‹ Roger ou Le cure de Champaubert dramevaudeville en deux actesChapitre 20 sur 36 · SCENE V · texte numérisé non relu

SCENE V

Les Même*, ROGER, rn curi.

ROGER. Eh bien, qu’y a-t-il?

TOUS. Monsieur le curé !..

GUYACE. Il a une belle corporance.

ROGER. Oui, mes amis... le nouveau curé de cette paroisse; votre pasteur vient à vous, comme il souhaite que vous veniez à lui... avec, confiance et dévoûmenl...

mais il me semble que pour une fête de village, voilé un singulier appareil... ces armes !..

CHARLES Ces armes sont les nôtres...

l’ennemi approche. ..et nous devons toujours être prêt à le recevoir...

ROGER, lui prenant ta main. Bien, mon

LB UAGAHR THEATRAL,

enfant. ..si chaque village faisait de même. .. notre pays serait un volcan, qui rejcterait bientôt de son sein tout ce qui lui pèse...

CH \RLES, àpart. Qucllc'poignc il a, monsieur le curé...

ROGER. Notre vieux drapeau, troué & tant de batailles, o-t encore debout; c’est autour de lui qu’il faut se rallier... c’est lé qu’il faut vaincre ou mourir... criant jusqu'à la dernière balle... jusqu’à la dernière cartouche : Point d’étrangers !.. France !.. France !..

GUïACE, aux antre! d mi-voix. Quel gaillard !..

MEUNIER. Pardon , monsieur le curé...

j’ai vu l’ancien régime, j’ai traversé la république ; j’ai par conséquent de l’expérience, et je croyais qu’un homme de votre robe...

ROGER. Oui... n’est-cç pas ?.. mon langage vous étonne?.. Ah!., c’est que moi aussi, j’ai eu mes vingt ans; moi aussi j’ai senti mon cœur bondir aux mots de gloire et de patrie... c’est qu’avant d'avoir appris à prier et bénir... j’avais appris à combattre.. .c’est qu’enfin, dans le prêtre d’aujourd'hui, se retrouve encore, malgré lui, quelque chose du soldat.

TOUR. Soldat!..

ROGER. Oui, mes amis... et bon soldat, comme je veux être désormais bon curé de campagne... Eh! mais, je m’amuse à vous parler de moi, tandis que les jeunes fdles, que tout cela n’intéresse en rien, sont là , seules à l’écart... se dépitaut de ma malencontreuse arrivée, qui a si brusqucmeul interrompu la danse.

MEUXlEn. Tolérer un pareil scandale!..

ROGER, lin scandale! le spectacle delà joie la plus pure!

meunier, d part. C’est quclqu’aumonier de régiment.

ROGER, aux paysans. Jo veux que tous les dimanches et fêles, le bal s’ouvre devant moi; cela vaut mieux que d’aller s'enivrer au cabaret.

MEUNIER. Mais Va consommation est nécessaire au commerce. (A part.) Et ma cave pleine de l’année dernière.

ROGER, au ménétrier. Allons, toi... le signal... tu hésites! donne...

Mouvement général de surprise, on se regarde.

MEUStEn. Il va jouer du...

ROGER. Pour célébrer mon arrivée et faire connaissance avec tous. .. une ronde, mes amis...

TOCS. Une ronde...

On se rapproche du curé.

ROGER. Celle du bon curé de campagne...

OQCECB.

Air:

Ah ! quel plaisir, bit.

De faire

Ce qui peut lui plaire

Ah I quel plaisir, bit.

A notre pasteur d’obéir.

aocEK.

La danse, simples fillettes*

Fait tons vos amusemens ;

A l'age heureux où vous files Elle a charmé vos mamans...

Pourquoi , vives et gentilles,

Fuiriex-vous ce plaiair-lùf..

Danser... mais soyez bonnes TiUes...

Elle bon Dieu vous bénira.

CROeca, en dansant.

Ah 1 quel plaisir 1 Ht.

Mime air.

Et vous belles mariées ,

Donl l’amour est un trésor Quoiqu'il vos époux liées ,

Vonlex-vous sauter encor f Point do frayeur pour vos âmes,

Tant que cela se pourra...

Dansez... mais soyez bonnes femmes...

Et le bon Dieu vous bénira.

choeur, en dansant.

Ah ! quel plaisir, kit.

On cesse de danser aux cris de : y Ut* montieur te curé i

ROGER. Oui , mes enfaus... vive monsieur le curé... afin qu’il travaille long-tcnjps d votre bouheur. .. car, il vous aime, lui, et vous l’aimcrcx à votre tour... n’est-il pas vrai, père Guyacc?

GUYACE, étonné. Vous savci mon nom?

ROGER. Ne sais-tu pas le mien ? rappelles donc tes souvenirs... au milieu de cette génération nouvelle, qui nous entoure... nous 1 sommes de vieilles connaissances, nous autres... et nous aussi madame Meunier...

I et nous aussi, M. Meunier... { Mouvement i de curiosité.) Comment! Toilà une heure que je suis parmi vous... et vous ne vous êtes pas encore écrié : c’est lui!

TOUS. Qui lui?

ROGER. Le sauveur de Pierre Uurteau, son frère ?

