‹ Roger Bacon, sa vie, ses ouvrages, ses doctrines, d'après des textes inéditsChapitre 39 sur 53 · SU · texte numérisé non relu

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Les sciences particulières qui touchent à l'étude de la nature

(^) Il empronte bfiaoGOQp à Sènèqoe, Qwut, nat., cap. IV~IX, Hb. 1.

(*) Op. maj,, p. 448, 463.

(*) Minroiyee» en 1554, a'eitpai pin aMuioéque Bicon; il M flatte d'êlre 1« premier

n'ont pas été négligées par Bacon. Poar parler d'abord de Thistoire naturelle, on. trouverait des aperçus sur la physiologie des plantes et des animaux, qui sont assez imprévus de la part d'un écrivain du ziii^ siècle (*). L'auteur a des notions assez justes des sexes; il accorde une âme aux plantes, examine curieusement si elles n'ont pas certains sens et surtout la sensibilité tactile, leur accorde un mouvement d'inspiration et de respiration, les croit susceptibles d'alternatives de veille et de sommeil; connaît l'importance de la sève, de certains liquides qu'elles sécrètent, en distingue les parties essentielles, la tige, la racine, l'écorce; essaie de déterminer le rôle que jouent dans la végétation les feuilles, les fleurs et les fruits, et recherche si les végétaux n'ont pas quelque organe essentiel qui serait le siège de la vie et leur tiendrait lieu de cœur. Suivant lui, il y a en eux des vaisseaux qu'on peut comparer aux canaux qui contiennent le sang chez les animaux. Il étudie le développement de la graine, la propagation par séparation, la greffe, son influence sur le sujet et la manière dont elle s'y identifie, les conditions d'identité d'espèce qui doivent être réalisées pour qu'elle réussisse. Sans doute, sur ce dernier point, il tombe dans quelques erreurs que l'expérience aurait dissipées ; mais faut-il s'en étonner lorsqu'on les retrouve dans des ouvrages presque contemporains. On a fait du traité d'Albert sur les végétaux un éloge à notre avis excessif et hyperbolique (*). Albert ne s'écarte guère d'Anstote, et c'est le philosophe grec qui a droit de recevoir les louanges adressées au Dominicain. Bacon doit aussi beaucoup à ce grand maître, on peut le vérifier; et aux travaux arabes, on peut le conjecturer. Mais il a sur Albert une grande supériorité, présente des vues plus justes qui ne se retrouvent pas chez son rival, et surtout évite beaucoup des erreurs grossières qui déparent les travaux scientifiques de Tévèque de Ratisbonne. Est-il besoin d'ajouter qu'il lui en reste encore un grand nombre, et que si on peut désirer que

qal ait fixé la quantité de l'angle soas leqaei on voit l'arc-en-ciel; il copie Bacon et ne le cite goère. {Phatimi de lumin». Napies, 1511 (ne, pour 1611?), p. 49 k 68.)

(>) Mas. d'Amiens, P 57-68. De vegetabilibus.

(*) ppp,, t. V, p. 842. — Cf. Ppochet, fltaf. dee eeienem nat. au moyen âge.

ce petit traité soit publié, ce n'est pas dans Vespoir qu'il puisse ofirir des modèles ou des leçons à la science du xix® siècle.

