Jean 1 avaient fait craindre, sa douceur et sa justice le firent aimer. Chose étrange et bien rare, quoique Ois de paysan et paysan lui-môme, en ce sens qu'il ne dédaignait pas de prendre la faux,
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la charrue ou la pioche de ses robustes mains, l'autorité dont il était revêtu semblait légitime a ceux sur lesquels il Texerçait; fermiers et journaliers s'y soumettaient comme à un droit légitimement acquis, et jamais fonctions ne furent plus facilement exercées que celles que Jean remplissait.
Madame de Puiseux lui avait assigné pour logement un pavillon situé à quelques centaines de pas du château, dont il n'était séparé que par un verger. C'était (ians ce pavillon que Jean recevait les métayers et passait les marchés; c'était là aussi qu'il travaillait. Depuis que Jean habitait dans son voisinage, Claire était la moitié du jour occupée à courir et à jouer avec les enfants, dans ce verger qu'elle trouvait le plus beau du monde. Elle chantait comme Talouette, s'approchait, sous mille prétextes, des fenêtres du pavillon, pour une balle perdue, pour un cerf-volant pris dans les branches, pour une raquette oubliée, et finissait toujours par attraper un bout de conversation avec Jean, qu'elle appelait le parrain du petit Pierre,quoiqu il n en fût rien; et ce surnom, tous les enfants avaient fini par le lui donner. Au temps des fleurs et des fruits, Claire, qui avait pris l'administration du verger, s'arrangeait si bien que Jccin ne pouvait s'empêcher de descendre, ou tout au moins de se mettre à la fenêtre; c'était tantôt un bouquet de fleurs des champs qui tombait sur son épaule, tantôt une pomme qui roulait à ses pieds, tantôt une poignée de cerises qui le mitraillaient. Les
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trois enfants, que Glaire avait presque toujours suspendus à ses mains, lui servaient de tirailleurs et ouvraient le feu, au milieu des éclats de leur joie expansive. Jean aimait les enfants. Quel moyen de résister à leurs bruyantes provocations, k leurs aimables agaceries? Il ramassait fleurs et cerises, et les leur renvoyait. C'était alors un combat champêtre dont le bruit et la gaieté faisaient retentir le verger. Claire, qui n'était guère plussérieuse que les marmots dont elle partageait les jeux, prenait sa part de la fusillade, et cette grande bataille finissait ordinairement par un assaut général, durant lequel l'assiégé tendait les bras a ses petits ennemis pourles faire entrer en vainqueurs dans la place . Le contact journalier de Berthe avait adouci et comme arrondi les formes un peu vives et brusques de la petite paysanne. Avec cette souplesse d'esprit et cette promptitude qui sont dans la nature de la femme,Claire avait pris des manières, du langage et des habitudes de madame de Puiseux, ce que son éducation première lui permettait d'en prendre. Ce travail d'assimilation s'était fait en quelque sorte à son insu, et il en était résulté une grâce nouvelle qui, sans rien lui enlever de sa naïveté, donnait a la jeune mère un charme plus harmonieux.
On aurait dit que le mariage avait passé sur elle comme la brise sur une fleur sans lui faire perdre son parfum. C'était la môme innocence et la même candeur et quand au matin, plus vermeille que l'aube, elle cou-
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rait vers le pavillon, portant son fils dans ses bras, il y avait en elle tant de confiance ingénue, que nul n'eût osé sourire en la voyant.
La sympathie qui unissait de tout temps Jean et Clairette sétait augmentée progressivement, et les grâces nouvelles que le séjour de Ïloche-Blanche avait développées chez la veuve n'y avaient pas peu contribué. La mélancolie qui s'attachait au cœur de Jean, commes ces vapeurs grises qu'on voit ramper sur les coteaux après l'orage, s'adoucissait au contact de cette gaieté charmante. La joie et le sourire allaient à Clairette comme la fleur et la feuille au buisson, le chant à l'oiseau, la brise au matin; ils s'épanchaient de son cœur confiant comme une source du rocher, et leur influence caressante amollissait les regrets et les amertumes d'une vie pleine encore de troubles secrets. L'arrivée de Clairette surprenait Jean triste et rêveur souvent; son départ le laissait consolé, et sa tendresse pour elle s'accroissait tous les jours du bien qu'elle lui faisait.
Depuis que le braconnier était installé au pavillon, son amour pour madame de Puiseux s était accru dun sentiment d'admiration respectueuse; la franchise pleine de noblesse qu'elle avait montrée à l'audience, la dignité sereine qui la soutint après l'irréparable et double malheur dont elle avait été frappée, la constance avec laquelle, jeune, belle et sollicitée par des influences étrangères, elle n'avait pas cessé de le défendre
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et de l'aimer, lui, un pauvre braconnier si souvent injuste et violent; tout enfin, cette bonté, cette résignation, ce courage et cette profonde sensibilité qui s'épanchait quelquefois à la surface de son âme, comme une eau limpide et bienfaisante sur un champ fertile, le remplissaient d'une tendresse sans bornes, a l'épreuve de tous les dévouements.
