‹ Rodolphe Kreutzer; sa jeunesse à Versailles 1766-1789Chapitre 1 sur 6 · JOSEPH HARDY · texte numérisé non relu

JOSEPH HARDY

PROFESSEUR DE VIOLON AU CONSERVATOUtE DE VERSAILLES

AVEC UN l'ORïRAIT INÉDIT DE RODOLPHE KREUTZER ET TROIS FAC-SIMILÉS D 'AUTOGRAPHES

(Extrait de la Revue de l'Histoire de Versailles.)

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PARIS LIBRAIRIE FISCIIBACHER

Société anonyme 33, RUE DE SEINE, 33

(Tous droits réservés)

A MONSIEUR ARTHUR POUGIX

Chcy Monsieur,

Des trois grands maifres classiques du violon, deux d'entre eux, Rode et Viotti, no?is sont devenus familiers par la biographie si remarquable que vous leur avez consacrée.

Dans la préface de la « Notice sur Rode », vous regrettez qtù'une étude sur Rodolphe Kreutzer n'ait pas été entreprise.

« Elle serait plus utile, dites -vous, qtie les innombrables récits dans lesqîtels on a retracé fusqti 'aux derniers faits et gestes de la moindre des filles d'opéra. »

f'ai tenté de combler cette lacune par fnon travail, dont j'offre aujourd'hui ait public une première et faible partie.

Malgré vos excellents conseils, je sens bien que je suis resté au-dessous de ma tâche.

Mais vous êtes l'indulgence même, et je sais avec quelle bonté vous lirez ces pages d'un débutant, plus habitué à manier l'archet que la plume.

Telles qu'elles sont, cependant, perfnettez - moi de vous en offrir la dédicace, comme un faible gage de remerciements pour la bienveillance que vous n 'avez cessé de me témoigner.

J. Hardy.

Versailles, 2o juin 1010.

La Biographie universelle des Musiciens, de Fétis, est la source où puisent ordinairement ceux qui désirent avoir des détails sur la vie ou les œuvres d'un artiste, lorsqu'un travail spécial n'a pas été fait sur le personnage.

Malheureusement, elle est remplie d'erreurs, qui toutes ne sont peut-être pas imputables à Fétis, mais n'en sont pas moins fâcheuses, puisqu'elles entretiennent le lecteur dans des idées fausses.

C'est ainsi que, pour Rodolphe Kreutzer, dans les quelques lignes qu'il consacre à sa jeunesse, on relève presque autant d'erreurs que de faits (1).

Et le peu de renseignements qui soient exacts sont d'une insuffisance regrettable, surtout lorsqu'il s'agit d'un homme

(1) C'est dans la Revue Musicale du 13 janvier 1831, c'est-à-dire neuf jours après la mort de Rodolphe Kreutzer, que Fétis, voulant rendre hommage à la mémoire du grand artiste, fit paraître une Notice nécrologique sur ce célèbre violoniste. C'est celle qui est insérée dans sa Biographie universelle des Musiciens, première édition de 1839; une seconde, quelque peu augmentée, parut en 1863.

Il n'est pas douteux que, se trouvant pris au dépourvu, il se soit servi de l'article de Choron et Fayolle, publié dans leur DicUonnaire des Musiciens en 1810, et que, pour compléter la biographie, il y ait ajouté les notes qu'il avait recueillie? à ce sujet.

Du reste, les renseignements que ceux-ci donnent sur sa jeunesse semblent avoir toujours été admis par la famille. C'est ainsi que nous avons retrouvé dans les papiers de son neveu, Léon Kreutzer, critique musical très distingué, un projet de biographie sur R. Kreutzer, qui conserve non seulement les mêmes erreurs, mais en augmente encore le nombre.

aussi éminent que Rodolphe Kreutzer. En effet, ce dornicr ne fut pas seulement un grand virtuose, mais encore un artiste à tous les titres possibles, professeur émérite, compositeur de quarantesept œuvres lyriques, chef d'orchestre, et auteur d'ouvrages d'enseignement pour le violon^ dont un seul même eût suffi pour lui conquérir la gloire. Nous parlons des Qwarfly^/eis/wf/f s, ouvrage qui ne périra jamais et dans lequel, tout comme leurs devanciers, les violonistes à venir chercheront encore la source de leur savoir.

C'est pour détruire ces erreurs, et connaître de plus près certaines circonstances de sa vie, que nous avons fouillé dans les Archives nationales, dans celles de la ville de Versailles, du département de Seine-et-Oise et du ministère de la Guerre, dans les journaux et mémoires du temps, dans les ouvrages où il est parlé de notre virtuose. Nous indiquerons, du reste, fidèlement les sources où ces renseignements ont été puisés.

Nous avons l'intention, plus tard, d'étudier la vie entière de Rodolphe Kreutzer, dont les détails nous ont séduit et attiré; aujourd'hui, nous ne nous occuperons que de sa jeunesse à Versailles^ c'est-à-dire depuis sa naissance^ survenue en 1766, jusqu'en 1789, date de son départ pour Paris, où son service de musicien du Roi l'appelait à la Cour.

En retraçant sa jeunesse, nous parlerons brièvement des Concerts spirituels, témoins de ses premiers succès, et de la musique des Gardes-Suisses, puisque c'est à l'organisation de cette musique, dont l'origine semble ignorée de tous les historiens, que nous devons la bonne fortune d'avoir vu Kreutzer naître en France.

Quoi qu'il en soit, nous avons cru, en racontant la vie de Kreutzer, faire œuvre utile, puisqu'on trouvera pour la première fois réunis en quelques pages nombre de documents et de faits qui se trouvaient jusqu'ici éparpillés dans cent endroits différents. Il nous a été, de plus, agréable de pouvoir rendre ainsi publiquement un hommage d'admiration à ce grand virtuose, qui offrait à nos recherches un double intérêt : celui d'être un artiste de haute valeur et d'avoir vu le jour à Versailles.

C'est le but môme de cet ouvrage; il n'y faut pas chercher autre chose.

RODOLPHE KREUTZEI'w

A peine le duc de Clioiseul eùl-il pris possession de la charge de colonel général des Gardes-Suisses et Grisons, la plus considérable des charges mililaires de l'époque, et qui lui fut conférée par le roi Louis XV, le 4 mars 1702, qu'il continua dans ce corps d'élile, dont il venait ainsi d'être nommé le grand chef, les nombreuses réformes qu'il avait déjà entreprises dans l'armée, depuis un an qu'il avait clé appelé au ministère de la Guerre.

Lui-même le marque ainsi dans un « Mémoire justificatif présenté au Roi en 1705 » et consigné dans ses Mémoires : « J'ai entrepris, dit-il, quand Votre Majesté m'a donné la charge de colonel général, de mettre cette milice étrangère sur le pied le plus ulile au service de Votre Majesté (1). » Et plus loin il ajoute : « Les Gardes-Suisses n'étaient pas mieux que les autres; j'ai commencé par ce régiment (2). »

Une des premières réformes qu'il entreprit dans le corps des Gardes-Suisses fut de doiuier à la musique une organisation et une composition qui, jusqu'alors, avaient été facultatives.

En effet, nous trouvons dans VEtat mUilaire de France qu'en 17G2 0 Sa Majesté a accordé à son Régiment des Gardes-Suisses une ^lusique composée de 4 Bassons, 4 Cors de Chasse, 4 Hautbois et 4 Clarinettes (3) ».

Ce nombre de seize musiciens était considérable, si l'on se reporte à l'époque, puisque, jusque-là, chaque régiment en comptait tout au plus huit.

La composition elle-même marquait un grand progrès, et cependant elle nous ferait sourire si nous la comparions à nos musiques militaires actuelles, dont elle fut pourtant l'origine, la musique des Gardes-Françaises^ dont la composition était identique, n'ayant été organisée que quelque temps après.

Celte nouvelle musique, ainsi formée, venait remplacer « les fifres et tambours, les seuls instruments qui fussent alors à la tôle des régiments d'infanterie (4) ».

(1) Mémoires du duc de Choiseul, page 401. Ploa et Nourrit, 1904.

(2) Ibid., page 402.

(3) Etat militaire de France, nCÎ, page 173, par MM. de Montaudre, Loncliamps et de Roussel.

(4) Manuel général de musique militaire, par G. Kastuer, page IIG. Firmin- Didot, 1848.

Enfin, par une ordonnance en date du l" juin 1763 (1), le service de la musique élait fixé d'une façon définitive; celle ordonnance disait :

« Chapitre XVIII. — Il sera aussi allaché à la suite de TElat- Major de la Compagnie Générale seize Musiciens que Sa Majesté a jugé à propos d'y établir. Lesdils Musiciens seront toujours affectés à la garde qui servira près de Sa Majesté et subordonnés à tous les Officiers de la garde, et particulièrement à l'Aide- Major, lequel sera chargé de la discipline, police et entretien desdils Musiciens. )>

Au chapitre LVIII, il élait dit : « Il sera payé, à chacun desdils Musiciens, tant pour son habillement que pour les réparations annuelles de l'habillement, l'entretien des instrumens et son chauffage au corps de garde, 166 livres 1 3 sols 4 deniers par an. »

Les appointements étaient, pour chaque musicien, de 1,066 livres par an.

Dans le service, leur chef était le basson Simonel. Quelques quittances conservées aux Archives du ministère de la Guerre nous renseignent à son sujet, et nous montrent qu'il était fier de son emploi, car, lorsqu'il signait une pièce, il ne manquait jamais de faire suivre son nom du titre de : premier musicien des Gardes-Suisses. C'est également lui qui accordait les permissions aux musiciens, aucun d'eux ne pouvant se libérer d'un service ou s'absenter de Versailles sans son autorisation écrite. Il ne se doutait certainement pas alors qu'il devenait ainsi, par le fait, le premier en date des chefs de musique de France.

L'état-major de la compagnie générale étant toujours à Versailles, les musiciens résidaient donc dans celle ville, quelle que fût celle des onze compagnies qui se trouvât de service au Château. (Ces compagnies se relayaient tous les cinq jours.)

Parmi les innovations apportées dans la nouvelle musique des Gardes-Suisses, une des plus importantes était l'adjonction de deux instruments alors à peu près inconnus en France. La clarinette et le cor étaient, en effet, deux instruments fort rares, puisque l'Opéra même n'en possédait pas lorsque Rameau fit représenter, le 18 novembre 1751, en l'honneur de la naissance du

(1) Antérieure de huit mois à l'ordonnauce qui constituait la musique des Gardes- Françaises, et qui porte la date du 29 janvier d7G4

duc de Bourgogne, Acanthe et Céphise, pastorale eu trois actes, paroles de Marmontel. Ayant mis dans sa partition « des cors en fa et des clarinettes dont il sut tirer les effets les plus heureux (1) », il dut emprunter sans doute à l'orchestre de La Pouplinière les seuls instrumentistes de ce genre existant alors en France, et que ce riche amateur avait fait venir d'Allemagne (2).

L'Opéra ne s'enrichit de ces précieux instruments qu'en 1763, où Rodolphe y introduisit le cor, et en 1770, où la clarinette y eut pour titulaires Stadler et Gaspard.

Cette musique créée, il fallut songer à lui constituer un répertoire; aussi Choiseul fit-il appel aux compositeurs les plus en renom de ce temps- là.

Gluck lui-même fut sollicité par Favart, au moins indirectement. Nous avons de ce dernier une lettre au comte de Durazzo, avec lequel il était en correspondance suivie et dont le passage nous intéressant est ainsi conçu :

« 1762, 20 juin.

« M. le duc de Choiseul, premier ministre, désireroit avoir une marche militaire pour les Suisses, dont il est colonel. Rameau, Mondonville et d'Auvergne en ont chacun présenté une, dont on n'est pas tout-à-fait content. J'ai nommé M. Hass et Gluck. Leurs lalens si connus font espérer qu'ils rempliront l'objet, si V. E. veut les engager à concourir avec nos musiciens français; ce seroit obliger singulièrement M. de Choiseul. 11 faut que la marche soit en cl, la, ré, d'un caractère belliqueux, majestueux, et peigne, en quelque sorte, le génie de la nation helvétique, et qu'en môme temps elle soit chantante et facile à retenir. Bassons, fifres et tambours, voilà les instrumens pour lesquels il faut travailler. Je vous supplie, Monseigneur, d'avoir la bonté de me faire réponse au plus tôt sur cet article; ce seroit une occasion de faire ma cour au ministre (3). »

Gluck composa-t-il cette marche? Si oui, son travail resta inutile, puisqu'il no répondait plus à la nouvelle composition,

(1) Rameau, par Laloy, page C4. Alcan, 1908.

(2) Voir Les Concerta en France sous faJicien régime, par Michel Breiiet, p. 2:21 et suiv. Fischbacher, 1900.

(3) Favart, Mémoires et Correspondance llltéraire, 1808, tome !'='■, page 30G. — Cette lettre a déjà été citée par Û. Desnoiresterres dans Gluck et Piccinni, page 30.

ignorée de Favart, bien qu'elle eût déjà quelques semaines d'exislence.

Enfin, quel que soit le nom de l'arlisle assez heureux pour faire accepler la marche tant désirée, il est presque certain que nos musiciens devaient en être en possession le 2(i janvier 17G3, puisqu'à cette date, nous dit la Gazette de France, « le duc de Choiseul a fait entendre au Roi la Musique attachée au Régiment des Gardes-Suisses; et Sa Majesté en a paru très satisfaite (1)»).

Pour former cette musique, les éléments nécessaires faisant défaut en France, on avait dû faire venir d'Allemagne les instrumenlistes indispensables à cette nouvelle org^anisation.

Le choix était du reste excellent, puisque plusieurs d'entre eux se firent entendre en solistes au Concert spirituel, le plus réputé do tous les concerts d'alors, et oii tous les artistes venaient demander la consécration de leurs talents.

Parmi ces musiciens venus d'AUemag'nc, se trouvait un nommé Kreutzer, qui, obligé de quitter Breslau, sa ville natale, à la suite d'un mariage d'inclination, dit la Biographie Michaud, était venu tenter fortune à Versailles.

Etait-il déjà chez nous lors de la formation de la musique? Fut-il engagé directement dans son pavs, et vint-il à Belfort, où les recrues des régiments suisses étaient obligées de se rendre pour rejoindre leur quartier d'assemblée (2)? C'est ce (|ue nous ignorons.

Toujours est-il que, lors de la création de 1762, il se trouvait à Versailles avec sa femme, âgée comme lui de trente et un ans, et son fils Georges, âgé d'un an environ.

Jean-Jacobe (3) Kreutzer, fils d'un bon bourgeois de Breslau, avait fait de bonnes études musicales dans cette ville et y avait suivi les cours, à ce moment très florissants.

L'Allemagne avait copié l'Italie, elle possédait plusieurs écoles de musique très réputées, et c'est là que se trouvaient les meilleurs exécutants sur les instruments à vent.

(1) Gazette de France, 28 janvier 1103.

(2) Archives historiques du ministère de la Guerre, carton 50.

(3) Et non Rodolphe, comme le nomme la Biofjraphie Michaud.

Sarrottc, le f'ondaleur du Consorvaloiro, le conslalaiL Ireulc aiîs plus tard, et il eu faisait mcnliou dans le discours qu'il avait habilement placé entre les deux parties du concert donné le mercredi 20 novembre 1793, par les artistes de V Institut national de Musique^ lequel, deux ans plus tard, devenait le Conservatoire.

Le surlendemain, le chroniqueur du Journal de Paris rendait compte du discours de Sarrette : « Il est impossible do concevoir, sans l'avoir entendu, la perfection de l'exécution. Tout ce qu'il y a à Paris de grands Artistes y ont paru. Sarrette a observé dans son discours que c'étoit par une routine bien ignorante qu'on alioit autrefois chercher en Allemagne les exécutans sur les instrumens à vent. Ce que ce concert a montré nous prouve bien, en effet, qu'en musique comme en tout, la France n'aura besoin jamais de recourir à ses voisins. »

Oui, mais ce concert était de trente et un ans postérieur à l'époque qui nous occupe; et en 1762, force était bien de faire venir d'Allemag-ne, la seule source encore de la musique instrumentale, les artistes nécessaires à la musique des Gardes- Suisses.

