TI M A G E N E
Oui , Madame.
ANTIOCHUS
Ah , mon frere.
CLEOPATRE
Ah , mon fils.
Ah , funefte himenée.
CLJSOPATRE.
Ah , deftins ennemis j
Voilà le coup fatal cjue je craignois dans l’ame. Voilà le défefpoir ou l’a réduit fa flamme ,
Pour vivre en vous perdant il avoir trop d’amour , Madame, & de fa main il s’eft privé du jour.
TIMAGENEi Cléopâtre.
Madame, il a parlé, fa main eft innocente.
CLEOPATRE* Timagetie.
La tienne eft donc coupable , & ta rage infolente , Par une lâcheté qu’on ne peut égaler ,
L’ayant aflaflïné , le fait encor parler.
ANTIOCHUS
Timagéne , fouffrez la douleur d’une mere ,
Et les premiers foupçons d’une aveugle colère. Comme ce coup fatal n’a point d’aucres témoins. J’en ferois autant qu’elle à vous connoître moins. Mais que vous a-t-il dit? Achevez , je vous prie. TIMAGENE.
Surpris d’un tel fpeétacle à l’inftant je m’écrie.
Et foudain à mes cris , ce Prince en foupirant ,
• TRAGEDIE. S x
Avec affez de peine entr’ouvre un œil mourant :
Et ce refte égaré de lumière incertaine Lui peignant fon cher frété au lieu de Timagénç, Rempli de votre idée , il m’adreffe pour vous Ces mots , où l’amitié régne fur le courroux ,
Une main qui nous fut bien cbere Venge ainft le refus d’un coup trop inhumain ,
Régner , , & fur-tout , mon cher frere ,
Garder, vous de la même main.
Ceft... La parque à ce mot lui coupe la parole,
Sa himiére s’éteint , & fon ame s’envole ; •
Et moi , tout effrayé d’un fi tragique fort , J’accouirs»pour vous en faire un funefte rapport.
* ANTIOCHUS
Rapport vraiment funefte, & fort vraiment tragique. Qui va changer en pleurs l’allégreffe publique.
‘ O frere plus aimé que la clarté du jour ,
O rival aufli cher que m’étoit mon amour ,
Je te perds ; & je trouve en ma douleur extrême Un malheur dans ta mort plus grand que ta mort même. O de fes derniers mots fatale obfcurité.
En quel gouffre d'horreurs m’as- tu précipité ?
Quand j’y penfe chercher la main qui l’affaffine ,
Je m’impute à forfait tout ce que j’imagine :
Mais aux marques enfin que tu m’en viens donner, Fatale obfcurité, qui dois- je en fonpçonner?
Une main qui nous fut bien cbere.
[ A Rodogune.]
Madame , eft- ce la vôtre, ou celle de mamere? Vous vouliez toutes deux un coup trop inhumain. Nous vous avons tous deux refufé notre main.
t Qui de vous s’eft vengée P Eft- ce l’une , eft- ce l’autre. Qui fait agir la fienne au défaut de la nôtre ,
Eft-ce vous qu’en coupable il me fauc regarder ? Eft-ce vous déformais dont je me dois garder ?
CLEOPATRE
Quoi .'Vous me foupçonnez !
Quoi , je vous fuis fufpeéle !
ANTIOCHUS
Je fuis amant , & fils , je vous aime , & refpeéte : Mais , quoique fur mon cœur puiffent des noms fi doux, * D 2.
jt RDDOGUNÈ;
A ces marquas enfin je ne connois qüfe vous.
Aveu bien entendu ? Dis-tu vrai , Timagéne?
TIMAGENE.
Avant qu'en foupçonner la PrincefTe ou la Reine,
Je mourrois mille fois ; mais enfin mon récit 1 Contient, tans rien de plus,, ce que le Prince a die. A N T i O C'H U S.
D’un & d’autre côté l’a&ion eft fi noire ,
Que n’en pouvant douter , je n’ofe encor la croire.
O quiconque des deux avez verfé fon fang,
Ne vous préparez plus à me percer le flanc.
Nous avons mal (ervi vos haines mutuelles %
Aux jours l’une de l’autre également crudles :
Mais fi j’ai refufé ce déreftable emploi , ‘
Je veux bien vous fervir toutes deux contre moi. Qui que vous foyez donc , recevez Une vie ,
Que déjà vos fureurs m’ont à demi ravie.
