ACTE V, SCÈNE IV
J*accours pour vous en faire un Aineste rapport.
AKfIOCHtJS.
Rapport Traiment funéstç, et sort vraiment tragique,
Qui ya changer en pleurs Tallégresse publique.
O frère, plus aimé que la clarté du jour' !
O rival , aussi cher que m'était mon amour !
Je te perds , et je trouve en ma douleur extrême
Un malheur dans ta mort plus grand que ta mort même.
Q (|e ses derniers mots fatale obscurité!
En quel gouffre d*horreur m*as-tu précipité?
Quand j'y pense chercher la main qui Tassassii^e ,
Je m'impute k forfait tout ce que jimagine ;
Mais , aux marques enfin que tu m'en viens donner ,
Fatale obscurité ! qui dois*je en soupçonner ?
c Une main qui nous fut bien chère ! »
Madame , est-ce la vôtre , ou celle de ma mère' ?
1 Titâ frater amabillor. (Catnll».}
fi « 11 n'y a point de situation plus forte , il n'y en a point oh Fon ait porté plus loin la terreur et cette incertitude effrayante qui serre Tàme aans l'attente d'un événemeot qui ne peut^tre que tragique, fies nota terribles :
« Un* main ^ai nont fat lii«n ekér» '. »
Madam* , «it-ea 1% TÔtrf , on çeUe <}« uia mirflt?
ces mots font frémir ; et ce qui mérite eneore plus d'étoge», e^ast que la situation est aussi bien dénouée qu'elle est fortement coiw çue. Cléopàtre , avalant elle-même le poison préparé pour son fijs. et pour Rodogune , et se flattant encore de vivre assez pour les voir périr avec elle, forme un dénoûment admirable. Il faut bien
gu'il le soit , puisqu*!! a fait pardonner les étranges invraisem* lances sur lesquelles il est fondé, et qui ne peuvent pas avoir d'autre excuse. Ceux qui ont cru , bien mal à propos , que la gloire de Corneille était intéressée à ce qu'on justifiit ses fautes, on^ fait de vains efforts pour pallier celles du plan de Bodogune. Pour en venir, à bout, il faudrait pouvoir dire ; Il est dans l'ordre des choses vraisemblables que, d'un c6té, une mère propose à ses deux fils, à deux princes reconnus sensibles et vertueux, d'assassiner leur maîtresse , et que , d'un autre c6té , dans te même jour, cette même maîtresse , qui n'est pdint représentée comme une femme atroce, propose à deux jeunes princes detit elle eoniiait la vertu , d'assassiner leur mère. Connne il est impossible d'accorder cette assertion avec le bon sens, il vwm beaucoup mieux abcmdonner une apoloçîe insoutenable , et laisser à Cor* BeiUe le soin de su défendre lui-même. Il s'y prend nleiix que ses défenseurs : il a fait le cinquième acte. Souvenons^nous donc un» bonne fois et pçui toujours, que sa gloke ft'^ p«» de u'aveir
8g RODOGUNE.
Vous Touliez toutes deux un coup trop Inhumain; Nous vous avons tous deux refusé notre main : Qui de vous s'est vengée 7 est-ce Tune , est-ce l'autre , Qui fait agir la sienne au refus de la nôtre? Est-ce vous qu'en coupable il me faut regarder? Est-ce vous désormais dont je*me dois garder <?
CLÉOPATRE
Quoi! TOUS me soupçonnez?
Quoi ! je vous suis suspecte?
AMTIOGHUS.
Je suis amant et fils , je vous aime et respecte ;
Mais, quoi que sur mon cœur puissent des noms si doux,
A ces marques enfin , je ne connais que vous.
As-tu bien entendu? dis-tu vrai , Timagène?
TIMAGÈNE
Avant qu'en soupçonner la princesse ou la reine , Je mourrais mille fois; mais enfin mou récit Contient, sans rien de plus, ce que le prince a dit
ANTIOCHUS
D'un et d'autre côté l'action est si noire
Que n'en pouvant douter , je n'ose encor la croire.
quiconque des deux avez versé son sang , Ne vous préparez plus à me percer le flanc.
Nous avons mal servi vos liatnes mutuelles, Aux jours l'une de l'autre également cruelles; Mais si j'ai refusé ce détestable emploi , Je veux bien vous servir toutes deux contre mol : Qui que vous soyez donc , recevez une vie Que déjà vos fureurs m'ont à demi ravie'.
Ah ! seigneur, arrêtez !
TIMAGÈNE
Seigneur, que faites-vous?
poÎDt commis de fautes , mais d'avoir su les racheter : elle doit suffire à ce créateur de la scène française. » (La Harpe.)
i «Cette situation est sans doute des plus théâtrales ; elle ne permet pas aux spectateurs de respirer. Le succès prodigieux de <*«tte scène est une grande réponse à tous ces critiques qui disent à un auteur ceci n'ett pae auez fondé, cela n^est pa» a*ee% prfpoA'é. L'uuteur répond : J'ai touché, j'ai enleté le public. L'auteur a raison tant que le public applaudit, j» ( Voltaire.)
S VU« dlniaisoi m*». (Homm.)