Jean-Jacobc Kreutzer fut donc engagé comme clarinettiste à cette musique. Il n'appartint jamais à la Chapelle du Roi, comme le disent à tort Fétis et tous les autres biographes qui l'ont copié; sa femme ne fut jamais admise à cette même Chapelle en qualité de récitante, comme l'affirme à tort la Biographie Michaud, et tout nous porte à croire qu'elle ne s'occupa que d'élever ses enfants et de vaquer aux soins de son ménage.

J.-J. Kreutzer était en môme temps professeur de violon et devait avoir comme élèves les jeunes gens de la noblesse, qui, à ce moment, comptait de nombreux représentants à Versailles. Il eut, entre autres élèves, Arnault, qui fut plus tard membre de l'Académie et collaborateur de Méhul, et dont le père avait un emploi à la Cour; lui-même nous renseigne à ce sujet dans ses Souvenirs cVun Sexagénaire. « La musique, dit-il, est un art que je n'ai jamais pratique. J'ai pourtant eu le père de Kreutzer pour maître de violon. Il a trouvé en moi un élève moins habile que son fils, soit dit sans vanter ce dernier (1). »

(T; Souvenirs d'u7i Sexage'jiaire, par A.-V. Arnault, tome l«', p. 452. Dufey, 1833.

Ces quelques lig-ues suffisent à nous prouver que J.-J. Kreutzer pratiquait et ciiseii^nait réellement cet instrument.

11 devait en môme temps faire partie de l'orchestre du théâtre de la ville de Versailles, qui, à partir du 7 juillet 17G8, fut dirigé par la célèbre Montansier (1), et où son fils Rodolphe, qui est l'objet de notre étude, fit ses premiers essais aussitôt qu'il fut en état d'exécuter sa partie.

J.-J. Kreutzer eut plusieurs enfants; nous avons fait les recherches les plus minutieuses sur les registres des paroisses, aujourd'hui aux Archives de la ville de Versailles, et voici les noms que nous avons trouvés. Nous croyons leur liste complète.

Ce n'était pas chose très facile; dans tous les actes que nous avons consultés, le nom de Kreutzer (qui se prononce Crctcé) est en effet orthographié de façons différentes, surtout lorsque le père, obligé par son service de musicien des Gardes-Suisses de suivre la Cour dans ses déplacements de Compiègne, Fontainebleau ou Marly, n'était pas présent à la cérémonie du baptême. Il en est de même pour sa femme, que l'on dénomme Trapol, Trabol, Trabaul, Trabolt, Trabolle.

Ils devaient avoir l'un et l'autre un fort accent allemand, ce qui fait que l'on n'est pas fixé sur le nom exact de la mère ; quant au père, lorsqu'il assiste à la cérémonie, sa signature est toujours Kreutzer.

Voici donc les noms des enfants, qui, à l'exception du premier, sont tous nés à Versailles :

1° Georges, né en 1761, probablement à Breslau, mort à Versailles, le 13 mars 1767;

2" Louise-Josèphe, née le 16 août 1764;

3" Rodolfe^ né le 15 novembre 1766 ;

4° Charles-François, né le 28 décembre 1768;

5" George-Charle, né le 14 décembre 1770, mort à Versailles, le 3 décembre 1771 ;

6° Elizabeth-Rosalie, née le 26 juillet 1773;

7° Marie-Thérèse, née le 9 avril 1776, morte à Versailles, le !"■ décembre 1776;

8" Jean-Nicolas, né le 3 septembre 1778.

(1) Voir Le Théâtre de Versailles el la Montansier, par M. P. Fromageot, p. 17.

Ce dernier fut également un très bon violoniste; élève de son frère Rodolphe, il le suppléa et lui succéda comme professeur au Conservatoire.

On voit que ce n'est point le IG novembre 17GG, comme le dit Fétis, et comme le croyait probablement lui-même Rodolphe Kreutzer, que celui-ci naquit, mais bien le io; et l'acte de baptême relevé par nous, sur les registres de la paroisse Notre- Dame de Versailles (1), l'établit nettement.

L'acte qui précède celui de Kreutzer porte en toutes lettres : « L'an mil sept cent soixanle-six, le seize novembre, etc. »

F° 89. RoDOLFE [sic] Kreutzer.

« Les même Jour Et an (/6^ novembre 1766) que dessus, Rodolfe, né d'hier, fils de Jean-Jacobe Kreutzer, Musicien du Roy au Régiment des Gardes-Suisse, Et d'Elizabcth Trapol, son Epouse, a Eté Raptisé par nous soussigné, prêtre de La mission, faisant Les fonctions Curiales. Le parein a Eté Rodof Krcttly, ausi musicien du Roy Dans Le Régiment des Gardes -Suisse. La marraine, Louise Vincent, fille majeure^ qui ont Signé avec Le père.

« Krettly.

« Vincent.

i< Kreutzer.

, « Deusy, prêtre. »

Il n'y a donc pas d'incertitude possible, et l'erreur de Fétis provient de ce qu'il a pris la date du baptême pour celle de la naissance.

Quant à son prénom, il lui fut donné par son parrain Rodof Krettly (2), hautboïste aux Gardes-Suisses depuis la fondation de cette musique; plus tard, il l'écrivit Rodolphe.

Son enfance fut ce qu'est ordinairement celle des fils de musiciens, auxquels, sans le chercher, le sentiment de la

(1) Archives de la ville de Versailles. — L'erreur de date a déjà été corrigée par M. P. Fromageot dans les Compositeurs versaillais, page 75.

(2) Rodof Krettly fut le père du capitaine Krettlj', qui s'illustra dans les guerres de la Révolution et du premier Empire.

musique s'inocule de lui-même. Comme les enfants ont un don particulier dimitalion, on est, si on sait les observer, renseigné dès leurs premières années sur leurs aptitudes et sur leurs dons; car la musique est une langue, et la plus frappante. Et si l'enfant fredonne vers l'âge de trois ans les mélodies qu'il entend, et s'il les répèle juste, on est fixé sur son oreille musicale; s'il les chante en mesure, s'il les rythme bien, et si même, comme cela se voit quelquefois à cet âgo^ il nuance avec goût de petits fragments, alors, sans aucun doute, le bambin sera musicien.

Rodolphe Kreutzer fut donc un de ces enfants précoces, pas aussi rares qu'on est tenté de le croire, mais qui eut l'heureuse chance de naître dans le milieu propre à développer ses heureuses dispositions; car, si nous en croyons la princesse deSalm : « Il ne suffit pas d'ensemencer la terre que l'on veut faire produire, il faut encore que le climat, que la température soient favorables à la jeune plante qui vient de naître. Celui qui est destiné à cultiver un art doit, pour ainsi dire, respirer en naissant l'air de cet art, grandir, croître avec lui, et par là s'identifier à ses plus intimes secrets (1). »

Ces précieuses facultés lui permirent de commencer l'étude du violon à cinq ans. Son père fut pour lui le plus excellent maître de début, puisque, le fait est certain, c'est lui qui enseigna au petit Kreutzer les premiers principes de l'instrument sur lequel il devait plus tard acquérir un si haut talent et une notoriété telle, que le plus grand génie musical qui ait existé lui dédiait sa plus belle sonate; ce musicien est Beethoven, et la sonate, la neuvième, op. 47, en la majeur^ que tous les violonistes et les musiciens ne connaissent aujourd'hui que sous la dénomination de : La Sonate à Kreutzer.

En 1771, année où Rodolphe Kreutzer commença l'étude du violon, une seule méthode était digne d'attirer l'attention d'un bon professeur; elle était l'œuvre de Léopold Mozart, le père du

(1) Œuvres complètes de Af""' lu princesse Constaiice de Salm, tome IV, p. 37. Firiniii-Uidot, 1842.

tlivin Mozart; elle avait été traduite cii français l'année précédente, chez l'éditeur Boyer, et dès son apparition elle avait obtenu un grand succès.

C'est sur cette méthode que le jeune R. Kreutzer exécuta ses premières gammes (l), sous la direction de son père, qui, sans doute, y ajouta les copies qu'il avait faites à l'école de Breslau, suivant l'usage de cette époque, où les élèves d'une école de violon copiaient, au fur et à mesure de leurs besoins, les exercices et études nécessaires à leur éducation musicale, et que leurs maîtres leur indiquaient.

Rien que par ce choix, on peut deviner l'esprit méthodique et pratique du père; aussi comprend-on facilement que lorsque son enfant fut en état d'être mis en des mains plus habiles que les siennes, il n'ait pas choisi dans les vingt violons de la Chapelle du Roi, à Versailles, un maître pour son fils. Pourtant, Mondonville, Lemière, Guénin et Gautherot en faisaient partie, mais il faut croire que ces artistes ne lui inspiraient pas confiance. Du reste, aucun d'eux n'appartenait à une école, et, sous le rapport technique, il leur était bien supérieur.

Quoi qu'il en fût, l'enfant devait déjà posséder un certain acquit lorsqu'il fui confié aux soins d'Antoine Stamitz, un des plus brillants élèves de son père, J.-C. Stamitz, le fondateur de cette école de violon de Manheim (2) qui avait donné de si brillants résultats, que Grimm, ayant eu l'occasion, le 19 janvier 1772, d'entendre l'orchestre du théâtre de cette ville, en sortit à ce point enthousiasmé, lui habituellement si difficile à satisfaire, qu'il nota ainsi son admiration : « Quant à l'exécution surprenante, sublime, aujourd'hui peut-être unique en Europe, de l'orchestre de Manheim, je ne sais combien de temps il me faudra pour l'oublier et pour refaire mon oreille à la discordance de ces scieurs de corde qui accompagnent nos acteurs à la Comédie-Italienne, sans nuances, sans âme et sans sentiment (3). »

(1) Nous tenons ce renseignement de notre regretté professeur M. Grodvolle, ■lirecteur-fondateur de l'Ecole de musique de fours, qui le tenait lui-même de L. Massart, son maître, et qui nous l'a plusieurs fois confirmé.

(2) Fétis est encore dans l'erreur lorsqu'il attribue à Antoine Stamitz la f^uda lion d'une école.

(3) Correspondance de Grimm, tome IX, page 439. Garnier, Paris. 1870.

A quelle époque le jeune Kreutzer comnicuça-t-il ses leçons? Il esl difficile de le préciser (1), les renseignements sur Antoine Stamitz faisant défaut; est-ce en 1778, année oi^iil se fit entendre au Concert spirituel? Il avait alors vingt-cinq ans. C'est possible ; mais, dans tous les cas, il faut reconnaître que le choix était des meilleurs; et le jeune Rodolphe profita rapidement des excellentes leçons qu'il reçut de ce précieux maître (2).

Antoine Stamitz^ fils de compositeur et compositeur lui-même, inculqua à son jeune élève tous les éléments de la musique, violon, solfège et composition; il lui fit travailler un grand nombre des œuvres italiennes connues en Allemagne, mais complètement ignorées en France, les virtuoses d'alors s'en tenant a leur pauvre musique. Il y avait bien celles de Leclair et de Gaviniès, mais il semblait, à quelques exceptions près, de bon ton de les dédaigner. Il y avait peut-être à cela une autre raison, c'est qu'ils étaient pour la plupart incapables de les exécuter.

Le terrain de culture avait été si bien préparé par le père, les progrès du jeune Kreutzer furent si rapides, que, dès le jeudi 2S mai 1780, il se produisait au Concert spirituel, dans un concerto, non de sa composition, comme l'écrit Fétis, mais de celle de son maître; voici du reste le programme de ce premier concert, tel qu'il fut imprimé dans les journaux d'alors (3):

(1) Ces lignes avaient déjà paru dans la Revue de L'Histoire de Versailles, lorsque M. L. Trinquand nous adressa une lettre précisant au contraire, grâce à des papiers de famille, l'époque exacte à laquelle R. Kreutzer commença ses leçons avec Antoine Stamitz. Les documents qui raccompagnent nous montrent également que c'est à la protection et à la générosité du comte d'Artois (futur Charles X) que R.. Kreutzer dut de pouvoir perfectionner son talent, sous la direction de ce maître.

Nous renvoj^ons donc le lecteur à la page 63, où cette lettre est reproduite en son entier, désirant laisser à M. L. Trinquand sa part de collaboration. A cette lettre était jointe la photographie de trois autographes de sa précieuse collection; ce sont ceux que nous donnons aux dernières pages de cette notice.

Nous prions M. L. Trinquand d'accepter ici nos remerciements bien sincères, pour l'intérêt que ces documents aj^portent à notre travail.

(2) Nous n'avons pu savoir si, vers cette époque, Antoine Stamitz habitait Versailles ou Paris; nous croirions plus volontiers que ce fut dans cette dernière ville, Versailles n'offrant que peu de ressources à des violonistes en dehors de la Chapelle. Mais que ceci ne soit pas une objection; il y avait à ce moment entre Versailles et Paris un service de voitures partant du quartier Saint-Louis plusieurs fois par jour; le jeune Kreutzer pouvait donc assez facilement se rendre chez son maître; le voyage devait durer environ de deux à trois heures, la distance étant de vingt kilomètres.

(3) Journal de Paris, Affiches, Annonces, Avis divers, etc.

(( Le jeudi 23 mai 1780. Concert Spirituel au Château des Thuilleries.

« Il commencera par une Symphonie del Signor Sterkel.

« Il Signor Rovédini chantera un Air Italien del Signor Sacchini.

ce M. Kreutzer, âgé de 13 ans, exécutera, pour la première fois, un Concerto de violon de la composition de M. Antoine Stamitz, dont il est Elève.

« M"" Girardin et MM. Legros et Laïs chanteront un Motet de la composition de M. Gossec.

« M. Rathé exécutera un Concerto de clarinette de sa composition qui a été redemandé.

« Il Signor Rovédini chantera, pour la dernière fois, un Air Italien del Signor Sacchini.

« Il Signor Bruni exécutera, pour la première fois, un Concerto de violon de sa composition.

« Le concert finira par Lauda Sio?i, nouveau Motet de la composition de M. Candeille, chanté par M"" Girardin et M. Laïs. »

Kreutzer se trouvait ainsi, quoique très jeune^ l'émule des violonistes Fodor, Pieltain, Henry, Le Noble, Hayenkeck, Capron, Chapelle, Berthaume, Bruni^ qui s'étaient fait entendre cette même année aux Concerts spirituels.

Il réussit complètement, et le succès qu'il obtint fut mérité. Antoine Stamitz, artiste consciencieux, qui s'était déjà fait entendre (1), ainsi que son père et son frère, au même concert, n'aurait jamais voulu produire un élève médiocre ou insuffisamment préparé.

Deux feuilles du temps, de celles qui s'occupaient de théâtre et de musique, nous renseignent à ce sujet.

Voici ce que dit la première, qui parut deux jours après : « Le Concert d'avant-hier attira, malgré le beau tems, un grand nombre de Spectateurs. Il eut en général beaucoup de succès; mais on applaudit sur-tout le Motet de M. Gossec, qui cependant ne fut donné qu'en partie, et celui de M. Candeille, qui fut exécuté pour la première fois. Le jeune Kreutzer eut le plus grand succès; on lui demanda de recommencer un morceau de son

(1) Le 2 février 1778, dans des solos d'alto-viola de sa composition.

Concerto. Le jeu do M. Bruni fut trouvé hardi et du bon genre, et M. Rallié fut Irl's-applaudi (1). »

Dans l'autre, le rédacteur, un peu dérouté par la difficulté du morceau, n'en admire pas moins la parfaite exécution. « M. Ki'pufzrr, dit-il, âgé de ili ans, a exécuté sur le Violon un Concerto d'Antoi?îe Stamilz. dont il est l'Elève ; ce jeune Virtuose annonce les plus rares talens pour l'exécution; il a fait entendre des difficultés étonnantes pour son âge, étonnantes même chez les plus habiles Maîtres, et à cet égard il n'a rien laissé à désirer, si ce n'est que ces difficultés prodigieuses deviennent enfin impossibles.

