‹ Roi de ParisChapitre 1 sur 1 · IL A ÉTÉ TIRÉ A PART · texte numérisé non relu

IL A ÉTÉ TIRÉ A PART

Cinquante-huit exemplaires de luxe numérotés à la presse.

5 exemplaires sur papier de Chine . . , . i à j

5 exemplaires sur papier du Japon ... 4 à 8

50 exemplaires sur papier de Hollande . . 9^58

La table d'hôte de M'"^ Lascart, rue de Tivoli, est un des endroits interlopes de Paris, les plus fréquentés par la bohème artiste (Je la Butte, les femmes du quartier de l'Opéra dans une gène passagère, les boursiers auxquels la réponse des primes a été inclémente, les étrangers qui font la tournée des curiosités de la capitale, et les joueurs qui cherchent un chambrage avantageux entre le dîner et l'heure de la grande partie au cercle. C'est un hôtel entre cour et jardin, bâti sur les hauteurs de l'ancien parc. Siège social d'une banque sous l'Empire, habitation d'un photographe après la guerre, déchéance suprême, il est devenu une sorte de tripot où la police a toujours un agent aux écoutes. C'est à la faveur de cette surveillance occulte que M""^ Lascart a pu main-

tenir son établissement ouvert, quoiqu'il s'y commette chaque jour des infractions à la loi. Les habitués du lieu bénéficient des facilités qu'obtient la tenancière et ne s'étonnent pas outre mesure, si de temps en temps un des leurs disparaît. Le nombre des figures qui se succèdent dans Tannée à la table d'hôte est si grand, les personnalités sont si diverses, et l'indifférence pour le voisin est si habituelle, que le va-et-vient de la pension se poursuit, sans que les incidents particuliers troublent la quiétude générale.

Mélanie Lascart est une femme de quarante ans, teinte au henné, de haute taille et de belle tournure, l'air hardi et la parole vive. Elle passe pour avoir gagné dans la galanterie l'argent qui lui a servi de fonds de roulement pour son commerce. Sa familiarité avec les belles filles qui fréquentent sa table d'hôte permettrait de supposer qu'elle rend volontiers des services d'argent aux environs de l'époque du terme. Quelques vieux messieurs qui viennent la voir, dans un salon réservé, au premier étage, et qui sont assurés d'une discrétion parfaite, pourraient expliquer par quels procédés très naturels M."^" Lascart se fait rembourser les sommes avancées à ses jolies clientes. Cette matrone en robe de soie se donne des airs de protéger la jeunesse, et quand elle passe dans la salle à manger pour s'assurer si le service est bien fait, si rien ne manque sur les tables, et s'il n'y a pas trop d'absents parmi ses

convives habituels, elle a uaefaçon de tapoter la joue des belles filles, et de caresser l'épaule des rapins ou des poètes, qui la rend vraiment sympathique.

De sinistres histoires courent sur son compte dans sa clientèle. On met à son actif le suicide d'un fils de famille à qui elle aurait fait faire des faux et qu'elle aurait ensuite poussé au dernier degré du désespoir, par un chantage prolongé et implacable. Une sœur à elle serait morte de misère à la porte de sa maison, sans obtenir un secours, parce qu'elle lui avait voué une haine féroce, à la suite d'un partage de succession. Enfin, on se raconte de la bouche à l'oreille que c'est elle qui a vendu à la police la bande dite des habits noirs, cambrioleurs du grand monde, dont son amant Clavel de Laroque était le chef.

Longtemps Mélanie avait été ostensiblement gardée par un agent de police chargé de la garantir contre les vengeances que les brigands avaient juré d'exercer contre elle. Mais Clavel s'était évadé de Nouméa, et à partir de ce jour la surveillance avait cessé. Les malins ajoutaient que le chef des habits noirs était tout simplement le dénonciateur de ses propres complices, et que son évasion s'était effectuée avec le concours bienveillant de l'administration à laquelle il avait rendu de grands services. Cette femme, dont le passé était vraisemblablement un tissu de turpitudes et d'infamies, avait, quand elle voulait, l'attitude d'une grande dame. Elle se montrait également, à l'occasion, triviale et grossière comme une

fille des rues. Toujours elle inspirait, non du respect, mais de la crainte à sa clientèle. Elle avait une façon de regarder les plus audacieux et les plus turbulents, qui leur donnait aussitôt à réfléchir. Et jamais maison dans laquelle il n'y avait pas d'homme pour commander et se faire obéir, n'avait présenté un ordre plus parfait. Les domestiques marchaient au doigt et à l'œil, nul ne se permettait un mot plus haut que l'autre, et le personnel était stylé pour l'agrément complet des habitués de la pension.

Un soir du mois d'avril 189o, vers dix heures, dans le salon bleu, ainsi que M"^® Lascart appelait une grande pièce qui servait de lieu de réunion à ceux de ses habitués qui restaient après le dîner pour causer, lire les journaux ou faire une partie de rams en famille, se trouvaient réunies cinq personnes : deux femmes, dont Mélanie, et trois hommes. Assise sur un canapé, auprès de la patronne, une grande brune, à la taille mince, aux larges épaules, coiffée avec des bandeaux, offrait la figure d'une Judith ou d'une Salomé. Ses traits purs, son teint «lair, la lumineuse sérénité de ses yeux bleus, la courbe fine de ses sourcils bruns et le sourire éclatant de ses lèvres dédaigneuses, faisaient d'elle un type achevé de beauté. Elle fumait une cigarette et laissait M™^ Lascart, qui lui tenait la main, jouer avec les bagues qui couvraient ses doigts. Les trois hommes, assis dans des fauteuils, et ne fumant pas, car Mélanie ne souffrait pas qu'on fît de son

salon une tabagie, et la belle fille jouissait d'un exceptionnel privilège, étaient des artistes.

L'un, Vaudrimer, écrivait dans une revue d'avantgarde, et taquinait, en émettant force paradoxes, le poète Laguermie, qui l'écoutait impassible et froid. Le dernier des hôtes de M™® Lascart était un grand garçon blond, aux yeux noirs, aux longues moustaches frisées, sculpteur de talent, qui répondait au nom de Jean Hiénard dans la vie ordinaire, signait ses œuvres de ce nom plébéien, mais, dans les actes officiels, se croyait obligé de signer Duc de Diernstein. C'était le petit-fils du glorieux maréchal Hiénard, un des plus braves lieutenants de Napoléon.

Par intervalles, quand la conversation s'arrêtait, dans la pièce voisine dont la porte était entr'ouverte, on entendait un bruit d'or remué, et des mots brefs prononcés d'une .voix monotone. Cartes — huit — baccara..., puis le cliquetis du métal, le sourd raclement du râteau, la voix monotone qui criait : Faites votre jeu. — Le jeu est fait... Cartes... Mais les cinq personnes réunies ne paraissaient pas accorder de spéciale attention à ce qui se passait dans le salon contigu, comme si c'était chose très habituelle et qui depuis longtemps ne prêtait plus à l'observation ni aux commentaires.

Vaudrimer dit :

— Alors, vous, madame Lascart, vous pensez qu'il n'y a que l'amour dans la vie et que les

femmes qui ne sacrifient pas tout à Thomme qu'elles aiment, nont jamais connu le vrai bonheur.

— Autant dire, fît Jean Hiénard, qu'il n'y a d'heureuses que les femmes qui ont un petit homme qu'elles entretiennent et qui les rosse...

— Je crois, répondit Mélanie, que ce sont celles-là qui ont les joies d"amour les plus intenses... J"ai connu une femme qui avait pour amant un garçon plus jeune qu'elle de vingt ans. Son plus grand plaisir était de l'emmener à la campagne, dans une auberge ; ils couchaient là, et, le lendemain matin, elle le pomponnait, le dorlotait, lui faisait sa raie, lui mettait sa cravate, l'habillait avec des sourires, des caresses. C'était à la fois une maîtresse et une mère...

— Oh ! ces femmes d'âge, dit le poète Laguermie d'une voix suave, offrent cependant le matin, dans le radieux éclat du jour, bien des désillusions aux yeux.. . Il vaut mieux les contempler le soir, à la lumière.

— Moi, je ne comprends pas qu'une femme ait assez peu d'orgueil pour payer l'amour d'unhomme, déclara la belle brune.

— Tu dis ça parce que tu n'as que vingt ans, ma mignonne, reprit M™*^ Lascart, et tu n'imagines pas comme à ton âge on est peu renseignée sur la passion. Une femme qui n'a pas atteint trente ans ne peut pas répondre de ce que ses sens Tentraîneraicnt à faire... Ainsi, toi, Juliette, tu t'imagines que tu as aimé...

— Mais j'aime beaucoup et très souvent mon petit Hiénard.

— N'aimes-tu que lui? interrogea Vaudrimer.

— Que diable va- t-il lui demander là? s'écria le sculpteur. Est-ce quej'ai la prétention d'accaparer cette ravissante enfant ? Elle pose dans mon atelier, elle s'oublie quelquefois sur mes divans et même dans ma chambre à coucher. Elle appelle ça de l'amour. Je le veux bien, et je ne m'en plains pas.

— C'est encore heureux, malhonnête !

— Mais je sais très bien que je ne suis pas le seul... Et loin de m'en plaindre, je m'en félicite...

— Tu sais que tu n'es pas le seul? s'écria Juliette avec colère. Eh bien, par exemple, tu as un joli toupet !...

— Oui, j'ai un assez joli toupet, dit Hiénard en passant la main dans ses cheveux, mais j'ai aussi d'excellents yeux et de bonnes oreilles. Et quand je te vois regarder un homme comme tu regardes ce petit méridional qui nous est arrivé, il y a huit jours, à la table d'hôte, et qui est en train de perdre ses quatre sous au baccara, dans la pièce à côté, je pense bien que ce n'est pas uniquement pour lui compter les cils des yeux... Ce que j'en dis, ma fille, ce n'est pas pour te désobliger. Je vais même aller très loin. J'avouerai que tu as du goût, et que ce garçon est vraiment beau. Il manque un peu d'épaule, le torse est un peu creux, mais la tête est superbe. Et s'il voulait venir me poser mon Génie de la Lumière, j'en

serais ravi... C'est tout à fait le type qu'il me faudrait.

— Yeux-tu que je le lui demande ? s'écria Juliette.

— Comment donc? ajouta Hiénard en riant. Et toi tu poserais, en même temps, la Déesse de la Nuit? Vous ne resteriez pas longtemps immobiles, en face l'un de l'autre, dans ce costume-là !

— Moi, ce qui me plaît particulièrement en Hiénard, dit Laguermie, c'est que, dans un siècle de fausseté et de mensonge, il est toujours sincère. Il est un des rares hommes que je connaisse qui mette d'accord ses actes avec ses paroles. Par conséquent, il échappe au cabotinage général. Il ne joue jamais un rôle. Il demeure lui-même, ets'ilvous dit qu"ilest votre ami, c'est qu'il l'est. Il ne se donnerait pas la peine de vous tromper.

— Vous, Laguermie, interrompit Juliette, vous êtes un gobeur. Pour un poète décadent, vous me paraissez avoir gardé bien des illusions, et je me demande si vos vers ont bien quatorze pieds, comme on le prétend. Moi je crois qu'ils n'en ont que douze, comme n'importe lesquels de Musset ou de Lamartine. Vous coupez dans Hiénard alors? Vous lui faites honneur d'une sincérité qui n'est que de la pose ! Et quelle pose ? La plus raffinée de toutes, celle du monsieur qui se donne le genre de dédaigner le nom de ses ancêtres et de vouloir s'en faire un luimême, qui repousse la fortune de ses parents et a la prétention de gagner son pain, comme n'importe

quel pauvre diable. Vous trouvez ça naturel, vous? Moi, je dis qu'il y a là-dessous un calcul de réclame monstre, un battage colossal, pour attirer Tattention, et que maître Hiénard, artiste sculpteur, pané et républicain, est rudement plus amoureux du tamtam, du boniment et de la gloriole, que ne le pourrait être un aristocrate comme le duc de Diernstein.

— Vlan! attrape! dit Hiénard en riant. J'ai eu tort de mécaniser ton Apollon du Midi. Décidément, tu y tiens plus que tu ne le crois toi-même, ma belle Juliette. Jamais je ne t'ai vu une si virulente indignation. Hein ! Ce manant de sculpteur, cette canaille de républicain, qui gâche son plâtre lui-même, sans mouleur, et qui vote avec les camarades de Montmartre pour le candidat socialiste... Quel scandale !

n y eut un petit silence. Puis Mélanie Lascart reprit d'un ton conciliant :

— Mon cher monsieur Hiénard, vous faites ce que vous voulez, c'est très bien, et si cela vous plaît de renoncer aux avantages de la naissance et de la fortune, libre à vous, nul n'a rien à y voir. Cependant permettez à une femme d'expérience de vous faire remarquer que votre attitude pourrait être interprétée comme un blâme pour votre famille et pour madame votre mère.

— Halte-là ! s'il vous plaît, interrompit le jeune homme en fronçant le sourcil. Je veux bien laisser plaisanter sur mon compte, et encore dans une cer-

laine mesure, mais je ne supporte pas qu'on parle de mes parents. Madame la duchesse de Diernstein fait ce qui lui est agréable et cela ne regarde qu'elle.

Il tira sa montre, se leva :

— Il est tard, jai à travailler demain matin, bonsoir. Est-ce que vous restez, Vaudrimer?

— Ma foi. non. je remonte avec vous, i

— Moi, j'irai un instant à VA^ie Pendu, fit Laguermie. Il n'y a plus que là qu'on dise des vers qui soient de la poésie de rêve et d'extase.

— Va l'extasier, mon vieux, va rêver... Moi, je vais dormir. Ménageons soigneusement la matière grise... A bientôt, madame Lascart.

L'hôtesse les conduisit jusqu'à la porte, avec des airs de reine, et revint s'asseoir à côté de Juliette qui continuait à fumer. Elle chassa la fumée de la cigarette avec sa main et dit :

— C'est un gentil garçon, ce Hiénard, tu as tort de le tromper... Il t'aurait fait une situation.

— Jamais ! Tu ne le connais pas. Il est brouillé à mort avec sa mère... Tu as fait un bel impair, il n'y a qu'un instant, quand tu lui en as parlé...

— Qu'y a-t-il donc eu entre eux?

— Oh 1 des affaires sérieuses. Il avait un domestique qui racontait ça... Il parait que la mère Diernstein est une gaillarde qui ne peut pas se passer d'homme. A cinquante ans qu'elle a, il lui faut de l'amour, et dame, comme elle n'est plus de la pre-

ROI DE PARIS n

mière fraîcheur, elle compense par de l'argent ce qui est à la manque du côté de l'agrément physique. Quand tu as fait ta théorie sur les femmes qui entretiennent des gigolos, tu as mis dans le mille. Oh! tu étais inspirée ce soir! On t'aurait fait un scénario, tu n'aurais pas mieux conduit ton dialogue...

— Mais, parce qu'il est brouillé avec sa mère, est-ce une raison pour être brouillé avec sa fortune?

— Ah! voilà! C'est que tout l'argent vient de M"'^de Diernstein, dont le père était le baron Grenétat, le banquier du temps de Napoléon III. Il parait qu'il en avait volé de ces millions ! Enfin de l'argent m^l acquis, quoi! Si bien qu'à la mort du duc de Diernstein, le petit a refusé la succession, laissé tout à sa mère et quitté l'hôtel des Champs-Elysées, oii il y a un si beau jardin, pour s'en aller vivre à Montmartre, rue des Rosiers, dans un pavillon de huit cents francs.

— Quel scandale !

— Tu parles ! Et si ce n'était encore que ça ! Mais ce sont ses fréquentations qu'il faut connaître. On ne voit chez lui que des bohèmes, des meurt-defaim, des gens à talent, mais qui n'ont pas de souliers et qui le tapent, faut voir ! ^

— Il a donc encore un peu d'argent, tout de même ?

— L'héritage de son père. Autant dire rien. Une douzaine de mille francs de rente, qu'il dépense avec une insouciance de grand seigneur, pour les

autres bien plus que pour lui. Non, je n'ai jamais vu un homme pareil : il n'a aucun besoin. Il mange à peine, il ne boit pas, et je suis sûre que sa toilette ne lui coûte pas cinq cents balles par an. Tu ne le croirais pas, car il est toujours tiré à quatre épingles, et joli garçon avec ça! J'en ai eu un béguin pour lui, un vrai, et s'il avait voulu me prendre au sérieux! Mais tu l'as entendu, tout à l'heure. C'est un blagueur, il n'y a pas moyen de filer le sentiment avec lui. On essaye de faire fleurir des marguerites, dans un pot, sur la fenêtre, il s'amuse à les efl'euiller, en vous expliquant qu'on n'est qu'une bête. Alors plus d'illusions, n'est-ce pas, plus d'amour.

— Tu disais qu'il avait des fréquentations extraordinaires, reprit M™® Lascart, puis tu as changé d'idées, et tu n'as rien expliqué...

— Ah! oui! Imagine-toi que j'ai cru qu'il était en relation avec des anarchistes.

— Qu'est-ce que tu dis? s'écria Mélanie, très intéressée.

— Je dis ce que j'ai vu.

— Raconte.

— C'était au moment de l'attentat de Henry. On ne parlait dans les journaux que de poursuites, d'arrestations, de visites domiciliaires. Un soir, vers quatre heures, comme je finissais de poser dans l'atelier, le domestique entra et remit à Hiénard un chifi'on de papier. Aussitôt il dit : Faites-le venir.

Mais sa voix tremblait. Il se tourna vers moi : Passe dans ma chambre et rhabille-toi, puis tu partiras par la salle à manger. Adieu et à demain. Je ramassai mes frusques, et je passai dans la pièce voisine. Au bout d'un instant j'entendis la porte de l'atelier qui s'ouvrait, et un homme parla avec un fort accent étranger : « Je viens vous demander si vous pouvez me garder, jusqu'à demain, ici; je ne suis plus en sûreté. chez moi. Ils sont venus tout mettre sens dessus dessous. Ils n'ont rien trouvé, mais je ne veux pas être mis à l'ombre. Je partirai donc demain pour l'Angleterre. Je vous laisserai mes papiers... — Non, dit vivement Hiénard.je ne veux rien garder. Je vous donnerai asile, mais ce sera tout. L'autre reprit d'un ton amer : Hiénard, vous avez du sang de réactionnaire dans les veines, vous n'épouserez jamais complètement nos idées. — Jamais, répondit rudement Hiénard. Jamais ! Vos actes me font horreur ; vous réhabilitez la société par les atrocités commises!... — Boni bon! ne discutons pas! répliqua l'autre. Je ne fais pas de propagande par la parole... Cachez-moi, ce soir, c'est tout c€ que je vous demande. Demain, je vous débarrasserai de moi. — Vous savez bien, Goudonoff, reprit Hiénard...

— Ah! Il a nommé l'homme, et il s'appelait Goudonoff ?

— Un russe. Quelque nihiliste, qui avait fait une cuisine diabolique pour faire sauter un bourgeois ou tuer un prince. — Vous savez bien, Goudonoff, que

je donnerais ma vie pour sauver la vôtre. Mais jamais je ne pourrai accepter vos façons de procéder... je les trouve monstrueuses... A ce moment-là, Hiénard ouvrit la porte de sa chambre, me vit prête et s'écria : Tu n'es pas encore partie ! Qu'est-ce que tu attends donc? Allons, file! J'entrevis le visiteur par l'entre-bàillement de la porte. C'était un homme de petite taille, blond, imberbe, avec des lunettes, et les cheveux relevés derrière les oreilles. Il tenait à la main un gros paquet rond. En m'apercevant il demanda : Est-ce que cette petite nous a écoutés ? Si elle a surpris ce que je vous disais, il vaudrait autant en finir tout de suite. Et avec un sourire diabolique, il balança son paquet au bout de son bras, comme s'il allait le lancer. — Allons, pas de bêtises, cria Hiénard. De ma chambre on n'entend rien, n'estce pas, Juliette? D'ailleurs, je suis sûr d'elle. L'étranger sourit et dit : Sûr d'une femme ! Oh ! Légèreté! Légèreté française incorrigible. Il n'y a rien à faire avec des Français ! Et il balançait toujours son paquet comme s'il allait le lâcher... Ma foi, j'eus peur, je pris ma voilette à la main, et sans demander mon reste, je pris ma course et gagnai l'escalier. Le len- . demain, à dix heures, en venant poser, je demandai à Hiénard : Qu'est-ce que c'était donc que cet homme qui est venu chez toi, hier? Il sourit, et d'un air évasif : Oh ! c'est une espèce de fou ! Il a le délire de la persécution, il croit que la police est sans cesse sur ses talons... Je lui ai donné à coucher, et il est

parti ce matin. — Tu sais, il méfait l'effet d'un brigand, ce Goudonoff. .

— Ah! tu as retenu son nom, fît Hiénard avec inquiétude. Oublie-le, mon enfant, si tu le prononçais ailleurs qu'ici^ tu pourrais m'occasionner des ennuis. Il parla d'autre chose, et il ne fut plus jamais question de la visite et du visiteur. Mais je suis bien sûre que, ce soir-là, Hiénard a logé un anarchiste, et des plus dangereux.

— Est-ce qu'il y a longtemps de cela? demanda Mélanie avec intérêt.

— Un an à peu près.

— • Et tu n'as jamais rien surpris d'autre depuis?

— Rien. Il est venu beaucoup de gens à l'atelier, des panés, des bohèmes, des bat-le-pavé-sans-bouffer. Ceux-là, c'étaient des inoffensifs. Mais, tu sais, Mélanie, motus sur tout -ce que je te raconte. J'ai confiance en toi, il ne faudrait pas manger le morceau.

— Et comment le ferais-je? Crois-tu que je sois de la police?

La belle Juliette hocha la tête, regarda un saphir qui brillait à son doigt.

— On l'a dit que tu en étais, ma belle. Et il se passe chez toi des choses si en dehors des règles!

— Et lesquelles donc? fit M""^ Lascart en prenant un air innocent.

— Dame ! Ecoute.

Dans le silence, le bruit de l'or remué se fît enten-

dre et les paroles de ruine et de mort tombèrent méthodiques et indifférentes : Faites le jeu... Le jeu est fait : rien ne va plus... cartes... sept... baccara...

— Tu donnes à jouer chez toi tous les soirs, on le sait, et jamais tu n'as d'ennui. Gomment es-tu ainsi protégée?

— Ahî c'est qu'il vient ici des gens influents. Oui, certains gros fonctionnaires n'osent pas aller dans les cercles, où on abuserait de leur présence pour les taper d'un tas de faveurs ou de complaisances. Ils aiment mieux venir dans une maison discrète, comme la mienne, où ils se trouvent comme chez eux...

— Sans parler qu'ils ne se gênent pas non plus, sans doute, pour venir à létage au-dessus, dans ton domicile particulier, les jours où tu donnes du thé et des gâteaux, à cinq heures, aux petites amies dans l'embarras, qui arrivent tirées à quatre épingles et partent défrisées, avec leur corset dans un journal.

Mélanie se mit à rire :

— Est-ce que tu n'as pas quelquefois été bien contente d'être de la fête, hein? Il y a des échéances qui sont dures à décrocher, et, certains soirs, on ferait bien des cabrioles pour cinq louis.

— Et même moins !

La conversation des deux femmes, à ce moment-là, fut brusquement interrompue par un violent tumulte qui éclata dans la pièce voisine. Des chaises furent

bousculées, des vociférations grondèrent, et sur le sourd bourdonnement des voix se détachèrent ces mots prononcés d'une voix furieuse :

— Vous êtes un voleur ! oui, un voleur ! Vous avez passé une portée !

Un trépignement, comme un bruit de lutte, les candélabres de la table qui dégringolaient, avec un éclat strident de bobèches brisées. Ce fut l'affaire de quelques secondes. M™* Lascart et Juliette, d'abord pétrifiées par la surprise, bondirent de leur canapé dans le salon de jeu, et voici quel spectacle s'offrit à leur vue.

La table à jeu renversée gisait, les pieds en l'air, et, brandissant une chaise au-dessus de sa tête, comme une arme, pour frapper ceux qui le menaçaient, un jeune homme blond, les traits décomposés par la fureur, faisait face à un groupe de cinq personnes qui l'accablaient d'injures. A Técart, un dernier assistant examinait curieusement la scène sans s'y mêler encore. Il avait ramassé les cartes et les tenait soigneusement dans sa main.

— Voleur! voleur! hurlèrent de nouveau les cinq joueurs groupés, en faisant un mouvement menaçant vers le jeune homme à la chaise.

Il ne répondit pas, mais d'un bras vigoureux fit tournoyer son arme improvisée avec une telle aisance qu'il était facile de voir qu'en un tour de main il aurait raison de ses adversaires. L'un d'eux le comprit si bien, que de la poche de son habit, il sortit

un revolver et le braqua sur celui qui était si violemment accusé. Mais M""' Lascart aussitôt intervint.

— Eh ! là-bas, cria-t-elle, voulez-vous me rentrer votre pistolet. On ne joue pas chez moi avec les armes à feu... Et puis, voilà assez de bruit comme ça.;. La maison est décente, et on n'y réveille pas les voisins en sursaut en braillant au voleur, passé minuit... Qu'est-ce que c'est que cette histoire-là?

— Ma chère madame Lascart, dit en s'avançant celui qui avait ramassé les cartes, je vais vous expliquer la situation. Mais d'abord que chacun se calme. Jeune homme, lâchez votre chaise, et vous. Messieurs, veuillez relever la table et les flambeaux. Il a coulé de la bougie sur le tapis. Avec un coup de fer sur du papier de soie, demain matin, il n'y paraîtra plus. Bien. Le désordre est réparé, que l'on s'asseye, et puis causons.

— Il n'est pas possible que l'accusation de ces messieurs soit sérieuse ! s'écria la belle Juliette, en retrouvant la parole. Et d'un coup d'œil elle envoya du courage au joli garçon blond, qui venait de s'adosser froidement à la cheminée.

— Vous, ma petite minette, faites-moi le plaisir de vous taire, dit le personnage aux cartes, avec une soudaine autorité, et que chacun écoute, n'est-ce pas ! Si tout le monde parle, on va recommencer à ne pas s'entendre.

— Parfait, opina Mélanie. Cher monsieur de Rascol, moi j'ai confiance dans votre sagesse...

Les cinq joueurs s'assirent auprès de la table. Mélanie et Juliette restèrent debout, et l'homme aux cartes qui venait d'être nommé M. de Rascol, prit la parole :

— Voici les cartes avec lesquelles nous avons joué tout à l'heure. J'ai pris la précaution de les ramasser. Vous l'avez constaté, quand on nous les a remises, il y avait six jeux complets, soit trois cent douze cartes. Si donc l'accusation qui est portée contre monsieur est fausse, nous devons en comptant trouver le nombre indiqué. Si monsieur, au contraire, a placé une portée, comme on l'en a accusé, nous découvrirons un excédent. Alors il sera temps de lui demander compte de sa façon de procéder... Jusquelà, rien. Est-ce juste ?

— Très juste, fit M™® Lascart.

Les cinq autres joueurs se taisaient. Le jeune homme blond, pâle et frémissant, serrait les poings et paraissait plus disposé à un combat qu'à une vérification. C'était un fort beau garçon, comme l'avait dit Hiénard, et tout jeune. Une légère moustache contournait sa lèvre, et ses joues roses ne portaient pas trace de barbe. Mais ses yeux bleu d'acier donnaient une singulière expression d'énergie à son visage que surmontaient deux sourcils châtains très épais, presque joints à la racine du nez. Ses cheveux frisés naturellement se dressaient sur son front et lui formaient comme un casque fauve. Tremblant de colère, les dents serrées, prêt à bondir, il donnait avec son allure souple l'idée de quelque félin pris

au piège, et qui chercherait à s'évader coûte que coûte. M. de Rascol comptait paisiblement, sous le contrôle des cinq joueurs. 11 arriva à la fin du paquet, et dit d'une voix calme :

— Eh! voici déjà les trois cent douze cartes que nous devions trouver...

Il frappa sur le paquet qui n'était pas épuisé, et avec un sourire il ajouta :

— Et il y en a d'autres !

— Ah ! Vous voyez bien ! s'écrièrent les cinq joueurs. Vous voyez que nous avons été volés !...

M. de Rascol fit un geste de la main. Et son autorité s'accroissant, il rectifia:

— Vous n'avez pas été volés, puisque voici votre argent sur la table...

— Et ce que ce coquin a dans sa... commença un des joueurs.

II n'acheva pas. Le jeune homme blond avait bondi, et d'un revers de main il avait envoyé son insulteur mesurer le tapis. Ce fut le signal d'une lutte générale, mais courte. D'un élan, les quatre autres s'étaient rués sur leur adversaire qui les reçut sans reculer d'un pas. Il y eut une mêlée de bras et de jambes, des jurons, des coups sonores frappant la chair, i)uis la situation s'éclaircil, et il fut facile de voir que les cinq hommes n'étaient pas de force à dompter ce jeune enragé. Trois se débattaient sous ses genoux et les deux autres serrés à la gorge râlaient pitoyablement.

— Bravo ! cria Juliette, entraînée par l'enthousiasme ! C'est un mâle.

— Mais il les tue ! se lamenta M™^ Lascart.

— Ils l'ont attaqué ! répliqua la belle fille, rouge d'émotion. Il est dans son droit 1 Je l'aiderais, moi, s'il le fallait !

— Tu es folle! Arrêtez -les, Rascol , arrêtezles.

M. de Rascol s'approcha alors du groupe avec la même allure compassée, et prenant le vainqueur par la taille, il l'enleva comme il aurait fait d'un enfant ; il le porta à l'autre bout de la pièce, d'un bras herculéen.

— Là, maintenant, dit-il, qu'on soit sage...

' Les autres se relevaient avec peine. Ils crièrent avec ensemble :

— Envoyez chercher le commissaire de police 1 Ça ne se passera pas comme ça.

— Le commissaire ! interjeta M™* Lascart. En voilà bien d'une autre ! Vous voulez donc faire fermer l'établissement ?

— ^ Et puis, ajouta le flegmatique Rascol, avec un clin d'œil moqueur, croyez-vous, Messieurs, que vous ayez quelque chose à gagner à l'intervention de la police dans vos petits plaisirs. Je ne sais qui vous êtôs. Je ne tiens pas à le savoir. Mais songez que la préfecture ne manquera pas d'établir un dossier pour cette alTaire, et que vous y figurerez tous... Est-ce cela que vous voulez? Non, je le vois à la mine

que vous faites. Alors, allons en douceur... Tenez, voici vos enjeux... La nuit est finie... Rentrez chez vous et donnez-moi carte blanche pour traiter avec ce jeune homme. Je vous rendrai compte demain de ma négociation. Soyez sûr qu'elle sera à votre avantage... Est-ce entendu ?

— Je crois que vous n'avez pas mieux à faire, appuya Mélanie.

Les joueurs ne contestèrent pas; ils se dirigeaient déjà vers la porte, redressant leurs vêtements froissés et serrant leur argent repris. La maîtresse de la maison les accompagna pour leur adresser ses recommandations suprêmes. Juliette, Rascol et le jeune homme blond restèrent en présence.

— Ah! çà, Rascol, dit la belle fille avec une soudaine familiarité, vous n'allez pas embêter ce beau garçon pour faire plaisir à tous ces pantes ! Ils ont déblayé le plancher de maman Lascart. Maintenant causons gentiment, hein ? Je crois qu'un fin cocktail est bien indiqué.

M"'^ Lascart rentrait. Rascol ne répondit pas à Juliette. Il échangea un significatif regard avec la tenancière, et celle-ci aussitôt, prenant Juliette par le bras :

— Allons ! ma belle, viens. Laissons ces messieurs causer ensemble. Ils ont à régler des affaires qui ne sont pas de notre compétence.

— Mais, pourquoi donc? dit Juliette en essayant de résister.

— Laisse donc agir M. deRascol, insista Mélanie. Il est plein de sens...

Puis, bas à l'oreille :

— Dinde, si tu veux te payer le joli blond, tu n'en auras que mieux la facilité, quand on lui aura réglé son compte. Rascol ne le mangera pas, sois tranquille, il en restera !

Elles sortirent. L'homme énergique et froid qui avait, jusqu'à ce moment dominé, et réglé la situation prit une chaise, s'assit, fit signe à son partenaire d'en faire autant, et posément, comme s'il négociait un marché ou traitait une vente :

— Jeune homme, il est incontestable que vous avez volé. Je ne pense pas que ce soit pour le plaisir. Quelles sont vos raisons ? Parlez, je vous écoute.

L'autre baissa le front et ne répondit pas.

— Est-ce que vous êtes muet ? En tout cas, vous n'êtes pas manchot ! Voyons, il faut vous expliquer. Comment vous appelez-vous ?

Un pli amer creusa la bouche du jeune homme ; il hocha la tête, et dit :

— A quoi sert de me questionner ? Pensez-vous que je vous révélerai qui je suis? Si je vous donne un nom, il sera faux.

— Eh bien ! A la bonne heure. Voilà qui est net. Vous ne voulez pas répondre. Ou bien vous ne direz pas la vérité. C'est ce que font tous les prévenus devant le juge d'instruction... Mais nous avons nos petits moyens pour connaître l'identité des per-

sonnes qui veulent garder l'incognito. Pensez-vous m'échapper, si je veux savoir qui vous êtes ?

— Qui donc êtes-vous? questionna le jeune homme en relevant audacieusement le front.

L'autre le regarda comme s'il voulait l'évaluer, puis avec sa même tranquillité.

— Je suis un homme qui ne vous veut aucun mal, qui se soucie des cinq imbéciles que vous avez roués, comme d'un noyau de pêche, et qui ne vous livrera que si vous l'y contraignez par votre persistance à ne pas le comprendre.

— Êtes-vous donc disposé à me tirer de peine?

— Oui, si vous êtes sincère.

— Quel intérêt avez-vous à cela ?

— Allons donc! s'écria Rascol, en frappant sa cuisse du plat de sa main, voilà que vouscommencez à parler comme un homtne et non comme un enfant . L'intérêt, tel est le simple et grand mot qui explique toutes les actions en ce bas monde. Oui, j'ai intérêt à vous sortir de l'impasse dans laquelle vous vous êtes laissé enfermer. Mais il va sans dire que votre intérêt à vous est également en jeu. Et je ne parle pas de l'intérêt immédiat que vous avez à ne pas être compromis dans une sale affaire de tricherie, dans une filouterie vulgaire. Il s'agit de mieux pour vous. Si j'ai bien lu dans votre pensée, vous venez de risquer cette tentative désespérée poussé par un besoin d'argent impérieux. Il est probable que c'est la première fois que vous vous y laissez aller. La simplicité enfan-

tine de votre procédé le démontre clairement. Quand vous avez placé votre portée, vous avez laissé tomber un billet de banque par terre, pour masquer votre mouvement. Moi, je ne voiis perdais pas de l'œil, et je vous ai vu sortir vos cartes, qui étaient dans la poche droite de votre pantalon. Et vous aviez préparé la « séquence du colonel... ». Je l'ai reconnue à l'intermittence des coups... C'estla plus simple... Elle est pour les débutants. Il y en a de meilleures, celle de Turner, par exemple, ou celle de Manfridi... Mais nous nous égarons. Je pense que vous êtes un fils de famille à la côte, à qui il fallait, à tout prix, une somme pour demain.. .

— Oui, Monsieur, pour demain, c'est-à-dire pour aujourd'hui, à quatre heures...

— Billets à payer?

— Oui, Monsieur, à un créancier intraitable, qui a différé l'échéance, de mois en mois, et qui n'admettra plus aucun délai...

— Bijoutier?

— Oui, bijoutier.

— Oh! oh ! fit Rascol, avec un rire un peu dédaigneux, pour une femme, alors? Jeune homme, vous m'affligez. Avec un physique comme le vôtre, de l'argent à une de ces gueuses, quand ce devrait être elles qui...

Il s'interrompit, fronça le sourcil, toisa à nouveau son interlocuteur :

— Est-ce que je vous aurais mal jugé? Est-ce que

VOUS seriez moins fort que je n'ai cru? S'il en était ainsi, plus rien à faire ensemble. Ce n'est pas à un naïf poulet que je peux m'intéresser, maisàun audacieux coq. Celui-là, ahl celui-là, je réponds bien que je ferai sa fortune, etqu'étayé sur les ressources de tout genre que je lui fournirai, il ira loin et haut.

— Êtes-vous donc si puissant ? dit railleusement le jeune homme.

— Aussi puissant que peutTêtre, dans une société comme la nôtre, quelqu'un qui a toutes les audaces et aucun scrupule.

— Vous me donnez l'exemple de la franchise.

— Suivez-le, vous vous en trouverez bien.

— Que me proposez-vous donc ?

— Une alliance.

— Contre qui ?

— Contre tout le monde.

— En faveur de qui ?

— De nous seuls.

Les deux hommes se regardèrent. Celte fois ils se comprenaient. Tous les voiles étaient déchirés Rascol reprit d'un ton posé.

— Avez-vous remarqué combien la proportion des imbéciles est grande et comme il est injuste que des gens si peu dignes des avantages multiples de la richesse, poursuivent en paix leur vie, sans qu'aucun trouble soit apporté à leur jouissance. J'ai, depuis longtemps, trouvé cela inadmissible et

j'ai consacré toute mon intelligence, toutes mes forces, toute mon activité à faire cesser une si choquante anomalie. Malheureusement, si j'ai les hautes facultés de conception, je manquais des moyens d'exécution. Vous me voyez, je suis laid, commun, sans usage. J'ai vieilli dans les basses situations, et comme un homme de génie, qui saurait échafauder, dans sa pensée, toutes les parties d'un chef-d'œuvre et à qui manquerait la main pour le réaliser, j'ai conçu cent fois des entreprises vastes et admirables sans pouvoir les réaliser. II me manquait l'agent d'action. J'ai essayé de suppléer à cette insuffisance personnelle, en me faisant aider. Mais je suis toujours tombé sur des êtres incomplets, aventuriers qui n'étaient pas à la hauteur de l'aventure, et à qui le pied manquait au moment d'atteindre au but. Un bel homme de proie, ayant bec et serres, capable de monter vers le soleil et de le regarder en face, sans en être aveuglé, voilà ce que j'ai cherché pendant des années. Ce vautour des ciels parisiens, ce hardi pirate, je l'aurais servi comme un maître, et je l'aurais mis à même de contenter tous ses désirs. En exécutant mes plans, il aurait obtenu toutes les jouissances, car il se serait agi pour lui de vivre, riche, brillant, envié, aimé, objet de curiosité pour la foule, et point de mire des badauds. En peu de temps, par son élégance, son aplomb, son orgueil et sa bravoure, il serait devenu le Roi de Paris. On le devient à bon compte, en ce temps, où les dehors

d'un homme lui servent de répondants et où, avec de l'argent à la main et un nom inconnu, on est accueilli favorablement partout, Avoir maison bien tenue, beaux chevaux, bon tailleur, table ouverte, ne bouder ni devant un coup de cartes ni devant un coup d'épée. Avec cela être jeune, vigoureux et joli garçon, mais voilà de quoi éblouir, dans un monde où les rastaquouères rayonnent, et où il suffit de nêtre pas définitivement taré pour être affirmé honorable. Ah! jeune homme, pour un cœur fort et un esprit large, le beau rêve, et comme j'avais espéré que ce serait vous qui le feriez !

Le jeune homme resta un instant pensif, la tête inclinée sur la poitrine. Puis il poussa un soupir, frappa du pied, et relevant son front avec audace :

— J'ai besoin de dix mille francs, tout de suite, dit-il.

Rascol, sans mot dire, sortit sonportefeuille, l'ouvrit, et prenant dix billets de mille francs, il les posa sur la table. Puis tirant du paquet de cartes, qu'il avait ramassé et conservé avec soin, un sept de carreau, il le tendit au jeune homme avec un crayon et dit :

— Faites-moi un reçu, ce sera le seul que j'exigerai jamais de vous.

— Dictez.

— Reçu de M. de Rascol la somme de dix mille francs — écritet signé sur une des caries delaportée mise par moi au baccara le 24 novembre 1895.

Le jeune homme écrivit sur le dos blanc et poli de la carte, avec une lente fermeté, et signa : Roger Brémont. Rascol, par-dessus son épaule, lisait. Il dit:

— Brémont. C'est un mauvais nom, pour ce que vous devez être à l'avenir. Je me chargerai de vous en fournir un plus sonore, agrémenté d'un titre très authentique. Prenez donc votre argent. Et si ces cinq cents louis ne vous suffisent pas, vous n'avez qu'à parler, la caisse est ouverte.

— Nous verrons cela, dit négligemment Roger. Mais quel homme êtes-vous, vous-même, pour me commanditer dans de pareilles conditions ?

— Mon enfant, fît Rascol avec un sourire, vous le verrez à l'user, n'essayez pas de connaître ce qui est inutile pour le moment. Contentez-vous de savoir que vous allez être poussé par un bras solide, et conseillé par une forte caboche. Là-dessus, allons nous coucher, il est une heure indue.

Il ouvrit la porte de la pièce voisine :

— Mes petites anges, vous pouvez rentrer, dit-il, la conférence est terminée. Monsieur m'a expliqué fort bien son cas. Les braves gens, avec qui il s'est trouvé en désaccord momentané, sont des imbéciles qui l'ont soupçonné injustement. On le leur expliquera à la prochaine occasion.

— Ah! tant mieux, déclara M"^® Lascart, car la réputation de ma maison doit rester irréprochable. Et un incident de ce genre aurait pu me faire mal juger.

Juliette, elle, s'était approchée du jeune homme,

et lui coulait de provocantes œillades, en se frôlant contre lui.

— Que vous a dit Rascol? murmura-t-elle, en Tattiraut dans un coin ; ne vous fiez pas à lui, c'est un homme dangereux.

— Juliette, je vous devine, si je ne vous entends pas, intervint le terrible homme en lançant au modèle un regard menaçant. Xe me débinez pas auprès de monsieur, au moment oîi j'essaie de lui rendre service. Ce serait l'induire en ingratitude. Et vous, ma mignonne, vous risqueriez gros à ce jeu-là. Rappelez-vous que je connais toutes vos petites affaires.

— Je ne vous crains pas ! répliqua la belle fille avec colère.

— Et tu as tort, interrompit Mélanie. Il t"a obligée, tu le sais bien, il t'obligerait encore... Ne te brouille pas avec lui Et si tu as envie de souper avec monsieur, dis-le tout simplement.

— Minute I interrompit Rascol, nous avons autre chose à faire que d'aplatir les matelas de mademoiselle. Si tu veux du bonheur, mon enfant, il faudra repasser.

II regarda Roger Rrémont, et dun ton très ferme :

— Vous m'accompagnez ?

— Parfaitement.

— Alors, maman Lascart, bonsoir. Et toi, jeune poulette, à ton perchoir, et sans jacasser. Il n'y a plus de coq, à cette heure-ci, pour toi.

Il prit le bras du beau garçon, et s'appuyant familièrement sur lui, il l'emmena. Derrière eux, et la porte fermée, Juliette retrouva sa liberté de langage, et tirant une cigarette de son étui d'argent, elle s'écria :

— Eh bien ! Mélanie, je ne sais pas où il conduira ce garçon-là, ton Rascol, mais il y a moins de chance pour que ce soit à la Banque de France qu'à Mazas.

La vie, pour Roger Brémont, avait été facile et douce. Son père, resté veuf à quarante ans, s'était consacré à lui et lavait élevé avec soin. Mais on fait soi-même sa destinée, et le jeune garçon manifesta, dès son plus jeune âge, l'horreur des chemins battus. Ce fut un irrégulier en tout. Et pour le père, qui était l'ordre et la raison mêmes, il y aurait eu un sujet de curieuse étude atavique afin de retrouver des traces de cette indépendance exaspérée qui ne se pliait à aucune règle. Mais M. Brémont ne songeaitqu'à se désoler. Quand il mourut, à soixante ans, il n'avait pas encore compris les complications mystérieuses du caractère de son fils. Il lui laissa une vingtaine de mille francs de rentes, une belle maison à Montpellier, et un nom parfaitement honorable. Dans les six mois qui suivirent la mort de son père, l'héritier vendit la maison de famille, céda les biens fonds, et nanti d'une belle somme liquide, s'en fut à Paris.

Il avait vingt-quatre ans, une santé de fer, une instructionmédiocre, etune beauté qui faisait retourner dans la- rue les femmes sur son passage. Mais ces hommages le laissaient assez froid. C'était un garçon très positif, ne se décidant qu'à bon escient et consultant avant tout son intérêt. S'il avait eu le goût des affaires, il aurait probablement fait sa fortune. Mais il n'avait que le goût du plaisir, et il mangea vivement ce qu'il possédait. Il était arrivé de sa province, se croyant capable de lutter avec les plus hardis compagnons. Rapidement il apprit qu'il n'était encore qu'un naïf écolier.

Dans cette redoutable société parisienne, où l'argent attire les exploiteurs et les aigrefins, et les fait pulluler avec une incroyable promptitude, le jeune provincial se vit l'objet des attentions intéressées d'une bande de parasites qui s'attacha à lui, avec une ténacité souriante et souple. Nulle rebufîade ne pouvait les éloigner, nul refus les lasser. Leur complaisante avidité les retenait auprès de celui qu'ils s'étaient promis de dévorer, et ils se tenaient parole, prodiguant les flatteries, se pliant aux caprices, traitant leur client comme un prince, pour son argent.

Il s'apercevait bien qu'il avait affaire à des viveurs de la plus basse espèce. Mais il ne parvenait pas à se délivrer de leur empressement. Et quand il les comparait aux viveurs du beau monde, il ne pouvait pas trouver, entre ses coquins à lui et les autres, une appréciable différence. C'étaient les mêmes

mœurs, la même hypocrisie, la même àpreté, le même égoïsme. Toutes les sales actions qu'il voyait commettre autour de lui, il comprenait que les plus brillants seigneurs de la haute société les commettaient aussi. C'était pour plus cher. Et voilà tout. Il conçut donc un parfait mépris pour l'humanité à la voir ainsi s'agiter dans sa férocité famélique. Il conclut à la corruption universelle, et considéra les derniers scrupules qui lui restaient comme des sentiments de luxe qu'il reprendrait quand il en aurait le moyen.

11 ne l'avait plus guère. Conduit dans les pires tripots par les amis qui avaient entrepris son éducation parisienne, il y avait fait de sérieuses différences. Les courses avaient un instant remis, par une heureuse veine, quelque argent dans sa bourse, mais ce sourire de la fortune s'était achevé en grimace, et le provincial bien et dûment acclimaté avait, en même temps, constaté qu'il était parfaitement ruiné.

L'expérience avait duré trois ans et avait été concluante. La dégringolade de Roger avait été pour ses compagnons de plaisir le signal du refroidissement. A mesure qu'il était descendu d'un degré dans la médiocrité, il avait vu décroître les attentions de ceux qui l'entouraient et le flattaient aux heures brillantes. Du petit hôtel, avenue de Villiers, il passa à un entresol de la rue de Moscou, puis de l'entresol à un rez-de-chaussée, rue des Pyramides, eufin du rez-de-chaussée à un quatrième étage, sur la cour,

dans une maison bancroche et puante de la rue Saint-Honoré . En dernier lieu il s'échoua dans une chambre meublée de la rue Thérèse.

Ce fut sa dernière étape. C'est à ce moment critique lorsqu'il était écœuré par l'ingratitude et la lâcheté des hommes, qu'il rencontra la seule femme qu'il aima jamais. C'était une chanteuse, genre Yvette, nommée Fanny Piérard, engagée au café-concert de l'Horloge, et assez jolie, quoique fanée déjà par la vie qu'elle avait menée à Marseille et à Bordeaux, où elle avait fait les délices de la marine. Séduite par la charmante figure de Roger, elle l'avait emmené chez elle, dès leur première rencontre, et s'était toquée de ce beau garçon au point de ne plus vouloir se laisser toucher par ses clients ordinaires. Mais l'amour même sincère d'une fille aussi dépravée que Fanny Piérard ne pouvait avoir que de funestes conséquences pour un homme aussi bien préparé à la corruption que l'était devenu Roger.

Habituée à considérer les hommes comme des tributaires dont on pouvait user et abuser, même par les pires moyens, Fanny acheva de démoraliser le malheureux qui était tombé dans ses mains. Le peu de principes qui lui restaient encore disparut au contact de cette fille, dont il accepta de l'argent sans scrupules. Avec elle il connut la misère et recourut aux pires expédients. H se voyait sous le coup d'une poursuite correctionnelle, pour un achat de bijoux, envoyés aussitôt au Mont-de-Piété, quand il

avait, à l'instigation de Fanny, essayé de tricher avec des cartes préparées à l'avance.

C'était à cet instant de sa vie; quand il était tombé aussi bas, que Rascol l'avait rencontré. Peut-être, si une influence lieureuse s'était manifestée en sa faveur, Roger aurait pu se relever. Ses tares n'étaient pas encore acquises. Mais sa destinée l'avait placé en présence du plus dangereux tentateur qu'il pût rencontrer, et désormais sa chute était définitive.

En s'en allant avec celui qu'il considérait alors comme son sauveur, le jeune homme, marchant sur le pavé sec de la rue, par une nuit étoilée et sereine, se sentait un peu étourdi. L'aventure qu'il venait de courir, si extraordinaire par sa mise en action et si inattendue par son dénouement, lui causait un sorte d'ivresse. S'il n'avait pas cheminé coude à coude avec ce Méphistophélès en redingote, qui l'emmenait, après lui avoir compté dix mille francs aussi facilement que s'il s'était agi de payer la carte d'un modeste dîner, il aurait cru rêver. Mais, dans la poche de son habit, il sentait la liasse des billets que sa main froissait, et il n'y avait pas à douter qu'au lieu d'aller chez le commissaire, dire comment il s'était décidé à sortir une portée, étaiten route pour...

Au fait, pour où était-il en route? Il se le demandait avec plus de curiosité que d'inquiétude, car les assurances prodiguées par son compagnon et appuyées d'un sérieux portefeuille, lui donnaient de la sécurité. Mais il songeait que ce n'était pas unique-

ment pour lui rendre service que l'homme mystérieux qu'on appelait M. de Rascol l'avait tiré d'une aussi mauvaise passe. Il le suivait.

Après un tel service rendu, il ne pouvait décemment faire moins. Mais où ? Toujours le même point d'interrogation. Il sembla que son compagnon eut pressenti sa préoccupation. Il se tourna de son côté et marchant toujours il dit :

— Vous vous demandez où je vous mène, hein?

— C'est vrai.

— Eh bien! vous avez des yeux. Nous suivons la rue de la Chaussée-d'Antin. Dans un instant, nous serons sur les boulevards.

— Et après?

— Après, nous allons dans une maison amie, où je vous présenterai. Soyez tranquille, vous y serez très bien reçu.

L'air et le ton dont- ces choses étaient dites causèrent un petit malaise à Roger. Il n'eut pas peur cependant. La hardiesse sarcastique que montrait Rascol le rassurait. Il comprenait bien que l'apprentissage de sa nouvelle vie commençait pour lui, mais il se sentait dans de fortes mains, et il n'hésitait pas à suivre son guide. Ils parvinrent ainsi jusqu'à la rue du Quatre-Septembre. Là, Rascol s'arrêta, et montrant à Roger un premier étage brillamment éclairé, il dit :

— C'est là que nous allons.

La porte était large ouverte, malgré l'heure

avancée. Ils tournèrent sous la voûte, et au lieu de prendre le grand escalier, ils entrèrent par une porte de service qui donnait dans des bureaux. Au fond d'un cabinet, séparé de la première pièce par un grillage recouvert d'un rideau vert, une voix s'éleva demandant :

— Qui est là?

— C'est moi, Bournier, ne vous dérangez pas.

— Ahl comte, on vous attend depuis longtemps déjà.

— J'étais retenu par des affaires importantes. Entrez, mon cher, dit-il à Roger en le poussant devant lui.

— Vous n'êtes pas seul ? reprit la voix avec inquiétude.

— J'amène un ami.

— Ah! bien.

— Attendez-moi là, mon petit, fit Rascol en entrant dans le cabinet grillagé. 11 passa, au bout d'une seconde, son bras par un guichet et tendit à Roger une caisse de magnifiques cigares à bagues d'or :

— Fumez en m'attendant. J'en ai pour cinq minutes et je suis à vous.

Roger prit un cigare, l'alluma et s'assit. Dans le cabinet grillagé, un froissement d'étoffe, un bruit de flacons et de porcelaine remués occupaient son attention. Un chuchotement aussi se faisait entendre, et de temps en [temps la voix de Rascol, un peu plus fortement, prononçait quelques mots qui donnaient

à la conversation, engagée avec l'homme du cabinet grillagé, une signification redoutable :

— L'homme qu'il nous fallait.... Le baron est brûlé... J'en ai assez de renter ses vices.

La porcelaine tinta et des pas glissèrent sur le plancher.

— ...Et ce chameau de Thérèse... on t'en fichera du grand monde !... oui, à Saint-Lazare 1...

Un bourdonnement, qui était la réponse de l'homme du cabinet grillagé. Et il fut clair qu'il essayait de modérer Rascol, mais inutilement :

— Tu m'embêtes !... C'est de la duperie... Je vais € rifauder le bocard », et en grand !

Roger ne comprit pas. Il ignorait l'argot. Au même moment, la porte du cabinet se rouvrit. Un homme de cinquante-cinq ans, en tenue de soirée, décoré, légèrement bedonnant, belle tête à cheveux gris bouclés, air noble, s'avança vers lui et dit :

— Allons, mon petit, suivez-moi.

Et Roger avec stupeur reconnut la voix de Rascol, mais pour Rascol il ne le reconnaissait pas. L'aulre sourit, et frappant un petit coup amical sur l'épaule du jeune homme :

— Ah !. c'est juste, vous n'êtes pas prévenu... Mon cher enfant, ici, je m'appelle M. Brunel, et je suis négociant en soieries à Lyon. Souvenez-vous-en pour ne pas commettre d'impair... Maintenant, montons... Y a-t-il du monde, Bournier ?

— Beaucoup, répondit l'homme, sans se montrer.

Rascol poussa Roger dans un escalier intérieur qui les conduisit, au premier étage, dans une antichambre où trois valets de pied, assis sur des banquettes, se levèrent à leur aspect. L'un d'eux prit le pardessus de Roger, lui remit un numéro en nickel. Un autre ouvrit une large porte et un brouhaha de voix arriva du salon dans lequel les deux nouveaux venus pénétrèrent. Dans cette première pièce, plusieurs hommes d'âge varié prenaient le thé autour d'une table. Des exclamations partirent :

— Tiens ! c'est Brunel. Vous voilà à Paris? Comment va?

Rascol, avec tranquillité, s'avançait précédant Roger. Il salua, serra les mains tendues vers lui, puis, avec une voix aussi nouvelle que l'était son visage :

— Arrivé ce soir. Le temps de passer un habit et me voilà. Je vous présente un de mes jeunes compatriotes, M. le marquis de Prédalgonde...

— Monsieur, soyez le bienvenu. Monsieur est du cercle? demanda un vieillard au crâne jaune, à la moustache blanche hérissée.

— Il en sera, général, si vous voulez lui servir de parrain avec moi ?

— Mais, comment donc, avec plaisir... Pour ce soir, Monsieur, amené par notre collègue, vous êtes chez vous...

Roger, avec stupeur, se vit introduit sans formalités, comme dans une salle de restaurant, ou dans un cabinet de lecture, et sa connaissance très parlicu-

lière des maisons de jeu parisiennes lui permR de deviner qu'il était dans le cercle si connu sous la désignation du « Philadelphie », tripot célèbre, où des fortunes se font et se défont en une nuit, et que fréquentent les membres des grands clubs, en déveine, avec cette superstition maladive des joueurs qui veulent, n'importe comment et n'importe où, changer de table, changer de cartes et changer d'adversaires, croyantainsi conjurer le mauvais sort. Dans le salon voisin, le baccara était engagé à une vaste table, où trente joueurs étaient assis, entourés d'un cercle d'assistants et de pontes passagers.

— • Votre compatriote aime-t-il les cartes, Brunel? demanda un des buveurs de thé.

— Oh ! je crois bien qu'il n'a jamais joué.

— On va lui apprendre.

— En vingt leçons 1

— Cinq louis le cacliet !

— Oh! Messieurs, comme vous y allez! fît Rascol ea riant. N'effrayez pas ce jeune provincial. Il va se croire dans une caverne.

— C'en est une. Et il y a plus de quarante voleurs !

— Oh ! oh !

— Vous appelez voleurs tous ceux qui vous gagnent.

— Ça me soulage !

Le général prit un airrogue :

— Vous oubliez. Monsieur, que je suis du comité et que la respectabilité du cercle m'intéresse.

— Général, vous êtes hors de cause, nous connaissons vos vertus. D'ailleurs vous ne jouez jamais.

— Mes moyens ne me le permettent pas.

— Ce sont justement ceux qui n'ont pas de moyens qui jouent, pour s'en faire.

— Jeunes gens, vous ne respectez rien !

— A cette heure-ci, c'est bien difficile !

Rascol. passant son bras sous celui de Roger, l'avait emmené du côté de la table de jeu. Toute la vaste salle était vide autour des joueurs. Ils marchèrent un instant de long en large sans parler.

Puis Rascol s'arrêtant dit à son compagnon :

— Vous allez, dans quelques minutes, voir mettre la banque aux enchères, vous vous approcherez de la table, et vous suivrez attentivement le jeu. Les sept premiers coups seront bons pour le banquier. Le huitième donnera sept au tableau de. gauche. Pontez cinquante louis sur ce coup-là. Il y aura ensuite deux coups pour la banque, puis un autre coup pour la ponte. Vous miserez en doublant.

— La taille est donc préparée? balbutia Roger.

— C'est la séquence du Hollandais. Marchez. Vous jouez à coup sûr. et n'ayez aucun scrupule, ajouta Rascol, avec un sourire ironique, vous jouez contre un voleur.

Roger s'approcha de la table. Le banquier était un homme de cinquante ans, énorme, imberbe, à voix d'enfant, qui maniait les cartes avec des mains jaunes et grasses, sur les phalanges desquelles étin-

celaient des bagues. Il jeta le jeu qui restait dans le sabot et dit en fausset :

— Messieurs, la banque est remise...

— Attention, dit Rascol, en tendant à Roger des jetons qu'il prit dans sa poche, voici vos munitions de guerre.

Un mouvement se fit autour de la table. Les cartes de la nouvelle taille étaient mêlées par les croupiers, et celui que Rascol.nommait le Hollandais allumait d'un air calme un cigare énorme. Il donna à couper, puis d'une voix aiguë :

— J'espère que cette banque-là sera meilleure pour moi... Faites vos jeux... Messieurs, le jeu est fait.

Il abattit. Sept sur un tableau, neuf sur l'autre.

Il n'y eut pas un propos d'échangé, mais un petit mouvement se produisit dans l'assemblée. La veine tournait. Successivement il gagna sept coups, raflant des sommes considérables. Les jetons s'empilaient devant lui. Il devenait loquace. Il cria aigrement :

— Les brebis rentrent au bercail.

La ponte était silencieuse, hésitante et s'engageait peu. Roger poussa sa plaque de cinquante louis. Le Hollandais donna et amena six, la ponte sept.

Roger sentit un petit frisson lui parcourir la peau. Rascol avait annoncé le coup. Deux passes de gain pour le banquier. Roger avec une impatience fébrile encore poussa ses cent louis sur le tapis. Il eut une sueurau front pendant que le Hollandais donnait. Les

prévisions de Rascol se réalisèrent, la banque perdit. Roger alors se préparait à suivre sa veine, mais une main se posa sur son bras et l'attira hors des groupes.

— Pas d'emballement, mon fils, dit Rascol avec flegme. Il n'y a que deux coups de gain pour la ponte dans la séquence du Hollandais. A partir du second coup, c'est la banque rasoir. Rappelez-vous ce que je vous ai dit et ne pontez pas en dehors de mon indication. Il y a un procédé pour jouer contre le Hollandais, car il sait varier ses effets. Je vous confierai la clef de sa marche. S"il donnait toujours à la ponte le huitième et le onzième coup, en piquant la carte, on s'apercevrait promptementdu truc. Il est trop malin pour se laisser refaire, le gros Rotterdam... Et, pour le plumer, il faut être de belle force.

— Il n'est donc pas d'accord avec vous? demanda naïvement Roger.

— Lui! dit Rascol, c'est mon plus grand ennemi. J'ai vécu trois ans avec sa femme. S'il pouvait me tuer, il ne me raterait pas. Mais il sait trop ce qu'il risquerait. Nous avons mesuré nos griffes. Il n'est pas le plus fort.

En un instant desperspectives effrayantes souvril'ent à Roger. Il sévit au milieu d'une bataille terrible engagée entre des pirates pour la possession de trésors dérobés. II regarda autour de lui se demandant qui étaient les honnêtes gens et les coquins. Ceux qui le coudoyaient, suivant le jeu et y participant,

ROI DE PARIS 4o

avec des figures mornes, volaient-ils ou étaient-ils volés? Quel mot de passe secret faisait se reconnaître entre eux les aigrefins ? Gomment les distinguait-on des dupes? Lui-même n'avait-on pas déjà des doutes sur sa probité et la présentation de Rascol n'équivalait-elle pas à un brevet d'infamie? Car, parmi ces hommes qui l'entouraient, il y en avait certainement qui connaissaient l'indignité de son guide. Et alors déjà il était noté et taré. Il pensa : est-ce d'avoir joué, à coup sûr, contre ce voleur de Hollandais, qui peut être considéré comme une action infâme? Non! Là c'est la lutte contre un fripon, c'est la défense de l'argent contre celui qui veut le prendre par des moyens illicites. Ici je ne suis pas un coquin. C'est quand j'ai passé une portée chez M"^® Lascart que je commettais une action infâme, parce que je trompais de braves gens qui ne se défiaient pas de moi. Là, j'étais une canaille, un escroc. Ici je suis un redresseur de torts.