Nous n'avons pas de renseignements précis pour apprécier le savoir de Bacon en zoologie; mais seulement, dans son grand traité de physique, on trouve quelques détails de physiologie. Il y combat cette idée alors généralement répandue que, grâce à Pâme, Taliment se change en substance spirituelle (^]. il se moque des idées de ses contemporains, du vide, des forces occultes, expulsives, rétentives, attractives qu'on avait imaginées, et s'excuse de n'en pas dire plus, parce qu'il n'a pas ses écrits sous la main à ce moment, et que Jean a avec lui un traité d'alchimie où toutes ces difScultés sont résolues (']. Dans ses explications sur la génération, il suit Aristote et Avicenne, mais pourtant donne une preuve nouvelle de la liberté de son esprit : il n'hésite pas à regarder le cerveau comme l'origine des nerfs, contrairement à ces deux philosophes, malgré la condamnation qu' Avicenne a prononcée contre Galien : c Je me suis étonné de l'audace de cet homme, qui a contredit Aristote (') ! » il attribue les phénomènes nerveux à un fluide, hypothèse qui n'est pas plus neuve que bien d'autres (^). Il propose sur les monstruosités une explication imparfaite sans doute, mais qui tend à les faire rentrer dans des efiets particuliers des forces naturelles, trouvant dans leurs opérations la matière tantôt en excès, tantôt au contraire insuffisante ; il attribue la propriété que certains animaux ont de se propager par division, à la constitution de leur corps composé de parties semblables, qui à elles seules sont complètes. Ce sont, dit-il, comme des anneaux, et chacune de ces parties arrondies est semblable à une autre et peut vivre et se développer ('). Enfin, il admet la génération spontanée de certains animaux qui naissent dans la putréfaction des matières organisées, erreur excu*

(^) Comm. nal,, fol. 49.

(«) Idem, fol. 54.

(^) Fol. 47 : « Mirati sumus saper bomioe iilo qoi contradixit Aristoteli. » (*) « Mediam aDlmatam quod est hamor in nerYO sensitivo, » etc. ( Opm tertium, c. XXXIV.)

(>) Comm, naL, fol. 64.

sable, on le sut, si c^est une erreur. Seulement il ajoute que c'est Taction du ciel ou plutôt TintcUigence qui les meut, virtus ange^ lica, qui fait naître ces productions, et cette idée n'a pas chance de terminer le débat qui divise à ce sujet les savants modernes.

L'alchimie a peut-être plus contribué à elle seule que toutes les autres sciences ensemble à sauver le nom de Bacon de Toubli. Tous les adeptes du grand œuvre le comptent comme Tun de ceux qui ont opéré la transmutation et sont arrivés à cette perfection de Tart, si rarement atteinte. Il suffit d'ouvrir le Théâtre chimique et les Bibliothèques d'alchimie, pour y trouver le nom de Bacon en tête d'ouvrages qu'on met à son compte, et souvent répété dans d'autres œuvres. Son Miroir d'alchimie a eu une foule d'éditions, ainsi que le traité Du pouvoir admirable de la nature. Le second ne contient que quelques brefs chapitres énigmatiques, qui peutêtre même, d'après certaines dates, ne sont pas de Bacon; le premier est un résumé très-vague, contenant en sept petits paragraphes un manuel d'alchimie où ne se trouvent ni beaucoup d'erreurs ni beaucoup de vérités. On en jugera d'après cette courte analyse : L'alchimie est une science qui apprend à faire et à composer une cei'taine médecine qu'on appelle Élixir, qui, lorsqu'on la projette sur les métaux ou les corps imparfaits, les rend parfaits au moment de la projection. Qu'est-ce qu'un corps imparfait ? Il faut savoir que tous les métaux sont composés de soufre et de mercure ; mais ces deux éléments sont plus ou moins purs, et ne se trouvent sans mélange que dans l'or. Tout l'art d'alchimie consiste à trouver le moyen de purifier ces métaux, et cela se fait au moyen d'un élixir dont Bacon donne la composition. Il serait difficile de le former d'après ses indications, et, prenant soin de nous décrire le vase, le fourneau, les couleurs que présente la liqueur de projection, il semble oublier de dire au juste en quoi elle consiste. Il y a, de plus, des axiomes mystérieux de ce genre : « Natura naturiam continet, natura naturam superat, et natura obvians suae naturse laetatur et in aliénas transmutatur naturas » (^]. Les historiens attri-

(*) Th€atrum ehemieum. Argenlorati, 1G1S, t. Il, p. 409, 489.

SES TRAVAUX SCIENTIFfQUES ET SES DÉCOUVERTES SS7

buent à Bacon la découverte du phosphore, du manganèse, du bismuth, des propriétés de Fantimoine (*), ainsi qu'une foule d'ouvrages dont on peut voir le détail peu authentique dans la bibliothèque de Pierre Borel (').