Depuis leur réunion, jamais il ne lui avait parlé do son amour; il respectait en elle l'amie sincère qui ne l'avait pas abandonné, et peut-être aussi la piété grave et touchante de ce souvenir qu'un jour elle avait chastement dévoilé à ses yeux.
Il arrivait souvent que Jean, après une journée de travail, passait quelques heures auprès des deux veuves entre leurs enfants, vives et saines créatures qui croissaient librement au soleil comme de jeunes arbrisseaux. Ces soirées s'écoulaient en paisibles conversations mêlées do badinages enfantins. Jean taillait des fusils, des sabres et dos chevaux de bois pour les petits, ramassés aulour de ses genoux; Claire, plus remuante qu'un oiseau, trottait par la chambre ou lejardin; Berthe jouait du piano, chantait quelques romances du pays ou racontait aux enfants quelque histoire surprenante, qui les faisait tenir immobiles et ravis comme des bonshommes de carton; puis, 'a Iheure où il fallait se séparer, on devait presque toujours prendre sur les genoux du braconnier, tantôt l'un, tantôt l'autre des enfants, profondément endormi.
Un soir (on était alors au mois de mai), cette honnête famille d'amis était réunie devant le château, sur la pelouse qui descendait en s'inclinant vers le parc. La journée avait été chaude comme un enfant perdu du mois de juin; la lumière décroissante du soleil enflammait 1 horizon où l'astre noyait son disque d'or dans une zone de pourpre; quelques nuages roses flottaient dans le ciel teint au zénith d une nuance d'émeraude. La jeune et fraîche verdure des arbres frissonnait au souffle de cette brise incertaine qui naît à la chute du jour, et les grands peupliers inondés à la cime d'une lumière ardente montaient dans l'espace comme des flèches d'or. On voyait dans la campagne le fleuve errant et capricieux se tordre entre les prés, tandis que ses grandes ondes, frappées ça et là par les rayons obliques, étincelaient comme les écailles d'un boa. Les tons luisants du fleuve, sa surface argentée et les larges plaques rouges qui en marquaient le cours faisaient ressortir admirablement les fortes ombres projetées par les pans de forêts et les endroits où la Loire eff'açait ses eaux plombées sous un rideau d'arbres etde rochers. Des troupeaux de vacheset de bœufs, conduits par de petits pâtres à demi nus, se baignaient dans la rivière en revenant des pâturages et mugissaient en frappant l'eau de leurs pieds indolents. Les hirondelles effleuraient la rivière du bout de leurs ailes pointues, rasaient les hautes herbes du rivage, tournoyaient par centaines au-dessus des prairies, et
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des myriades d'oiseaux gazouillaient parmi les chênes du parc, où la lumière glissant en écharpe semblait rebondir de cime en cime sur le front verdoyant du (.'oteau.
L'atmosphère était si transparente que les arêtes des clochers lointains coupaient le ciel, éblouissant comme si le burin en eût tracé la fine empreinte sur une plaque de cuivre. A l'occident, le ciel avait la teinte de l'argent en fusion; la ligne assombrie des forêts ondulait à sa base et semblait plus obscure encore, repoussée quelle était par la sérénité vaporeuse de ce fond éclatant. La nature jeune, vermeille et toute baignée de rayons, semblait sourire en attendant la nuit.
Les trois cnfants.jouaient sur l'herbe de la pelouse, piquée de milliers de fleurs; ils tombaient, se relevaient et se poursuivaient libres, insouciantset joyeux comme déjeunes pinsons échappés du nid. Près deux leurs mères, assises sur le même tertre, regardaient, pardessus le parc et la Loire, les champs paisibles que la mélancolie du soir couvrait de sa douce majesté. Jean se tenait debout a côté d'elles.
Ce spectacle, éternellement jeune et toujours nouveau dans sa sereine uniformité, pénétrait leurs âmes des mêmes sentiments de tendresse rêveuse et d'enthousiasme pieux. Depuis qu'elle vivait auprès de madame de Puiseux, Clairette sentait et comprenait mieux la divine harmonie de ces tableaux qu'elle avait vus déjk bien souvent, mais quelle n'avait peut-être
jamais regardés. L'étude, rinitlation, les enseignements d'un cœur noble et sympathique avaient ouvert les yeux de son esprit aux mystérieuses beautés de la nature. Elle ne la traversait plus comme une étrangère; elle y vivait comme un enfant surpris et charmé.
Les regards de Berthe allaient des campagnes et de Ihorizon aux têtes blondes des enfants; leurs rires éclatants interrompaient seuls le silence animé du crépuscule; quelquefois Tan d'eux se détournait de ses jeux, courait à sa mère, lui demandait un baiser, et, plus capricieux qu'un faon, disparaissait avant même de l'avoir reçu.
Jean, plein de jeunesse et de force, grand et vigoureux comme un chasseur antique, contemplait ladouceur et la grâce de ce tableau. Une énergie grave respirait dans sa physionomie, ennoblie, en quelque sorte, par la pratique du devoir. Le contentement de soi-même en adoucissait l'expression puissante, et tous les sentiments dont son cœur était plein se réfléchissaient dans ses yeux tour a tour attachés sur chacune des chères et charmantes créatures qui pour lui résumaient le monde.