Cette pensée le soulagea. Il se sentit mieux disposé pour Rascol. Il se dit : Après tout, il m'a prêté dix mille francs et m'en a fait gagner trois, en quelques minutes. Mais attendons la fin. Que me demandera-t-il pour cela? La voix du personnage lui répondit au moment même.

— Mettez vos treize mille francs sur le coup qui va être joué, puis faites paroli pendant deux coups. Voilà le moment de mettre en perce sérieusement cette futaille hollandaise.

Roger obéit. Son regard se croisa avec celui du banquier, et dans la bouffissure malsaine du visage de Rotterdam, un pli soucieux se creusa. Roger sentit que l'homme savait qu'il allait perdre. C'était la fissure fatale de sa série de coups préparés. 11 vit le râteau pousser devant lui treize mille francs. Il laissa son argent.

— Tout va à la masse? demanda le banquier.

— Tout ! fit presque rudement le jeune homme. Le râteau implacable lui apporta vingt-six mille

francs. Il laissa son argent. Mais cette fois il eut peur, tant le regard du Hollandais se fit haineux. Mais Rascol était derrière lui qui chuchota :

— Allez toujours.

Et le râteau, avec un coup sec de sa palette de métal nu et pauvre, poussa devant lui cinquantedeux mille francs.

— Ramassez, murmura Rascol avec tranquillité. Et le prenant par le bras, il l'emmena hors du groupe des joueurs. Derrière eux, le Hollandais recommençait la série de ses abatages et réparait la brèche que la hardiesse renseignée de Roger avait faite dans la masse de ses jetons.

— Eh bien! dit Rascol à son compagnon, voici une petite saignée argentifère qui n'est pas trop mauvaise. C'est cent quatre mille francs que nous avons enlevés àceporcdeRotterdam. Mais, soyez tranquille, à cette heure-ci, il les a rattrapés. Rien n'est bon comme ces trois coups de perte suivant six coups de

gain, précédant sept autres coups de gain. Tenez, voyez la lioule des dos. La ponte est rasée de près et le Hollandais ramasse de l'argent. Nous n'avons plus rien à faire ici. Allons-nous-en. Donnez-moi vos plaques. Rascol se dirigea vers le bureau du garçon de jeu et échangea ses jetons contre des billets de banque ; puis revenant à Roger :

— Tenez, mon enfant, voici cinquante mille francs pour vos premières petites dépenses.

Et profitant de l'étonnement du jeune homme, il le poussa dans la pièce voisine, où, près de la table à thé, le général dormait, la bouche ouverte, un cigare éteint entre les doigts. Rascol le montra à Roger d'un geste ironique :

— Voyez ce vieux brave. Il a dîné ici ce soir, il y déjeunera demain, et dans l'après-midi il s'évertuera à gagner une petite matérielle de deux louis qui lui est indispensable pour payer ses vices. Et tous les jours de la vie il recommencera jusqu'à l'apoplexie finale... Dors, héros... et pense à ta petite bonne amie !...

Il entraîna Roger dans l'antichambre, où le même valet de pied lui donna son pardessus en échange de son numéro de métal, et, par le petit escalier, ils descendirent dans le cabinet de Bournier. L'invisible personnage était toujours derrière le grillage, et des papiers froissés bruissaient sous ses doigts. Il travaillait. A quelle besogne ?

— Eh bien? dit-il à Rascol qui entrait dans le cabinet, ça a-t-il marché ?

— Cent quatre mille, répondit le compagnon de Roger.

— Pas mal. Avez-vous fait la part de la baronne?

— La voilà, dit Rascol.

Puis le bruit de l'eau versée, des brosses et des habits froissés se fît entendre, et, au bout d'un court instant, le claquement d'un tiroir, et de nouveau la voix de Bournier :

— Vous viendrez demain matin ?

— Sûrement.

— Et le jeune homme?

— Le jeune homme dormira pour avoir le teint frais. Bonsoir, ou plutôt bonjour, car il est trois heures.

Il reparut, ayant laissé dans la cuvette du cabinet la figure vénérable de M. Brunel. Il prit le bras de Roger, gagna la cour, le passage de porte cochère et la rue. Là, s'arrêtant une seconde :

— Où allez-vous? Êtes-vous attendu, chez vous?

— Chez moi ? dit amèrement Roger. Ai-je un chez moi ? Une misérable chambre meublée, où j'ai passé les heures les plus sombres de ma vie, et où je n'ai jamais hâte de revenir.

— Tout cela va changer. Vous pensez bien que votre existence ne sera pas demain ce qu'elle a été hier. Je vous ai promis de brillantes destinées. Je ne vous ai pas trompé, et j'ai tenu à vous donner, dès la première heure, un échantillon de mon savoir faire. Vous n'aviez pas le sou avant dincr, et en ce

moment vous avez une grosse somme dans votre poche. Il en sera toujours ainsi.

— A quel prix? demanda anxieusement Roger.

— Au prix d'une parfaite obéissance, dit Rascol. Mais rassurez-vous , cette obéissance ne sera pas pour vous un esclavage... Nous nous entendrons aisément et nous naviguerons de conserve sur cet océan qu'est le monde parisien. Il est plein de surprises heureuses, pour ceux qui savent bien mener leur barque, et on y trouve des trésors. Nous y jetterons nos filets, et vous verrez les belles captures. Oh ! il n'y a pas de scrupules à avoir. Quand vous regarderez dans les profondeurs, au-dessous des eaux calmes, vous verrez que d'agitations, que de remous, qile de tourbillons. La surface seule est tranquille, mais, dans le fond, il y a des tempêtes. Tout n'est qu'apparence, apprenez-le, et, quand vous saurez profiter des secrets que les plongeurs hardis vous révéleront, quand vous les découvrirez vous-même, vous n'aurez plus pour ce monde que mépris et colère. Sous Paris coule un r.éseau d'égouts,qui entraînent bien loin les immondices, les fanges, toutes les horreurs de sa vie matérielle. Eh bien ! il faudrait un autre réseau, et bien plus large et plus hermétique, pour drainer toutes les impuretés et toutes les saletés de sa vie morale. Le vice, la corruption, l'ignominie fermentent partout. Vous rencontrez, dans la rue, une femme simplement mise, l'air chaste, l'allure modeste : elle vient d'un rendez-vous chez son amant

OÙ elle a fait les pires folies. Vous voyez un jeune homme qui passe souriant et heureux, dans le soleil et la lumière, à quoi pense-t-il? A la mort prochaine de ses parents, qui lui donnera un héritage impatiemment attendu. Ce vieillard si grave, avec ses cheveux blancs, qui va digne et respectable, pourquoi s'est-il arrêté devant ce magasin dont ilregardelesvitrines? Derrière la glace, des petites filles, trottins de modiste, travaillent, maigres et futées, et, dans le cerveau de l'ancêtre, la convoitise sénile s'est allumée. Ce soldat, en grande tenue, qui court d'un pas pressé vers le ministère, que rêve-t-il d'obtenir de son chef? De lavancement, la croix, un poste avantageux. Ce prêtre, qui glisse le long des maisons, un livre de prières sous le bras, où court-il? Est-ce chez un pauvre pour le soulager ? Non, c'est chez une dévote, pour lui soutirer des libéralités, peut-être lui dicter un testament. Ce banquier qui roule dans son coupé, que compte-t-il faire à la Bourse ? Dévaliser les naïfs, ruiner les innocents et s'enrichir de leurs dépouilles. Du haut en bas, c'est l'égoïsme , la luxure, la concupiscence, le vol, et, si Ton osait, l'assassinat. L'hypocrisie met son masque au visage de tous ces monstres et leur donne l'apparence de femmes honnêtes, de fils respectueux, de vieillards vénérables, de soldats héroïques, de prêtres saints et de financiers scrupuleux. La surface est nette, propre, engageante ; les dessous sont ignobles. Ce n'est que marchandages, compromissions, calomnies, étran-

glements, et, si vous vouliez retirer de cette Gonîorrlie, avant de faire pleuvoir le feu du ciel, ce qui y existe de véritables honnêtes gens , vous n'en pourriez pas faire sortir plus du quart, et le reste serait mûr pour le nettoyage final . Maintenant , n'allez pas croire, mon enfant, que cette peinture de mœurs soit spéciale à Paris et qu'elle ne s'applique pas aux autres grandes villes. Allez à Londres, à Berlin, à Rome, à Vienne ; allez où vous voudrez, sur la boule du monde, voire dans la laborieuse et chaste Amérique, vous y trouverez les mêmes vices, la même hypocrisie, caries hommes et les femmes sont pareils partout, et il n'y en a pas plutôt deux de réunis que l'un essaie de séduire, de voler ou de tuer l'autre.

Le terrible analyste prit un temps, il fit peser sur Roger un impérieux regard :

— Voilà, mon cher ami, l'avertissement qu'il convenait de vous donner au seuil de la vie que vous allez commencer. Armez-vous de cette conviction que, quoi que vous fassiez, vous n'atteindrez pas la limite de l'infamie humaine, et que vous trouverez, en face de vous, des gens qui ne méritent aucun intérêt, aucune pitié. Vous serez un chasseur au milieu de loups, d'ours, de tigres et de serpents. Sachez les détruire, pour prendre leur peau, car si vous n'êtes pas le plus fort, ce sont eux qui vous dévoreront sans hésiter. C'est la lutte pour la vie, contre des fauves féroces. Donc pas de scrupules

et tirez le premier, ou vous êtes mort. Je vous ai, dés ce soir, montré le symbole de ce qu'est la vie, en vous engageant dans une partie contre le Hollandais. Autour de vous tout le monde était volé par ce magnifique philosophe. Vous seul avez pu lutter contre le triomphateur. Et à corsaire il y a eu corsaire et demi. Toujours, désormais, il en sera ainsi. Vous n'aurez, devant vous, que des gens rêvant de vous exploiter, de vous gruger, de vous dévaliser, et à qui il sera de bonne guerre de rendre la monnaie de leur pièce. Les femmes exigeront que vous les aimiez, sans se croire obligées de vous être fidèles, les hommes prétendront que vous soyez leur ami, tout en se réservant de vous trahir à l'occasion. Les gens d'affaires compteront vous fourrer dans des affaires véreuses, pour rire, après, du bon tour qu'ils vous auront joué. Traitez les femmes commes des esclaves, les hommes comme des ennemis, et les gens d'affaires comme des tributaires. Vous serez dans la vérité, dans la force et dans la sagesse. En suivant cette règle de conduite, vous deviendrez puissant, respecté, adoré. Et alors, mon enfant, si vous voulez vous souvenir que c'est à moi que vous aurez dû votre élévation, votre éclat et votre bonheur, et ménager mes intérêts, tout en soignant les vôtres, nous serons quittes. Que dis-je ? Je vous devrai de la reconnaissance, carvous m'aurez aidé à mettre en coupes réglées ce monde qui ne m'a fait (jue du mal et que je hais.

Rien ne saurait rendre l'accent féroce avec lequel Rascol prononça ces derniers mots. Roger leva les yeux vers lui, et avec étonnement vit la physionomie de son compagnon souriante et paisible. Il avait lancé son formidable défi à la société, de l'air d'un bon bourgeois qui rentre chez lui, après une promenade hygiénique. Ce contraste entre le langage et l'aspect de Rascol causa à Roger plus d'inquiétude que le programme même qu'il venait de lui entendre développer. Il se demanda quel étrange réprouvé était ce personnage, qui osait prononcer contre la société une telle condamnation et paraissait de force à l'exécuter. Il voulut plonger plus avant dans cette âme ténébreuse. Il dit d'un ton tranchant :

— Il y a pourtant des honnêtes gens.

Rascol leva les yeux, et avec un hochement de tête :

— Oui, il y en a. Moins qu'on ne le croit, mais plus qu'on ne le dit. J'en ai connu. J'en connais encore. Je me détourne d'eux avec soin. Il ne fait pas bon avoir affaire aux honnêtes gens, on est toujours roulé quand on s'y frotte. Vous n'imaginez pas comme il est difficile de mettre dedans quelqu'un qui ne ment pas, qui ne vole pas, qui va tout droit son chemin dans la vie, sans s'inquiéter d'autre chose que de son devoir. On ne trouve pas à mordre sur le marbre, qui est uni, lisse et dur. Il en est de même de l'honnêteté : elle est impénétrable. Rien à gagner avec les honnêtes gens. Il n'y a d'exploitables

que les coquins. G"est tout profit et c'est tout plaisir.

— Avez-vous des amis? demanda Roger, toujours tenaillé par sa curiosité.

■ — Si j'en ai! Vous avez pu le constater, par le peu queje vousai montré de ma vie. La chère M""^Lascart se ferait hacher pour moi. Lesbraves bourgeois, avec qui nous avons joué, chez elle, sont à ma dévotion, et, tout à l'heure, au Philadelphie, vous avez vu quel accueil on m'a fait. Il est vrai qu'on ne me connaît pas partout sous le même nom et sous le même aspect. Mais, où que ce soit, quel que je sois, on m'aime. C'est doux d'être aimé. Je ne puis me passer de sympathie. J'ai une nature vive et tendre. Et, tenez, je'me sens déjà, pour vous, une étonnante affection.

11 serrait, en prononçant ces paroles, le bras de Roger sous le sien, et penché, l'air bonhomme, on eût dit un père appuyé sur son fils.

— Saurai-je jamais qui vous êtes? demanda le jeune homme.

Rascol eut un sourire.

— Si vous savez le découvrir, mon petit. Mais je ne vous le conseille pas. Trois personnes ont su qui j'étais. Et j'entends par là, ont connu tous mes secrets. Ces trois personnes, comme par une déplorable fatalité, ont disparu. L'une a été trouvée au pont de Saint-Cloud avec un saumon de plomb de dix kilos dans chacune des poches de son pantalon. L'autre a été tuée d'un coup de revolver dans une

ROI DE PARIS 5o

taverne de Londres. C'était une femme jeune, très bien mise, qui avait des boucles d'oreille de cinq cents louis aux oreilles. Malheureusement son identité fut impossible à établir. La balle lui avait mis la tête en marmelade. La troisième était au bagne à Nouméa. Trois jours après son arrivée, il y eut une tentative de révolte contre les gardiens, et la première balle tirée par la troupe fut pour elle. Il y a des gens qui n'ont pas de chance. Aussi, croyez-moi, contentez-vous de ce que je vous montre et qui est bien suffisant pour vous occuper l'esprit. Ne cherchez pas à en savoir davantage, ce sera plus sain pour vous, plus agréable pour moi, car, après ce que je vous ai raconté, s'il vous arrivait quelque petit accident, vous pourriez me prendre pour un jettatore. Vous connaissez déjà M. de Rascol et M. Brunel, sonnons ici, vous allez, connaître M. de Saint- Vincent.

Il sonna à l'entrée d'une magnifique maison du boulevard Haussmann. Le lourd battant de chêne sculpté s'ouvrit, montrant le trou noir du passage voûté. Il prit dans sa poche une boîte d'allumettes anglaises, et, frappant à la vitre d'une loge somptueuse, dans laquelle le concierge était au lit. il cria :

— Dormez tranquille, Ratier, c'est moi.

Puis il gravit l'escalier jusqu'à l'entresol, ouvrit sa porte, et, tournant le commutateur de l'électricité, en un instant répandit dans l'antichambre des flots de lumière. Un valet de chambre dormait profon-

o6 LES BATAILLES DE LA VIE

dément dans un vaste fauteuil. La clarté soudaine l'éveilla, et se dressant devant son maître dans une attitude déjà correcte :

— Je n'avais pas entendu monsieur le comte rentrer, balbutia-t-il,

— C'est bien, dit Rascol d'un ton indulgent, il est tard, Germain, je vous ai fait attendre plus que d'habitude. Préparez le lit dans la chambre d'ami. Monsieur couchera ici cette nuit.

Le domestique disparut, sans manifester aucun étonnement, comme s'il était habitué à pareille aventure, ou plutôt comme si, de son maître, il savait tout accepter aveuglément. Rascol introduisit son compagnon dans un cabinet très luxueusement meublé et où, sur une table, s'empilaient des journaux étrangers en grand nombre, à demi dépliés et barrés de traits au crayon rouge et bleu.

— Voulez-vous fumer? dit Rascol, en tendant à Roger une coupe en vieux Chine pleine de cigarettes.

— Merci, je voudrais dormir. Je suis las, comme si j'avais fait quinze lieues à pied...

— Je connais cet état: l'excès de dépense nerveuse causé par les divers incidents de la soirée. Demain il n'y paraîtra plus. Venez dans votre appartement.

11 introduisit le jeune homme dans une chambre à coucher élégante, où le valet de chambre achevait de disposer le lit. Rascol montra les fenêtres et la porte à Roger :

— Ces fenêtres donnent sur le boulevard Hauss-

mann. Vous aurez le soleil dès le matin, mais ne vous croyez pas obligé de vous lever. Je suis très matinal, mais je comprends la paresse. Attendezmoi, nous déjeunerons ensemble. Si, par hasard, vous aviez besoin de quelque chose, voici la porte de ma chambre. A toute heure de jour et de nuit, sachez-le, je suis à votre disposition.

— Merci.

Rascol regarda un instant Roger avec attention, il hocha la tète, puis avec un air satisfait :

— Allons! Vous avez vraiment J'étolTe du rôle que je veux vous faire jouer. Couchez-vous, dormez et rêvez toutes les prospérités. Vous serez roi de Paris.

Et s'inclinant avec une déférence ironique :

— Mes humbles hommages à Votre Majesté.

Rue des Rosiers, au fond d"un jardin, dans la propriété voisine de celle où furent fusillés en 1871 les généraux Lecomte et Clément Thomas, derrière la basilique énorme et toujours inachevée du Sacré- Cœur, habite le sculpteur Jean Hiénard. Un pavillon de briques, offrant au rez-de-chaussée un appartement complet, au premier étage un vaste atelier avec une chambre à coucher et un cabinet de toilette, est Tunique domaine du fils de laduchesse deDiernstein. Il l'a payé vingt mille francs, car il a tenu à être chez lui, et c'est pour s'enfermer dans ce coin tranquille et solitaire que le sculpteur a quitté le somplueuxhùtel des Champs-Elysées, à la mort du général Hiénard, son père.

L'étrange altitude prise, à cette époque, par le lils de famille a défrayé les conversations, pendant plusieurs semaines, et occupé les journaux, pendant vingt-quatre heures. 11 a paru incompréhensible que

ce jeune homme, élevé dans le luxe, habitué aux fréquentations mondaines, se soit brusquement retiré à Montmartre, dans une situation plus que modeste, rompant avec sa mère, négligeant ses relations anciennes et ne s'entourant plus que d'artistes et d'ouvriers. Cette résolution a été attribuée à une sorte de misanthropie, peu facile à expliquer, mais que les allures et les discours du sculpteur ont soulignée d'une façon étrange. Son talent, soudainement révélé, a achevé de lui faire une place à part, et cet amateur qui, dans sa jeunesse, montrait à ses amis d'aimables essais propres à lui assurer l'estime des gens de goût, s'est affirmé statuaire original et puissant par trois œuvres qui ont violemment ému le monde des arts.

Son groupe de la Liberté bravant la Tyrannie, qui est au Luxembourg, a arraché des cris d'admiration aux critiques d'art les plus enracinés dans l'opinion qu'un homme, qui n'est pas un professionnel, ne peut rien produire de sérieux. L'année suivante, le bas-relief représentant la bataille de Diernstein, pour le monument de son grand-père, le maréchal Hiénard, et enfin son sublime Napoléon expirant, l'ont mis au premier rang des sculpteurs contemporains.

Signe particulier, ce grand artiste se refuse absolumeiit à faire du commerce. Le richissime banquier Oppenheimer lui a demandé des cariatides, pour orner la salle à manger de son hôtel. Il a refusé même de

discuter un prix pour ce travail. La belle M'"^ Olifaunt a eu le caprice de posséder son buste sculpte par lui. Elle est venue, à Montmartre, relancer Hiénard dans son atelier. Il a reçu la charmante Anglaise avec une grâce parfaite, lui a montré ses esquisses, a levé les linges mouillés de ses maquettes, et quand elle a abordé l'objet de sa visite, il a froidement déclaré quil ne « savait » pas faire les bustes, quil y avait des sculpteurs pour « ça s et il a engagé sa visiteuse à s'adresser à eux. La chronique scandaleuse prétend queM™° Olifaunt, habituée à ne jamais rencontrer de rébellion, est restée, plus de deux heures, enfermée avec Hiénard dans l'atelier, et a employé les grands moyens pour vaincre sa résistance. Il faut croireque ses tentatives de séduction ont échoué, puisque le buste n"a pas été fait.

Un jour que Frégose, son ami et son confrère, lui demandait pourquoi il se montrait si récalcitrante l'art lucratif, Hiénard répondit très franchement :

— Mon cher, vois-lu, si j'avais le malheur de gagner de l'argent, étant données m.on origine, la fortune que l'on connaît à ma mère et mes antécédents d'existence, très rapidement on m'accuserait de manger le pain des camarades malheureux et je passerais pour un monstre. Tu sais comme notre métier est dur et nourrit mal son homme. Presque tous, nous commençons ppr travailler comme des maçons, dont nous avons le costume et la saleté. Ce n'est qu'à force de courage, de patience et de talent que

nous arrivons à la notoriété, qui n'est pas encore l'aisance et devient rarement la fortune. Notis ne sommes pas comme les peintres, nous, il ne nous suffit pas d'une toile, de douze tubes de couleurs, de quelques pinceaux et d'un peu de génie pour gagner des rentes, il nous faut un mouleur pour nos plâtres, un praticien pour nos marbres, un fondeur pour nos bronzes, et toute matière à chefd'œuvre nous est ruineuse. Si, moi, je vendais, tel ou tel qui ne vendent pas, et qui ont plus de talent que moi, seraient jaloux; ils auraient raison, et ils penseraient : Cest parce qu'ila des relations, des parents riches, et de quoi vivre, que Hiénard trouve des commandes et est plus heureux que nous. Cela je ne le veux pas, comprends-tu? J'entends qu'il y ait égalité absolue entre eux et moi. Et comme le hasard m'a mis dans la main douze mille francs de rentes qui me viennent de l'héritage paternel, je vis sur cet argent, sans faire concurrence à ceux qui n'ont rien, et je ne lutte avec eux que pour l'art, le succès et la gloire. Voilà, mon petit, mes raisons. Je te les donne pour ce qu'elles valent, parce que je désire qu'on ne croie pas que c'est par orgueil que je ne fais ni bustes, pour les belles madames, ni sujets de pendules, pour les bourgeois, ni groupes, pour le gouvernement. Je ne trouve pas ces travaux-là indignes de moi, il s'en faut, je ne sais même pas si j'y réussirais. Mais c'est du commerce, et je ne me crois pas le droit de m'y livrer. Quand on t'en parlera, dans

les alelier.s, tu pourras l'expliquer sans ambages* De la sorte on ne m'ennuiera plus âme questionner.

— Tu es un brave garçon de duc, mon vieux Hiénard, dit Frégose.

— Je suis un brave garçon, Frégose, mais je ne suis pas duc. C'est le maréchal Hiénard qui était duc, parce qu'il avait combattu sur cent champs de bataille, comme un héros. Mais son petit-fils, qui n'a jamais fait la guerre, qui n'est qu'un simple tripoteur de glaise, ne peut être que M. Jean Hiénard, tout simplement, sous peine d'avoir l'air d'un déguisé de carnaval. Voilai Et puis, veux-tu que je te dise encore : je trouve ce nom de Hiénard plus beau que l'autre, qui a un air allemand qui m'embête. Hiénard, c'est le soldat de Hondschoote, de Lodi, du Tagliamento, les belles batailles républicaines. Diernstein, c'est le nom du lieutenant domestiqué de l'Empereur. Je vois Hiénard les cheveux au vent, son chapeau au bout de l'épée, conduisant les soldatsde Sambre-et-Meuse, en sabots, à l'assaut des redoutes ennemies, et gueulant la. Marseillaise, dans la fumée du canon et les rafales de la mitraille. L'autre, Diernstein. je me le figure tout doré, avec des plumes à son tricorne, mais humble, écoulant les ordres du petit homnie à la redingote grise, lui tenant sa lunette ou sa carte, et répondant, avec componction: « Oui, Sire ; Oui, Votre Majesté. » Et ce n'est plus lui qui est grand, énergique et superbe. L'intérêt s'est déplacé. Le héros, c'est Napoléon.

Le maréchal n'est plus qu'un homme de la suite. Et je m'imagine que souvent, quand il était duc, sénateur, riche de dotations et favori de l'Empereur, il a dû regretter le temps où il n'était qu'un général républicain, combattant pour le salut de la patrie, et non pour l'ambition d'un homme de génie. Mets encore ça dans ton sac, mon petit Frégose.

— Au fond, Hiénard, tu as raison, mais il n'y a peut-être pas un seul autre homme qui penserait et agirait comme toi.

— Ecoute, je suis en veine de confiance, aujourd'hui, et je n'en dirai jamais plus que je fen fais entendre. Les gens, avec lesquels j'ai frayé, avant d'habiter ici, me dégoûtaient trop. Je suis resté au milieu d'eux, tant que mon père a vécu, parce que j'adorais mon père. Il n'avait pas les mêmes idées que moi, puisqu'il avait épousé la fille du baron Grenétat, qui possédait uûe des plus grosses fortunes faites sous le second Empire. Mais c'était un admirable soldat, et il a servi pendant la guerre de façon à soutenir son nom, ce qui n'était pas facile. Il est resté pour mort sur le champ de bataille de Gravelotte, à côté du général Legrand. Puis, échappé de Melz, au moment de la capitulation, il a été héroïque à l'armée de Chanzy. Tout jeune, il n'avait pas quarante ans, il commandait une division, et, sous un chef pareil s'il y avait eu des soldats pour combattre, au lieu de pauvres enfants, sans souliers, sans habits, armés de fusil qui ne partaient pas, on

aurait vu changer la face des choses. Après la paix il fut remis général de brigade. Il était militaire dans l'âme, il servit, aida à réorganiser l'armée, et ne rêvait que la revanche. Il n'avait pas la même façon de vivre que ma mère. Il était toujours en province lui, à la tête de ses troupes. La duchesse de Diernstein, elle, habitait Paris, et recevait beaucoup. Il y a cinq ans, quand il est mort, j'ai senti que je perdais ce que j'aimais le plus sur la terre et je me suis juré à moi-même de me rendre digne du nom qu'il me laissait. Je fais tout ce que je peux pour obtenir ce résultat, mais c'est bien difficile la sculpture, n'est-ce pas? Et comme on est sur d'avance de ne pas dépasser Michel-Ange, on a des heures de découragement. Puis on se remet à l'ouvrage, on salit ses mains, ses habits, on gâche de la terre, on accouche de quelque chose, qui n'est pas trop mal, et on est tout de même content.

— Mais, voyons, Hiénard, pendant que tu es en train de raconter tes affaires, est-ce indiscret de te demander comment, puisque ta mère est si riche, tu n'as, toi, qu'une si petite aisance?

— Je veux bien te le dire, dit le sculpteur, dont le visage devint sombre et creux comme si une douloureuse contraction en tirait tous les muscles. Mes parents étaient mariés sous le régime de la communauté. Quand mon père est mort, j'héritais donc légalement de la moitié delà fortune de ma mère.

— C'était énorme?

— Enorme. Beaucoup de millions. Mon notaire m'avait engagé à accepter la succession; mais moi, à l'idée d'avoir à gérer toutes ces propriétés, à surveiller toutes ces valeurs de bourse, j'ai pris peur. Et puis, en somme, j'estimais que tout cet argent ne m'appartenait pas. Il était à ma mère. Je la priai donc de le garder. Elle y consentit avec difficulté, car la duchesse de Diernstein a le cœur généreux et la main vraiment large. Elle fut affligée, mais elle se résigna, et toute cette richesse, qui venait de la banque de son père est restée à sa disposition. C'est bien plus commode pour moi, et je crois qu'au fond, maintenant, elle aime mieux cela aussi. Elle s'en fait honneur, elle a un très grand train de maison. Dans les journaux, je lis le compte rendu de ses fêtes, l'énumération de ses charités, la description des cadeaux qu'elle donne aux fiancés, dans les grands mariages. Cela m'intéresse, sans me fatiguer. Et quelquefois, le dimanche, quand je ne travaille pas et que je vais faire un tour aux Champs-Elysées, pour me frotter au beau monde et me décrasser de ma canaille de Montmartre, je vois passer l'équipage de ma mère. Il est très bien tenu. Elle a une belle livrée, des chevaux superbes, des armes sur les panneaux de lavoiture, et des couronnes sur les harnais. Les valets de pied ne daigneraient pas.laisser tomber un méprisant regard sur le prolétaire que je suis, qui les admire au bord du trottoir. La duchesse ne me voit pas : elle est très myope. Tout cela passe,

dans un grand bruit de roues, de chaînes d'acier, avec un éclat de couleur, de dorure. Alors moi, badaud, ébloui par ce chic, je poursuis paisiblement ma promenade sous les arbres, je prends le tramway pour rentrer dîner. Et je suis très heureux, car je vis comme il me plaît.

— Mais enfin, tu vas voir ta mère, de temps en temps. Tu n'es pas brouillé avec elle?

— Moi"? Grand Dieu! j'ai toutes les peines du monde à l'empêcher de venir ici. Tupenses l'effet dans le quartier : je ne m'en relèverais pas. On me ferait payer le pain et la viande le double, et les voisins me tiendraient en suspicion. Non! je ne suis pas brouillé avec elle. Je vais lui faire visite, quand elle m'écritqu'elleabesoin de meparler. Ce n'est pas très fréquent, mais ça nous suffit à l'un et à l'autre. Vois-tu, la duchesse reçoit un tas de gens qui me déplaisent et avec qui j'aime autant ne pas me trouver. Des oisifs, des inutiles, des malfaisants, dont l'unique occupation est de tuer le temps, en faisant des sottises ou des folies, suivant leur degré d'énergie physique. Car pour l'énergie morale, n'en parlons pas : ils ne soupçonnent même pas ce que c'est. J'aime mieux vivre dans mon petit pavillon, seul, libre et tranquille, et causer avec toi, mon vieux Frégose, parce que je suis sûr au moins que tu ne me trahiras pas, et qu'en sortant d'ici tu ne courras pas chez un camarade pour te moquer de moi avec lui.

Malgré ce Ion libre et cet air détaché, il était facile de comprendre que Jean Hiénard n'acceptait pas, avec un calme aussi complet qu'il le disait, le genre de vie de la duchesse de Diersnlein. Le bruit de ses aventures, si éloigné qu'il fût d'elle, arrivait quelquefoisjusqu'à lui et il en souffrait cruellement. Ce qu'il ne disait pas à Frégose, c'est que vivre en contact, chez sa mère, avec le favori du moment, lui avait paru impossible, et qu'il avait fui bien plutôt devant les galanteries de la duchesse de Diersntein que devant sa richesse.

Mais son éloigaement était fait de la haine qu'il avait conçue pour le monde frivole qu'il voulait rendre responsable des fautes de sa mère. C'était sa suprême manière de l'excuser. De ses anciennes habitudes d'existence, il n'avait conservé que ses relations avec des artistes comme Devienne, le célèbre peintre militaire, et Rothière, le sculpteur. Il était resté membre de l'Épatant, et il allait, quelquefois, passer une heure à la salle d'armes, car il était fanatique des exercices du corps, et sa plus grande privation avait été de renoncer à l'équitation. Mais il n'avait plus le moyen d'entretenir un cheval à l'écurie et de payer un homme pour le soigner.

Il déjeunait, une fois par semaine, avec Devienne et Rothière, soit chez lui, soit chez eux. Ces hommes de haut mérite avaient pour le jeune artiste une grande estime, et Rothière ne se gênait pas pour dire, dans les milieux académiques, avec une singulière

indépendance de jugement, qu'avec Dubois, Mercié et Frémiet, Hiénard était ce que la sculpture française comptait de meilleur.

Mais c'était encore auprès de Frégose que le sculpteur se plaisait le plus. La naïve sincérité de son camarade lui était agréable, sa pauvreté lui était sympathique, et ses commencements, si malheureux, de tailleur de pierre embauché dans les chantiers de construction, quand il était arrivé de son pays, le touchaient et l'attachaient. Il l'avait connu dans un petit restaurant du boulevard de Clichv. où Frégose, qui, à cette époque-là, s'essayait à faire de Tornement pour les fabricants de carton-pâte, venait déjeuner sobrement. Les deux artistes s'étaient liés. Frégose avait promptement reconnu la supériorité du talent, des idées et de l'éducation de son camarade. Hiénard avait apprécié la courageuse et patiente dignité de vie du pauvre diable. Il l'avait deviné au-dessus du métier qu'il faisait, l'avait pris chez lui, logé et nourri, pendant un an. lui donnant, à l'heure décisive de sa carrière, l'indépendance du travail, et surtout lui prodiguant les conseils de son goût sûr et de sa maîtrise déjà complète.

Frégose, en douze mois, s'était développé, manifesté, et avait commencé à produire les ravissantes pièces d'orfèvrerie d'art qui font fureur aujourd'hui et qui lui assurent un brillant avenir. Sur le conseil de Hiénard, avec son aide, il avait entrepris le miroir à main représentant Arélhuse changée en fontaine.

qui eut un si éclatant succès à Texposition du Ghamp-de-Mars et fut une véritable révélation. Hiénard avait payé le métal, payé la fonte, payé les pierres fines qui figuraient des plantes aquatiques autour de la glace. Il avait travaillé à la ciselure de la nymphe étendue, déjà muée en eau jusqu'à la ceinture. Il avait attiré l'attention de Rothière et de Devienne sur cette pièce unique, digne des merveilleux ornemanistes de la Renaissance. Le succès de son protégé lui avait été plus doux qu'un succès personnel, et quand Frégose, ayant dans la main les cinq mille francs qu'on venait de lui payer son œuvre, était venu le remercier et le rembourser, il l'avait embrassé et avait refusé son argent.

— Meuble-toi, Frégose, prends un atelier, vis encore un an et travaille. Après, nous compterons s'il y a lieu.

L'autre avait pleuré d'attendrissement, car c'était un être naïf et bon, que la misère n'avait pas gâté. Il avait accepté les bienfaits de son ami, se sentant capable de les lui payer en affection. Il s'était mis à travailler avec une énergie qui lui avait bien vite assuré la vie aisée. Et il aimait Hiénard à vendre sa chemise, pour l'obliger, ou à se faire tuer pour lui, si cela eût été nécessaire.

Il y avait, entre Hiénard et Frégose, un contraste aussi complet physiquement que moralement. Autant l'un était blond, grand et hardi, autant l'autre était brun, trapu et timide. Hiénard, quand il déve-

loppait une théorie d'art, s'échauffait et arrivait facilement à Téloquence. Le bon Frégose l'écoutait, étonné et ravi, mais se taisait, incapable de formuler sa pensée avec celte abondance et cette vigueur.

Une autre différence encore se marquait, entre leurs deux caractères : Hiénard, en amour, était sceptique et volage. Il changeait de maîtresse et ne prêtait aucune importance aux assurances de fidélité que lui prodiguaient les chères belles. Frégose était candide, naïf et attaché. Il aimait, depuis deux ans, la fille d'un riche quincaillier de la rue Blanche, et ne regardait jamais une autre femme. Il rêvait, osait-il même rêver, d'épouser sa Clémence. 11 ne vivait, en tout cas, que pour elle, et ayant tout naturellement avoué son amour à son camarade, il était heureux de parler de la jeune fille avec lui.

Les grandes débauches de Frégose consistaient à entrer dans la boutique du quincaillier et à^se faire longuement servir des limes, des ciseaux à froid, afin de laisser à Clémence, qui habituellement était avec sa mère dans le fond du magasin, le temps de venir, sous un prétexte adroit, parler au caissier, et échanger, à la faveur de ce stratagème, un regard et un sourire avec son amoureux. Lorsque Hiénard voyait Frégose triste, il savait le moyen de lui remonter le moral. Il lui parlait de sa Clémence :

— Eh bien! Frégose, ça ne va donc pas, rue Blanche, les amours? Tu as l'air d'être au fond de

tes bottes, aujourd'hui. Est-ce que le père t'a surpris faisant des signes à sa demoiselle? Ou bien as-tu un rival à l'horizon ?

— Non. je n'ai pas de rival, du moins jusqu'à présent. Mais je n'ai pas pu voir M"'' Herbillon depuis trois jours, et je crains qu'elle ne soit malade.

— Eh ! non. Nous sommes au mois de juillet; sa respectable mère l'aura menée à la campagne. Herbillon père est-il au magasin?

— 11 n'en quitte jamais. C'est un homme très à son affaire.

— La mère est-elle en vue ?

— Non! Invisible comme sa fille. C'est ce qui m'a donné de l'inquiétude.

— Tu es bête, Frégose. Pourquoi cette belle personne, qui paraît avoir une riche santé, serait-elle malade? Il y a bien plus de chances pour qu'elle ait été se promener. Tu n'espères pas qu'on te préviendra de ses déplacements, ni qu'on te demandera la permission de la sortir ? Alors qu'est-ce que tu as à te ravager la pensée ?

— Ah ! C'est que je l'aime tant !

— Brame, va, ça te soulagera. Tu l'aimes tant ! Ce n'est pas une raison pour te faire de la bile. On ne te la soufflera pas sans que tu le saches, et alors tu te mettras en travers.

— Qu'est-ce que tu veux que je fasse, si son père se décide à la marier, comme c'est probable, dans un an ou. deux? Puis je décemment me. proposer?

— Pourquoi donc pas ?

— Mais le père Herbillon est riche ; on dit dans le quartier qu'il a plus de six cent mille francs à lui. Il voudra un commerçant. Jamais il n'accordera sa fille à un pauvre sculpteur.

— Le commerçant peut faire faillite, entraîner son beau-père, amener des catastrophes par sa stupidité. Le sculpteur rehaussera le prestige de la famille, apportera gloire et fortune. Ne te tourmente pas. Je t'affirme que tu l'auras, ta Clémence. Je t'en donne ma parole, là, es-tu rassuré ?

Frégose se laissait gagner par la confiance de Hiénard, et la conversation commencée dans la tristesse finissait dans la gaîté. Dix-huit mois se passèrent ainsi, pendant lesquels le brave garçon travailla avec ardeur et aima avec fidélité. Il était bien d'accord avec la fille du quincaillier, à laquelle il avait obtenu d'écrire. Ils avaient trouvé un procédé très ingénieux, pour échanger leur correspondance. Un crémier voisin avait, à la porte de sa boutique, un tableau représentant des vaches dans un pré. C'était une chromo-lithographie, collée sur une planche et entourée d'un cadre. Frégose, pendant la station /qu'il faisait auprès du magasin de quincaillerie, pour entrevoir sa belle, avait remarqué entre l'image et la planche, un bâillement de quelques lignes, qui formait une sorte de gaine au bord du cadre. Il y glissait ses billets que Clémence venait prendre et remplaçait par les siens. Pas

d'adresse, pas de signature. Rien de plus simple, de moins compromettant.

Un j our, l'ornemaniste arriva chez Hiénard , la figure tellement ravagée que celui-ci jugea tout de suite qu'il y avait du nouveau. Frégose s'était laissé tomber sur le divan de l'atelier, et morne il restait sans parler.

— Eh bien ! qu'est-ce qu'il y a? demanda Hiénard. Le feu est au Louvre ?

Le bon Frégose hocha mélancoliquement la tête, avec l'air de dire : Si ce n'était que cela !

— Bouguereaune vend plus? Le ministère donne la croix au mérite et non à la faveur? L'Angleterre nous rend l'Egypte ? Enfin, quoi ? Parle ! Dis ton affaire.

— Clémence a été demandée en mariage.

— Bon ! Par qui ?

— Par un vermicellier de la rue de la Banque.

— Un vermicellier, un homme qui travaille dans les pâtes. Eh, mais, c'est presque un artiste. Ton beau-père se corrompt !

— Mon beau-père ?

— Puisque je t'ai donné ma parole que tu épouserais sa fille. Ce sera ton beau-père et tu seras son gendre.

— Ne te moque pas de moi, Hiénard. je suis trop malheureux !

— Allons, bête, veux-tu bien ne pas pleurer.

— Vois-tu, c'est la fin de tout, pour moi. Si tu me manquais, par là-dessus, je n'aurais plus qu'à aller sur le pont de Billancourt et à faire un plongeon. Toi

et elle, vous êtes tout ce que j'aime. Je n'ai plus de famille. Avant de te rencontrer, j'étais seul dans cette grande ville, si dure aux malheureux. Avant de la connaître, je ne travaillais que pour ne pas mourir de faim. C'est elle qui m'a donné de l'ambition et de l'orgueil. Toi, tu m'as mis l'outil dans la main et tu m'as fait ce que je suis : un homme indépendant par le travail. Elle, vois-tu, elle aurait été mon inspiration, ma lumière, elle aurait fait de moi un véritable artiste. Et je vais la perdre. Ah ! c'est fini, va, je le sens bien, jamais son père ne me la donnera, je suis trop pauvre, trop infime. Quand il verra mon malheureux petit appartement, presque sans meubles, orné seulement de mes modèles et de mes études, il me méprisera, et c'est l'autre, le notable commerçant, qui a un magasin, des commis, des écritures, qui paie patente, enfin, qui sera choisi. Et je ne m'en relèverai pas !

Hiénard, le sourcil froncé, avait écouté cette lamentation entrecoupée de larmes. Lui, le railleur, il restait sans parler devant cette douleur qu'il savait si sincère. Les consolations lui paraissaieht banales et dégradantes. Il estimait trop Frégose pour lui offrir des exhortations qui ne pourraient diminuer son chagrin. Il marcha à grands pas dans son atelier, puis brusquement arrêté devant son ami :

— Tu ne penses pas que le père Herbillon va te prier d'accepter sa fille, sans que tu la lui demandes.

11 ne te connaît pas, ce bon négociant, en somme. Qu'est-ce qui prouve qu'il est réfractaire aux arts ? Il faut commencer par le tâter, avant de déclarer qu'il est coriace. Veux-tu aller le voir?

Frégose eut un tel mouvement d'effroi à cette proposition, qu'il semblait qu'on l'engageât à se présenter devant un souverain.

— Yeux-tu que j'y aille, moi ?

— Toi, Hiénard ?

— Oui, moi, Hiénard, je te servirai de père, en la circonstance. J'irai trouver M. Herbillon, pas plus tard que tout de suite, pour lui raconter ton histoire, lui expliquer tes espérances et lui faire comprendre que son devoir de père est de donner sa fille à celuilà seul qui la rendra heureuse.

Frégose se leva d'un bond, saisit Hiénard dans ses bras et le serra si fort que le sculpteur à demi étouffé s'écria :

— Si tu commences par m'étrangler, comment veux-tu que je plaide ta cause ?

Le bon Frégose le lâcha, et, rayonnant de joie, il dit :

— Ah! si tu te mêles de la négociation, je suis sauvé. Tu as tant de bonheur! Et puis tu sais si bien parler. Tu vas l'empaumer, le bonhomme. Il comprendra que l'art n'est pas à mépriser, quand les artistes sont tournés comme toi. Est-ce que tu lui mettras dans la main ton nom et ton titre ?

— Es-tu fou ?

— Je crois que ça ferait bien.

— Il me prendrait pour un amateur.

— Tu n'aurais alors qu'à le mener au Luxembourg.

— ?sou, mon vieux. Jean Hiénard. tout court. J'en ai l'orgueil, tu sais, de ce nom-là, et je n'en porterai jamais d'autre. 11 est à moi seul et au grandpère : le héros et l'artiste. Nous l'avons honoré, chacun à notre manière.

— Quand iras-tu ? demanda Frégose, qui ne perdait pas de vue son affaire.

— Je n'irai pas, j'y vais.

— Je te conduis.

— Laisse-moi mettre une redingote. Faisons des concessions au bourgeois.

Ils partirent, et Frégose, tout tremblant, vit entrer son ami dans le magasin. M. Herbillon était au comptoir. M"*^ Clémence, vaguement, apparaissait dans la cage en verre où s'élaborait la comptabilité.

— Monsieur Herbillon? demanda Hiénard d'une voix sonore.

— C'est moi. Monsieur, dit un petit gros homme, à la mine réjouie. Qu'y a-t-il pour votre service ?

— Monsieur, j'aideux mots à vous toucher d'une affaire qui vous est personnelle.

— Très bien ! Monsieur, veuillez prendre la peine de passer dans mon bureau.

Le bureau était un retiro obscur, encombré de paquets d'échantillons et où régnait une forte odeur

de limaille. Un aaioncellement de balais mécaniques faisait pendant à une série de garde-feu. De tous côtés des clous de diverses grosseurs se hérissaient, menaçants. Et, au plafond, des rouleaux de fil de fer galvanisé, enfilés sur des tringles, se suivaient réguliers comme les anneaux du portique dans lesquels Ulysse, aux yeux des prétendants, fît passer sa flèche, en son palais d'Ithaque.

— Veuillez prendre la peine de vous asseoir. Monsieur, dit Herbillon, en débarrassant un fauteuil canné de tout un assortiment de soufflets insecticides. Il se jucha lui-même sur le haut d'une pyramide de chaufferettes et parut attendre, bienveillant.

— Monsieur, dit Hiénard, je suis chargé d'une mission assez délicate. Vous avez une fille charmante. Un de mes amis n'a pu la voir sans s'éprendre pour elle d'une affection .aussi vive que sincère, et je viens, en son nom, vous demander si vous voulez la lui donner en mariage.

A l'énoncé bref et limpide de cette proposition, M. Herbillon éprouva une surprise si profonde qu'il en demeura muet. Ses yeux s'écarquillèrent, sa bouche grimaça un sourire. U fit un geste vague, et continua de regarder le sculpteur avec ébahissement. Hiénard en profita pour poursuivre :

— La démarche que je fais, vis-à-vis de vous, n'est pas dans les règles. Mon ami aurait dû se faire connaître lui-même, essayer de conquérir vos bonnes grâces. Mais il est fort timide, et vous lui inspirez

un respect qui confine à la terreur. Vous pensez peut-être qu'un ami est mal qualifié pourse présenter en semblable circonstance, et qu'un père, une mère, ou enfin un parent, eussent mieux rempli l'emploi. A cela, il était un empêchement tout à fait sérieux : mon ami est orphelin et sans famille . Je vous demande donc de vous contenter de l'ambassadeur que je suis. M. Herbillon avait repris ses sens; il dit très poliment :

— A qui ai-je l'honneur de parler?

— A Jean Hiénard, sculpteur.

— Jean Hiénard ! s'écria le quincaillier. Monsieur serait-il l'auteur du Napoléon mourant ?

Hiénard, en dépit de son scepticisme, fut délicieusement chatouillé dans son amour-propre.

— Oui, Monsieur, dit-il, le Xapoléon est de moi.

— Ah! Monsieur, reprit Herbillon, regardant le sculpteur avec une admiration ravie, vous avez un bien grand talent.

— Monsieur, dit Hiénard, mon ami est un artiste d'un très réel mérite, et qui a un magnifique avenir. Je ne me permettrais pas, sans cela, de vous le recommander.

— Mais, Monsieur, s'écria le négociant, ma fille m'a été demandée, et par un homme tout à fait sérieux. Une position superbe : maison achalandée depuis quarante ans, de père en fils, fortune assurée, parents riches...

— Votre fille l'aime-t-elle ?

— Elle ne l'a vu qu'une fois.

— Eh bien, Monsieur, consultez M"® Herbillon. Je crois qu'elle a rencontré mon ami plus souvent.

— Monsieur, prétendez-vous dire...

— Rien dont vous puissiez vous offenser. Mon ami a des yeux, Mademoiselle votre fllle aussi. Ils se sontvus et appréciés, àdistance. Jecroisquils se conviendraient encore mieux, de près. Informez- vous. Je suis sûr que vous êtes un bon père et un homme excellent. Vous ne voudriez faire de chagrin à personne, surtout à M'^° Clémence... Eh bien! vous avez son bonheur entre les mains.

— Monsieur, tout ce que vous me racontez là me bouleverse. Quoi ! ma fille, sans m'en informer? Qui aurait pensé cela d'elle ? Et sa mère qui ne la quitte pas ! Comment s'appelle votre ami?

— Jules Frégose.

— Voulez-vous le prier de venir me parler?

— Monsieur, je crois bien qu'il m'attend à la porte.

— Voulez-vous avoir la bonté d'aller le chercher ?

— Avec plaisir.

Hiénard sortit, laissant M. Herbillon en proie à un étonnement dont il ne pouvait se remettre. Au bout d'un instant il reparut, traînant à sa suite Frégose, blême d'émotion. De l'air d'un prince, il montra le sculpteur à M. Herbillon.

— Voici mon ami Frégose, Monsieur, je le laisse

avec vous. Ayez pour lui la même bienveillance que vous m'avez témoignée, et tout ira bien.

Il salua le quiucaillerqui prodiguait les révérences, et laissa l'amoureux tremblant en tète à tête avec le père de M"® Clémence. Il rentra chez lui, non sans inquiétude, car il avait donné sa parole à Frégose de lui faire épouser celle qu'il aimait, et maintenant qu'il se trouvait près de l'échéance, il ne voyait pas la réalisation de son engagement aussi facile qu'il l'avait pensé. Ce père tout rond, tout simple, lui paraissait devoir être un homme sage. Et la sagesse, consistait à marier sa fille au vermicellier. Un artiste, pour lui. pour les siens, c'était un étranger. Et forcément il devait éprouver de la défiance. Un orgueilleux aurait pu se sentir flatté de la recherche de Frégose, mais M. Herbillon, tel qu'il venait de se révéler a Hiénard, n'avait pas un grain de vanité. 11 devait viser au positif et au substantiel. C'était le vermicellier qui faisait son affaire.

Peu à peu , dans la discussion qu'il soutenait contre lui-même, Jean se prit à penser que c'était le père Herbillon qui avait raison. Evidemment Frégose, en ce moment, se montrait tout feu tout flamme, mais qu'est-ce qui prouvait que ce bel enthousiasme durerait? Sa Clémence était une petite jeune fille bien ordinaire, et la tenue des livres n'avait pas dû élargir exagérément son horizon intellectuel. Fraîcheur de jeunesse, beauté du diable, tout ce par quoi Frégose était pris, passerait piomp-

temeiit, et que resterait-il des rêves ? La quincaillerie, le père et la mère Herbillon, la vulgarité de leur milieu social. Et c'était pour cela que son camarade parlait de se jeter du pont de Billancourt.

Il resta songeur, étudiant ce curieux problème du bonheur. Il n'vvoyait, dans ce cas particulier, qu'un trompe-l'oMl, une illusion, un mirage, destinés fatalement à disparaître. Il sourit vaguement et pensa : N'est-ce pas, pour tout le monde, et en toutes circonstances, la même chose ? Et ne peut-on pas conclure du particulier au général? En quoi le bonheur de Frégose serait-il plus vain que celui de ce gentil marquis qui vient d'épouser une américaine si riche? Et pourquoi le charme de M"'' Clémence serait-il plus durable, s'il s'exerçait sur le vermicellier que sur mon ami? En somme, tout cela n'est que convention. Il est entendu qu'on est heureux ainsi, jusqu'à ce qu'on s'aperçoive qu'on ne l'est pas. Alors c'est le problème de la douleur qui se pose, aux lieu et place du problème du bonheur, et c'est aussi vain, aussi creux, aussi éphémère, puisque la plupart du temps on se console, et qu'on a peine à croire soi-même aux larmes quou a versées. Donc ne nous agitons pas, telle doit être la loi du sage. Si Frégose épouse, ce sera peut-être un grand malheur pour lui, et s'il n'épouse pas, ce sera peut-être la cause de sa fortune et de sa gloire.

Il en était là de son soliloque, lorsque la porte de l'atelier s'ouvrit et livra passage à celui sur le

compte duquel il philosophait. Frégose était rouge comme un coq, et en proie à une surexcitation extraordinaire. Il cria :

— Hiénard, tu n'en croiras pas tes oreilles. M. Herbillon est un homme admirable : il me donne sa fille...

— Bravo! dit le sculpteur joyeusement.

— Seulement ajouta Frégose. il faut que j'apporte cent cinquante mille francs en dot. Comment vais-je me les procurer?

Hiénard redevint sérieux. Il pensa : Le quincaillier est bien plus malin que nous n'avions cru. Il n'a pas voulu évincer mon candidat brutalement. Mais il lui a posé des conditions qui équivalent à un refus. Cent cinquante mille francs ! Bon Frégose ! Et il pense à se les procurer! Il se tourna vers son ami:

— Si nous faisions des fouilles dans la butte Montmartre ?

A ces mots, Frégose pâlit, ses mains se rapprochèrent avec angoisse, et, regardant Hiénard, comme s'il découvrait en lui un bourreau :

— Ah ! mon Dieu ! Tu ne crois pas, toi-même, que je puisse trouver cet argent. Je suis perdu 1

Il s'effronda sur le canapé et resta immobile, le front penché, dans un accablement douloureux.

— Perdu ! dit Hiénard. Tu exagères. Ta bonne amie t"aime-t-elle sérieusement?

— Oui, mais elle obéira à son père. Et son père ne veut pas entendre parler d'un gendre qui pourrait

être à sa charge, ou laisser sa fille dans le dénùment, si elle devenait veuve. Il a,été catégorique, cet homme, et très loyal. Il veut bien, quoi qu'il lui en coûte, renoncer à son projet d'union et contenter sa fille, Mais il prétend ne pas faire une sottise, et donner Clémence à un artiste sans le sou serait, à ses yeux, absolument stupide. Voilà où nous en sommes. Vaisje donc manquer ma vie, perdre tout mon bonheur, faute d'une misérable somme d'argent?... Où vend-on de l'argent, avec l'avenir d'un homme pour garantie ? Quel est l'usurier qui me comptera cent cinquante mille francs, avec ma tête pour gage ?

— Ces choses-là ne se voient que dans Shakespeare dit Hiénard, et Shylock est un agneau comparé aux tigres de la finance contemporaine.

— Alors je ne les trouverai pas ? demanda Frégose avec un calme soudain.

— Assurément, non, tu ne les trouveras pas. Te vois-tu allant chez un banquier et lui disant : Monsieur, il me faut cent cinquante mille francs pour épouser la fille d'un quincaillier. On te rirait au nez, mon pauvre vieux. Ce n'est pas moderne pour un sou, tout ce que tu me racontes là. C'est du Paul de Kock exaspéré. Ton « M. Dupont » de beau-père e^t risible, et quant à ta « Pucelle » de la rue Blanche, vraiment il n'y a que toi, pour y voirlhéroïne d'un pareil roman d'amour. Rentre à ton atelier, Frégose, attaque-toi à un bon bloc de terre, bûche douze heures par jour; tu ne feras peut-être pas un

chef-d'œuvre, mais à coup sur tu oublieras. Lamour. mon brave, c'est une immense blague, fourre-toi bien ça dans la tête. Il n'y a, au monde, de sérieux que le travail, oui, que le travail, fécond et créateur. La seule jouissance humaine, digne de désir, est là. et pas ailleurs. Tout le reste n'est rien 1

Frégose avait écouté, sombre et morne, les paroles améres de son ami. Il ne leva même pas son front baissé et dit :

— Hiénard, ce n'est pas maintenant qu'il fallait me parler ainsi, c'est quand j'ai commencé à l'aimer.

— Mais qui aurait pu prévoir que tu te prendrais toi-même au sérieux? On n'a vraiment pas idée d'une stupidité pareille. Aller se mettre l'esprit à l'envers pour une petite boutiquière. Si encore elle était belle !

— La femme qu'on aime est toujours la plus belle, dit doucement Frégose.

— Mais puisque le père ne veut pas te la donner! Car te demander cent cinquante mille francs, à toi, qui n'as pas le sou, c'est te refuser sa fille. Et puisque la fille n'a pas assez de courage pour résister,, et qu'elle te sacrifiera, car lu viens de me le déclarer, qu'est-ce que tu peux faire ?

— Rien, dit Frégose en se levant. Tu as raison, je ne peux rien.

Il fit quelques pas au hasard dans l'atelier, puis il s'approcha de son ami, le regarda avec des larmes plein les yeux, et lui tendant la main :

— Adieu, Hiénard. Je ne t'en veux pas de ce que

tu m'as dit. Au fond tuas raison. C'est moi qui ai tort de n'avoir pas d'argent pour acheter mon bonheur. A ces mots Hiénard pâlit. La résignation et la douceur de Frégose le troublèrent. Il se demanda s'il n'avait pas une part de responsabilité dans le malheur qui atteignait le pauvre garçon. Ne lui avait-il pas répété, jusqu'à lui donner de l'espérance : Tu l'épouseras ta Clémence, je t'en donne ma parole. N"était-il pas allé la demander lui-même en mariage au père Herbillon. Et maintenant il raillait l'amoureux éconduit, il le criblait de ses épigrammes. Et lui qui n'aimait pas, il niait l'amour, quand peut-être le bon Frégose allait en mourir. Il eut honte de lui-même, et chassant de sa pensée tout son scepticisme désenchanté, il amollit l'àpreté de sa voix^ et montra à Frégose un autre visage :

— Allons, grand nigaud, tu prends au sérieux tout ce qu'on te ditl Crois-tu que je vais te laisser dans le pétrin? Il n'est pas besoin de banquier pour avoir cent cinquante mille francs, et je t'enseignerai un prêteur de bonne composition.

— Qui cela? s'écria Frégose, illuminé par l'espérance.

— Moi.

— Toi, Hiénard ? Mais comment te procureras-tu cet argent ?

Le sculpteur regarda gravement son ami; il resta un instant silencieux, puis secouant la tête :

— J'irai le demander à ma mère.

— A M™^ la duchesse de Diernstein? interrogea Frégose avec stupéfaction.

— Oui, à M"'" la duchesse de Diernstein, répéta Hiénard. Je puis bien faire cela, Frégose. Mais sois sûr, mon garçon, que je ne l'aurais pas fait pour moi-même.

Comme son ami ouvrait la bouche, pour le remercier, et tendait les bras afin de le serrer sur sa poitrine, Hiénard l'arrêta :

— Ne me dis rien, c'est inutile, et laisse-moi seul. Va, bon Frégose, emporte l'espérance; tu seras heureux, puisque tu peux l'être.

Il poussa l'amoureux de M"^ Clémence vers la porte, et resté seul, il vint s'asseoir sur le canapé. Il demeura là, un bon quart d'heure, à réfléchir, puis il poussa lin soupir, passa la main sur son front, et se leva en murmurant :

— Nous sommes au mois d'août. Ma mère doit être à Deauville, suivant le rite mondain. Allons, Hiénard, il va falloir se mêler à la bonne société, mon brave. Fais ta valise, imbécile, qui as des amis.

Il passa dans sa chambre, et commença à ouvrir et à fermer des tiroirs, avec une brusquerie qui prouvait à quel point le voyage qu'il allait entreprendre lui était désagréable.

La villa de la duchesse de Diernstein est une des plus importantes et des plus belles de Deauville. Sa terrasse fleurie de jasmin et de roses est, vers cinq heures le rendez-vous des élégants et des mondaines qui ont coutume de passer trois semaines au bord de la mer, avant de se répandre dans les châteaux pour l'ouverture de la chasse. Son hospitalité, très large, fait de sa maison une sorte de terrain neutre où se rencontrent dans un pêle-mêle agréable l'aristocratie et la finance. Les grandes dames les plus collet-monté acceptent de se trouver chez la duchesse en communauté de plaisirs avec les femmes des plus récents parvenus de la fortune. La promiscuité des breaks de promenade, l'attrait des bals et des dîners, la commodité des flirtages font passer sur les répugnances de certains contacts, et quelques maris , par trop inavouables, sont acceptés grâce à leur femme, et quelques

femmes, par trop répandues, à cause de leur mari.

Pendant le mois d'août, tous ces gens-là vivent ensemble, en une harmonie tolérable, puis, le lendemain de la séparation, à la gare, pour prendre le train, semblent ne plus se connaître. Ce relâchement des caractères et des consciences caractérise ce qu'on est convenu d'appeler les facilités des villes d'eaux. A vrai dire, il ne marque que la dégradation morale d'une société qui tombe en pourriture et où la lâcheté, la bassesse, entretenues par le besoin de jouir, ont remplacé généralement, dans les mœurs courantes, le courage et la fierté.

L'apparence de ce monde est encore un trompel'œil. La tenue, dernier vestige de l'éducation, maintient encore hommes et femmes contre les dangers du laisser-aller. Mais il ne faut pas les approcher de trop près, sous peine de les entendre. Alors la vulgarité des idées, encore accentuée par la trivialité des expressions, donne bien le ton de ce milieu où l'argot le plus bas des filles, des cabots et des bookmakers se parle couramment et où la férocité de la médisance n'est égalée que par la crudité du vocabulaire. Le poison du vice s'y respire, l'ordure du langage s'y recueille, la corruption coule à pleins bords. Cependant le geste est encore décent, les physionomies sont encore nobles, l'allure générale de ces mondains est encore empreinte de distinction. Mais ce ne sont plus que les fantômes d'une aristocratie effondrée par l'assaut brusque et triom-

pliant du monde des intérêts qui a institué, sur les ruines de la société bouleversée, le règne ignoble de l'argent.