On ssût que pendant tout le moyen âge et jusqu'en plein xvii^ siècle, Tunique but des recherches chimiques, ce fut la transmutation des métaux ; Bacon a cru à la possibilité du grand œuvre, croyance erronée, mais qui n'a rien d'absurde et a encore aujourd'hui quelques partisans. Tant qu'elle domine la science entière, il n'y a pas de progrès possible, et la chimie commence le jour où Ton renonce à cette préoccupation, pour étudier l'action réciproque des corps dans le cas où ils s'altèrent en se combinant. Bacon ne supprime pas le problème de la transmutation, mais il le relègue dans une partie inférieure de l'alchimie, qu'il appelle pratique, dont le but, dit-il, est d'opérer des travaux utiles à l'état et aux individus en transformant les métaux vils en or et en argent ('); Au-dessus de cette science, il place l'alchimie spéculative, dont le but, tout à fait général, est d'étudier la formation des corps, les combinaisons des éléments, et, ajoute-t-il, la nature intime des végétaux et des animaux. Cette science spéculative est, à ses yeux, bien plus importante que l'autre, et a des résultats plus utiles; voici comment il en parle : < Il y a une autre science qui traite des » combinaisons des éléments et de tous les corps inaminés, à sa- » voir, des corps simples, des liquides simples ou composés, des » pierres communes, des pierres précieuses, des marbres, de l'or, -» dés autres métaux, des soufres, des sels, des teintures, du bleu, » du minium, des couleurs, des huiles, des bitumes combustibles, et

> d'une infinité d'autres sujets dont Ari'stote n'a pas parlé, dont

> les physiciens ne savent rien, pas plus que tout le vulgaire des

> Latins. L'ignorance où l'on est sur ces matières entraine le néant

(^) Cette dernière découverte appartient 2i Basile Valentin, dans son oavrage : /n eurru triumphali antimonii, qa'on a faassement attribué Si Bacon.

(*) Il attribue ii Bacon trente-trois ouvrages d'alcliimie, parmi lesquels : De tapientia veterum, œuvre de l'autre Bacon.

(') Tlietaurut chemiew, p. 7.

> de toutes les sciences naturelles.... La composition des corps » animés, des végétaux et des animaux résulte des mêmes combi-

> naisons d'éléments et d'humeurs, et n'est qu'un cas particulier

> de celle des corps inorganisés (^)... Il n'y a pas trois hommes au

> monde qui connaissent cette science en ce qu'elle a de distinct 9 de l'alchimie pratique, sine operibus alchimiœ praticœ. Un seul.

> savant (*) est instruit de toutes ces questions, et comme si peu » de gens peuvent le comprendre, il ne daigne pas communiquer » sa science aux autres ni les fréquenter, parce qu'il les regarde » tous comme des sots (*) et des fous livrés aux arguties du droit » et aux sophismes des chai'latans qui déshonorent la philosophie,

» la médecine et la théologie J'ai posé les principes de cette

» science, surtout en développant le 6* défaut de la théologie dans

> YOpus minus (*). » Ce traité de chimie spéculative lui semble, après la Multiplication, son plus bel ouvrage, et il s*écrie naïvement : c  mon avis, mes idées sur ces principes et sur leur » application aux métaux, valent beaucoup plus que le prétendu » savoir de tous les physiciens du monde (") I » Nous craindrions, en insistant sur ces vues de notre auteur et en montrant ce qu'elles ont de neuf, de paraître céder à un parti pris de trouver en lui les premiers essais de l'esprit moderne.

S ni.

On ne peut passer sous silence les travaux de Roger sur l'optique. Jusqu'au xvi® siècle, il a fait autorité dans ces questions, et alors que tout souvenir de ses autres ouvrages semble perdu, son

(*) Op, ttrt.f cap. XII.

(*) Mattre Pierre.

(') Arinoi, dit BaeoD avee plos d'énergie que de politesse.

(*) Id., ibid. C'est en effet \ï que se trouve on Traité d'alchimie spéculative dont nous partons aiilears : 1» Part., cli. II.