« M. Bruni, autre Virtuose, a joué sur le même instrument un Concerto de sa composition, et qui n'a pas été moins justement applaudi; un bel à-plomb, une manière décidée, une vigueur de doigts et d'archet peu commune, une mélodie très-variée, et sur-tout phrasée avec un art infini ; voilà ce qui le distingue (2). »

Quelques mois plus tard, le souvenir du succès de notre jeune virtuose était encore présent à la mémoire d'un annaliste, puisque, dans ses Nouvelles historiques et littéraires des IViéâtres chantants, il lui consacrait ces quelques lignes : « Le 25 mai 1780, écrivait-il, M. Kreutzer^ âgé de treize ans, a exécuté, sur le violon, un Concerto, composé par M. Antoine Stamitz, son Mailre. On l'a prié de recommencer ce concerto, et il a été applaudi une seconde fois avec la même universalité. On a reconnu, dans ce jeune Virtuose, un talent rare; l'étude, la réflexion, le travail le porteront sans doute bien au-delà du terme ordinaire de la perfection (3). ^)

Si cet écrivain eut le bonheur de vivre encore quelques années, il put voir s'accomplir sa prophétie.

C'était un peu audacieux de se produire dans le même concert que Bruni, alors âgé de vingt et un ans et élève de Pugnani; malgré cela, comme on vient de le voir, le jeune Kreutzer fut bissé, honneur très rare à cette époque; ce fut pour son début un véritable triomphe, dont put être fier le maître et qui dut doiHier confiance au jeune virtuose.

(1) Journal de Paris, 27 mai 1780.

(2) Mercure de France, 3 juin 1780.

(3) Almanach musical, année 1781, page UO.

Ce premier succès, fient l'écho se répandit au loiu, dut mettre en joie tous les siens et, en leur donnant l'espérance pour l'avenir, leur procurer momentanément un peu de bonheur, surtout si ce triomphe fut accompagné de quelque argent, dont la famille avait un grand besoin.

Le brave Jean-Jacobe était bien loin d'avoir trouvé la forlune qu'il était venu chercher dix-huit ans auparavant à Versailles. Bien au contraire, la gêne était grande dans la maison, et il faut croire que ce pauvre homme ne pouvait suffire à lui seul à nourrir les robustes appétits des cinq enfants qui lui restaient, puisque, le 9 décembre 1780, nous relevons sur les registres de la Prévôté de l'Hôtel du Koi un jugement le condamnant à payer au boulanger Guillard « la somme de Cent douze livres treize sols, pour fournitures de pain, qu'il reconnoît devoir, et aux dépens liquidés à huit livres six sols six deniers, non compris les présents scel et signification, etc. (1) ».

Il est agréable de constater que R. Kreutzer se souvint toute sa vie d'avoir été élevé pauvrement, et que plus lard il fit tout ce qui fut en son pouvoir pour soulager les misères. Ce n'est jamais en vain qu'on s'adressa à lui; sa bourse et son talent étaient toujours au service des infortunes.

Le Concert spirituel, où s'était produit notre jeune virtuose, avait été fondé par Anne-Danican Philidor (2). L'inauguration en avait eu lieu le 18 mars 1725; ces concerts étaient donnés pendant la quinzaine de Pâques et les jours de fêtes solennelles, les théâtres étant fermés pendant ces jours-là par ordre de l'autorité ecclésiastique; le nombre en élait de vingt-quatre à vingt-cinq par année (3).

Il fallait avoir une réelle valeur comme compositeur ou instrumentiste pour être admis à s'y faire entendre, puisque, comme le dit CasLil-Blaze, « le Concert spirituel opposait son privilège exclusif à tous les artistes assez impertinents pour

(1) Registre d'audiences de la Prévôté' de V Hôtel du Roi, Archives déparleineulales de Seine-el-Oise.

(2) Né à Paris eu 1681, mort le 8 octobre 1728, mais pas à Versailles, comme l'ont afBriné plusieurs historiens.

(3) Voir L'Opéra italien, par Castil-Blaze, pages 213 et suiv. Paris, 1856.

vouloir sonner ou chanter en public sur d'autres points de la capitale. Tous étaient contraints d'escalader l'estrade élevée dans la salle des Tuileries ; ils ne pouvaient se produire que sur ces tréteaux privilégiés, et pendant les vingt-quatre ou vingtcinq jours assignés à la musique non dramatique (1) ».

Ce privilège, donnant le choix aux directeurs du Concert spirituel, en fit la grande réputation.

Des amateurs cherchèrent à fonder quelques concerts à côté, mais n'y purent réussir; seul, le Concert des Amateurs put se maintenir grâce au puissant concours des deux principaux organisateurs financiers : le fermier général de La Haye, possesseur de la régie des tabacs, et le baron d'Ogny. Les deux riches dilettantes secouraient de leurs deniers ce concert qu'ils avaient fondé en 1770; malgré l'appui de leur nom, il fut sur le point d'être supprimé en 1772. « Heureusement pour leur petite existence, dit Grimm, que messieurs les amateurs avaient posé leur tabernacle à l'hôtel de Soubise (2). »

Ce concert, dissous le 21 janvier 1781, prit en se reformant le ♦itre de Concert olipnpique.

Mais c'était toujours au Concert spirituel que les artistes venaient demander la consécration de leur talent et de leurs nouvelles œuvres.

Yiotti s'y fit entendre en 1782; « son apparition fit l'effet d'un coup de foudre et son talent excita un enthousiasme indescriptible (3) ».

Son premier concert eut lieu le 17 mars, et le rédacteur des Affiches^ Annonces, Avis divers, en rendant compte le surlendemain, s'exprime ainsi : « Dimanche, pour la première fois, M. Viotti, dans son Concerto de Violon, a obtenu les plus vifs applaudissemens; une exécution brillante, ferme et rapide dans

(1) VOpéra italien, page 225.

(2) Correspondance de Grimm, tome IX, page 443.

(3) Viotti et l'Ecole moderne du violon, par M. A. Pougin, page 5. Schott, 1888. — Nous saisissons l'occasion qui se présente de ce premier enaprunt à un ouvrage de M. Arthur J>ougin pour lui exprimer notre respectueuse reconnaissance de Taide bienveillante qu'il n"a cessé de nous témoigner en nous encourageant à faire ce travail et en nous indiquant une foule de sources que sa profonde érudition et sa remarquable mémoire lui avaient fait découvrir. Par la suite, nous aurons encore souvent recours à ses ouvrages, si documentés et si précis, pour bien des faits se rapportant à la vie de Kreutzer, et qu' a été le premier à mentionner.

XalU'(jro\ une expression vraie, an fini précieux et une qualité de son admirable dans V adagio, doivent placer cet Artiste au rang des plus grands Maîtres (I). »

Tous les chroniqueurs étaient de cet avis. Un seul,, tout en constatant que Viotli était « un des plus grands Violons qui se soient fait entendre au Concert Spirituel depuis vingt ans », trouvait que l'artiste « sacrifiait souvent l'expression et l'esprit de son sujet au désir de tirer de son instrument des sons extraordinaires » ; et après avoir ajouté quelques réflexions aussi peu justifiées sur son jeu, il terminait ainsi : « Quand sa tête est montée, il exécute parfaitement et les morceaux d'expression et les choses difficiles; il seroit seulement à désirer que la plupart de ces choses si difficiles devinssent impossibles, nos plaisirs n'y perdroient rien (2). »

C'est le même qui, deux ans auparavant, avait critiqué la difficulté du concerto exécuté par Rodolphe Kreutzer, et cela à peu près dans les mêmes termes.

Il avait néanmoins fait précéder son article des lignes suivantes, qui constataient le succès des concerts et de leurs deux principaux interprètes : « Grâce aux soins de M. Legros, jamais le Concert spirituel n'a été ni plus fréquenté, ni plus digne de l'être que cette année. M™'' Mara et M. Viotti ont principalement fixé l'attention des Amateurs. La première est en effet étonnante par l'étendue de sa voix, qui a près de trois octaves. »

M™" Mara, qui, cette même année, partageait avec Viotti les applaudissements au Concert spirituel, était une cantatrice attachée au roi de Prusse, « à qui Legros donnait dix louis chaque fois qu'elle chantait (3) », ce qui était une très forte somme pour l'époque.

Elle se fit entendre quatorze fois pendant la quinzaine de Pâques et neuf fois en compagnie de Viotti, qui, à chaque

(1) Affiches, Annonces, Avis divers, 19 mars 1782.

(2) Mercure de France, 20 avril 1782. — Cité en entier dans Viotli et l'Ecole moderne du violon, page 22, par M. A. Pougin, qui fait suivre ces lignes des réflexions suivantes, que nous ne pouvons résister au plaisir de transcrire : « On voit, dit-il, que l'écrivain était un peu désorienté par la nouveauté, par l'ampleur du jeu et de la composition de Viotti. C'est ce qui arrive presque infailliblement toutes les fois qu'un artiste tente d'agrandir le domaine de l'art, d'initier le public à des beautés nouvelles, inconnues avant lui. » (Page 23.)

(3) Mémoires secrets de Bachaumont, tome XX, 20 mars 1782.

conceii, cul une })aii plus i^Taude dans les applaudissements du public.

Froissée du succès du violoniste, elle refusa de chanter à un concert que celui-ci donnait à son bénéfice, bien que Yiolti eût joué quelques jours auparavant à l'un des siens(l).

Yiotli se fit encore entendre les 9 et 19 mai, et il est intéressant de lire ce qu'écrivait le rédacteur d'un journal à la fois politique, littéraire et musical^ au sujet des œuvres du célèbre virtuose : « Quoique les Concerts Spirituels du jour de l'Ascension et de Dimanche dernier n'ayent offert aucune nouveauté, ils n'en ont pas été moins intéressans par le choix des morceaux qu'on y a exécutés. On a toujours prodigué les applaudisscmens les plus vifs à M. Viotti. Nous n'avons parlé jusqu'ici que de son exécution, mais nous croirions ne pas rendre toute la justice qui est due à ses talens si nous ne donnions de justes éloges à ses ouvrages.

« Ses Concertos sont tous brillans, d'une harmonie très-pure et d'un chant très-agréable; il serait à souhaiter que nos jeunes Virtuoses les prissent pour modèle, ils se feraient écouter avec beaucoup plus d' intérêt [2). »

Cette appréciation des œuvres de Violti prouve le goût et la clairvoyance de ce critique, et voici, certes, des conseils qui furent suivis, car il n'est pas un violoniste qui n'ait joué au moins plusieurs de ses concertos; ceux-ci, d'ailleurs, firent disparaître presque tout ce qui avait été écrit dans ce genre; en effet, parmi les violonistes, qui a jamais joué des concertos do Henry, Capron, Pieltain, Chapelle, Grosse, Chartrain, etc.?

C'étaient pourtant ces œuvres que l'on faisait entendre au public dilettante, et elles étaient le plus souvent exécutées par leurs auteurs.

Rodolphe Kreutzer entendit celle année-là Violti; ce fut pour lui, disait-il plus tard, une révélation, car, en plus du beau jeu de ce dernier, il trouva dans ses concertos un plan qui le séduisit par sa nouveauté; il se promit d'écrire ainsi ceux dont il sentait germer dans son cerveau les premiers motifs.

Dès lors, le désir d'écrire des œuvres de violon le poursuivit;

(1) Voir Viotti et l'Ecole moderne du violon, par M. A. Pougiu, page 24. \i) Journal de Paris, 21 mai 1782.

RODOLPHE KREUTZER. 2à

il s'adonna avec ardeur à l'uludc do la composition; cela lui fui daulant plus facile (jue son inailie, Antoine Slamitz, était entré dans les premiers mois de celle môme année à la Chapelle du Roi en qualité de violon (1) ; il habitait donc Versailles et pouvait donner au jeune Kreutzer des conseils presque journaliers.

En 1783, pendant les concerts de la quinzaine de Pâques, Legros, le directeur des Concerts spirituels, très satisfait des recettes qu'il avait encaissées l'année précédente, grâce aux lalents de Yiolti et de M'"^ Mara, recettes qui, au dire d'un journaliste, avaient atteint un chiffre jusqu'alors inconnu (2), eut l'idée d'adjoindre à ces deux artistes une autre cantatrice de grand talent, M""" Todi, habituée des Concerts spirituels; elle vint partager les succès de M""* ]Mara, sans néanmoins éclipser Yiolti, qui joua dans presque tous les concerts.

La baronne d'Oberkirch, qui entendit cette année-là les deux cantatrices, en parle en ces termes dans ses Mémoires : « Elles luttèrent de talents et de succès aux Concerts spirituels. On ne pouvait manquer de faire entre elles un parallèle en vers; le voici :

Todi, par sa voix touchante.

De doux pleurs mouille mes yeux; Mara, plus vive et plus brillante, M'étonne et me transporte aux cieux.

L'une et Tautre ravit, enchante.

Et celle qui plaît le mieux

Est toujours celle qui chante (3). »

Ces vers, qui pourraient bien être de la baronne elle-même, furent imprimés dans toutes les gazelles du temps.

Comme l'année précédente, Legros accorda à ses principaux interprètes un concert à bénéfice dans la salle des Tuileries; mais ce qui, en 1782, n'avait été qu'une faveur pour les artistes était cette fois un droit qu'ils avaient eu soin de mentionner dans leur contrat.

(1) Archives ualionales, Ancicu régime, 0'842.

(2) Journal de Paris, 23 m.irs 1782.

(3) Mémoires de Ut buronne d'Oberkirch, tome II, page 72. Cliarponlicr, Paris, 18i)3.

« On a adopté celte année, disait un annaliste, une innovation Lien encourageante pour les talens. Le Directeur des Concerts spirituels, attentif à exciter l'émulation, a donné plusieurs Concerts au profit des Virtuoses qui se sont le plus distingués dans le cours de ce Spectacle (1). »

C'était en réalité pour qu'il lui en coulât moins qu'il avait accepté ces conditions de M""' Todi, de INI™" Mara et de Yiolti, qui curent droit chacun à une séance.

Mais tandis que M™' Todi et Viotti se prêtaient mutuellement concours pour leurs concerts, M"° Mara, ne pouvant plus compter sur ce dernier, et désirant néanmoins avoir un violoniste de valeur pour sa séance, fit appel au talent du jeune Kreutzer. Celle séance eut lieu le 2 juin; M™"' Saint-Huberty, Amantini rehaussaient la partie chantante; Michel et Ozi exéculèrent un concerto de clarinette et de basson.

Kreutzer, que le Mercure qualifie « de jeune violon d'une grande espérance (2) » , fit entendre à ce concert, avec beaucoup de succès, un concerto du baron de Bagge, chambellan du roi de Prusse, dont l'exécution donna lieu à une petite scène plaisante.

Mais, pour mieux la comprendre, peut-être ne scra-t-il pas inutile de connaître un peu ce brave baron, qui, malgré ses petites faiblesses musicales, n'en était pas moins l'ami et le protecteur des artistes.

« M. le baron de Bagge, dit un chroniqueur du temps, très connu par un procès fameux que sa femme lui a intenté, il y a déjà quelques années, l'est encore plus par des concerts qu'il donne depuis long-lems, les plus brillans de Paris. Il est fou de musique, il ne parle que de musique, il ne rêve que de musique, il ne vit qu'avec des musiciens, et il consacre à cette passion les trois quarts de sa fortune considérable. Il ne vient point à Paris de virtuose qu'il ne veuille voir et entendre, à quelque prix que ce soit. C'est ordinairement chez lui qu'on débute avant de paraître au Concert spirituel.

« JMalheureuscm.ent, M. le baron de Bagge a la manie déjouer du violon; el quoique plein de goût et de connoissances, quoiqu'ayant le tact excellent pour apprécier le talent d'aulrui, il est

(1) Les Spectacles de Paris, année 1784. 1,2) Mercure de France, 14 juin 1783.