Ce jour-là vers six heures, comme une file de voitures se pressait le long de la plage, amenant à la villa tout ce que Deauville comptait de Parisiens exilés, Jean Hiénard, sa valise à la main, descendit d'un modeste fiacre pris à la gare, et entra dans la loge du concierge. Ce fonctioùnaire, fort affairé par l'incessante entrée des voitures dans la cour, reçut le voyageur avec peu d'empressement. Voyant qu'il posait son bagage surla table, il lui dit d'un air rogue :

— Qu'est-ce que vous désirez ?

— Parler à M'"'- la duchesse de Diernstein, répondit Hiénard avec un sourire.

— Plus souventque vous la verrez, en ce moment, où elle reçoit tout le pays, pour une vente de charité... Vous reviendrez. Mais qu'est-ce que c'est que cette valise ? Qu'est-ce que vous avez là dedans ? Si ce sont des échantillons, je vous préviens qu'on n'achète rien qu'en s'adressant à M. Victor, le maître d'hôtel.

Hiénard, visiblement amusé par l'accueil qui lui était fait, répondit doucement :

— Non, je n'aurai pas affaire à M. Victor, mais si Firmin est ici. priez-le de venir me parler...

— M. Firmin ? Mais vous êtes fou ! Déranger M. Firmin ?

— Prévenez-le que c'est M. Jean... Cela suffira.

Le concierge toisa Hiénard, puis déjà avec plus d'indulgence :

— Monsieur Jean... Vous êtes de maison? Pourquoi ne le disiez-vous pas ? On sait les égards qu'on se doit entre gens de même condition.

Il prit un tuyau acoustique et siffla, puis au bout d'un instant :

— M. Firmin est-il à l'antichambre ? — Oui. — Bon. Il y a à la loge un jeune homme qui se réclame de lui. — Son nom? — M. Jean...

Il y eut un instant de silence, puis la figure du concierge prit une expression de vif étonnement. Il regarda Hiénard avec une telle inquiétude que celui-ci ne put se retenir de lui demander :

— Que vient-on de vous dire?

— Rien, Monsieur, on m"a appelé seulement « imbécile ».

Au même moment, un vieillard vêtu dune livrée noire entra dans la loge d'un air agité, aperçut le visiteur, leva les bras au ciel et s'écria :

— Jen étais sûr !

Puis, se tournant vers le concierge, pétrifié :

— Malheureux! Et vous vous permettez de rester couvert! Une chaise, votre fauteuil !... C'est votre maître, entendez-vous, idiot, votre maître 1

Il se courba, et les larmes aux yeux :

— Ah ! monsieur le duc, comment m'excuser ?... On ne sait plus servir, voyez-vous. Tous ces gens-là n'ont pas le sens du respect... Ils ne savent pas, à

première vue, reconnaître les gens auxquels ils doivent obéir... Comme si, d'un coup d'œil, il n'aurait pas dû deviner à qui il avait affaire...

— Non, mon bon Firmin.Il ne devait pas le deviner... Il m'a pris pour un commis voyageur en parfumerie... Et j'en ai assez l'air...

— Oh ! monsieur le duc... Si monsieur le duc veut prendre la peine de monter à son appartement. Je vais prévenir madame la duchesse. Elle va être heureuse ! Ah ! monsieur le duc ne nous gâte pas... Voilà au moins six mois que nous n'avons pas vu monsieur le duc...

— Firmin, voulez-vous me faire plaisir? Ne m'appelez pas monsieur le duc, rien ne m'agace davantage... Appelez-moi monsieur Jean, comme autrefois.

— Oui, monsieur le duc... Oui, monsieur Jean... Ah ! monsieur a la bonté de ne pas oublier que j'ai eu l'honneur de le servir quand il était tout petit. Ah ! monsieur, quelle joie de vous voir!...

Il se tourna vers le concierge, et lui montrant la valise posée sur la table :

— Faites monter à l'appartement de monsieur le duc...

Et, s'efFaçant pour faire passer devant lui son jeune maître :

• — Nous allons prendre l'escalier intérieur, si monsieur Jean le permet ; nous éviterons ainsi la cohue...

— Oui, ma mère donne une fête, parait-il.

— De bienfaisance, monsieur Jean. Il s'agit de l'œuvre de Sainte-Marie de la Mer, dont M™*^ la duchesse est présidente... Toutes ces dames sont là... Et tous ces messieurs aussi... Le Casino, Monsieur, on se croirait au Casino I

— Il faut cela pour faire recette, mon brave Firmin...

— Ah! la recette sera belle : les entrées sont à un louis. Et qui pourrait se dispenser d'être, aujourd'hui, chez M™*^ la duchesse? Il ne faudrait vraiment pas avoir vingt francs dans sa poche... Les princes sont là, monsieur Jean...

— Quels princes ? Les princes d'Orléans ?

— Oh ! non ! Ceux-là ne seraient pas une attraction... Les princes russes, les grands -ducs... Ils viennent d'arriver... Mais, pardon, je bavarde, au lieu devons conduire...

Il précéda Hiénard dans l'escalier, lui ouvrant les portes et le faisant passer respectueusement devant lui, puis reprenant sa marche de serviteur attentif. Ils arrivèrent ainsi au premier étage, dans une galerie en forme de bow-vindow, de laquelle la vue s'étendait sur le jardin de la villa, sur un coin de la terrasse et sur la mer. Des bouffées de musiques étouffées sortaient par les fenêtres ouvertes, un murmure de foule joyeuse accompagnait le va-et-vient des visiteurs répandus autour des pelouses, sous les charmilles, descendant et montant les escaliers de

marbre, causant, caquetant, riant, flirtant, dans un ramage de couleurs, un éclat d'étoffes, une animalion brillante et légère qui était la note caractéristique de cette élégante réunion mondaine.

Un cosaque rouge et or se tenait debout au coin de la terrasse, objet de curiosité pour un groupe de jeunes filles, devant lequel, dans sa stature géante, le serviteur posait impassible. Et, sur un vase de marbre, au-dessus de la toque dastrakan du Kalmouck, deux tourterelles roses, parmi les fleurs, roucoulaient indifférentes. Ce spectacle amusa le regard de Jean. C'était une kermesse moderne faite pour tenter la verve d'un peintre avec son décor merveilleux de somptuosité créée et de naturelle grandeur. Le cadre de la villa, du jardin, de la terrasse, donnait toute sa valeur à cette foule grouillante, dans les vibrations de la lumière, sous la clarté du ciel, devant l'azur de la mer.

— C'est joli, dit le sculpteur. Mais de loin seulement...

— Alors monsieur Jean ne compte pas descendre ?

— Non, Firmin, je ne compte pas descendre. Dans deux heures, tous ces gens-là seront partis. C'est le moment que je choisirai pour paraître.

— Dois-je prévenir M™® la duchesse ?

— Gardez-vous-en bien.

— Alors, je vais aider monsieur Jean à défaire sa valise.

— Merci, je n'ai besoin de personne ; je l'ai faite tout seul, je la déferai tout seul.

Le serviteur s'inclina et s'apprêtait à sortir, qu and un pas précipité se fît entendre et la porte s'ouvrit, livrant passage à la duchesse. Elle accourait, légèrement essoufflée par l'ascension rapide de l'escalier, le sourire sur les lèvres, le regard animé, et, malgré un peu d'embonpoint, avec cet air de jeunesse qui, à cinquante ans, la rendait encore séduisante.

— Son premier mouvement fut de se jeter dans les bras de sonfîls, le second fut de se modérer, pour ne pas compromettre sa coiffure et ce qu'il pouvait y avoir darrangé sur son visage. Elle tendit ses bel les mains avec un sourire qui montra des dents blanches, et s'écria :

— Comment, mon cher enfant, c'est toi? Et tu ne m'as pas prévenue, et tu arrives, comme en cachette ?... Oh ! Jean, ce n'est pas bien, tu m'as fait de la peine!...

— Mais, ma mère, ce voyage est tout improvisé. Hier, je ne savais pas que je viendrais... Je n'ai pas voulu vous déranger et, malgré tout, je vous dérange... Vous avez trois cents personnes chez vous, en ce moment... Redescendez, je vous en prie...

— Avec toi.

— Mais je suis en costume de voyage.

— Habille-loi.

Il fronça les sourcils devanl cette insistance :

— Vous voyez, j'aurais mieux fait d'aller à riiôtel. La duchesse pinça les lèvres et se redressa. Elle

parut ainsi très grande, quoiqu'elle fût de taille moyenne.

— Mon fils, cette maison est à toi, et tu peux y faire ce qu'il te plaît rm'aider à recevoir mes invités ou affecter de ne pas les connaître. Mais tu pourrais, une fois par hasard, essayer de me plaire.

Hiénard détendit son visage et devenant souriant :

— Ma mère, à tout prendre, vdus avez raison. Et d'ailleurs, il faut que je vous ménage, car j'ai un service à vous demander.

— Un service ? Toi? Es-tu fou? Quel service?

— Un service d'argent.

Celte fois elle rayonna littéralement de joie, et prenant la tête de son fils entre ses mains chargées de bagues, elle l'embrassa avec effusion sur les deux joues :

— Quel plaisir tu me fais ! Enfin, je puis donc t'être bonne à quelque chose ! Tu as recours à ta vieille mère. C'est gentil !

— Vieille, reprit-il en hochant la tête. Vieille ! Je ne sais comment vous faites, ma mère, mais je trouve que vous rajeunissez. Et vraiment je connais de très jolies femmes de trente ans qui ne soutiendraient pas la comparaison avec vous.

La duchesse rougit de contentement :

— Tu trouves? Oh! je suis pourtant bien souffrante, va. J'ai des migraines atroces, et, ce matin, je

me demandais si je ne décommanderais pas tout mon monde. Mais je n'ai aucune coquetterie, je ne crains pas de me montrer comme je suis, et un grand fils de trente ans ne me gêne pas du tout... Qu'est-ce que c'est que cet argent dont tu as besoin?

— Je vous conterai cela.

— Tu as fait des dépenses ?

— Moi, non. C'est pour un ami.

— Tu veux le commanditer ?

— Oui, pour le bonheur.

Tout en causant, il avait pris dans sa valise une redingote, avait changé de cravate, sétait rafraîchi le visage et lavé les mains.

— Allons, puisque vous le voulez, dit-il, en enlevant son veston, je vous obéis.

— Mon Dieu, tu ne seras pas perdu, au milieu de ces gens du monde. Tu vas y retrouver des amis. Devienne est là.

— Ah ! le badaud. Toujours dans les salons... C'est là qu'il apprend à peindre les militaires...

— Il savait trouver, chez moi, les Grands-Ducs, et il a été si bien reçu à la cour de Russie... Ton nœud de cravate est mal fait...

Elle chiiTonna elle-même le large satin noir, et, détachant de sa robe, une admirable épingle à tète de perle, qui lui servait à consolider son bouquet de corsage, elle la piqua dans rétoffe: donna deux petites chiquenaudes, regarda son ouvrage et dit :

— Maintenant, c'est bien. Allons.

Elle se suspendit à soa bras, avec un bonheur expansif de femme emmenant l'homme aimé. Ils descendirent ainsi le grand escalier et parvinrent au hall, dans lequel un orchestre de tziganes, encadré dansun massif de plantes vertes, jouait en sourdine des valses voluptueuses. Un va-et-vient de promeneurs formait, du salon au jardin, par le large vestibule. un double courant empressé et jaseur. Des jeunes filles, embusquées derrière les colonnes de marbre, criblaient les passants de billets de tombola. Et, dans l'enfilade de la terrasse, les petites boutiques élégamment décorées des vendeuses, offraient leur papillotement de couleurs, le tumulte de leur négoce avec les clients bénévoles qui s'en allaient les mains chargées de coûteuses superfluitées.

Leur entrée faisait sensation. Beaucoup de ceux qui se pressaient dans lesalon de la duchesse, mondains transitoires, figurants éphémères de la grande vie, ignoraient le solitaire et farouche Hiénard. Les gens de plaisir n'avaient pas l'occasion de rencontrer l'homme de travail, et, si ce n'est pour les familiers de sa mère, le visage du sculpteur était inconnu. Cependant, au bout de quelques secondes, la duchesse s'élant arrêtée auprès d'un éventaire de fleuriste, où se vendaient des boutonnières à un louis la pièce, une jeune femme blonde, très jolie, qui tenait la caisse, s'écria joyeusement :

— Tiens ! Jean ! Par quel miracle ?

— Ma foi, baronne, dit la duchesse, puisque le

voilà en pays de connaissance, je vous le confie, ne le ' laissez pass'échapper. Moi, je retourne àmeshôtes...

Elle fit quelques pas dans la foule, et, au passage, questionnée par les curieuses, elle répondit avec un sourire d'orgueil :

■— C'est mon fils... Le duc de Diernstein... Oui, c'est mon fils...

Et c'était sans inquiétude de coquetterie qu'elle avouait ce beau garçon, qu'elle s'en vantait même, et ce n'était pas sans bravoure, car l'absence de son fils l'avait aidée à tricher facilement de dix années sur son âge véritable. Elle allait droite, légère et gracieuse parmi la foule, répétant à ses amis :

— Mon fils est là, il vient d'arriver...

Arrêté au coin de la boutique de fleurs, Jean causait avec la charmante vendeuse. Il demanda :

— Avec qui vendez-vous là. baronne ?

— Avec la femme et la fille de M. Mac-Clure, ministre des Etats-Unis, et M"* Maréchal, l'héritière du richissime Maréchal, de Châlons...

— Le sénateur ?

- — Oui, mon bel ami. Un démocrate. Voilà qui doit vous plaire, à vous qui êtes pour le peuple...

— La jeune personne ne me paraît pas avoir des . idées très égalitaires... Elle a une fortune autour des poignets, en rubis et en saphirs... Que de bracelets ! On dirait une idole hindoue.

— Pour sa situation elle a des goûts simples... ■ — Que serait-ce, s'il en était autrement?

Il ne put ajouter un mot de plus. Celle dont il parlait s'avançait vers lui tenant une rose, et ne cachant pas son intention de la lui attacher à la boutonnière. Elle n'était point jolie, mais sa physionomie resplendissait d'intelligence. Sa taille mince la faisait paraître grande, et elle était habillée d'une robe vert nil, montante, dont la collerette blanche mousseuse entourait gracieusement son cou flexible. Elle sourit avec de belles dents et dit à Jean :

— Monsieur, une fleur? C'est pour les petits orphelins de la mer.

Le sculpteur s'inclina, passa la rose au revers de sa redingote, et, d'un petit portefeuille, tirant un billet de cent francs :

— Voilà, Mademoiselle.

— Baronne, voulez-vous rendre quatre louis à monsieur, dit gentiment la jeune fille...

— Gardez, baronne, fît Hiénard simplement, les fleurs sont toujours trop chères quand on les achète pour les riches, jamais assez quand on les vend pour les pauvres.

Une rougeur passa sur le visage de M""^ Maréchal et ses yeux brillèrent. Elle inclina la tète et dit :

— ■ Baronne, voulez-vous me faire la grâce de me présenter monsieur?

La baronne fit une légère moue. Elle regarda attentivement Hiénard et la fille du sénateur, puis avec gaîté :

— Ma chère Lucienne, vous me demandez une

chose assez compliquée. Monsieur, que vous voyez, a deux noms, comme il a deux personnalités. Si vous demandez à M. Devienne, le célèbre peintre militaire, par exemple : Qui est ce jeune homme? Il vous répondra : Cest Jean Hiénard, le sculpteur. Si vous demandez ensuite à notre chère présidente : Qui est est donc ce beau garçon, à qui vous donniez le bras, tout à Iheure ? elle s'écriera : C'est mon fils, le duc de Diernstein. Sculpteur d'un cùlé, duc de l'autre, Hiénard par ci, Diernstein par là. Voilà le personnage. Débrouillez-vous.

— Mais ce n'est pas embarrassant, dit M""^ Maréchal. J'aurai beaucoup de plaisir à rencontrer désormais le duc. mais je suis infiniment flattée d'avoir fait la connaissance du sculpteur.

Ce petit compliment prit toute sa valeur par la façon exquise dont il fut débité. En quelques mots, la jeune fille trouva moyen de donner à Jean la mesure de son intelligence et de son goût. Il était impossible de déclarer plus nettement combien peu elle attachait de prix au hasard de la naissance et combien elle en accordait à la possession du talent. Elle eût dit à Jean : Votre titre c'est comme ma fortune, je n'en fais pas le moindre cas, qu'elle n'eût pas touché plus directement et plus sûrement cet esprit altier et rebelle. Hiénard la regarda avec intérêt, presque avec curiosité. Elle ajouta gaîment : — Moi, Monsieur, je me présenterai moi-même, pour éviter à M™^ de Sauvelys l'ennui de le l'aire.

Mon père s'appelle Maréchal, il est sénateur, très influent, et si Vous désirez une commande du gouvernement, il est en mesure de vous la faire avoir. Mais vous ne me faites pas l'effet de travailler dans les monuments officiels. Ne voyez donc en moi qu'une très respectueuse amie de madame votre mère...

Elle fit un gracieux signe de tète et retourna à sa vente.

— Eh bien ! que vous en semble, de l'idole hindoue ?

— Ça me parait une très bonne petite fille. Quel âge a-t-elle ?

— Dans les vingt-cinq, vingt-six...

— Pourquoi pas mariée ?

— Déception d'amour.

— Bah! racontez-moi...

— Plus tard, pas le temps.

— Mais c'est que je m'en vais demain, moi.

— Laissez-moi donc tranquille. Vous arrivez et déjà vous parlez de partir! On s'amuse ici...

— Qui ça ?

— Tout le monde.

— , Je ne suis pas tout le monde.

— Ah ! Dieu ! ne le dites pas tant : on finirait par ne pas le croire. Vous commencez à être agaçant avec votre misanthropie. Ça devient de la pose !

— Dînez-vous chez ma mère, ce soir?

— J'y dînerai, si vous le désirez.

— A la bonne heure. Alors nous causerons. Jean cessa de parler. Son attention venait d'être

attirée par l'apparition d'un grand jeune homme blond, dune rare beauté de visage, mis avec une suprême recherche, et qui s'avançait, en souriant, vers le comptoir de fleurs.

— Ah ! voici M. de Prédalgonde, dit la baronne, et elle jeta sur Hiénard un coup d'œil, comme pour voir l'efFet que ce nom, prononcé devant lui. allait produire. Jean ne sourcilla pas. 11 se demandait ; Où donc ai-je vu cette figure-là? Le nom ne me rappelle rien. Et cependant je connais celui qui le porte. Il se tourna vers M™^ de Sauvelys :

— Qui est-ce M. de Prédalgonde ?

— Ah ! le marquis est la fleur de nos élégants. Ce que nous avons de mieux, depuis un an. dans le monde où Ion flirte. Nous sommes un être irrésistible et charmeur, nous ne reconnaissons pas de rival, nous ignorons la défaite. Nous sommes beau, riche, spirituel, et très roublard. Nous irons loin, car nous ne paraissons pas étoufîé par le cœur.

— Eh ! baronne, vous en parlez presque avec l'accent de la haine !

— Moi, fit M™^ de Sauvelys, vous plaisantez ! Hiénard leva les yeux sur elle et la vit un peu

pâle. Le marquis s'était approché de M"*^ Maréchal et lui parlait d'un air de familiarité.

— Est-ce qu'il fait la cour à votre amie si riche? demanda le sculpteur.

— Oh ! cela ne tirerait pas à conséquence. Il est galant avec toutes les femmes. Mais avec Lucienne, rien à faire. Elle est trop fîère pour épouser jamais un Prédalgonde, et elle se sait trop peu séduisante pour penser qu'il veut la séduire. D'ailleurs, il a des visées plus hardies.

— Une autre histoire?

— Oui, une autre histoire, mais celle-là, je ne vous la raconterai pas. Il faudra vous débrouiller tout seul. Vous n'êtes pas bête. Vous avez de bons yeux. Cherchez.

— Parbleu, si j'étais marié, vous me donneriez immédiatement à penser que ce gaillard- là est l'amant de ma femme, ou sur le point de le devenir... Mais je suis célibataire, me voilà donc tranquille. Si je demandais le mot de l'énigme à votre amie si riche, me le dirait-elle?

— Ma foi, je ne m'y fierais pas, car ce serait fort en dehors des usages sociaux, et elle affecte de n'en tenir aucun compte. Mais je vous demande de lui épargner la peine de prendre une telle résolution.

— Et si j'allais tout uniment trouver le Prédalgonde pour le lui demander à lui-même ?

Cette fois, la baronne manifesta une réelle inquiétude, et d'une voix altérée :

— Fou que vous êtes, ne commettez pas cette imprudence. Il n'y a pas d'homme plus dangereux que le marquis, et vous l'offenseriez gravement... Tenez, je suis une sotte de m'être laissée aller à

parler de choses qui ne me regardent pas. Oubliez ce que j'ai dit et qui n'a pas le sens commun. Jai voulu vous intriguer, ni plus ni moins, voilà ce qu'il faut croire.

— Eh bien ! baronne, vous y avez réussi.

La Duchesse revenait, accompagnée, cette fois, par un homme âgé, à tournure d'ancien officier, visage parcheminé, yeux morts, sous des sourcils noirs, cheveux gris en brosse, moustaches soigneusement cirées. Elle vint à Jean et lui dit :

— Il faut que je te demande, mon cher enfant, de m'accompagner auprès des grands-ducs. Devienne, qui a appris ton arrivée, leur a parlé de toi, et ils veulent te voir avant de partir.

— Diable de Devienne ! grogna Hiénard ; lalliance russe ne lui suffit pas pour lui seul, il y fourre les autres... Allons, ma mère, puisqu'il le faut, car un désir de prince est un ordre.

— Quelquefois même un ordre en diamants, glissa le vieux monsieur, avec un rire étouffé.

Hiénard leva les yeux sur l'auteur de cette médiocre facétie. Il le vit qui saluait d'un air ravi.

— Monsieur le comte de Sainl-Yincent, présenta la duchesse , un de nos plus charitables sociétaires...

— Enchanté d'avoir l'occasion de faire la connaissance d'un homme d'un si grand talent, pontifia le vieux monsieur, dont le visage offrit à Iliénard le type accompli de la stupidité mondaine. Et avant

que Jean ait pu s'y s'opposer, faisant un signe à Prédalgonde, qui s'avança aussitôt :

— Permettez-moi de faire partager ma bonne fortune à mon neveu, le marquis de Prédalgonde... Roger, monsieur le duc de Diernstein...

Il eût été impossible de montrer plus d'empressesement et de grâce que le beau Prédalgonde tendant la main à Jean Hiénard. Pourtant, dans le mouvement du corps, dans l'expression de la physionomie, une sorte de raideur gênée, de réserve hostile, se pouvait distinguer. La peau même de cette main parut à Hiénard sèche et répulsive. L'antipathie, en dépit de l'amabilité voulue de l'un et de l'indifférence de l'autre, se marqua dès le premier instant que les deux jeunes gens furent en présence. Prédalgonde pensa : Voilà un homme qui sera un ennemi pour moi. Hiénard se dit:, Ce jeune gars-là me déplaît souverainement. Hs se saluèrent, firent chacun un pas en arrière, et ce fut tout.

Hiénard ne vit pas le regard de satisfaction de sa mère, assistant à cette rapide conjonction de sa main avec celle de Prédalgonde, il était tout à l'observation de celui qu'il avait en face de lui et dont il analysait le sourire contraint, la cordialité de commande, n ne vit pas non plus le sombre coup d'œil que lança sur lui le comte de Saint-Vincent, qui n'avait plus Fair, en ce moment-là, d'un homme du monde abruti par les grands dîners et les papotages vides. Il se tourna vers la duchesse :

— Ma mère, je suis à vos ordres. Montrez-moi le chemin.

Et, sans qu'un mot même de banalité polie eut pu sortir de sa bouche, à l'adresse des deux hommes, le vieux et le jeune, il s'éloigna à travers la foule. Le comte de Saint-Vincent le regarda partir avec la duchesse, puis attirant d'un geste son neveu dans un coin solitaire :

— Pas expansif, le sculpteur.

— Prévenu contre moi, peut-être, dit Prédalgonde.

— Par qui ?

— Il causait, quand je suis entré dans ce salon, avec la baronne de Sauvelys.

— Elle nous embête, cette jeune veuve, elle'pourrait, à un moment donné, nous gêner beaucoup. Il faudra s'arranger pour la tenir.

— Je la tiens. Elle m'aime toujours.

— Oui, mais c'est justement par là qu'elle peut être dangereuse. En tout cas, sois sur une extrême réserve avec maître Hiénard, et joue serré.

— N'ayez pas peur. L'enjeu en vaut la peine.

Les premières mesures de l'hymne russe, joué par les Tziganes, et annonçant le départ des grandsducs leur coupèrent la parole. Un brouhaha se fît dans la galerie, une poussée de curiosité dernière jeta la foule des assistants aux fenêtres, aux escaliers. La tunique rouge du cosaque, son bonnet noir passèrent à la perspective du grand vestibule, préc.édantles géants princierss'eaallantd'un pas robuste.

Puis l'orchestre fît silence, les curieux se dispersèrent dans les jardins, les boutiques se dégarnirent. En un quart d'heure, comme une salle de spectacle qui se vide, les salons de la duchesse se firent déserts, et, sur les parquets, il ne resta plus que des papiers froissés, des ficelles coupées, des éti' quettes arrachées, des bouquets fanés, balayures flétries et mornes de cette fête qui avait été si animée et si brillante.

Il était sept heures. Ayant reçu les adieux de ses dames vendeuses, la duchesse revint à son fils, qui marchait dans la galerie, philosophant sur l'étrange contraste qu'offrait ce monde agité, artificiel, malfaisant, avec l'œuvre toute de grâce, de charité et de salut à laquelle il venait de s'appliquer. Pour que le bien sortit ainsi du mal, pour que la coquetterie, les intrigues, les vanités servissent à renter la misère et le désespoir, il fallait donc que tout sur cette terre ne fût pas irrémédiablement mauvais. Et ceux-là qui, comme lui, accusaient sans réserve la société, dont les tares leur étaient connues, n'étaient-ils pas trop sévères, en méconnaissant le bien qu'elle pouvait faire?

— Nous avons une belle recette, dit la duchesse : quarante-deux mille francs !

— C'est de quoi nourrir les orphelins pendant toute une année. Voilà en vérité des babioles, des bouquets, des sourires, bien placés.

— N'est-ce pas? Mais mon cher Jean, pendant que

les domestiques vont tout remettre en ordre ici, ne veax-tu pas venir prendre l'air un peu avec moi?

— Si cela vous plaît, ma mère.

— La voiture attend.

Ils descendirent, et Jean monta avec la duchesse dans un de ces magnifiques équipages, dont il faisait à Frégosc la description, non sans un peu d'amertume. Ils partirent le long de la plage et se dirigèrent vers Tourgeville. Le soir tombait et, dans une poussière d"or,lavoiture roulait sur la route. Au-dessus des flots bleus d'une torpeur alanguie, le soleil descendait rouge, et les petites voiles des pécheurs, qui croisaient au large traînant leur chalut , s'enlevaient blanches surla clarté opaline de l'horizon. Des voitures passaient, des bicyclettes roulaient avec de joyeuses sonnailles, et c'étaient des saluts, des bonjours échangés avec allégresse, entre la duchesse, assise joyeuse dans son landau à côté de son fils, et les belles promeneuses, les sveltes bicyclistes qui passaient, figures roses et jambes agiles, rapides comme l'éclair. Une fraîcheur délicieuse succédait aux ardeurs de la journée, et la brise du large apportait des senteurs acres et vivifiantes.

, — Il fait bon, dit la duchesse, en appuyant sa fine main gantée sur le bras de son fils avec un geste câlin, et tu es gentil d'être venu. Tu m'as dit que tu avais quelque chose à me demander. Parle, j'ai hâte de savoir ce que tu désires ?

— Eh bien 1 ma mère, voilà. J'ai un ami qui

a besoin de cent cinquante mille francs pour se marier, et je désire qu'il les reçoive de moi. Mais comme je ne les ai pas. je viens vous les emprunter...

La duchesse se mit à rire.

— Tu dotes les rosières, à présent ? Tu ne seras donc jamais sérieux? C'est encore ta philanthropie sociale qui te tient là ! Oh ! ne te fâche pas. Je ne discute pas tes motifs. Tu es maître d'agir comme tu veux. L'argent, que tu me demandes, et bien davantage, si cela te plaît, est à toi et tu as le droit d'en disposer. Je ne m'en suis jamais considérée que comme dépositaire. Tu as besoin de cent cinquante mille francs ? Tu les auras ce soir.

— Je vous remercie, ma mère. Le bon Frégose va être bien content.

— Ah ! Il s'appelle Frégose, ton ami. Qu'est-ce qu'il fait ?

— De la sculpture, et avec beaucoup de talent. Si vous avez besoin d'un beau surtout de table, d'une belle vasque, d'une orfèvrerie artistique, adressezvous à lui, il vous fera un chef-d'œuvre.

— Veux-tu que je lui obtienne la commande de la Coupe, pour les régates de l'année prochaine ?

— Oui. C'est une excellente idée. Il est pauvre, ma mère, et il n'a pas de famille, il ne connaît personne. Intéressez-vous à lui, il le mérite et vous en aurez de la satisfaction.

La duchesse regarda son fils, et hochant la tête :

— Comme tu es chaud pour ce garçon! Comme tu aimes ceux que tu aimes...

Il y eut un instant de silence :

— Et toi. tu ne veux donc pas accepter de commandes? Oppenheimerme disait encore, l'autrejour, que tu avais refusé de lui faire deux statues pour son salon. Il les aurait payées le prix que tu aurais demandé. Puisque tu fais de la sculpture, pourquoi ne tires-tu pas parti de ton talent, qui est si remarquable?

Jean fronça le sourcil, mais il ne se fâcha pas. Il répondit doucement :

— On a des répugnances.Vous al lez me comprendre. Imaginez une jolie femme à qui Oppenheimer demanderait de lui accorder ses faveurs, même pour beaucoup d'argent. Ne croyez-vous pas qu'il pourrait la dégoûter? Moi, les commandes me font cet effet-là. La jolie femme prendra un amant de cœur, et moi je ne travaille qu'à ce qui me plait. Affaire d'imagination !

— Tu sais que" Devienne affirme à qui veut l'entendre que tu es un des plus grands artistes de notre temps.

— Devienne est un serin, dit sèchement Hiénard. Les plus grands artistes sont ceux qui vendent le plus et au plus haut prix. Moi je ne vends pas.

La duchesse prit un temps, et regardant son fils de cùté, avec malice :

— Si je te demandais de faire mon buste ?

Hiénard devint grave, ses regards errèrent un instant dans le ciel, puis il dit lentement :

— Je le ferais, ma mère, mais à une condition, c'est qu'il resterait chez moi.

— Comment, tu ne voudrais pas me le donner? Une flamme monta au visage du sculpteur.

— Non, ma mère. Je le placerais dans ma chambre, en face du portrait de mon père, auprès de celui du maréchal. Dans le recueillement de ma vie solitaire et laborieuse, il mettrait comme un rayon de tendresse et de douceur, il me rappellerait mon enfance, il compterait parmi les souvenirs de ceux que j'ai chéris et que je vénère. C'est là seulement que serait sa place, et non dans votre salon, sous les regards hostiles ou indifférents.

— Es-tu singulier! Tu n'as pas les idées de tout le monde !

— Je m'en flatte !

— C'est bien dangereux, va, de se séparer des autres. Tous les isolés sont malheureux. Il n'y a de force, de sécurité et de satisfaction que dans la communauté. On a besoin de son voisin, on doit le ménager, pour qu'il vous ménage. Il n'est pas bon de s'enfermer dans une tour, et d'y vivre avec des pensées de révolte. La solitude est mauvaise conseillère. Elle conduit au pessimisme et le pessimisme c'est la stérilité.

— Je ne suis pas pessimiste, ma mère, dit doucement Hiénard. Je crois au bien, je crois à l'amitié,

je crois à la reconnaissance. Mais je ne cherche pas le bien là où il ne peut être. Je ne demande pas aux indifférents de m'aimer. Je ne me crois pas des droits sur le cœur des gens parce que je leur aurai donné à dîner. Je déteste la frivolité et le laisser aller du monde. Je me défie de ses perfidies et de ses mensonges, sa stupidité m'écœure. Je trouve que j'ai tout à perdre et rien à gagner, en le fréquentant. \oilà pourquoi, comme vous le dites, je m'enferme dans une tour. Mais il y a une porte à ma tour, et des fenêtres, on y entre et on en sort. La preuve c'est que je suis en ce moment àDeauville, en voiture avec vous, au bord de la mer et en face du plus beau soleil couchant qui se puisse rêver. Admirez ce soleil couchant, ma mère; voilà qui ne trompe pas : ce n'est pas artificiel.

— Oui, c'est très beau, dit évasivement la duchesse, mais cela fait mal aux yeux.

Ils ne parlèrent plus jusqu'à leur arrivée à la villa. Du haut de la terrasse M™*^ de Sauvelys les regardait descendre. Auprès d'elle étaient le comte de Saint-Vincent et le beau Prédalgonde. La vue de ses amis sembla réveiller la duchesse. Elle salua de son ombrelle, et ses traits reprirent de l'animation. Elle gravit l'escalier avec une incroyable légèreté, montrant despieds charmants, chaussés de petits souliers, et un bas de jambe d'une forme exquise. Hiénard qui suivait posément, se dit : Elle est vraiment incroyable ! Elle n'a que vingt-cinq ans. Gomment lui

en vouloir d'avoir les idées de cet âge ? Elle reçoit chez elle un tas de gens qui ne devraient pas y venir. Mais comment faire, quand on a maison ouverte ? Il en est de même, chez tous ceux qui sont très riches. Il y a des parasites. C'est forcé. Il faut donc s'en accommoder, et ne prêter d'attention qu'à ceux qui en sont dignes. Ils arrivaient au salon. Là ils trouvèrent le sénateur Maréchal et sa fille qui tenaient compagnie à Devienne. Le sénateur, avec une grosse familiarité s'adressa à la duchesse :

— Il paraît que nos affaires ont bien marché tantôt... Je n'ai pas pu venir, comme vous savez, j'avais une réunion de sucriers du Nord, qui m'assommaient avec leurs histoires de betteraves... Mais vous n'y perdrez rien, voici mon offrande.

Il laissa tomberunbillet de mille francs sur la table.

— Votre fille avait déjgi fait beaucoup pour l'œuvre, dit la duchesse.

— Ma fille et moi, cela fait deux. Elle a sa bourse, j'ai la mienne.

— Elle a aussi sa tête, qui n'est pas la vôtre, dit la baronne de Sauvelys.

La figure du sénateur se rembrunit. Il ne répliqua pas.

Hiénard s'approcha de la baronne, et l'emmenant dans un coin du salon :

— Le père et la fille n'ont pas l'air très bien d'accord, si je m'en rapporte à ces paroles et à la physionomie de M. Maréchal.

114 LES BATxVILLES DE LA VIE

— Pas bien d'accord est faible. Dites qu'ils ne s'entendent sur rien. Vous serez dans la vérité.

— Notez les dissemblances.

— Vous les noterez bien vous-même.

— J'aime mieux que vous me prépariez la besogne.

— Eh bien ! M"'' Maréchal est religieuse, son père est libre penseur. Elle est artiste, il est commerçant. Elle a horreur de la démocratie, il en a fait sa carrière. Elle aime la campagne, il ne se plaît qu'à la ville. Elle est toujours à pied, il ne descend pas de voiture. Elle va dans le monde pour son plaisir, il n'y va que pour ses intérêts, et alors naturellement ils ne voient pas le même. En tout et sur tout, il en est ainsi. Et il est impossible de s'en douter, à moins d'être dans leur intimité, tant Lucienne a d'adresse et de mesure.

— Ils doivent mener une existence intolérable.

— Pas trop. Ils se voient à l'heure des repas, et c'est tout. M"'' Maréchal est riche de la fortune de sa mère, elle a ses gens à elle, et ne fait que ce qu'elle, veut.

— Excepté pour se marier.

— Ah ! ça, c'est la crise qui a séparé à jamais le cœur de ces deux êtres.

— Racontez.

— Avons-nous le temps?

— Ma mère n'est pas encore redescendue.

— Eh bien ! M'"^ Maréchal avait rencontré dans le

monde un jeune poêle très pauvre, mais rempli de talent, Michel Yaluze...

— L'auteur des Arpèges et de Régina ?

— Parfaitement. Elle s'était éprise de lui. Il s'était énamouré d'elle. Bravement elle alla trouver son père et lui raconta l'histoire, en lui demandant la permission d'épouser son poète. Le père Maréchal entra en fureur. Le jeune Michel Valuze fut mis à la porte. Et Lucienne déclara que jamais elle n'épouserait un autre homme que lui. Malheureusement, l'année suivante, après avoir fait jouer ^e'^j'na, avec un succès éclatant, le poète prit froid à guetter son amie, il tomba malade et mourut. Le père Maréchal, en apprenant la fin du malheureux garçon, dit à sa fille, en manière d'oraison funèbre : « Tu vois bien que j'avais raison de m'opposer au mariage : ce garçon avait une mauvaise santé! » Voilà ce que Lucienne ne pourra jamais oublier.

— Dites-moi donc, mais il est atroce votre Maréchal.

— Pas plus que les autres.

— Et M"'' Lucienne alors est la veuve de Mau- • sole?

— Oh ! elle n'y met aucune ostentation. Mais tous ceux que son père lui présente, ou qui se présentent d'eux-mêmes, sont sûrs de leur affaire.

— Eh bien ! à la bonne heure ! Voilà une personne avec qui on peut causer sans arrière-pensée.

— Elle vous plaira : elle est bonne et charmante.

Hiénardpritun temps, puis regardant la baronne:

— Et M. de Prédalgonde, si nous en parlions à présent.

— Vous savez tout ce que j'ai à en dire.

— Faut-il que j'interroge votre amie '?

— Faites si cela vous amuse.

— ■ Lui déplairais-je ?

— - Assurément non.

— Alors je me risque.

— Tenez, la voici qui vient, posez-lui la question. M"" Maréchal s'était approchée d'eux, et comprenant qu'ils parlaient d'elle, attendait en souriant,

— Lucienne, dit M™'' de Sauvelys, voilà M. Hiénard, qui veut vous demander ce qu'est M. de Prédalgonde.

La fille du sénateur fit un geste d'étonnement :

— Eh ! monsieur, quelle question posez-vous là? Est-ce sérieux ? Mais alors d'où arrivez-vous? Avec qui vivez-vous ? Quels journaux lisez- vous? Infortuné, vous n'êtes donc au courant de rien?

— De rien, c'est vous qui l'avez dit.

— Eh bien! mon cher monsieur, depuis que l'astre du prince a pâli dans notre ciel mondain, c'est le marquis qui a hérité de ses rayons, il brille : nec pluribus impar!

— Ne vous moquez pas de moi.

— L'oserais-je ?

— C'est un personnage si important, ce beau blond ?

— C'est l'homme le mieux mis, le plus chic, le plus recherché, le plus... Enfin pour tout résumer en quelques mots, ajouta la jeune fille, avec une joyeuse ironie, c'est le Roi de Paris !

— Et puis-je, Mademoiselle, vous demander qui l'a sacré ainsi ?

M"® Maréchal fit un geste ample qui embrassait tout l'horizon. Elle pointa son doigt blanc et fin aux quatre points cardinaux, et, du même ton railleur, elle dit :

— La bêtise humaine.

Les portes du salon s'ouvrirent, le maître d'hôtel, grave, parut et dit:

— Madame la duchesse est servie.

Et, comme pour une confirmation officielle de ce qui venait de lui être dit de cette rojauté mondaine, Jean Hiénard vit sa mère, souriante et gracieuse, qui allait prendre d'elle-même le bras du brillant marquis.

Le lendemain matin, par un temps délicieux, Jean sortit sur la plage, sa canne sous le bras, et se dirigea vers Trouville. Il passa au bac, et arriva sur « les planches > comme dix heures sonnaient. Le bain était dans toute son animation, et un grouillement de curieux encombrait le bord de la mer de sa masse multicolore. C'était un éparpillement de peignoirs blancs des cabines au sable frisé parle flot débonnaire, un tourbillonnement d'ombrelles éclatantes sousle grand soleil, et des galopades d'enfants parmi les chaises. Les hauts mâts, qui se dressaient devant le casino, faisaient claquer au vent leurs pavillons tricolores. Et cette agitation contrastait avec l'imm.ensité calme de la mer et du ciel.

Sur les planches se promenaient d'un pas alerte les jolies femmes, en toilettes claires, les élégants, en costume du matin, souliers jaunes et chapeau de paille , escortés de chiens minuscules ou gigan-

tesques, terriers d'Ecosse ou dogues d'Ulm, aussi pomponnés que leurs maîtres. Hiénard regardait ce va-et-vient, comme il assistait au défilé des voitures dans les Champs-Elysées, avec une curiosité amusée. L'existence de ces gens, qui passaient leur temps à ne rien faire d'utile, était toujours pour lui un sujet d'élonnement. Ils vivaient inoccupés et paraissaient ne pas s'ennuyer. Il pensait : autrefois j'étais comme eux, maisje m'assommais. G'estdoncqu'ilspossèdent une supériorité sur moi, puisqu'ils peuvent ainsi s'agiter dans le vide, sans s'apercevoir de ce vid e même. Moi, j'ai un tempérament d'ouvrier; il faut que je travaille. Et j'ai tout de suite la nostalgie de mon chantier, comme un scieur de long à qui on aurai^ créé des loisirs. C'est en résumé la marque d'une nature un peu vulgaire. Les raffinés ont, de tout temps, supporté très bien la paresse. Le progrès moderne seul nous a contraints à l'activité. Autrefois les artistes vivaient dans les palais des princes, sans besoins, sans préoccupations, et ils travaillaient quand ils étaientinspirés. Aujourd'hui, on est devenu libre, on ne dépend plus de l'inspiration. On n'est plus l'esclave que de soi-même. Tout ça c'est de la démocratie. Et, après tout, n'est-ce pas mieux? Oui, mais il faut produire, sous peine de mort. Plus le temps marchera, plus cela sera ainsi. Et, très prochainement, les oisifs seront les domestiques des laborieux. Il faudra se faire libre par le travail, ou cirer les bottes des producteurs. Les rentes n'existeront

plus, OU ne rapporteront rien. On auraplus tôtfail de serrer son argent, dans une malle, que de le placer. Le socialisme, de fait, sera établi, sans que ces imbéciles de la Chambre, qui parlent pour ne rien dire, aient eu à s'en mêler. Et le travail, le travail, il n'y aura plus d'autre moyen de se tirer d'affaire. Comment tous ces gens-là feront-ils ? Ce n'est pas encore tant qu'ils soient paresseux : mais ils sont profondément incapables.

Il regardait passer lesjeunes messieurs, à démarche nonchalante, vêtus de jolis costumes de molleton blanc, ceinturés de soie claire, cravate bien nouée retombant sur le plastron de la chemise, et retenue par des épingles d'or. Ils étaient gracieux, bien peignés, parlaient peu et ne fumaient même plus. Les femmes, à une vive allure, ainsi que pour un entraînement, paraissaient ne rien voir et arpentaient la terrasse planchejée, allongeant leurs souliers à talons plats, comme si elles s'étaient donné la tâche de faire, tant de fois, le chemin avant le déjeuner.

Évidemment tout ce monde-là se soumettait au même programme, tous les jours, et sans se rendre compte de sa monotonie, se pliait à ces rites d'existence, qui constituent le bien-vivre des gens comme il faut. Ils ne paraissaient pas en soulTrir. Et si leur aspect était sans fantaisie et sans éclat, il n'était pas certain qu'ils ne fussent pas heureux. Après tout, qui prouvait qu'il fallait passer ses jours, sur la corde raide des tentatives artistiques, ou des efforts indus-

triels,pouroccuper digaementsa vie? Etait-il très sûr que la surexcitation cérébrale, qui mettait en mouvement les fortes activités, ne fût pas une déformation intellectuelle ? Les fous n'étaient-ils pas ceux qui se creusaient la pensée à chercher un problème scientifique, à résoudre des questions utilitaires, à poursuivre la chimère du beau? Et les sages n'étaient-ils pas ces simplistes qui se bornaient à vivre, l'été, au grand air, dans la brise de l'océan, dans le calme des bois, et, Ihiver, dans le raffinement des cités, cherchant uniquement la satisfaction de l'heure présente ? Hiénard en était là de sa dissertation, lorsqu'il se trouva face à face avec une très jolie personne brune, habillée de piqué blanc, et portant une magnifique botte de roses sur son bras.

— Tiens! s'écria la promeneuse, Hiénard!

— Eh! Juliette, mon enfant, c'est toi? Qu'est-ce que tu fais ici?

— Dis donc, malhonnête, dit la belle fille, est-ce que j'y suis déplacée?

— Ma foi, non ! Mais tu es donc devenue une femme très chic?

— Oui, mon garçon. Excessivement chic. Mais tiens-tu à prendre racine? Marchons, ou asseyonsnous, comme tu voudras, pourvu que nous ne restions pas plantés là. Ah! au fait, tu as peut-être peur de te compromettre, en te montrant avec moi?

— Oui, ma petite, c'est probable. Tiens, allons nous asseoir. Nous regarderons passer le beau monde.

Ils s'installèrent, en face de la mer. sur deux chaises. Juliette posa ses fleurs sur une troisième, et mettant ses jolis pieds chaussés de souliers vernis sur les barreaux, elle dit gaiment :

— Ah! mon petit Hiénard, que je suis contente de te rencontrer. Qu'est-ce que tu deviens, depuis que je ne vais plus poser à ton atelier? Fais-tu toujours de belles choses? Tu sais, moi, je suis très calée. J'ai mis la main sur un Américain qui me donne tout ce que je veux. Il y a bien un an que nous ne nous sommes vus, hein?

— Un an, au moins.

— Tu es toujours joli garçon. S'il n'y avait pas tant de gens qui circulent autour de nous, je t'embrasserais.

— Toujours fantaisiste, Juliette?

— Plus que jamais! Et la mère Lascart, as-tu de ses nouvelles?

— Elle va bien; j'ai dîné chez elle, il n'y a pas quinze jours.

— Ah! moi, mon ami, c'est fini, ces débauches-là. Je ne peux plus m'encanailler. Et c'est vraiment dommage! Mais mon amant hurlerait, si je le plantais là pour aller vadrouiller dans les tables d'hôte du quartier. C'était amusant; on y voyait de bons types... A propos, tu y as connu le beau Prédalgonde, toi ?

A ce nom, Iliénard fit un brusque mouvement. Comme un voile qui se déchire, l'obscurité qui

s'étendait sur sa mémoire venait en une seconde de disparaître, et il revoyait le joli garçon blond, il notait les circonstances dans lesquelles il lui était apparu. Il se rappelait le coup de soleil que Juliette avait pourlui, il précisait jusqu'au costume qu'avait, ce jour-là, le héros de l'aventure, et la coupe de sa barbe et ses cheveux en brosse, qu'il portait maintenant longs. Il comprenait que ce changement dans sa coiffure l'avait seul empêché de le reconnaître, dès le premier instant. Prédalgonde à la table d'hôte de M™^ Lascartl Que faisait-il là? Et oublieux de sa propre présence en ce lieu qu'il jugeait suspect, il cherchait des motifs extraordinaires à la fréquentation de cette maison d'ordre inférieur, par le beau viveur qui incarnait en sa personne les élégances parisiennes. Il pensa : Juliette l'a aimé, peut-être l'a-t-elle connu.. Elle va m'éclairer sur son compte. Il prit une cigarette, l'alluma, et dit :

— Ah! oui, Prédalgonde. Qu'est-il devenu? On ne le rencontre plus.

— Tu parles! 11 ne mange plus les dîners à prix fixe. Il est comme moi : monté en grade, passé maréchal de la gomme !

— C'est bien ce joli blond, pour qui tu avais un sentiment?...

— C'est lui-même. J'ai toujours été la victime de mes yeux!

— Mais est-ce qu'il s'appelait Prédalgonde, à celle époque-là?

— Il s'appelait Roger Brémont. Mais il paraît que le vrai nom de sa famille, c'était Prédalgonde. Quand il a hérité d'un oncle très riche, il a repris le titre de marquis...

— Ah! il a hérité...

— D'un sac énorme. Juste au moment où je l'ai connu. Nous ne sommes restés que trois semaines ensemble... Il a tout de suite pris des habitudes, un genre, qui ne pouvaient plus cadrer avec ma vie, à moi, qui n'avais pas le sou. Il a été très convenable, du reste, mais il m'a quittée pour aller avec des femmes de son monde... Il est aimé, vois-tu, il les a toutes... C'est par elles qu'il a été poussé... C'est qu'il est bien malin... Il ira loin!

— Qu^entends-tu par malin?

— Yoilà. C'est un garçon, n'est-ce pas, à ne s'embarrasser jamais de quelqu'un qui pourra le gêner. Il ne s'occupe que de lui, il ne voit que son avantage. Et tout ce qui lui fait obstacle, crac! par terre. Il a, auprès de lui un vieux qui le conseille et qui ne lui permettrait pas de commettre une erreur de conduite. Tu n'imagines pas comme tout ce que fait ce gaillard-là est raisonné. Tout est calcul, chez lui, et, avec une politique comme la sienne, il faudra qu'il se heurte à plus fort que lui pour ne pas atteindre le but qu"il<se sera marqué.

— Quel but s'est-il marqué?

— Je n'en sais rien. Jusqu'à présent, c'est, en apparence, de bien vivre, et il v réussit. Il a un hôtel

avenue d'Antin, des chevaux magnifiques, un yacht à vapeur, une écurie de courses, un train à tout casser! Tu sais ce que coûte la vie à Paris, n'est-ce pas? Eh bien! il raffine sur tout, il renchérit sur tout. Depuis un an, il s'est lancé d'une façon eflVayante... Vois-tu Juliette suivant, dans les airs, ce cerfvolant-là? Pauvre fille! Elle manquait de parachute! Aussi on l'a vite lâchée, avec un joli cadeau.

— Et c'est un héritage qui a fourni à tout ce luxe?

— Ah! ça, mon petit Hiénard, c'est ce qu'on dit.

— Mais, tu sais autre chose, toi, Juliette?

La belle fille prit un air digne, et faisant un geste de protestation:

— Oh! moi, tu sais, je ne dis jamais de mal de mes anciens amants!

— Tu as raison, mon enfant.

Il pensa : Elle en sait plus qu'elle n'en veut dire, en tout cas, pour le moment. En résumé, elle vient de me dépeindre un parfait aventurier. Je compléterai mes renseignements sur ce Roi de Paris, en puisant à d'autres sources. Juliette l'interrompit dans ses réflexions. Elle s'écria :

— Tiens ! Voilà mon Américain! Regarde ce beau garçon qui vient là-bas dans cette charrette anglaise...

— Je te laisse, mon enfant. Je ne veux pas te causer d'ennuis dans ton ménage.

— Ah ! Je te le présenterai, si tu veux. Mon type sera joliment flatté de faire ta connaissance. C'est un bon garçon. Et il aime les arts...

— Merci, je me sauve.

Hiénard serra la main de la belle fille, et. pendant que le Yankee descendait de sa voiture et passait les guides à son cocher, il s'esquiva. Il venait d'apercevoir Devienne qui flânait en fumant sa cigarette, et il se dirigeait vers lui. Il passa son bras sous celui de son ami, et continuant à marcher à ses côtés :

— Tu vas bien ?

— Je vais bien. Est-ce joli tout ga?

Il montrait la mer bleue, le ciel clair, la plage grise, et toute cette foule, dont les couleurs papillotantes vibraient dans l'air transparent.

— Ça agace un peu l'œil.

— Ah 1 sculpteur, tu n'es sensible qu'aux lignes. Toute cette chanson des valeurs et des tons te laisse l'roid.

— Plutôt. D'autant que c'est impossible à rendre.

— Hélas I Qu'est-ce que tu fais, ce matin.

— Tu le vois bien. Je fais l'imbécile, sur une plage chic.

— Mais après ?

— Après, je déjeunerai avec ma mère, et je prendrai le train pour Paris.

— Tu pars si vite ?

— Qu'est-ce que tu veux que je fasse ici ?

Devienne fit une moue qui dérangea pour un instant la froide correction de son visage. Il reprit après un court silence :

— Pourquoi es-tu donc venu ?

— Pour affaire.

— Avec la duchesse ?

— Oui, avec la duchesse.

Devienne regarda son ami du coin de l'œil, et avec son même flegine.

— Affaire d'argent ?

— Oui, affaire d'argent.

— Beaucoup d'argent ?

— Cent cinquante mille.

— Pour toi ?

— Es-tu bête ?

— Oui. Tu as raison, je suis stupide. Tu n'as pas de besoins. Un service que tu rends ? J'aurais dû m'en douter. Et qu'est-ce qu'elle t'a dit, la duchesse ?

— Elle m'a promis la somme pour ce matin.

— Et c'est tout ?

— Et c'est tout.

Devienne redevint muet. Il se promena en fumant, perdu dans ses réflexions. Hiénard, intrigué, le suivait, se demandant la raison de ces questions répétées et surtout de l'espèce de préoccupation dans laquelle son ami était plongé. Ils marchèrent ainsi, pendant quelques minutes. Puis Devienne, comme oppressé par ce silence, si lourd de sous-entendus, dit brusquement :

— Tu ferais peut-être aussi bien de rester.

— Pourquoi ?

— Moi, à ta place, je resterais.

— Pourquoi? répéta Hiénard, presque durement.

liîS LES BATAILLES DE LA VIE

Devienne ne tourna pas la tête. Il continua à regarder devant lui et répondit :

— Tu sais que j'ai pour toi une vraie amitié. Eh bien ! reste auprès de la duchesse. Je ne l'en dirai pas plus long. Il est inutile que tu m'interroges. Je me borne à te donner un conseil qui est, je crois, le plus utile que tu puisses recevoir en ce moment. Tu ne peux pas me comprendre. Mais reste, observe, et tu verras.

— On m'a déjà dit cela, ou à peu près, hier soir?

— Qui donc ?

— La baronne de Sauvelys.

Devienne eut un imperceptible sourire :

— Tiens I parbleu !

— Alors, elle, si je l'interroge, elle me dira ce (jue tu ne veux pas me faire entendre ?

— Je n"en sais rien, ce n'est pas sur. Mais pourquoi t'en rapporter à des étrangers? Tu as des yeux, regarde. Cela suffira. Tout Trouville connaît le secrÈt que tu cherches, etje suis étonné que cette jolie fille, avec qui tu causais tout à l'heure, ne te l'ait pas appris. Elle aussi aura peut-être voulu te ménager.

— C'est probable, dit Hiénard avec un grand sangfroid. Mais, mon bon Devienne, si tu ne peux te décider à m'apprendre ce qui m'intéresse si fort, selon toi, sauras-tu au moins me donner un renseignement précis sur un personnage que je rencontre continuellement dans mes jambes depuis mon arrivée.

Le peintre pinça les lèvres :

— De qui s'agit-il ?

— Du marquis de Prédalgoiide. Qu'est-ce que c'est aujuste, que ce seigneurie?

Devienne fît claquer ses doigts d'un air satisfait. Il jeta sa cigarette, et regardant en plein son ami,* pour la première fois depuis le commencement de leur entretien :

— Ce seigneur-là ? Mais c'est très probablement une affreuse canaille.

— Le Roi de Paris ?

— Ce sont les demoiselles faciles qui l'appellent ainsi, une douzaine de rastaquouères, et, à la suite, un troupeau d'imbéciles de Cercles. Les journaux de cabinet de toilette ont relevé le titre dans leurs Echos, et comme c'était idiot, naturellement ça c'est propagé. Vraiment ce serait fâcheux s'il suffisait d'obtenir le suffrage de la galanterie tarifée, l'admiration de quelques misses en rupture d'Amérique, et la complicité des feuilles à scandale, pour régner sur la grande ville. Non, mon ami, ce Roi de Paris n'est qu'un roi de pacotille. Et il suffira de souffler sur sa royauté pour la faire disparaître. En attendant, il fait le beau, il épate les bourgeois, et il rafle leur argent à tous ceux qui sont assez naïfs pour lui faire son jeu...

— Est-ce qu'il triche ?

— Je n'en sais rien. Mais ce qu'il y a de sûr, c'est qu'il gagne, et beaucoup, et partout. L'automne dernier, il a fait à Bade, au Cercle des Étrangers, une apparition sensationnelle. Il n'y avait pas une heure

qu'il était arrivé, et, ayant pris la banque, il levait deux cent quarante mille francs aux gros pontes de l'Allemagne. Ce fut une stupeur. Le secrétaire du cercle télégraphia au petit Club pour demander des •renseignements sur le marquis de Prédalgonde. On lui répondit : « Membre du Cercle, très honorablement connu, joue très gros jeu. » Il n'y avait qu'à s'incliner. Le lendemain, mon gaillard revient à la partie. Il perd, puis gagne, et finalement enlève cent quatre-vingt mille francs. Il est reparti, pour Paris avec six cent mille francs dans son portefeuille et l'estime des hobereaux qu'il venait de plumer. Voilà le sire. Du reste, si tu veux le voir opérer, entre au Casino, ce soir, tu es sûr de le trouver à la table de baccara, vers minuit.

— Voyons, Devienne, reprit Hiénard. Qu'est-ce que cet homme?

— Je te l'ai déjà dit: je n'en sais rien. On répand sur lui, dans le monde, des bruits affreux. Mais qu'est-ce que cela prouve ? Tu sais comment sont les gens. Il suffit qu'on soit en vue pour qu'ils vous tirent dessus. Toute supériorité déchaîne l'envie et la calomnie. Un monsieur à qui on a soufflé sa maîtresse vous accuse d'être un faussaire, et le décavé, dont on emporte l'argent, se console en vous traitant de voleur. La masse des indifférents ne recherche pas les mobiles, elle n'entend que les jugements et elle répète: c Faussaire et voleur ». Voilà comment les réputations se font. Il suffit d'une

douzaine de rosses et de cinq cents idiots, pour répandre sur un homme des accusations dont il lui est impossible de se laver. Dans l'espèce qui nous occupe, il est fort possible qu'il en soit ainsi. Le Prédalgonde est très joli garçon, donc il a des succès ; il joue très gros, par conséquent il risque de gagner très gros. En ce moment, il a du bonheur. Mais en sera-.t-il toujours ainsi? Il ne faut donc pas le juger sur des on-dit. Il faut le regarder, l'étudier et te faire une opinion personnelle. Après, tu agiras comme il conviendra, mais en connaissance de cause.

— C'est très bien. Je suivrai ton conseil. Je resterai et je regarderai. Tu es pour quelque temps ici?

— Moi? Jusqu'à la fm de la semaine. Ensuite, je vais à Dieppe.

— Tu fais le littoral.

— Qu'est-ce que tu veux ? J'ai des amis qui m'invitent. Et puis Paris est si vilain à cette époqueci, l'eau est si rare et les boucheries sentent si mauvais ! Comment résister à l'envie de respirer cette brise de mer?

Hiénard tendit la main à son ami :

— Enfin, si j"ai besoin de toi, je saurai où te prendre.

— Ne fais pas de sottises reprit Devienne, sois très circonspect.

— N'aie pas peur.

Hiénard reprit le chemin de Deauville. Il était onzeheures.il savait trouver sa mère prête aie recevoir avant le déjeuner. Et il avait hâte de causer avec elle. Tout ce que lui avaient dit M™^ de Sauvelys, Juliette et Devienne formait maintenant un ensemble de témoignages desquels il résultait clairement qu'entre la duchesse et Prédalgonde une intrigue était nouée, qui défrayait les conversations de la plage. Ainsi toujours, toujours, il aurait à recevoir les éclaboussures des scandaleux caprices de sa mère. Vainement il avait rompu avec elle et s'était éloigné. Les journaux, lui avaient apporté l'écho des fantaisies amoureuses de la duchesse. Il avait cessé de lire les journaux et des bouts de conversation, surpris chez les camarades, malgré tout, lui avaient sali la pensée. Une fois seulement il était sorti de sa retraite, pour venir demanyîer à cette mère une parcelle de la fortune qu"il lui avait abandonnée, et il la revoyait aussi pimpante, légère, coquette et séduisante que dans sa jeunesse, comme si le temps ne pouvait mordre sur cette passionnée, pour lui rider le visage, lui empâter la taille, lui blanchir les cheveux et lui défendre lamour, en la faisant vieille définitivement !

Une colère s'alluma dans le cerveau de Jean, à la pensée de cette incorrigible, glissant aune intrigue avec ce jeune homme, qui aurait pu être son fils. Quel poison avait-elle donc dans l'imagination, quel feu dans le sang ? Et le jour où il faudrait renoncer à

toute espérance de bonheur, que deviendrait-elle ? Ne serait-ce pas la mOrt? Il calcula. Elle avait quarante-six ans. Oui, puisqu'il avait, lui, vingt-huit ans. Quelle pitié ! Quarante-six ans ! Il la revit, telle qu'elleluiétait apparue, la veille, dans le cadre éclatant de sa fête de charité, vêtue de blanc, comme une jeune femme, et vraiment miraculeuse de conservation, avec ses belles dents, sa taille fine, ses larges épaules et sa chevelure blonde ; oui, blonde, et non pas teinte hideusement.

