EMILE CHARLES
Il y a déjà longtemps que M. V. Cousin, après avoir foit connaître dans le Journal des Savants un manuscrit de Roger Bacon, terminait ces belles pages, où brillent, comme d'ordinaire, la sagacité du philosophe et l'éloquence du grand écrivain, par un appel chaleureux aux amis de la philosophie scolastique, et leur recommandait c: le travail qui reste à faire » pour voir bien clair dans le vaste et obscur monument où » l'un des plus libres et des plus grands esprits du moyen âge » déposa en 1267, à trois reprises différentes, les résultats de y> ses recherches et de ses méditations, loin de l'œil jaloux y> de supérieurs inquiets et irrités, et, pour ainsi dire, dans i> l'intervalle de deux persécutions (*). »
Ce travail, que M. V. Cousin demandait « au patriotisme de quelque savant d'Oxford ou de Cambridge, y> nous l'avons essayé. Ce que l'éloquent critique réclamait pour un seul des ouvrages de Roger Bacon, nous l'avons entrepris pour son œuvre tout entière. Nous en avons cherché patiemment les débris dans les bibliothèques de France et d'Angleterre,* et grâce au patronage de M. Fortoul, alors ministre de l'instriiction publique, nous avons trouvé presque partout (^) un
(*) Journal des Savants. 1848, p. 354»
(*) Voyez plus bas, p. 66.
concours bienveillant qui a facilité notre tâche. D'un autre côté, si les historiens do la philosophie ne pouvaient nous donner que peu de renseignements sur Roger Bacon luimême, ils nous ont appris du moins les doctrines de ses contemporains et de ses prédécesseurs, sans lesquelles la sienne ne saurait être comprise. Nous devons beaucoup aux travaux de M. V. Cousin, aux savantes notices de YHistoire littéraire de la Finance, ce beau monument de l'érudition française; et à quelques œuvres récentes, qui ont jeté une vive lumière sur la philosophie scolastique, comme YAverroès de M. Renan, le Mémoire de M. Hauréau, la Philosophie de saint Thomas d'Aquin de M. Ch. Jourdain, les Mélanges de philosophie juive et arabe de M. S. Munck, et tant d'autres livres que nous ne pouvons tous citer. Grâce à ces auxiliaires et aux textes nombreux recueillis dans les manuscrits, nous espérons avoir préparé les moyens de combler une lacune dans l'histoire de la philosophie du XIIl** siècle.
Cet essai se divise en cinq parties.
Dans la première se trouve une esquisse de la vie de Bacon, dont tous les mystères sont loin d'être éclaircis encore, et la liste de ses principaux ouvrages. Les contradictions et les erreurs des biographes rendaient ce travail indispensable, autant que la dispersion de tant de fragments mutilés le rendait difficile et ingrat.
On a réuni dans la seconde les idées les plus générales de Bacon sur la méthode et sur les sciences, et tous les traits qui peuvent le mieux faire ressortir Tindépcndance de son caractère et la liberté de son esprit.
Après avoir montré en lui le réformateur, il restait à faire connaître le philosophe : c'est Tobjet dç la troisième partie,
et nous avons pu rassembler, sur les questions les plus inaportanles de la métaphysique, de la psychologie et delà nnopale, un assez grand nombre d'opinions, qui permettent de rendre à Bacon sa place parmi les docteurs de l'école.
Il était impossible de passer sous silence les travaux et les découvertes scientifiques de Roger Bacon. Si ses ouvrages eussent été imprimés, nous eussions laissé à d'autres plus compétents cette œuvre difficile; mais, placé entre ces deux alternatives ou de tracer une ébauche imparfaite, ou de négliger des renseignements qui courent risque de rester longtemps inconnus, nous avons cru devoir prendre plutôt conseil des devoirs du biographe que des inquiétudes de l'amourpropre.
La cinquième partie se compose tout entière d'extraits et d'analyses. Pour justifier l'exposition de doctrines enfouies dans de vieux manuscrits, il aurait fallu prodiguer les notes au bas de chaque page; nous avons préféré les réunir à la fin de l'ouvrage, où elles forment comme un résumé des œuvres les plus importantes de Roger Bacon.
Cet essai n'a pas de conclusion ; il est purement historique, et nous nous sommes astreint à ne joindre aux idées et aux opinions de Roger Bacon que les explications nécessaires pour les faire comprendre. Nous ne croyons pourtant pas, avec un savant écrivain, que a: la finesse de l'esprit consiste peut-être à s'abstenir de conclure ^ (*). Cette étude n'a pas pour but un jugement sur Roger Bacon, mais une exposition assez fidèle pour permettre à ceux dont ce nom éveille la curiosité, de le juger en connaissance de cause; elle ne se
(*) M. Renan, Averroès, p. v.
propose pas non plus d'exalter ou de rabaisser le moyen âge, mais de faire entendre sur cette époque la voix d'un témoin éclairé qui l'a vue de près et n'a pas eu à s'en louer.
On peut différer d'avis sur la justesse des accusations dont il poursuit son siècle, les condamner comme l'expression d'une vanité déçue et d'un orgueil indocile, ou bien les attribuer à une sagacité qui devance l'avenir et à un courage qui brave la persécution. Nous ne croyons pas devoir pousser l'impartialité jusqu'à rester neutre dans cette lutte dont il fut le martyr; et nous n'hésitons pas à penser que s'il éprouve pour le XIIP siècle tout autre sentiment que l'enthousiasme, il ne convient pas de lui en faire un reproche : s'il sest troïnpé en l'accusant, l'esprit moderne, dont il est comme le précurseur, se trompe depuis longtemps avec lui.