UODOr.PHE KREUTZER. 27

aveugle pour son propre compte; il croit ne pas jouer simplement comme un amateur, mais comme un professeur consommé. En conséquence, il n'est aucun de ses concerts où il ne veuille régaler l'assemblée de quelque solo de sa façon, et il faut, pour lui plaire, l'entendre avec la plus grande attention, le combler de bravo^ de bravissijno. Celte farce dépare un peu la magnificence de son spectacle, plus renommé encore pour la musique instrumentale que pour la vocale. Quoi qu'il en soit, tout ce peuple d'Harmoniphiles, qui ne vit qu'à ses dépens, l'entretient dans sa folie et l'encense du soir au matin sur son superbe jeu, sur son archet divin (1). »

C'est ce môme chroniqueur, peu enthousiaste, et peut-être avec raison, du talent de virtuose du baron, qui, rendant compte du concert où eut lieu la petite manifestation de sympathie du 2 juin, s'exprimait de cette manière :

« On a parlé déjà de la musicomanic du baron de Bagge; au concert de bénéfice donné aujourd'hui au château desTuilleries, il a voulu absolument, parmi les morceaux de musique à exécuter, qu'on plaçât un concerto de violon de sa composition à jouer par un Sieur Kreutzer. On n'a pas voulu affliger l'amourpropre de ce protecteur par un refus ; il en est résulté même une petite farce qui a servi d'intermède. M. le baron de Bagge s'étoit placé très en vue et sur la première banquette; après l'exécution du morceau, on a claqué des mains à tout rompre; les bravo, les bravisshno se sont fait entendre de tous les coins de la salle; on a fait cercle autour du magnifique seigneur et on l'a proclamé unanimement le roi de l'harmonie.

« Il est fâcheux que la Reine, que M""" Mara s'étoit flattée de voir à ce concert et dont elle avoit annoncé la venue, n'ait pas joui de ce spectacle qui l'auroit amusée et auroit mis le comble au stupide délire du baron, recevant comme l'elfet d'un véritable enthousiasme les éloges outrés qu'on lui prodiguoit (2). »

La critique de l'écrivain était par trop sévère, car enfin ce concerto (3) n'était pas inférieur à beaucoup des compositions de cette époque, et nous parlons de celles qui avaient du succès.

(1) Mémoires secrets, tome XX, 20 février 1782.

(2) Ibid., tome XXII, 2 juin 1783.

(3) Ce concerto (le 2f) fut gravé à cette époque et « dédié à la princesse royale de Prusse, avec quatre vers au-dessous de son portrait, d'après le dessin de Co-

L'opulent et passionné dilcllanle no se conlcntail pas de composer des œuvres de violon; il avait aussi la prétention, bien qu'il jouât, dit-on, très faux, d'enseigner cet instrument.

Yoici ce que Blangini nous rapporte à ce sujet :

« Tout Paris, dit-il, a connu, avant la Révolution, le plus grand mélomane qui ait peut-être existé, le fameux baron de Bagge. On connaît de lui une foule de traits que je ne reproduirai pas ici; j'en citerai seulement un qui, jusqu'à ce jour, a écliappé à ses biographes; c'est de Kreutzer que je le tiens. Comme il commençait à avoir quelque réputation, Kreutzer fut présenté à l'illustre baron; celui-ci, qui à sa manie musicale joignait la prétention d'être un fort habile musicien, lui dit après l'avoir entendu : « Mon ami, cela est très bien, mais « si vous voulez vous faire un nom célèbre, il faut arriver à la « perfection. Venez chez moi trois fois par semaine, je vous douce nerai des leçons; ce sera le maître qui paiera l'écolier, je vous « donnerai six francs par leçon. » Kreutzer, qui commençait, me dit qu'il trouva ce mode d'enseignement fort doux, et qu'il ne manqua jamais, aux jours convenus, d'aller recevoir la leçon el les six francs du baron de Bagge. Au bout de trois ou quatre mois, le baron, trouvant peut-être que Kreutzer était par trop exact, lui dit d'un ton solennel : « Maintenant, mon ami, vous cf savez tout ce qu'il est possible d'apprendre, vous pouvez vous « faire entendre partout (1). »

En faisant le compte îles leçons, nous trouvons que, pour 200 francs au plus, le baron s'aj)propria la gloire d'avoir forme le talent de Kreulzer.

Pour le résultat acquis, ce n'était certainement pas cher.

Le baron était en même temps un grand collectionneur d'instruments de musique; c'était d'ailleurs une passion que lui permettait sa grande fortune. Il en possédait un assez grand nombre dans son hôtel de la place des Victoires, (ju'il venait d'amé-

cliin; il est .soutenu par les Grâces et entouré de tous les attributs qui peuveut caractériser l'auguste protectrice, et on lit :

Cet objet enchanteur qui fixe vos regards, (Jne les grâces, l'éclat et la gloire environnent, Protégea de tous lems les talens et les arts; Les arts et les talens à leur tour la couronnent ».

(Annonces des Mânoires secrets, 5 juin 1183, Mercure, etc.) (1) Souvenirs de fitangini, par M. de Villeiuarest, page 369. Allardin, Paris, 1834.

nag-er; entre autres instruments de valeur, on y pouvait remarquer « un triis bon violon de Gaspard dn Sala, dont Rodolphe Kreutzer parlait souvent avec admiration (1) ».

Il nous est permis de supposer que c'est sur ce violon qu'il exécuta le deuxième concerto du baron, le 2 juin 178.3.

En cette même année, le Journal de Paris du 23 septembre annonçait qu'il venait de paraître « six duos dialogues pour violon et alto, composés par R. Kreutzer, œuvre 2", prix 7 liv. 4 s., à Paris, chez M. Roycr, au Magasin de Musique, rue Neuve-des- Retits-Champs, près la rue Gaillon, n" 83 (2) ».

Ce devait être, quoique portant le n° 2, la première œuvre gravée de Kreutzer. Son maître A. Slamitz en avait dû surveiller la composition, et peut-être eu devait-il l'impression à la générosité du baron de Bagg^e.

Le 3 mars 1784, Leg-ros adressait au directeur général des Bâtiments un mémoire (f tendant, disait-il, à obtenir permission de transporter les exercices du Concert spirituel du Pavillon des Tuileries, tout à fait ingrat pour la musique et très incommode pour le public, dans la Salle qu'ont occupée dans le même Château les Comédiens françois (3) ».

La permission qu'il sollicitait lui fut immédiatement accordée, et aussitôt les travaux pour la transformation de la salle furent commencés; mais, malgré la promptitude apportée, ils ne purent être terminés pour le jour de l'ouverture de la quinzaine de Pâques; ce n'est donc qu'une semaine plus lard que le Concert spirituel quitta la salle qu'il occupait depuis sa fondation, en 172.^.

Au dernier concert, donné le 13 avril, La Iloussave eut l'excellente idée de faire exécutera son orchestre la symphonie d'Havdn dite « du Départ », et qui eut un grand succès à cause de son originalité, bien appropriée à la circonstance.

(1) Notice biographique sur Nicolo Pnganini, par Fétis, page 14. Paris, Schonenberger, 1851.

(2) Ces duos ne sont pas mentionnés par A. Vidai, dans son 3° volume des [ns Iruments à archet.

(3) Archives nationales, Ancien régime, 0'1683.

Le Journal de Paris en donnait l'oxplicalion deux jours après :

« Nous tenons, disait-il, d'un Virtuose célèbre qui a été long-tems altaclic au Prince Esthérasy, que les Musiciens de ce Prince, avant eu quelques difficultés avec les Officiers de sa Maison, donnèrent leur démission, qui fut acceptée. Le jour de leur départ étoit fixé^ et la veille ils exécutèrent le dernier Concert qu'ils dévoient donner au Prince. Haydn composa, pour cette circonstance, une Symphonie dont le dernier morceau est d'un genre très-extraordinaire. C'est un Adagio où chaque instrument récite, l'un après l'autre, un Solo, après lequel Haydn avoit écrit sur la parlie : « Eteignez votre lumière^ et allez-vous-en. » En effet, le premier Haulbois et le second Cor s'en vont les premiers; après eux, le second Haulbois et le premier Cor; puis les Bassons^ puis les Basses, et ainsi de tous les Exécutans ; il ne reste que deux Violons seuls qui finissent la Symphonie. Le Prince, étonné^ demanda à Haydn ce que cela signifioit; Haydn lui dit que ses Musiciens partoient, et que leurs voitures étoient prêtes. Le Prince eut la bonlc d'aller les trouver, leur reprocha avec sensibilité la manière dont ils abandonnoient un si bon Maître; les Musiciens se jettèrent à ses pieds et rentrèrent à son service.

« Telle est l'origine de la Symphonie qui termina avant-hier le dernier Concert spirituel donné dans la Salle actuelle. On l'exécuta avec toute la pantomime, et MM. La Houssaije et Guénin restèrent seuls dans l'Orchestre pour finir le morceau. Le Public s'est prêté à la plaisanterie et a beaucoup ri (1). »

Depuis, cette facétie eut beaucoup d'imitateurs.

C'est dans le nouveau local, dont l'inauguration eut lieu le 16 avril 1784, et où Berthaume joua ce même jour un concerto de violon, que, le dimanche 30 mai, R. Kreutzer se fit entendre à son tour, mais, cette fois, dans un nouveau concerto de sa composition, et qui doit être son premier en sol majeur, le mot nouveau n'impliquant pas que l'auteur en eût déjà fait entendre un précédemment, mais bien que l'œuvre soumise par l'artiste à l'appréciation du public n'avait jamais été entendue de lui. Ace même concert, en compagnie de Guérillot et Gervais, il exécuta

(1) Journal de Paris, lu avril 1784.

une nouvelle symphonie à trois violons, de son ami le chevalier (le Saint-Georges (I .

Celte première composition commençait la série des admirables concertos qui sont au nombre de dix-neuf, et dont quatre surtout, publiés dans une foule d'éditions, sont universellement connus; ce sont les 13% 14"^ (2), 18'^ et 19°.

L'illustre violoniste Joachim, mort récemment, appréciait beaucoup les œuvres de R. Kreutzer. Dans son Traité du Violon, il considère le 19'' concerto comme un des seize chefs-d'œuvre de cet instrument. « J'ai écrit pour le 3" volume, dit-il dans sa préface, une édition analytique des chefs-d'œuvre du violon (3). »

Et comme nous ne saurions trouver de compétence plus grande que la sienne, peut-être nous saura-t-on gré de transcrire une partie de cette analyse :

« L'étude des Concertos de Kreutzer (il y en a dix-neuf pour violon et orchestre) a pour effet non seulement de développer beaucoup la technique du violoniste, mais encore de lui donner une plus grande richesse de nuances et un jeu plus expressif. Mais si le pathos de Violti, même dans les passages rapides, garde souvent quelque chose d'élégiaque, on trouve presque toujours, dans les premiers mouvements de Kreutzer, des traces de cette audace et de cette décision qui lui valurent de la part de ses contemporains une si vive admiration (4). »

D'ailleurs, nous reviendrons, dans la suite que nous nous proposons de donner à cette étude, sur l'analyse de ce concerto et des œuvres principales de Kreutzer. Mais, dès maintenant, il nous a paru qu'il était bon de signaler au passage l'apparition du premier concerto de Kreutzer, ainsi que le succès qui l'accueillit et qui eut sans doute pour résultat d'affermir chez notre virtuose une vocation déjà bien dessinée et une confiance plus grande dans son avenir artistique.

(1) Journal de Paris, Affiches, Annonces, Avis divers, etc.

(2) Ce concerto, dans le ton de la majeur, quoique connu sous le n» 14, est en réalité le 12=; il ne peut y avoir confusion. Après sa série des douze premiers, Kreutzer, pour les désigner, adopta les lettres de l'alphabet. La lettre A servant à désigner le 13« concerto, celui portant la lettre B, dans la tonalité de mi majeur, est donc bien le 14".

(3) Traité du Violon, eu trois volumes, par Joseph-Joachim et Andréas Moser, traduction française de Henri Marteau, 1903. Simrock, Berlin; Max Eschig, Paris.

(4) Traité du Violon, déjà cité, 3c volume, page 96.

3i RODOLPHE KREUTZER.

Mais ccfto année 178i, qui avait du donner tant de joie à sa famille, devait se terminer bien tristement pour Rodolphe Kreutzer; en effet, son père, ce bon Jcan-Jacobe, mourait le 11 novembre 1781 à Versailles, à l'âge de cinquante-trois ans, et sa femme ne tardait pas à le suivre. Deux mois après, le 18 janvier de l'année suivante, ses cinq 'enfants l'accompagnaient au cimetière Notre-Dame (1).

Au moins, ces si dignes parents avaient-ils eu, avant de mourir, la satisfaction de voir les premiers succès de leur enfant.

Rodolphe se trouvait donc chef de famille à dix-huit ans. Il était le plus âgé des garçons; sa sœur Louise-Josèphe, de deux ans plus âgée que lui, dut prendre la direction do leur modeste intérieur.

Quant à lui, il put subvenir aux besoins de la petite famille, grâce au produit des leçons qu'il donnait à quelques élèves de la ville, ainsi qu'aux appointements que lui valait sa place de violon au théâtre de Versailles ; il est vrai que la Montansier ne pavait pas toujours très exactement ses artistes.

Au moins, Kreutzer put-il ainsi assurer à ses frères et sœurs une existence relativement confortable.

« Il se montra véritablement pour eux un père et un tuteur », dit la Biographip RficJiaud. Nous le croyons d'autant plus volontiers que, dans toute sa vie, les exemples de son bon cœur abondent; il soulagea beaucoup d'infortunes, de son talent et de sa bourse, et il est bien certain qu'il dût commencer par sa propre famille. Ses contemporains, du reste, sont tous d'accord pour faire l'éloge de sa bonté; ils l'avaient surnommé le bon Kreutzer.

P'st-ce à ce moment qu'il entra comme quinte (alto) à la Musique du Roi? C'est très probable. Antoine Stamitz dut s'y emplover de toutes ses forces; et s'il est vrai que Kreutzer eût déjà joué et chanté à ïrianon, devant la reine Marie-Antoinette, car, selon les biographes, il était doué d'une très belle voix, la chose dut être facile, surtout si l'on fit savoir à la Reine la triste situation de ces enfants et de leur jeune chef de famille,

(1^ Quoique les deux décès fussent survenus à soixanlc-huit jours d'intervalle, et non deux jours, comme le dit Fétis, ce n'est point le résultat d'une épidémie, la mortalité étant normale par i-apport à la moyenne des années précédentes et suivantes. C'était simplement une douloureuse coïncidence.

dont les succès si brillants, dans tous les cas, ne devaieiil pas otro ignorés d'elle.

Marie-Aiiloinclte, d'après un contemporain, était « douce et prévenante. Facilement touchée par les malheureux, aimant à les protéger, à les secourir en toute occasion, elle montrait une âme sensible et bienfaisante, et réunissait deux qualités assez rares à rencontrer ensemble, celle de se plaire à rendre service et de jouir du bien qu'elle avait fait (1) ».

De plus, protectrice des arts et principalement des musiciens, étant elle-même élève de Gluck, elle se sera fait un devoir de les aider.

Nous pouvons donc presque affirmer que Rodolphe Kreutzer entra à la Musique du Roi dans le commencement de l'année 1785, car, depuis 1782, le service de la Chapelle et de la Chambre était fait par les mêmes musiciens, qui n'avaient plus le litre de musiciens de la Chapelle, mais celui de musiciens du Roi.

Nous pouvons d'autant mieux le croire qu'une place se trouvait libre par la disparilion d'un violoniste nommé Leclerc.

La Musique du Roi était à celte époque ainsi composée : 4 surintendants, 2 maîtres de Musique-Chapelle, 4 maîtres de Musique-Chambre.

Pour la partie vocale : 7 dessus dont 2 faussets, 6 hautescontre, 6 tailles, 3 basses-tailles, 7 basses-contre.

La partie instrumentale comptait : 2 organistes, 16 violons, •j quintes, G violoncelles, 2 contre-basses, 2 hautbois, 2 flûtes, 2 clarinettes, 2 cors, 4 bassons, 1 trompette et 1 timbalier.

Ce qui peut encore nous confirmer dans cette supposition que c'est bien alors que Kreutzer entra au service du Roi, c'est que, sur YEtat de paiement des Sujets de la Musique du Roi, pour l'année 178j, nous voyons en regard du nom de Kreutzer qu'une somme de l,oOO livres, plus 500 livres de gratifications, lui sont allouées pour cette année; or, ceci représente les appointements annuels de chacun des violons de la Musique du Roi; mais comme cette pièce n'est point émargée, nous ne pouvons savoir s'il a touché l'année entière. Toujours est-il qu'il n'\

(1; Mémoires dit baron de Besenval, loine I'"", page 318. l'aris. Beauduin, 18:21.

entra pas comme violon, car il est porté comme quinte (alto) sur cet état (1).