Il parlait seul, en marchant : Comment fait-elle pour ne pas vieillir? Le philtre sacré qui fut possédé par les beautés de Byzance, avait-il, par elle, été retrouvé? La nature offre-t-elleàceux qui se révoltent contre ses lois générales, des ressources suprêmes et mystérieuses ? Est-ce d'aimer, qui rend la beauté persistanteetprblonge la jeunesse? Quel est le tecret de ces inaltérables charmes qui sont départis à certaines et les rendent si terribles, en ajoutant l'expérience à la séduction ? Et ne sont-elles pas dans leur droit d'aimer et de se faire aimer, puisqu'elles ont l'ardeur de se donner et le pouvoir de conquérir. Il était arrivé, tout en roulant ces douloureuses pensées dans sa tête. Il traversa le jardin, monta l'escalier de pierre et entra dans le petit salon, tout embaumé du parfum des roses. La duchesse était assise près d'une table, et devant elle, un homme âgé étalait des bijoux sur une bande de velours noir pour en faire valoir l'éclat.

— Ahl te voilà, dit M""*^ de Diernstein, en se levant avec une sorte de précipitation. Tu as été faire un tour sur la plage ? Il fait beau, n'est-ce pas?

Elle parlait avec volubilité, ainsi qu'une personne troublée dans une occupation qu'elle n'aurait pas voulu qu'on surprit .

— Oui, ma mère, j'ai été faire un tour et il fait beau...

Il baisa la main qu'elle lui tendait, et se tournant vers la table qu'elle lui masquait:

— - Vous regardez des bijoux, ma mère ? Cest un cadeau que vous voulez faire ?

— Tu vois, en M. Maugrelin, un tentateur qui m'apporte des merveilles. Cachez tout cela, monsieur Maugrelin, cachez; mon fils est un puritain qui hait toutes les somptuosités.

— Je les hais pour moi, ma mère, mais je les approuve fort chez les autres. Que deviendraient les arts et l'industrie, s'il n'y avait que des gens simples ? C'est un devoir, pour les riches, d'alimenter le luxe en achetant des merveilles... Un riche qui économise ? Fi, la vilaine chose ! II n'y a d'excuse à la richesse que de la répandre, et à pleines mains, pour que tout le monde en jouisse !

Il s'approcha du joaillier, qui l'écoutait d'un air approbatif, et, écartant la bande de velours noir, que la duchesse avait rejetée sur les bijoux, il les examina en connaisseur:

— Ah! voici de belles perles...

Il tenait dans sa main trois perles noires d'une spendeur rare, montées en boutons de chemise et qui méritaient d'orner le plastron d'un roi.

— On trouverait difficilement les pareilles en ce moment... C'est ce que je disais à madame la duchesse...

— Quoi! ma mère, vous voulez acheter des boutons de chemise ?...

Il la regardait, en parlant ainsi, avec un sourire de cruelle raillerie.

Elle était hautaine et courageuse, elle releva la tête et dit :

— Pour aller à bicyclette, je mets des chemisettes qui ont un devant empesé. Ne trouves-tu pas que ces trois perles l'attacheraient bien ?

Hiénard eut un geste négligent :

— Moi, ma mère, j'ai des boutons de nacre qui tiennent très suffisamment.

La duchesse rougit et serra ses doigt fins :

— Veux-tules trois perles,Jean,elles sont pour toi...

Il secoua la tête en signe de refus :

— Merci, ma mère, quel emploi aurait, d'un pareil trésor, le pauvre artiste que je suis? Un jour de gêne, j'irais les revendre à M. Maugrelin, et il les reprendrait pour moitié de leur valeur.

11 riait, en parlant ainsi, mais d'un rire nerveux et sombre qui inquiétait la duchesse. Elle examina son fils de ses yeux bleus, qui n'étaient pas que doux et tendres, mais perçants et scrutateurs :

— Jean, il n'est pas de très bon goût de poser pour le pauvre rapin, devant M. Maugrelin qui sait fort bien qui tu es et ce que tu es... Veux-tu les perles?

Il dit presque durement:

— rs'on, ma mère, prenez-les pour vous.

La duchesse eut un tressaillement, elle rougit, puis d'un air de défi :

— Eh bien! monsieur Maugrelin, puisque mon fils le veut, je les prends.

Le joaillier emballa sa marchandise, en un tour de main. Son affaire était conclue, il n'avait plus qu'à se retirer. [Il exécuta sa sortie, avec des saluts cérémonieux, et disparut comme une ombre.

Sur la table, les trois perles noires, dans leur écrin de satin blanc, restaient splendides et chatoyantes. Hiénard les regarda avec un dédain superbe :

— Ça coûte cher, ça ?

— Trente mille francs.

Il ne broncha pas.

— C'est pour rien. Quand on pense que de pauvres diables de plongeurs descendent, pendant des jours et des jours, dans les profondeurs de la mer, un pavé au pied et un coutelas à la ceinture, pour aller, sous la dent des requins, chercher ces petites boules nacrées qui feront l'envie des jolies femmes, cela donne une rude idée de la misère humaine.

— Allons! révolutionnaire! tu as donc toujours d'affreuses idées socialistes ?

— Oui, ma mère.

— Un homme tel que toi, et avec le nom que tu as?

— Et que je ne porte pas, dit rudement Hiénard. Et qu'ai-je de plus que tel pauvre diable? En vérité, un homme tel que moi n'est-il pas pareil à tous les autres hommes? Un peu moins intéressant, peut-être, parce que j'ai eu moins d'efforts à faire, que d'autres pour me tirer de la misère et de l'obscurité. Vous m'appelez socialiste, avec reproche et non sans dédain , ma mère ; le socialisme est l'avenir de l'humanité.

La duchesse, cette fois, eut un geste lassé :

— Ah ! mon enfant, que la vie sera donc ennuyeuse, le jour où ces idées-là triompheront! Une société sans plaisirs et sans fêtes autres que des plaisirs pareils pour chacun et des fêtes communes à tous .. La promiscuité du bonheur. Autant dire qu'il n'y aura plus de bonheur. Ah! l'égalité, voilà ce que tu aimes ? Moi, elle me fait horreur. Et l'idée d'être confondue, dans une union fraternelle, avec ma femme de chambre et mon cocher, me donne la nausée. Tu n'as donc jamais regardé ces gens-là? Croistu sincèrement qu'ils soient de la même espèce que nous? Tu vas me dire que c'est une affaire d'éducation. Ce n'est pas bien sûr. Je crois qu'il y a des êtres d'utilité et des êtres de luxe, comme il y a des chevaux de labour et des chevaux de promenade. Le zingueur qui passe dans la rue, avec sa boîte à

outils sur l'épaule, n'est pas de la même pâte que toi. Tu diras tout ce que lu voudras, tu invoqueras ce que tu voudras. Rien ne fera qu'il n'y ait pas des inégalités de condition, dans toute la nature, et que certains naissent chardons, lorsque d'autres naissent orchidées. Qu'il ne faille pas accorder plus de bien-être aux créatures, leur adoucir la vie, et surtout leur faciliter le repos des vieux ans, personne n'oserait le prétendre. Mais avoir la fantaisie de donner mon hôtel à mon concierge, par la seule raison que j'en suis la propriétaire et qu'il n'en est que le gardien, et croire qu'il est juste de me faire descendre à la loge, parce que c'est le tour de mon serviteur de trôner au salon, ça, mon petit Jean, c'est de la folie furieuse, et les gens qui soutiennent ces théories-là sont des pensionnaires tout trouvés pour Charenton.

— Ma mère, vous faites de la parodie, et vous avez beau jeu avec votre esprit et votre grâce. Mais la situation n'est pas telle que vous la dépeignez, et il n'est pas question de vous faire tirer le cordon. Il s'agit de savoir si quelques-uns auront tout, et le plus grand nombre rien. Voilà le problème. Et, sincèrement, il est révoltant que des malheureux, qui sont légion, souffrent et meurent, quand la fortune publique est accumulée, sans nécessité, sans raison, sans égalité, entre les mains de rares privilégiés. Le devoir des riches est de dépenser, et la plupart sont avares et pondent sur leurs œufs. Je sais bien qu'il

sera très difficile de faire pénétrer ees idées-là dans l'esprit des Français, qui sont, par tradition séculaire, économes et thésauriseurs. Ils n'ignorent pas que la force de leur pays vient de ses réserves d'épargne. lisse souviennent que c'est cette parcimonie sous-mailleuse qui a sauvé la France au moment des désastres. Mais il faut mettre en regard la misère de tous les jours avec Taccidentelle et unique occasion qui peut se produire d'avoir besoin de cette économie. Et il n'y a pas à hésiter entre le soulagement immédiat de la pauvreté populaire, et la prévision tutélaire qui concentre la masse de la richesse dans une classe unique. Entre les malheureux qui souffrent, tous les jours, et les heureux qui peuvent, dans vingt ans, être les banquiers de la patrie menacée, il n'y a pas d'hésitation possible : le danger présent et certain est plus intéressant que le danger h}-pothétique et futur. Allons au plus pressé. Donnons du bonheur. Si le destin veut qu'un jour nous ayons à faire des sacrifices, chacun les fera en même temps, et l'effort de tous vaudra grandement l'effort de quelques-uns.

— Utopies, mon enfant, utopies ! Qu'un famélique journaliste radical, qu'un député dévoré par la soif de parvenir, se répande en déclamations pareilles, et s'en fasse des rentes ou de la popularité, je le conçois. Mais toi ? Il y a des idées qui ne sont pas appropriées à certains cerveaux, et des paroles qui détonnent dans certaines bouches. Tu as beau dire,

tu es un aristocrate, et tu en seras toujours un. Tu peux déblatérer, réclamer des réformes, proposer des changements, tu es de ceux contre lesquels tout se fera. Mais, laisse-moi te le dire encore, tes déclamations manquent d'élégance, tes revendications ont mauvais ton. Tu as été trop bien élevé pour avoir le droit de parler si mal, et il convient, quand on est de ton monde, d'avoir la pensée propre comme on a les mains lavées. Ceci dit, mon petit Jean, occupons-nous d'autre chose. Tiens, de ton ami, à qui tu veux donner de l'argent, sans doute pour faire honneur à tes théories humanitaires. Tu vois bien que l'égalité n'existe pas, puisque voilà un brave garçon, à qui il faut absolument cent cinquante mille francs que son voisin n'a pas et n'aura jamais.

Jean ne répondit pas. Il n'entendait plus ce que lui disait sa mère. Sa colère s'était évaporée en tirades de révolte contre ce luxe qu'il accusait de corruption. Maintenant, il pensait avec tristesse que rien ne prévaudrait contre les habitudes et les goûts de la duchesse. Et avait-il eu la naïveté de l'espérer? Quoi ! après tant d'épreuves faites, après s'être résigné à l'éloignement, pour ne plus rien connaître de ce qui lui paraissait intolérable, se leurrait-il d'une conversion tardive, lorsque tout lui prouvait, au contraire, que sa mère devenait plus passionnée, à mesure que la jeunesse la fuyait? Un amant, oui, toujours un amant pour celte amoureuse inlassable,

qui aurait certainement préféré la mort au renoncement définitif. Car, pour elle, qu'eût été la vie sans amour ?

Et il venait sottement lui débiter des tirade s égalitaires. Ah ! si elle avait été sincère, comme elle lui aurait répondu tout simplement : Du luxe, de la richesse, que m'importe, pourvu que je sois aimée? Je ne tiens à mon cadre éclatant que parce qu'il sied à ma beauté et me facilite l'amour. Assure-moi que je serai toujours adorée, et je consens à habiter une île déserte avec celui que j'aurai choisi. Et Jean, le cœur serré, pensait qu'il en avait toujours été ainsi, qu'il en serait toujours ainsi, et que si l'élu du moment se nommait Prédalgonde, il n'y avait pas grand intérêt à ce que ce ne fût pas lui. Un autre ne vaudrait sans doute pas mieux, car peu scrupuleux devaient être ceux. qui courtisaient pour sa grande situation mondaine, l'éclat de son luxe, le faste de ses fêtes, la vieille femme que, en dépit de tous les artifices de toilette, était sa mère.

La duchesse, un peu inquiète de ce silence, se leva et fit un tour dans le salon, rangeant des fleurs dans les jardinières et observant du coin de l'œil la farouche immobilité de son fils. Enfin, elle se rapprocha de lui, et, posant sa main blanche et fine sur l'épaule de Jean :

— Eh bien ! voyons, qu'est-ce que tu as ? Est-ce que tu rêves encore au bonheur de l'humanité ?

— Non, ma mère, je crois bien qu'il est impos-

sible à réaliser, en général. Xe nous occupons donc que des cas particuliers... Vous me parliez tout à l'heure de mon ami Frégose...

— Oui, l'ami aux cent cinquante mille francs... Eh bien 1 veux-tu que je te donne cet argent tout de suite ?

— Je vous en serai obligé, ma mère.

La duchesse ouvrit un petit bureau, prit une feuille de papier et écrivit: «Je prie monsieur Ledard de bien vouloir remettre la somme de cent cinquante mille francs à mon fils, à sa première réquisition. » Elle signa. Puis se tournant vers Hiénard :

— Je ne te donne pas un chèque, tu es trop distrait, tu le perdrais. Tu n'auras, en rentrant à Paris, qu'à passer chez mon notaire. Il te comptera la somme sur la présentation de ce mot. Cela te va-t-il ainsi?

— Oui, ma mère, merci.

— Pas de merci. Cet argent est à toi. Tuas le droit d'en disposer comme il te plaît. Je ne suis que ton intendante. Et la moitié de la fortune t'appartient, ne l'oublie pas. Le jour où tu la voudras, tu n'auras qu'à parler. Je te rendrai des comptes. Nous sommes très riches, mon enfant, car j'ai beaucoup d'ordre, avec mon air de jeter largent par les fenêtres, et je ne vais jamais au bout de nos revenus.

Jean eut un sourire.

— Vous avez tort. Dépensez, ma mère. C'est mon désir. Et le meilleur emploi que vous puissiez faire

de ces revenus, que vous prétendez m'appartenir, c'est de les répandre à pleines mains. Et un peu du capital, même, s'il vous en prend fantaisie !

La duchesse revint à son fils et, debout devant lu i , dans sa grâce de jolie femme, bravant le plein jour delà fenêtre, sans une ride, sans un cheveu blanc, jeune à décourager, elle dit :

— Et mon buste? Tu m'as promis que tu le ferais. Quand tiendras -tu ton engagement?

— Quand il vous plaira, ma mère.

— Eh bien! Dès demain.

— Il faudra donc que je reste à Deauville ?

— Tu seras bien à plaindre.

— Je vais télégraphier alors pour qu'on m'envoie une selle, mes outils et de la plastiline...

— Où travailleras-tu ?

— Dans la serre, ou dans votre salon, ou sur la terrasse, peu m'importe.

— Feras-tu beaucoup de gâchis ?

— Aucun gâchis.

— Alors, ce petit salon sera commode. Je pourrai recevoir mes amis, en posant?

— Je le désire. Votre physionomie aura ainsi toute son animation...

— Et surtout, Jean, ne me vieillis pas. Hiénard regarda la duchesse et avec un peu d'amertume :

— Oh ! vous vous arrangerez pour que cela soit impossible!

Au même moment le vieux Firmin entra et s"inclinant annonça à demi-voix :

— Monsieur le marquis de Prédalgonde.

— Faites-le entrer.

Elle examinait son fils en prononçant ces paroles. Elle vit le mouvement nerveux qui le poussa en avant, comme pour fuir une présence importune. Elle lut sur son visage soudainement contracté l'antipathie inspirée par le nouveau venu. Elle dit :

— Tu me quittes ?

— Excusez-moi, ma mère,je vais prendre Devienne pour déjeuner aux Roches-Noires.

— Tu dîneras avec moi, au moins?

— Oui, ma mère.

Prédalgonde entrait. Les deuxjeunes gens échangèrent un salut, très froid de la part de Jean, très gracieux de la part de Prédalgonde. Puis sans un mot, sans un temps d'arrêt, dans son départ qui ressemblait à une fuite, le sculpteur, par la porte encore ouverte, se glissa et disparut.

Derrière lui, avant même que le bruit de ses pas se fût perdu, sans souci d'une rentrée possible, dans son ardeur amoureuse, la duchesse avait déjàjeté ses bras au cou de Prédalgonde, et le regardait avec l'attentionjalouse d'une femme qui craint les infidélités :

— Cher Roger, voilà vingt-quatre heures que je ne vous ai pas vu librement. Hier, dans la journée, cette fête nous a séparés, hier soir, je n'ai pu échanger avec vous que des paroles banales. Voyons,

VOS yeux, voyons vos lèvres. Avez-vous été sage ? Si vous me trompiez, je le devinerais, je vous en préviens. Et ce serait terrible !

Il répondit par des baisers souriants, et sur la poitrine dujeunehomme, la passionnée, frémissante, resta à jouir de son ivresse longuement, sans une parole, absorbée par la volupté d'être aux bras de celui qu'elle adorait. Enfin, elle se détacha avec effort et attirant Roger sur un canapé auprès d'elle.

— Qu'est-ce que vous avez fait depuis hier?

— J'ai joué, au cercle, et j'ai gagné. La duchesse hocha la tête :

— Je n'aime pas que vous jouiez ainsi. C'est un grand défaut que vous avez, Roger; et il n'y a aucune sécurité pour un homme, si riche qu'il soit, lorsqu'il aie goût du jeu aussi violent que vous l'avez.

— Ma chère Élise, que voulez-vous que je fasse, quand je suis loin de vous? Préférez-vous que j'aille chez des femmes ?

Elle eut un geste de protestation effrayée :

— Non ! Tais-toi ! Ne dis pas cela, même en riant. Je suis déjà assez inquiète. Tu es trop beau, toutes veulent t'avoir, et tu es bien faible pour résister aux avances qu'on te fait...

— Mais, on ne me fait pas d'avances. Qui donc songea moi? Et d'ailleurs me jugez- vous capable de vous oublier pour une autre?

— Oh ! Je crois à ta fidélité, mais je n'ai pas confiance dans les femmes. Et cela me torture. Quand

je te vois auprès de la Sauvelys, et quand la petite Maréchal tourne autour de toi, ou quand ces coquines de Gartempe et de Brivières prennent, avec toi, des libertés qui me semblent être le prélude de la faute qu'elles révent de commettre, je souffre atrocement. Je n"ai de doux moments que ceux passés avec toi, dans la solitude, face à face, côte à cote, mon beau Roger, si chéri et si envié, et qui m'aime, n'est-ce pas ? Qui m"aime, comme je veux être aimée?

— Ma chère duchesse, M™® de Sauvelys est une amie, rien de plus, la petite Maréchal est une demoiselle fin de siècle qui me déplaît au delà de tout, et quant à ces deux grues, qui se nomment Gartempe et Brivières, voyons, soyez moins modeste, comparez-les à vous, et voyez à quel point vous leur êtes supérieure, par la beauté, la grâce, l'élégance, l'esprit,.. Voyons, Élise, j'ai bon goût, je ne tromperais pas une femme, comme vous, avec des poupées pareilles !

— Tu es bon ! Je t'aime 1 Tu me rassures. Me voilà heureuse.

— Alors, vous avez fini de me faire une scène?

— Je t'ai fait une scène?

— Dame ! Gomment appelez- vous ces reproches, ces craintes, ces suspicions?

— De l'amour.

— Et de la jalousie !

— Oui. J'en conviens, je suis jalouse, mêrr.e du jeu. Combien avezvous gagné, mauvais sujet?

— Oh ! bien peu de chose, quarante mille. C'est cet imbécile de lord Elpliiston qui a pris la culotte. Il s'est pochardé formidablement pour se consoler; on a dû le coucher. Il n'était pas transportable.

— Jolies mœurs! Tu ne bois pas, toi, au moins?

— Jamais, j'ai cela en horreur !

— Oh ! c'est que je te gronderais, si tu avais de mauvaises habitudes. Je te veux parfait, au moral comme au physique. Je prétends exercer une heureuse influence sur toi et que tu me sois reconnaissant toujours, quand tu te souviendras de la tendresse exclusive que je t'aurai prouvée.

Elle lui parlait comme une mère, en le regardant avec des yeux de maîtresse. Et, de ses doigts légers, elle redressait un pli de la cravate de Roger, en une câlinerie délicate, où le dévouement absolu de la femme déjà vieille pour le jeune amant se manifestait sans réserve. Lui se laissait faire, souriant, sûr de son pouvoir, et abandonné aux mains de celle qui l'aimait avec un emportement impérieux, sachant bien que d'un froncement de sourcils il pouvait la contraindre à la servilité par le désespoir. Il laissa tomber ses regards sur la table où luisaient les belles perles, dans leur écrin de velours. Tout de suite attiré, il se leva, et avec une âpre convoitise les maniant, les mettant au jour, afin d'en faire valoir l'orient, intéressé par ce spectacle comme une fille :

— Oh I la splendeur! s'écria-t-il. On ne saurait

trouver semblable merveille. Qui vous a apporté ces perles, ma chère amie?

— Mon joaillier, qui, vous le savez, a un magasin dans la rue de Paris.

— Valent-elles très cher?

— Non, pour leur rareté.

— Les garderez- vous ? Si vous ne les prenez pas, je m'en arrangerai avec le marchand.

— Elles vous plaisent à ce point, Roger?

— J"ai un faible pour les perles.

— Eh bien 1 permettez-moi de vous les offrir.

Il rougit. Etait-ce d'embarras ou de joie? Il ferma l'écrin, comme pour ne plus voir ainsi l'objet de son désir, et reposant la boîte sur la table :

— C'est une folie !

— Folie bien raisonnable, mon cher ami, si je puis vous causer un petit plaisir. N'attachez pas d'importance à cette bagatelle et ne refusez pas ce très simple souvenir.

Elle lui mettait l'écrin dans la main, presque de force. 11 se laissa violenter, comme une vierge, et avec un regret nuancé pourtant de contentement :

— Ah! Élise, vous me gâtez. Que me contraignezvous à accepter ? Des bijoux, moi, de vous? C'est bien peu correct !

— Ces perles n'auront de prix qu'autant que vous les porterez !

Elle le serrait, avec une ardeur de tendresse reconnaissante, heureuse c'e la satisfaction qu'elle

venait de causer, prête à le remercier de consentir à prendre ce qu'elle offrait. Il daigna se montrer ravi, et glissant l'écrin dans sa poche :

— Je me parerai donc de vos présents, puisque vous l'exigez, mais je ne pourrai pas être à vous plus que je ne le suis.

Elle le récompensa d'une caresse de sa main blanche.

— Vous déjeunerez avec moi, je pense, dit-elle.

— Êtes-vous seule ?

— Pourquoi celte question?

Il prit un air de gravité soucieuse :

— Parce que si votre fils était ici, je craindrais de vous attirer des ennuis.

— Et comment cela ?

— Oh ! mon Dieu ! Vous le savez aussi bien que moi. Votre fils ne m'a pas en gré. Dès le premier moment, il m'a regardé de travers et j'ai senti qu'il nae serait hostile. Lui a-t-onfait des potins sur mon compte? Soupçonne-t-il que vous me donnez une place dans vos affections ? Est-ce antipathie instinctive, ou haine raisonnée? Le certain c'est qu'il ne corde pas avec moi et que, s'il doit déjeuner ici, il vaut mieux que je m'en aille.

— Il ne déjeune pas, répondit Élise, d'une voix étouffée. Mais croyez-vous les sentiments de mon fils si accentués, si tranchés que vous le dites?

— J'ai touché sa main; elle était contractée et se donnait sans franchise; j'ai soutenu son regard, et

lûO LES BATAILLES DE LA VIE

ses yeux se détournaient avec froideur; il m"a parlé, et sa voix sonnait fausse, démentant la politesse de ses paroles. Il me hait, j'en suis sûr, et je veux me garer de lui, car je vous aime trop pour qu'il ne soit pas sacré pour moi,

La duchesse se laissa tomber sur le canapé, pâle et défaillante. Elle parut oppressée par une palpitation douloureuse qu'elle comprima de sa main placée sur son cœur. Puis parlant avec lenteur :

— Voilà tout ce que j'ai craint le plus au monde. L'éloignement de cet enfant me laissait quelque sécurité. Il reparaît juste à point pour me torturer. Et, folle que je suis, j'ai fait tout ce qu'il dépendait de moi pour le retenir. J'étais si heureuse de le revoir 1 Car je l'aime tendrement...

Prédalgonde eut un ironique sourire, et d'une voix mielleuse :

— Vous êtes si bonne, Élise, et si indulgente, et si tendre ! Vous ne méritez pas de souffrir; mais comptez sur moi pour m'effacer devant votre fils. S'il le faut je disparaîtrai...

— Et moi, alors, que deviendrai-je? Non, Roger, il faut que vous restiez près de moi. Je ne saurais me passer de votre chère présence. Je m'arrangerai, je trouverai un moyen d'aplanir les difficultés... Vous m'y aiderez...

— De tout mon cœur. Que demandé-je? Que vous soyez heureuse. Je vous dois tout mon bonheur.

— Oh 1 parle ainsi. Rassure-moi. Dis que je ne

suis pas une folle et que je puis te rendre la joie que tu me donnes. C'est ma seule excuse, vis-à-vis de moi-même. Car, mon Roger, je suis tellement loin de la jeunesse que c'est par une dernière faveur du ciel que tu m'aimes, et que je puisjouir de cette tendresse, qui est maintenant toute ma vie...

Il l'interrompit par un baiser, et la serrant contre lui, tremblante de souci, mais vraiment belle de toute sa passion, il parla doucement pour endormir ses scrupules et ses craintes :

— Folle, oui, vous l'êtes, ma ravissante Elise, mais seulement de vous tourmenter ainsi et de vous complaire à m'attrister moi-même par vos inquiéludes. Quoi, vous me parlez de votre âge, quand je vous tiens dans mes bras, plus séduisante, plus exquise qu'une jeune fille, et si charmante qu'on vous chercherait vainement une rivale! Regardez vos yeux, chère aimée, déroulez vos cheveux, et vous ne douterez plus de votre jeunesse. Vous avez, avec la beauté de la femme qui naît à la vie, l'attrait irrésistible de la femme qui sait plaire. Ah! mon Élise, vous unissez, pour mon bonheur, le printemps à l'automne, les suavités de l'un aux ardeurs de l'autre, et j'ai en vous la parfaite amoureuse : doublement jolie et délicieusement savante. Vousvoulez être sûre de votre pouvoir : croyez-moi quand je vous en explique les causes certaines, et jetez les yeux sur le miroir, il vous confirmera mes paroles.

lo2 LES BATAILLES DE LA VIE

La duchesse garda le silence, écoutant comme l'écho de ces assurances si douces ; puis, avec une mélancolie qu'elle ne pouvait surmonter :

— Grâce à votre affection, Roger, j'aurai été privilégiée dans la vie, car je suis heureuse. Mais je sais bien que ce bonheur ne durera pas. C'est pour cela, sans doute, qu'il m'est si précieux et que je le défends, avec tant d'énergie, contre les influences mauvaises. Après vous, mon ami, ce sera la tristesse et l'abandon, et il ne me restera, pour vivre, que le souvenir des jours de joie disparus. Ce sera encore beaucoup et je tâcherai de me contenter de ces souriantes images. Si donc le présent est encore à moi, ne le gâtons pas par des soucis inutiles. Attendons les heures fatales, mais ne devançons pas le moment des épreuves. Soyons tout au bonheur, puisqu'il existe, et ne le pleurons pas d'avance, en pensant qu'il pourra disparaître.

Elle passa sa belle main sur son front, comme pour en écarter les tristes pensées, et s'efforça de sourire. Mais la crainte, plus forte que sa volonté,crispa ses lèvres douloureusement, et au moment où elle prononçait ces paroles optimistes, un sanglot souleva sa poitrine, des larmes montèrent à ses yeux et, bouleversée malgré tout par l'assaut des noirs pressentiments, en présence de celui qu'elle aimait et qu'elle redoutait tant de perdre, elle se laissa aller à pleurer, sans que rien put la calmer, ni les prières, ni les serments, ni les caresses.

Dans le fumoir de la villa Chrysanthème, Roger, vers quatre heures, était assis en tête à tête avec la baronne de Sauvelys. La petite pièce, coquettement tendue de soie réséda, meublée de crédences en vieux poirier sculpté, avec ses fauteuils profonds et son large divan sur lequel, en rêvant ,on pouvait contempler la mer, exhalait un parfum de Chypre et de cigarette russe. Il y faisait chaud, les fenêtres étaient ouvertes, et la brise de mer, attiédie par les rayons de flamme du soleil encore haut à l'horizon, apportait les bruits gais de la route d'Hennequeville, sillonnée, à cette heure-là, par les voitures de promenade, aux sonnailles argentines.

Le marquis, vêtu d'un costume de molleton blanc, renversé sur le dossier de son fauteuil, les jambes croisées, fumait lentement, les yeux perdus dans le ciel, écoutant sans répondre M'^^ de Sauvelys. Celle-ci, en élégante toilette de visite, son chapeau sur la tète,

son ombrelle en travers des genoux, se penchait vers le jeune homme et parlait avec animation :

— Je vous assure. Roger, que vous avez tort de persister. Vous jouez une partie très dangereuse. Jusqu'ici vous avez eu affaire à de pauvres petites femmes sans résistance et sans méchanceté. Cette fois-ci, vous vous attaquez à la passion, et à la passion mûre, celle qui s'affole et s'exaspère plus complètement. Savez-vous de quoi vous me faites l'effet en badinant avec la duchesse ? D'un homme du monde qui entrerait par chic dans la cage de la vieille Fatouma, la lionne de Pezon. Vous n'en sortirez pas vivant, mon ami. C'est à n"en pas douter la plus terrible aventure que vous puissiez courir. Vous ne connaissez pas Élise : elle est capable de toutes les folies pour Thomme qu'elle aime et de toutes les horreurs contre celui qui la trahirait. A ma connaissance, elle n'a jamais été lâchée jusqu'ici que par Belessart qu'elle avait adoré comme vous ; le grand jeu, tout le clavier et la pédale forte... Elle a été, dans la vengeance, jusquàla belle infamie. Elle a poursuivi ce pauvre garçon avec un acharnement sans égal. Il a fallu, pour la fuir, qu'il s"expatriàt. Il prit du service au Tonkin et y est mort, brillamment du reste, dans un combat contre les Pavillons-Noirs. Élise, voyez-vous, c'est l'inconscience même, ou pour mieux dire c'est la passion. Elle est incapable de raisonner, elle ne voit rien, elle n'entend rien. Elle n"a des oreilles et des yeux que pour son amant.

Mai si l'amant la trahit, si elle a à se plaindre de lai, si elle le prend en haine, mieux vaudrait, comme dit le poète, une louve en quelque âpre forêt. Vous m'écoutez, Roger?

Elle le toucha légèrement à l'épaule du bout de son ombrelle.

Il parut sortir d'un rêve, baissa son regard sur la jeune femme soupira, et d'une voix lassée :

— Oui, baronne.

— Vous paraissez dormir.

— Je bois vos paroles.

— • Soporifiques alors ?

— Pas folichonnes.

— Préférez-vous que je ne vous dise pas tout ça? — - Non, si vous y trouvez de l'agrément.

— Je n'y trouve que votre intérêt.

— Bien gentille !

— Roger, vous êtes stupide, cet après-midi.

— Un peu engourdi seulement.

— Votre déjeuner chez la duchesse ?

— Ma nuit au cercle. Beaucoup de choses !

— Et vous recommencez ce soir ?

— Je vous crois. J'ai entamé lord Elphiston. Il faut que je le continue. La suite au prochain numéro... Ne laissons pas languir l'intérêt...

— Roger, vous êtes fou.

— Non, j'ai des besoins, de grands besoins.

— M. de Saint-Vincent ne peut-il vous donner ce qu'il vous faut?

lo6 LES BATAILLES DE LA VIE

— Mon oncle ?

Roger se mit à rire sans bruit, montrant des dents de jeune loup, aiguës à croquer des millions, blanches à rendre les femmes folles.

— N'est-il pas riche ?

— Si, si, si. Il a cent mille francs de rente. Moi j'en dépense quatre fois autant... Et je ne les ai pas. Il faut donc que je les trouve...

— Et vous jouez? Avec beaucoup de bonheur. Mais si la chance tournait ?

Roger, immobile et froid, dit :

— Elle ne tourne pas.

M™® de Sauvelys le regarda avec souci :

— Tenez, Roger, savez-vous ce quon commence à dire, maintenant ?

— rs'on. Bien aimable de me renseigner.

— Eh bien 1 On trouve que vous gagnez trop souvent; pour employer vos propres paroles : que la veine ne tourne pas assez. Et cela paraît extraordinaire à certains.

Le jeune homme eut un mauvais regard, mais, toujours avec la même impassibilité :

— Qu'ils viennent me le raconter, à moi, je les recevrai.

— Ils ne viendront pas. Mais ils parlent, en attendant. Roger prenez garde. Vous savez combien je vous suis dévouée. Du grand amour que j'ai eu pour vous, malgré votre dureté de caractère et votre sécheresse de cœur, j'ai conservé une singulière

indulgence pour vos folies. Vous avez en moi une amie, la seule peut-être. Tenez compte de mon opinion et arrêtez-vous, s'il en est temps encore.

— Il n'est plus temps. Mon existence se poursuit dans des conditions que je ne puis changer.

— Mais qu'allez vous faire avec Élise ?

Il se leva lentement, marcha jusqu'à la fenêtre, regarda au dehors, respira un instant la brise tiède qui venait de la plage, puis revenant vers la jeune femme :

— Élise, dit-il tranquillement, je vais l'épouser. La baronne ne s'attendait pas à cette conclusion ;

elle changea de visage et d'un ton de reproche :

— Cette femme de quarante-six ans ?

— Qui en parait trente.

— Mais qui est vieille tout de même !

— On, n'a que l'âge de son cœur,

— Ce sont les vieux débauchés qui disent ça aux petites filles. Mais, Roger, êtes-vous donc d'accord avec elle ?

— Pas du tout. Il n'en a pas été question entre nous. Mais j'ai réfléchi. Et c'est le seul moyen de ne pas me séparer d'elle.

— Vous l'aimez donc ?

— Moi? Vous badinez, ma chère

Ce fut dit avec une élégance dédaigneuse et féroce, qui donna le frisson à M™^ de Sauvelys. Elle connaissait pourtant bien le jeune roi de la mode, et elle n'avait plus d'illusions sur sa candeur, sa

viélicatesse et sa modération. Elle le savait prêt à tout, pour la satisfaction de ses appétits, et décidé, comme ceux de sa génération, dont il incarnait si bien Tégoïsme et la sécheresse, à marcher sur l'humanité pour arriver à son but. Il reprit en riant :

— Quelle question me faites- vous là? Vous savez bien que je n'aime pas la femme. Si j "avais été capable daimer, c'est vous qui auriez accompli ce prodige. Mais vous m'avez vu indifférent àvos bontés, i ngrat pour vos tendresses et vous n'avez plus le droit de conserver d'illusions sur mon compte. Je suis un ambitieux, rien qu'un ambitieux, et de la plus mauvaise qualiLé, car ce n'est pas la gloire qui me passionne, mais l'argent, le vil et sale argent, maitre immonde, mais maître, malgré tout, des hommes, qui se jettent à plat ventre dans la boue pour le ramasser et qui le divinisent et l'adorent dans ceux qui le possèdent.

— Quelle satisfaction éprouvez-vous à vous rabaisser à mes yeux, demanda M™^ de Sauvelys avec un douloureux soupir. Tout ce que vous me dites là, je ne l'ignore pas en effet, mais je tâche de l'oublier le plus que je puis, afin d'avoir le droit de vous aimer encore. Je ne sais quelle faiblesse j'ai pour vous. Après toutes vos trahisons, je vous consers-e de l'amitié, je ne suis plus jalouse des autres femmes et je n'ai que de l'inquiétude, en songeant à tout ce que vous risquez de dangereux pour continuer votre mauvaise vie.

ROI DE PARIS Io9

11 plaisanta pour amortir la sévérité triste des paroles de son amie :

— Vous me rappelez le bon ange des vieux mélos, qui vient donner des conseils salutaires à son protégé aux heures graves, où les amantes mortes du Don Juan qui lui crient : « Repens-toi. » J'espère bien que vous avez des ailes, sous votre robe, ma chère, à vos belles épaules. Elles vous serviront à me fuir, quand je rôtirai dans les flammes de l'enfer, et à regagner le ciel, votre idéale patrie.

— Roger, vous devriez me croire. N'avez-vous donc plus confiance en moi ?

— Belle question ! Quand je viens de vous expliquer mes projets. Si j'écoutais M. de Saint-Vincent, je ne serais pas si ouvert avec vous.

— Il sait bien que je ne vous trahirai pas.

— Il ne le sait pas tant que vous le dites. Il prétend que vous êtes très capable de servir Jean Hiénard contre moi.

— Je serais bien embarrassée, s'il fallait choisir entre Jean Hiénard et vous. Le fils de la duchesse est mon ami d'enfance. Et c'est une noble nature.

— Fichtre ! Vous en parlez surun autre mode que quand il s'agit de moi. Mon oncle aurait-il raison? Et aurais-je à vous redouter, si le jeune sculpteur en trait dans la danse ?

— Vous savez bien que mon rôle sera de tout pacifier, si c'est possible.

— Possible ? heu ! heu ! Bien difficile en tout cas.

Je crois le fils capable de se mettre en travers des espoirs de la mère !

— Roger, le mariage brouillera tout. Hiénard n'y consentira jamais.

— On se passera de son consentement. Les mères ne doivent pas obéissance à leur fils et ne leur font pas de sommations respectueuses.

— Roger, le mariage gâtera tout !

— Eh 1 ma chère, il sauvera tout. Voilà une duchesse qui sera bien malheureuse de devenir marquise, et un fils bien infortuné de ce que sa mère cessera de rôtir le balai sous le nom de son père ! Parbleu ! Il pourra le porter à nouveau, et le titre avec, puisqu'on assure qu'il n'a cessé de s'appeler duc de Diernstein que par dégoût des frasques commises, par la chère dame, sous ce vocable tudesque et peu harmonieux.

— Roger, prenez garde, vous allez à votre perte. Le jeune homme se planta devant la baronne, la

regarda de ses yeux froids, et d'un ton tranchant :

— Je vais à ma perte, quoi que je fasse. Toute la question est de savoir si je me briserai sur l'écueil ou si je réussirai à l'éviter. J"ai assez de marcher sur la corde raide, au-dessus des précipices et gouffres variés que m'offre la vie telle que je la mène . Il me faut de l'assuré, du solide, du définitif. Je crois l'avoir trouvé chez notre belle Elise. Il faudra me tuer, entendez-vous, ma chère, pour m'y faire renoncer. Je joue mon tout. Je fais paroli, masse en

avant, au jeu de la destinée. Je sais fort bien ce que je risque, je ne crains rien. L'iiomme qui me barrera la route n'a pas encore paru. Et, s'il paraît, malheur à lui ! J'ai des amis sûrs, on le verra. Et le plus fort de ces amis, c'est moi-même.

— Le plus dangereux aussi.

— Vous l'avez dit.

— Pour les autres et pour vous.

— Surtout pour les autres.

— Je vous ai donné des conseils : suivez-les si vous êtes sage.

— Je ne suis pas sage.

— J'en ai peur.

M™® de Sauvelys s'était levée. .

— Je vous quitte. Vous verra- t-on ce soir à la représentation des « Femmes du monde », au Casino?

— Quelle question me faites-vous là ? Peut-elle avoir lieu sans moi?

— Au revoir donc.

Elle lui tendait sa main. Il l'attira à lui, et, très tendrement, avec une grâce qui la fît frissonner d'un souvenir d'amour, il l'embrassa sur le front.

Sans parler, elle se détacha, ouvrit la porte qui donnait sur le grand vestibule tout garni de fleurs, et, après un dernier regard, descendit dans le jardin. Roger revint dans le fumoir, et, à la place même que venait de quitter la baronne, trouva assis, à califourchon sur une chaise, un homme à figure sinistre, qui était M. de Rascol, l'ami de M"^° Lascart.

— Eh bien ! Je ne sais pas si tu as encore du poil sur les joues, dit ce personnage gaiement, mais quel coup de rasoir!

— Vous écouliez.

— Oui, mon enfant. Belle àme, cette Sauvelys, mais méfie-toi. Elle en tiendrait pour le Hiénard, que je n'en serais pas surpris. De là à défendre la fortune de la vieille, il n'y a qu'un pas. Ouvre l'œil, et le bon. La dot de la fiancée en vaut la peine.

— Jamais la baronne ne me trahira.

— Touchante confiance ! Les femmes trahissent toujours, sans le vouloir, sans le savoir. Elles sont de l'essence de trajiison. Un homme, qui croit aux femmes, est fichu 1

Roger fronça le sourcil, et rudement :

— Si vous vouliez bien garder vos arguments pour vous, je vous en serais obligé. Qu'est-ce que c'est que ces manières? Allez- vous prendre des airs de personnage à la Balzac? Soyez sûr que je ne suis pas un sot, comme le petit Rubempré, et croyez bien que vous n'avez rien de cette magistrale canaille de Vautrin. Pour le surplus, épargnez-moi vos avis et attendez mes instructions.

— Ah I Ah ! on est de mauvaise humeur, et c'est ce bon Saint- Vincent qui étrenne. Déboutonne-toi, mon fils, si ça le soulage, moi ça m'est profondément égal. Tu sais fort bien que je t'obéis, au doigt et à l'œil, et surtout que je sais faire obéir les autres.

C'est rimporlant. Qu'est-ce qu'on t'a fait ce matin?

— Eh 1 la duchesse me scie en long et en travers !

— Elle a dix-huit cent mille francs de rentes. Ceci mérite des égards et de la patience. Penses-tu à ce que la fortune de cette chère amie représente de satisfactions, pour un homme qui aime le luxe et le raffinement de la vie?

— • 11 faut que j'y pense pour la supporter. Mais parlons de nos affaires.

— Je viens pour te les expliquer.

— Qu'est-ce que c'est que cette réclamation de Rasleigh, qui m"est arrivée hier soir?

— Ah ! voilà. 11 trouve que le tant pour cent, alloué aux correspondants anglais qui vendent les titres nominatifs volés, n'est pas assez considérable. Il m'avait déjà touché deux mots de cette prétention. Ces gaillards-là voudraient recevoir moitié sur les gains... C'est excessif. Je le lui ai expliqué. Mais, tu sais, ces Anglais sont étonnants, ils ne comptent que leurs peines. Ils n'admettent paslesnôtres. Quandj'ai été à Londres, dernièrement, avec les six cent mille francs d'actions de la Société agricole dans ma valise, je pouvais être pincé... Mais qu'est-ce que ça leur fait? Ils sont bien tranquillement au coin de leur sale feu de charbon, dans leur dégoûtante ville, à avaler de la suie par le nez et par la bouche ; grâce à leur législation, qui semble faite pour protéger les coquins, ils bazardent les titres comme ils veulent, et, quand on leur parle des dangers qu'on

a courus pour les leur procurer, ils ne veulent rien savoir, ils ne comprennent plus notre langue, et, ma parole, je crois même, la leur.

— Eh bien! Il faut les envoyer promener, et ne plus rien leur donner. Aussi bien j'ai assez de ces affaires de cambriolage, oii nous courons le danger d'être compromis. C'est un reste de vos anciennes opérations que je ne veux plus permettre. C'est du vieux jeu, 11 y a mieux à faire.

— Vieux jeu! tant que tu voudras, mais joli jeu et bien mené. L'affaire de l'hôtel du comte delà Reynie, avec Claveau en commissaire de police, était une opération de premier ordre. Le levage des bijoux de la petite Nina de Coutances, par Bérulin en gigolo, n'était pas non plu? dans un sac. Toi tu ne comprends que les opérations de jeu. Mais les coups réussis sont toujours bons.

— 'C'est du romantisme. C'est la tradition de Mandrin et de Cartouche. C'est du feuilleton pour les faubourgs. C'est commun, vulgaire. Ça sent l'escarpe, la boue du trottoir et le coup de couteau. J'ai horreur de ça!

— Si tu as jamais quelqu'un à supprimer, tu ne seras pas fâché que j'aie, dans la main, l'ancien personnel.

— Supprimer quelqu'un?

— Eh! ne serait-ce que le sieur Hiénard, qui me fait l'effet de t'embèter dans les grands numéros.

Il y eut un silence. La tête atroce de Rascol gri-

maçait un sourire. Roger était grave et soucieux. Entre ces deux hommes, de terribles secrets existaient, sur lesquels, en quelques phrases, Rascol venait de jeter des clartés effrayantes. Depuis le jour où leur alliance avait été cimentée, en sortant de chez M'"^ Lascart, par une première complicité, que de crimes n'avaient-ils pas commis, protégés par des transformations habiles et des alibis incontestables? Quelle bande de sinistres scélérats conduisaient-ils ©bscurément à l'assaut de la société? N'avaient-ils pas la main dans la plupart des crimes qui se commettaient et dont on ne découvrait pas les auteurs? On pouvait tout supposer de la froide audace de Rascol et de l'ambition sans scrupule de Roger. Si l'un était plus brutal, l'autre était plus délié. Mais quel était le plus dangereux?

— Je ne suppose pas que vous soyez venu uniquement pour me conter des sornettes? reprit le marquis, en allumant une cigarette.

Rascol tira sa pipe, une magnifique écume de mer artistement culottée, la bourra avec amour et commença à fumer avant de répondre. Toute la différence des deux écoles, auxquelles appartenaient ces deux hommes, la gradation sociale, qui existait entre eux, consistaient dans cette petite nuance que Rascol tutoyait grossièrement Roger, et que jamais celui-ci n'avait pu se décider à ne point dire « vous » à son complice. Et en lui disant « vous », il le tenait

plus à distance que, si en le recevant, il était resté assis, le laissant debout, comme un valet.

— J'ai à te rendre compte des opérations courantes, fît Rascol en poussant une énorme bouffée de tabac. Le cheval, que tu avais envoyé courir à Ascott a été adroitement « tiré » par Lemlett. Les bookmakers ont payé deux mille livres. Petite affaire. Voilà qui est mieux : à Spa, le gros Rotterdam a levé deux cent dix mille francs aux pontes du cercle. On l'attend à Dinant. Je crois que ça va chauffer. 11 a envoyé cinquante ppur cent. On en avait besoin. Veilleur est à Vienne, où il a été présenté par Mirevault, comme baron de l'Étourgette. Il a plu, on le reçoit. Il s'apprête à travailler. En attendant, pour se distraire, il est l'amant de la belle M"'* Golscheider, la femme du banquier, l'ancien familier de Bismarck. Eh! aie donc, l'ennemi héréditaire! La petite Georgine Dulac a fait offrir de mener un de nos hommes, en le faisant passer pour son amant, dans une société de vieilles femmes, qui se réunissent à Xeuilly pour jouer au rams. Le prêteur sur gages de la rue Lepeletier prévient qu'il y a, chez un concurrent à lui, rue des Écuries-d'Artois, dans une maison d'accès facile, un dépôt de sept tableaux de l'école anglaise du dix-huitième, qui sont de toute beauté. Il y aurait preneur, tout de suite, pour l'Amérique, et, en même temps, on placerait le dernier Rembrandt et le Millet qui nous restent.

Rascol se tut. Roger l'avait écouté avec une phy-

sionomie impénétrable. D'un geste sec il jeta sa cigarette, puis d'un ton bref :

— Tout cela est idiot. Vous allez me faire le plaisir d'arrêter les frais. Je ne veux ni des tirages de chevaux, ni des carottages de femmes, ni des soustractions d'objets d'art, ni de la brocante des objets volés. Laissez Rotterdam marcher et Veilleur travailler, puisqu'ils ne nous font courir aucun risque, et que, s'ils se font pincer, nous ne pouvons pas être impliqués dans l'affaire. Mais toutes ces louches expéditions, tous ces maladroits larcins, je n'en veux plus. Ce n'est pas, à la veille de réussir une spéculation comme celle que j'ai engagée, qu'il faut se livrer à des haricotages ridicules. Taillons dans le grand. Et, pour le reste, laissons-le aux petits aigrefins. Chacun son lot.

— On obéira, mon prince, dilRascol avec une sarcastique déférence. L'ambition des grandes œuvres est une belle chose. Mais il ne faut pas cracher sur le pain qui nous a nourris, pendant longtemps. L'association va se disloquer. C'est malheureux. Tu le regretteras peut-être.

— Si je le regrette, il sera toujours temps de recommencer. Mais ce n'est vraiment pas l'heure, pour moi, d'arrêter des voyageurs, sur la route, quand je donne l'assaut à la Banque de France.

— Tu as raison, mon fils. Tu parles d'or.

— Là-dessus, fichez-moi le camp, jai à m'habiller.

— Et ce n'est pas une petite opération. Soignons notre joli physique. C'est un capital.

Rascol disparut, et Roger gagna son cabinet de toilette. La nuit était tombée, une nuit douce, transparente et étoilée, qui avait ramené le silence, lorsque le marquis de Prédalgonde, en tenue de soirée, descendit le perron, au bas duquel attendait sa Victoria attelée de deux cobs Isabelle bien connus. M. de Saint- Vincent, grave et cravaté de blanc, vénérable sous ses cheveux grisonnants, se promenait dans la cour, son paletot sur le bras. Il n'avait plus du tout la figure patibulaire de Rascol. On l'eût pris pour un ancien diplomate.

— Il fait une soirée exquise, dit-il d'un ton élégiaque. On entend la mer comme si on était sur la plage.

— Montez, mon cher oncle, interrompit Roger, nous sommes déjà en retard, et nous recevrons des reproches.

Ils roulaient vers le Casino, oîi, sous le patronage de douze des femmes les plus en vue de la haute coterie mondaine, une représentation avait lieu au bénéfice des pauvres. Dans la lumière, les drapeaux, les plantes vertes, parmi un fouillis d'habits noirs et de toilettes claires, la charité s'exerçait sous les espèces du plaisir. Des hommes, des femmes, réunis par ce prétexte de faire du bien, causaient, riaient, flirtaient, échangeaient les médisances, les ironies et les tendresses. Roger parut, et la présidente, se tournant vers son comité, dit avec un sourire victorieux :

ROI DE PAPxIS 169

— Voici notre beau marquis.

Il saluait avec une grâce infinie, et le suffrage de toutes ces femmes qui le sacrait roide la mode, dans un murmure caressant de louanges, montait vers lui, l'enveloppait d'une sorte de gloire enivrante. 11 était et se sentait incontestablement le souverain de cette réunion d'élégantes, d'oisifs, devrais grands seigneurs, derastaquouères avérés, qui pris séparément pouvaient prêter à la critique, mais en bloc, et fondus dans la somptuosité de leurs dehors, offraient une indiscutable apparence de bon ton etde sûre moralité. Prédalgonde n'était-il pas digne d'être leur roi, lui qui , avec sa beau té m aie , sa brillante tournure , son chic impeccable, toute sa surface superbe, dissimulait si bien les tares infâmes de sa véritable personnalisé.

Il y avait là, parmi un lot d'honnêtes femmes et d'hommes probes, des mères de famille qui couraient quotidiennement à des rendez-vous, pendant que leurs filles flirtaient, jusqu'à l'avant-dernière indécence, avec des jeunes gens décidés à ne pas les épouser; des financiers considérés, titrés par les rois dans la gêne, et plus décorés que des généraux héroïques ou des artistes géniaux, et qui avaient commencé par être des filous; des gentilshommes descendant des croisés, qui se faisaient entretenir par des cagnottes de cercle, ou qui ne payaient pas leurs différences à la Bourse; des anciennes filles de joie, épousées par des imbéciles très riches et très bien apparentés, qui oubliaient

toutes leurs anciennes farces dans une. dévotion rigoriste et sincère: quelques journalistes bien pensants, qui défendaient la famille d'une main et pratiquaient le chantage de l'autre; plusieurs prêtres habitués aux bons dîners et qui toléraient de leurs pénitents l'exercice des sept péchés capitaux, dans la béatitude des digestions heureuses. Et tout cet amalgame de vices, de faiblesses, de hontes, bien lavé, bien peigné, bien habillé, bien maquillé, donnait l'illusion de quelque chose de propre, de décent et de correct, dont le marquis de Prédalgonde était le chef reconnu et acclamé. Roi de Paris, à Trouville, au Bois, dans les cercles, dans les salons, sur le boulevard. Roi du Paris frelaté, morne et sinistre; mais point du Paris laborieux, brave, sain, qui est le vrai cœur et le vrai cerveau de la France. Roi du Paris de la débauche, de la sottise, de la prodigalité; mais non du Paris de la sagesse, de Fintelligence et de l'économie. Roi du Paris qui file aux heures de danger; mais pas du Paris qui combat, souffre et meurt. Il était roi de la boue, de l'écume, du brouillard, de tout ce que, avec un coup de balai, d'épongé ou de torchon, on peut enlever, en un instant, de Paris, pour n'y laisser que le ciel bleu, l'air doux, la verdure, toutce qui est pur, attrayant et propre, ce qui en somme est Paris.

Et, la i'age dans le cœur, le bcau^ Prédalgonde le sentait qu'il n'était que le Roi de carton d un monde artificiel. Et, dans les grâces, les salutations, les

compliments, par lesquels il était accueilli, il discernait bien tout ce qu'il y avait d'atrocement faux et d'ironiquement nul. Il passa, hautain, entra dans la salle, et là, au premier rang, aperçut la duchesse. Il lui jeta un impérieux regard. Elle sourit, rayonnante d'amour. Mais il résista au signe d'appel qu'elle lui adressait. Il se trouvait dans une de ces heures féroces, où le sentiment de son infamie, constatée par lui-même, lui envahissait le cœur, et, comme un fleuve après une crue, y laissait de boueuses rancunes dont il se soulageait sur celle qui l'aimait.

Il se tourna vers le public, examinant les spectateurs, et, tout de suite, il découvrit Devienne et Hiénard. Il s'inclina avec un air de condescendance, mais les deux jeunes gens lui rendirent à peine son salut. Il se sentit diminué, comme si on lui eût arraché son sceptre. Un groupe de jeunes gens, ses admirateurs et ses courtisans, l'entoura, et il put exercer sa suprématie avec toute sécurité.

Là, il ne craignait ni révolte ni concurrence. Il n'avait que des imitateurs, pour sa façon de se coiffer, de se vêtir, de marcher et même de se parfumer. Une série de sous-Prédalgonde s'agitait devant ses yeux, qui le copiait, le singeait, l'outrait, avec un entrain lamentable. C'étaient , dans toute leur dégradation intellectuelle, les hommes à la suite, snobs exaspérés par l'envie de paraître, mais n'ayant pas assez de prestige personnel pour inventer, et se satisfaisant à plagier servilement.

Prédalgonde les méprisait et ne le leur cachait pas.

Dans ses heures moroses, il les lardait de ses sarcasmes. Un jour, il leur dit : « Si je me mettais dans la tête de me promener, avec un navet à la boutonnière, vous porteriez tous demain des choux-fleurs, » Ils rirent et lui trouvèrent de Tesprit. Il répliqua : « Vous êtes tout simplement encore plus stupides que moi! » A certains jours, dans la haine qui le transportait contre eux, il les aurait incités à des folies criminelles, s'il n'avait pas craint de se compromettre. Et il avait l'horreur de vivre toujours avec eux. Pourtant cette vie était celle qu'il avait choisie et qu'il voulait continuer, luxueuse, éclatante et vide, au prix du crime.

Une main se posa légère sur son épaule :

— Dis donc, murmura l'oncle Saint-Vincent, la duchesse serait heureuse de te parler.

Il répondit, d'un air las, qui enchanta son étatmajor de gommeux :

— J'y vais.

Et il n'y alla pas. La duchesse pâlissait de mécontentement sous son fard. Mais c'était sa manière à lui détenir les femmes. Il les faisait bouillir d'impatience, de jalousie, de contrariété, puis il se prodiguait, câlin et charmant. Et ces alternatives de douleur et de joie les brisaient, les assouplissaient, les rendaient humbles comme des esclaves. Saint-Vincent, qui voyait M""= de Diernstein frémir d'angoisse, tout en souriant pour la galerie, se hasarda à redire :

— Tu sais quelle t'attend.

— Qu'elle attende ! répliqua furieusement Roger. Ça l'occupe.

Et il se mit à causer avec ses amis stupéfaits. Il souriait, lui aussi, avec la volupté exquise de torturer. Il sentait bien, en ce moment-là, qu'il n'était pas le seul à souffrir et qu'il rendait à autrui les humiliations dont on venait de l'abreuver. Ah 1 coquin, tu ne me salues pas, ou à peine ; eh bien ! madame ta mère va me le payer. Et elle le lui payait. Il écoutait distraitement la conversation des jeunes gens qui l'entouraient. Elle était typique :

— Vous avez-vu ce matin le petit Morellin, avec un chapeau de paille blanche à ruban bleu et rouge? Il est fou ce garçon ? A quoi pense-t-il? On ne porte plus que de la paille de deux tons : bistre et noir, ou bistre et blanc, et le ruban en velours...

— Il est avec Nina de Lune, vous savez, c'est ça qui le met hors de forme. Tous les amants de Nina deviennent stupides, en un mois, et ne savent plus s'habiller au bout de six semaines.

— Allez donc chez Harvey, vous y trouverez des jerseys et des caleçons en soie mauve, qui sont le dernier mot du goût. Les - chaussettes noires à fleurettes et la jarretelle gris-argent avec agrafe de perles font là-dessus un effet adorable.

— As-tu ton automobile, à la fln ?

— Oui, j'ai donné cinq mille francs de bénéfice à Schélard pour qu'il me cède la sienne...

— Marche-t-elle ?

— Non.

— Ah !

• — Mais c'est égal, j'en ai une.

— On ne te voit pas sortir avec ?

— Je la fais traîner, devant le trottoirde la maison. On croit que je vais partir. Et ça épate tout de même,

— Roger a des gants, ce soir. Il va falloir que nous remettions des gants...

Prédalgonde ne voulut pas en entendre davantage. La nullité de ses compagnons fit plus, pour la duchesse, que tous les encouragements et toutes les prières. Il se dirigea, au travers de la foule, vers la sortie et gagna la loge de M'"'-' de Diernstein. Il la salua, avec un air compassé, qui fit oublier à la malheureuse femme tous les reproches qu'elle s'apprêtait à lui adresser. Elle ne songea plus qu'à s'enquérir de ce qui pouvait le rendre soucieux. Il fut impénétrable. Il la laissa, pendant cinq minutes, s'évertuer à le questionner. Il répondit, par oui et par non, sans aucune explication. Enfin, comme elle le pressait plus vivement, il dit:

— Faites attention, votre fils peut nous voir. Elle frappa dans sa main, avec son éventail, d'un

geste irrité :

— Eh 1 vous êtes hors de vue, que pouvez-vous craindre? Ne vous occupez donc que de moi...

— C'est m'occuper de vous que me cacher de votre fils.

— Que peul-il avoir à redire, je vous prie, à votre présence ici ?

— C'est à vous que je le demande.

Elle ne répondit pas. Mais une colère violente couvait sous son calme apparent. Ces tempêtes intérieures, qui bouleversent les femmes coupables sans qu'elles puissent crier, pleurer, bondir, sont la revanche de la vertu. M™*^ de Diernstein demeura silencieuse, mais frémissante. Roger la voyait palpiter sous la gaze légère de son corsage. Mais la ferme blancheur de ses épaules et de sa poitrine resta éclatante et superbe. Pas une rougeur n'en marbra l'épiderme satiné. Sous sa bonne armure de beauté, la duchesse était blessée, mais elle ne voulait pas qu'on s'en doutât, et elle continuait à sourire.

Roger, malgré sa férocité, ne put s'empêcher d'admirer cette fîère contenance. Il se connaissait en tenue, ayant, plus que quiconque, le besoin d'imposer par son attitude, et il jugep, favorablement cette glorieuse résistance. Il en fut détendu, la crispation de ses nerfs tomba. Il remua légèrement sur sa chaise, et son genou effleura la robe de la duchesse. En un instant, elle fut retournée et ramenée vers lui, comme par un aimant souverain. Elle ne lui montra plus sa belle nuque couronnée de cheveux blonds, mais un joli profil perdu, qui mettait en valeur un cou rond et gras attaché à miracle aux épaules et à la gorge. C'était vraiment une femme étonnante et d'un charme incontestable. Elle n'avait pas un

bijou, si ce n'est un rang de perles, qui donnait à la blancheur nacrée de sa peau tentante un éclat plus doux. Elle dit du coin de la lèvre :

— C'est fini de bouder?

— Oîi avez-vous pris que je boudais?

Elle rit gentiment :

— Je l'ai pris, parce que je ne pouvais faire autrement. Sans cela...

Elle parut voir seulement son ami :

— Vous êtes très beau, ce soir. Roger. Et puis vous avez mis les perles. C'est aimable. Elles font très bien.

Il avait, sur le plastron de sa chemise, les trois perles noires. La remarque qu'en faisait la duchesse ne lui plut pas. Il parut n'avoir pas entendu. Elle voulait à toute force le dégeler, le rendre à son amabilité coutumière :

— Nous avons une brillante chambrée, n'est-ce pas ? Tout Deauville est là,

— Avec les environs.

— Vous trouvez que c'est un peu mêlé ?

— A part les dames du comité, qui sontprésentes parce qu'elles ne peuvent pas faire autrement, il n'y a que du monde épouvantable. Vous ne direz le nom d'aucune des femmes qui sont dans la salle. C'est le personnel des représentations à bénéfice dans toute son horreur. Quant aux hommes, à l'exception de ceux qui sont venus, parce que j'ai donné le mot d'ordre de venir, qui avez-vous ? Devienne qui

entendra Lolotte et une chanson d'Yvette Guilbert, et qui partira après. Et puis?... Ah ! c'est une vraie corvée de figurer dans ces affaires-là !