C'est a peine s'ils échangeaient quelques rares paroles, tout de suite interrompues, échos de pensées intérieures qu'ils ne disaient pas, mais qu'ils entendaient.
Cependant les teintes ardentes du ciel s'éteignaient lentement; une brume opaque, venue de l'occident,
-emblait rouler ses plis sur l'azur nacré du ciel et
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cliasscr la lumière qui fuyait do cime en cime. Le faîte des peupliers et le dôme orgueilleux des grands chênes se balançaient dans lombre, et les eaux de la Loire, ternie.par les approches du soir, roulaient, pareilles à du plomb fondu, entre leurs rives incertaines. Les champs et les prairies, voilés de saules gris, confondaient leurs lignes et leurs nuances jusqu'à riiorizon, que formait un cercle de carmin sous lequel le soleil avait disparu, laissant derrière son disque englouti de larges bandes de fluide jaune, dont les extrémités ciTacées se noyaient dans les tons pâles du firmament. Le crépuscule envahissait la terre. C'était l'heure indécise et mystérieuse où l'on devine encore les objets sanslesvoir.La zoneécarlatequi flamboyaità l'horizon, amincie bientôt comme un ruban de satin, brilla quelque temps encore, puis disparut, et la brume violette fondit dans une transparente obscurité la ligne incertaine où la terre s'unissait au ciel.
Quelques lumières tremblantes piquèrent la pénombre des champs, et l'étoile du soir scintilla dans l'espace.
Les enfants, à demi perdus dans cette vague nuit, jouaient el riaient encore. L'un d'eux, la petite fille, plus fatiguée que ses frères, vint, en tâtonnant, jusqu'auprès de Jean, qui s'était assis h deux pas deBerthe, se coucha dans Iherbe h ses pieds, posa sa tête bouclée sur les genoux de son ami et s'endormit.
Berthc se leva. — Claire, dit-elle, voici la nuit; il faut rappeler les enfants.
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Claire fit ce queBerthe lui demandait, mais quand on voulut enlever la petite dormeuse, elle se cramponna aux jambes du braconnier, les yeux à demi clos par le sommeil.
— Viens avec nous, dit-elle, tu es mon parrain.
Les yeux de Berthe et de Jean se rencontrèrent.
— Pourquoi n'êtes-vous pas mon frère? dit Berthe si doucement, que sa voix était comme le soupir du vent; au moins no nous séparerions-nous jamais!
Et tandis que Jean couvrait la tête de Tenfant de ses deux mains, elle reprit tout en s adressant a Glaire :
— VienS; ma petite sœur, et roule celte enfant dans ta mantepour qu elle n ait pas froid. . . Le serein tombe .
Claire obéit, et des genoux du braconnier la petite fille passa aux bras de Claire.
Jean sa sentit remué jusqu'au fond du cœur; il suivit les deux femmes du regard, et en vit une qui, au moment de passer sous la porte du château, se retournait pour le saluer delà main. Était-ce Claire , étaitce Berthe? Unsentiment nouveau et jusque-là inconnu fit tressaillir le cœur de Jean. Ce fut pour lui comme une révélation : il venait de désirer que ce fût Claire.
Cette nuit-la, Jean se promena sur la pelouse, demandant des inspirations à la sohtude sereine et profonde. Il confessa son cœur a cette partie de nous-môme qui reste toujours impassible au milieu même de nos plus violentes agitations, et plus calme attendit le jour.
A l'heure accoutumée, Claire se ghssa sous le pavillon
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vers lequel la troupe mutine des enfants la précédait. Jean vint à elle, et, la prenant par le bras, l'entraîna sous une allée de pommiers.
L'ombre dansait sous leurs pas, et les enfants riaient autour d'eux.
Jean parla quelque temps à Claire, tandis que la brise et les oiseaux chantaient dans les feuilles. Claire lécoutait les yeux baissés.
Après qu'ils eurent fait un tour ou deux dans l'avenue, Jean s'arrêta.
— Tu m'as entendu, ma petite Claire, dit-il, tu seras toujours mon amie; veux-tu aussi être ma femme?
Le cœur de Claire sautait sous son fichu.
— Votre amie, votre sœur, votre femme, tout ce que vous voudrez, dit-elle.
Jean prit Claire dans ses bras et l'embrassa sur les deux joues. Claire pleurait de joie.
Ils entrèrent au château en se tenant par la main.
— Voilà deux fiancés qui vous arrivent, dit Jean à madame de Puiseux; votre sœur consent bien à devenir ma femme. Maintenant consentirez-vous h ce queje sois votre frère?
— Venez, mon frère. .. J'attends cette heure depuis deux ans, dit Berthe en se levant.
Et, roulant son bras autour de la taille de Claire, elle .«erra, en souriant et toute tremblante de joie, la main (pie lui tendait Jean.