Il n'y succéda pas à son père, par la raison très simple que celui-ci n'a jamais appartenu à la Chapelle. Pourquoi Fétis et les autres biographes font-ils cette erreur? Est-ce à cause d'un nommé Rodolphe qui, depuis 1774, se trouve attaché à la Chapelle comme violon et premier cor [2]?

Celui-ci, compositeur du solfège célèbre et, en même temps, très habile corniste, était venu se faire entendre à Paris en 1764, alors qu'il était encore attaché au duc de AYurtemberg. Grimm disait de lui après l'avoir entendu : « Il joue des concertos de cor de chasse comme d'autres en jouent sur la flûte. Il ne lui en coûte rien de jouer l'adagio en fa, ut, fa, tierce mineure. En fourrant la main droite dans le pavillon de son cor, il monte ou descend chromatiquement de demi-ton en demi-ton. Ce Rodolphe est un homme unique (3). »

Très flatté des succès qu'il obtenait en France, il s'y fixa et appartint à l'orchestre du prince de Conti, ainsi qu'à celui de l'Opéra, avant d'entrer à la Chapelle du Roi en qualité de violon et cor.

Est-ce son nom qui fit l'erreur? ou Rodolphe Kreutzer voulutil plus tard, pour paraître d'une souche plus artistique, cacher que son père était attaché comme musicien aux Gardes-Suisses? Ou bien encore, ne se soucia-t-il pas d'avoir un lien de parenté avec un de ces mômes Gardes-Suisses dont la conduite, le 10 août 1792, avait si fort indisposé le peuple de Paris?

Ce qui est certain, c'est qu'il faisait partie de la Musique du Roi le 15 août 1785, puisque, à cette date, il joue au Concert spirituel un nouveau concerto de sa composition (4), et que, sur les programmes, son nom est suivi du titre de la Musique du Roi.

Ce concert était particulièrement brillant; Reichardt, maître de la Chapelle du roi de Prusse, faisait exécuter une nouvelle symphonie, deux chœurs et un air italien de sa composition; la partie chantante avait été confiée à M"'' Vaillant, à MM. Lays, Chéron et Rousseau.

(1) Archives nationales, Aûcieu régime, 0-842.

(2) Ibid.

(3) Correspondance de Grimm, loine YI, page 41.

(4) Probablement son 2"= concerto en la.

RODOLPHE KREUTZER. 3o

A part le Mercure, qui consacre tout sou article aux compositions de Reicliardt, à sa brillante interprète M"'- Vaillant et au ténor Bambini, les journaux du temps ne rendent aucun compte de ce concert, leur attention et leurs devoirs professionnels se trouvant probablement accaparés par le prélude de l'Affaire du Collier. En effet, le cardinal de Rohan, grand-aumônier de France, venait d'être arrête le matin même, à dix heures et demie, au château de Versailles, et la nouvelle en était une heure plus tard répandue dans Paris.

« Reicliardt se produisit aussi à Versailles, cette môme année, aux concerts de la Reine, où sa musique fut appréciée (1) », et il fit également exécuter à un autre concert spirituel un fragment de sa Passion.

Kreutzer joua encore le 25 décembre de cette année au même concert; il exécuta ce jour-là un de ses anciens concertos.

Enfin^ un mois plus tard, une place de violon à la Musique du Roi se trouvant libre par suite de l'admission à la vétérance , après vingt-six ans de service, d'un nommé Camus (2), il passa au pupitre des seconds violons ; c'est ce que nous trouvons mentionné sur VAlmanach de Versailles (3), à défaut des états de paiement de 1786 et 1787, que nous n'avons pu découvrir.

Pour des raisons inconnues, mais que M. Arthur Pougin, son savant biographe, suppose être quelques froissements, Viotti cessa tout à coup et complètement de se faire entendre à Paris après le 8 septembre 1783, date de son dernier concert.

Cette décision fut désastreuse pour les Concerts spirituels, qui se voyaient privés d'un artiste dont le public appréciait le talent et les œuvres, malgré l'opinion de certains critiques rétrogrades que sa virtuosité effrayait.

Aussi les violonistes appelés à lui succéder parurent-ils insuffisants; il est vrai de dire que la tâche était lourde.

(1) Un Prussien en France en 1792, Lettres intimes de J.-F. Reichardl, par La quiante, page 10. Perrin, Paris, 1892.

(2) Archives uationales. Ancien régime, 0'842.

(3) Almanach de Versailles, aimée 1787.

Nous voyons succcssivemonL paraître, pendant la quinzaine de l'année 1784, Blasius, Dumas, Berlhaume, Guérillot et Gervais, sans que les journaux daignent rendre compte de leurs talents, à part quelques lignes écrites dans le Journal de: Paris, qui reproche à Dumas « de ne pas jouer juste (1) », et de quelques autres qui, parlant de Guérillot et de Gervais, lesquels s'étaient fait entendre chacun sept fois, dont trois fois ensemble dans une svmphonic concertante pour deux violons, disent seulement : « Dans une superbe symphonie de M. Daveaux, MM. Guérillot et Gervais ont, pour ainsi dire, fait assaut; ces deux Athlètes ont été, tour à tour, également applaudis, le premier pour la sûreté de son jeu, le second pour la beauté de ses sons (2). »

A part cela, disions-nous, on no s'occupe pas des virtuoses.

L'année suivante, même indifférence; et pourtant, nous relevons sur les programmes les noms de Danner, Guiliano, Guérillot, Gervais, M""" Gaulhcrol et Romberg-.

Une seule fois, le rédacteur des Affiches daig-nc parler des violonistes, mais c'est plutôt pour vanter l'œuvre que ses inlerprèles. « MM. Guiliano et Danner, dit-il, ont été applaudis dans une Symphonie de M. Fiorillo, qui annonce un Compositeur distingué (3). »

Legros voyait avec peine le public se désintéresser de l'ins- Irument qu'il avait toujours le plus alfectionné, puisqu'un ou deux violonistes figuraient au programme de chaque concert.

Le souvenir du beau talent de Viotti était donc sans cesse présent à l'esprit du public, lorsque R. Kreutzer fut appelé par Leuros à se faire entendre le 2o mars 178(), le jour de l'ouverture de la quinzaine, honneur dont il dut être heureux, car. jusqu'à ce moment, c'était toujours en dehors de cette période qu'il s'était fait applaudir.

Il joua également le 42 et le 18 avril, et naturellement, chaque fois, ce sont ses œuvres qu'il exécute; mais le 12, c'est un nouveau concerto; lequel (i)? nous l'ignorons, les critiques n"indi(iuant ni numéros d'œuvre, ni tonalités.

(1) Journal de Paris, 9 aviil ITSi.

(2) Affiches, Annonccu, Avis divers, \o avril ITSi. (3; iLid., la mars 1"8û.

(4, Proljablciueut son :}« concuilo en )iii.

Lo Mcrcui'f, ilaiis son premier compte rendu, disait : «. Nous passons légèrement sur les nouveautés qu'on y a entendues, dont aucune n"a fait de sensation bien remarquable... Les solos (jui se sont le plus distingués sont M. Krcitz sur le violon, surtout M. -Micliel sur la clarinette, et M'"" Descarsin sur la harpe (l'). »

Et pourtant, les violonistes qui s'étaient fait entendre en plus de Kreutzer pendant la saison de Pâques étaient Fodor, Wauthv, Alday, M"'" Gautlierot et Bouvier.

Un autre journal, paru quelques jours plus tard, était du mémo avis, et ne parlait dans son article que de deux violonistes.

u M'"' Gaiilherot, disait-il, a obtenu de très-vifs applaudissemens, par la justesse avec laquelle elle a exécuté son Concerto de Violon Yiotti). Un talent aussi rare, surtout dans une femme, n'a pas empêché de rendre justice à celui do M. Kreitz, qui joue du même instrument; ce jeune homme, dont le début avoit produit peu d'effet, a été plus heureux quelques jours après (2). »

Enfin, dans son « Résumé des concerts de la quinzaine de Pâques », le Mercure dit : « Aucune nouveauté étrangère n'a fixé celte année, au Concert spirituel, l'attention publique... Le Concert s'est uniquement soutenu par ses propres forces, par ses forces nationales... Il seroit difficile do rassembler ailleurs plus de g-rands talens qu'on ne le pourroit faire à Paris, et il s'en faut de beaucoup que le Concert les ait rassemblés tous. Mais pour ne parler que de ceux qu'on y a entendus, nous croyons devoir associer à ces grands noms M""' Gautherot, qui a mérité sur le violon une réputation très-rare pour une femme, et dont le jeu fin. délicat et sensible atteste son sexe, mais qui n'a pas besoin de l'indulgence qu'on accorde à ce sexe pour obtenir les suffrages /|u'elle a tous réunis. M. Aidée vient ensuite^ et ses progrès justifient los espérances qu'il a données au début. On pourroit reprocher à M. Kreitz de se laisser emporter à sa vivacité; à M. Bouvier de ne pas assez travailler son archet; tous deux cependant, sur le même instrument, méritent des éloges, et surtout des encouragemens (3). »

(1) Mercure de France, 13 avril 1786.

{:2) Affiches, Annonces, etc., 20 avril 17SG.

(3) Mercure de France, fiSi avril 1783. — Le 11 avril do celte même année, un nommé Barbay, ciarinettisto au régiment des Gardes-Suiises, avait exécuté au

Sans vouloir réfuter en rien le jugement de ce rédacteur, il V a pourtant lieu de tenir compte que c'est le même qui avait déjà reproché à Kreutzer et à Yiotti la difficulté de leurs morceaux.

Si donc, et comme il est à peu près certain, Kreutzer joua les finales de ses concertos, rien d'étonnant à ce que la vélocité nécessaire à leur exécution ait déroulé ce critique vraiment peu perspicace.

Mais tous les succès de Kreutzer et le bruit qu'ils faisaient autour de son nom ne lui procuraient pas l'aisance, nous dit M. Froraageot (1), dans son intéressant ouvrage : Hôtelleries et Cabarets de l'ancien Versailles, auquel nous empruntons les lignes suivantes :

ce Le 27 mai 1786, un petit logeur nommé Daulnay, demeurant dans l'impasse des Glacières, au bout de la rue de Maurepas, dans le quartier du théâtre, déclare avoir pour pensionnaire Kreutzer, musicien de la Musique du Roi... Agé alors de vingt ans, attaché à l'orchestre du théâtre, il était besogneux et endetté, malgré son talent précoce et la protection de la Reine. Son logeur dut même avoir quelque peine à se faire payer, car nous savons qu'en janvier 1787 ses appointements furent saisis. »

Ce que M. Fromageot ne nous dit pas, c'est qu'il s'agissait pourtant d'une somme bien peu élevée; mais il faut croire qu'elle l'était encore trop pour lui, puisque, pour 20 livres qu'il devait à un nommé Yerteuil, acteur au théâtre de Versailles, le prévôt Clos rendait un jugement contre lui à l'audience du 13 janvier 1787.

Ce Verteuil devait être un comédien d'un certain talent, si l'on considère les avances que la Montansier lui avait faites et qu'il avait négligé de lui rendre.

L'habile directrice se connaissait en talents, et, sans doute,

Concert spirituel un concerto de clarinette. Ceci donne la preuve que ce régiment recrutait pour sa musique des artistes de valeur, ce que nous avons mentionné page 12.

(1) M. P. Fromageot, dont les lecteurs de la Heime de Vllistoire de Versailles ont eu souvent l'occasion d'apprécier l'érudition et le rare talent d'historien, a bien voulu s'intéresser à notre travail. Outre les renseignements (lue nous avons puisés dans sa très intéressante étude sur les Compositeurs versaillais, dont huit pages sont consacrées à Kreutzer, nous lui devons la communication de tout ce qui pouvait, dans ses précieuses collections, se rapporter de prés ou de loin à nos recherches.

c'est SOUS son impulsion que, du Ihéàlrc de Versailles, sont sortis des sujets remarquables, tels que Fleury, Saint-Prix, Dazincourt, La Rochelle, M"° Joly, M"" Cretu, etc. M™'^ Saint- Aubin y joua à l'âge de neuf ans, alors qu'elle s'appelait Charlotte Schrœdcr (l), et M"'' Mars y débuta n'étant qu'une enfant (2).

Il est à croire que la Montansier n'aurait jamais consenti un prêt aussi important à un artiste médiocre.

Aussi, comme elle ne badinait pas avec les dettes des autres^ fit-elle condamner Yerteuil, le 17 février suivant, « au remboursement de la somme de 3,881 liv. 17 sols 9 deniers, pour avances faites par elle, somme reconnue exacte par la production des livres de régie du théâtre (3) ».

Mais il faut croire qu'ils ne se gardèrent pas rancune de ces petits incidents communs à la vie de théâtre, car nous les retrouvons tous trois le lo août 1793, le jour de l'ouverture du Théâtre- National, magnifique salle que la Montansier avait fait bâtir à Paris, rue de la Loi (actuellement rue de Richelieu, sur l'emplacement du square Louvois).

C'est là que Kreutzer fit ses débuts comme chef d'orchestre, et que Yerteuil, de simple acteur qu'il était à ce théâtre, en devint administrateur avec Bonneville, après l'incarcération de leur directrice, le lo novembre suivant (4).

Mais n'anticipons pas et prenons plutôt connaissance du jugement rendu contre Kreutzer à la requête de Yerteuil.

Ce jugement était ainsi libellé :

« De faute de comparoir contre le sieur Kreutzer et pour le profit, condamnons le défaillant à payer à la partie de Charbonnier (Yerteuil) la somme de vingt livres contenues aux deux mandats du trente May dernier donnés par le défaillant à la ditte partie de Charbonnier sur M*' Bournizet le jeune, procureur

(1) Voir Le Théâtre de Versailles et la Montansier, par M. Fromageot, page 38.

(2) Grandes et petites aventures de M'^^ Montansier, par Y. Couailhac, page 41. Parent, Bruxelles, sans date.

(3) Registre d'audiences de la Prévôté de l'Hôtel du Roi. Archives du département de Seiae-et-Oise.

(4) Voir Grandes et petites aventures de il/n^ Montansier, par V. Couailhac, pages 92 et suiv.

'lO nODOLPHE KREUTZER.

en celle Cour, lesquels duemenls coiitroUés nous avons lenus pour reconnus, aux inlérêls de la dille somme acomple du jour de la demande cl aux dépens, el pour faciliter le payement du tout, déclarons bonne ot valable l'oposition formée par la dille partie de Cbarbonnier sur le défaillant entre les mains de la demoiselle Montansier par exploit du 23 décembre dernier, en conséquence disons que la dille demoiselle Montansier sera tenue de payer et vuider ses mains on celles de la dille partie de (Ibarbonnier jusqu'à concurrence de son du, en principal, intérêts, frais et dépens, à quoi faire elle sera contrainte par toutes voyes dues ou raisonnables, quoi faisant elle sera et demeurera bien et valablement quille ou décliargée (1). »

La Prévôté de l'Hôtel du Roi, devant laquelle Kreutzer avait été appelé à comparaître, était une juridiction spéciale et exclusive aux gens de la Maison du Roi.

Mais il faut croire que les dites gens n'étaient pas de très ])onne paye, car les audiences sont toujours très cbargées, et nous v relevons souvent des noms de musiciens, qui, de tous les prévenus, paraissent encore les moins solvables.

Pourtant, R. Kreutzer était parmi eux une exception, puisque c'est la première fois que nous le voyons aux prises avec des embarras d'argent. Peut-être même ces misérables 20 livres ne lui manquaient-elles qu'à la suite d'un prêt généreux, mais trop imprudent, dont il aurait obligé quelque ami plus besogneux que lui-même. C'est d'autant plus vraisemblable que, durant toute son existence, il ne put voir un malbeureux sans le secourir de sa bourse.