— Je vous trouve sévère. La salle est très brillante. Il y a beaucoup de gens connus. En tout cas, toutes les places sont prises, et c'est l'essentiel. Tenez, voici M™® de Sauvelys, qui entre avec les Davancourt, en bas la petite Maréchal bavarde avec mon fils...

— Charmant tableau de famille... Pourquoi votre fils n'épouse-t-il pas la petite Maréchal, elle est très riche?

La duchesse pinça les lèvres, et, de son grand air :

— C'est probablement parce qu'elle est très riche. Elle se mit à rire et ajouta :

— Et puis c'est peut-être pour m'être agréable : afin de m'éviter d'être grand'mère.

Elle avait de ces retours, où sa franche nature reparaissait, sous les artifices et les mensonges de la coquetterie, et c'est par là qu'elle tenait Roger. Il craignait alors qu'elle ne prît, unbeau matin, brusquement, son parti d'être vieille, n'avouât son âge, ne changeât sa vie, et ne le rendit lui à l'incertitude de son existence aventureuse. Une grande déconvenue amoureuse pouvait être le signal de cette conversion. Aussi, tout en la tenant en éveil, afin d'aviver sa tendresse, s'attachait-il à lui conserver une pleine sécurité. Il répondit, après une seconde, comme s'il avait pris le temps de réfléchir :

l'8 LES BATAILLES DE LA VIE

— Si VOUS étiez graud'mère. en seriez-vous moins belle et moins aimée ?

Elle coula vers Roger un doux regard, et dit :

— Je ne sais pas ce que vous feriez, si j'étais, grand'mère, mais ce que je sais bien c'est que vous êtes de très mauvaise humeur, depuis que mon fils est arrivé.

— Si vous vous en êtes aperçue, c'est que je suis un sot. Vous êtes la dernière à qui j'aurais voulu le laisser voir.

Elle s'écria avec triomphe :

— Ah ! c'est donc vrai ?

— Gomment pourrait-il en être autrement? Toute notre existence est bouleversée, vous ne vous appartenez plus. Je vous vois dans les endroits publics, et encore sommes-nous obligés de nous cacher. Mettez-vous à ma place. Est-ce plaisant?

— Eh bien 1 mon ami, il partira prochainement, soyez sans inquiétude.

Elle se tut. La représentation commençait. Et, dans la salle, pendant que les artistes jouaient la pièce, les spectateurs, sans paraître se soucier de ce qui se passait sur la scène, causaient entre eux, de leurs affaires, de leurs plaisirs. Roger, assis derrière la duchesse, écoutait, d'une oreille distraite, le dialogue, et sa pensée était bercée par la cadence des phrases. Il se disait : ma vie est comme celle de ces cabotins, une perpétuelle comédie. Jamais je n'exprime sincèrement ce que je pense, tous mes

'gestes sont faux. Est-il une condition plus abjecte que la mienne? Et, cependant, sije ne me résignais à être un déplorable histrion, qu'adviendrait-il de moi ? A quoi suis-je bon, si je ne trompe et ne mens ? Et c'est pour être élégant, riche, envié, que j'ai accepté une condition aussi misérable. Ne vaudrait-il pas mieuxétre l'ouvrier, qui peine toute la journée surson travail, et rentre le soir chez lui. fatigué mais libre? Oui, mais que deviendrait mon joli physique? Comment, de ce régime, ma paresse s'accommoderaitelle ? Et ma vanité se laisserait-elle faire? Si j'ai glissé sur la pente des compromissions, c'est que je n'avais pas l'énergie de me soutenir courageusement. Chacun se fait sa destinée. Et la clameur est vaine de ceux qui protestent contre l'injustice du sort. Bans sa vie, tout homme a, une fois au moins, à sa portée l'occasion de réussir. S"il ne la saisit pas c'est qu'il n'a pas eu l'intelligence de comprendre, ou l'énergie d'exécuter. Mais il a eu le moyen de modifier sa condition. Tout est In. En ce moment même, si je le voulais, je pourrais encore m'écarter de mes mauvais compagnons, et me diriger vers un autre avenir. Mais lequel? La médiocrité, après avoir vécu dans le luxe ; la monotonie des longs jours, après avoir connu la diversité et l'éclat? Me ranger, moi? Et n'est-ce pas me ranger que d'épouser une femme fabuleusement riche ? L'occasion qui se présente à tout homme, une fois dans sa vie, la voilà. Il faut, sans me rebuter, sans me lasser,

obtenir ce triomphe, de devenir le maître de cette énorme fortune. Jouer la comédie. Soit! Si le cachet, qui me sera payé, est royal. La besogne accomplie sera relevée par le résultat obtenu.

Ainsi, parti d'un dégoût accablé, au début de sa rêverie, il avait, par un long détour, abouti à une conclusion enthousiaste. Il se sentait, plusquejamais, disposé à jouer son va-tout, sur le mariage projeté avec la duchesse. Et celle qui devait tenir un rôle si prépondérant, dans cette aventure, inconsciente des pensées qui agitaient Roger, tout à la joie de l'heure présente, souriait à ses amis, préoccupée uniquement de plaire, sans soupçonner le danger que le charmant scélérat, assis derrière elle, se préparait à lui faire courir.

L'orchestre, avec un forte, accompagna le refrainde la chanson d"Yvette Guilbert. La diva blême plongea dans sa robe noire pour une révérence et, tout d'une pièce . balançant ses grands bras, sortit de scène. Il y eut des rappels, des applaudissements, une rentrée de la chanteuse, un plongeon nouveau, avec un ironique sourire de la bouche mince, encore le balancement des grands bras pour la sortie, puis un brouhaha dans la salle : c'était l'entr'acte.

Au foyer, un buffet avait été préparé par les soins du comité, et tous ceux qui avaient pris part à l'organisation de la représentation s'y réunissaient, pour féliciter les artistes et se congratuler eux-mêmes. La princesse d'Augsbourg, ancienne

ambassadrice d'Autriche, trônait auprès de la présidente, comtesse de la Tour d'Allègre, et près d'elle les baronnes de Préfond, de Thermindes, de Merseville, la vicomtesse de Pauffier de Mélat, la marquise de Graillis. Tout un état-major de vieilles dames, très parées, tenait tète à une vingtaine de beaux de tout âge, qui buvaient des verres de Champagne avec des airs de componction, en hochant la tête comme des chevaux fatigués.

L'arrivée de la duchesse, au bras de Prédalgonde, produisit un mouvement dans l'aristocratique assemblée. Il y eut une poussée des hommes vers M™® de Diernstein, un élan des femmes vers le beau Roger. Ils entrèrent, lui et elle, triomphants, dans le groupe officiel, et en devinrent le centre, en un instant. Là, l'un et l'autre éclipsèrent tous ceux qui se donnaient de l'importance avant leur arrivée. Il avait vraiment fière tournure, ce brillant Prédalgonde, au milieu des hommes chétifs et rabougris, chauves et édentés, avec sa forte encolure et son superbe visage. Il souriait avec des dents blanches et, de sa main gantée, effilait sa longue moustache blonde. Il était le mâle magnifique et rare qui attirait les femmes. La duchesse s'en rendait bien compte, avec un sentiment d'orgueil mêlé d'inquiétude : toutes, les vieilles et les jeunes, désiraient son Roger, tandis que tous les hommes l'enviaient. Et ce désir, cette envie, constituaient justement la supériorité de ce beau garçon. Où

qu'il parût, tout de suite il éclipsait les plus admirés. Et les princes de l'élégance devaient s'incliner devant lui. C'était ce qui le faisait Roi.

Il causait, plein de grâce et de gaîté, avec la princesse d'Augsbourg, lorsque Devienne et Hiénard parurent dans le salon réservé. Une ombre passa sur le front de M™^de Diernstein. Instinctivement elle se rapprocha de son aimé. Mais elle n'eut pas à le défendre. Ni Hiénard ni Devienne ne parurent s'apercevoir de la présence de Roger. Ils saluaient les dames de leur connaissance et, tout de suite, s'étaient cantonnés, dans un coin, avec M™'' de Sauvelys et la petite Maréchal. Devienne s'était constitué l'échanson des deux jeunes femmes, et servait d'intermédiaire entre elles et le buffet. Hiénard, assis, écoutait la fille du sénateur déchirer avec entrain la plupart des personnes présentes :

— Voyez la tristesse de cet excellent Durantin. Il fait peine. Il a acheté, il y a deux ans, à Rome, un titre de comte, et voilà que la chancellerie ne veut plus enregistrer les titres, et que le pauvre Durantin a dans son tiroir un parchemin qui ne vaut que pour son valet de chambre. Sur l'annuaire du Cercle on le mentionne Durantin tout court, et il a beau avoir des couronnes au fond de son chapeau, sur la pomme de sa canne, sur les panneaux de sa voiture, les valets de pied ne l'appellent pas « monsieur le comte ». La vie de ce brave garçon en est empoisonnée. Connaissez-vous un moyen de régulariser la

noblesse de Durantia ? Ce serait vraiment charité d'y travailler.

— Vous avez une façon d'être charitable 1 dit Hiénard en riant.

— Moi, je suis bonne 1 Tenez, voici la chère j^me (jg Trémier qui s'agite, là-bas, devant cet imbécile de Rabary. Depuis un an qu'elle sait qu'il lui échappe, avec sa grosse fortune, elle essaye de le rattraper pour une de ses filles. Mais le gaillard se défend avec énergie. Il sait ce que la Trémier lui a coûté, et il n'a pas envie de se donner le ridicule d'entretenir une belle-mère !

— Au moins ça ne sortirait pas de la famille, fit Devienne.

— Et là-bas. qui est-ce qui voudrait bien s'échapper pour venir auprès de nous? C'est mon digne père, le sénateur Maréchal lui-même , arquepincé par la princesse d'Augsbourg, qui abuse du prestige de ses vieux appas sur un financier républicain, pour taper cet homme excellent au profit d'un de ses nombreux protégés. Elle ne connaît pas la force de résistance de monsieur mon père. L'Autriche perdrait sa Hongrie, et réciproquement, à essayer de lui faire faire ce qu'il ne veut pas. Rame, ma bonne princesse, tu n'es pas au port!

— Qui trouvera grâce devant vous, ce soir ? demanda M""' de Sauvelys à son amie.

M"' Maréchal eut un rire aigu.

— Pourquoi de l'indulgence ? Croyez-vous que ces

gens-là en aient pour nous ? Si vous les entendiez parler, en ce moment. Ils nous rendent la monnaie de notre pièce. C'est un échange de férocerie. Telle est la règle du monde. Voyez notre cher Prédalgonde, qui fait la roue, comme un beau paon. Est-il bienveillant, celui-là ? Il marchera sur l'humanité pour arriver à son but 1 Et quel est son but?

Elle eut un nouvel éclat de rire, qui fit monter le rouge au visage de M™^ de Sauvelys. Mais la jeune fille, indifférente aux regards suppliants que lui adressait son amie, continua ce cruel persifflage sans en calculer les conséquences, s'excitant, s'entraînant par la vivacité même de ses propos :

— D'où vient-il ce brillant marquis, avec tout son chic et ses superbes bijoux? Il n'a même pas la ressource de dire qu'il arrive d'Amérique. Ce n'est même pas un rastaquouère. Et il a. ce soir, sur lui, trois perles qui font pâlir de désir la bonne comtesse de la Tour d'Allègre.

Instinctivement Hiénard leva les yeux sur Roger, l'examina plus attentivement, et, au plastron de la chemise du jeune homme," reconnut les trois perles noires que sa mère avait achetées le malin même. Il pâlit, lui aussi, mais ce fut de colère. II se leva brusquement, comme s'il allait marcher vers Prédalgonde. Et son mouvement fut si hostile que M™* de Sauvelys leva la main pour le retenir. Mais il avait déjà repris possession de lui-même. Cette constatation» qu'il venait de faire, ne lui apprenait rien de

plus que ce qu'il soupçonnait déjà, si douloureusement, des rapports de la duchesse avec ce beau garçon. Elle l'édifiait seulement sur la forme de leurs relations, et l'incitait àsouhaiterque M"^Maréchal précisât plus complètement sa pensée.

— Eh bien! mademoiselle, dit-il, vous parliez tout à l'heure du but vers lequel marchait M. de Prédalgonde. Ce but, est-ce que vous le connaissez?

La petite Maréchal regarda Hiénard avec des yeux pétillants de malice. Un instant, sur ses lèvres un sourire amer parut être l'avant-coureur de l'explication dangereuse que le sculpteur sollicitait. Mais le sourire disparut, les yeux se baissèrent, et d'un ton bourru la fille du sénateur répondit :

— Vous, mon cher monsieur, vous êtes trop curieux.

Hiénard se pencha vers M""' de Sauvelys, et à demi-voix il dit :

— Vous m'aviez laissé croire cependant qu'elle parlerait.

La baronne détourna son joli visage, et sur le même ton :

— Elle a raison de se taire. Et vous, vous avez tort de la questionner.

— Il faudra pourtant bien que quelqu'un me réponde.

— Personne ne sera tenté de faire une sottise. L'entr'acte finissait. Les dames du comité firent

un mouvement vers la porte. Et comme Hiénard

et Devienne n'avaient pas bougé, ils entendirent M"^ de Diernstein qui disait à Prédalgonde :

— Vous partez ?

Roger fît un geste dennui, et s'inclinant :

— On étouffe dans cette salle... Exeusez-moi, duchesse...

Et, escorté de ses amis, il se dirigea vers le couloir.

— Il fera bien plus chaud là où il va, fit Devienne.

— Et où va-t-il ? demanda Hiénard.

Ce fut M"^ Maréchal qui répondit :

— Au jeu, comme tous les soirs. Si vous avez envie de connaître, tout à fait, le personnage, allez à la table de baccarat. Vous me raconterez vos impressions, demain matin. Et, si vous êtes bien gentil, je vous ferai part des miennes.

Elle eut encore son rire aigu qui était si pénible à entendre. Et, prenant le bras de M"'"' de Sauvelys, elle rentra dans la salle. •

— Où allons-nous? dit Devienne.

— Dehors.

Ils prirent leurs pardessus et sortirent. La nuit" était tiède et délicieuse. Ils gagnèrent le bord de la mer. Une brume de chaleur laiteuse et pâle s'étendait sur les flots éclairés par la lune. La terrasse était déserte. Quelques rares passants, ombres vagues, se montraient du côté du Casino, dans la clarté des réverbères. Hiénard et Devienne se trouvaient là, seuls, calmés par la profondeur de l'espace

ouvert devant eus, ramenés aux proportions minuscules de l'humanité en face de l'immensité éternelle. Les yeux attirés par les étoiles, qui scintillaient immobiles dans le ciel, les oreilles emplies par le murmure sans 'trêve des flots rythmant la marche du temps, les lèvres rafraîchies par la brise du large, qui venait peut-être des confins du monde, ils sentirent tomber en eux un apaisement soudain. Ils s e jugèrent tout petits, tout faibles, véritables atomes dans la masse gigantesque et harmonique des choses. Ils ne parlèrent pas. Les mots leur parurent i nsuffisants pour exprimer leur pensée, en ce moment même oii ils étaient oppressés par tant de grandeur. Le recueillement s'imposait à eux. Ils marchèrent lentement, au bras l'un de l'autre. Puis Devienne prit une cigarette, l'alluma, et dit :

— Il y a des peintres, qui essayent de rendre cette ombre claire, cette lumineuse obcuritéet d'exprimer, cette saisissante poésie du clair de lune sur la mer. Regarde, est-ce possible? Van der Neer, lui-même, n'a pas réussi. La peinture est un art trop restreint. C'est décourageant.

Hiénard répondit :

— Tout est décourageant !

Et il se remit à marcher en silence.

Au bout de quelques pas, Devienne s'arrêta et dit :

— Tu es embêté?

— Oui.

— Est-ce que je peux t'aider d'une façon quelconque?

— Non. Je sais maintenant ce que tu m'as caché.

— Qu'est-ce que tu vas faire?

— Qu'est-ce que tu veux que je fasse?

Devienne ne répondit pas. Il reprit sa marche

et poussa les bouffées de sa cigarette, méthodiquement.

— Il est certain que ta situation est bien difficile. Si tu restes ici, tu as l'air d'un complaisant. Si tu t'en vas, tu parais fuir devant les responsabilités. Situ interviens, tu te conduis, vis-à-vis de ta mère, comme un fds irrespectueux. Et si tu n'interviens pas, tu laisses se réaliser des projets qui ne tendent à rien moins quà te donner pour beau-père un garçon de ton âge...

Hiénard s'arrêta brusquement.

— Voilà donc ce que tu redoutais pour moi 1 Tu viens enfin de me l'avouer. C'est cette suprême folie d'un mariage de ma mère, avec ce jeune homme, que tu prévoyais ? Mais qui peut te faire croire que ce soit lace qu'il y ait à craindre? Pourquoi un mariage? Crois-tu ma mère pressée d'échanger son titre de duchesse contre celui de marquise ? La juges-tu si peu raisonnable qu'elle ne comprenne pas qu'une fois mariée elle n'aura plus rien à attendre de celui dont elle sera devenue la femme ? S'il l'épouse, ce sera évidemment pour sa fortune. Il fera donc une affaire. Et alors que peut-elle espérer d'un homme assez

misérable pour épouser, à trente ans, une femme de quarante-six ? Je ne veux pas la croire déraisonnable, ou aveuglée, à ce point-là.

— Ne t'occupe pas d'elle, occupe-toi seulement de l'autre. C'est l'autre qui manœuvre. Ta mère est le jouet de ce gaillard-là que je devine très redoutable. Ce que la duchesse fera, est-ce qu'elle le sait ? C'est lui qui le sait, qui le prépare, qui le combine. Tu n'as donc pas regardé ce joli blond? Tu n'as donc pas étudié les lignes de son visage?

— Non, je me suis détourné de lui, avec dégoût et colère.

— Quelle faute ! Tu aurais deviné dans la courbure de son front l'astuce et la prudence. Il a le crâne fuyant du tigre. La mâchoire, solide et un

>peu carrée, annonce la résolution, et l'énergie. La bouche, fine et mince, est totalement dépourvue de sensualité. Le 'nez, busqué et fortement attaché au front, est d'un vaniteux. Les yeux, un peu trop écartés, sont un indice de réflexion. L'ensemble est beau, mais froid. C'est un homme qui n'a évidemment que de l'ambition, pas de passion, et qui ne reculera devant rien pour réussir. Voilà ce qu'on lit sur sa figure, et la conduite qu'il tient confirme, de tout point, cette impression.

— M™*' de Sauvelys m'a déjà dit qu'il était très dangereux.

— Le connait-elle donc assez pour le juger?

— Je crois qu'elle le connaît plus qu'elle ne veut l'avouer.

— Tu ne penses pas qu'elle soit femme à te renseigner?

-r- Jusqu'à présent, non. Si la situation devenait plus grave, si je courais un danger sérieux, peutêtre se déciderait-elle. Son amitié, pour moi, est grande. Mais si elle a aimé le Prédalgonde, comment se décider à le trahir?

Devienne, de nouveau, resta silencieux. Il réfléchissait en marchant. Enfin il dit :

— Après tout, qui te force à intervenir? Es-tu Don Quichotte? Tu n'as qu'à t'en aller chez toi, et à laisser ta mère agir comme il lui plaira. Voilà quelques années que tu t'es écarté de sa vie. Vous ne portez plus le même nom. Elle est Diernstein, tu es.

Hiénard. Tu n'as pas dû conserver, après tout ce que lu as eu à subir de sa part, des sentiments très tendres pour elle. Es-tu en mesure de l'empêcher par le raisonnement de faire sa folie ? Non. Peux-tu t'y 0 pposer par la force ? Non. Tu n'as qu'une ressource : aller trouver le monsieur et lui dire : « Je vous' défends d'épouser ma mère. » Tu te couvrirais de r idicule. Une femme de quarante-six ans n'est plus une pensionnaire, à qui on dicte son devoir, ou que Wm met en tutelle. Tu n'as aucun moyen de t'opposer à ce qui se prépare. Abstiens-toi donc. Rangetoi pour laisser passer le cortège. Si les olioses tournent bien, tant mieux, tu t'en réjouiras. Si

elles tournent mal, dame, il sera alors temps de t'agiter.

— Ce que tu me conseilles là est certes ce qu'il y a de plus simple et de plus commode. Est-ce ce qu'il y a de plus digne ?

— Ne fais donc pas de la dignité tout seul ! Si tu joues les Bartholo, vis-à-vis de ta mère, on va se moquer de toi. Si tu te poses en tyran de drame, tu seras odieux . Ta mère a le droit de te tourmenter, tu n'as pas le droit de tourmenter ta mère. Entends, d'avance, tous les potins qui vont se colporter. Quelle aubaine pour ce monde qui n'a rien à faire ni rien à dire. Et les journaux! Ah! mon ami, je vois déjà les titres en lettres grasses : « Un scandale bien parisien !» — « Un fîls dénaturé !» — « Une mère martyrisée par son fils ! » Et le chantage, et l'injure, et la diffamation ! Hiénard, méfie-toi ! Tu ne sais pas ce que tu risques !

— Je le sais très bien. Et si j'étais sûr, au prix même de tout ce que tu m'annonces de tourments et de scandales, de réussir à arrêter ma mère sur la pente où elle glisse, je t'affirme que je n'hésiterais pas... Mais réussirais-je? Déjà j'ai été vaincu. Il m'a fallu plier bagage, devant l'ennemi, et laisser la place au vainqueur. Je ne puis prendre de résolution, sans avoir vu ma mère, sans avoir causé avec elle. Je la verrai, demain matin. Après, je saurai ce que j'ai à décider. Et, quoi que ce soit, je n'hésiterai pas.

— Alors, allons nous coucher.

Les deux amis se serrèrent la main et, par la nuit claire et douce, dans le silence du ciel étoile, remontèrent vers Trouville.

Vers onze heures, sur la terrasse de la Villa, Hiénard se promenait lentement dans le parfum des roses, lorsque la duchesse ouvrit la porte-fenêtre du petit salon et parut, en robe blanche, comme une jeune fille, et fraîche, reposée, radieuse. D'une voix claire elle appela son fils :

— Jean ! Jean 1 Viens donc...

Elle tenait, entre ses doigts, un brin d'héliotrope qu'elle venait de cueillir dans une jardinière, et qu'elle respirait voluptueusement, les lèvres entr'ouvertes, avec un air dejoie. Jean la regardait de loin, en marchant vers elle, et rien de cette grâce, de cette beauté, qui la rendaient si séduisante ne lui échappait. Il la voyait telle que la nature l'avait conservée, comme avec un soin spécial, et faite pour l'amour, car elle était encore capable de l'inspirer. Il se disait cela en s'avançant, et il comprenait bien que cette extraordinaire vitalité, cette plénitude de

charme donnaient, en quelque sorte, raison à sa mère, et rendaient presque inexplicable pour elle, le blâme qu'il portait sur sa conduite et ses sentiments. Cette ravissante femme, pour lui répondre, n'avait qu'à l'amener devant une glace et à dire : « Regardemoi. Je suisaussi jeunequetoi,jene suis pas tamère, j e suis ta sœur. Ne raisonne pas, ne discute pas. Serstoi seulement de tes yeux, et après que tu auras vu, juge. » Etqu'aurait-il à répliquer, si ce n'estquelamorale, l'usage, les convenances, exigeaient qu'elle ne se compromit pas, et comment oser le lui faire entendre, sans la blesser plus encore dans son amourpropre de jolie femme que dans sa dignité de mère? Il avait beaucoup médité, sur sa situation, et jamais il ne l'avait trouvée aussi difficile qu'au moment où il venait au-devant de celle quil projetait de critiquer, de raisonner, et qui se présentait à lui si peu critiquable, dans son superbe épanouissement, et si peu faite pour la raison, avec ses yeux de volupté et ses lèvres de caresse. Il l'aborda, un peu sombre et gêné, baisa la main qu'elle lui tendait, et silencieux entra à sa suite dans le salon. Elle ne parut pas remarquer son humeur maussade. Elle s'assit, disposa les menus objets de travail, aiguilles, crochets, laine, soie, dont elle se servait, et dit :

— Comment as-tu fini la soirée hier ?

— A me promener avec Devienne.

— Tu n'es pas resté à la représentation?

— Non, ma mère, je la trouvais assommante.

— C'est bien vrai. Tous ces artistes-là, àParis, sont supportables, parce qu'on n'a pas mieux à faire que d'aller les entendre. Mais ici...

— Ici, ils donneraient le dégoût de la vie.

— C'est beaucoup.

— C'est juste, dit amèrement Hiénard, j'oublie que vous trouvez la vie bonne et que vous y tenez.

— Mais oui, je la trouve bonne, et j'y tiens. M'en blàmes-tu ?

La question se posait d'elle-même. On eût pu croire que la duchesse, comme son fils, voulait en venir à une discussion décisive et liquider, une fois pour toutes, le difTérend qui les divisait. Hiénard, étonné de cette riposte si hardie, leva les yeux sur sa mère. Il la vit très calme, souriante, sans apparence de soupçon. Elle n'avait pas l'altitude d'une personne qui songe à engager un débat si grave. Elle avait certainement parlé sans -arrière-pensée, mais l'occasion était trop favorable pour que Hiénard n'en profitât pas. Il répondit :

— Si vous avez un blâme à craindre, ma mère, ce n'est pas le mien.

A ces paroles, si grosses d'allusions, la duchesse tressaillit. Elle ne voulut pas regarder son fils, mais elle dit :

— Et lequel donc ?

Il répliqua avec tristesse :

— Vous devez le savoir mieux que moi.

Alors elle eut une violente palpitation, et incapable

de se contenir, la bouche tremblante et les yeux humides :

— Qu'est-ce qu'on t'a raconté? Quelle calomnie at-on inventée encore pour nous désunir ?

— Ma mère, on ne m'a rien raconté. Vous n'avez pas été calomniée. Hélas 1 nous sommes désunis depuis longtemps, vous le savez bien. Et c'est une affreuse douleur pour moi de voir que les raisons, qui ont amené cette séparation entre nous, existent toujours et plus que jamais.

Elle cria :

— Jean 1

Et son angoisse fut telle qu'une pâleur s'étendit sur son visage. Ému, malgré tout, par le spectacle de cette souffrance qu'il venait de causer, Hiénard fit un geste de désespoir ;

— Tenez, ma mère, je voulais m'expliquer avec vous, ouvrir mon cœur, en appeler à votre bonté, mais je vois qu'à chaque phrase nous allons nous déchirer mutuellement. Cessons, cela sera plus prudent et plus digne. Je vais m'éloigner. Vivez comme il vous plaira. Vous n'entendrez plus parler de votre fils.

— Je ne le veux pas ! Que dis-tu là? Mais je t'aime, moi ! Pourquoi es-tu si rude, si sévère? Ne saurais-tu te détourner de ce que tu ne dois pas voir? Le rôle d'un fils est-il de juger sa mère ?

— Non! Et c'est là ma tristesse profonde! Je me conduis mal, en osant vous censurer. Mais puis-je agir

différemment? Je ne suis qu'un homme, et je subis les habitudes, les traditions, les préjugés, si vous voulez, auxquels sont soumis tous les autres hommes. Je vois et je comprends, et vous me dites de ne pas regarder et de ne pas juger ! Ah ! si je le pouvais ! Si je savais imposer silence à ma conscience, comme tant d'autres, et faire céder mes répugnances à mon intérêt, je me laisserais gorgerde bienfaits et de prévenances par vous, je vivrais dans votre milieu si démoralisant, et je serais bien tranquille, bien heureux ! Mais pour cela, ma mère, il faudrait d'abord commencerparm'arracher l'àme. Etc'estimpossible ! Je ne veux pas assister à ce qui se passe chez vous, parce que je vous aime; je ne dois pas entendre ce qui se colporte sur votre compte, parce que je veux vous respecter. Je n'ai plus qu'une seule preuve de déférence et de tendresse à vous donner, ma mère. C'est mon départ. Ne me'retenez pas.

La duchesse, saisie. par cette explosion d'un chagrin qu'elle sentait sincère, resta devant son fils, glacée et tremblante. Pourtant elle finit par dire:

— Mon Dieu ! Mais qu'est-ce donc que tu as de si affreux à me reprocher ?

— Vous le savez bien !

— Une affection, qui te paraît condamnable, mais si sincère, si profonde, si douce... Ah! laisse-moi l'expliquer, consens à m'entendre...

— Par grâce, ne me dites rien !

— Suis-je donc si coupable en aimant?

Jean resta muet et la tète baissée, comme buté à ne pas comprendre ce que sa mère lui disait. Avec hésitation, presque avec timidité, elle poursuivit, et sa voix était si triste et si caressante que Hiénard en fut bouleversé :

— Mon cher enfant, vois-tu, je suis bien à plaindre d'être aimante, et de ne pouvoir vivre sans le rayon d'une tendresse. Si je n'ai plus à me dévouer, à m'attacher, si je ne trouve ce bonheur de me réveiller, le matin, avec une pensée d'espoir, de m'endormir, le soir, avec un charme de souvenir, autant finir ma vie : elle serait sans joie. J'ai besoin dune plénitude de cœur. L'absence de sentiment serait la perte de tout pour moi. Je m'en accuse, je le déplore, mais cela est ainsi, et je ne puis faire qu'il en soit autrement. C'est pourquoi je te demandais, tout à l'heure, d'être indulgent pour ma faiblesse. Je suis une pauvre femme qui a un cœur auquel elle ne peut imposer d'être froid et calme, et qui supplie qu'on lui pardonne d'être restée trop jeune, quand il lui plairait bien mieux d'être vieille et sage, avec de beaux cheveux blancs. Regarde, mon petit Jean, tout cela est à moi, je ne triche pas avec la nature. Elle m'a joué le tour de me conserver telle que je suis, sans doute pour me fournir des excuses d'être si peu grave et si peu raisonnable. Pardonne-moi, si je te fais de la peine ; ne sois pas dur pour moi, car tu me désoles, et je ne mérite pas d'être blâmée si sévèrement. Oh ! je sais bien que j'ai tort, et qae je

devrais agir autrement, mais ce serait si dur de renoncer à tout ce qui fait mon bonheur. Jean, mon cher petit Jean, ne me montre pas un visage si sombre ; sois bon, sois faible, pour ta mère. Il n'y a de délicieux que la faiblesse, vois-tu, et c'est une joie sans pareille de céder à ceux que l'on aime. Mon mignon, comprends mes raisons, ne me tiens pas rigueur, ne sois pas d'un autre siècle. Nous vivons à une époque complaisante, où la rigidité de principes n'a plus cours. Pourvu que les convenances soient sauvegardées, qu'a-t-on à réclamer? Je ferai tout ce qu'il faudra pour que tu n'aies rien à me reprocher. Je prendrai tous les ménagements possibles. Mais ne me rejette pas de ton cœur, qui est à moi. Le prometstu ? Seras-tu conciliant, et généreux ? Oh ! oui, je le devine dans ton regard. Tu vas te laisser fléchir, abandonner tous tes projets hostiles contre qui j'aime... Oh! Jean, n'est-ce pas? Tu ne seras pas un ennemi, pour celui dont je suis aimée ?...

Elle s'était rapprochée de son fils, elle l'avait peu à peu saisi, enlacé, et, dans les liens de ses bras caressants, Hiénard sentait fléchir sa résistance. Les paroles, qu'elle lui murmurait à l'oreille, affectueuses à la fois et humbles, engourdissaient peu à peu sa pensée. Etlelaisser-faire,le laisser-dire, qu'elle lui prêchait si éloquemment, commençait à s'imposer à lui. Après tout, pourquoi cette hargneuse attitude, devant cette mère sensible et bonne? ]S'était-ce pas lui qui était dans son tort, en prétendant la régenter?

Tant qu'elle parlait d'elle, il était sous le charme. Il admirait sa grâce, sa faiblesse, sa franchise. Il était disposé à tout lui passer. Mais elle eut l'imprudence, ou la sincérité, de faire allusion à celui par qui elle se croyait aimée, et, en une seconde, elle perdit tout le gain de ses subtiles prières. Prédalgonde, avec sa haute mine de scélérat prêt à toutes les aventures, s'évoqua, et soudain toutes les indulgences de Jean s'abolirent. Le fils se retrouva, tel qu'au début de l'entretien, avec la certitude du danger que courait sa mère et la résolution de le lui montrer. Et aux questions si passionnément pressantes, qu'elle lui adressait, il se prépara à répondre avec fermeté.

Elle le regardait, maintenant, avec angoisse, car sur la physionomie de Jean, mobile et expressive, elle avait vu successivement se refléter les sentiments qu'elle lui inspirait. Et ce n'était plus la pitié qu'elle trouvait, dans les lignes subitement durcies de son front. C'était la colère et la haine. Elle voulut faire un dernier effort, pour reconquérir ce cœur qu'elle sentait lui échapper. Elle s'écria :

— Jean, tu resteras, tu réfléchiras, tu me permettras de te convaincre...

Il se redressa, et s'échappant des bras caressants qui tentaient de le retenir :

— ^ Ah ! ma mère, pour vous, tout ce qui sera humainement possible, je jure de le fain-. Mais l'autre... l'autre!... Tenez, vous avez eu tort de m'en

parler, de me laisser croire que vous espériez me voir l'accepter. Jamais ! vous comprenez bien, jamais cet homme ! Moi, supporter auprès de vous l'assiduité d'un tel personnage, après ce que j'ai entendu raconter sur son compte, après ce que j'ai vu? Allons, ma mère, réfléchissez, revenez à vous, reprenez la clarté de votre raison. Vous comprendrez que c'est impossible !

— Mais qu'a-t-il donc fait ? Ce serait le plus méprisable des êtres, que tu n'en parlerais pas plus durement !

— Demandez-le à vos amis,

— Mais ils le reçoivent tous, l'attirent et le choient...

— Lâcheté immonde, basse et abjecte complaisance mondaine !

— Mais, toi-même, tuprétendsavoir vu: quoi donc? Hiénard blêmit, ses yeux se firent noirs, ses dents

se serrèrent, il resta un instant indécis, puis presque à voix basse :

— Je l'ai vu paré de vos dons. Ces perles, que vous m'ofTriez et que j'avais refusées, c'est lui qui les porte. Quel homme est-ce qui accepte un présent pareil d'une femme. Cela seul légitimerait les mauvais bruits qui courent sur son compte? Quelle confiance avoir en ce brillant viveur dont l'unique ressource, de l'aveu de sesamismèmes, est le jeu? Notoirement c'est un aigrefin, peut-être pis ! Et voilà pour qui vous me demandez mon indulgence. Un

peu plus VOUS iriez jusqu'à l'amitié ! Un aventurier de haut vol. qui vient on ne sait d"où, qui va où. on craint de le prédire: dont le nom est sûrememt de contrebande, et le titre de pacotille. Le monde joyeux la accueilli à bras ouverts. S'il avait été de souche connue et d'honorabilité certaine on lui aurait fait grise mine. Ce tout Paris affolé, qui se donne pour la fleur de l'élégance, l'arbitre du talent et le dispensateur de la notoriété, n'a au fond du goût que pour ce qui est honteux et impur. Il préfère un rastaquouère à un bon Français, un coquin à un honnête garçon, et un imbécile à un homme de talent ! Il ne respecte que l'argent, d'où qu'il vienne, si sale qu'il soit; il en fait le talisman souverain et il comprend qu'on commette les actions les plus basses et les plus atroces pour se le procurer. Vous me le disiez vous-même, tout à l'heure : pourvu que les convenances soient respectées, qu'importe le reste! On est monsieur n'importe qui, affublé d'un nom sonore, on triche au jeu pour entretenir son luxe, on accepte les cadeaux de l'amour, parce qu'ils ont de la valeur, et on est, à la faveur de toutes ces duperies, de toutes ces vilenies, proclamé le Roi de Paris ! Enfin, pour qu'à un si brillant souverain ne fasse pas défaut la liste civile, quilui est nécessaire, savez-vous ce qui se prépare? Un mariage entre une femme exceptionnellement riche et ce héros de galanterie ! Les tendresses ont un but, la séduction est un moyen, l'amour est une opération, qui a pour

objet la captation d'une fortune. Commencez-vous à comprendre, ma mère, et faut-il que j'insiste davantage ? Voilà ce que j'ai vu, voilà ce que j'ai entendu, depuisqueje suis ici. Sachez-le, puisque vous m'avez contraint à oublier mon respect et mon affection, pour avoir la douleur de vous le dire !

La duchesse, frappée de stupeur, écoutaitThorrible confession de son fils. Elle ne fit aucun geste, ne prononça pas une parole pour l'interrompre. Elle le laissa aller jusqu'au bout, puis tranquillement ouvrit la fenêtre, respira pendant quelques secondes la brise fraîche qui venait de la mer. referma, pour qu'aucune des paroles échangées dans ce terrible entretien ne s'égarât au dehors, et revint s'asseoir. Elle paraissait calme, un sourire confiant plissa sa belle bouche. Elle dit, du ton le plus naturel, et comme s'il s'agissait d'un sujet qui lui tînt fort peu au cœur :

— Je ne sais pas qui t'a renseigné, mais tout ce que tu me racontes là est de la dernière absurdité. Tu ne sais pas de qui tu parles. Tes excès de discussion me mettent bien à l'aise. Et si tu as cru me pénétrer d'horreur, ou seulement me donner de l'inquiétude, tu t'es bien trompé. Après comme avant, je pense de même, sur le compte de M. de Prédalgonde. Je me perdrais inutilement dans une controverse avec toi. A quoi bon t'affirmer qu'il est le plus délicat des hommes. Tu mettrais mes assurances sur le compte de mon aveuglement. Cependant tu

admettras bien que je connaisse un peu un homme que je vois depuis un an, tous les jours, et qui a vécu au milieu de mes amis, de la façon la plus ouverte. Tout ce que tu m"as redit là, je lai déjà entendu répéter. On me l'a écrit anonymement. Je sais ce qu'en vaut l'aune. Jalousie ignoble de rivaux éclipsés, envie furieuse de médiocrités sans espoir, rage impuissante contre une supériorité incontestable. Quoi? C'est toi. Jean, qui vas te faire l'écho de toutes ces calomnies, et, entre les racontars du monde, que tu qualifies si sévèrement, et les assurances que je te donne, tu n'hésites pas ? Tu crois des étrangers que tu méprises, et tu restes sourd à la voix de ta mère. Tout ce que tu trouves à reprocher à M. de Prédalgonde, c'est d'avoir accepté un souvenir, sans valeur pour lui et pour moi. une bagatelle, une véritable bagatelle comme on en donne aux amis, aux convives, dans les chritsmas américaines. Vraiment, mon ami, je t'assure que ton accès de misanthropie est tout à fait disproportionné et que tes imprécations contre la société sont hors de propos. Quoi ! tant de virulence, d'exécration, à cause d'une parure de perles? Et tout le fatras des lieux communs sur la corruption, et les pronostics sinistres, et les récits saugrenus ! Voyons, sérieusement, tu crois que je songe à épouser M. de Prédalgonde ? Tu crois qu'il pense à me le demander ? Non ! Rassure-toi. Il n'est pas question d'une fin si bourgeoise. Ni lui, ni moi, nous ne nous y préparons.

Mais toi, si lu réfléchissais un peu et si tu te piquais de logique dans ton puritanisme, tu devrais souhaiter ce mariage. Car enfin ce serait la régularisation d'une situation, que tu blâmes et qui t'offense. Et ce lien légal devrait certes bien plus attirer tes éloges que tes critiques. Mais tu es prévenu, je ne sais par qui. contre moi, tu blâmes tout ce que je fais, résolument et sans discerner. C'est, hélas ! l'intolérance et ladureté auxquelles tu m'as habituée, depuis si longtemps, et dont j'ai tant soufl'ert. Rien n'est changé entre nous. Si, je me trompe ; autrefois tu étais un étranger pour moi; maintenant, je sens que tu deviens un ennemi. De tes paroles débordait la haine, tout à l'heure. Car sache-le bien : haïr qui j'aime, c'est me haïr moi-même. Tu m'as fait de grands reproches, mais je pourrais te les retourner. N'est-ce pas ton absence de ma vie qui m'a conduite à chercher ailleurs les affections qui me manquaient? Si lu étais resté près de moi, d'autres n'auraient pu te remplacer? Ton devoir était de me disputera moi-même. Et tu ne l'as pas rempli. Assoiffé d'indépendance, au lieu de vivre comme les gens de ton rang et de ta condition, tu t'es implanté au milieu d'ouvriers, de bohèmes, de sectaires. Tu as pris des opinions, que ton éducation rendait incompréhensibles, une façon de vivre impossible à accorder avec tes habitudes. Toi, riche, bien né, tu t'es voué à la médiocrité et tu as joué au prolétariat. Tout cela étail odieux autant que ridicule, et ne tendait à rien

moins qu'à jeter sur moi la déconsidération. Jai tout supporté, tout enduré : les allures de communard et tes propos de miséreux, toute ta comédie burlesque d'aristocrate singeant le réfractaire. Et lorsque, lasse de tout ce que tu m'as fait soufîrir, je t'accueille à bras ouverts, je pardonne tes incartades et j'oublie tes mauvais procédés, voilà que, pour une vétille sentimentale, tu viens ici te permettre de me juger. Je pense, mon fils, que tu as passé la mesure. Je suis une bonne mère, mais je suis aussi une femme, et j'ai mes susceptibilités. Tu as posé tes conditions. Voici les miennes : tu feras trêve à tes rodomontades, tu couperas court à tes menaces, tu respecteras mes amis et moi-même, ou bien tu comprendras que l'éloignement , jugé par toi agréable autrefois, soit considéré aujourd'hui, par moi, comme nécessaire. Je t'ai raisonné, je t'ai prié, rien n'a fait. En voilà assez.

Peu à peu la duchesse s'était animée. Au début de sariposte, froide et ironique. maintenant, elle s'échauffait de toutes les ardeurs de sa passion menacée. Les souvenirs de ses désillusions maternelles lui revenaient en foule, et, devant l'attitude de son fils, qui la traitait en criminelle, inquiète, elle s'interrogeait, et jugeait son crime d'amour bien excusable. Une vétille, avait-elle dit. Et pour elle, qui voyait Prédalgonde beau, jeune, paré de tous les dons de l'esprit et du cœur, sans soupçon aucun sur les mystères de sa vie, aveuglée par un amour que la vieil-

lesse imminente lui rendait mille fois plus précieux encore, car c'était peut-être le dernier, elle luttait contre son fils, contre elle-même, elle défendait sa joie, prête à tout pour la conserver. Hiénard, profondément troublé par cette amère riposte, baissa la tête tristement.

— Vous avez raison, ma mère, dit-il, et c'est un grand malheur, pour un fils, d'avoir à prononcer les paroles que je vous ai fait entendre. Je ne me suis inspiré, en parlant, que de votre intérêt seul, croyezle bien. Je ne vous ai pas convaincue. Voilà ma plus grande faute. Je n'aurais pas dû m'exposer à la commettre. J'aurais dû partir sans m'expliquer. C'était si facile. Je suis un bohème, vous l'avez dit. Je n'avais qu'à m'en aller, tout bonnement, en vous disant que j'avais la nostalgie de Montmartre, et vous laissera votre vie, sans me permettrede la censurer. Mais les paroles définitives sont prononcées. Et rienne fera qu'elles n'aient été dites. Acceptons-en donc les conséquences, quoiqu'elles nous séparent irrémissiblement. J'ai touché à vos illusions, et vous ne me le pardonnerez pas. C'est juste. Et tant qu'elles dureront, vous méjugerez sévèrement. Mais le jour où vous les aurez perdues, vous comprendrez tout ce que, sous la rudesse de mon langage, il y avait de sollicitude et d'affection pour vous. En tout cas, retenez bien ceci. Je ne me désintéresse pas de vous, comme vous m'y conviez. Je suis votre fils, et, à ce titre, j'ai des droits que rien ne peut détruire. Si

jamais j'ai la preuve que votre sécurité est menacée par les manœuvres, qui se préparent et que je vous ai signalées, soyez sûre que ce jour-là, quoi qu'il en puisse résulter, j'interviendrai. Vivez donc heureuse et libre, ma mère, c'est ce que je souhaite de tout mon cœur.

. Il prit, dans son portefeuille, la lettre de crédit que la duchesse lui avait donnée la veille, et qui valait cent cinquante mille francs; il la posa sur la tablé et dit:

— Voilà l'argent dont vous m'avez gratifié hier. Je vous le rends. J'ai eu tort de m'adresser à vous. C'était une lâcheté. Je la regrette et je la répare.

— Mais tu as besoin de cette somme! s'écria la duchesse. Comment feras-tu ?

— Je travaillerai. J'ai eu jusquici le dédain de lart vénal. C'était un reste d'orgueil aristocratique. Mais il me sied bien, vraiment, déjouer la comédie de la pauvreté, quand j'ai douze mille francs de rentes, qui m'assurent le nécessaire ! Vous avez bien raison, ma mère, je suis aussi un cabotin, et il n'y a pas lieu pour moi de prendre des airs de supériorité. Je ne vaux pas mieux que les autres.

— Jean, tu ne me feras pas l'injure de refuser cet argent? Je ne pourrais plus vivre dans le luxe, si je te savais dans la gêjie.

Il prit la lettre avec colère, la déchira et en jeta les morceaux autour de lui.

— Gardez votre argent, ma mère, gardez-le. Vous en aurez besoin pour M. de Prédalgonde.

Palpitante et terrifiée devant cette violence, la duchesse tendit, vers son fils, des mains qui suppliaient :

— Jean, est-ce possible ? C'est toi, toi, qui me dis cela ? Et tu vas partir sur ces affreuses paroles, après cette scène cruelle ? Mon cher enfant, un seul mot et j'oublie tout, tout ce que tu dois déjà regretter toimême... Un mouvement d'affection, et c'est fini... Jean, tu vois comme je souffre. . . Tu m'as déchiré le cœur. . . Je pleure... ÏN'e t'en vas pas ainsi... Je sens que si tu me quittes en ce moment, je ne te reverrai plus... Que faut-il faire, pour que tu restes et que tu m'aimes ?

— Vous le savez.

■ — Quoi ! pour sauver une moitié de mon cœur, sacrifier l'autre ?

— Ma mère, il faut choisir entre un étranger et votre fils. M. de Prédalgonde sortira d'ici, pour n'y jamais rentrer, ou c'est 'moi qui partirai, pour n'y plus revenir.

La mère se dressa bouleversée devant son fils. Jean comprit qu'il lui suffirait peut-être de meurtrir un peu plus cette pauvre àme amoureuse, pour l'asservir à sa volonté. Mais il recula devant la douleur qu'il devrait lui causer et qui serait durable. En un instant, il vit toute la responsabilité, qu'il faudrait prendre, et toutes les tristesses, toutes les larmes, qu'entraînerait, pour la duchesse, la rupture avec son passé de beauté, l'abandon de toutes ses joies, le renoncement à tous ses triomphes.

Il n'osa pas la prendre, il ne prononça pas le mot impératif qui, à cette minute décisive, eût peut-être changé toutes les résolutions de sa mère. Il voulut attendre qu'elle le prononçât elle-même. Mais accablée, sans force pour se résoudre, comprenant qu'elle avait tort de ne pas suivre les conseils de son fils, affolée à l'idée de renoncer à l'homme qu'elle aimait, la duchesse laissa tomber sa tète dans ses mains, et pleura sans répondre.

Jean la regarda un moment, espérant un retour d'énergie et de raison. Il la vit immobile et silencieuse. Alors, avec un soupir, sans lutter davantage, il ouvrit la porte et s'éloigna.

Dans la cour il rencontra le vieux Firmin, qui venait de prendre le courrier et les journaux à la loge. Il pria le fidèle serviteur, s'il arrivait des lettres pour lui, de les réexpédier à Paris.

— Quoi ! monsieur Jean nous quitte?

— Oui, mon brave Firmin. je vous serai même obligé de bien vouloir faire envoyer ma valise à la consigne, pourm'éviter la peine de la venirchercher ici tantôt...

— iMonsieur Jean ne rentrera donc pas déjeuner?

— Non, mon ami, je suis attendu par un ami. J"ai fait mes adieux à M^^la duchesse... Tout est en règle...

Il prit dans son portefeuille un billet de cent francs et le remit au valet de confiance :

— Tenez, Firmin, vous distribuerez ceci aux gens de service...

Le brave homme fit un geste de stupéfaction : • — Oh ! monsieur Jean ! Le fils de la maison. . . Une gratification aux serviteurs... comme un étranger.

— Oui, Firmin, dit doucement Hiénard, comme un étranger.

Il lui fit un signe de tète affectueux, et laissant le vieillard consterné, il sortit. 11 marcha d'un pas allègre. Il avaitprisson parti et se sentait plus libre d'esprit. La contrainte, qui pesait sur lui depuis vingt-quatre heures avait cessé. Il était triste, mais maître de ses pensées et de ses actes. Il allait chez Devienne.

Le peintre, dans une vaste salle installée en atelier, blaireautait une charmante aquarelle, lorsque son ami fut amené auprès de lui. C'était, mettant en scène les Grands-Ducs et leur cosaque décoratif, une promenade en voiture au bord de la mer, sur les riants coteaux de la route d'Honfleur. L'étude, souple et fine dans son coloris discret, résumait toutes les qualités distinctives du maître. Devienne, sans se lever, jeta sa cigarette, et tendant la main au sculpteur :

— Qu'est-ce qui te prend, si matin ? Tu cherches des témoins ?

— Non, rassure-toi, je ne me bats pas. Seulement, comme je prends le train tantôt pour Paris, je viens te dire adieu et déjeuner avec toi...

— Bien ! bien ! fil Devienne en rangeant ses pinceaux et sa boîte. Ah ! tu pars ? Est-ce que ça ne va pas avec la duchesse ?

— Ça ne va pas du tout. Nous avons eu une conversation sérieuse, dont le résultat est que je pars.

— Ah ! ah ! alors, malgré tout ce que je t'ai dit, hier soir, tu as mis les pieds dans le plat?

— Oui. mon ami, et le plat est cassé.

— Tu as donné le choix à ta mère entre son ami et toi ?

— Tout juste. Elle n'a pas hésité. Elle a choisi lami.

Devienne se leva, donna une petite tape sur la tète à Hiénard, et souriant :

— • Nigaud, va ! A quoi bon te prévenir ? Tu n'as rien voulu entendre, il a fallu que tu fasses ta boulette. Maintenant, comment la réparer?

— Elle est irréparable,

— Les choses ont été si loin, si loin ?

— Aussi loin que possible. Jusqu'à rendre l'argent que j'avais demandé et dont j'avais besoin.

— Tu sais que je suis à ta disposition.

— Merci. Je m'arrangerai, j'ai des ressources. Et puis, quoi ? je me déciderai à travailler pour l'amateur. Ce pot-à-millions de Oppenheimer me tourmente, depuis longtemps, pour que je lui fasse des cariatides. Il les paiera le prix que je lui demanderai. Il les aura ses cariatides... En attendant, je vendrai des obligations de chemins de fer... Au fond, tous ces papiers-là me gênent énormément...

— Tu as du chagrin ?

— Oui, beaucoup.

— Regreltes-tu ce que tu as fait?

— Noa. Il m'était impossible d'agir autrement. J'ai été fils irrespectueux, mais je n'ai pas été fils indifférent. L'indifférence, dans une situation comme celle où je me trouvais, c'était la honte. La chaleur de la discussion m'a entraîné à dire ce que je m'étais promis de taire. Tout ça, c'est la logique des événements à laquelle on ne se soustrait pas si facilement qu'on le voudrait. A l'heure qu'il est, ma mère sait à quoi s'en tenir: pour elle, c'est le Prédalgonde, ou moi. Mais je ne veux pas en rester là, et ce drôle, à qui je dois le chagrinque j'endure, ne l'emportera pas en paradis !

— Qu'est-ce que tu projettes ?

— De le démasquer, simplement.

— Grave !

— Qu'est-ce qui est grave ? D'être un coquin, intéressé à tout cacher, ou un honnête homme, curieux de tout découvrir ? Vraiment tu m'amuses. Est-ce que j'ai quoi que ce soit à craindre? Physiquement, je ne crains pas M. de Prédalgonde. Moralement, encore moins. Alors ?

— Oui, sans doute. Mais il a beaucoup d'amis.

— Qui ne le connaissent pas, qui vivent auprès de lui, comme on a l'habitude de vivre entre gens du monde, en se contentant de la forme extérieure, de la politesse et de la convenance usuelles, mais sans chercher ce que ce vernis social peut recouvrir. Qu'est-ce qu'on demande à une connaissance de

station balnéaire, à une relation de salon, à une camaraderie de cercle ? D'avoir un bon tailleur, un peu de bagout et de l'argent de poche. En dehors de cela, rien. Le jour où je disqualifierais Prédalgonde, personne ne le connaîtrait plus. Par cela même qu'elles ne reposent sur rien, ces amitiés sont fragiles.

— Il y en a d'autres, plus sérieuses, plus actives, plus résistantes.

— Celles-là sont des complicités.

— Peut-être.

— Nous voilà revenus, mon vieux, à notre entretien d'hier soir, à la conversation que j'avais eue la veille avec M"® de Sauvelys, et enfin aux demiconfidences que m'avait faites une jolie fille qui me témoigne de l'intérêt. Et, de tout ceci, il résulte que le Prédalgonde est une espèce de flibustier qui pourrait bien faire partie d'une bande de « philosophes» et peut-être pis... Si ce brillant seigneur est un Karl Moor, en lutte avec la société et vivant d'elle, par des moyens que je qualifierai poliment d'illicites, tu comprends bien qu'il y a un intérêt capital pour moi à le savoir, et je le saurai.

— Écoute, je te vois lancé dans une aventure périlleuse. Tuvas te heurter à des gens qui, j'en ai le pressentiment, sont très forts. Autour du Prédalgonde il y a des comparses, c'est évident. Et le plus important, celui que je te recommande et que tu n'as peut-être pas assez remarqué, c'est l'oncle : le

vénérable comte de Saint-Vincent. Moi, si j'étais à ta place, ce n'est pas à l'observation de notre Roi de Paris que je m'attacherais, mais à l'étude de ses ministres. Parmi ceux-là, cette ganache voulue de Saint-Vincent me paraît jouer le rôle de grand chancelier. Il ne se défie certainement pas autant que son souverain, qui est maintenant prévenu de ton hostilité. Renseigne-toi sur ce sympathique vieillard. Si tu découvres que c'est une franche canaille, tu auras déjà moitié de la partie gagnée, car, n'est-ce pas : Dis-moi qui tu hantes, et je te dirai qui tu es. Et si l'oncle est un coquin, il y aura apparence que le neveu n'est pas une fleur de vertu.

— Oui, tout ce que tu me conseilles là est sage. En tout cas, je vais tout d'abord rassurer l'ennemi en disparaissant. Je fais le plongeon, on m'oublie vite. Je suis à Paris, pendant que ma mère est au bord de la mer, et que le Prédalgonde se livre à des banques-rasoirs. La saison finie, tout le monde rentre. Et c'est là que je commence mes opérations.

— Parfait. Voilà qui me plaît. Je passerai, à la fin du mois, chez toi, pour savoir où tu en es. Que vas-tu faire d'ici là?

— D'ici là, je marierai Frégose, et je m'occuperai de gagner cent cinquante mille francs.

— Cher ami, si tu veux t'en donner la peine, c'est l'afTaire d'un an.

— Va donc pour un an, ça me distraira.

Devienne prit/ son chapeau, ses gants, sa canne, et se tournant vers son ami :

— Midi! Allons déjeuner. Après, je te conduirai à la gare.

YIII

Hiénard était fort occupé à travailler, dans son atelier, au bas-relief représentant l'Hiver, qui orne le rétable de l'admirable cheminée exécutée par lui pour Oppenheimer, lorsque Frégose entra. Depuis trois mois qu'il était marié avec sa Clémence, le sculpteur n'avait pas pu se déshabituer de venir, tous les jours, passer quelques heures avec Hiénard. H arrivait, serrait la main à son ami, enlevait sa jaquette, passait une blouse, et, après avoir bourré une pipe, se mettait en devoir de lever les linges mouillés qui entouraient l'ouvrage commencé. Car il ne perdait pas son temps, et avait toujours à l'atelier, un groupe, une figurine, un vase en train.

Sa femme s'était, dans les premiers temps, efTorcée de lui démontrer que maintenant qu'il possédait un intérieur, un ménage, il ne devait pas être continuellement installé chez Hiénard. Frégose avait essayé de rester tout le jour à son atelier, mais il s'attristait, sa

i218 LES BATAILLES DE LA VIE

main devenait nerveuse, les idées étaient rebelles, il ne se sentait plus de confiance. Il lui fallait le contact de son ami, les conseils de son maître. Sous les yeux de Hiénard il redevenait l'artiste solide et sûr. Clémence comprit sa faiblesse, la lui pardonna en souriant, elle laissa libre de travailler à sa guise.

Frégose, ce jour-là, en arrivant, trouva Hiénard absorbé par un arrangement de lignes et, sans le déranger, lui dit bonjour brièvement, prit une chaise, sassit et regarda en silence l'œuvre de son ami. C'était, en une poétique et sévère allégorie, l'hiver recouvrant la nature de son linceul de neige. Dans un coin, près d'un tronc d'arbre dépouillé de ses feuilles et dont les branches semblaient frissonner sous la rafale, deux enfants grelottants se pelotonnaient tendant leurs petites mains à la flamme d'un maigre feu. Au fond dans la forêt, des femmes ramassaient du bois, pendant qu'un bûcheron besognait rudement de sa cognée. De chaque côté, des patineurs s'élançaient d'une course éperdue sur la glace et des valseurs tournoyaient emportés par l'ivresse de la danse. Et, sur ces plaisirs des riches et ces souffrances des pauvres, l'hiver morne et âpre planait, apportant l'inévitable froidure. La libre et réaliste allure des personnages, la naïveté de la composition, la fermeté puissante des figures, faisaient de ce bas-relief une œuvre digne des plus grands maîtres.

Frégose, absorbé dans sa contemplation, restait

sans un gesle, sans un mot, pris par l'œuvre, et goûtant des jouissances profondes. Hiénard jeta son ébauchoir, lança dans le baquet de terre une boulette qu'il tenait dans sa main, et se tournant vers son ami :

— Eh bien ! Frégose, qu'est-ce que tu dis, mon vieux?

Frégose parut sortir d'un rêve, et d'une voixémue:

— Es-tu heureux d'avoir un pareil talent?

— Ah! ah! alors nous sommes content, vieux Frégose? Tu vois, j'ai refait mon groupe des petits enfants. Il ne se tenait pas bien... J'étais ennuyé. Ce matin, j'ai tout bousculé... Je crois que, comme ça. il est mieux... N'est-ce pas ?

— Oh ! Hiénard, on n'a rien fait de pareil depuis Donatello et Ghiberti !

— Dis donc pas de bêtises !

— Non! non! je sais de quoi je parle. Ce basrelief est un chef-d'œuvre. Quelle chance il a, cet Oppenheimer ! Il aura, tous les jours, cette merveille sous les yeux !

— Je t'en ferai un moulage, et je te le donnerai. Toi aussi tu l'auras.

Frégose eut les larmes aux yeux :

— Vois-tu, je voudrais mettre ces deux admirables enfants-là, chez moi, pour que ma Clémence les regarde, s'en imprègne, et me donne un petit Frégose qui leur ressemble. Serait-il beau !

:— Elle va bien, ta femme ?

— Très bien.

— Elle n'est plus jalouse de moi ?

— Elle t'aime trop pour cela.

— Mais, il me semble que vous vous dérangez, monsieur Frégose. 11 est trois heures de l'après-midi, et vous arrivez seulement...

— C'est vrai, je suis en retard. Imagine-toi que le père nourricier de Clémence est venu la voir, et je l'ai gardé à déjeuner. C'est un brave homme, mais il est un peu bavard...

— Qu'est-ce qu'il fait de son état ?

— Ah! voilà... Il est à la Préfecture de police.

— Employé ?

— Si tu veux...

— Gomment, si je veux?

— Dame ! oui. Peut-on appeler ça être employé ? Il est inspecteur, attaché à la première division de la police.

— Il est agent de la sûreté, hein? C'est ça qui te taquine.

— Un peu. Pourtant, n'est-ce pas, il en faut...

■ — Oui, mon ami, il en faut. Et il y a de bonnes gens partout.

— Parbleu !

— Quel service fait-il spécialement, ton père nourricier ?

— Il est attaché à la brigade des jeux.

— Ah ! dit Hiénard, avec un intérêt subit, expliquemoi donc ça.

— Eh ! te voilà comme j'étais, ce matin. Ils en savent, va, ces gens-là, et quand on les met sur le chapitre de leiw profession et qu'ils sont en confiance, ils vous en racontent d'extraordinaires... Imaginetoi un homme qui saurait à quoi s'en tenir sur toutes les tricheries aux cartes, sur tous les dessous des claque-dents, sur toutes les manigances des filous, et qui les connaît, tu entends, tous, tous !

— En efTet, il doit être très intéressant à écouter...

— C'est-à-dire que c'est comme un feuilleton ! On croirait du Montépin. Il a des histoires de bonneteurs, tu sais..., la consolation, en revenant des courses, dans le chemin de fer, qui sont à se rouler.

— Eh bien ! dis donc Frégose, il faudra que tu me le fasses connaître, ton père nourricier. Je serais curieux d'entendre ces choses-là de sa bouche.

— Quand tu voudras. Il ne se fera pas prier, car il a une admiration pour toi... Quand il a su que je te connaissais, que tu étais mon ami et mon maître... Ah !... il faut te dire que c'est un Corse... ancien sergent de ville, et qui s'appelle Amoretti... Aussi, ton Napoléon mourant, vois-tu, quand il en parle, c'est les larmes aux yeux...