(*) Id,, ibid. -* V. toat le chap. IX de la IV* Partie du Comm. nat. — Cf. rAe- •ouriif ehunieui, p. 7.

nom se retrouve dans tous les traités d'optique. A partir de Kepler on le néglige, et c'est une ingratitude ; il a le droit de conserver sa place; du xiii« siècle à la fin du xti«, cette science est restée à peu près ce qu'il Pavait faite. Avant lui, elle n'existe pas pour les Latins; après lui elle ne fait plus de progrès pendant le moyeu âge, et les historiens, qui exagèrent ses mérites sous d'autres rapports, ne lui ont pas rendu justice à cet égard.

La théorie de la vision, de la nature de la lumière, a occupé les grands génies de l'antiquité, depuis Pythagore et Platon jusqu^à Aristote; géomètres, physiciens, philosophes, sont également intéressés dans ce problème sur lequel on dispute encore. Outre les traces de ces recherches générales, il restait au xiii^ siècle deux anciens traités d'optique, sous les noms d^Euclide, qui, parait-il, ne serait pas le géomètre, et de Ptolémée, l'illustre astronome (*). Bacon les connaît, et joint à ces deux auteurs quelques ouvrages grecs et arabes que nous citons ailleurs, Archimède, Tidée, Alkindi, etc.; mais son maître le plus écouté, c'est sans contredit l'arabe Alhazen (^}, et si l'imitation, du reste assez indépendante qu'en fait Bacon, lui ôte tout droit à l'originalilé, le choix d'une pareille autorité fait honneur à son jugement. Alhazen peut passer pour le père de l'optique moderne ; il réunit tous les travaux anciens, les complète, les enrichit de nouvelles expériences, et il faut arriver à Kepler pour lui trouver un égal (*). Bacon ne dissimule pas ses emprunts ; cette loyauté ne se retrouve pas chez un physicien du même temps qui, par une singulière fatalité, s'est trouvé, avec bien moins de titres, jouir d'une gloire beaucoup plus éclatante : c'est le polonais Vitellion (*). Il copie Alhazen sans critique, sans

(^) On a imprimé à Venise, en 1518, nne Iradaction do traité de Ptolémée intitulé : De tpeculi$j en deax livres. La traduction, d'après une note, en fut faite le 31 décembre 1369. (V. Sphera cum commentis, Venise, 1518.) L'Optique que Hacon cite a disparu depuis.

(') Optieœ Thésaurus, Basilise, 1573, traduit en latin par Beincr, sons la direction de P. Ramus. Le titre que cite Bacon, traduit littéralement de l'arabe, e.«t De aspectibus, 11 cite aussi ie Traité De crepusculis, que Reiner a joint au premier.

(') V. Recherches sur quelques phénomènes de la vision, 1854, par M. Trouessart.

(^) V. Mémoires de l'Académie des Inscriptions, etc., t. XIII, p. 408, sqq.

le nommer une seule fois ; se montre moins géomètre et aussi moins physiologiste que Bacon, et grâce à son silence déloyal, il passe pour inventeur dans la postérité ; on lui attribue les premières vues un peu nettes sur la réfraction ; le génie de Kepler ne dédaigne pas de le commenter, et le premier livre de Toptique moderne se nomme Paralipomènes à Vitellion. Cependant il a écrit après Bacon; son ouvrage est dédié à Guillaume de Morbeke, alors pénitencier du pape, comme nous l'apprend la dédicace (^). Or, ce ne fut qu'en 1368 que Guillaume occupa cette dignité, qu'il garda jusqu^en 1274, et la Perspective fut composée au plus tard en 1367. Bacon est donc le vrai fondateur de l'optique en Occident; il faut lui rendre, en les amplifiant, les éloges accordés à Vitellion, et c'est lui que Kepler aurait commenté s'il l'avait connu ('). Au premier abord, la Perspective est une compilation diffuse et indigeste, embrouillée 'par des arguments métaphysiques, et souvent d'une obscurité décourageante. Mais si on la compare aux œuvres de Vitellion et de Jean Peckam, on y trouve un ordre assez régulier, quelque critique, quelques expériences, de grandes idées et de grands pressentiments. Elle se divise en trois parties, subdivisées en distinctions et en chapitres.