Si Kreutzer menait en somme une vie réglée, à peu près exemple d'embarras financiers, il n'en était pas de même de son maître, Antoine Stamitz; celui-ci, criblé de dettes, laissait passer peu d'audiences sans se voir condamner à payer des sommes variant de 16 livres à 538 livres, et dans lesquelles les plus fortes concernaient souvent des dettes pour fournitures de vin.

Mais peut-être n'avait-il pas pour la bouteille une faiblesse aussi grande qu'on pourrait le croire. Ne pourrait-on pas plutôt

(l) Registre d'audiences de la Prévôté de l'Hôtel du Roi. Audience du 13 janvier 1187.

nODOLPUK KIîEUTZF.R. 41

supposer qu'il commençait déjà à rcssenlir les premières alteiules de la folie qui devait le frapper complèlcmenl qualre ans plus lard (1) ?

Pendant l'année 17S7. R. Kreutzer ne se fait pas entendre, mais il présente au public du Concert spirituel un jeune élève nommé Guérin, qu'il a entièrement formé et qui obtint au concert du 7 avril un très grand succès. Kreutzer se révélait donc déjà le grand professeur qu'il fut par la suite.

Fait à noter : presque tous les professeurs actuels des classes de violon du Conservatoire de Paris sont élèves de L. Massart, lequel fut le disciple préféré de Kreutzer et l'un de ses successeurs au Conservatoire, où il enseigna pendant quarante-sept ans, de 1843 à 1890.

La filiation est donc directe; l'enseignement du violon au Conservatoire découle directement de R. Kreutzer, que, pour nous, nous regardons comme le véritable créateur de V Ecole du violon en France (2).

Mais revenons au jeune élève que vient de présenter Kreutzer.

Ce jeune Guérin était le fils d'un musicien au régiment des Gardes-Suisses qui, depuis le 1" mai d76o, tenait l'emploi de clarinettiste dans cette musique, donc pendant dix-neuf années le collèg'ue du bon Jcan-Jacobe; de plus, brave homme chargé de famille et n'ayant comme ressources que ses appointements de militaire, auxquels venait s'ajouter le prix de la location d'une baraque adossée aux Grandes-Ecuries, qui était sa propriété, et dont il tirait un très faible revenu « lorsqu'il était payé » .

Ce n'est certainement pas avec cet élève qu'il dut gagner beau-

(1) Cette folie de A. Stamilz, igoorée tic tous les biographes et meiitionuée ici pour la prcaiière fois, expliq;ie le peu do renseiguemenls qu'on i)0ssède sur la liu de cet artiste.

(2) Il fut même une époque, de 1896 à 1000, où les quatre professeurs des classes supérieures, MM. Bertheiier, Lcfort, Marsick, Remy, et ceux des deux classes préparatoires, MM. Brun et Desjardins, devaient leur talent au.v leçons de .Massart. M. Marsick, ayant démissionné en 1900, fut remplacé par M. Nadaud, élève do Ch. Dancla, ce qui réduisit à cinq le nombre des descendants directs de locole de Rodotjihe Kreutzer.

coup (l'argent^ mais grande fut sans doute sa satisfaction en lisant, deux jours après, sur un journal, l'article suivant :

(( Quoique nous eussions dessein d'attendre qu'un certain nombre de nouveautés nous mît à même de parler des Concerts, nous ne pouvons nous empêcher de rendre compte de celui qui a eu lieu Samedi dernier, et dans lequel on a vu un véritable phénomène en Musique. M. Guérin, âg^é de dix ans, y a joué un Concerto de violon avec une perfection dont il faut avoir été témoin pour s'en faire une juste idée. Ce jeune Artiste, à peine sorti de l'enfance, joint à une exécution nette une justesse et une expression que bien des Professeurs seroient jaloux de posséder à un pareil degré. Ce talent extraordinaire a excité un enthousiasme g'énéral, et fait infiniment d'honneur ail/. Kreutzer^ qui a formé M. Guérin {{). »

Et c'est à peu près textuellement que, le même jour, les Mémoires secrets de Bachaumont constatent le succès du jeune virtuose, auquel ils prodiguent force éloges.

A ce concert, le petit prodige jouait un concerto de Pieltain, qu'il faisait encore entendre le 10 avril suivant. Les 13 et 15 avril, en compagnie de son jeune frère, violoncelliste, ils exécutaient une symphonie concertante de violon et violoncelle, de Bréval.

Quoique alternant avec eux, Mestrino, Marcoux, M™^ Gautherot et Alday, artistes pourtant renommés, surtout Mestrino, ne semblent pas avoir eu de succès. Le même chroniqueur, rendant compte des concerts de la quinzaine, dit : « Nous avions promis, le o, de rendre compte de l'effet qu'auroient produit au Concert les Nouveautés et les Débuts ; mais la quinzaine en a, en général, très-peu fourni de remarquables. A l'exception de M. Guérin^ âgé de onze ans^ et de son jeune frère, dix ans (2), qui est presque aussi étonnant sur le violoncelle que le premier l'est sur le violon, les autres Débuts ont à peine fait sensation (3). »

De son côté, le critique des Mémoires secrets écrivait : « Le

(1) Affiches, Annonces, Avis divers, 9 avril 1787.

(2) L'âge n'était pas tout à fait exact; le violoniste Jean-Jacques était né à Versailles le 4 février 1775, et le violoncelliste Jacques-Emmanuel le 6 mai 1776, en cette même ville. Fétis est dans Terreur en donnant 1779 comme date de la naissance de ce dernier.

(3) Affiches, Annonces, Avis divers, 17 avril 1787.

Concert spirituel, durant la quinzaine de Pâque, n'a rien produit de bien remarquable, que le jeune Guérin, dont on a parlé, et son frère cadet, presque aussi étonnant sur le violoncelle que le premier l'est sur le violon (1). »

Le rédacteur du Mercure, pourtant peu enclin à complimenter les virtuoses violonistes, ne peut passer sous silence le succès du jeune élève de Kreutzer.

Dans l'analyse des œuvres nouvelles publiées par ce périodique à la fin des concerts, on vante beaucoup « deux symplionies de M. Yiotti, amateur (2), lesquelles, dit-il, ont été exécutées par MM. Guérillot et Imbault, avec une perfection étonnante »; le rédacteur ajoute plus loin : « Une autre symphonie concertante d'une composition fort agréable, mais beaucoup plus extraordinaire pour son exécution, c'est celle qui a été exécutée par MM. Guérin, l'un sur le violon et l'autre sur le violoncelle. Toute la netteté, la force, la précision, la justesse, la grâce même du sentiment que l'on pourroit désirer dans un talent fait, M. Guérin Taîné les réunit, et il a douze ans à peine. Son jeune frère, qui n'en a qu'onze, n'est guères moins étonnant sur le violoncelle. S^il ne tire pas autant de son et si ses traits ne sont pas toujours

aussi distincts, il faut considérer qu'avec un an de moins La

manière ferme et assurée dont M. Guérin a joué du violon la première fois qu'on l'a entendu a excité un enthousiasme universel qui s'est soutenu aux Concerts suivans et qui ne s'est pas rallenti lorsqu'il a joué avec son frère (3). »

Au concert du 7, le jour oii le jeune Guérin faisait ses débuts, Chardini chantait une ode sur la Mort du prince Maximilien- Léopold, duc de Brumicick, paroles de Moline, et dont R, Kreutzer avait fait la musique.

Les journaux du temps, malheureusement, ne parlent pas de celte œuvre, ce qui pour nous eût été bien intéressant. Qu'étuit-

(1) Mémoires secrets, tome XXXV, 18 avril 1787.

(2) Il semble qu'il y ait eu dès cette époque chez Yiotti une volonté bieu arrêtée de ne plus se faire entendre à Paris. — Voici comment, d'après le Calendrier Musical universel, pour Tannée 1788, était libellé le titre d'une de ses sj'mphonies, parue en mai 1787, c'est-à-dire quelques jours après cet article : « Première Symphonie Concertante pour deux violons principaux, violons, alto et basse, cors, flûtes et haul-bois, ad libitum, par M. Yiotti, amateur, exécutée au Concert Spirituel, par MM. Guérillot et Imbault ; G livres, chez M. Imbault. »

(3) Mercure de France, 28 avril 1787.

«4 RODOLPHE KREUT/.ER.

elle? Etait-ce une œuvre imitative dans le genre de celle traitée sur le même sujet par le célèbre abbé Vogler, et dont le programme était ainsi conçu :

« La Mort du prince Lropold de Brunswic/,'.

(( i° Le cours paisible des eaux; le vent qui se lève commence à les agiter, les flots se gonflent, l'inondation se développe;

« 2° Terreur des malheureux inondés, qui se voient condamnés à la misère; leurs cris, leurs plaintes, leurs larmes;

(( 3" Arrivée du noble prince; il prend la résolution de se lancer à leur secours; avertissements et prières de ses officiers (|ui cherchent à le retenir; ses réponses courageuses finissent par dominer le bruit des supplications;

« i° Le bateau s'éloigne du rivage; il est ballotte par les vagues; mugissements du vent, la barque chavire, le prince est englouti par les flots;

« 5° Pour terminer, un morceau pathétique avec l'expression qui convient à la situation (1). »

La mort du duc de Brunswick, noyé, victime de son courage, dans roder, le 27 avril 1785, avait inspiré un grand nombre de littérateurs.

Ce sujet, (]ui avait été donné par l'Académie française cette même année, fut traité par beaucoup de gens de lettres, entre autres Chénier^ « dont l'ode était intitulée : La Mort du duc de lirunsunck, ode qui n'a pas concouru pour le prix extraordinaire de l'Académie française et qui a une supériorité marquée sur toutes les autres », disait une gazette du temps (2).

L'Académie en donnait le résultat le 22 octobre 1787 : l'abbé Noël, Chaussart, Vernes, l'abbé Regley en étaient les lauréats.

Marmontel, au dire de la duchesse d'Abrantès, avait fait sur cette donnée un chef-d'œuvre.

Les peintres et les graveurs mêmes reproduisirent cet acte de dévouement. Au Salon de 1787, ouvert le 25 août, Wille le fils avait exposé une estampe : La Mort du duc de Bru?isu:icA\ (|ui, d'après le jugement de son père, « lui faisait honneur (3 ) ».

(1) Beethoven, sa vie et son œuvre, par Wildor, page 283. Charpcnlicr, Paris, IS'Jit.

(2) Affiches, Annonces, Avis divers, 22 octobre 1787. {')) Journal de Je(i?i-Georges Wille, tome ]\, page 150.

Molino ii'élait point iioii plus parmi les caiiditlats; il est vrai qu'il n'était pas un (iébulanl, surtout au (Concert spirituel, où des odes et différents oratorios dont il était l'auteur avaient déjà été exécutés.

Ce sujet avait donc été traité j)ar beaucoup d'écrivains, mais il est à remarquer que Kreutzer fut le premier à le mettre en musique, en France du moins, et il est bon de noter dès maintena!it la facilité avec laquelle il sut tirer parti de tous les grands événements auxquels il se trouva mêlé par la suite. Arrivant toujours un des premiers en tout et j)artoul, cet liomme devait suppléer à sa médiocre instruction par une intelligence remarquable et une suprême liabileté.

Notons, avant de terminer Tannée 1787, que le jeune Guérin se faisait entendre le 8 décembre et exécutait, à ce concert, un nouveau concerto de son maître Kreutzer (1).

Ici s'arrête la carrière de virtuose de ce jeune liomme, sur lequel son maître avait dû fonder de grandes espérances; nous ne retrouvons sa trace (ju'en pluviôse an VII ^janvier 1790), lors du concours qui eut lieu à cette époque pour les places de violon à rOpéra, alors dénommé Tbéàlre de la Uépublique et des Arts. Seize concurrents s'étaient présentés; sur sept artistes admis à faire partie de l'orcbestre, Guérin, qui s'était fait inscrire comme élève de Kreutzer, fut reçu avec le n" 2.

A la mort de leurs parents, Rodolphe Kreutzer et la pelile famille dont il était le chef se trouvaient dans un état voisin de l'indigence.

De la succession, llodolpbe recueillit la rdus grosse part, laquelle consistait en quatre termes de loyer qui étaient dus au sieur Dupuis, formant une somme de 9<> livres, et qu'il pava avec assez de difficulté i2).

Mais là n'étaient pas les seules dettes que ces braves gens avaient contractées; ils devaient aussi à un épicier, nommé Duniilieu, une somme de 180 livres.

(l) Probablemeot le 4« concerto eu «'.

(2 Registre du Bailliage de Vtrsuil'.es. Archives tic Seiiio-et-Oisc.

Dumilieu, qui avait à peu près tous les musiciens du Roi dans sa clientèle, ne se contentait pas de leur vendre de la chandelle et du savon; il leur prêtait aussi, mais à gros intérêt, les sommes dont ceux-ci pouvaient avoir besoin; nous en trouvons la preuve dans les nombreux jugements rendus par le prévôt de l'Hôtel. Stamilz, entre autres, lui devait une très forle somme.

Vers la fin de l'année 1787, R. Kreutzer, quittant Timpasse des Glacières, vint habiter rue de la Paroisse, se rapprochant ainsi du centre de la ville, du Château, du théâtre^ et surtout de la rue des Bons-Enfants (actuellement rue du Peintre-Le Brun), où demeurait un nommé Foucard, dont la fille unique était bien près alors d'avoir seize ans.

Pour s'installer et faire face à certaines dépenses de toilette qui lui étaient probablement nécessaires pour se présenter chez Foucard, il s'adressa à l'épicier et obtint de lui un prêt de 600 livres. Dumilieu profita de cette circonstance pour englober la dette du père, et fit signer au fils, en échange, quatre billets dont le total formait 810 livres.

Les trois premiers furent probablement régulièrement payés, mais le quatrième, de 22S livres^ donna lieu à contestation. Kreutzer prétendant ne pas devoir entièrement cette somme, l'affaire fut appelée à l'audience du 26 juillet 1788, et le prévôt de l'Hôtel ordonnait à Dumilieu de faire sous trois jours la preuve que cette somme lui était due ; le 2 août, l'affaire est remise; enfin, le 9 août, la sentence suivante était rendue :

« P. 0. Nous, pour leur être fait droit, disons que les pièces et dossiers seront remis en nos mains pour en être délibéré, lors duquel la partie de Brun (Dumilieu) sera tenue de représenter le Registre que les négocians doivent avoir suivant l'ordonnance, etc. (1). »

Il faut croire que l'examen de la comptabilité de l'épicier ne lui avait pas été très favorable, puisque, à l'audience du 16 suivant, par ordre du procureur du Roi, toutes les affaires intentées par Dumilieu furent suspendues, celui-ci étant considéré comme usurier. Le procureur fait en personne une enquête.

(1) Registre d'audiences de la Prévôté de Vllôlel du Roi.

L'affaire traîna jusqu'en 1789, et après un délibcrc ilu 4 avril, le 25 du même mois, R. Kreutzer était condamné à payer les 225 livres ; il lui était accordé six mois pour se liquider.

Malgré l'apparence de tort que lui donne ce jugement, nous persistons à supposer que son adversaire usa d'influences pour l'obtenir, et que Kreutzer, à cette époque, s'en désintéressa; en effet, il semble inadmissible qu'il ait renié une de ses dettes, lui qui paya si souvent celles des autres.

En 1788, Kreutzer semble se reposer. 11 n'est plus question d(; lui dans aucun des journaux du temps; plus de concerts, plus d'élèves à présenter au public, plus d'oeuvres à faire applaudir; on pourrait en attribuer la cause à ces questions d'argent, si mesquines en soi, d'une si grosse importance pour l'artiste, dont elles tarissent souvent la verve et le courage.

Mais la raison en est plus simple et nous est fournie par le registre de la paroisse Notre-Dame de Versailles ; en effet, au feuillet 41^ nous y trouvons cet acte que nous copions textuellement :

Rodolphe Creutzer (sic) et Adélaïde- Charlotte Foucard.