— Allons ! Voilà qui va bien.

Il se tut, reprit son ébauchoir et recommença à travailler. Il était préoccupé. Frégose le voyait bien, mais, suivant son habitude, il attendait que Hiénard s'ouvrît à lui de ce qui le tourmentait. La confidence ne vint pas et, commela nuit commençait

à tomber, le sculpteur prit de l'etiu dans sa bouche, et, soufflant sur sa glaise ainsi qu'avec un pulvérisateur, il humecta son bas-relief et le recouvrit de ses linges mouillés.

— Là, dit-il, en voilà pour jusqu'à demain malin. Déjà Frégose enlevait sa blouse et remettait sa

jaquette :

— Où vas-tu, en sortant d'ici ?

- — Je rentre chez moi.

— Je t'accompagne. J'ai besoin de prendre l'air et de marcher.

Depuis trois mois qu'il était rentré à Paris, après son court séjour à Deauville, Hiénard était sans nouvelles de ce qui se passait chez sa mère. Il avait vu Devienne, qui savait, comme tout le monde, que la duchesse de Diernstein était installée au château de Champchevrier, ainsi que tous les ans à l'époque des chasses. Mais sur les dispositions de sa mère, sur ses intentions, aucun détail, nul renseignement. Prédalgonde était à Paris, les journaux le lui apprenaient. Il tirait aux pigeons, il se manifestait dans les courses d'automobiles, il avait eu un cheval tué au saut du brock à Yincennes. Mais tout cela, c'était la vie extérieure du roi de Paris. Ce n'était pas sa vie intime, et celle-là seulement importait à Hiénard.

Il avait plus d'une fois pensé à aller chez M™^ de Sauvelys, qui certainement était au courant des projets de la duchesse, et peut-être même des plans de Prédalgonde. La certitude qu'il causerait un sérieux

embarras à la jeune femme eu la plaçant entre son amitié pour lui et l'intérêt qu'elle portait à Prédalgonde, arrêtait Hiénard, pris d'une sorte de pudeur affectueuse. Et cependant, seule, elle pouvait l'éclairer sur la situation actuelle et lui permettre d'agir avec opportunité.

Il se décida donc à vaincre sa répugnance, et s'achemina vers la demeure de M"'® de Sauvelys. La baronne habitait, rue Velasquez, un charmant entresol donnant sur le parc Monceau. Elle vivait là très tranquille, servie par de vieux domestiques de confiance, libre comme un garçon, et jouissant en artiste de tous les plaisirs de Paris. M"^ Maréchal, presque tous les jours, venait la chercher, et, de compagnie, elles allaient où les poussait leur humeur : aux réunions mondaines, aux expositions, aux concerts, au Bois, dans les magasins, se chaperonnant l'une l'autre, et toutà fait heureuses d'être ensemble.

Elles s'apprêtaient, ce jour-là, à sortir à pied, suivies par la voiture de M"'^' Maréchal, afin de pouvoir y monter quand il leur plairait. Déjà M'"® de Sauvelys metlait son chapeau, lorsque sa femme de chambre entra dans le cabinet de toilette et dit :

— Madame, c'est M. le duc de Diernstein...

— Jean ? Tiens! qu'est-ce qui lui prend? Il fait des visites, maintenant. Ma chère amie, allez donc au salon, le recevoir.. . Je suis à vous, dans la minute... Gardez votre manteau, il verra que nous allions sortir.

jyjue Maréchal traversa la chambre à coucher de son amie, ouvrit la porte du salon, et se trouva en présence de Hiénard qui examinait avec curiosité un petit bronze antique placé sur une table.

— Bonjour, mon cher maître. M""^ de Sauvelys me suit, dit-elle, en donnant la main au sculpteur. Gentille, n'est-ce pas cette statuette? C'est un spécimen de ce qu'on trouve dans les fouilles .que mon père a obtenu d'exécuter à Corinthe... J'ai, chez moi, un torse en marbre qui vous intér esserait, j'en suis sûre ; on l'attribue à Scopas.

— Vous vous occupez donc d'archéologie? demanda Hiénard avec curiosité, tout en maniant la figurine, pour en examiner les détails et la patine.

— • Moi, pas du tout, dit la fille du sénateur. On m'a apporté ce morceau de sculpture, je l'ai gardé... Mais ça ne m'intéresse pas du tout... Si vous le voulez, je vous le donnerai, comme j'ai donné à M"^ de Sauvelys cet Hermès, car c'est vous le voyez, un Hermès... H a perdu son caducée, mais il lui reste ses ailes aux talons...

— Très obligé, dit le sculpteur. Ce torse a une valeur considérable, assurément, et vous ferez très bien de le conserver avec soin.

— Je vous avouerai en toute humilité que je trouve ces plâtras horribles... Je ne sais rien d'épouvantable comme la Vénus de Milo, si ce n'est l'Hercule Farnèse... Je ne connais qu'un seul antique, qui m'ait causé une sérieuse émotion, c'est le Mercure

assis du musée de Naples. Ah ! pour celui-là, oui, c'est un\îhef-d'œuvre. 11 respire : on voit sa poitrine se soulever. Mais tous les massifs et froids spécimens delà sculpture grecque et romaine, qu'on nous montre avec enthousiasme... J'aime mieux une petite statuette de Tanagra, ou cette figurine, ou un beau vase étrusque.

— Mademoiselle, vous émettez là des opinions subversives. Mais je ne suis pas loin de les partager... Chut! ne le répétei^pas,vous me feriez du tort.

Ils se mirent tous les deux à rire. M""^ de Sauvelys entrait :

— Eh bien ! vous ne vous ennuyez pas ! dit-elle. Ça va bien, vous, grand homme?

— Vous sortez? fit Hiénard, que je ne vous arrête pas I Où allez- vous ?

— Nulle part. Devant nous.

— Voulez-vous de moi pour vous accompagner?

— Certainement.

— Eh bien ! Partons.

Ils descendirent. Le coupé de M"^ Maréchal attendait devant la porte cochère. Le cocher connaissait l'habitude des deux jeunes femmes. Il les laissa prendre une avance de cent mètres, et se mit au pas. Elles, de chaque côté de Hiénard, suivaient la [rue Vélasquez, dans la direction du parc Monceau. Et, au bout de quelques instants, la conversation s'était engagée.

— Qu'est-ce que vous vouliez me demander,

Jean? car je ne suppose pas que vous soyez venu uniquement pour me voir...

— Vous avez une bien faible idée de ma galanterie...

— Allons 1 soyons sérieux! De quoi s'agit-il ? Comme il ne répondait pas immédiatement :

— Est-ce moi qui vous gêne ? demanda M"<^ Maréchal. Voulez-vous que je grimpe dans ma voiture, pendant quelques minutes ? Quand les confidences seront finies, vous me rappellerez ?

— Non, Mademoiselle, je puis parler devant vous, dit Hiénard. Vous êtes fort avant dans la confiance de 1-a baronne, et quant à la mienne, je n'ai pas, hélas ! à l'accorder, mon secret court les rues, et tout le monde en est informé, mieux que moi-même.

Il y eut un petit silence. Hiénard le rompit en disant :

— Je voudrais savoir, autrement que parles journaux, ce que devient ma mère.

— Elle est à Champchevrier. répondit M"* de Sauvelys. Mais il est probable qu'elle y restera fort peu de temps, cetteannée. La campagne l'a toujours fort ennuyée, comme vous savez. Et tout l'attire ici. Elle m'a écrit pour me demander de venir passer une semaine auprès d'elle. J'irai certainement.

— Rien n'est modifié dans sa situation?

— Rien.

— Sa lettre n'était pas triste ?

— Non.

Ils passaient, en ce moment-là, devant le petit pont de briques, qui se donne des airs de Rialto en miniature, sur le ruisseau dont l'eau lente se perd dans le lac entouré d'une colonnade ruinée. Des enfants jouaient avec le sable, sous la surveillance de bavardes gouvernantes, et de gros ramiers au jabot mordoré, le bec rose et l'œil brillant, se promenaient sur les pelouses, dans un rayon de soleil. Les feuilles, couleur de rouille, tombaient, une à une, en tournoyant, et déjà les jardiniers, dans les massifs, empaillaient les plantes frileuses. Une buée grise et légère enveloppait ce joli décor d'un voile de mélancolie automnale. L'impression qu'en ressentit Hiénard fut si bien d'accord avec sa pensée, qu'il continua à marcher, sans parler davantage, navré, découragé, en proie à un de ces accès de noire misanthropie où il avait la société entière en dégoût.

M""^ Maréchal lança sur le jeune homme un rapide regard, et, avec un tact très fin, eut l'intuition de ce qu'il ressentait. Elle fut émue d'une pitié profonde qui ne put cependant amortir sa causticité naturelle. D'une voix mordante, elle dit :

— La vie n'est jamais complètement bonne. Et ceux pour quielle est la meilleure, semblent prendre à tâche de déranger l'harmonie des circonstances qui pourraient leur assurer un bonheur relatif. Monsieur Hiénard, pour être tranquille, voyez-vous, il faudrait n'avoir que de l'esprit et pas de cœur. L'esprit permettrait de dire des horreurs des autres,

et l'absence de cœur rendrait invulnérable aux atrocités par lesquelles les autres s'empresseraient de riposter. Cuirassez votre cœur et aiguisez votre esprit, voilà ce que vous conseille la prudence. Sinon vous risquez d'être très malheureux, et, ce qui sera pis que tout : par votre faute.

— Mademoiselle, dit Hiénard, je fais ce que je peux. Mais j'ai bien du mal. Je suis né sensitif : j'agis d'instinct, et la psychologie n'est pas mon fait. Je ne comprends jamais qu'après ce qu'il aurait fallu dire ou faire avant. Je ne suis pas fort, allez. Et vous me conseillez d'aiguiser mon esprit ! Hélas! il faudrait me donner de l'esprit, d'abord.

— Oh! oh! du découragement? fit M™* de Sauvelys.

— Beaucoup de tristesse et de lassitude. Si j'envoyais tout promener, qu'est-ce que vous diriez ?

— Que c'est une solution, répondit M"" Maréchal. .Mais d'abord il faudrait s'entendre sur ce que vous appelez « tout ».

— Eh bien ! tout, ce serait le sentiment du devoir, le respect de moi-même, le souci de l'opinion, le raffinement" de l'honneur. Et l'abandon de ce tout consisterait dans un je m'enfichisme absolu, qui me ferait négliger ce qui ne me toucherait ni directement ni personnellement.

— Eh ! eh I c'est une théorie qui peut se défendre, déclara M"^ Maréchal.

— Et qui est surtout bien commode, ajouta M"'" de Sauvelys.

— Ail! que je voudrais avoir assez d'égoïsme pour la mettre en pratique! J'ai bien essayé. Je. ne peux pas i II y a, en moi, quelque chose qui se révolte contre ce détachement. Je ne veux pas me donner pour plus vertueux que je ne suis. C'est un effet tout physique que je ressens et contre lequel je suis-incapable de réagir. La colère s'empare de moi, mon sang bouillonne, mon cœur bondit. Et, bon gré mal gré, il faut que je m'occupe de ce que je voudrais laisser de côté, que je m'enquière de ce que je voudrais ne pas savoir, et, en dépit des résolutions les plus sages, que j'intervienne dans une affaire d'où il ne résultera pour moi que des ennuis, des chagrins, et peut-être des dangers.

Les deux femmes marchaient sans répondre. Ils suivaient, maintenant, tous les trois l'avenue Hoche, et, devant eux, sous le ciel pâle, se profilait la massive silhouette de l'Arc de Triomphe. M"f Maréchal se décida à parler.

— C'est toujours la même histoire. L'homme va éternellement au-devant de sa destinée. Il est bien inutile d'essayer de lutter contre l'instinct. Il compte seul, il est tout-puissant. Le raisonnement ne prévaut jamais longtemps contre lui. Les gens les plus sensés en ont fait l'expérience. Ce sont seulement les êtres exceptionnels, pour un peu je dirais les êtres de génie, qui subordonnent complètement la matière à l'esprit. Et encore est-il bien sûr que, dans le mystère, quelquefois, toute leur belle tenue intellectuelle

ne se détraque pas? J'ai dans l'idée qu'incognito ils lâchent la raison pure, pour se rouler dans les inconséquences morales, comme des ânes sur l'herbe. Les philosophes disent ce qu'ils veulent, mais ils ne font que ce qu'ils peuvent. Ce sont aussi des hommes, par conséquent des créatures de faiblesse et d'erreur.

— En somme, pour parler net, c'est l'assiduité de M. de Prédalgonde, auprès de la duchesse de Diernstein, qui vous préoccupe? dit M™*" de Sauvelys.

— Non, chère amie, répliqua Hiénard, c'est la personnalité de M. de Prédalgonde qui m'inquiète.

jyjiie Maréchal donna un petit coup sec du bout de son en-tout-cas sur la pointe de sa bottine, et fit entendre une sorte de sifflement qui ne pouvait passer ni pour une exclamation, ni pour une protestation, ni pour une objurgation, et qui pourtant participait de tous les trois. La jeune fille semblait dire : Ohl oh! où courez-vous, mon ami? N'allez pas plus avant. lien est temps encore. Et cependantce n'était qu'unsifflement, très léger, mais combien expressif!

— Je veux savoir ce qu'il y a de vrai, dans ce qu'on raconte sur M. de Prédalgonde. Et selon ce que j'apprendrai, je déciderai.

Il y eut un second petit coup sec de l'en-tout-cas sur la pointe de la bottine de M"'' Maréchal. Et le sifflement s'accentua. Il était fort ironique et passait entredes lèvresqui paraissaient dédaigneuses. Ilsemblait signifier : Quoi ! encore des potins? C'est sur

des racontars que vous voulez vous faire une opinion ? Vous me paraissez un peu bien nigaud, monsieur JeanHiénard, et je suis en train de perdre l'estime que j'avais pour vous. On vous avait dépeint comme un original, ne faisant rien comme les autres, et vous voilà tombé à ces banalités? Je m'en afflige !

— Mais si vous voulez surveiller M. de Prédalgonde, reprit la baronne, il vous faudra quitter Paris, car j'ai entendu dire qu'il s'apprêtait à partir pour le Midi.

— Comment cela?

— Oui, il aurait le projet de faire un grand voyage, à bord de son yacht, sur les côtes d'Algérie et d'Egypte, vers le commencement de novembre.

— Alors?...

— Alors, voilà. Je ne puis que vous répéter ce qu'on m'a raconté. Tirez-en des conclusions.

— S'il part, c'est donc que ma mère est du voyage?

— A moins que... Mon Dieu, à moins qu'il n'y ait de la brouille, et que les projets de départ de M. de Prédalgonde ne soient une preuve de rupture.

— Et cette rupture viendrait de lui?

— On l'aflirme.

— Et quelle raison en donne-t-on?

Ce fut M"' Maréchal qui répondit :

— Là-dessus, cher monsieur, il y a plusieurs versions qui courent. Les uns disent que la duchesse a

surpris Prédalgonde avec une demoiselle de moyenne vertu, extrêmement belle et jeune. De là, scène, séparation et deuil, comme pour un veuvage. Les autres assurent que le beau Roger a fait une offre de mariage, qui a été repoussée, et qu'alors, humilié, froissé, il s'est éloigné et a annoncé son départ prochain. Enfin, les plus malins assurent qu'il faut mêler les deux histoires, pour connaître la vérité exacte, qui serait à peu de chose près ceci : Prédalgonde se serait affiché, avec une donzelle, pour exaspérer la duchesse, auraitparléde s'éloigner, pour briser toutes les résistances et arriver à ses fins, qui sont un lucratif mariage. Vous avez voulu être renseigné, vous l'êtes.

M™® de Sauvelys ajouta d'une voix émue :

— Ce ne sont que des on dit, ne l'oubliez pas.

— Mais qui ont bien de la vraisemblance, reprit jjiie Maréchal.

— Vous haïssez Prédalgonde, dit la baronne avec reproche.

— Je ne le hais pas, 11 m'intéresse, au contraire. C'est une force, ce garçon-là. Mais je ne m'abuse pas sur son compte. Et il me fait l'effet d'une magnifique canaille I

— Et comment peut-on dire pareille chose, sans en avoir la preuve?

— La preuve, déclara Hiénard, puisqu'il en faut une, c'est moi qui la fournirai.

On était au rond-point de l'Étoile. Les deax jeunes

femmes s'arrêtèrent, attendirent leur voiture. La baronne pensive et M"^ Maréchal observant Hiénard. Jamais la jeune fille ne s'était senti pour personne une sympathie plus complète. Celui-là réalisait vraiment l'idéal qu'elle se faisait d'un homme digne d'être aimé. Il était jeune, beau garçon, simple, désintéressé et célèbre. Sa sauvagerie aussi était bien excitante. Et, depuis un instant, en le voyant si triste, et, en même temps si résolu, un projet germait dans l'esprit de la jeune fille. S'attaquer à Prédalgonde, de la part du sculpteur, quelle folie! Quels dangers n'allait-il pas courir? Nul ne l'aiderait, ne le défendrait, contre ce hautain et menaçant aventurier. Pourquoi, mettant son dilettantisme à la hauteur de l'audace de Hiénard, n'irait-elle pas à son secours dans la lutte qu'il engageait? L'aider à découronner ce roi de Paris? Pourquoi pas? Dans l'ennui et le vide de son existence, ne serait-ce pas jeter un intérêt puissant? Un sourire passa sur ses lèvres. Elle se tourna vers Hiénard, et le regardant de ses yeux clairs et perçants :

— Ma foi, tenez, dit-elle, votre crànerie me plaît. Et je veux vous aider. Comment? C'est mon secret. Mais, à partir de cet instant, soyez assuré que vous avez une alliée.

— Que pré tendez- vous faire? demanda avec inquiétude M"'^ de Sauvelys.

— Vous le verrez, ma chère. Mais, je vous en prie, laissez-moi le mérite de vous en offrir la surprise.

Au revoir, monsieur Hiénard. Nous avons dit beaucoup de mal de l'humanité, tout à l'heure. Il n'y avait, à nous entendre, que l'égoïsme d'enviable, et je crois bien que nous avons crié : Malheur à ceux qui ont du cœuri Peut-être n'était-ce que de la psychologie, et de la plus vaine. Je vais, en tout cas, essayer de vous prouver que s'il y a encore des hommes braves, il y a aussi des femmes qui ne manquent pas de hardiesse.

Sans donner au sculpteur le temps de répondre, elle lui adressa un gracieux signe de tête, et faisant monter la baronne dans son coupé, elle s'installa à côté d'elle. Hiénard, avec une tranquillité parfaite, ferma la portière et dit :

— Où allez-vous?

— Au Bois.

— Cocher, au Bois. Au revoir, Mesdames.

Il salua, mit sa canne sous son bras, et, comme la voiture partait, il s'en alla d'un bon pas dans la direction des Champs-Elysées.

Le lendemain, vers dix heures, Hiénard travaillait, lorsque Frégose entra, poussant devant lui un homme d'une cinquantaine d'années, très brun, avec des parties blanches dans les cheveux et la barbe, l'œil perçant, le teint basané, et ayant l'apparence d'un soldat en bourgeois.

— Mon ami, dit Frégose, je t'amène le père nourricier de Clémence, M. Amoretti, que tu as désiré connaître.

L'agent de police grimaça un sourire, et se livra à une série de salutations, rjui attestaient sa déférence pour Hiénard. Celui-ci, les mains pleines de terre, s'avança vers le visiteur, et lui montrant un siège :

— Asseyez-vous donc, Monsieur, je vous en prie; je suis enchanté de vous voir. Frégose m'a beaucoup parlé de vous... Et il se peut que vous soyez en mesure de me rendre un service.

— Parlez, Monsieur, trop heureux de vous satisfaire, si j'en suis capable.

— Vous en serez capable, ou bien Frégose m'aura trompé sur l'étendue de vos connaissances.

— Il s'agit donc d'une affaire de mon ressort?

— Oui et non. Je vais me faire comprendre. J'ai, sur une personne que je vous désignerai tout à l'heure plus clairement, des soupçons qui ne tendent à rien moins qu'à voir en lui un des escrocs les plus habiles que compte le monde des joueurs. Votre compétence est indiscutable, car Frégose m'a dit que vous connaissiez tous ces gens-là. Mais aucune accusation précise ne pèse sur celui dont il s'agit. Il ne saurait être question d'une poursuite à entreprendre, et c'est là que l'affaire peut n'être plus de votre ressort. Si je vous demande des révélations que vous ne puissiez pas faire, dites-le-moi franchement. Alors nous aviserons ensemble à trouver un moyen d'arriver par une autre voie, à la connaissance de la vérité.

— Quel est l'individu en question?

— Un homme du mande.

— Il se nomme?

Hiénard eut une légère hésitation. Pourtant il était bien décidé à aller de l'avant, au risque de ce qui pourrait advenir.

— Soyez tranquille, dit alors Amoretti, ce que vous me confierez restera secret... Vous pouvez parler sans arrière-pensée.

— Eh bien! il se nomme le marquis de Prédalgonde.

Amoretti ne sourcilla pas. Mais Frégose ouvrit des yeux énormes. Il sembla au naïf garçon qu'il voyait porter une main sacrilège sur Tarmorial de France. Pourtant il avait une confianpe aveugle en son ami.

— Fait-il partie d'un cercle ?

— De plusieurs. Il est membre de l'Épatant, du Yacht et de l'Union.

Amoretti fit la grimace.

— Cercles fermés. Nous ne savons ce qui s'y passe que quand on vient nous le dire. Mais nous n'y avons ni yeux ni oreilles. Ah ! si votre homme allait au Philadelphie, aux Allumeurs ou au Colonel, en vingt -quatre heures je vous renseignerais... Mais dans ces cercles-là, c'est bien difficile. Nous ne pouvons rien apprendre que par les garçons de jeu et les valets de pied. Et encore!

— Croyez-vous qu'on n'y puisse pas tricher?

— On triche partout. Il y a tant de manières de

tricher. Depuis l'enfantine poucette et le naïf coup du chandelier, jusqu'au filage du neuf de campagne, ou au placement d'une portée ! Mais la portée, qui seule est un coup redoutable, parce qu'il procure un abatage suivi, est, à mon avis, impossible dans ces cercles, qui ont des cartes à eux, d'une couleur- spéciale, et timbrées à leur chiffre. Il faudrait donc se procurer des jeux. Où ? A la Régie? Non. Dans les cercles? Il faudrait la complicité du gérant, du garçon de jeu, ou avoir la clef du meuble à cartes... Car il y a maintenant des meubles à cartes, tout en fer et à distribution automatique... Non! ce serait trop chanceux. Et on s'exposerait à de trop graves chantages de la part des complices.

— On triche cependant? reprit Hiénard avec insistance.

— Oui, Monsieur, on triche.

— Alors comment fait-on ?

— C'est là ce qu'il faudrait découvrir. Car chaque tricheur a sa manière spéciale. Et c'est à étudier ces manières-là que nous passons notre temps.

— Mais vous cormaissez les principaux tricheurs de Paris ?

— Oui, Monsieur, nous connaissons les philosophes et leur chef, qui est un nommé Rémy.

— Et pourquoi, si vous connaissez ce Rémy, ne l'arrètez-vous pas ?

— Mais, Monsieur, pour arrêter quelqu'un, il faut

avoir un mandat, et, pour lancer ce mandat, il faut un délit ou un crime, par conséquent, un fait matériel. Or, si nous avons des certitudes morales, le fait même, qui constituerait le délit, nous échappe la plupart du temps. Ces gens-là sont, pour ainsi dire, insaisissables. Et plus ils opèrent en grand, moins nous avons daction sur eux. On arrête un bonneteur. on ne prend pas un escroc de haute marque. Si les gens qui jouent savaient tous les risques qu'ils courent, le peu de garantie qu'ils ont... Mais quand on est joueur, on cartonnerait avec le diable, quitte à se brûler les doigts en touchant aux cartes.

— Eh bien ! monsieur Amorelti, la surveillance, que vous ne pouvez exercer dans un cercle fermé, pouvez-vous l'organiser au dehors?

— Oui, Monsieur, certainement.

— Si je vous demandais de savoir ce que fait M. le marquis de Prédalgonde?

— Je le saurais.

— Et aussi ce que fait son oncle, M. le comte de Saint-Vincent ?

^ Attendez que je prenne des notes. Vous avez les adresses de ces messieurs?

Iliénard prit le Tout-Paris, le feuilleta, puis :

— M. le comte de Saint- Vincent demeure boulevard Haussmann, 2:2, et M. de Prédalgonde, avenue d'Antin, 37.

— Monsieur , voici qui est entendu . Mais ne vous illusionnez pas sur le résultat des recherches

ROI Dli PARIS 239

que je vais faire. Il est probable qu'il sera négatif.

— Nous verrons bien. En tout cas, je ne vous en serai pas moins reconnaissant.

— Pardonnez-moi donc, Monsieur, si je vous quitte; je vais me mettre, dès aujourd'hui, àla besogne. Dans le cas où j'aurais quelques renseignements à vous demander, quelque révélation à vous fournir, je viendrais aussitôt.

— Ma porte vous sera toujours ouverte, à quelque heure que vous vous présentiez.

— C'est très bien 1

Amoretti, reconduit par Frégose, sortit de l'atelier. Au bout d'un court instant, le sculpteur rentra. Il s'assit silencieusement près de son ami, puis, comme ne pouvant résister à la préoccupation violente qui le troublait :

— Qu'est-ce que c'est que cette affaire de jeu dans laquelle tu vas te fourrer? Tu n'es pas joueur, toi, Hiénard. En quoi peuvent t'intéresser les filouteries de ces coquins-là ?

— Elles m'intéressent d'une façon vitale. Imagine-toi, Frégose, que, lorsque tu étais sur le point de voir ta Clémence épouser un autre homme que toi, on soit venu te dire : Votre rival est un brigand. Aurais-tu essayé d'en avoir les preuves ?

— Ah 1 oui! Mais toi, Hiénard, tu n'es pas amoureux?

— N'y a-t-il que l'amour qui soit un stimulant de

l'activité humaine? Eh bien! et la haine, et l'envie, et...

— Tu n'as pas d'envie ni de haine.

— Qu'en sais-tu? Je ne t'ai pas raconté ma vie. Tu ignores bien des choses de mon passé et même de mon présent.

— As-tu donc quelque chose à cacher?

— Oui, mon ami, et de très triste. Tu t'es souvent demandé pourquoi je vivais à l'écart du monde, et comment j'avais rompu avec mes anciennes relations. Je t'ai donné des explications, qui t'ont suffi, mais qui n'étaient pas complètes. Je suis, en ce moment, vois-tu bien, dans une des passes les difficiles que j aie eu à franchir.

— Ne puis-je t'aider? s'écria Frégose avec feu. Tu sais que tu peux compter sur moi comme sur toimême.

— Oui. Je n'ai pas douté qu'à l'instant voulu, tu ne fusses prêt à me seconder. Mais je ne me dissimule pas que l'aventure dans laquelle je m'engage est très périlleuse, et si je ne crains pas pour moi, il n'en est pas de même pour les autres.

— Ah ! Hiénard, tu me chagrines 1 Quoi ! tu me tiendrais à l'abri d'un danger que tu courrais ?... Ce n'est pas bien ! Je n'ai pas mérité d'être traité comme un indifférent ! Plus ce que tu vas entreprendre est difficile, plus il te faut, avec toi, des gens sûrs... Je ne sais pas de quoi il retourne, mais ce que tu as indiqué à Amoretli me donne à penser

qu'il s'agit de personnages importants et dangereux... Ils sont deux?...

— Ah ! Frégose, je crois qu'ils sont bien plus de deux!...

— Une bande, alors?

— Mon vieux garçon, tu pourrais bien avoir dit le mot.

— Ah ! çà, mais...

Frégose n'acheva pas sa pensée. Il se mit à réfléchir très profondément. Hiénard marchait nerveusement dans l'atelier. Il s'arrêta devant son bas-relief qu'il examina avec soin, puis il murmura :

— Nous sommes pourtant créés pour travailler paisiblement, plutôt que pour nous substituer aux gendarmes.

— Ce comte de Saint-Vincent et ce marquis de Prédalgonde, dont tu parlais tout à l'heure, sont tes ennemis?

— Non, ils ne sont pas mes ennemis. C'est moi qui suis le leur. Je n'ai qu'à me tenir tranquille, à les laisser exécuter leurs projets en toute sécurité, ils ne s'occuperont pas de moi, et je n'entendrai parler d'eux qu'une fois le coup fait. Oh ! ils ne redoutent rien tant que mon intervention, qui renverserait leurs combinaisons... Aussi, pour m'empêcher d'intervenir, je les crois capables...

— Pas de menacer tn vie, au moins ?

— Eh 1 eh 1 Frégose, ca. n'est pas sûr.

— Mais de quoi s'agit-il donc pour eux?

— Ah! de soixante ou quatre-vingts millions, au bas mot, mon cher ami. Et je sais des pauvres diables qu'on a tués pour vingt francs! Juge...

— Mais cet argent-là, Hiénard, à qui appartientil?

— A ma mère, mon ami, dit gravement le sculpteur, et c'est pourquoi je ne veux pas que ces gens-là exécutent leur plan. Non pas tant parce qu'il y va d'une immense fortune. Cette fortune n'est plus mienne, et, tu lésais, je ne m'en soucie guère. Mais parce qu'il s'agit de la dignité de celle dont je suis né, de l'honneur du nom qu'elle porte et qui fut celui de mon père. Enfin, Frégose, parce que tout en moi se révolte à la pensée que cette pauvre femme serait aux mains de tels bandits. J'y risque ma peau, mais je te jure qu'ils y risquent aussi la leur. Quand j'aurai engagé la partie, je la jouerai à fond, et il faudra, pardieu! que le perdant saute. Espérons que ce ne sera pas moi.

— Hiénard, tout ce que tu me racontes là me bouleverse. Il y a donc, aujourd'hui, dans la société où nous vivons, de pareilles affaires? On le raconte dans les livres. Moi, je croyais que c'était imaginé. Il est vrai que, devant les tribunaux, il se joue de véritables drames. Mais on a peine à croire, cependant, qu'on coudoie, dans la vie ordinaire, des scélérats prêts à tout.

— Si l'on savait exactement de quoi est faite l'humanité, Frégose, on s'en irait vivre au désert. C'est

notre ignorance seule qui nous permet la résignation à l'existence en commun.

— Je suis content de t'avoir amené M. Amoretti. Sa participation à ce que tu prépares me rassure un peu. Mais ça ne me suffît pas. Et je veux absolument que tu te serves de moi. J'ai bon pied, bon œil, et je ne te laisserai pas tourmenter. Ah ! non, par exemple! Je suis incapable de lever la main sur quelqu'un, mais à l'idée qu'on pourrait essayer de te faire du mal, je sens que je deviens féroce.

— Ne t'agite pas, il n'en est pas encore temps. Sois tranquille, quand il faudra agir jeté préviendrai. Mais que dira ta Clémence?

— Clémence ! s'écria Frégose, elle serait plus enragée que moi ! Mais je ne lui en parlerai pas, afin d'avoir mes coudées franches. Et tu sais, j'ai été ouvrier, moi, je ne crains pas les lourdes besognes.

— Ah! les lourdes besognes, mon camarade, on s'en accommoderait. Ce que je crains ce sont les sales besognes.

Il était revenu devant son bas-relief, et avait repris l'outil de travail. Il hocha la tète et dit :

— Enfin, on ne sait pas ce qui peut arriver ; je suis toujours content d'avoir fini ce morceau-là.

Comme toujours dans les racontars mondains, les renseignements donnés par M""' de Sauvelys à Hiénard contenaient une part d'erreur et une part de vérité. Le beau Roger avait bien réellement manifesté l'intention de voyager, pendant tout l'hiver, sur la côte africaine, mais ce n'était pas brutalement parce que M^'^de Diernstein avait refusé de l'épouser. Prédalgonde était plus fort que ne le jugeaient ceux qui lui prêtaient une combinaison si vulgaire. Il eût rougi d'humiliation, si on l'eût informé qu'il était accusé d'un si médiocre chantage. Sa combinaison avait été bien plus belle et plus artiste. Il soignait sa manière, et prétendait, en tout, être supérieur.

Aussitôt rentré à Paris, et dès l'ouverture de la chasse, pendant que la duchesse s'installait à Champchevrier, Prédalgonde était parti pour la Nièvre, où, chez le général Azzaréga, ex-président de la République du Chili, il avait tiré des perdreaux rouges,

pendant huit jours. De là, il avait pris le chemin de fer, pour s'installer chez les Roverdière, à Hurtebise, où il était resté une semaine. Enfin, il était rentré à Paris, vers le 2o septembre. Il avait trouvé chez lui une lettre pressante de la duchesse qui lui demandait d'aller la voir à Champchevrier. Il s'y était décidé. Il y avait juste un mois qu'ils étaient séparés. Pour mettre ainsi en pénitence la tendre Elise, Prédalgonde avait eu des raisons. Le départ de Hiénard, après son grave entretien avec la duchesse, avait eu des conséquences sérieuses. M""^ de Diernstein, dans la première émotion de sa douleur, avait eu l'imprudence de se plaindre devant Prédalgonde. Celui-ci, avec un sang-froid qui ne l'abandonnait jamais, avait aussitôt profité de cette faiblesse de la mère pour se rendre compte de l'état exact de son esprit. Il avait pu juger combien la duchesse aimait encore 'Jean, et il avait compris qu'entre Hiénard et lui une lutte s'engageait qui ne prendrait fin que par l'irrémédiable défaite du fils ou de l'amant.

Dès cet instant-là Prédalgonde commença à préparer ses batteries. Son intérêt principal lui parut être de plaindre avec douceur la mère si cruellement blessée, afin d'imposer le contraste entre sa bonté caressante et l'âpre rudesse de Jean. Il endormit le chagrin de la duchesse avec de tendres paroles, il insista perfidement sur la brutalité dont son fils avait fait preuve. Il fut empressé, câlin, amoureux'

Il démontra à la pauvre femme, qui ne demandait qu'à se laisser convaincre, qu'elle n'avait plus rien à attendre que de celui qui l'aimait et le lui prouvait à toutes les heures de sa vie. Il élargit, comme à plaisir, le gouffre que Hiénard avait creusé et au fond duquel se débattait sa mère. Élise très sincèrement crut qu'après la rupture qui venait de se produire, tout était à jamais fini entre Jean et elle. Il ne lui restait plus que Prédalgonde. Elle s'attacha à lui éperdument. Dans les heures qui suivirent la crise elle prononça de ces paroles qui engagent.

— Quedeviendrais-jesi tu me quittais maintenant? Tu remplaces tout pour moi. Ton amour me fera oublier la méchanceté et l'ingratitude. Jure-moi que lelien,qui nous unit, te paraît impossible à rompre. Toi et moi, désormais, ce n'est qu'un. Ma vie est attachée à la tienne, et me quitter, ce serait me tuer.

Ces banalités sentimentales, qui forment la trame des discours de tous les amants dans le paroxysme de la passion, furent accompagnées de soupirs, de larmes, de baisers, de pâmoisons, et eurent pour couronnement des effusions inoubliables. M""^de Diernstein, après avoir commis la faute de se brouiller avec son fils, parce qu'il essayait de la détacher de son amant, commit la folie de se jeter plus avant dans l'aventure que l'habile Roger s'efforçait de rendre irrémédiable.

Avec une supériorité de jugement, qui ne lui fit pas défaut une minute dans celte belle campagne

galante. Prédalgonde, eu même temps qu'il se rendait maître plus complètement des sens et de l'imagination de sa maîtresse, affecta de l'afficher moins que par le passé. Il lui dosa le respect, au moment où il ne lui dosait plus l'amour. Ce fut cette tenue supérieure, appréciée par le tact des gens du monde, qui accréditalemieuxl'opinionqu'un mariage se préparait entre M'"" de Diernslein et le Roi de Paris.

Cependant, invité à se rendre à Champchevrier, où la duchesse avait réuni une nombreuse compagnie, Roger se faisait désirer. Il écrivait, mais ne venait pas. Il avait des prétextes nombreux et variés à fournir. Mais ce qui ressortait le plus clairement de son attitude, c'est qu'il montrait peu d'empressement à accourir auprès de celle qu'il aimait.

A cette époque précise, se place un petit fait, qui eut de graves conséquences. Un matin qu'il pédalait au Bois, dans une allée voisine du pré Catelan, se dirigeant vers Madrid, où il avait rendez-vous avec des amis pour aller déjeunera Saint-Cloud, il rencontra la belle Juliette, qui faisait aussi de la bicyclette, dans un charmant costume. Si Juliette avait été en voiture, Roger eût salué et augmenté sa vitesse ; mais il était roue à roue avec la jolie fille, et elle lui parlait. Il ne put se dispenser de répondre. D'ailleurs l'endroit était désert.

— Où vas-tu comme ça, mon beau Roger? demanda Juliette.

— Au champ de courses de Longchamps. Et toi ?

— Au chalet du Cycle. Des amis m'attendent.

— Mauvaise compagnie, Juliette.

— Oh ! Toujours, lu sais, je n'aime que celle-là.

— Gracieux pour moi !

— Toi, tu es devenu un homme chic. C'est étonnant que tu me reconnaisses.

— Tu es assez reconnaissahle !

— A quoi ?

— A tes jambes. Il n'y en a pas beaucoup comme ça à Paris.

— Ni ailleurs.

Elleappuya surses pédales, développantson mollet nerveux, moulé dans un bas de soie gris. Ses reins se creusèrent et tout son torse se tendit dans un effort qui en faisait saillir la voluptueuse beauté. Ils filèrent d'un train plus rapide, et Roger eut la sensation que la belle fille le fuyait. Il la poursuivit avec vigueur, les yeux fixés sur sa taille cambrée et ro nde, dont le mouvement accentuait les tentantes promesses. Ils roulèrent ainsi, pendant quelques minutes, et se trouvèrent devant la grille de Madrid. Des cantonniers chargeaient des feuilles, dans de grands tombereaux qui obstruaient le chemin. Juliette sauta à terre. Roger fit de même. Debout, les yeux animés par la course, les joues rosées par le vent, Juliette regarda Prédalgonde et dit :

— Si on trempait un biscuit dans du Porto ? ►— Ça peut se faire, répondit Roger.

Il n'y avait àme qui vive. Ils se dirigèrent vers le

restaurant, et se firent servir, dans un cabinet, du Porto doré et des biscuits. Ils n'y restèrent pas plus d'une demi-heure. Quand ils sortirent, Juliette était un peu décoifTée et son visage était plus pâle. Ils se serrèrent la main, avec un sourire, remontèrent sur leurs bicyclettes et s'en furent chacun de leur côté. Ils n'avaient rencontré personne. Et cependant, deux jours plus tard, M'""' de Diernslein recevait une lettre anonyme ainsi rédigée : « Pendant que vous êtes à la campagne, le beau Roger fait des siennes avec une jolie cycliste. Il est vrai qu'elle n"a que vingt ans. » La duchesse envoya l'atroce billet à Prédalgonde, sans un mot de commentaire. Le lendemain, il était à Champchevrier.

Ce fut l'origine du potin, rapportépar M"® Maréchal, et d'après lequel le marquis se serait affiché avec une fille. Pour un homme tel que Prédalgonde. la lettre anonyme qui le dénonçait n'off'rait aucun danger. Tout incident le servait : il savait en tirer parti avantageusement. L'explication avec la duchesse fut vive, mais tourna tout de suite à son profit. Dès qu'elle le tint chambré, en tête à tête, elle commença les reproches :

— Qu'est-ce que cette affreuse lettre que j'ai reçue et quelle part de vérité contient-elle ?

— Ma chère Élise, la lettre est de celles qu'on lit avec des pincettes, pour ne pas se salir les doigts, et dont on ne retient les calomnies que comme des preuves de l'envie que l'on inspire. Tout cela est mi-

sérable et je m'étonne que vous vous en occupiez !

— Tout ce qui se rapporte à vous m'inquiète.

— Il faut cependant que vous ayez un peu confiance. Je ne puis être toujours auprès de vous. Et si, quand je m'éloigne, vous êtes malheureuse, la vie devient difficile.

Ainsi, dès la quatrième phrase, avec une adresse remarquable, Roger posait la question dans les termes où il fallait qu'elle fût présentée pour aboutir à cette conclusion qu'un mariage seul assurerait la tranquillité de celle qui l'aimait. Laduchesge cependant n'était pas disposée à se rendre sans combat et elle faisait une belle défense.

— Qui vous force à vous éloigner de moi?

— Mais je ne m'éloigne jamais, chère Élise. Vous m'avez eu une partie de rété,à Deauville. Est-ce que cela a suffi pour vous calmer? Là même, vivant sous vos yeux, dans le cercle restreint de notre société, vous vous êtes mis entête de me soupçonner. C'était M"^ de Sauvelys, M"® Maréchal, la comtesse Goldoni, que sais-je? Le premier chien coiffé, n'importe quil Votre femme de chambre, bientôt... Et aujourd'hui, « une pédarde » de rencontre. Voyons, ma belle amie, alors attachez-moi, comme votre terrier écossais, ou mettez-moi un grelot au cou, afin de m'entendre chaque fois que je remuerai.

La duchesse le regarda tristement. Les plaisanteries de Roger ne détendaient pas ses norfs. Elle avait l'impression qu'il ne lui parlait pas sincère-

ment. Bien des fois, il lui avait tenu le même langage. Toujours elle l'avait cru. Aujourd'hui, elle avait le douloureux soupçon qu'il mentait. Pourquoi ? C'est que Jean était venu, avec ses affirmations injurieuses, et que, de tout ce dont il avait accusé Prédalgonde, un souvenir subsistait au fond du cœur de la duchesse.

— Vous vous êtes bien fait tirer l'oreille pour venir ici, reprit-elle. Il y a quinze jours que vous êtes à Paris et qu'il est impossible de vous en arracher. Il est pourtant désert, en ce moment.

— Désert, c'est le mot. On n'y rencontre que des étrangers et des provinciaux... Mais il y avait une très grosse partie au Cercle.

— Encore le jeu !

— Me défendez-vous donc tout? s'écria-t-il gaiment. Alors, un cloître !

Elle le regardait, assombrie. Il se fit plus grave :

— Tenez, vous allez être rassurée. Le mois prochain, je partirai pour Marseille oîije compte m'embarquer à bord du yacht, pour une croisière sur les côtes d'Egypte Là, je serai tout seul, entre le ciel et la mer. Vous n'aurez pas de sujet de jalousie.

Cette nouvelle acheva de bouleverser la malheureuse femme. Le sang lui monta au visage, une palpitation violente la fît haleter, et, d'une voix étouffée elle dit :

— Et moi, pendant ce temps-là, moi ?

Elle avait le regard trop troublé pour voir le pli

2b2 LES BATAILLES DE LA VIE

railleur qui creusa la lèvre de Roger. Ah ! ce sourire, si elle avait pu en saisir l'insolente et cruelle ironie, quelle révélation et quel enseignement ! Tout son passé et tout son avenir s'éclairaient en un instant. Elle pouvait lire dans l'àme de celui auquel elle subordonnait tout. Mais il aurait fallu n'avoir pas les yeux pleins de larmes.

— Ma chère amie, reprit Prédalgonde, on parle beaucoup trop de nous, depuis quelque temps, et j'estime qu'il faut désarmer les mauvais vouloirs par beaucoup de prudence. Il serait sage de nous éloigner l'un de l'autre, pendant quelques semaines. Cette assiduité auprès de vous, qui m'est reprochée si vivement, par quelques-uns, et qui est exploitée contre vous par tant d'autres, finirait, à la longue, par nous mettre tous les deux dans une situation difficile. Et, quelque habitude du monde que nous ayons, peut-être pourrions-nous avoir à souffrir du qu'en dira-t-on.

— Ah ! ce n'est pas maintenant qu'il fallait faire ces réflexions, interrompit M""^ de Diernstejn avec véhémence, c'est autrefois. Mais, alors, vous me suppliiez, vous me poursuiviez, et toutes les opinions du monde ne valaient pas, pour vous, un de mes caprices... Ah! tout est changé! Et si vous voulez partir seul, c'est que vous ne m'aimez plus !

Prédalgonde répliqua vivement :

— Vous savez très bien que tout ce que vous dites là est faux, et que je vous aime comme vous méri-

tez d'être aimée. C'est justement parce que je raisonne mon affection que je ne veux pas qu'elle vous soit préjudiciable. Réfléchissez un peu ! Si je reste ici, nous ne nous quitterons pas, et alors notre liaison est affichée au grand jour. Vous n'ignorez pas ce qui se dit déjà, vous en avez eu les échos par les aménités dont vous a gratifiée votre fils. Oh! vivre sans cesse près de vous, ce serait le rêve. Mais c'est impossible! Inadmissible! Irréalisable!

— Pourquoi ? Si la situation est difficile ici, ailleurs elle sera plus commode. Partez, allez m'attendre à Brindisi, j'irai vous retrouver. Et là, en mer, loin de tout, pendant des jours et des jours, l'un près de l'autre, nous serons heureux !

— Vous n'y pensez pas. Elise. Les journaux seraient bienvite informés de notre escapade et la raconteraient, sans se gêner. Le scandale serait complet 1 Non ! Nous sommes étrangers, nous sommes séparés, et ce n'est que, de loin en loin, que nous pouvons nous réunir... Ah ! la vie est mal faite !...

Il se tut. Il avait amené l'entretien au point exact où il n'y avait, pour la duchesse, qu'un mot à prononcer afin de modifier, enun instant, la situation. Roger avait dit : « La vie est mal faite. > La réplique qu'il guettait sur les lèvres de sa maîtresse était celle-ci : c Refaisons-la. » Et rayonnant d'ardeur, de foi, de tendresse, il s'écriait : « Soyez ma femme. » Dans un élan de passion, sous l'aiguillon de lacontrainte et de la jalousie, il obtenait le résullathabilement cherché.

Quelques semaines plus tôt, avant la visite de son fils, la duchesse n'aurait pas hésité. Maintenant elle .était défiante, elle avait peur. Son amour était toujours tenace et violent, mais elle ne se laissait plus entraîner par lui, elle voulait le conduire.

Roger, comme s'il lisait dans la pensée de la duchesse, se rendit compte de ses inquiétudes et de ses précautions. C'étaitla première fois qu'illa voyait hésiter avec lui. Il en éprouva une amère déconvenue. Il sentit son influence nulle sur cette femme qu'il avait faite son esclave. Il s'accusa de l'avoir laissée à elle-même si longtemps. Il résolut de la reprendre, et, première manifestation de sa volte-face, il détendit les lignes froides de son visage et se montra affable et riant :

— Quand je reviendrai, tout nous sera plus plaisant et plus doux, ma belle Élise. Il semblera que c'est une nouvelle lune de miel qui commence. Deux mois, est-ce trop pour désarmer les haines et les jalousies?... Vous m'attendrez bien sagement, et moi je vous reviendrai vivifié par la tranquille existence du bord. Ayant donné de si beaux gages à l'opinion, nous pourrons ne plus nous quitter.

— Mais deux mois se seront écoulés, dit tristement la duchesse.

— Qu'est-ce que cela?

Elle dit, pensant à la vieillesse imminente :

— C'est tout!

Ils furent interrompu?, etcette joute redoutable où

l'un poursuivait la fortune, et l'autre l'amour, vit finir sa première passe.

M"^^ de Diernstein voulait réfléchir, étudier le problème si hardiment posé par Prédalgonde et voir quelle solution il lui conviendrait d'adopter. Elle se promettait d'y penser, quand elle serait seule, le soir même. Mais les événements allaient marcher plus vite qu'elle ne l'avait prévu, et déjà sa liberté d'action était gravement compromise.

M. et M"'- Maréchal, depuis deux jours, étaient les hôtes de Champchevrier. Le sénateur et sa fille, invités et qui n'avaient pas laissé prévoir leur acceptation, s'étaient décidés brusquement, et avaient précédé Prédalgonde. M. Maréchal avait passé vingtquatre heures auprès de la duchesse, puis il était parti pour ses sucreries du Nord, promettant de revenir chercher sa fille. Celle-ci ne s'était pas mise en frais pour retenir son père.

Le château était plein de monde. M""*" de Sauvelys était arrivée en même temps que son amie. Et les environs offraient des ressources de voisinage. Mais ce qui préoccupait le plus Lucienne c'était l'apparition de Prédalgonde. Tant qu'il ne fut pas annoncé, elle s'agita avec une nervosité douloureuse.

Elle fatigua M""' de Sauvelys, à la promener en charrette anglaise dans les bois de Meaux. Elle mit sur les dents le poète mondain Pierre de Sauvai, à lui faire rimer des sonnets à propos de tout et de rien. Elle mit dans sa poche la clef du piano, afin

d'empêcher Martinetli, le compositeur de musique, de plaquer le moindre accord. Elle fîtendiabler tous les hôtes de la duchesse, et se montra fantasque, railleuse, volontaire, plus qu'elle ne l'avait jamais été. L'entrée en scène du marquis la calma comme par enchantement. Une brusque évolution se fit dans ses goûts. Elle ne voulut plus bouger, et devint silencieuse. Elle observait.

Le premier soir, contre son habitude, elle fut très aimable pour Roger. Elle le criblait volontiers d'épigrammes, et il fallait tout le sang-froid, tout l'à-propos qui distinguaient le Roi de Paris, pour ne pas être décontenancé par les brusques attaques de la jeune fille. Leurhostilitéétaitconnue et, quand ils étaient en présence, on attendait avec une malicieuse curiosité les escarmouches qui ne tardaient pas à s'engager entre eux. C'était amusant d'assister aux parades et aux ripostes de Prédalgonde. Il avait réussi particulièrement dans ce genre d'escrime mondaine. Et sa réputation d'esprit lui venait, en grande partie, de ses dialogues avec M"" Maréchal. La duchesse savait si bien quel désaccord chronique existait entre son amie et Roger, qu'elle les aurait laissés ensemble, pendant toute une journée, sans ombre d'inquiétude. Elle n'en eût certes pas fait autant avec une autre.

Le diner réunit tous les hôtes de Champchevrier. Devienne était venu, pour chasser, avec les deux barons de Boistiers et Michel Préval, trois grands fusils, qui d'avance assuraient de forts tableaux. La

belle M"'® Oppenheimer offrait ses grâces déjàmùrissantes de belle juive, et le comte, son mari, s'efforçait de nuancer son baragouin allemand, d'élégance parisienne. Devienne, toujours farceur, malgré l'Institut et la croix de commandeur, s'amusait à faire causer le banquier en imitant son accent, et c'était alors une vraie comédie. Le peintre faisait aussi des caricatures d'Oppenheimer, agrémentées de légendes impayables. Le riche amateur prenait froidement les dessins, les serrait avec soin en disant :

— Les charches de Devienne sont drès rares ! Ça faut peaucoup t'archent ! On le ferra à ma fente ?

— Votre « fente » voilà encore une rareté, répliquait Devienne. Vous ne vous fendez pas souvent.

Le comte savait qu'il n'aurait pas le dernier. Il secouait en riant sa lourde tète, comme un bœuf tourmenté par les mouches, et laissait rire.

Après le diner, qui fut vivement servi dans la magnifique salle à manger Louis XV, décorée de tapisseries d'après Watteau, les convives se réunirent dans le petit salon attenant à la salle de billard où les hommes fumaient. C'était une façon d'être ensemble, sans que le tabac incommodât trop les amies de la duchesse. Prédalgonde, debout devant la cheminée, cambrait sa superbe taille dans un habit d'une coupe nouvelle, à manches très étroites, à haut collet de soie, à revers arrondis, forme périlleuse pour tout autre que lui, et qui fai-

sait valoir la sveltesse de son cou et la largeur de ses épaules. Il avait ses cheveux blonds bouclés, habilement peignés, de façon à forjner deux touffes de chaque côté de la tête. Son front, haut et blanc, était illuminé par ses larges yeux. Il était ainsi d'une beauté hardie et, en le regardant, la duchesse sentait son cœur se serrer d'angoisse. Jamais il ne lui avait paru si séduisant, et jamais elle n'avait eu plus de craintes pour son amour. M™® Oppenheimer, penchée vers le beau garçon, lui parlait mais il ne l'écoutait que distraitement. Sa pensée était ailleurs. Où? Quelle vision mélancolique attristait son regard ? Car il paraissait triste et las. Etait-ce la scène de reproches, qu'elle lui avait faite dans la journée, qui avait jeté cette ombre sur l'esprit de Roger ? Si elle avait pu le croire ? Quelle joie de le voir souffrir pour elle, et comme elle saurait le récompenser de son attachement et le guérir de sa souffrance. La voix cinglante de Lucienne se fit entendre et rompit le charme :

— A quoi pensez-vous, monsieur de Prédalgonde, dit-elle brusquement. Est-ce que vous posez pour Devienne?

— Non, Mademoiselle, c'est Oppenheimer, qui est le modèle attitré de notre grand artiste. J'écoutais, tout simplement, la comtesse qui me donnait des indications pour mon voyage en Orient.

— C'est vrai, comtesse, vous êtes née à Smyrne. Rien ne pouvait être plus désagréable à la belle

M™® Oppenheimer que de lui rappeler son origine levantine. Elle feignit de ne pas entendre.

— Et alors vous allez caboter sur les côtes d'Afrique. C'est très intéressant; et qui emmenezvous à bord ?

— Vous, si cela vous plait.

— Gomme vous seriez embarrassé, si j'acceptais.

— Ma foi, non. Je vous mènerais oii vous voudriez. Vous prendriez le commandement du yacht.

— Qu'irais-je faire dans cette galère?

— Voir des pays nouveaux.

— Je craindrais d'avoir le mal de mer.

Chacun attendait le mot barbelé qui terminait habituellement les causeries de Prédalgonde et de Lucienne, mais le trait ne partit pas. Un sourire gracieux le remplaça. M"'' Maréchal s'était levée, et montrant une table toute préparée dans un coin du salon :

— Eh bien ! grand joueur, venez, que j'essaie de vous gagner votre argent.

— Si vous voulez.

— Si je peux, plutôt, car il parait que vous êtes un homme invincible les cartes à la main.

Ils s'étaient assis en face l'un de l'autre, à la grande surprise de M"*^ de Diernstein, et commençaient une partie d'écarté, tout en causant avec la plus aimable familiarité. Prédalgonde, profitant de cette faveur inaccoutumée, se montrait bon enfant et très simple. Lucienne se mettait en frais d'esprit,

et paraissait prendre plaisir et au jeu et à la conversation. Pendant une heure ils restèrent à la table de jeu. Enfin M"- Maréchal se leva et dit :

— Je crois que vous n'êtes pas de force avec moi. Je vous gagne cent cinquante louis. Je vous offre votre revanche : quitte ou double, au billard.

Prédalgonde se mit à rire :

— Combien me rendez-vous de points?

— Pas un seul. Je prétends, ce soir, prendre, dans votre bourse, de quoi fonder un lit dans un hôpital.

— Au moins, le réserverez-vous pour moi, quand vous m'aurez ruiné ?

Ils passèrent dans la salle de billard. M""^ de Diernstein et ses amis les suivirent, attirés par la curiosité.

M™*' de Sauvelys, assombrie, assistait au manège de Lucienne, dont elle connaissait la secrète détermination. Cette tactique nouvelle adoptée par la jeune fille, vis-à-vis de Prédalgonde qu'elle avait traité jusque-là avec un parfait dédain, était la conséquence certaine de la promesse faite à Hiénard. L'audacieuse fille, sûre d'elle-même, se jetait dans la mêlée et s'attaquait directement au redoutable ennemi. L'amitié de la baronne pour M'"^ Maréchal, son attachementpour Prédalgonde se trouvaient douloureusement aux prises. Elle voyait, avec autant d'inquiétude pour l'un que pour l'autre, le combat s'engager. La témérité de Lucienne lui inspirait des craintes pour ce Roger, si coupable, mais qu'elle

ROI DE PARIS :2t)l

excusait de toutes les forces de son ancien amour. Et l'égoïste insensibilité de Prédalgonde la faisait trembler pour son amie. De quoi n'était-il pas capable, s'il se voyait joué par la jeune fille? Dans sa conquête de la fortune, qui était une véritable lutte pour la vie, il n'était pas bomme à s'arrêter pour des motifs de sentiment. S'il se jugeait menacé, compromis — et ne pouvait-il pas l'être? — il serait implacable, et frapperait au cœur, même une femme.

Ce qu'elle pouvait dire à Lucienne, pour la détourner de son entreprise, elle le lui avait fait entendre. Elle avait été jusqu'à l'extrême limite des confidences, presque jusqu'à laisser entrevoir, comme au fond d'un puits noir et profond que l'on démasque, un. peu des mystérieux dessous de la vie du Roi de Paris. Elle avait baissé la voix, pour assurer qu'il y avait danger à menacer le beau Prédalgonde. Mais elle avait été écoutée avec une assurance moqueuse et une déclaration de sécurité absolue.

Et, en effet, que pouvait redouter la fille du riche Maréchal? Par où était-elle vulnérable, sinon dans sa chair? Et alors les sarcasmes de commencer : Est-ce un bandit, votre Roger, ma chère ? M'assassinerat-il ? Me fera-t-il enlever, en soudoyant mes domestiques, et m'enfermera-t-il dans quelque lieu isolé? 11 m'emportera sur son bateau, peut-être, pour me vendre chez les barbaresques ? Mais je suis trop maigre, et je ne vaudrais rien pour le harem!

M™* de Sauvelys baissait la tête, en suppliant son amie d'être raisonnable, de ne point se mêler de ce qui ne la regardait pas, et de ne chercher, d'aucune manière, à réformer les mœurs. "Vaines prières ! Lucienne avait pris sa résolution, et rien ne devait l'en faire revenir. Restait un dernier moyen: prévenir Roger de la trame préparée. Mais n'était-ce pas trahir l'imprudente ? Et ne pas parler, n'était-ce pas livrer l'audacieux? Elle ne savait à quoi se résoudre. Et, sous ses yeux, Taction s'engageait déjà par les coquetteries de Lucienne, imprévues, inexplicables pour tous, excepté pour elle.

— Marquis, j'ai trente points, s'écria M"^ Maréchal, en faisant sonner sa marque.

— Et moi, Mademoiselle, j'en ai trente-cinq.

— Allons ! les derniers efforts !

Ils repartirent de plus belle, poussant les billes, faisant, sans souci de la galerie, et, pour leur amusement personnel, tout ce qu'ils pouvaient pour triompher. L'intérêt que présentait la partie s'était imposé aux fumeurs même, et cessant de parler chasse, ils suivaient avec curiosité cette lutte acharnée qui tout à coup dépassait les proportions d'un simple match et semblait mettre aux prises deux amours-propres, deux volontés, presqu^deux haines. Les adversaires se souriaient, pourtant, et jamais ils n'avaient été en si bonne intelligence. Prédalgonde, sur un dernier coup brillant, se tourna gracieuscnicnl vers M"* Maréchal et dit :

— Mademoiselle, nous sommes quittes.

Et Lucienne, lui tendant la queue de billard dont elle venait de se servir avec une étonnante adresse, répliqua :

— Je vous rends les armes.

Ils se mirent à causer, encore tout animés de leur partie, et pour être plus à l'aise s'assirent sur un canapé, dans un coin du salon. Ils parlaient avec chaleur, visiblement avec plaisir. Véritable phénomène, car leurs deux natures avaient paru s'accorder mal jusque-là. Et ce fut un étonnement, lorsque à l'heure de la séparation générale, quand chacun se retira, M"'' Maréchal dit tout haut :

— Il a vraiment été charmant, ce soir, M. de Prédalgonde. Bon enfant, simple, tout à fait gentil !

Ces éloges s'adressaient à M'°* de Diernstein. Et cependant ils ne lui causèrent aucun plaisir. Sourdement, au fond d'elle-même, elle avait trouvé Lucienne trop accueillante et Roger trop empressé. Le lendemain, vers onze heures, les tireurs parurent dans la salle à manger en eostume de chasse, avec les grosses chaussures, les bas de laine d'Ecosse la casquette de drap à carreaux, ou le petit chapeau de velours gris à cotes. M"" Maréchal, par un caprice nouveau déclara qu'elle comptait être de la partie. Dès le matin, elk avait envoyé à Paris chercher son fusil, ce qui prouvait clairement que son projet datait de la veille. Habituellement, elle ne chassait que chez elle, et en très petit comité. Elle était vêtue

26i LES BATAILLES DE LA VIE

d'un élégant costume cycliste, en drap beige, à petit boléro et à jupe courte, qui laissait voir des pieds minces et des jambes bien faites. Elle dit :

— Je suis curieuse de voir si M. de Prédalgonde me battra aujourd'hui, comme il m"a battue hier. Il tire bien, mais je veux tirer mieux que lui.

— Alors, c'est encore une partie liée ? demanda la duchesse, avec un pâle sourire. .

— Ma foi non, déclara Roger, je ne soupçonnais pas que M'"^ Maréchal dût me défier. Mais je relève le défi. Ce sont les faisans et les lapins qui paieront lès frais de la guerre.

— Xous accompagnez-vous, duchesse ? interrogea Lucienne.

— Jirai seulement vous porter à goûter. Vous aurez en ces messieurs des gardes du corps.

— Oh ! bien suffisants !

Prédalgonde, très froid, comme toujours, et tout en déjeunant de bon appétit, réfléchissait à la situation nouvelle que créait la fantaisie de M"^ Maréchal. Car, il ne pouvait s'y tromper, l'attitude de la jeune fille avait soudainement changé. Tout, dans sa façon de se tenir, de parler, dans la recherche qu'elle montrait de sa société, dans l'insistance qu'elle mettaitkle distinguer parmi les autres hommes présents, prouvait un désir de lui plaire, qui était bien fait pour retenir son attention. Mais il fallait étudier cette énigme, -en trouver le mot, avant de prendre un parti.