Dans la première, il est question des facultés de l'âme sensitive en général, de la physiologie et de la psychologie de la vision; Tauteur signale d'abord que la vue nous fait connaître seulement la couleur et la lumière, et que tous les jugements sur la distance, la grandeur, la forme, appartiennent à d'autres facultés et surtout

(i) Vitellionis Tbariogipolini, libri X, Bâie, 1572, p. 1.

(*) J. Kepleri, Ad YitelUonem paralipomena. Francfort, 1604. — Da reste, l'oavrtge de Bacon ne resta pas ignoré : nous le trouvons cité comme une autorité dans beaucoop d'ouvrages du xve au xvio siècle, dans la Margarita philoaophiea, espèce d'encyclopédie qui eut une grande influence au moyen âge. (frac^ !l, cap. XIII.) Maorolyce, qui n'est guère plus avancé que lui, nous donne les noms de ses autours dans sa préface datée de 1540,* on y voit Tbébith, Jourdain le Forestier, Euclide, Ptoléroée, Ârcbimède, Jean Pelsan (Peckam), et enfin « la très-utile Perspective de Roger Racchon. » (V. Coi' moffraphia, Venise, 1543.) Scbeiner lui-même en fait le plus grand éloge, et croit qu'au fond il a reconnu, comme Kepler, que la rétine est l'organe oii se forment les images. (V. Oetiliif^ auctore Cbrist. Scbeiner. Œnipont., 1615, p. 119 et 120.)

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à la réflexion. Puis il aborde la description de Toeil et du nerf optique; il essaie d^expliquer le mécanisme delà vision. L^énumération qu^il donne des parties constituantes de Toeil est complète, et suppose une main passablement exercée aux recherches anatomiques, et lui-même déclare avoir étudié souvent Tappareil visuel des animaux ; mais quand il veut expliquer les rapports de ces parties et leur côté physiologique, il tombe dans des erreurs qui furent longtemps celles de tous les physiciens. Comme Alhazen, il attribue au cristallin le rôle principal dans la vision, et ajoute que c'est là que se forment les images. Mais pourtant il donne à entendre que la rétine a une grande importance; qu'en résumé, le dernier sujet sentant, c'est le nerf; et touche de près à la vérité, que Kepler a rendue indubitable. Il termine par l'analyse des conditions physiques de la vision et des erreurs qui peuvent l'aflecter.

La seconde partie, la plus courte et la moins importante, traite du mécanisme de la vision en ligne droite, de l'unité de sensation malgré la production de deux images, dont il ne sait pas plus que son maître rendre compte; du renversement de ces images qui l'embarrasse beaucoup et qu'il ne croit pas possible, ce qui lui fait inventer plusieurs réfractions compliquées destinées à les redresser; du mode d'appréciation des distances et des grandeurs. Les erreurs y abondent : ainsi, prétend-il, ceux qui ont les yeux enfoncés y voient plus loin que ceux qui les ont saillants, parce que chez les premiers l'œil est plus près du nerf optique. Ainsi encore le cristallin doit être très-net dans une bonne vue, parce que les images sont comme les taches qui apparaissent mieux sur les étoffes propres.

La troisième partie est consacrée à l'étude des deux phénomènes de la réflexion et de la réfraction. Pour le premier. Bacon connaît, et ce n'était pas nouveau, la loi de l'égalité des angles d'incidence et de réflexion ; mais, au lieu de la vérifier par l'expérience, il la déduit de considérations rationnelles sur la nature et la marche de la lumière, dont quelques-unes n'ont absolument aucune valeur scientifique (^). C'est le défaut radical qui le frappe d'impuissance

(i) Il coDDatt cependant on instrnment destiné k Tërifier cette loi.