« L'an mil sept cent quatre-vingt-huit, Le vingt-huit aoust, ijOrès les bans publiés sans opposition dans cette paroisse, le quinze, dix-sept et vingt-quatre dudit mois, dudit an. Les fiançailles faites d'hier, ont été marier, après avoir pris leur Consentement mutuel, et ont reçu La bénédiction nuptiale, de nous soussigné, prêtre de la Mission, faisant les fonctions curiales en cette paroisse, Rodolphe Kreutzer (y/c). Musicien ordinaire de la chapelle du roy, fils mineur de Jean-Jacob Kreutzer, Musicien au régiment Suisse de la garde ordinaire du roy, Et d'Elizabeth Trapol, tous les deux décédés en cette p"^*", d'une part, Et Adélaïde- Charlotte Foucard, fille mineure d'Honoré Foucard^ valet de chambre de Mgr comte d'Artois, et de Jeanne Aimard, d'autre part, Et tous deux de fait et de droit de cette paroisse, lieu de leur naissance; ont assistés du côté de l'époux Jean Guérin, Musicien du régiment des Gardes-Suisses, Et son tuteur ad hoc, Et de Hugue Gouffet, officier du rov, du côté de l'Epouse de ses père et mère, et d'Emmanuel Guv de la Findoire, ancien officier de La

48 RODOLPHE KRKUTZER.

vénerie du rov. el de Jean lîaplisle, parent, son oncle, qui ont signés avec époux, et certifiés leur état, domicile, et de leur liberté à se marier, ainsi signés :

<c Kreltzer; A.-C. Folcaud; Geérin; Gouffet; Folcaud;

Aymard; AiMARi) ; L. Bévin ; Guy de la Findoire; M.-J.

Lefaive; Desmareis; Collignon, prêtre (i). »

Adélaïde Foucanl, à laquelle il s'unissait, était née le 31 décembre 1771, fille d'Honoré Foucard. déjà à cette époque valet de cbambre du comte d'Artois (frère de Louis XVI, plus lard Charles X). Elle avait été ondoyée, par permission spéciale de Mgr l'archevêque de Paris, le lendemain de sa naissance, et avait reçu le « supplément des Cérémonies du baptême le 20 décembre 1774 (2) ».

Son parrain était, ainsi que le mentionne l'acte : « Très Haut et Très Puissant Prince Charles-Philippe de France, Comte D'Artois, Représenté par Très Haut et Très Puissant Seigneur (^harles- Henc de Maillé, Comte de Maillé, La Tour-Landry, Maréchal des Camps et Armées du Hoy, Premier Gentil-homme de la Chambre de Monseigneur Le Comte D'Artois. La Mareine, Très-Haute et Très Puissante Princesse Marie-Thérèse de Savoye, Comtesse D'Artois, Représentée par Très Haute et Très Puissante Dame Adélaïde-Philippine de Durfort, Delorges, Duchesse de Quintin, Dame D'honnenr de Madame La Comtesse D'Artois ».

Pour permettre à R. Kreutzer de contracter cette union avec la filleule de si hauts et si puissants personnages, les huit membres de son conseil de famille, dont faisait partie, entre autres. Levée, organiste survivancier de la Chapelle du Roy, s'étaient présentés en personne le 7 août précédent au Bailliage royal de Versailles, et, par acte passé devant le bailli, avaient chargé l'un d'eux, Jean Guérin, de les représenter au contrat et à la célébration du mariage, « étant unanimement d'avis que le S'' Guérin qui s'en rapporte à justice soit nommé et élu, comme ils le nomment et élisent, 'ïuieuv ad hoc du S"" Rodolphe Kreutzer, mineur, à l'effet de consentir au mariage projeté entre lui el D"" Adélaïde Foucard, fille mineure du S' Honoré, Valet de

(1) Registre de la paroisse Notre-Dame. Arch. de la ville de Versailles, année 1788. (2j lôid., année 17'Î4, folio 102.

nODOLPIlR KREL'TZIiR. 4'J

(chambre de Monseigneur Comlc d'Artois, et D"" Jeanne Aimard, ses père et mère, d' à Versailles, rue des Bons-Enfants, Paroisse Notre-Dame, laquelle eut un parti sortahle et avantarjeux pour le dit mineur, l'assister et l'autoriser tant au contrat des conditions civiles du dit mariage, qu'à la célébration d'y celui et

signant les actes stipulant au dit contrat toutes donations faites en propriété, soit en usufruit, pourvu qu'il en soit fait une semblable au profit du dit mineur, fixer la mise en communauté, régler la douaire, convenir du présiput, et générallement faire pour le bien et avantage du dit mineur tout ce qui sera le plus convenable, etc. (1) ».

Le contrat fut fait le 22 août, par-devant ^P Barat, notaire do la Prévôté de rilôlel, à Versailles, à son étude, rue de Satory; l'apport du futur n'est pas considérable et ne lient que deux lignes dans cet acte; transcrivons-les :

« Les biens du futur époux consistent en habits, linges et bardes à son usage, pour la valeur de six cents livres. »

C'était juste la somme que Kreutzer avait empruntée à Dumilieu.

« En considération du dit mariage, est-il dit plus loin, le S' et D" Foucard donnent et constituent en dot à la D'"' future épouse, leur fille, en avancement d'hoirie sur leurs successions futures et sur chacune également, la somme de quatre mille livres, en meubles, elfels et trousseau que le S"" futur reconnoît avoir en sa possession, dont il est content, les en tient quitte, et il se charge envers elle et les siens. »

On avait ajouté une clause qui pouvait avoir sa raison d'être, si on se rappelle qu'à cette époque il restait encore 225 livres à solder à l'épicier Dumilieu.

« Ils ne seront point, disait encore le contrat, tenus des dettes et liipollièques l'un de l'autre antérieurs à la célébration de leur mariage, et s'il s'en trouve, elles seront payées et acquittées par celui qui les aura contractées sans que l'autre ses biens ni ceux de la dite communauté en soient tenus (2). »

Mgr le comte d'Artois, le parrain de ^I""" Kreutzer, honora

(1) Registre du Baillia'je de Vers'iilles, e.rtraordiaaire, 7 août 1783. Arcliives do Soioe-et-Oise.

(2) Etude de M« Marcou, notaire à Versailles.

ce contrat de sa signature, qui y figure eu première place, mais il n'y est mentionné aucun don de sa part.

Toujours est-il que notre virtuose sut bien choisir la compagne de sa vie; M""" Adélaïde Kreutzer ne se contenta pas d'être lui parti sortable et avantageux^ c'était aussi une femme d'esprit très distingué, fort intelligente et fort instruite, et dont les parents avaient particulièrement soigné l'éducation; c'est certainement grâce à elle que Kreutzer put arriver à la haute situation qu'il occupa par la suite ; c'est encore elle qui fit de sa maison un centre oij les célébrités les plus diverses tinrent à honneur d'être admises.

Mais laissons parler un témoin; Vieillard, dans la très courte notice qu'il consacre à Méliul, nous renseigne à ce sujet.

« La maison de Kreutzer, dit-il, était un vrai sanctuaire de l'art... Par le talent, il était arrivé à la fortune; et la spirituelle intelligence d'une femme du plus haut mérite avait fait de sa maison le centre de réunion d'un petit nombre d'auteurs et d'artistes d'élite qu'il rassemblait toutes les semaines à sa table

Heureux et fier de m'y voir admis, je dois dire que, de toutes les relations de cette nature dont j'ai joui dans une carrière déjà prolongée au delà du terme commun, je n'en ai pas rencontré qui m'ait procuré de plus douces jouissances, ni laissé de meilleurs souvenirs. Ce qui faisait surtout le charme de ces réunions, c'était la franchise de ton, l'absence de toute prétention guindée, la bonhomie enfin qui y régnait constamment. Le moyen de ne pas réussir dans le cercle ou à la table que les deux belles-sœurs, M™" Adèle et Alphonsine Kreutzer (1), animaient de leur esprit si ingénieux, si naturel, c'était d'y apporter l'intention de briller, de dire des mots, de lancer des traits. J'ai vu Vigée, longtemps cité à Paris comme un causeur d'élite, y échouer complètement (2). »

Comme on vient de le voir. M"" Kreutzer était une femme d'une grande valeur, qui sut parfaitement administrer ses

(1) Mme Alphonsine, femme de Jean-Nicolas, qui se fit appeler, nous ne savons pourquoi, Auguste ; elle était, dit-on, fille naturelle de Talma ; son fils, Léon Kreutzer, fut un critique musical très distingué.

' (2) Méhul, par Vieillard, page 39. Ledoyen, 1839. — Ce fragment a déjà été cité par .M. A. Pougin dans son remarquable ouvrage sur Méhul, page 378.

finances et arrêter chez son mari les élans d^une charité vraiment inépuisable.

Ce mariage lui créa des relations dans la haute société; il fut, à partir de ce moment, accueilli dans les meilleurs salons de Versailles; sa situation devint assez brillante, car, indépendamment des ressources qu'il tirait de la Chapelle, du théâtre et des concerts, il donnait encore des leçons à quelques dames de l'aristocratie. M"'' de Chastenay, excellente musicienne, comptait au nombre de ses élèves; elle-même l'a consigné dans ses intéressants Méjnoircs. « La vie que nous menions à Versailles, dit-elle, me semblait assez agréable ; je n'étais pas encore blasée sur les plaisirs. Je travaillais quelquefois dès le point du jour; je faisais de la musique plusieurs heures, et M. Kreutzer, alors musicien de la Chapelle, venait m'accompagner régulièrement (1). »

Il se trouvait donc maintenant à Tabri du besoin, et il est permis de se demander si ce n'est pas à partir de ce moment qu'il commença à travailler pour le théâtre.

Tous les biographes s'accordent, probablement en se copiant les uns les autres, à dire qu'il avait à cette époque composé deux opéras sur d'anciens poèmes. Choron et Fayolle, dans leur Dictionnaire historique des Musiciens, sont même très précis : « A 1.9 ans, il avait composé deux grands opéras, qui furent répétés, devant toute la Cour, dans la petite salle du Château. »

Pour nous, et malgré Choron et Fayolle, nous croyons fermement, sans avoir du reste aucun document pour appuyer notre opinion, puisque, malgré de consciencieuses et patientes recherches, nous n'avons trouvé aucune trace de ces opéras, que ces deux ouvrages ne furent représentés ou répétés dans la salle du château de Versailles qu'après son mariage et avec la protection du comte d'Artois, lequel était un grand amateur de théâtre, acteur môme dans la troupe royale et réussissant assez bien, selon Fleury, « grâce à sa facilité d'improvisation, ne pouvant apprendre un mot de ses rôles, ce qui dérangeait un peu le sens des auteurs, surtout si la pièce était en vers (2) ».

Les autres personnages de la troupe étaient la Reine, le comte

(1) Mémoires de itfm» de Chastenay, tome !>:■', page 116. Pion et Nourrit, 1896.

(2) Mémoires de Flcurij, publics par J.-B.-P. Lafite, tome \^^, page 22o.

(le Provence (1), M""Mulos, M™'- Diane de Polignac, M. de Bcsenval et des personnes de la société intime de Leurs Majestés.

11 est à peu près certain que le comte d'Artois, futur Charles X, s'intéressa à celle époque aux œuvres lyriques de Kreutzer. Ce prince, qui connaissait le talent du violoniste, puisqu'il avait, dit-on, joué à la Cour, dut faciliter au jeune compositeur l'audition de ses ouvrag^es; et cela, peut-être, par l'intermédiaire de Foucard, son premier valet de chambre, qui ne fut pas sans lui rappeler le mérite de Kreutzer; l'appui du beau-père, en celle occasion, servit les intérêts du gendre.

Nous présumons donc que c'est à ces deux opéras que notre virtuose faisait allusion au cours de la conversation suivante qui nous est racontée par son neveu, Léon Kreutzer (2).

<( Dans une entrevue qu'il sollicita et obtint aussitôt de Charles X, dit-il, Kreutzer rapporta de celle conversation intime quelques mots charmants^ tels que le Roi, si chevalier, si honnête homme, les puisait dans la bonté de son cœur, dans la délicatesse de son esprit, a Sire, je vous dois tout, je vous « dois ma considération, je vous dois un grand nombre de dis- (' tinclions dont vous avez bien voulu m'honorer. — Ce n'est

« pas encore assez pour récompenser votre talent — Mais,

« Sire, ce talent, c'est à vous que je le dois. — Oh! alors, vous « me devez beaucoup et vous ne saurez jamais vous acquitter (( envers moi (3). »

A la fin do l'année 1788, l'horizon politique commençait à s'assombrir, la tempête approchait, la Révolution était à la veille d'éclater; les idées d'indépendance se faisaient jour de plus en plus, l'on discutait partout, et même au château de Versailles, les serviteurs ne se g-ênaient pas pour exprimer à haute voix leurs pensées. C'est ainsi que la reine Marie-Antoinette rapportait à M""' Campan le fait suivant, que celle dernière a noté dans ses Mémoires : « Savez-vous, dit la Reine, ce qui m'est arrivé

(1) Monsieur, frère de Louis XVI, plus tard Louis XVIII.

(2) Grâce à la lettre de M. L. Trinquand, reproduite page 03, nous savons que c« n'est pas seulement à ces deux ojiéras qu'il faisait allusion, mais encore à son édu cation musicale, dont le comte d'Artois avait lait tous les frais.

(3) biljliolhèquc nationale, Notes niaouscrilcs de Léon Kreutzer. F. R. N» 0317.

dernièrcmenl? Depuis que je vais à dos comités parliculiois clio/. le Uoi, j'ai entendu, pendant que je traversais l'CKil-de-Jîœuf, un des musiciens de la Chapelle dire assez haut pour que je n'en aie pas perdu une seule parole : (( Une reine qui fait son devoir <( reste dans ses appartemens à faire du filet. » J'ai dit en moi-même : « Malheureux, lu as raison, mais tu ne connais « pas ma position; je cède à la nécessité et à ma mauvaise des- « tinée (1). »

Un peu plus tard, nous dit encore M"" Gampan, les musiciens eurent encore moins de retenue : « Après le 14 juillet (1789), toute la France fut armée et organisée en gardes nationales... Le lieu où l'habit militaire parut le plus choquant fut sans doute Versailles. Tous les valets du Roi, de la dernière classe, furent transformés en lieutenans, en capitaines; presque tous les musiciens de la Chapelle osèrent paraître un jour à la messe du Roi avec un costume militaire, et un soprano (Vltaiie y chanta un motet, en uniforme de capitaine de grenadiers. Le Roi en fut trèsoffensé, et fit défendre à ses serviteurs de paraître en sa présence avec un costume aussi déplacé (2). »

En revêtant ce costume, les musiciens eurent-ils le désir de déplaire au Roi? Nous no le croyons pas; et puisque Ai""' Campan ne précise pas de date, mais nous dit seulement après le 14 juillet, nous serions tenté de croire que cette manifestation eut lieu le 25 août 1789, le jour de la Saint-Louis, fête locale qui subsiste encore.

Ce jour-là, l'état-major de la garde nationale de Paris, conduit par La Fayette, « accompagné d'un détachement de loO hommes de la garde nationale et de douze musiciens (3) », avait été reçu aux portes de la ville par la garde nationale de Versailles, et ce groupe s'était rendu au Château, oii Bailly le présentait au Roi.

Mais il est inutile de décrire cette réception, alors que nous la trouvons très détaillée dans la Gazette de France. " Le malin, dit-elle, la Grand-Messe (où assistaient probablement les

(1) Mémoires de il/™« Campan, tome H, page 32. Paris, Mongic, 1823.

(2 Ibid., tome II, pages 64 et 6o.

(3) B. Sarretle et les origines du Conservatoire, par Constant Pierre, page 17. Delalaiu, Paris, 1895.

membres de rélal-major) a été célébrée par l'Abbé de Ganderatz, Chapelain de la grande Chapelle, et chantée par la Musique du Roi.