Trop avisé pour admettre que Lucienne s'affichât avec lui, sans arrière-pensée, trop calculateur pour ne pas mesurer la portée d'un tel fait, il n'était pas assez dénué de vanité pour ne pas croire qu'il avait pu plaire à la richissime héritière. Il avait eu assez de bonnes fortunes, il était assez lancé, pour qu'il ne fût pas plausible qu'il avait plu à M"" Maréchal. Et, prêtant vaguement l'oreille aux conversations, d'ailleurs sans intérêt, engagées autour de la table, il se disait : Quel parti tirerai-je d'un caprice de Lucienne ? Le moins que j'en puisse obtenir c'est de pousser à l'extrême la jalousie trop facile à éveiller de la duchesse. A la faveur de la lutte, peutêtre aurai-je l'occasion d'une surenchère? Oh! les mettre en antagonisme, l'une et l'autre, et me décider pour la plus avantageuse ! Ce serait là le coup de partie magistral que je cherche. Le beau a paroli » ! En tout cas, si cette fantasque fille n'a qu'une lubie passagère, pourrai-je m'en servir pour forcer la duchesse à sauter le pas. Mais une intrigue, avec Lucienne, qui aboutirait fatalement à un mariage, voilà ce qui serait le triomphe. Elle est jeune, elle est riche, son père est puissant. On ne pourrait pas me reprocher d'épouser uniquement pour l'argent, on ne me reprocherait pas l'âge de ma femme. Et plus riche que la duchesse, oui, certainement, plus riche. Sans compter qu'il n'y aurait pas ce dadais de Hiénard, qui vraiment serait un beau-fils un peu marqué pour moi 1 Mais est-elle sincère ? Pourquoi

brusquement change-t-elle à mon égard? D'où vient qu'après m'avoir durement traité, en toutes circonstances, méprisé même, elle se rapproche et vient se frôler contre moi comme une chatte amoureuse ?

Sa clairvoyance était bien en éveil, mais si tentante était l'aventure, et tant de détails flatteurs se combinaient pour éblouir sa vanité, que, insensiblement, il se désarmait de sa soupçonneuse hostilité, et, de lui-même, s'engageait dans la vaie où Lucienne rêvait de le conduire. Pendant ce déjeuner, ils n'étaient pas près Tun de l'autre, et la physionomie immobile de Prédalgonde n'ofl'rait à la duchesse rien d'inquiétant. Elle se calma donc un peu, et, au momentdu départ, se rapprocha de Roger pour lui parler tendrement, sentant la nécessité de le rattacher, de le réchauffer. Elle le trouva très calme, très doux, très souriant, comédien à souhait, et lui prodiguant les grâces au moment même où il pesait les avantages qu'il aurait à la trahir.

Il monta sur le haut siège du break à quatre chevaux, qui emmenait les chasseurs au rendez-vous de la première battue, et, sur un appel de tuba du valet de pied assis auprès de lui, la vaste et lourde voiture s'ébranla sur le sable de la cour.

La duchesse resta seule avec M"^*^ Oppenheimeret la baronne de Sauvelys. La belle juive monta bientôt, dans son appartement, pour faire la sieste, habitude d'Orient dont elle n'avait pu se déshainluer et qui lui valait l'épaississement de sa taille, et lempâ-

tement de son visage. Élise demeura en tète à tête avec la jeune femme dont elle avait si âprement suspecté, tant de fois, l'amitié pour Prédalgonde, et l'entraînant dans le parc, elle essaya de lui arracher des renseignements sur l'état d'esprit de M"'-' Maréchal.

Elles descendirent, lentement, au bord de la pièce d'eau, foulant les feuilles de cuivre tombées des arbres et qui bruissaient, sous leurs pas. Les cygnes mélancoliques nageaient en suivant les promeneuses, sur les eaux froides et limpides, dans l'attente d'une friandise coutumière. Enfin, M™*^ de Diernstein parla :

— Vous ne trouvez pas Lucienne changée, depuis quelque temps? Elle me parait agitée, fébrile. Son père n'est pourtant pas là, pour lui monter les nerfs. ,. Est-ce qu'elle a des motifs de trouble ?

— Pas que je sache.

Elles marchèrent, et, dans le grand silence des bois, les détonations de la battue commencée éclatèrent au loin. La duchesse prêta l'oreille, et hochant la tête :

— Elle chasse ici, ce qu'elle n'a jamais fait avant ce jour... Gomment expliquez-vous ce caprice?

— Je n'explique pas un caprice, je me borne à le constater.

— Chez une fille aussi intelligente que Lucienne , il n'y a pas d'action sans cause. Avez-vous remarqué ses coquetteries avec M. de Prédalgonde?...

— Elle a été moins désagréable que de coutume.

— Dites aimable, et même provocante... Elle s'est vraiment jetée à sa tète !

M™"^ de Sauvelys regarda fièrement la duchesse :

— Qu'est-ce que vous supposez donc?

— Eh ! peut-on savoir, avec une excentrique pareille ?

— Ce dont on peut être sur, c'est qu'elle ne fera rien d'indigne d'elle.

— Oh ! vous l'aimez bien !

— Je la connais mieux encore.

— Si vous la connaissez si à fond, la croyez-vous disposée à épouser Prédalgonde ?

— Ah ! ma foi, duchesse, dit vivement M""^ de Sauvelys, demandez-le-lui à elle-même, je n'ai pas eu ses confidences?...

— Si vous aimez Lucienne, vous aimez aussi Roger... Vous ne voudriez pas qu'il lui arrivât rien de mauvais.

A cette question, si pleine d'angoisse. M"'*^de Sauvelys baissa les yeux et fit quelques pas sans répondre. Enfin, la voix sourde, et sans regarder la duchesse, elle dit :

— J'oserais beaucoup pour qu'il ne lui arrivât rien de mauvais, en effet. Mais je ne vois rien dans la façon d'être de M"*^ Maréchal qui soit menaçant pour lui.

— Ah ! vous êtes mieux informée que vous ne voulez l'avouer, s'écria M"''' de Diernstein, en pâlis-

sant. Il y a un complot pour détruire mon bonheur et ma vie... Vous le connaissez, et vous me sacrifiez, sans hésiter, à l'ambition d"un ingrat et aux fantaisies d'une coquette... Mais vous perdrez Prédalgonde, je vous l'atteste... Cette Lucienne, qui est folle, le compromettra, puis elle le laissera de côté, comme elle a fait déjà pour tant d'autres, attirés par sa fortune... Car c'est à son argent, seul, qu'on en veut... Elle est si disgraciée de la nature, si évidemment peu capable d'inspirer l'amour... Mais le plaisir de torturer une âme vraiment éprise, quelle volupté pour ce laideron ! Vous ne comprenez donc pas cela? Quelle femme êtes-vous, pour ne rien sentir? Moi, dix ans après avoir été quittée par Roger, je serais encore jalouse de lui. Il me semble que, dans ma tombe, je le regretterai et le pleurerai encore ! M™"^ de Sauvelys leva son beau regard sur la. malheureuse Élise et dit gravement :

— C'est que votre amour est égoïste. Vous ne cherchez que votre joie et non le bonheur d'un être cher. Allez 1 c'est bien peu de chose d'aimer pour soimême. Il n'y a de jouissance vraie, dans l'amour, que le sacrifice.

M™"-' de Diernstein eut un rire douloureux :

— Et, en vertu de cette philosophie sentimentale, vous me conseilleriez d'assister tranquillement à la trahison d'un homme que j'adore. Non! non! ne l'espérez pas ! Si je suis menacée, je lutterai, et de toutes les manières et de toutes mes forces.

Devant cette pauvre femme au cœur torturé, M"® de Sauvelys se sentit prise d'une grande pitié. Elle eût voulu pouvoir lui crier : « Détachez-vous de Roger, arrachez l'amour de vôtre cœur, au prix même d'une soufTrance terrible. C'est le salut, c'est la douceur apaisée de votre vieillesse. Évitez la lutte que vous préparez si furieusement. Tous les coups en meurtriraient votre âme. Écartez-vous, entrez dans le silence et le repos de l'abandon, pour n'avoir pas à conserver jusqu'à la fin de votre vie le souvenir atroce des violences d'une rupture désespérée. »

Mais lui parler ainsi, c'était dévoiler le plan de Lucienne, c'était livrer Hiénard, c'était livrer M""^ de Diernstein elle-même. Et à qui? A celui qu'elle aurait voulu dégager de cette affreuse intrigue, laver de ses fautes, purifier de ses corruptions, et voir vivre loyal et probe, autant qu'il était séduisant. L'œuvre était-elle réalisable? Elle en avait longtemps douté. Et maintenant, à cette heure critique où les volontés en conflit se heurtaient si àprement, elle désespérait, et, de quelque côté qu'elle se tournât, elle ne voyait que des présages de désastre. Cependant une explication entre M"^ Maréchal et M'"'^ de Diernstein pouvait peut-être amener une détente. Elle prit le parti de la conseiller :

— Puisque vous avez de telles inquiétudes, ditelle, que ne parlez-vous à Lucienne ? A son âge et avec son éducation, elle peut tout entendre.

— Gomme elle peut tout oser, ajouta rageusement la duchesse. Soyez tranquille, je l'interrogerai.

— Avec ménagements. N'oubliez pas que c'est un cœur fier et qu'elle vous aime.

— Elle le prouve !

— Peut-être plus que vous ne le croyez.

M""^ de Diernstein, tressaillit et avec véhémence :

— Oh! vous en savez plus que vous n'en dites. J'en étais sûre. Mais parlez donc! Montrez une bonne. fois ce que vous êtes, créature indéchiffrable. Pour qui êtes-vous, dans ce débat? Pour elle, ou pour moi ?

— Pour lui !

La duchesse releva la tête avec hauteur, puis, très calme :

— C'est bien, je me défendrai toute seule !

Leur promenade les avait ramenées devant le château. Elle fit un signe de la^main à M""^ de Sauvelys, et, traversant les parterres, elle rentra dans son appartement.

Comme la nuit tombait, les chasseurs revinrent au château. Roger, sur le siège haut du break, condui sait les quatre postiers, avec une sûreté et une élé gance sans pareilles. Il tourna dans la cour d'honneur et vint s'arrêter devant le perron. Dans un angle, sous la surveillance d'un garde, les pièces tuées, pendant les premières battues, déjà apportées par le service du gibier, étaient étendues sur le pavé, formant un admirable tableau où les faisans

mettaient l'or éclatant et le vert sombre de leur plumage, les lapins le gris argenté de leur fourrure et les lièvres les tons ardents de leurs flancs roux. Trois chevreuils étendus, avec du sang à leur mufle noir et luisant, allongeaient leurs membres, encore gracieux dans la rigidité de la mort.

— Belle chasse ! dit Lucienne àM™^ de Diernstein, qui se tenait, pour regarder l'arrivée, à une des fenêtres du rez-de-chaussée.

— Et admirable journée, ajouta Prédalgonde.

Le vieux comte de Bouteflers, venu directement au rendez-vous, et qui saluait la duchesse, se tourna vers M"'' Maréchal, et avec sa grâce surannée :

— Nous ne pouvions pas ne point réussir, nous avions Diane avec nous.

— Sur ce madrigal, dit gaiement Lucienne, allons prendre une tasse de thé.

Le soir, après le dîner, comme Prédalgonde, qui maintenant entrait nettement dans la familiarité que M"^ Maréchal lui avait ouverte, se disposait à recommencer le jeu de la veille et à cartonner en tète à tète. M""* de Dierstein, par une manœuvre habile, réussit à isoler la jeune illle et à la garder auprès d'elle dans le salon. Ses hôtes étaient dans la salle de billard et entamaient une partie de barraque. Roger, voyant le mouvement tournant opéré par la duchesse, n'avait rien fait pour s'y opposer. Il attendait de trop grands résultats de l'hostilité des deux femmes, pour rien tenter qui put les empêcher de

s'attaquer l'une à l'autre. Toute bataille livrée devait, dans sa pensée, lui être profitable, en éloignant M"^ Maréchal de M"'^ de Diernstein. Une brouille entre elles, mettant les vanités et les passions aux prises, pouvait avoir pour lui des résultats immenses. Il s'apprêtait à profiter du conflit et à couronner celle des deux qui lui paraîtrait digne de la victoire. Laissant donc le combat s'engager, il jouait gaiement au billard avec les autres convives et affichait une insouciance complèle.

La duchesse et Lucienne, dans le salon, étaient restées enfoncées dans leurs fauteuils au coin du feu. Elles s'observaient et ne parlaient pas. L'une et l'autre avaient la certitude que de ce silence devait brusquement jaillir un éclair qui illuminerait la situation. Elise se sentait frémir à la pensée que trois mots pouvaient lui briser irrémédiablement le cœur, et elle retardait le moment redouté où elle devrait les entendre. Lucienne, pleine de tristesse en jouant cette comédie, devant la tendre femme qu'elle aimait, qu'elle plaignait, ne se sentait plus disposée à lancer ces traits acérés auxquels se plaisait sa misanthropie. Elle connaissait trop la sincérité de l'amour qu'elle était exposée à froisser, pour ne pas le ménager jusqu'à la dernière extrémité. Enfin la duchesse ne put supporter plus longtemps cette contrainte :

— Lucienne, dit-elle, vous devenez donc coquette ? Vous que j'ai connue si pleine de mépris

pour les petits manèges féminins, vous badinez, à présent, et vous paraissez y prendre du plaisir.

— Et à quel propos ces remarques ? répondit la jeune fille en riant.

— A propos de vos indulgences récentes pour M. de Prédalgonde. Vous le jugez donc plus favorablement?

— Je ne vous le cacherai pas.

— Vous avez mis le temps à l'apprécier.

— Les sympathies raisonnées sont les plus durables.

— Avez-vous donc l'intention de les faire durer?

— Et pourquoi non, si rien n'y met obstacle? Elles s'arrêtèrent, effrayées du chemin qu'elles

venaient de parcourir si vite. Six phrases échangées, avec la précision et la rapidité de coups d'épées, dans un duel, et déjà elles en étaient aux paroles décisives. 11 }' eut de l'effarement, dans les yeux de la duchesse, à cet aveu si virilement fait par M"® Maréchal. Elle vit se déchirer les voiles derrière lesquels elle se plaisait à cacheç l'avenir. Roger pouvait lui échapper, on le lui déclarait, elle l'entendait, et, pleine deslupeur, elle cherchait en vaincomment elle réussirait à le retenir. Elle balbutia :

— Ne connaissez- vous pas d'obstacle^en effet. N'y en a-t-il pas? Roger est-il libre?

jjue Maréchal regarda la pauvre femme, avec des yeux de douceur, comme pour amortir le coup de ses terribles paroles, et répondit :

— Si M. de Prédalgonde n'est pas libre, ce ne peut être que par sa volonté, il dépend donc de lui seul de la manifester.

— De lui seul! s'écria M™* de Diernstein, incapable de dissimuler plus longtemps. Et s'il est ingrat, et traître, et lâche ! L'y encouragerez-vous donc, vousmême? S"il rompt les liens les plus forts, les engagements les plus irrévocables, vous, prévenue, comme vous Têtes par moi, en ce moment, accepterez-vous- de lui faciliter l'ingratitude, la trahison, la lâcheté? Ce serait vous faire sa complice! Il n'y a plus d'équivoque maintenant, tout est en pleine lumière. J'ai voulu que vous sachiez où vous allez. Il n'est pas libre ! Il ne peut pas l'être. Il ne doit pas l'être. Il m'appartient! Et l'accepter, quand il s'offre, c'est me le voler !

Ses yeux étincelaient de colère, et ses lèvres tremblaient de douleur. Elle était bien la passionnée, capable de tout braver pour garder son bonheur. Lucienne navrée, mais trop courageuse pour ae pas pousser jusqu'au bout l'épreuve, répondit avec calme :

— S'il veut trahir, rien ne l'en empêchera. S'il n'aime plus, rien ne le fera aimer encore. Voulezv§us donc le garder malgré lui, et accepteriez-vous qu'il reste auprès de vous, par faiblesse, par charité ou par intérêt? Au lieu de vous révolter contre uhe situation qui vous désespère, éludiez-Ia avec clairvoyance, vous y trouverez peut-être la sagesse et

l'apaisement. Vous ne paraissez voir qu'un fait, en ce moment : le fait cruel de votre délaissement par M, de Prédalgonde. Cherchez donc plutôt les causes de ce délaissement, les raisons déterminantes de ce revirement. Étudiez le manège de celui que vous voulez garder à tout prix, et quand vous aurez réfléchi un peu, demandez-vous s'il vaut tous les regrets qu'il vous inspire, tout le désespoir qu'il vous cause.

M""*^ de Diernstein avait écouté avec un étonnement grandissant les paroles de la jeune fille. Elle croyait bien comprendre ce qu'elle lui disait, mais elle ne voulait pas l'admettre. Elle cria :

— Lucienne, ce que vous dites là est encore plus abominable que ce que vous avez fait ! Vous calomniez maintenant celui que je vous dispute, comme pour empoisonner même ma victoire, si je l'emporte sur vous 1 Quel jeu atroce jouez-vous donc en ce moment?

— Je ne joue aucun jeu. Je suis sincère, voilà tout. M. de* Prédalgonde se détache de vous et se rapproche de moi. Voulez-vous donc que je le repousse, pour qu'il vous revienne ? Auriez-vous si peu de fierté? Ou bien le croyez-vous capable de ne s'adresser à moi que pour ma fortune, de me courtiser sans amour? S'il en est ainsi, vous devez le juger si méprisable qu'un retour à vous ne peut que vous soulever le cœur de dégoût.

— Ah ! tous ces raisonnements de fille froide et sage me paraissent incompréhensibles. Il peut être

abominable, l'en aimerai-je moins ? Je l'aime, cela dit tout et cela fait tout comprendre, comme cela fait tout accepter.

— Même le plus lâche des abandons, même la plus humiliante des trahisons, même le marchandage ignoble du monsieur qui soupèse deux fortunes, et se demande laquelle est la plus avantageuse?

Lucienne avait saisi la duchesse par le bras, et la rapprochant d'elle, forte, résolue, virile, les yeux dans ses yeux, et parlant bas, comme par crainte d'être entendue :

— Me comprenez-vous, à la fin? En ce moment, il nous met en concurrence. Il n'attend qu'un geste de moi pour vous quitter et venir à mes pieds, parce que je suis plus riche que vous. Êtes-vous une vraie femme? Voulez- vous tenter l'épreuve? Si je vous le prends, comme un papillon entre deux doigts, et si je vous le montre prêt à ra'épouser, après tous les serments qu'il vous a faits, serez-vous édifiée sur son compte, et le pleurerez-vous encore? Allons! il ne faut pas craindre d'ouvrir ses yeux à la lumière. Regardez le sire jouer la comédie, jugez-le, et, quand vous l'aurez jugé, eh bien! applaudissez ou sifflez, à votre guise.

La duchesse se débattit encore sous l'étreinte de cette rude volonté qui la meurtrissait :

— Ah! vous voulez jeter le doute dans ma pensée, vous me trompez...

— Non ! je vous ai dit la vérité. Peut-être même

ai-je eu tort, dans votre intérêt, de vous la confier. J'aurais dû vous laisser, jusqu'au bout, dans l'ignorance, quitte à subir les effets de votre rancune, mais cela répugnait à ma loyauté... Serez-vous aussi scrupuleuse que moi? M'engagez-vous votre parole de ne pas répéter un mot de ce que vous venez d'entendre ?

— Je vous engage ma parole... Mais s'il vous demande de l'épouser, y consentirez-vous ?

Lucienne eut un accès de son mauvais rire désillusionné :

— Ah ! ah ! voilà ce que vous craignez? Vous le reprendrez peut-être, si je vous le renvoie, après qu'il vous aura reniée ! Ah ! folle que vous êtes I Folle !

Elle regarda la duchesse, tendit le bras avec une autorité menaçante, et dit :

— Je vous le montrerai si atroce que vous ne pourrez pas lui pardonner !

Elle se leva, et imposant sa fermeté à M™*^ de Diernstein :

— Maintenant, passez votre mouchoir sur vos yeux, reprenez votre sang-froid, et rejoignons vos convives. ^^. de Prédalgonde est très fin, il se douterait de quelque chose.. Je vous préviens que je vais annoncer, tout à l'heure , que je rentre à Paris demain matin. N'insistez pas pour me retenir.

— Et lui, balbutia la duchesse, lui ?

— Soyez tranquille, dit M'"^ Maréchal, lui, il est

probable qu'il me suivra, à douze heures de distance. Allons ! du courage et de la fierté î Dans les plus grands désastres, il faut toujours sauver Fhonneur.

Debout, elles se mesurèrent une dernière fois du regard. Et, dans les yeux d'Élise, Lucienne lut tant de désespoir qu'elle dit :

— Après tout, je suis très laide, il ne voudra peutêtre pas de moi, même pour mon argent ! Alors vous triompherez !

Et, ensemble, elles passèrent dans la salle de billard, oîi les joueurs achevaient gaiement leur partie.

— Alors, monsieur Amoretti, le prétendu oncl e de M. de Prédalgonde, celui qui sefait nommer le comte de Saint-Vincent ?

— C'est le chef des philosophes de Paris, celui que l'on nommerait le Roi des grecs , n'était la crainte de froisser une nation amie. En réalité, ce comte de Saint-Vincent, s'appelle Rascol, dit Panpan, dit Fillette, dit le père Poisse. Il a déjà été condamné trois fois, pour escroquerie et vol. On le connaît fort bien et il a sa fiche au service anthropométrique.

Hiénard, assis à califourchon sur une chaise de son atelier, et fumant une cigarette, regarda l'agent installé sur le canapé, qui feuilletait avec une parfaite tranquillité son carnet de notes. Frégose, près du poêle, pétrissait machinalement une boulette de plasliline, et, sans s'en douter, pris par le récit du père nourricier, modelait de ses doigts habiles une étonnante figurine.

— Mais comment se fait-il que la préfecture, si elle connaît ce coquin, ne l'arrête pas ?

— Eh ! Monsieur, je vous l'ai dit, pour arrêter quelqu'un il faut un motif, il faut une poursuite, il faut un mandat. Mais tous les jours nous coudoyons des scélérats que nous savons en train de préparer quelque méchante manigance, et auxquels nous ne pouvons rien faire ni rien dire. D'ailleurs le Rascol était si admirablement caché, sous la personnalité du comte de Saint-Vincent, qu'il a fallu une suite d'informations et de filatures pour établir sa réelle identité. Encore même n'avons-nous pas été au bout de la filière, et sous Rascol il peut y avoir autre chose. Si vous saviez ce qu'il fait, ce gaillard-là, vous n'en reviendriezpas. Je l'ai pris un matin, à sa porte, boulevard Haussmann; il est sorti sous le costume et avec la tête du comte de Saint-Vincent. Il avait son pardessus sur le bras. Il a hélé un fiacre à la gare Saint-Lazare et s'est fait conduire rue Albouy, n" 9. Quand il est descendu de voiture, il avait mis son pardessus et il avait changé de tête.

— Comment ça ? dit Hiénard très intéressé.

— D'une façon bien simple. Il avait baissé les stores, s'était grimé en jeune homme, coiffé d'une perruque blonde, à la place de sa perruque grise, et changeant son allure, il était méconnaissable. C'était Panpan, ainsi nommé parce que dans les bals publics des faubourgs, dans les Moulins-rouges de Montmartre, où il est redouté pour sa force et son

adresse, il a la spécialité de deux coups de poing irrésistibles « paa, pan », dans la poitrine, qui jettent le plus bel hercule sur le carreau. Rue Albouy , le sieur Panpan a une chambre, et il allait prendre ses lettres chez le concierge. J'ai lieu de croire qu'il est affilié à une bande de cambrioleurs et que c'est lui qui indique les coups à faire. Mais ceci c'est un autre ordre d'idées, et je donnerai un avis au chef de la sûreté.

— Hein! s'écria Frégose, profitant du court temps pris par M. Amoretti, pour respirer, je te l'avais bien dit qu'il était intéressant comme un feuilleton ! Allons, le prochain numéro, ne nous faites pas languir.

— Il en a été de même pour la suite, et puisque vous en êtes curieux, je vais vous la dire. Au numéro 27 de la rue Saint-Honoré, demeure M. Fillette, bookmaker, et c'est toujours le même individu. Il prend des commissions, la veille des courses, à toutes sortes de gens qui viennent chez lui, notamment des garçons de café, qui apportent l'argent de leurs clients et le leur. Il a un commis qui règle ses comptes et garde l'appartement, car M. Fillette ne l'habite pas. Il doit se brasser là de grosses opérations, et le tirage des chevaux s'y prépare sans doute avec fruit, car des entraîneurs et des jockeys sont les familiers du personnage, dont les affaires sont traitées généralement à déjeuner , dans un cabinet, à l'entresol d'un restaurateur, près de Saint-

Roch. Là, on est tranquille, bien gardé par le patron, qui est de la combinaison, et on peut causer sans crainte des indiscrets. Encore un pot-aux-roses à découvrir de ce côté-là.

— Et la tête, interrogea Hiénard, la tète du bonhomme, change-t-elle pour ce rôle nouveau ?

— Le côté pittoresque et artistique vous séduit, dit M. Amoretti, je le comprends. Pour moi, c'est le principal attrait des recherches. Une belle transformation, voilà qui est intéressant. On se passionne, comme pour un acteur. Eh bien ! M, Fillette est plus petit que Panpan, il est brun, barbu, et il a un fort accent du Midi. Panpan est un ténor, M. Fillette un baryton. Quant au dernier type, incarné par ce maître en l'art de tromper, c'est le père Poisse, qui habite rue Thérèse , près de l'avenue de l'Opéra. Ah ! le père Poisse, c'est la providence au rabais de ceux à qui le Mont-de-Piété ne peut pas prêter, sur des gages incertains ou des objets mal acquis. Barbe grise, chevelure grise, nez crochu, yeux de vautour sous des sourcils en broussailles. Vêtu d'une robe de chambre couverte de taches, la tête coiffée d'une calotte noire, le père Poisse reçoit sa clientèle tous les matins jusqu'àmidi, dans un appartement carrelé où règne un froid glacial. C'est là que les broches en diamants, barbotées chez les filles, les tableaux décrochés chez les joueurs pressés par une dette d'honneur, les obligations nominatives, qui ont été volées dans les coups de cambriolage, sont apportés

par les coquins ou les besogneux. Mais ne vous hàlez pas d'accuser la police de ne pas connaître le père Poisse et de lui laisser exercer son « bedit » commerce sans le troubler. Elle le connaît, elle tire même bon parti du vieux prêteur sur gages. C'est grâce aux indications qu'il donne à la Sûreté qu'une partie des vols commis dans Paris et ailleurs sont découverts et leurs auteurs poursuivis. Le père Poisse est un auxiliaire utile, et les opérations qu'il fait, pour fructueuses qu'elles soient, sont avantageuses, à un moment donné, pour la préfecture. Tels senties multiples avatars de celui que vous m'avez désigné comme le comte de Saint- Vincent, et en qui j'ai découvert Rascol, le plus retors des philosophes internationaux.

— Et en tant que Rascol, quels sont ses rapports avec M. de Prédalgonde?

— Il n'en a pas. Et voilà justement où éclate l'adresse des deux compères. M. de Prédalgonde ne voit jamais Rascol, il ne le connaît pas. Il ne se rencontre qu'avec son oncle, le comte de Saint-Vincent, ce vieux gâteux, à l'œil éteint, au geste enveloppant, avec qui on n'aimerait pas à laisser seul un garçon de seize ans. Entre M. de Prédalgonde et la pègre, dont fait partie Rascol, sous ses diverses incarnations, il y a un fossé infranchissable, en apparence, mais qui, en un instant, est comblé quand on sait que Rascol est M. de Saint-Vincent. Donc, il est hors de doute que l'argent dépensé par M. de Prédalgonde vient du vol au jeu, pratiqué par lui et

par d'autres, sans parler de toutes les industries exercées par son associé et qui sont lucratives, n'en doutez pas.

— Un bandit, alors ? dit presque à voix basse Hiénard.J'auraispresquesouhaitéquecelanefùt pas.

— Et cependant, dit Frégose, tu as fait tout pour t'en assurer.

— Sois tranquille, maintenant je ne vais pas m'attarder à épiloguer. Cet homme est de trop dans ma vie : il faut d'une façon ou d'une autre qu'il disparaisse.

— Prenez garde, cher maître, insinua M. Amoretti. Vous avez affaire à des gens sans scrupules, vous le savez, mais à leurs ordres il y a certainement des bandits à tout faire. Vous habitez un quartier où il ne passe pas grand monde le soir, et où les sergents de ville sont espacés. Ne rentrez pas tard, et ayez sur vous un bon aboyeur a six coups.

— Oh! je ne quitterai pas Hiénard, tant qu'il aura un risque à courir. Soyez tranquille, on ne le touchera pas tant que je serai avec lui.

— Eh ! tu sais bien qu'on ne m'attaquerait pas sans risques ? J'ai travaillé avec Charlemont de façon à ne pas craindre un homme, ni même deux.

— Parbleu ! cher maître, je le crois, si on vous attaquait franchement. Mais ce qui est à redouter, c'est un coup de traîtrise, avec le couteau... Méfiez-vous!

— Oh ! Prédalgonde, lui, ne bougera pas.

— Mais Rascol ?

— AhîRascol... Rascol... J'ai connu, autrefois, à une table d'Jiôte, où je prenais souvent mes repas, un homme d'une cinquantaine d'années, qui se faisait appeler M. de Rascol. Il passait pour être l'amant de la patronne du lieu. Il offrait aux regards une figure glabre, au maxillaire de loup, aux yeux petits et vifs... L'air d'un ancien larbin ayant fait fortune.

— Et comment se nommait la tenancière de l'établissement ?

— Mme Lascar t.

Amoretti se mit à rire.

— Ah! M""^ Lascart ! Encore une qui donne des indications, comme le père Poisse. C'est elle qui a fait prendre l'an dernier le réfugié russe Tolomine, que l'on soupçonnait de préparer des bombes pour les nihilistes de Saint-Pétersbourg... Ah! si c'est chez M™" Lascart que vous avez vu M. de Rascol, soyez sûr que c'est le nôtre...

— Tout s'éclaire pour moi, dit Hiénard, en frappant du plat de sa main sur la chaise. C'est chez M™*^ Lascart, où venait aussi le Prédalgonde, qui, à cette époque-là, ne se nommait pas ainsi, que Rascol a connu son jeune premier . C'est là aussi qu'une belle fille, Juliette Maubert, dont le témoignage peut-être, à un moment donné, nous sera utile, a connu Prédalgonde. Il y a plus : ce sont les récits que ces femmes faisaient sur mon compte, qui ont pu donner à ces aventuriers l'idée de la machination dont ma mère est la victime. Juliette se

plaisait à parler de ma renonciation à l'héritage paternel, et de la fortune énorme de la duchesse de Diernstein. Toute la trame se découvre. C'est l'isolement, dans lequel j'ai laissé ma mère, qui a été cause de tout !...

Hiénard se leva, d'un air sombre, et marcha dans l'atelier.

— Tu ne vas pas t'accuser, maintenant . dit Frégose. Ça serait vraiment plus fort que tout!...

— Je ne m'accuse pas, mon ami. Je constate seulement un fait. C'est mon éloignement de la maison de ma mère qui a rendu possible la captation dont elle est l'objet... J'ai agi au mieux de ma dignité et de ma délicatesse; mais le résultat est là. J'étais l'appui naturel de ma mère. J'aurais dû être son tuteur moral. Et, par haine de la lutte, dégoût des difficultés, je l'ai laissée, elle si faible, exposée aux pires entreprises. J'ai eu -un grave tort, et il faut que je le répare.

— C'est à quoi nous travaillerons avec toi, dit Frégose.

— En somme, reprit Hiénard, M. de Prédalgonde est rentré, avenue d'Antin, depuis cinq jours. La duchesse de Diernstein est arrivée, presque en même temps, avenue des Champs-Elysées, et il est certain que, pendant ces cinq jours, M. de Prédalgonde n'a pas mis les pieds chez elle. En revanche, il est allé chaque soir, à cinq heures, faire visite à M"" Maréchal. Voilà où en sont les choses.

i88 LES BATAILLES DE LA VIE

— Parfaitement, dit Amoretti.

— Eh bien ! il se joue de ce côté, et dans mon intérêt, une partie qui, à la marche des événements, me paraît être des plus sérieuses. Je vais voir M"*^ Maréchal. En attendant, ne bougez plus. Si nous devons reprendre les hostilités, je vous préviendrai, et alors nous nous engagerons à fond.

— Je vous obéis de point en point, mon cher maître. Vous savez où on me trouve. Au premier signe, je suis à vous.

— C'est parfait.

M. Amoretti prit son chapeau, sa canne, et se disposait à prendre congé, lorsque Hiénard lui dit :

— Ah ! dans tous les cas, est-ce que vous ne pourriez pas nous montrer M. Panpan, ne fût-ce que pour l'amour de l'art?

— Je vous en prie, point de manifestations inutiles. Il s'agit déjouer extrêmement serré. Vous ne paraissez pas convaincu des dangers que vous courez à déranger les plans de pareils adversaires. Il est certain que si vous n'aviez qu'à suivre leur jeu, en indifférent, il serait piquant, après avoir vu M. de Saint-Vincent dormir dans un salon, de le contempler se trémoussant avec une gigolette et faisant l'arbre droit au moment du cavalier seul. Mais s'il vous cherche querelle, s'il vous tombe dessus avec une demi-douzaine de fendants de la Butte? Il y aura des coups 1 A quoi bon ?

— Eh ! monsieur Amoretti , les coups , cela

ROI DE PATxIS 289

s'échange. En recevoir n'est rien. L'important est de ne pas les garder. Voyez-vous, je suis d'une race où on en a toujours beaucoup donné et très peu reçu... Soyez tranquille , je ne ferai pas mentir la tradition.

— Eh bien ! Plus tard ! Si ça n'est pas trop exiger de votre patience. Quand vous serez sur le velours, mais pas pendant la partie. Alors on ira, bien accompagné. Et, si le cœur vous en dit, on pourra causer. Jusque-là, laissez-moi agir à ma guise.

M. Amoretli avait bien raison d'exhorter Jean Hiénard à la prudence. Pendant qu'il s'ingéniait à renseigner le sculpteur sur le compte de Prédalgonde et de M. de Saint-Vincent, ceux-ci, aussi bien servis que la police, étaient déjà au courant des tentatives faites pour obtenir des renseignements sur leur véritable personnalité. Dans son cabinet de toilette, vers dix heures, en achevant de s'habiller, Roger causait avec son prétendu oncle, et ce qu'il apprenait de lui paraissait le contrarier vivement :

— La rousse sur notre dos, disait d'une voix mordante le comte de Saint-Vincent, voilà ce que nous vaut ce petit bougre de sculpteur. Et sais-tu qui s'occupe de nous? C'est tout à fait symptomatique : Amoretti, de la brigade des jeux. Ils sont donc sur la piste, et d'ici à très peu de temps nous devons nous attendre à quelque coup de chien.

— Expli({uez votre pensée.

— Pardieu ! n'est-elle pas claire ? Tu vas être

dénoncé aux comités des cercles et il te sera impossible de faire une passe de trois coups, sans qu'on te saisisse tes cartes dans le sabot pour voir comment elles sont rangées.

Prédalgonde leva les épaules avec insouciance et prit une cigarette dans un coffret de cristal.

— Oui, continua l'autre, tu as l'air de t'en soucier comme de ton allumette, quand elle es éteinte... Mais c'est, en somme, le jeu qui nous a soutenus jusqu'ici et qui a payé les courses, le yachting, Ihôlel, le train de vie, et le reste... Si nous sommes obligés d'arrêter les opérations, il faudra enrayer les dépenses... Et comment feras-tu ?

— Ne vous mettez donc pas en peine, dit Roger avec un tranquille sourire. Ayons de la sécurité pour quinze jours, et après, nous serons à flot...

— Ah ! oui, toujours tes rêves ! Le grand mariage. Le monnayage de ta beauté ! Tu sais, je commence à ne plus y croire à tes combinaisons matrimoniales. En voilà déjà une de ratée, et la vieille duchesse, que tu prétendais n'avoir qu'à cueillir, me paraît avoir été d'un décrochage plutôt diffîcultueux... A son âge, c'est vraiment raide !

— Vous savez très bien que c'est moi qui l'ai quittée...

— Ce n'est peut-être pas ce que tu as fait de mieux. Un bon tiens vaut mieux que deux tu l'auras.

— Vous avez vu vous-même combien l'entreprise était périlleuse, puisque c'est Hiénard qui nous suscite tous nos embarras . Ne plus s'occuper de sa mère, n'est-ce pas me débarrasser de lui, en un instant? Ma résolution est donc à la fois sage et profitable. Et puis, comparez donc M"® Maréchal à la duchesse. Vous savez bien que le père Maréchal est l'homme le plus riche de France. Il va de pair avec les Américains tout en argent !

— Il ne voudra pas de toi pour gendre.

— Il acceptera qui sa fille voudra, pourvu qu'elle se marie.

— Et tu es sûr d'elle ?

— Autant qu'on puisse être sûr d'une femme.

— Ah ! je te retrouve. Tu commences à avoir le sens commun. Méfie-toi. Je flaire un piège. Tu sais comme j'ai le nez fin pour éventer le danger. Nous sommes engagés dans une sale affaire... J'ai des inquiétudes dans le bout des doigts , comme lorsque ma séquence a été brouillée et que je vais abattre une bûche au lieu d'un neuf! Ça, c'est magnétique, et je ne m'y trompe jamais !

— Sottises ! Vous allez me raconter des histoires de somnambule, tout à l'heure... Ayez donc de l'estomac, sacrebleu ! Il s'agit de tenir le coup, et il en vaut la peine. Si j'abats, sur les deux tableaux, entendez-vous, nous sommes dans les millions jusqu'aux oreilles, et pour le restant de nos jours. Voilà qui en vaut la peine. Vous avez voulu faire de

moi le Roi de Paris. J'ai les pieds sur les marches du trône. Je n"ai plus que la main à étendre pour saisir la couronne, et vous venez me troubler avec des billevesées de vieille femme nerveuse. Si vous n'avez pas de courage, ne m'enlevez pas le mien. Ne vous occupez plus de mes affaires, laissez-moi marcher seul et soyez tranquille. Quand j'aurai dans ma poche la clef de la caisse, je ne vous oublierai pas. Vous aurez votre part.

— Oh ! je sais bien que tu n'es pas un ingrat. D'ailleurs tu ne pourrais pas l'être. Nous sommes trop liés l'un à l'autre, pour que tu me rejettes loin de toi, quand tu seras au pinacle. Le tout est d'y arriver.

— Quinze jours de tranquillité, et c'est fait.

— Le Hiénard nous les laissera-t-il ?

Roger eut un geste tranchant et dit d'une voix sèche :

— Ah! mon vieux! Ça c'est votre service. Débrouillez-vous, il faut qu'on me laisse la paix. Arrangezvous pour que je l'aie.

— Même s'il faut casser la figure à un homme? •

— Même s'il faut la casser à deux. L'important, c'est que la besogne soit bien faite et ne nous compromette pas.

M. de Saint-Vincent se frotta les mains !

— Voilà qui est parlé ! Ah! tu y es tout à fait, à présent !

— Vieux bandit ! Ce que je vous commande flatte

ROI DK PARIS 293

VOS idées du temps des chauffeurs, hein ? Vous voilà tout guilleret, à la perspective dun coup de force. Mais veillez-y, pas de bagarre inutile. Si vous trouvez à m'assommer le Hiénard, dans un coin, de façon à ce qu'on mette l'accident sur le compte d'une rixe, allez-y ; mais ne vous hasardez pas à sortir des couteaux, ou des revolvers, mal à propos. J'aime mieux que vous me débarrassiez du sculpteur que d'être obligé de le tuer en duel, un de ces jours. Et c'est à cette solution que nous marchons, si vous n'y mettez pas bon ordre.

— Eh bien', à la bonne heure! Et je vais me soulager un peu de tout reuibètement que ce coco-làme procure, depuis quelques jours. J'en ai assez d'avoir les mouches à la traîne, comme un cheval en été. Je ne peux plus faire un pas, dans la rue, sans voir Amoretti à l'horizon. Toi, mon vieux, je te prépare de l'occupation. Nous verrons si tu seras de force. Il connaît quelques-unes de mes têtes. Je lui en montrerai une qu'il n'a jamais vue et qui est bonne.

Les deux hommes déjeunèrent ensemble. Puis, vers trois heures, le marquis de Prédalgonde sortit en voiture. Quelques instants plus tard, une vieille femme, à tournure de paysanne, bonnet de linge sur une figure tannée, robe de cotonnade, tablier de toile bleue, un large panier au bras, ouvrit la petite porte de service, regarda d'un air indécis autour d'elle, et voyant, au coin de la rue, un homme qui stationnait en fumant un cigare d'un sou, se

29i LES BATAILLES DE LA VIE

dirigea vers lui. C'était Amoretti, qui ayant conduit, dès le matin, le comte de Saint-Vincent jusqu'à l'hôtel de l'avenue d'Antin, l'attendait patiemment à sa sortie. Il avait eu le temps de déjeuner, de prendre son café, chez le petit restaurateur où vont les cochers de la place de fiacres. Il détailla la grosse femme qui s'avançait vers lui, et découvrit les signes de l'ineptie sur son front bas, dans ses yeux écarquillés, sur sa bouche niaise.

— Pardon, s'il vous plaît, dit la paysanne, avec un redoutable accent picard, pour aller à la gare d'Amiens...

— La gare du Nord? rectifia Amoretti.

— Non, la gare d'Amiens, répéta la questionneuse avec une obstination stupide,

— Eh bien! suivez les Champs-Elysées, prenez la place de la Concorde, et là vous demanderez...

— Y a-t-il point un omnibus qui y mène?

— Si, là-bas, près du pont... mais demandez la gare du Nord...

— Puisqu'on vous dit la gare d'Amiens...

— Bon! c'est la même chose.

La femme parut pétrifiée :

— Ahl benl vrail Ah! ben!...

Et sans remercier, d'un pas lourd elle s'éloigna. Amoretti se mit à rire, pensant : Si celle-là arrive avant ce soir, elle aura de la chance 1 II la suivit des yeux et la vit disparaître au coin du jardin de Paris. Vers cinq heures, Amoretti commença à perdre

patience. Il y avait plus de huit heures qu'il posait. Vers six heures, il se sentit pris d'inquiétude. Il réfléchit. Sa figure se contracta, puis se donnant un coup de poing dans la mâchoire, il s'écria :

— Idiot! Idiot, que je suis! C'était la picarde! Ce gredin de Rascol non seulement m'a glissé dans les doigts, mais encore il s'est fichu de moi!

En quittant son poste, il rentra chez lui, où il trouva un mot de Frégose, lui disant : Venez demain soir. Nous vous attendrons chez M. Hiénard.

Vers cinq heures, le marquis de Prédalgonde s'était présenté chez M"® Maréchal. Dans le vaste hôtel que possédait son père, rue de l'Université, la jeune fille avait son habitation particulière, avec un personnel spécialement affecté à son service. Le sénateur, qui brassait sans arrêt d'immenses afîaires, occupait l'aile droite du rez-de-chaussée. Le milieu était réservé à la grande réception : salon d'apparat, salle à manger de gala où l'on dînait quarante à l'aise, somptueusement décorés sous la régence, par le duc de Seignelay, et que la Révolution avait respectés. L'aile gauche logeait les bureaux qui administraient les immenses propriétés de M. Maréchal. Lucienne et son père avaient leurs appartements au premier. Lui à droite, elle à gauche. Ils ne déjeunaient jamais ensemble. Mais, tous les soirs, ils se réunissaient à sept heures et demie dans leur salle à manger intime, et dînaient toujours avec quelques amis. Entre le père et la fille

la vie eût été impossible, sans des étrangers pour faire tampon. M. Maréchal et Lucienne avaient la plus grande affection l'un pour l'autre, mais ne s'entendaient sur aucun sujet. Et comme ils ne se concédaient rien sur leur manière de voir, ils étaient en discussion continuelle.

La voiture de Prédalgonde n'entra pas dans la cour, dont la porte cochère encore timbrée de l'écu des Seignelay s'ouvrait haute et vaste. Le marquis descendit modestement dans la rue de l'Université, traversa le large carré pavé, au centre duquel une petite pelouse avec une corbeille de fleurs mettait une note brillante et gaie. Il traversale vestibule, où sur les banquettes flânaient deux valets de pied, et monta au premier. Un maître d'hôtel, habit à l'anglaise marron, gilet blanc et culotte de satin noir, se leva et lui ouvrit la porte d'une galerie, au bout de laquelle se trouvait le valet de chambre chargé d'introduire au salon.

— Mademoiselle n'est pas lii, je vais la faire prévenir. Si monsieur le marquis veut prendre la peine d'entrer...

Déjà traité comme un familier, Prédalgonde sourit et passa. C'était la pièce de réception pour les jours ordinaires, et tout ce que le goût de M"" Maréchal avait pu réunir de merveilles anciennes et modernes se trouvait là pour le plaisir des yeux. Le mobilier se composait du beau meuble en tapisserie de Beauvais, d'après Boucher et Oudry, qui a

UOI DE PARIS 297

été fait pour le roi Louis XV, et que Lucienne a payé deux cent mille francs en vente publique. Des fauteuils capitonnés en soie de différentes couleurs suppléaient à l'absence de confortable de ces beaux sièges d'apparat, par leurs formes arrondies et paresseuses. Des tables en bois marqueté, à cuivres soigneusement ciselés, supportaient les chefsd'œuvre de la porcelaine de Chine et de Saxe. Des perroquets en cristal de roche, d'une valeur inestimable, ornaient une console dorée, de chaque côté d'un coffret de jade unique en son genre. Sur les murs, tendus d'une charmante étoffe de soie gris d'argent pékinée, des tableaux des écoles anciennes et modernes se confondaient dans un éclectisme raisonné. Un coucher de soleil de Corot fraternisait avec une vue d'Italie du Lorrain, et une tête d'homme de Rembrandt, au relief vigoureux, faisait pendant à des danseuses-de Degas, à peine indiquées, mais d'une vérité de mouvements extraordinaire. Le portrait célèbre de M™'' de Mailly, par Nattier, occupait tout un panneau, illuminant la pièce de ses chairs argentées et de ses étoffes éclatantes. En face s'offrait à la vue une des plus belles toiles de l'école de 1S30 : le troupeau de bœufs passant un gué, de Troyon. C'était partout, sur la cheminée, le long des murs, dans chaque coin, à même les guéridons, un entassement de raretés choisies avec un goût sûr, et quand les yeux se levaient vers le plafond, une Aurore du Guide, encadrée dans un tors

doré, s'envolait souriante, au milieu des Amours ef des fleurs. Il y avait, pour un curieux des choses d'art, une heure à passer sans ennui dans ce petit salon, avant-coureur des somptuosités que recelaient les grands appartements, où s'étalaient les collections précieuses d'armes, de tableaux, de faïences, réunies à coups de millions.

Mais Prédalgonde ne regardait rien, préoccupé seulement de celle qui possédait toutes ces richesses, et avide de la conquérir, puisque avec elle il obtiendrait en même temps, tous les trésors. Un léger bruit de pas, une porte qui se refermait, un glissement soyeux, il se retourna : Lucienne était devant lui.

— Je vous demande pardon de vous avoir fait attendre, dit-elle, la main tendue, avec un sourire; je rentre seulement. C'est M""^ de Sauvelys qui est la coupable. Elle m'a entraînée chez des marchands 011 j"ai dépensé des sommes absurdes pour des objets sans valeur... Mais c'est destiné aux pauvres...

Elle s'était assise près du feu et tisonnait, la tête penchée, un feu qui marchait pourtant bien.

— Vous faites décidément tout cCvque veut votre amie, dit Roger après un léger silence.

Lucienne releva vivement le front :

— Ne le croyez pas ! Je suis très volontaire, très personnelle, et extraordinairement farouche. Je ne supporterais pas qu'on essayât d'entreprendre sur ma liberté.

— La sympathie que vous accordez n'en est que plus précieuse.

— Elle est surtout très rare.

— Alors, on peut s'en enorguellir, car j'imagine qu'elle n'est pas capricieuse et changeante, et qu'une fois entré dans vos bonnes grâces, on a chance d'y rester.

— Tant qu'on s'en montre digne.

— Et que faut-il faire pour s'en montrer digne ? Elle se mit à rire d'un air de confiance heureuse :

— Ah ! ça, je ne saurais le dire. Je ne suis pas très fixée, au juste, sur ce qui me plaît ou me déplait. L'originalité est importante. Ne pas ressembler à tout le monde. Ah '.cela surtout. Mon père, quand il est en humeur de plaisanter, prétend que je ne serais pas incapable de me toquer d'un scélérat pourvu qu'il fût de grande envergure. Mais peutêtre exagère-t-il. Qu'en pensez-vous ?

Prédalgonde répliqua avec un accent profond :

— Je suis sur de n'être pas un scélérat, et cependant j'espère bien arriver à vous plaire. Je crois qu'avec un amour sincère on touche presque sûrement une femme d'intelligence et de cœur.

— Oui, mais voilà le hic : un amour sincère I Gomment cela se prouve-t-il un amour sincère ? Autrefois, on combattait pour sa dame, on risquait sa vie sous ses yeux. C'était la période héroïque. Le sang coulait, on ne pouvait nier la sincérité. Mais ces temps-ci n'ont rien de sublime. Le dévouement ne

s'y manifeste que par des soins galants et des assurances cordiales. Allez donc vous faire une opinion, d'après les serments d'un homme qui se dit épris. Il faudrait un sacrifice, une belle preuve matérielle... Et encore, pourrait-on s'y fier?

— Le mieux serait de laisser parler son cœur et de ne pas tant réfléchir. Le raisonnement est le poison de l'amour. Il faut un grain de folie dans le sentiment, qui entraîne à ne voir plus rien qui compte, hormis l'être adoré. Sacrifier tout à une passion, s'y donner jusqu'à l'àme, c'est le vrai moyen d'être cru sur parole, il me semble. Et quand un homme a dit ardemment à une femme : Je vous aime, je pense qu'il lui a dit tout ce qu'il fallait d'essentiel, et que s'il n'a pas su la convaincre, c'est qu'il n'était pas convaincu lui-même.

Lucienne l'avait écouté, la physionomie impénétrable. Il avait pourtant débité son couplet avec une grâce, une conviction qui auraient fait la fortune d'un comédien. Beau garçon vraiment, l'air fier, la voix sympathique et sincère. Comment ne pas ajouter foi à ce qu'il assurait, surtout comment le repousser ? Hélait facile de comprendre qu'il eût trouvé si peu de cruelles. Mais celle justement devant qui il parlait n'avait-elle pas assumé la tâche périlleuse de venger toutes ses victimes ? N'avaitelle pas promis de le démasquer devant ses ennemis ?

Le froid visage de M"" Maréchal s'éclaira brusquement d'un sourire, ses yeux se fixèrent, mo-

queurs, sur le beau Prédalgonde, et de sa voix coupante elle dit :

— Votre tirade est bien, mais, mon cher ami, il me faut autre chose que des mots. Votre éloquence amoureuse, je sais ce qu'en vaut l'aune. Et je ne me paye pas de cette monnaie-là. Parler d'amour dans les nuages à une très jolie fille qui pourra croire aux miracles accomplis par sa beauté, passe; mais à un laideron tel que moi? C'est un jeu d'esprit! Soyons, si vous le voulez bien, plus pratiques, plus sérieux. A qui prétend m'aimer, je demande des garanties, et vous n'en présentez guère.

— Que vous faut-il? demanda Prédalgonde.

— Mais, d'abord, la certitude que je n'ai pas de rivale.

En prononçant ces paroles si importantes, elle fixait son regard perçant sur le visage du jeune homme, comme si elle eût voulu de ses yeux lui fouiller le cerveau, afin d'y lire la vérité.

— Vous me comprenez bien? reprit-elle, avec un ton impérieux jusqu'à en être menaçant. Si vous prétendez m'aimer, il faut rejeter tout ce qui nest pas moi. Je suis exclusive. C'est tout ou rien. Personne avec moi, ni dans le présent, ni dans l'avenir. Vous entendez : personne !

Il entendait bien et il réfléchissait aussi. Les conditions étaient posées, etl'alîaire se présentait d'une façon qui lui était familière. Un marché très nettement débattu. Pour lui, la situation devenait très

simple. Il fallait choisir entre la duchesse et M"^ Maréchal. Un antagonisme existait entre les deux femmes; Tune, dans tout l'orgueil de sa beauté, mais au déclin de sa vie ; l'autre, en pleine jeunesse, mais humiliée par sa laideur. Et la disgraciée voulait une revanche sur la triomphante. Elle la payait de sa fortune et de sa liberté. C'était à lui de voir s'il voulait la lui donner. Il nhésita pas. Cette situation de deux femmes se disputant un homme était trop courante pour qu'il y découvrit même l'apparence d'une invraisemblance. N'avait-il pas fait tout ce qu'il fallait pour que la surenchère se produisit ? Et n'était-il pas, lui, le modèle des élégances, le triomphateur des sports, l'arbitre des caprices de la mode, le Roi de Paris, enûa, marqué, par son éclat même pour cette destinée prodigieuse qui mettait dans ses mains un trésor. Il eut une seconde dénervement, et. d'une voix tremblante, il dit, tout plein de l'orgueil de son apothéose :

— - Là oii vous serez, seule vous régnerez.

— ■ C'est ainsi que je le veux.

— - Vous serez obéie.

Il prit un temps, et toujours net et audacieux :

— Mais quelle grâce m'accorderez-vous en retour?

Elle eut un accès de son rire strident :

— ■ Ah ! ah ! Vous voulez bien liquider votre position, mais vous voulez obtenir, en échange, quelques avantages, voire quelques garanties ? Mon père, qui est un homme positif, apprécierait beaucoup

cette manière de faire... Ça s'appelle, à la Bourse, une contre-partie.

Il protesta d'un geste juvénile et pudique :

— Comme vous méjugez mal ! Êles-vous de cœur si désenchantée que vous ne voyiez en tout que l'intérêt? Je vous donnerai meilleure opinion de moi... Je me fierai complètement à vous.

Une ombre passa sur le front de Lucienne. Elle prétendait vaincre ce dangereux Prédalgonde, elle ne voulait pas le tromper. Sa loyauté répugnait au mensonge. Elle dit de son air le plus méchant»:

— Prenez garde ! Qui vous dit que je ne me joue pas de vous ?

L'œil du Roi de Paris devint clair et dur; la soudaine pâleur donna à son visage une expression terrible, il redressa sa haute taille, courbée pour les galanteries de l'entretien, et reprenant toute sa carrure de superbe scéléra't :

— Je ne crains rien! dit-il. Me jouer d'ailleurs, le voulùt-on, ne serait pas si facile, et on y courrait des risques !...

Lucienne l'admira, en cette seconde, où sans détours ni restrictions, il se montra si menaçant, et son dilettantisme de fille blasée sur les banalités de la vie éprouva une rare jouissance. Mais, aussitôt calmé qu'irrité, déjà Roger s'était refait conciliant et mielleux.

— Mais du reste, vous ne vous engagez à rien qu'à me permettre de vous aimer, et c'est cela seu-

lement que je désire. Je saurai bien vous convaincre.

— Cest voire affaire. Je ne demande pas mieux.

Ils furent interrompus par larrivée de M. Maréchal, qui venait, avant le dîner, chez sa fille. Le sénateur était en habit, comme tous les soirs. Il laissa Prédalgonde lui serrer la main. Il n'avait jamais témoigné de sympathie à ce prince de la jeunesse. Il n'aimait que les gens utiles, et ne considérait pas le fait de dépenser de l'argent comme une fonction sociale. L'assiduité nouvelle de Roger auprès de Lucienne l'intriguait. Il commença par dire une bêtise :

— La duchesse va bien ?

Prédalgonde se fit de glace et répondit :

— Je l'espère. Il y a quelque temps que je ne l'ai rencontrée.

Le sénateur, stupéfait, regarda le marquis, puis sa fille, et les voyant tous les deux très graves, il n'insista pas. Lucienne dit :

— Nous parlions voyage, quand tu es arrivé, et M. de Prédalgonde m'offrait de te conduire à Alexandrie sur son yacht... Je serais du voyage...-

La physionomie de Roger devint radieuse. Il avait demandé des garanties, M"^ Maréchal les lui donnait. Ce voyage avec lui l'engageait. Mais le sénateur paraissait, ce soir-là, ne vouloir rien comprendre.

— Ma foi, ma chère, si tu as envie d'aller en Egypte, tu en auras la facilité. Je me suis arrangé

avec les Messageries maritimes pour avoir à ma disposition un navire... Je ne veux pas médire du bateau de M. de Prédalgonde, maisces steamers présentent un peu plus de sécurité que les coquilles de noix de la navigation de plaisance. Tu comprends : j'emmène avec moi une dizaine de gros bonnets du gouvernement et de la finance... Je ne peux pas les fourrer, en première classe, au milieu de cent passagers... Nous aurons notre paquebot à nous... Si tu veux venir, tu nous feras plaisir.

— Grand merci, mon père, je ne me vois pas au milieu de tous vos gros bonnets, qui sont amusants, à l'ordinaire, comme des bonnets de nuit...

— Mais le voyage sera si beau... Malte... Alexandrie... Smyrne... le Liban!... Ah! toi qai as un esprit poétique... Hein ! le Liban?

— Tout dépend des compagnons de voyage... Le yacht m'aurait plu, le paquebot ne me va pas.

Un regard charmant accompagna la phrase. Prédalgonde jugea la retraite opportune sur cette gracieuseté. Il baisa la main de Lucienne, salua le sénateur, et reconduit par la jeune fille, s'entendit avec joie demander :

— Vous verrai-je demain?

— Certes, si vous m'y autorisez.

— Je vous le demande.

Il s'inclina et sortit. Le sénateur, assis près de la cheminée, dit à sa fille :

— Tu flirtes, à présent? Et avec le sire de Pré-

dalgonde encore ! Qu'est-ce que cela signifie? Est-ce que tu aurais l'idée de l'épouser ?

— Après avoir refusé tout Paris, n'est-ce pas? dit la jeune fille avec un éclat de rire. Eh bien! Qu'est-ce que vous en diriez, si je songeais à ce mariage ?

— Je dirais que tu es folle !

— Croyez- vous que je le sois ?

— Non. Un peu toquée, seulement.

— Grand merci ! Et qu'est-ce que vous pensez de M, de Prédalgonde ?

— ■ Rien du tout. Il est de ces gens qui n'existent pas pour moi.

— Le croyez-vous riche ?

— Je crois qu'il n'a pas le sou.

— Le croyez-vous noble ?

— Ça m'est tout à fait égal. Je n'ai aucune estime pour la noblesse.

— Le croyez-vous galant homme?

— J'ai entendu dire horriblement de mal de lui. C'est la preuve d'une supériorité. On n'attaque que ceux qui en valent la peine.

— En voudriez-vous pour gendre ?

— Non.

— Pourquoi ?

— Parce que c'est un beau garçon qui ne fait rien.

— Et M. Jean Hiénard ?

Le sénateur fronça le sourcil.

— Lucienne, estes que tu te moques de moi?

— Ça m'arrive quelquefois, dit en riant la jeune fille, mais ce n'est pas le jour,

— Tu me demandes sérieusement si je voudrais de Jean Hiénard pour gendre ?

— Oui.

Maréchal hocha la tète, puis d'une voix un peu sourde, comme humiliée :

— Je crois que c'est lui qui ne voudrait pas de moi comme beau-père.

— A cause de vous, ou à cause de moi?

— Ni à cause de toi, ni à cause de moi^ car tu es une bonne fille, etje suis un brave homme. A cause du tas d'or qui est dans notre maison. Hiénard est peut-être le seul homme qui ne soit pas à acheter.

Lucienne eut un sourire qui transfigura son maigre et pâle visage. Elle fut jolie de toute la poétique intelligence qui brillait dans ses yeux. Elle dit :

— Oui. Il est de ceux qui ne se vendent pas, mais qui se donnent. Heureuses celles à qui ils se donnent !

Et comme le se'nateur étonné voulait l'interroger encore, elle fit un geste de dénégation décidé, et poussant un soupir :

— Allons, venez dîner, mon père.

Le soir même de ce jour qui paraissait devoir marquer dans sa vie, M. de Prédalgonde, vers dix heures, se préparait à aller au cercle, lorsque son valet de chambre entra d'un air mystérieux et dit :

— Madame la duchesse est là et demande à voir monsieur le marquis.

La contrariété de Roger fut très vive, il eut une seconde de véritable angoisse. Mais il réfléchit que la rencontre qui se produisait était inévitable, que tût ou tard elle aurait lieu, et qu'il valait peut-être mieux qu'elle fût immédiate. Le terrain ainsi débarrassé, toute surprise fâcheuse serait évitée. 11 congédia d'un signe le domestique, et ouvrant une porte, passa dans le salon. Toute noire, son voile baissé, assise dans un fauteuil, M""' de Dierastein attendait. Elle ne se leva pas, en voyant entrer Prédalgonde. Mais ses yeux se fixèrent sur lui, scrutateurs et anxieux, déjà pleins de la crainte du définitif abandon. Très à Taise, il s'avançait, avec un sourire, et sans une excuse, sans une explication, comme s'il lavait quittée la veille, il dit, d'un ton très gai :

— Eh ! ma chère amie, c'est vous '. Quelle bonne surprise! \'ous êtes donc à Paris? Comment ne m'avez-vous pas fait prévenir, je serais allé vous voir...