( il tire fon épée & veut Ce tuer. ) RODOGUNE.
Ab î Seigneur , arrêtez.
TIMAGENE.
Seigneur , que faites-vous ?
ANTIOCHUS
Je fers , ou l’une . ou l’autre ; & je préviens fes copps.
CLEOPATRE
Vivez, régnez heureux.
Otez-moi donc de doute , Et montrez-moi La main qu’il faut que je redoute , Qui pour m’aflaifiner ofe me fécourir ;
Et me fauve de moi pour me faire périr.
Puis je vivre , & traîner cette gêne éternelle , Confondre l’innocente avec la criminelle,
Vivre , & pouvoir plus vous voir fans m’allarmer Vous craindre toutes deux , toutes deux vous aitner . Vivre avec ce tourmenc, c’eft mourir à toute heure , Tirez moi de ce trouble , ou fouffrez que je meure; Ec que mon déplaifir , par un coup généreux , Epargne un parricide à l’une de vous deux.
CLEOPAPRE.
Puifqde le même jour que ma main vdùs couronne. Je perds un de mes fils , & l’autre me foupçonne ,
"Vv
Qâ’âu milieu de mes pleurs , qu’il devroic effuyer , Son peu d’amour me force à me juflifier ,
Si vous n’en pouviez mieux confoler une mere , Qu’en la traitant d égalé avec une étrangère ,
Je vous dirai , Seigneur , car ce n'eft plus à moi A nommer autrement , & mon Juge & mon Roi , Que vous voyez l'effet de cette vieille haine , .
Qu’en dépit de la paix me garde l’inhumaine , Qu’en fon cœur du paffé foutient le fouvenir ;
Et que j’avois raifon de vouloir prévenir.
Elle a foif de mon fang , elle a voulu répandre , J’ai prévu d’affez loin ce que j’en viens d’apprendre ; Mais. je vous ai laiffé défarmer mon courroux.
{ à Rodogune. )
Sur la foi de fes pleurs je n’ai rien craint de vous. Madame ; mais ô dieux ! Quelle rage eft la vôtre ! Quand je vous donne un fils , vous affalfinez l’autre ; Et m'enviez foudain l’unique & foible appui Qu'Une mere opprimée eût pû trouver en lui.
Quand vous m’accâblerezr, où fera mon refuge ?
Si je m’en plains au Roi , vous poffédez mon juge ,
Et s’il m’oie écouter , peut-être , hélas ! en vain Il voudra fe garder de cette même main.
Enfin je fuis leur merë , & vous leur ennemie ,
J’ai recherché leur gloire , & vous leur infâmie ;
Et , fi Je n’euflè aimé ces fils que vous m otez , ■
Votre abord en ces lieux les eût déshérités.
C'eft à lui maintenant , endette concurrence,
A regler Tes fbupçons fur cette différence ,
A voir de qui des deux il doit fe défier ,
Si vous n’avez un charme à vous juflifier.
RODOGUNE k Cléopâtre .
Je me défendrai mal. L’innocence étonnée Ne peut is’imaginer qu’elle foie fouçonnée ;
Et n’ayant tien prévu d'un attentat fi grand ,
Qui l’en veut accufer , fans peine la furprend.
Je ne m’étonne point de voir que votre haine Pour hie faire coupable a quitté Timagene ,
Au moindre jour ouvert de tout jetter fur moi , Son. récit s’eft trouvé digne de votre foi.
V-ous t’accülîéz pourtant , quand votre ame allarmée Craignoit qu’en expirant ce fils vous eût nommée ;
Mais de fes derniers mots voyant le fens douteux^ Vous avez pris foudain le crime entre nous deux» Certes , fi vous voulez pafler pour véritable ,
Que l'une de nous deux de fa mort foit coupable , Je veux bien par refpeél ne vous imputer rien ;
Mais votre bras au crime efl plus fait que le mien > Et qui fur un époux fie fon apprentiffage ,
A bien pû fur un fils achever fon ouvrage.