(.( Ensuite, mie députalion des Représentans de la Commune de Paris, ayant à sa tête le sieur Bailly, Maire de cette Yille, accompagnée de l'Elal-Major de la Garde-Nationale parisienne, a été conduite à l'audience du Roi par le Grand-Maître, le Maître et l'Aide des Cérémonies de France, et présentée à Sa Majesté par le Comte de Saint-Priest, Ministre et Secrétaire d'Etat de la Maison du Roi. Le sieur Bailly, en qualité de Maire de la ville de Paris, a prêté serment entre les mains du Roi. ... Il lui a présenté ensuite l'Etat-Major de la Garde-Nalionale Parisienne, à la tête duquel éloit le Marquis de la Fayette, Commandantgénéral. En sortant de chez le Roi, la députation des Représentans de la Commune et l'Etat-Major de la Garde-Nationale de Paris ont été conduits, avec le même cérémonial, chez la Reine, Monseigneur le Dauphin, Monsieur et les Princesses de la Famille Royale; après quoi ils sont rentrés dans la salle des Ambassadeurs, oii, conformément aux ordres du Roi, on leur avoit servi à dîner (1). »

L'étiquette de cette réception, chose toujours compliquée à Versailles, devait déjà être prévue depuis plusieurs jours, et les musiciens ne devaient point en ignorer les détails ; il est donc vraisemblable qu'ils voulurent fêter ces soldats-citoyens et les musiciens qui les accompagnaient en endossant leur uniforme, alors dans toute sa nouveauté, puisque « le premier qui parut dans Paris, le dimanche 9 août (1789), fut porté par Lafayette à Saint-Nicolas-des-Champs (2) ».

Or, il ne "faut pas oublier que « Versailles fut la première ville qui organisa la garde-nationale, ainsi que sa position l'exigeait. Le Roi lui fit cadeau de mille fusils, et ce fut le prince dev Poix qui fut élu commandant-général. Cette garde-nationale fut même une des plus nombreuses de France (.3) ».

Si donc Louis XVI trouva à redire, ce fut de voir paraître ses

(1) Gazelle de France, {'■'■ septembre 1789.

(2) Fasles des gnrdes nationales de France, par Alboize et Ch. Elie, page 29. Paris, Goubaud, 1849.

(3) Ibld., page 31.

nODOLPHE KREUTZER. o5

raiisicicns dans un costume qui n'avait rien à faire avec leur service de la Chapelle.

Quant à Kreutzer, il est peu vraisemblable qu'il ait été du nombre de ceux qui portaient cet uniforme; tout nous défend de le supposer : sa position vis-à-vis de l'aristocratie versaillaise, la situation de son beau-père auprès du comte d'Artois, son caractère peu frondeur, et surtout la sag-esse de sa femme, qui le guidait et le conseillait en tout. La prévoyante M'"" Kreutzer n'eût jamais admis que son mari fit quelque chose qui pût être nuisible à ses intérêts artistiques et pécuniaires.

Toutes ces raisons durent lui interdire de prendre part à une manifestation qui ne pouvait que lui être préjudiciable.

Et pourtant il devait porter quatre ans plus tard ce même uniforme, lors de son entrée dans la musique de la garde nationale de Paris, le 21 novembre 1793, comme professeur de 1" classe kVListitut national de Musique, qui devint par la suite le Conservatoire.

Il est bien évident que les musiciens eux-mêmes, gens de peu, ne devaient pas être indifférents aux faits du jour, mais un bien petit nombre était vraiment acquis aux idées révolutionnaires; au contraire, beaucoup d'entre eux virent avec peine l'effondrement de la monarchie, qui, en supprimant la musique du Roi, leur enleva leur unique moyen d'existence ; nous citerons comme exemple ce pauvre Giroust, surintendant de cette musique, qui mourut, dix ans après, concierge au château de Versailles.

Le 4 mai 1789, avait eu lieu « la Procession générale et la Messe du Saint-Esprit, dont le Roi a voulu que l'Ouverture des Etats-Généraux fût précédée... En conséquence, les Députés des trois ordres se sont assemblés, ce jour, dans l'Eglise de la paroisse Notre-Dame (qui était celle du Château). Le Roi s'y est rendu vers les dix heures et demie du matin... La Reine est arrivée peu de temsaprèsle Roi... Leurs Majestés étant placées, l'hymne Veni Creator a été chantée par la Musique du Roi. Ensuite la Procession s'est mise en marche pour se rendre à l'Eglise de la paroisse Saint-Louis... Là, la Messe chantée par la Musique du Roi a été célébrée par TArchevèque de Paris, assisté des mêmes Prélats qui l'accompagnoient à la Procession (!) ».

(I) Gazette de France, 12 mai 17S9.

.'iC nODOLPIlE KREUTZER.

Ce fui la (lernièro oxoculiou faite à Versailles par les musiciens (lu Roi, en dehors du Château, jusqu'au départ de la famille rovalc, rameuT'c prisonnière à Paris, le fi octobre 1789, par la populace, qui, sous la conduite de l'huissier Maillard, un des vainqueurs de la Bastille, était venue la veille demander du pain au Roi. Et l'on sait comment I

A une heure après midi, la ville royale devenait silencieuse ; Louis XVI, s'étant engagé à habiter la capitale, ne devait môme pins revoir Versailles.

Dès le surlendemain, et comme pour montrer au peuple que la volonté du Roi était bien de résider à Paris avec la Cour, le Louvre et les Tuileries étaient mis en étal de recevoir tout ce monde, et comme cela était encore insuffisant, le marquis de la Suze, grand-maréchal des Jog-is au château des Tuileries, adressait celte lettre au directeur g'éncral des Bâtiments :

« A Paris, le 8 octobre 1789.

« Je vous seroi obligé. Monsieur, de vouloir bien me faire donner un Etat des maisons appartenantes au Roi aux environs des Thuileries et du Louvre; cet état m'est nécessaire pour établir le logement du service de Sa Majesté, et je vous prie de me le faire passer le plus lot qu'il vous sera possible.

« J'ai l'honneur d'être très-parfaitement, Monsieur, votre trèshumble et très-obéissant serviteur.

«. Le Marquis de la Suze, « Grand-Maréchal des Lojçis, au Château des Thuileries (1). >-

Quelques jours après, les musiciens rejoignaient la Cour à Paris et s'y fixaient provisoirement; mais les événements se précipitant, ce provisoire devint parla suite définitif.

Comme les logements dos Tuileries n'étaient point pour les musiciens, Kreutzer s'installa avec sa femme dans un modeste appartement, rue de la Lune, n" 14; et peut-être déjà jetait-il un coup d'œil d'espérance sur la Comédie-Italienne (Opéra - Comique actuel), dont il devait être bientôt un des auteurs les j)lus applaudis.

(l) Archives Dationale?, Ancien régime, 04683

RODOLPHE KREUTZER. bl

Lu mois plus loi, lo 8 septembre, Kreutzer faisait entendre avec succès au Concert s[)iriluel un concerto de sa composition.

Il avait mis à profit les trois années précédentes, pendant lesquelles il ne parut pas devant le grand public, et se trouvait alors en pleine possession de son talent, si bien décrit par Fétis, à qui l'on ne peut dénier, comme critique musical, une grande compétence, et dont les appréciations sont toujours sévères.

Fétis, qui l'avait entendu, dit de lui : « Son jeu était brillant, hardi et presque chevaleresque. Sa qualité do sou était nourrie plutôt que moelleuse, et sa manière de chanter était moins remarquable que sa hardiesse dans les difficultés. Ses grandes qualités étaient d'être original, de n'avoir suivi aucune école et de n'obéir qu'à l'impulsion de son sentiment énergique (1). »

Ailleurs, et comme pour compléter son jugement, voici comment il s'exprime : « Il avait le son puissant, l'intonation juste, et sa manière de phraser avait une chaleur entraînante. Le seul reproche qu'on lui faisait avec justesse était de manquer de variété dans l'accentuation de l'archet, et de couler presque tous les traits, au lieu d'y introduire le détaché (2). »

Malgré ce reproche, que lui-même reconnaissait fondé, il était considéré à cette époque comme le plus grand virtuose du violon. Rode n'avait pas encore paru à l'horizon de l'art; seul, Mestrino, mort depuis quelques semaines, avait pu jusqu'alors rivaliser avec lui et lui disputer la palme. Mais le jeu plus audacieux de Kreutzer, ainsi que la composition plus grandiose de ses œuvres, par cela même plus goûtées du public dilettante, l'avaient fait préférer à Mestrino.

Enfin, le 2o décembre suivant, dérogeant à l'habitude qu'il avait prise depuis quelques années de ne jouer que de ses œuvres, il exécuta au Concert spirituel, qui eut lieu cette fois au Théâtre-Italien, par suite du retour de Louis XVI aux Tuileries, un concerto de son ami Devienne.

Rodolphe Kreutzer avait à cette époque vingt-trois ans. il faut convenir que, malgré sa jeunesse, il offrait déjà une existence

(I Notice sur Nicolo Pnyaiiini, par Fétis, page 29.

(2) biogrophie universelle des Musiciens, article Kreiitzei-.

artistique bien remplie, et que sa persouualité était suffisamment dessinée pour qu'il eût l'espoir de se faire un nom à Paris ; quoique très modeste, il avait conscience de son talent, sa femme avait de l'esprit et de l'ambition; ils envisageaient donc sans inquiétude l'avenir qui se dessinait pour eux.

Rodolphe Kreutzer se souvint toujours de sa ville natale. C'est ainsi que nous le retrouvons le 19 novembre 1818, venant apporter l'appui de son talent à un concert donné à la salle de spectacle, au bénéfice d'un vieillarrl infortuné et chargé de famille.

Plus tard, il vint habiter au n° 51 de la rue Neuve; « il demeura quelques années dans cette maison, nous dit M. Auguste Jehan, avant de partir pour Genève (1) », oii il mourut.

Mais ces passages dans notre ville seront traités largement dans la suite que nous donnerons à cette étude.

^Malgré de laborieuses recherches, il nous a été impossible de trouver la maison où est né Rodolphe Kreutzer. Si quelque chercheur plus heureux parvenait à la découvrir, nous lui serions reconnaissant de nous en faire part. Ainsi pourrait se réaliser le désir d'un grand nombre de Yersaillais, de voir placer une plaque commémorative sur cette maison; nous ne ferions en cela que suivre l'exemple de la ville de Genève, qui, fière d'abriter les restes du grand virtuose, en rappelle le souvenir au passant par deux plaques apposées, l'une sur la maison oii il mourut le 6 janvier 1831, place Maurice, n" 16 (2), et l'autre au cimetière de Plainpalais, sur le mur proche de la tombe oii sa dépouille mortelle reposa jusqu'en 1879.

C'est sur l'initiative et par les soins de M. H. Kling, professeur au Conservatoire de Genève, que ce pieux hommage a été rendu à la mémoire du bon Kreutzer; l'une de ces plaques porte l'inscription suivante : « Rodolphe Kreutzer, né à Versailles le

(1) La Ville df. Versailles, son histoire, page 127. Bernard, Versailles, 1900.

(2) Cette maison portait le n" 20 en 1831. ■ ''

16 novembre 1766 (l), est mort dans cette maison le 6 janrier 1831 » ; sur l'autre, on lit : « Les Genevois à Rodolplie Kreutzer, décédé le 6 janvier 1831. »

Versailles a ou l'honneur de donner le jour à ce grand musicien. Notre ville restera-t-elle en arrière de Genève qui le vit mourir? Aujourd'hui, nous désirons une plaque commémorative ; demain, nous demanderons mieux encore. L'Administration municipale s'honorerait en donnant à une voie nouvelle le nom de Rodolphe Kreutzer.

Certains enfants illustres de Versailles ont leur souvenir perpétué par une rue qui porte leur nom. A côté des rues Hoche, Berthier, Ducis, de l'Abbé-de-l'Epée, Houdon, n'y a-t-il pas place pour une rue Rodolphe-Kreutzer?

Les temps sont passés où la gloire musicale était, pour le vulgaire, une gloire inférieure. Un virtuose de cette force honore sa cité, sa patrie, l'humanité même, tout aussi bien que le guerrier, le poète, l'artiste et le philanthrope.

Jadis, nous l'accordons, notre Rodolphe Kreutzer était peu connu, sauf d'une élite; mais aujourd'hui, depuis surtout qu'un Conservatoire a répandu dans Versailles l'amour de la musique en général, et le goût du violon en particulier, le nom de Kreutzer est populaire même parmi les élèves qui commencent à jouer ses sonates ou ses études. En inscrivant son nom sur une plaque émaillée, il ne s'agirait donc pas de conserver le souvenir d'un inconnu.

Sans débaptiser pour lui une de nos rues anciennes, aux noms si joliment évocateurs d'un passé glorieux, ne peut-on, dans les quartiers nouveaux que Versailles conquiert chaque jour sur les bois qui l'enserrent, trouver, pour fixer sa mémoire, quelque rue paisible et fraîche, où Kreutzer eût aimé à promener sa rêverie? Ce vœu a déjà été exprimé plusieurs fois.

Récemment encore, notre ami Eugène de Bricqueville, dans un article qu'il avait consacré à L. Jadin, autre enfa,nt de Versailles, nous rapportait en ces termes une conversation qu'il avait eue à ce sujet : « Je demandais un jour à Victor Bart s'il n'y aurait pas moyen de perpétuer par l'attribution d'un nom de rue

(1) On se rappelle qu'il est né en rOalilé le 15 novembre 1766.

fiO RODOLPHE KREUTZER.

rhoimeur qui est pour Versailles d'avoir (loiitic le jour à uu des plus grands violonistes du siècle, Rodolphe ]\rculzer. L'aimablu président de trente sociétés versaillaises réfléchit un instant, puis me répondit : « J'aurais peur, en proposant ce nom, que sa lor- « minaison tudesque ne froissât les scrupules patriotiques de « mes collègues du Conseil (1). »

Déjà, en 1881, notre compatriote Jules Vasseur (2) lut à cet effet, lors d'une réunion des Sociétés des Beaux-Arts des départements, une notice sur le célèbre violoniste. Ce travail, qui n'était que la reproduction presque littérale de la lHographir Michaud, n'avait été entrepris, de l'aveu même de J. Vasseur, que pour appuyer une pétition conforme au désir énoncé plus haut, et dont l'initiative était due à Emile Cousin (3), directeurfondateur du Conservaloire de Versailles. Celte pétition porte les signatures de JMM. Moussoir, Charles et Albert Terrade, Prodhomnie, etc., que Ton trouve toujours en avant chaque fois qu'il s'agit d'embellissements de notre ville ou de réparations du genre de celle qui nous occupe, et qui, en vrais amis des Arts et de Versailles, avaient saisi avec empressement cette nouvelle occasion d'affirmer leur attachement à tout ce qui constitue le patrimoine artistique de la cité de Louis XIV.

Nous eûmes souvent des entretiens à ce sujet avec Em. Cousin ; c'est peut-être à lui que nous devons d'avoir été amené à faire sur le ûfrand virtuose les recherches dont ce travail est le résultat.

Que do' fois nous a-t-il exprimé son admiration pour l'auteur des Quarante Etudcsl Que de fois, au cours de conversations familières, quittant brusquement le ton léger et badin qui lui était propre, nous a-t-il dit son enthousiasme pour ses concertos (i)! 11 lui préférait peut-être Viotti, mais il admirait en

(1) L'Echo de Versailles, numéro du 6 novembre 1908.

(2) Mort à Versailles le M janvier 1900; il était ué à Bapaume (Pas-de-Calais) le 2 novembre 1847.

(3) Né auxEssarts-lo-Roi (Sciue-et-Oi?e) le 18 octobre 1847. mort à Versailles le 13 mars 1906.

(4) Emile Cousin a revu, doigté et annoté, avec le plus grand soin, les premios solos des l«^ 2<=, i", 9», 10^, 13«, 15e, igo pt ig» concertos de Kreutzer. A cette oditioa pratique, faite à l'usage des Conservatoi."es et Ecoles de musique, a été jointe une partie de piano d'après l'orchestre original; cette réduction, duntgrande exactitude, est l'œuvre de M. Jules Le Bouich (édition II. Le Boulch, Versailles).

arlisle el on musicien les qualités de pondération et de style (jui ont tant contribué à faire de Kreutzer le chef incontesté de l'école française du violon.

On le voit, la question n'est pas nouvelle; espérons que, plus heureux qu'Jùiiile Cousin, nous ne mourrons pas sans avoir vu dans Versailles la rue Rodolphe-Kreutzer.

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