TOUS. Roger 1

CHoet'i.

Air î J* reconnaît ce militaire.

Ce Roger qui fut si peu sage,

Revenir tous oei habits-là. . 1

ROGER

Roger la terreur du village!

Eh , quoi I ce Roger, le voilà 1

UEIHUER. C’est vous que je voulais...

sans rancune...

ROGER. Ne songeons pins à tout cela...

ne songeons qu'au plaisir de nous revoir...

(. Montrant Sophie.) Cette jeune et belle demoiselle?

iiORTENSE. C’est ma fille?

ROGER. Et ce grand et beau jeune homme?

GUY ACE. C’est mon sang...

1IECMER. Oui, ce grand jeune. homme, c’est le petit Guy ace.

ROGER. Celui qui fut baptisé par mon pauvre frère?

GUY ACE. Lui-même...

ROGER, à Charles. Sois tranquille, mon garçon... j’arheverai son ouvrage... c’est moi qui te marierai!..

SOPHIE, comme entraînée par un mouvement involontaire. Ah! monsieur le curé?..

HEUXIER , d Sophie , qui s'arrête confuse.

Eh bieo!.. eh bien! ma (îlle!..

ROGER, aux gens du village, dont tous les jeux sont restés attaches sur lui , et qui semblent se demander la cause de ce c/sangement. On vous a sans doute raconté mon histoire, jusqu’à l'instant de mon départ avec les enfans de Paris... mais ce qui s’est passé depuis .. c’est ce que nul ici ne sait...

ècoutcz-moi donc... car il y a là quelque chose, capable de forcer le plus incrédule à croire à la providence, puisque j’y ai cru , moi , et que ces habits de prêtre , que j’avais rejetés avec dédain , après m’en être couvert, sont devenus les miens.

( Il s'assied sur lehanc ; tout le moule C entoure.) Nous avions franchi le Khin; la guerre se faisait depuis long-temps, avec des chances diverses; un jour, l’affaire avait été terrible et glorieuse... emportés à la poursuite des fuyards, la nuit nous surprit, loin de nos cantonuemens, et nous reçûmes de nos chefs l'ordre de nous loger, militairement, dans un village ennemi. . mon premier soin fut de parcourir, et de visiter, en détail, la maison, où j’étais entré, afin d’y choisir la plus belle chambre... ou combattait, au nom de la liberté, on ne se gênait pas. Je m’arrête devant une porte qu’on refusait de m’ouvrir,. . je l’enfonce... quel spectacle)., à la lueur d’une lampe pâle, je vois étendu sur sou lit... un homme plus p.îlc encore... il retenait île (es mains défaillantes un crucifix prêt à lui échapper... ses yeux s’y attachaient avec ferveur... Je m'approche...

'était...

TOUS. Eh bien?..

ROGER. C'était mon frère...

TOliS. Pierre H urteaul ROGER. Mou frère!., éteint avant l’âge, dans les fatigues, çt dans les ennuis <!e l'exil... Je me jette à genoux près du lit... je me penche sur son front livide... j’embrassc sa figure glacée.. . je presse ses mains impuissantes... je cherche à leur communiquer la force, qui est dans les miennes...

rien... « Frère, tue dit-il, tu le vois, je

■ n’ai pas gardé long-temps la vie que tu

■ m'as conservée... frère, je m’en vais...

» Dieu, rappelle à lui, le pauvre prpserif de

■ France... et lui donne, en retour de sa

■ patrie perdue... la patrie des ange»....-.

■ Dieu me réclame... Au revoir...»

Air : fie vois-tu pat jeune imprudent.

• Au revoir !.. » Plein <i'un saint émoi , J'entendis ce mot redoutable...

Il allait an ciel, sans effroi ,

Mais le ciel se ferme au coupable.

Pour ne pas être condamné.

Pour le rejoindre un jour que faire T..

A mou Dieu , je me suis donné...

Afin de retrouver mon frère. bit.

GUY ACE. essuyant ses yeux. Sacrédié, le brave homme!

ROGER, s'arrête suffoqué par C émotion qu'il éprouve : tout le monde se presse autour de lui avec intérêt. Pardon, pardon, mes amis, ‘d’être venu jeter un souvenir de deuil au milieu de voire joie... celui dont je vous parle fut le père de ses paroissiens; il les aimait de cœur et d’nme... et c’est ainsi que je veux vous aimer... jusqu’à ce qu’à mon tour je vous dise au revoir...

CHARLES, d part. Si je pouvais lui parler...

SOPHIE, d part. Si j'osais lui dire un mot...

MEUXIER. Monsieur le curé doit être fatigué du voyage... s'il désire entrer au presbytère, j’y ai fait transporter ses effets... par la porte, qui donne sur la campagne.

ROGER. Adieu, mes amis... ( Offrant ta main d madame Meunier pour la reconduire jusqu'à sa maison.) Me permet Irez.- vous?

HOr.TEXSE, d ta rue d'une bague que Roger porte au doigt . Mon anneau ! .

rocer, prenant congé de tout le monde.

Air de Robin-dcs-Dois.

Adieu !.. les heures sont légères Et s’envolent rapidement....

Je vous ai vus!., à ses affaires Que chacun retourne à présent. •

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