dans ses recherches ultérieures; aussi la notion des foyers lui est complètement inconnue, et quoique en possession des lois de la réflexion, il ne sait pas en tirer cette conséquence essentielle que les directions de tous les rayons partis d*un point lumineux, viennent après réflexion, par une surface plane, converger en un même point symétrique du premier ; et pourtant, par une suite de tâtonnements et sans preuves, il assigne exactement la position des images produites par les miroirs plans ; mais quand il passe aux miroirs sphériques, concaves et convexes, il s'égare à plaisir, et ne se préoccupe pas de rectifier par Texpérience la fausseté de ses déductions. On le voit, par exemple, attribuer aux miroirs sphériques convexes le pouvoir de former en avant, en arrière de la surface réfléchissante, et sur cette surface même, des images tantôt plus grandes, tantôt plus petites que les objets, alors que Tobservation la plus simple lui aurait montré que ces images sont toujours situées derrière le miroir, toujours droites et toujours plus petites. Ses erreurs sont moins radicales en ce qui concerne les miroirs concaves, et cependant là encore il admet que les images peuvent se former sur la surface réfléchissante ; et pour celles qui se forment devant ou derrière, il ne sait ni en expliquer le mode de formation ni en assigner exactement les positions.

Quant aux lois de la réfraction, sans les ignorer absolument, il les devine plutôt qu'il ne les vérifie. Il a à sa disposition un appareil pour mesurer les angles d'incidence et de réfraction dans les milieux réfringents (^], et il adopte pour la construction des rayons réfractés, une règle dont il serait difficile de dire où il prend les éléments, et qui ne peut se justifier (*). Cette règle, qui neressem-* ble guère a celles des sinus, et qui conduirait à de singulières

(^) Il eu doit le principe b Alhazcn. (Oav. elle, llv. VII, p. âdl). (*) Voici comment Bacon entend celte constraction : quand un rayon LI tombe au L point 1 sur une surface réfringente plane MN, on obtient la direction du rayon réfracté en menant au point I la normale 1 H , en M-J4— N prolongeant IL dans le nouveau milieu; et la direction IR, qui fait avec L K un angle égal !i celui de I K avec ia normale, est la direc-

X H ^^^"^ ^"^ '^y^" réfracté.

conséquences, donne des résultats à peu près exacts lorsqu'on ne s'écarte pas de certaines limites, dans lesquelles R. Bacon s'est prudemment renfenQé. Aussi, malgré cette erreur originelle, il parvient à construire avec assez de justesse et à placer presque convenablement ses images dans les cas les plus élémentaires de la réfraction par des milieux indéfinis à surfaces plane et sphérique, concave ou convexe. Et ici il n'a pas pour guide Âlhazen, et se montre vraiment original. Il se trompe cependant très-gravement en plus d'un cas : lorsque, par exemple, il affirme que la position des images dépend de celle de l'œil, et qu'elles peuvent parfois se former sur les surfaces réfringentes elles-mêmes. De l'étude de la réfraction par les milieux indéfinis à surfaces courbes, il n'avait qu'un pas à faire pour arriver aux lentilles : l'a- 1- il fait? Une opinion généralement répandue répond affirmativement. Lui-même s'exprime parfois de manière à le faire soupçonner, non pas tant dans ce traité que dans l'opuscule intitulé De speculis (*). Il parle, en effet, de la concentration opérée sur les rayons solaires par un vase hémisphérique rempli d'eau; mais cette observation est très-ancienne, il l'explique mal, n'en tire pas parti, et il est certain qu'il n'a pas connu les propriétés des lentilles, pas plus qu'il n'a inventé les lunettes (^). Son traité se termine par des considérations destinées à rehausser cette science inconnue aux Latins. Il prétend qu'elle est très-utile à la théologie, et on ne peut s'empêcher de le plaindre d'être forcé d'inventer de puérils arguments à l'appui d'une thèse que les nécessités du temps lui ont imposée. Il réussit mieux quand il décrit les avantages qu'on en peut retirer pour l'utilité publique, et ce sont ces aperçus un peu vagues qui ont donné prétexte à lui attribuer l'invention des lunettes, du microscope et même du télescope à réflexion. Les merveilles que Bacon soupçonne appartiennent non pas au présent, mais à l'avenir de la science; il en parle avec enthousiasme, mais n'indique pas les moyens de les réaliser; il mélange les pressentiments subUmes avec les rêveries d'un yi-

{}) Publié par Combach avee la Perspective.