Je ne dénierai point , puifque vous les (avez ,
De juftes fentimens dans mon ame élevés :
Vous demandiez mon fang , j'ai demandé le vôtre , Le Roi fait quels motifs ont pouffe l’une & l’autre » Comme par fa préfence il a tout adouci ,
Il vous connoîc peut-être , & me connoît auffi.
, , [ à Antiochus. ]
Seigneur , c’efl un moyen de vous être bien chere. Que pour don nuptial vous immoler un frere :
On fait plus , ou m’impute un coup fi plein d’horreur , Pour me faire un paffage à vous percer le cœur.
Où fuirois-je de. vous après tant de furie.
Madame, & que feroit toute votre Syrie,
Où feule , & fans appui contre mes attentats ,
Je verrois .... Mais , Seigneur , vous ne m’écoutez pas.’ ANTIOCHUS.
Non , je n’écoute rien , & , dans la mort d’un frere , Je ne veux point juger entre vous,& mamere:
Affaffinez un fils , maffacrez un époux ,
Je ne veux me garder , ni d’elle, ni de vous.
Suivons aveuglément ma trille deflinée.
Pour m’expofer à tout achevons l’hyménée.
Cher frere, c’efl pour moi le chemin du trépas,
La main qui t’a percé , ne m’épargnera pas, ,
Je cherche à te rejoindre , & non à m'en défendre ;
Et lui veux bien donner tout lieu de me furprendre. Heureux , fi fa fureur qui me prive de toi Se fait bien- tôt connoître, en achevant fur moi.
Et fi du ciel trop lent à la réduire en poudre ,
Son crime redoublé peut arracher la foudre.
Donnez moi.
RODOGUNE /’ empêchant de prendre U Coupe .
Quoi, Seigneur!
Donnez.
AN TIOCHUS.
Vous m’arrêtez en vain,
Ah J Gardez-vous d^l’une 5c l’autre main!
Cette coupe eft fufpedie , elle vient delà Reine, Craignez de toutes deux quelque fecrette haine.
CLEOPATRE
Qni m’épargnoit tantôt m’accule cette fois.
On ne peut craindre trop pour le falut ,des Rois. .Donnez donc cette preuve , 5c pour toute réplique, Faices faire un e(Tai par quelque domeftique. .
CLEOPATRE prenant la coupe.
Je le ferai moi-même. Hé bien , redoutez-vous Quelque finiftre effet encor de mon courroux ? . .. J’ai fouffert cet outrage avecque patience.
ANTIOCHUS prenant la coupe de la main de Cléopâtre après qu'elle a bu.
Pardonnez- lui , Madame , un peu de défiance. Comme vous l’accufez elle faié fon effqfc v « c A rejetter fur vous l’horreur de cette mort ; -
Et foit amour pour moi , foit addreffe pour elle ,
Ce foin la fait paroître un peu moins criminelle. Pour moi , qui ne vois rien dans le trouble où je fuis Qu’un gouffre de malheurs , qu’un abîme d’ennuis , Attendant qu’en plein jour ces vérite's paroiflènt , J’en laiffe lavengeapce aux dieux qui les connoiffent , Et vais fans plus tarder .... (
Seigneur voyez fes yeux Déjà tous égarés , troubles , 5c furieux ,
Cette affreufe fueur qui coure fur fon vifage ,
Cette gorge qui s’enfle. Ah , bons dieux , qdel rage! Pour vous perdre après elle, elle a voulu périr. ANTIOCHUS rendant la coupe à Laonice.
N’importe, elle’eftma mere, il faut la fecourir.
Va , tu me veux en vain rappeller à la vie.
Ma haine eft trop fidèle, 5c m’a trop bien fervie Elle a paru trop tôt pour reperdre avec moi,
C'eft le feul déplaiftr qu’en mourant je recoi ;
Mais j’ai cette douceur dedans cette difgrace De ne voir point régner ma rivale en ma place.
Régne de crime, enfin te voilà Roi,
Je t’ai défait d’un pere, & d’un frerç , & de moi.
Puiffe le ciel tous deux vous prendre pour vi&imes ,• Et laiffer choir fur vouFles peines de mes crimes , Puifliez-vous ne trouver dedans votre union Qu’horreur, que jaloufie, & que confufion ;
Et, pour vous fouhaiter tous les malheurs enfemble, Puiffe naître de vous un fils qui me reffemble.