(*) Voir ci' après les découvertes.

sionnaire. Qa*on en juge : « Puisqu*on voit parfois dans le oiçl deux soleils et deux lunes, puisque les démons font apparaître aux regards terrifiés, des camps, des armées et d'autres prodiges, il n'est pas impossible de faire autant et mieux que la nature ou les esprits infernaux. On peut donc disposer des miroirs en face des villes assiégées et des camps ennemis pour apercevoir tout ce qui se passe dans leur enceinte; c'est ainsi que César, sur le point d'aborder en Angleterre, fit dresser sur le rivage des Gaules de gigantesques miroirs qui lui permirent de reconnaître les positions des villes et du camp des Bretons. Ces appareils pourraient encore servir à produire des images multiples des objets, de telle sorte qu^au lieu d'un homme ou d'une armée on en verrait apparaître plusieurs, avec une telle apparence de vérité, que l'épreuve seule du toucher serait capable de détruire l'illusion. On peut utiliser ees apparitions à la guerre, et épouvanter les infidèles. On pourrait même arriver à condenser l'air atmosphérique de manière à lui communiquer la propriété de réfléchir la lumière, car ce sont des vapeurs faisant l'ofiice de miroirs qui donnent naissance aux images multiples du soleil et de la lune. Enfin, ces miracles de la science auraient encore une conséquence qui réjouirait la saine philosophie : ils mettraient à néant les prétentions des jongleurs et des magiciens, et les hommes, désabusés de ces arts menteurs, ïie seraient plus charmés que par la vérité. >

La réfraction permet aussi d'espérer des résultats plus admirables encore. Nous pouvons tailler (figurare) des milieux transparents et les disposer par rapport à nos yeux et aux objets extérieurs, de manière à faire converger les rayons par des réflexions et des réfractions successives, en tel point et sous tel angle que nous voudrons, ce qui donnera à volonté des images rapprochées ou éloignées. On lirait ainsi à d'incroyables distances les lettres les plus petites ; on compterait les grains de sable et de poussière; un enfant apparaîtrait grand comme un géant, un homme comme une montagne, une petite armée comme une multitude innombrable. Onferait descendre le soleil et la lune sur la tète des ennemis, et on produirait d'autres prodiges dont les ignorants n^ont pas la moindre idée. »

Ce résumé vaut mieux que toute discussion pour faire ressortir ce qu'il y a de grand dans l'imagination de Bacon, ce qu'il y a de faible dans son savoir. Ces résultats grandioses qu'il pressent sont des illusions ; les principes sur lesquels il les fonde sont presque tous faux. Mais ses contemporains n'en savent pas autant et n'ont pas, pour compenser la faiblesse de leur science, la grandeur d'esprit qu'on ne peut refusera Bacon. En voici une dernière marque: « La vitesse ou du moins la pensée que la lumière doit employer un temps quelconque pour se propager, se trouve indiquée pour la première fois dans le 2^ livre du Novum organum, dit un illustre savant (^). » Cette notion importante revient bien à un Bacon, mais c'est au premier des deux; voici ce qu'on lit dans VOpus majus: € Tous les auteurs, y compris Aristote, prétendent que la propa- » gation de la lumière est instantanée ; la vérité est qu'elle s'ef- » fectue dans un temps très-court, mais appréciable. On prouve par

> l'expérience qu'un rayon perpendiculaire arrive plus vite qu'un

> rayon oblique. La lumière se propage plus vite que le son ; si

> l'on aperçoit de loin un homme frapper du bâton ou du marteau r sur un corps sonore, les yeux sont affectés avant que l'oreille ait

> rien perçu. On voit l'éclair avant d'entendre le tonnerre, bien » qu'en réalité le bruit précède la lumière dans le nuage. Mais il » n'en est pas moins vrai que la marche de la lumière est mesu- » rable(*). »

(1) Hambolt, Comot, t. III, p. 86.

(«) Op, maj., p. 298 et 300.

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