Elle l'interrompit d'un geste, et frissonnante de douleur, à le voir mentir si allègrement :

— Vous saviez que j'étais ici, et c'est parce que vous n'êtes pas venu que me voici...

Il voulut parler, prolester; il lança : Mais, chère Élise... Elle ne le laissa pas poursuivre. Des larmes jaillirent de ses yeux à ce nom, doux souvenir des

jours heureux, et les lèvres tremblantes de sa lourde peiae, mais résolue, elle dit :

— Épargnez-vous l'horreur de me tromper. Vous avez été. jusqu'ici, sans nécessité, d'une dureté atroce envers moi ; ayez au moins le mérite de continuer maintenant que la franchise complète, si cruelle qu'elle soit, peut m'être utile.

Il se tint debout devant elle, appuyé à la cheminée, sombre et glacé, car l'entretien'commençait, pénible pour lui. et il prévoyait une crise de désespoir quand il n'avait craint qu'une scène de reproche. Mais il eut au moins le courage de sa décision prise, et il fît à sa noble et tendre victime l'honneur de ne pas la traiter comme une femme vulgaire.

— Je vous obéirai dit-il avec cette grâce fière, qui était son plus grand charme. Je vous ai trop aimée, pour vous vouloir humiliée... Mon aveu vous laissera libre de donner 'à notre séparation telle cause qu'il vous plaira... Vous aurez, s'il vous convient, l'avantage de la rupture... Je ne prononcerai pas une parole, pour vous démentir... Je me mets à votre discrétion.

Elle le regardait, elle l'écoutait, et son air d'abnégation, ses paroles généreuses le lui rendaient plus cher encore. Était-il possible qu'elle le perdit, quand elle continuait à l'aimer malgré ses fautes? Elle voulut pénétrer ce cœur obscur qui ne lui avait jamais été complètement ouvert, elle le comprenait bien maintenant. L'épreuve lui parut devoir être

décisive et salutaire. Elle le reprenait ou s'en guérissait pour toujours.

— Pauvre fou I dit-elle, ce n'est pas à ma discrétion que vous vous êtes mis, cest à la discrétion de ceux qui veulent vous perdre.

— Me perdre ? interrogea Roger, et pourquoi ? Il y a des gens intéressés à ma perte, et vous êtes dans leur confidence ? Je ne comprends pas. Expliquezvous plus clafrement.

— Vous avez cru aux avances de M"^ Maréchal ? Vous faites fonds sur ses coquetteries ? Elle vous leurre, elle vous berne. Et quand elle aura réussi à vous séparer irrémédiablement de moi, vous verrez le cas quelle fera de vous.

Il eut un mouvement de joie. Cétait la jalousie qui poussait M""^ de Diernstein à ces insinuations malhabiles. Vraiment il avait été inquiet, un instant. Il s'était demandé s'il n'avait pas donné dans un piège. Mais cette maladroite révélation d'un prétendu complot, ourdi contre lui, était par trop naïve. Malice cousue de cheveux blancs ' Ainsi la franchise même de la pauvre Élise. qui trahissait du premier coup ses alliés, tournait contre elle. Une savante perfidie eût pu alarmer Prédalgonde, la vérité toute simple, en un moment révélée, le laissait incrédule. Il prit une chaise, s'assit auprès de la duchesse, et la regardant avec une douce pitié :

— Vous me faites du chagrin, Élise. Vous me traitez comme un sot. J'aurais cru que vous me

jugiez mieux. Serais-je l'homme, que vous aviez cru digne d'être aimé par vous, si je pouvais me laisser émouvoir par les révélations que vous m'apportez ? Ce sont des arguments de grisette, ma chère, et vous allez, tout à l'heure, parler sans doute de vous périr, si je ne vous fais pas de serments de fidélité. Oh ! de vous à moi, ces piètres moyens ? Est-ce là ce que je devais attendre?

— Vous ne me croyez pas ! s'écria M™^ de Diernstein. Ah ! c'est ma juste punition ! J'ai trahi Lucienne, et vous ne me croyez pas !

— Mais je n'ai pas à vous croire. Quelle raison M"® Maréchal peut-elle avoir de me faire du tort ? Et moi quelle crainte dois-je concevoir ? Il n'est rien, dans ma situation, qui ne soit très simple et très normal. Tous vous faites d'étranges illusions et tout ce que vous me racontez là est singulièrement romanesque... Nous nous sommes aimés, Élise, et il n'a dépendu que de vous que nous ne fussions liés pour toujours. Vous avez préféré votre liberté à mon affection, c'est de là qu'est venu tout le mal.

— Ah ! c'est toi, ingrat, qui as préféré ton intérêt à ma tendresse, et c'est cela qui va causer ta perte... Tu as vu Lucienne si riche que la tête t'a tourné et tu as tout oublié, en un instant : tes promesses, mes espérances. Avant que cette dangereuse fille se soit jetée à ta tète, tu ne voyais que moi, et tu ne songeais pas à me quitter. Et quand je te dis que c'est uniquement pour nous séparer

qu'elle joue la comédie, tu l'imagines que je parle par jalousie. Non! C'est la pitié que j'ai pour toi qui me ramène et qui me fait te supplier de ne pas persister dans ta résolution. Tu vas au-devant d'un affront si cruel que tu ne pourras pas t'en relever. Et après m'avoir quittée tu ne pourras plus me revenir, le scandale aura été trop grand, la rupture trop éclatante. Et je n'aurai plus qu'à te pleurer, car tu seras perdu, perdu non pas seulement pour moi, mais pour toi-même. Ton prestige, que deviendrat-il, quand tu auras été congédié par M"^ Maréchal? Ta brillante royauté, qui te fait tant de jaloux, existera-t-elle encore, quand il sera avéré que tu as échoué, comme tous les autres, auprès de la fille du sénateur? Si je pouvais t'assurer le succès, je te jure que je le ferais. Je t'aime tant que je me sacrifierais, avec joie, pour ton bonheur, puisque ton rêve passionné c'est d'être riche ! Et que vaudra pour toi la richesse sans l'amour? Car tu ne peux l'aim-er cette Lucienne. Qu'a-t-elle eu pour te séduire, si ce n'est son énorme fortune? Oh ! Roger, rappelle-toi notre doux passé. Yas-tu trouver mêmes délices dans l'avenir ? Réfléchis. Il en est temps encore. Dis un mot, et je pardonne, et j'oublie... Le veux- tu, Roger ?...

Elle l'avait saisi par le cou et l'avait forcé à appuyer la tête sur son épaule. Elle le tenait là, serré comme un enfant et enlacé comme un amant. Sa maternité se confondait à celte minute avec son

amour en un même sentiment d'héroïsme qui l'aurait entraînée aux pires folies, si Prédalgonde n'avait pas été décidé à les lui épargner. Il avait gardé tout son sang-froid, et, sous les larmes brûlantes qu'Élise répandait sur son front, il ne perdait pas de vue l'exécution de son plan. Il était tourmenté par l'idée, à laquelle la duchesse revenait toujours, d'une hostilité de certaines gens contre lui, et il cherchait un moyen d'obtenir qu'elle lui révélât qui étaient ses ennemis. Ah ! comme il saurait se venger ! Comme il leur rendrait l'ennui qu'il subissait, en ce moment, à cause d'eux! Il se détacha d'elle et dit avec un calme qui ne laissait aucun espoir :

— Ce qui est mort est bien mort. Vous avez tué mon amour. Il ne ressuscitera pas.

La duchesse se redressa. Sa fierté lui revint devant tant de dureté. Et, exaspérée par la certitude que tout ce qu'elle tentait pour reconquérir Roger était inutile, elle s'écria :

— Va donc, et que ta destinée s'accomplisse. C'est moi qui t'ai fait ce que tu es. Loin de moi tu vas retomber dans ton obscurité.

Il fut piqué au vif par cette menace. Ses yeux étincelèrent et riant de colère :

— Vous vous exagérez votre pouvoir, et je vaux par moi-même, vous le savez bien, puisque vous tentez les derniers efforts pour me retenir. Je vous ai beaucoup aimée, mais vous avez été trop avare de

sacrifices, en échange de ce que je vous prodiguais. Vous avez voulu rester duchesse... Une autre sera marquise, et c'est vous qui l'aurez voulu.

Elle se reprit à espérer, en voyant le dépit qu'il marquait. Elle l'aimait tant qu'elle n'avait plus aucun orgueil et que hormis sa tendresse rien ne lui importait.

— Est-ce donc pour cela que tu veux te séparer de moi ? Est-ce parce que je n'ai pas été au-devant de ton désir en t'offrant d'être ta femme ? Le faut-il pour que^tu reviennes?

Elle le ressaisit une fois encore dans ses bras, et là, affolée par la crainte de le perdre définitivement, enragée de douleur et d'amour, prête, dans cette minute suprême, à bouleverser le monde pour ne rien changer dans sa vie, elle cria éperdue :

— Eh bien! veux-tu? Un mot, un seul, et nous sommes l'un à l'autre, pour toujours.

Il fixa sur elle un regard triomphant :

— Qui vous a donné de mauvais conseils? Qui a essayé de vous détacher de moi ? Qui a jeté le doute dans votre cœur?

Elle se mit à trembler d'*angoisse et de fièvre, mais elle garda le silence. Il reprit avec plus de force :

— Vous avez dit, il n'y a qu'un instant quej'avais des ennemis. Qui sont-ils? Par qui suis-je menacé? Qui m'a trahi?

Elle se taisait encore. Il lui saisit la main, la força à lever la tète, et les yeux dans ses yeux :

— Comment voulez-vous que je vous croye, si vous ne me confiez pas toute la vérité? Votre offre d'oubli et de réconciliation n est-elle pas un piège que vous me tendez ?

— Moi ! moi ?

— Vous! Pourquoi pas? Puisque vous connaissez les secrets de mes ennemis et que vous ne voulez pas me les dire. Voyons ! qui m'a trahi? Est-ce la Sauveiys? Est-ce laOlifaunt? Est-ce la...

Elle se bouchait les oreilles, pour ne pas entendre l'énumération de ces femmes qui avaient été ses rivales, quelle haïssait et ne connaissait pas toutes, et qu'il allait lui nommer coraplaisamment pour la torturer. Elle cria :

— Aucune femme ! Aucune !

— C'est donc un homme qui me poursuit et me menace? Ah I pardieu ! celui-là, malheur à lui! Qui est-ce?... que je le tue!

Sur le visage épouvanté de la pauvre femme, dans ses protestations éperdues, il comprit. Il fit un geste terrible, et avec une atroce ironie :

— C'est donc M. Jean Hiénard? C'est donc votre fils qui intervient dans mes affaires de cœur? Il m'agaçait furieusement, depuis quelque temps, ce jeune homme-là! Mais puisqu'il devient offensif, malheur à lui !

Elle se dressa effarée :

— Roger! Vous et mon fils ! Ah! voilà qui est impossible!

Il répliqua avec une résolution implacable :

— Alors, priez-le de ne plus se mêler de mes affaires. Je ne demande pas à me mêler des siennes. Voilà le véritable obstacle qui était entre nous, et que vous n'avez pas su ou pas voulu écarter. Votre fils a été un censeur bien gênant de votre conduite. Mais je ne le laisserai pas être un juge de la mienne. Et, aussi vrai que nous sommes là, vous et moi, en présence, si, d'ici à vingt-quatre heures, il n"a pas cessé de me contrarier dans mes desseins, je le cherche, je le trouve, et il est mort !

Elle cria, pleine d'épouvante :

— Vous le tueriez, vous, Roger ?

Prédalgonde eut un mince sourire. Il n'avait pas

dit qu'il tuerait Hiénard, il avait affirmé que son ennemi serait mort. Il regarda froidement M™* de Diernstein, et répliqua :

— Ce drôle cessera, ou je le châtierai !

A cette insulte, la mère eut une belle révolte, et montrant à son amant un visage de noblesse et de courage qu'il ne lui connaissait pas, elle laissa tomber de ses lèvres méprisantes ces hautaines paroles :

— Vous faites erreur, mon fils est un Diernstein. Et ce sont toujours des Diernstein qui châtient des Prédalgonde !

Elle baissa son voile, et, sans un signe de tête, ferme, droite et muette, maintenant, elle passadevant son amant, ouvrit la porte et disparut.

Il la suivit du regard, étonné malgré son impudence, déconcerté malgré son cynisme, le cœur un peu serré malgré son audace, puis haussant les épaules, il se soulagea par cette basse injure :

— Vieille bête !

Et prenant son chapeau et son pardessus, il sortit pour aller au jeu.

Dans son appartement de la rue Yélasquez, vers trois heures, M™^ de Sauvelys, assise près d'une fenêtre donnant sur le parc Monceau, lisait distraitement un livre. Ses yeux se détachaient souvent de la page commencée pour se porter sur le tableau mélancolique qu'offrait le grand jardin mort sous le ciel d'automne. Les arbres tordaient noirs, dans la brume légère, leurs rameaux dépouillés, les pelouses jaunies par la gelée étaient jonchées de feuilles tombées, et, sur leurs socles verdis par les pluies, les statues se dressaient froides et tristes. Des voitures passaient lentes dans la grande allée, sans un bruit de pas, sans un roulement de roues, et désœuvrés les gardiens, dans leur uniforme vert, se promenaient avec un air d'ennui. Gétait un temps de spleen. Le jour commençait à baisser, et tout devenait gris dans la nature et dans la pensée. Depuis trois jours M'"^ de Sauvelys n'avait pas vu Lucienne. La jeune fille

n'était pas venue rue Velasquez, et la baronne n'avait pas été rue de l'Université.

Elles ne se boudaient pas. Elle se défiaient l'une de l'autre. M™® de Sauvelys n'ignorait rien des projets de M"^ Maréchal et avait tout tenté pour la détourner de les réaliser. Elle avait été jusqu'à proposer à Lucienne d'user de toute l'influence qu'elle possédait sur Prédalgonde pour le faire partir. Il s'en était suivi une explication très difficile entre les deux amies, car, avec sa hardiesse habituelle, M""^ Maréchal avait demandé à la baronne comment elle pouvait se flatter de tenir en bride le fougueux Roger, et M"'" de Sauvelys avait refusé de répondre. Sa physionomie fermée, son mutisme, avaient exaspéré la jeune fille, qui, non sans ironie, avait essayé de forcer les aveux qu'elle n'obtenait pas de bon gré.

Elle s'était heurtée à une résistance dont la fermeté l'avait étonnée. Avec sagacité elle avait discerné tout l'intérêt que M""^ de Sauvelys portait à Prédalgonde, et rapprochant cette constatation de l'espèce d'effroi que la baronne manifestait volontiers, quand on parlait de lui, elle avait tiré des conclusions qui n'étaient pas loin de la vérité, et qui, en tout cas, éclairaient d'un jour complet l'attitude grave et l'habituelle tristesse de son amie.

Pour elle, il y avait eu, entre Roger et M™^ de Sauvelys des liens d'afl'ection très forts, qui n'avaient dû se rompre que par suite de fautes assurément

imputables à Roger. Une indignité, soudainement révélée, de l'homme avait sans doute éloigné' la femme, sans que la tendresse qu'elle éprouvait eût été détruite. Maintenant après la séparation, après les liaisons nouvelles de Prédalgonde, elle devait l'aimer encore, et généreuse, même envers un homme indigne, elle pouvait n'être pas éloignée de le défendre ou de le renseigner.

Delà sa défiance, qui n'était que de la prudence. Car ses sentiments pour M"'® de Sauvelys n'auraient pu être qu'avivés, par la certitude de ce dévouement passionné. Le caractère de Lucienne, si dédaigneux des formes banales et des sentiments usuels n'aurait pu que s'enflammer d'enthousiasme pour une tendresse si fidèle qu'elle résistait même à la trahison, même à l'infamie. Mais, comme elle voulait mener à bien son entreprise et donner à M™^ de Diernstein la preuve de la sécheresse de cœur, et des calculs d'ambition de Prédalgonde, elle se cachait de la baronne et, pour être plus sûre de lui dérober ses pensées et ses actions, elle ne la voyait pas.

Celle-ci soufl'rait de cette séparation, de cette réserve. Elle avait peur pour son amie, elle avait peur pour Roger. Et, prise entre ces deux êtres, l'un qu'elle aimait et estimait, l'autre qu'elle aimait et méprisait, elle attendait pleine d'angoisse les événements qui ne pouvaient que lui déchirer le cœur. Elle pensait aussi à Iliénard. Celui-là, certes,

était dans son droit, il se défendait. Il ne mettait point de dilettantisme dans sa conduite, l'intérêt ne réglait pas ses résolutions. Il ne voulait pas que sa mère devînt la proie d'un aventurier. Il combattait pour son honneur, uniquement, et sa cause était sacrée. Voilà pourquoi M™® de Sauvelys était si triste. S'il s'était agi de tout autre que Jean, elle aurait secrètement agi en faveur de Prédalgonde. Mais favoriser Prédalgonde dans la lutte engagée, c'était livrer Jean. Et cela elle ne le voulait pas.

Elle avait eu l'idée, d'abord, d'aller trouver M™® de Diernstein, mais que dire à cette femme jalouse et torturée qui ne fût pas funeste à l'un ou à l'autre des adversaires? Et toujours la situation demeurait inextricable. Nul moyen de la dénouer, en dehors de cette terrible Lucienne, qui tenait tous les fils de l'intrigue, qui serait implacable dans sa haine des hommes, son mépris pour la société, et exécuterait, en véritable vengeresse des tares, des lâchetés et des crimes du monde, le malheureux qu'elle en rendait responsable, le Roi de Paris !

Les yeux sur la fenêtre qu'endeuillait la nuit tombante. M™® de Sauvelys répétait ce titre ironique décerné à Roger par ses amis, ses flatteurs et la foule des oisifs stupides. Qu'elle allait lui coûter cher cette royauté du chic, décernée dans la poussière des hippodromes, l'ivresse des soupers, la veulerie des réunions mondaines ! Pantin habillé de

beaux habits, cravaté de soie, ganté de frais, chaussé de vernis, le monocle à l'oeil et qui régnait sur d'autres pantins aussi vides, aussi parés. Et, derrière celte apparence de luxe et de grâce, la réalité qu'elle soupçonnait : les besoins d'argent féroces, les compromissions louches et la mise en œuvre obscure, mais précise et terrible, des pires moyens pour se maintenir dans l'attitude souveraine et triomphante à laquelle il était évident que Prédalgonde ne renoncerait qu'avec la vie.

Son livre sur les genoux, l'œil perdu dans la pénombre, rêvant h toutes ces choses désenchantées, M""^ deSauvelys laissaitpasser le temps, lorsque sa femme de chambre entra sans bruit et, se penchant près d'elle murmura :

— Madame, M. de Prédalgonde est là.

Cette annonce répondait si bien aux pensées de la baronne qu'elle n'en fut pas étonnée. Elle avait, pour ainsi dire, évoqué Roger, etillui sembla tout simple qu'il parût. Elle se leva. Il pénétrait dans le salon. Elle dit :

— Donnez-nous de la lumière.

Elle voulait voir le visage de Roger et ne rien perdre de ce que sa physionomie pouvait révéler. Il était un peu pâle, mais calme et souriant :

— J'ai eu des ennuis, ma chère, commença-t-il, depuis que je ne vous ai vue. La vie est vraiment désagréable... On ne peut jamais l'arranger comme il faudrait qu'elle fût.

— Vous y appliquez-vous seulement d'une façon à peu près raisonnable ? demanda-t-elle.

— Pas trop ! Je suis capricieux, comme vous me l'avez si souvent, reproché. Et rien ne marche bien par caprice.

— Rien ne marche donc bien pour vous ?

— Vous allez en juger. Je suis en train de quitter M'"^ de Diernstein et cette séparation ne va pas sans de gros ennuis.

— La pauvre femme ! Pourquoi la quittez-vous ? Elle va être bien malheureuse.

— Il faut toujours en venir à se quitter.

— Oui, dit M""^ de Sauvelys avec une pointe d'amertume, je le sais.

• — J'ai eu, hier soir, une scène vraiment fort pénible avec elle. Mais je ne vous raconterais pas ces misères de cœur, si elles n'avaient pas, en ce qui me concerne, une portée tout- à fait particulière.

La baronne baissa les yeux et son visage devint sombre. Elle voyait arriver ce qu'elle avait tant redouté : une question de Roger la mettant en demeure de prendre parti dans la lutte commencée. Il ne s'arrêta pas à cette soudaine éclipse de regard, ni à cette morne tristesse d'expression. Il dit :

— Je suis engagé, ma chère amie, dans une aventure de cœur, qui peut être pour moi la fin heureuse de toutes les difficultés de l'existence. Si le bonheur est réalisable par le haut luxe, par la satisfaction de tous les appétits, de tous les désirs, je suis en passe

de le conquérir. Je vais, en ce moment, à la conquête de la toison d'or. Mais je puis faire naufrage. L'aventure est pleine de périls, semée d'embûches. J'ai affaire à des ennemis, que je connais, et à d'autres qu'on me laisse seulement soupçonner. Une alliée, sur qui je compte, est, m'assure-t-on, disposée âme livrer, au lieu de me défendre. Je suis très anxieux, presque indécis. Je puis, peut-être, encore aller en arrière. Je n'ai pas voulu poursuivre, ou reculer, sansvousavoir vue et sans que vous m'ayez conseillé. Je suis à un tournant de ma vie. Que dois-je faire? Elle releva ses paupières, et le regardant, bien en face :

— Me direz-vous toute la vérité, si je m'engage aussi à vous la dire? Sera-ce une confiance réciproque ?

— Je vous dirai ce que je puis dire.

— Ce n'est pas assez. Il faut dire tout. . . ou se taire.

— Il y a des secrets qui ne m'appartiennent pas. Elle eut au visage un feu brûlant qui fit étinceler

ses yeux :

— Je veux tout savoir de vous, non seulement le mauvais, mais le pire. Roger, vous êtes resté mystérieux pour moi, même quand vous vous livriez avec le plus d'abandon. Il y a deux hommes en vous : celui que vous montrez et celui qu'on ne voit pas. Je prétends les connaître l'un et l'autre.

Il eut un amer sourire.

— A quoi bon? C'est pour fuir Ihomme que je suis

et qui se cache, que je veux réussir dans mes projets, car ce sera ma libération définitive. Vous pouvez beaucoup pour mon succès...

Elle répliqua vivement :

— Mais quelle est la cause que je ferai triompher? Voulez-vous donc que je vous serve en aveugle? Et contre qui ?

— Contre des gens que vous aimez.

— Et pour obtenir quoi ?

— Pour m'aider à épouser M""^ Maréchal, votre amie.

— C'est donc vrai ! s'écria M'"® de Sauvelys. Vous avez formé ce projet? Et Lucienne vous encourage !

— Je pense qu'aujourd'hui même elle me donnera sa parole.

— Et vous avez rompu hier avec la duchesse ?

— Oui.

— Sans retour, sans rémission ?

— Sans retour, sans rémission.

— Vous êtes venu me voir trop tard ! s'écria la baronne avec découragement. Que puis-je à présent pour vous ? Et hier même, qu'aurais-je pu? Vous conseiller de ne pas quitter Élise ? Mais l'aurais-je fait? Votre liaison avec elle ne devait pas avoir de durée, et fatalement elle prenait fin, puisqu'il était inadmissible qu'elle devint votre femme. Et maintenant, maintenant...

. — Parlez donc !

— Je ne saurais.

— M'abandounez-vous?

— Je ne puis livrer les autres.

Il eut un mouvement de fureur :

— C'est encore le Hiénard que je trouve ici 1 Est-il votre amant pour que vous preniez tant souci de lui?

Elle eut un triste sourire.

— Je n'ai eu qu'un amant, vous le savez bien. Et celui-là m"a guérie de l'amour pour toute ma vie. Hiénard est mon ami d'enfance. Si je n'avais pas été intime dans la maison de sa mère, vous n'auriez pas connu la duchesse et vous ne m'auriez pas abandonnée, moi, jeune, mais relativement pauvre, pour elle déjà mûre, mais si riche, si lancée? Je ne vous le reproche plus, Roger, mais je m'en souviens encore.

— La croyez-vous liguée avec M"* Maréchal pour me porter un de ces coups dont un homme se relève difficilement ?

— Je l'ignore.

Un éclair illumina l'esprit de Prédalgonde. Il se frappa le front avec sa main :

— M"^ Maréchal aimerait-elle donc Hiénard ?

— Peut-être.

Il se redressa, et son visage prit une expression satisfaite :

— C'est bien ! Voilà tout ce que voulais savoir. Je ne vous demande plus rien, je puis agir maintenant. Quoi qu'il arrive, je ne serai pas leur dupe. Et si je ne réussis pas, au moins je me vengerai.

— Prenez garde, Roger, prenez garde ! Agissez avec prudence; tout n'est pas perdu. Si vous sentez le sol mouvant sous vos pieds, éloignez-vous, pour un temps. On oublie si vite à Paris. Voyagez pendant six mois, et vous reparaîtrez plus brillant, plus envié. Mais ne vous faites pas, par vos violences, des ennemis implacables. Quel intérêt auriez-vous à jouer votre va-tout ? Combien de fois ne vous ai-je pas entendu déclarer qu'il ne fallait jamais s'entêter contre la veine ? Eh bien ! Roger, la veine n'y est pas : cédez, quitte à reprendre la partie plus tard.

Il sourit, et répondant comme quelqu'un dont la résolution est prise :

— Voilà des conseils pleins d'expérience. Mais au jeu de la vie on n'agit pas toujours comme au jeu des cartes... Les cartes sont insensibles et inertes... Elles représentent le destin et ne peuvent s'influencer, à moins qu'on ne triche. Mais les êtres humains sont des cartes animées et qui pensent : des rois, des valets et des dames, qui modifient la marche de la partie, suivant leurs impressions ou leurs intérêts. Voilà sur quoi je compte encore et pourquoi je ne renonce pas. Je vous remercie de ce que vous m'avez dit, et dont je profiterai. Pardonnez-moi ma métaphore des cartes. Elle est un peu surannée; mais c'est vous qui me l'avez suggérée.

Il paraissait avoir retrouvé toute sa liberté d'esprit. Il se pencha vers la baronne et lui prit la main :

— Je vais être obligé de vous quitter.

Elle demanda avec inquiétude :

— Où allez-vous ?

— Chez M"' Maréchal.

Elle ne parla pas, mais elle hocha la tète d'un air de blâme. Lui, gaiment, reprit :

— Vous avez bien envie de me dire, comme le paysan de la forêt du Mans, au roi Charles : Ne chevauche pas plus avant, gentil sire, car tu es trahi !

— Je ne vous dis plus rien. Ce serait inutile.

— Très vrai !

Elle s'était levée et le reconduisait. Près de la porte, il sarrêla et montrant soudain à M™® de Sauvelys un visage enflammé :

— Passer auprès de tous ces millions sans essayer de les prendre ! Allons, ma chère, je serais un fou, ou un lâche ' Tant de millions ! Et les obtenir, en un instant, parle caprice d'une fille qui a déjà vingtsix ans, qui n'est pas belle et qui peut être ambitieuse I II ne sera pas dit que j'aurai reculé au moment de le tenter !

Elle répéta encore :

— Roger, prenez garde !

Il eut un geste de belle confiance et partit. A peu près à la même heure, Hiénard se présentait chez M"*" Maréchal. Il n'était jamais entré dans l'hôtel de la rue de l'Université. L'aspect grandiose de cette admirable demeure le frappa. Les merveilles artistiques qui faisaient des salons et des galeries un véritable musée, charmèrent son goût. Sous la

conduite d'un valet de pied, il traversa plusieurs pièces et. fut introduit dans un grand atelier situé au nord, sur des jardins, et qui était le séjour de prediIection.de Lucienne. Là elle avait réuni tous ses bibelots préférés, ses travaux divers. Un orgue d'église tenait tout un panneau de la haute salle. Des chevalets portaient des ébauches, et sur une table séchait l'aquarelle commencée d'après un bouquet de fleurs. La jeune fille s'avança vers le visiteur, et lui tendant la main :

— Je vous demande pardon de vous avoir fait traverser toute la maison pour venir jusqu'ici. Je ne voulais pas vous i^ecevoir au salon, comme n'importe qui. Cet atelier c'est mouvrai chez moi. Je n'y amène pas tout le monde.

— Je vous remercie donc, Mademoiselle, d'avoir bien voulu faire une exception en ma faveur.

— Et puis je voulais vous montrer le fameux torse qu'on a envoyé à mon père, et qui est, parait-il, d'un élève de Praxitèle.

Elle l'avait conduit devant un débris de marbre sur lequel se modelaient les puissants reliefs d'un corps athlétique. C'était un très intéressant morceau que Hiénard examina silencieusement. Il dit enfin :

— C'est magnifique! Mais les sculpteurs de la Renaissance ont fait aussi beau, et plus humain. Tous ces antiques représentent des dieux ou des déesses. Ils en ont la majesté, mais la froideur. On ne se figure pas ces statues autre part que sous des

portiques, dans la symétrie de places rectangulaires, au haut d'escaliers solennels. C'est de l'art très ennuyeux.

Lucienne se mit à rire :

— A la bonne heure ! Vous, au moins, vous ne cachez pas votre pensée. L'autre jour, Bresson. le membre de l'Institut, est venu voir ce torse. Il est resté en adoration, comme un prêtre à l'autel, et quand il a eu fini ses génuflexions, il s'est écrié : a L'art s'est arrêté à ces gens-là. Depuis on n'a rien fait ! » Et on sentait si bien qu'il voulait dire : Excepté moi, il n'y a qu'eux, que c'était comique. xVinsi, depuis plus de deux mille ans il n'y aurait pas eu de sculpteurs. Phidias et Bresson. Entre les deux, le néant !

— Ce serait fâcheux pour Michel-Ange , Jean Goujon et quelques autres... Et puis, c'est bien facile de rabaisser la vie au profit de la mort ! Les morts ne gênent personne : leur valeur est acquise, on peut s'en servir pour contester celle des vivants C'est un procédé fort usité et très commode. Mo j'aime la vie, je voudrais la saisir dans ses manifes tations les plus modernes, et je prétends qu'il fau faire l'art de son temps. Malheur à ceux qui s'enfer ment dans de vieilles formules, et qui sont les esclaves du poncif! Un petit mendiant, qui tend la main dans la rue, est aussi beau à modeler qu'une Diane chasseresse, et, pour tout dire, j'aime mieux Cellini dans ses coupes, ses buires, ses marteaux de

portes et ses poignées d'épées que dans son Jupiter. Mais, je vous demande pardon, je vous fais là une conférence, et je vous ennuie.

Il s'était arrêté, un peu confus. Elle eut un geste de dénégation, et souriante :

— Non. certes. Vous expliquez fort bien beaucoup de choses que je sens obscurément. Il est certain que. dans les arts comme dans les sciences, il faut aller de l'avant et chercher du nouveau. Les siècles se suivent, mais ne doivent pas se recommencer. Faire toujours la même chose, se refuser à l'effort, c'est nier le progrès et, par conséquent, la vie. Moi aussi, j'aime la vie.

Ils se regardèrent et furent étonnés de la sympathie soudaine qui s'établissait entre eux. Ils n'éprouvaient plus aucune gène en face l'un de l'autre, se sentaient portés à montrer le fond de leur pensée et de leur cœur. Ils vinrent s'asseoir près de la grande cheminée de pierre sculptée, et Lucienne dit :

— J'aime la vie, et pourtant elle est pleine d'amertumes, pleine de déceptions et de misères. Ce sont les plus nobles esprits qui sont les plus malheureux, car tout leur est souffrance au milieu des vulgarités, des bassesses et des vilenies courantes. Je plains, en ce temps-ci qui semble fait pour les cuistres et les coquins, les âmes délicates et loyales. Mais il ne suffît pas de les plaindre, il faut aussi les encourager. Il y a une solidarité entre les gens qui pensent et agissent d'après les mêmes prin-

cipes. Ils deviennent tout naturellement les alliés les uns des autres.

— Vous l'avez prouvé, dit gravement Hiénard.

— Je mets volontiers d'accord mes actes avec mes paroles, reprit Lucienne. C'est un de ces travers qui déconsidèrent le plus facilement une personne, dans le monde où nous vivons, car le mensonge et la fourberie y sont la règle usuelle. Mais je me soucie fort peu du qu'en dira-t-on. C'est, du reste, un autre travers auquel généralement aucune réputation ne résiste. Il est vrai que, moi, je suis si riche que l'on me passe tout. Et c'est la raison pour laquelle je méprise tant l'humanité.

— Il ne faut pas la mépriser, Mademoiselle, dit Hiénard, il faut la plaindre.

— Oui, je l'ai bien deviné, vous êtes très indulgent. Mais cela tient à ce que vous êtes un homme, ce qui vous fait libre. Moi, femme, j'ai dû tout subir, tout endurer : les désillusions du cœur, les tortures de la pensée, les écœurements du milieu où je vis forcément, les tristesses de l'expérience acquise, les amertumes de la jeunesse envolée. Vous, je le sais,vous avez secoué le joug de la richesse, dont vous étiez le captif, et vous êtes allé vivre à votre guise, de votre travail, pour votre art, avec des compagnons choisis. Moi, je...

Des larmes jaillirent de ses yeux, et avec un accent de douleur inexprimable :

-^ Tenez, je suis une sotte, excusez-moi. Il n'y a

qu'une demi-heure que vous êtes ici, et un peu plus je vous racontais mes peines. Vous voyez que la sympathie que j'ai pour vous est bien réelle, bien complète, puisque je me livre, avec vous, comme auprès d'un ami de toute la vie. Mais mon émotion aura au moins servi à ceci que vous ne chercherez pas à me déguiser la votre, et que j'oserai vous parler librement, comme vous oserez librement me répoudre. Je sais pourquoi vous venez aujourd'hui. Traitez-moi ainsi que je vous traite, et ne craignez point de tout dire, c'est mon cœur seul qui vous entendra.

Très ému, Hiénard lendit la main à Lucienne :

— Je vous remercie. Je sais ce que vaut votre confiance. Je sens toute la chaleur de votre bonté. J'ai déjà constaté les effets de votre intervention. M. de Prédalgonde n'a plus remis les pieds chez la duchesse de Dierustein depuis qu'elle est revenue à Paris. Sont-ils donc brouillés sérieusement?

Elle avait remarqué qu'il ne disait pas : ma mère, mais : la duchesse, comme si l'accolade de ce mot : ma mère, au nom de M. de Prédalgonde lui paraissait une pi'ofanation. Elle devina toutes les douleurs de cette âme délicate. Elle voulut lui rendre instantanément le calme :

— Oui, elle et lui sont brouillés irrémédiablement.

— Mais par quel prodige d'habileté?

— Aucune habileté, pas de prodige. La pure et

simple spéculation sur la lâcheté et la bassesse humaines. Il a suffi de montrer au marquis de Prédalgonde une affaire plus avantageuse, pour le faire renoncer à celle qu'il poursuivait avec tant de persévérance. Je vous ai dit tout à l'heure que j'étais si riche qu'on me passait tout. Il faudra encore qu'on me passe ce dernier caprice : j'ai eu l'idée d'épouser M. de Prédalgonde, je me suis prêtée aux espérances qu'il a conçues, je l'ai encouragé à me demander d'être sa femme, et, tout d'un coup, je vais encore changer d'idée et ne plus vouloir entendre parler de lui. Ce pauvre garçon se sera compromis pour moi, aura rompu ses relations les plus sûres, et brûlé hardiment ses vaisseaux. Le tout en pure perte. Je le congédierai...

— Et s'il se fâche?

— J'en serai charmée. J'aime la lutte.

— Et s'il vous calomnie ?

— Personne ne le croira. On dine trop bien chez mon père.

— Vous ne savez pas à qui vous vous attaquez. J'étais venu surtout pour vous en prévenir. Je suis effrayé, maintenant que je connais, à peu près, le personnage. Car qui oserait se ffatter de le connaître complètement? Ses complices, peut-être? Et encore !...

■ — Ah çà ! mais, vous en parlez comme d'un chef de bande. Est-ce Jack Sheppard ?

— C'est un homme très redoutable, car il est fort

intelligent, parfaitement beau et sans le moindre scrupule.

— Je m'en doutais un peu, depuis longtemps

— Son bras droit est ce vieux comte de Saint- Vincent, qui écume Paris, sous cinq ou six noms difTérents, et avec autant de professions aussi lucratives que condamnables. Vous le croiriez gâteux, à le voir somnoler dans le monde, n'est-ce pas? Eh bien! il est leste, vigoureux, rusé, et joue tous ses rôles avec le talent d'un vrai comédien...

— Eh bien 1 Prédalgonde et Saint-Vincent, je mettrai tout dans le même sac, et bon débarras !

Elle resta un instant pensive, puis d'un ton de regret ironique :

— Il est vraiment dommage que des gens doués de qualités aussi rares en fassent un emploi si médiocre. Vous imaginez-vous un Prédalgonde et un Saint- Vincent, dans la diplomatie ou dans la politique ? Quel parti on aurait pu tirer de ces natures exceptionnellement organisées pour la tromperie, la platitude, en même temps que pour la gloriole, l'ambition et le plaisir. Placez-les sur une scène, digne de leur aptitude à déchaîner naturellement tous les maux qui désolent l'humanité, et, au lieu de deux aigrefins vulgaires, vous avez un Barras et un Fouché.

— N'ayez pas trop de confiance en vous-même, et redoutez les aigrefins vulgaires. Quand ils se verront découverts, ils ne ménageront plus personne...

— Si je ne mettais pas au jeu, je n'aurais pas

engagé la partie... Et je ne me suis résignée à tromper que parce que je savais devoir, à un moment donné, l'annoncer moi-même à celui qui, grande nouveauté pour lui, deviendra une victime.

— Mais, ne pourrai-je rien pour vous, qui avez tant osé pour moi ?

— Rien ; ne vous mêlez pas de l'affaire. Les hommes sont gênants. Ils ont un tas de scrupules et de délicatesses, qui les mettent à la merci de leurs adversaires. Allez voir votre mère, elle a besoin de consolation et de tendresse. Je lui déchire le cœur bien innocemment. Pansez les blessures que je fais à cause de vous.

— Vous êtes charmante et bonne.

— C'est votre mère qui est bonne et charmante. Je l'aime tendrement. Ne lui permettez pas de me haïr. En ce moment, elle me maudit, car elle souffre. Je voudrais qu'elle comprît bien, un jour, tout ce qu'il y a eu de véritable respect et de sincère dévouement, dans mon apparente hostilité.

— Je ferai tout ce qui dépendra de moi pour que cela soit, je vous le promets.

— Cest bien. Partez maintenant. Il est bientôt cinq heures Mon amoureux va venir, et il serait mauvais qu'il vous trouvât ici. Votre rencontre éventerait la mèche de ma mine. J'espère, du reste, que ce n'est pas la dernière fois que vous venez ici... Vous êtes sûr d y trouver une amie.

Il échangea un regard avec la jeune fille et fut

étonné du changement que l'animation de leur entretien avait apporté dans sa physionomie . Ses traits fins, ses yeux brillants et spirituels, son sourire lieureux la faisaient presque jolie. Ce n'était plus la sarcastique et amère Lucienne, jetant sur toute chose le désenchantement de sa critique. C'était une femme d'une libre intelligence, jugeant de haut, et réservant ses sympathies pour qui en était digne. Il pressentit que son apparent scepticisme déguisait une réelle bonté et que, si elle se montrait agressive, cétait pour tenir à l'écart les sots et les méchants. Il devina des trésors dans ce cœur qui se cuirassait d'indifférence volontaire. Incliné devant elle, il dit :

— Je vous remercie de tout ce que vous faites pour moi. Je reviendrai vous voir, puisque vous m'y autorisez. Et je vais consoler manière.

Ils se donnèrent lu main, et cette étreinte souple, chaude, des doigts de la jeune fille avait une fermeté virile qui rassura Jean. Elle se montrait brave et forte, il la savait fine et avisée. Elle triompherait de Prédalgonde.

— Au revoir, fit Lucienne.

Et par les salons et les galeries elle reconduisit Hiénard jusqu'au haut de l'escalier, le suivit des yeux jusqu'à ce qu'il fût sorti de la cour. Sûre alors qu'il ne s'était pas rencontré avec le beau Roger, elle rentra chez elle.

Dans son boudoir, depuis le matin, après une nuit'passée dans les larmes, la duchesse, étendue sur

une chaise longue, tournait et retournait sans cesse dans sa tête Thorrible pensée du définitif abandon. Elle ne se résignait pas. La perte de son amour, c'était l'écroulement de sa vie. Toutes ses joies, tous ses succès, la jeunesse prolongée jusqu'à l'âge mûr. la rivalité victorieuse avec les plus belles, les hommages obtenus, les flatteries acceptées, la suprématie indiscutée et perpétuelle, tout ce qui la faisait un objet d'envie pour les autres femmes, ce qui constituait sa gloire mondaine et son bonheur intime, tout cela disparaissait dans le désastre. Et elle restait seule, abandonnée, en deuil, morte elle-même, puisque tout ce qui était la vie cessait pour elle.

Frappée au cœur, elle n'avait plus la force de raisonner, de se reprendre, de chercher à sauver les apparences, de masquer sa défaite et son anéantissement. Elle se laissait aller, corps et âme, étendue, dans lobscurité, les rideaux à demi fermés, sans une plainte, les yeux secs maintenant, et le cerveau martelé par cette pensée unique : l'abandon, l'abandon, l'abandon ! Qu'allait-elle devenir ? Que résoudrait-elle? Qu'adviendrait-il après une crise pareille? Elle n'essayait pas de le prévoir. Elle était délaissée par celui qu'elle avait aimé follement, désespérément, aveuglément, d'une tendresse dernière, après laquelle il n'y avait plus rien à espérer, rien à désirer que le silence et la solitude, peut-être la tombe.

Et, abîmée, écrasée, à plat sur sa chaise longue, elle n'avait plus de force que pour soupirer et se

répéter sans cesse que tout était fini. Pas un de ses serviteurs n'avait osé paraître devant elle. Sa femme de chambre l'avait habillée, le matin, sans obtenir d'elle un ordre ou un mot. Et, effrayée, navrée de ce mutisme farouche, de ce visage décomposé par la douleur, la servante s'était tenue à portée de la voix, attendant un appel pour paraître, offrir ses soins, ses consolations peut-être. Mais pas un mouvement, pas un souffle dans le boudoir, depuis plusieurs heures. Que s'y passait-il? Quelle affreuse agonie se cachait entre ces quatre murs?

Vers trois heures cependant, M™*' de Diernstein n'ayant ni mangé depuis la veille, ni bougé depuis e matin, la femme de chambre n'y tint plus et se hasarda à frapper. Nulle réponse. Elle attendit quelques instants, recommença. Même silence. Cette fois, elle frémit, une angoisse la terrifia. Elle se figura sa maîtresse mourante et sans secours, dans cette pièce obscure et sourde. Elle entra, se hasarda à appeler :

— Madame...

La voix de la duchesse s'éleva dans l'obscurité et dit :

— Que me veut-on?

— C'est moi, Madame.

— Qu'y a-t-il?

— Je venais voir si Madame n'avait besoin de rien.

— De rien. Laissez-moi et qu'on ne me dérange pas. La servante sortit, et reprit sa garde attentive

et désolée, à la porte de cette pièce où sa maîtresse endurait son supplice. Aussi, vers cinq heures, lorsque le vieux Firmin se présenta, précédant Hiénard, ce fut une explosion de joie :

— Ah ! Monsieur, quel bonheur ! Il n'y a que Monsieur qui puisse avoir assez d'influence sur M"® la duchesse, pour obtenir qu'elle se reprenne à vivre. Depuis ce matin, Monsieur, elle est là, sans parler, sans bouger, sans manger... Ahl Monsieur, entrez, mais entrez seul, je n'oserais, après ce que M""^ la duchesse m'a ordonné, me permettre de paraître devant elle.

Jean fît signe que c'était bien, et, sans plus tarder, il ouvrit la porte du boudoir. Le silence et l'obscurité toujours. Dans l'air un reste d'acres senteurs de sels anglais. Il s'approcha de la chaise longue sur laquelle, inerte et muette, gisait la duchesse. Elle ne pouvait le reconnaître. 11 la voyait à peine. Elle fît soudain un mouvement, comme si elle sortait du sommeil, et dit :

— Qui est encore là?

La voix douce et grave de Hiénard répondit : .

— Moi, ma mère.

A ces mots, la pauvre femme bondit. Elle saisit son fils dans ses bras, le serra avec une force désespérée sur sa poitrine, et cria éperdument :

— Jean ! mon fils ! mon fils 1 Oh ! mon Dieu ! Je ne suis donc plus seule! Quelqu'un m'aime donc encore! Je ne suis donc pas perdue tout à fait!

Et, retombant sur sa chaise longue, attirant son fils près d'elle, l'embrassant, comme folle, elle éclata en sanglots. Lui, presque à genoux, la laissait pleurer, sentant bien que cette crise la soulageait et que son désespoir coulait avec ses larmes. Au bout d'un instant, elle se tamponna les yeux avec son mouchoir et dit :

— Ah ! mon Jean, tu sais comme je suis malheureuse! Si lu n'étais pas venu, je crois que jallais mourir. Le cœur ne peut, sans se rompre, supporter de telles tortures! Mon cher enfant, comme tu es bon d'être venu ! Tu aimes donc encore un peu ta mère? Ah! je n'ai plus que toi au monde, vois-tu! Et si tu m'abandonnes, c'est fini! Cette fois, c'est fini :

Elle recommença à pleurer. Il la prit contre lui, mit sa pauvre figure brûlée par la fièvre sur son épaule. Et, dans ce mouvement câlin, presque amoureux, qui lui rappelait des heures délicieuses de tendresse et d'abandon, l'incorrigible passionnée trouva une consolante illusion. Jean lui murmura, comme à un enfant, des encouragements :

— Non, ma mère, ce n'est pas fini. Rien n'est fini. Tout se recommence. Avec un peu de sagesse, la vie peut encore être si belle pour vous. Votre situation est intacte, vos amis vous seront fidèles. Vous êtes aimée...

A ce mot. ses larmes coulèrent de nouveau. Aimée, oui, mais pas comme elle voulait Tèlre. Qu'était

l'existence, sans la délicieuse sensation du désir d'un homme, sans la pensée souriante qu'on allait le voir, sans la préoccupation charmante de lui plaire? Oui, elle serait aimée, par des indifférents, par des compagnons de fêle, par des comparses sans intérêt. Mais les belles victoires d"amour, qui la faisaient si jalousée, elle ne les connaîtrait plus. C'était le renoncement à la jeunesse, à tout ce qui rend la vie exquise. Et voilà ce qu'on lui offrait pour la consoler!

Jean reprit doucement :

— Il y a d'autres satisfactions, ma mère, que celles qui ont eu tant de prix pour vous. Il suffît de les connaître, pour les apprécier et voir combien elles sont supérieures aux autres. Vous vivez dans un tourbillon fiévreux et vous prenez l'agitation pour du bonheur. Quelle erreur est la vôtre 1 Vous avez vécu avec vos nerfs, et c'est par le cerveau qu'il faut vivre. Vos joies étaient artificielles, et rien n'en a survécu : elles ne vous ont laissé que des déceptions. Ma chère mère, ayez confiance en moi, laissez-vous guider par votre fils. Vous avez bien vu que je nie suis retiré volontairement du milieu où vous avez longtemps cru que seulement se trouvait le bonheur. Croyez-vous que j'aie été malheureux? C'est de ma retraite que date ma véritable existence. Avant, j'étais un être vide et nul, un pantin qui s'agitaitcomme tous les mondains que vous avez accoutumé de voir grimacer, saluer, danser autour de vous, et qui sont un

objet de dérision et de dédain pour ceux qui pensent. Au début, ma solitude m'a semblé sévère, mais je lui ai bientôt trouvé des charmes inattendus. J'y ai rencontré un compagnon toujours dispos, toujours varié, toujours consolant : le travail. Vous n'aurez pas, vous, ma bonne mère, à vous convertir si complètement. L'évolution que vous ferez ne sera pas si absolue, ni si austère. Vous conserverez votre luxe, vos habitudes, vos plaisirs, vous vous bornerez à assagir un peu votre fantaisie, à épurer votre imagination, et tout sera parfait. Vous avez tant d'esprit et de grâce, que, dans ce nouveau personnage, vous plairez, autant que vous avez pu séduire dans l'ancien. Votre douceur afîable, qui vous a valu tant d'amitiés, retiendra autour de vous toutes les sympathies. Vous triompherez par la bonté comme vous avez triomphé par la beauté, et, sans nouvelles secousses, sans amertume, avec un-e dignité parfaite, vous arriverez à ce déclin delà vie, qui est l'heure critique des victorieuses et des conquérantes. Le jour où vos cheveux blanchiront, oh ! bien plus tard, chère mère, car vous resterez charmante longtemps encore, vous serez déjà accoutumée à votre royauté sereine et pacifique. Vous posséderez de jolis souvenirs de triomphe^ qui vous feront sourire à votre passé et qui vous permettront de sourire au présent de celles^ qui brilleront comme vous aurez brillé. Vous aurez la radieuse souveraineté des aïeules : vous vous plairez à donner du plaisir à la jeunesse, et, après

avoir joui de tous les agréments du luxe, vous vous ingénierez à en faire jouir les autres. On vous adulera, on vous entourera, on vous adorera. Vous serez comme la bonne fée qui crée de la joie autour d'elle. Et tous les beaux regards, tous les frais sourires seront pour vous, comme autrefois, comme toujours. N'estce pas un joli programme et un aimable avenir? Et que faut-il pour le réaliser? Un peu de résignation, un peu de raison. Savoir accepter ce qu'on ne peut empêcher. Avoir, en somme, la philosophie de la vie.

Elle l'avait écouté avec mélancolie, puis avec curiosité, et, maintenant, un sourire commençait à éclairer son visage.

— Ah ! comme tu me parles gentiment, comme tu ménages mon amour-propre, comme tu me dores la pilule. Car tu as beau dire, mon cher petit, il faut sonner la retraite, l'heure de l'abdication est venue. Ne proteste pas. Il y a déjà quelque temps que je me raisonne et, quoique cela me parût dur, je ne suis pas restée complètement sourde aux arguments que mon expérience me fournissait. C'est un moment bien triste, pour une femme qui a été adulée, que celui du renoncement définitif aux adorations. Mais, tu vois juste, il est plus digne de descendre du trône, de son plein gré, que d'en être renversée par l'ingratitude et la méchanceté. Et, dans ma tristesse, c'est un grand soulagement de te trouver près de moi, pour me consoler et m'encourager. Tu as

été bien indulgent, mon bon Jean, pour ta vieille mère. Elle t"a causé beaucoup de chagrin et beaucoup de soucis. Mais tu les oublieras, pour ne te souvenir que de son affection, qui est grande et sincère. Tu as bien fait de venir, j'allais peut-être me laisser mourir là, de lassitude et de désespoir. Tu m'as rappelée à moi-même. Il en était temps.

Elle releva ses cheveux qui, dans le paroxysme de sa douleur, avaient échappé au peigne, et tombaient sur son épaule. Elle sépara la lourde torsade blonde, qui couronnait si fièrement sa tète, et montrant à son fils une mèche blanche, qui tranchait sur la masse fauve :

— Tu vois, la nature m'avertissait qu'il était temps de cesser d'être folle. Je ne voulais pas l'écouter. Un autre s'est chargé, plus durement, de me conseiller la sagesse...

Elle eut une nouvelle crise de larmes :

— Oh î Jean, que c'est cruel de blesser impitoyablement un pauvre cœur qui vous est si dévoué !.. Tu sais, toi, ce que j'ai eu de faiblesse... Et lui, si atrocement égoïste, si froidement féroce !.. Quel homme est-ce donc? Et comment ai-je pu me tromper à ce point sur son compte ? J'étais aveugle, complètementaveugle. Je le jugeais excellent, et je ne croyais pas le mal qu'on me disait de lui. Tu l'as bien vu, car j'ai refusé de t'entendre... Et voilà de quelle ingratitude il me paye.

Elle leva ses beaux yeux bleus tout humides de

pleurs, et. avec une inquiétude si naïve que Jean ne put se défendre de sourire, elle ajouta : ' — Est-ce que tu crois que M'"^ Maréchal l'épousera!

— Non, ma mère, elle ne l'épousera pas. Elle le méprise. Pour un peu, je dirais qu'elle le hait. Son intention unique a été de vous ouvrir les yeux sur l'indignité de cet homme. Elle n"a agi que par affection pour vous, et peut-être aussi un peu par intérêt pour moi.

M™® de Diernstein parut rassurée, puis, tant elle avait une vive compréhension des choses de l'amour, elle demanda aussitôt à son fils :

— T'aimerait-elle donc, cette étrange Lucienne? Hiénard rougit. Cette pensée ne lui était pas

venue. Mais ainsi brusquement questionné par sa mère, il ne trouva pas dans sa pensée la certitude nécessaire pour nier. Soudain, toutes sortes de petits détails se groupèrent dans sa mémoire, il entendit la voix de M'"^ Maréchal, si différente, quand elle lui parlait, de celle qu'elle avait d'habitude, sèche et coupante. Il revit son visage tout changé par le désir de plaire et comme empreint d'un charme insoupçonné. Et de même que la duchesse, il se posa la question : M'aimerait-elle? Ce sentiment expliquait tout : l'intervention si hardie de la jeune fille, son c'.nimosité contre Prédalgonde et ces délicates avances, cette enveloppante sympathie dont il sentait encore la douceur.

nOI DE PARIS 347

— Si elle L'aimait reprit la duchesse, ce serait peut-être la seule femme qui fût digne de toi, par la hauteur de l'intelligence et la fermeté du caractère. Mais te plairait-elle?

— Nulle ne me plaît que vous, ma mère.

— Alors tu voudras donc bien, maintenant, vivre auprès de moi?

— Si vous le désirez.

— 11 le faut, vois-tu, Jean, car si tu me livrais à moi-même, je serais capable de quelque folie. J'ai besoin qu'on me défende. Et la solitude est mauvaise conseillère. Si tu restes auprès de moi, je me sens capable de réagir, et alors je serai sauvée. Reprends ton ancien apparteriîent et ton atelier. Tout y est en ordre et tu n'auras qu'à y apporter tes outils, pour être installé... Tu recevras qui tu voudras, tu as un escalier pour toi tout seul... Et puis, à mon âge, mon pauvre enfant, cela n'a plus d'importance.

Avec sa frivolité coutumière,elle était partie dans un rêve de vie nouvelle, et déjà elle oubliait son chagrin. Toujours ainsi elle avait remplacé les affections défaillantes par des caprices soudains. Aujourd'hui, elle s'engouait de son fils, et sa passion pour lui, alimentée par la jeune gloire de Hiénard, qui <illait rayonner sur elle, devait être durable. Elle mesurait déjà les conséquences mondaines de sa conversion, et elle les jugeait favorables. Elle se mit debout, et, un peu pà!e :

— Mon Dieu! Je n'ai rien mangé depuis hier soir. Jean, je suis bien faible... Tu vas rester à diner avec moi.

— Oui. ma mère.

— Alors, monte un instant chez toi, pour voir si tu as des changements à ordonner, pendant ce temps-là, moi je m'habillerai, car je suis vraiment à faire peur.

Elle sonna, et à la femme de chambre effarée, derrière laquelle apparaissait le vieux Firmin, elle commanda de tout préparer pour sa toilette. Elle parlait avec tranquillité et déjà, sur son visage rasséréné, renaissait Tespoir. Elle souriait à la joie de la servante qui balbutiait.

— Oh! quel bonheur! Madame la duchesse va mieux!... Madame la duchesse nous a bien tourmentés I... Mais heureusement c'est fini 1

Et regardant son fils, la pauvre femme qui, une heure avant, ne songeait qu'à mourir, répéta ellemême :

— Oui, c'est fini.

Le même jour, et pendant que Hiénard arrachait sa mère aux angoisses de l'abandon et de la solitude, le marquis de Prédalgonde se présentait chezM'"^ Maréchal. Il était bien résolu à sortir du doute et à obtenir de la jeune fille une réponse décisive. Malgré la belle, confiance qu'il avait montrée àM'"° de Sauvelys, une sourde inquiétude le travaillait. Il se sentait menacé. Autour de lui un mouvement hostile

se dessinait. Et la continuité de l'effort attestait le ferme dessein de ceux qui le tentaient. Il n'avait pas vu le comte de Saint-Vincent depuis la veille, et ignorait ce que son complice avait entrepris contre leurs ennemis communs. Un peu de lassitude détendait les fermes ressorts de sa volonté. Pour la première fois, le soupçon d^une défaite possible le tourmentait.

Jusqu'alors il avait marché droit devant lui, confiant en sa chance. Et il avait toujours réussi. D'où venait donc son appréhension? Était-ce que, dans la partie qu'il jouait, W ne pouvait pas biseauter les cartes? Mais n'avait-il pas d'autres moyens de corriger la fortune ? Est-ce que, dans sa conduite, comme dans sa personne, tout n'était pas tromperie? Faux sentiments, fausses pensées, fausses paroles, faux nom, presque faux visage. Par quoi pouvait-il être gêné, puisqu'il était un mensonge vivant, et séduisant comme tout mensonge ?

Dans sonsouvenir revenaient les paroles de M™'= de Sauvelys : Prenez garde à Lucienne ! Et le visage énigmatique de M"*^ Maréchal s'évoquait avec son sourire railleur, ses grâces doucereuses et félines sous lesquelles la griffe se sentait toujours. Il eut un mouvement de fureur : allait-il donc être dupé, lui, le dupeur, par cette audacieuse fille? S'amuseraitelle de lui sans qu'il en coûtât rien à sa tranquillité? Était-il de la pâte dont on fait les jouets pour demoiselles à marier? Se prêterait-il aux caprices, peutêtre aux traîtrises de cette héritière à qui sa fortune

permettait de tout oser? Ne la forcerait-il pas à se repentir de son équipée?

Mais la vengeance, pour cet esprit froid et calculateur, paraissait une très incomplète compensation de l'immense déconvenue quïl éprouverait si ses plans devaient échouer. Il s'agissait bien de punir M"* Maréchal de s'être joué de lui ! Ce qui importait, c'était de tâcher qu'elle n'y réussit pas. Et, au dernier moment, il combinait encore, cherchant à tirer parti dune défaite possible. Soit! 11 admettait que M'^® de Sauvelys eût dit vrai : on lui avait tendu un piège, il y était tombé; mais maintenant, tout pris qu'il pouvait être, n'existait-il aucun moyen de se retourner, de se jeter sur ceux qui s'apprêtaient à triompher, de se montrer si menaçant, si redoutable encore, qu'on eût intérêt à traiter, à lui donner une compensation, une satisfaction? Il n'avait pas seulement à sortir indemne de sa tentative matrimoniale, il fallait aussi sauvegarder sa situation mondaine, qu'un échec devait compromettre.

Il eut la sensation de marcher sur la corde raide. De chaque côté c'était le vide. S'il faisait un faux mouvement il se précipitait et se cassait les reins. 11 ne recula pas. Son beau tempérament d'aventurier ne faiblit pas dans cette conjoncture critique. Et ce fut d'un pied hardi, le visage riant et le regard assuré qu'il entra dans le salon de Lucienne.

Elle était seule. Depuis quelques jours, à l'exception de M™* de Sauvelys, il n'avait rencontré per-

sonne chez elle. Il semblait qu'elle eût fermé sa porte pour ne recevoir que lui. D'abord il avait vu là un symptôme favorable. Maintenant il y voyait une mesure de précaution. Lucienne faisait le vide autour de lui, l'isolait de tout témoin, qui aurait pu affirmer l'avoir rencontré chez elle, dans l'intimité. La porte ouverte, elle se leva et fit trois pas vers lui. Sa main se tendit, comme à l'ordinaire, et ne se refusa pas au baiser. Elle lui désigna un fauteuil auprès du sien et se rassit avec une tranquillité qui était bien remarquable si elle était feinte. Lui, si fort, si habitué à tromper, il était moins à l'aise qu'elle. Une petite sueur lui mouilla le dos; mais il fallait combattre et vaincre. Il attaqua sans hésiter.

— Votre père n'a pas été très chaud, l'autre jour, quand vous lui avez proposé de s'embarquer sur mon bateau pour aller en Orient. Est-ce qu'il vous a fait partager ses répugnances?

Elle répliqua tout droit et très nettement :

— Pas du tout.

— Est-ce que la liberté, dont vous avez pris l'habitude d'user, et qui est presque indispensable à une personne de votre condition et de votre caractère, ne vous paraîtrait pas suffisante pour vous permettre d'accepter de venir à mon bord, en vous choisissant un entourage dans nos amis communs ?

— Peut-être bien !

— Si je ne me trompe, vous êtes allée en Norvège, il y a deux ans, sans votre père.

— Oui, j"étais sur le navire de lord Gardiner, avec M'"® de Sauveh'S et les Mallat... Le voyage, du reste a été d'un ennui parfait.

— Ennui ou amusement à part, si le principe vous agrée. on pourrait s'occuperdechoisirles passagers... M*"® de Sauvelys. par exemple, est tout indiquée... Et on tâcherait de vous montrer mieux que les fjords.

Lucienne prit un air réservé et dit :

— Mais, voyez-vous, ces projets-là ne sont pas réalisables, avec vous, du moins.

— Et pourquoi pas, avec moi?

— Parce'que vous êtes garçon très en vue, par conséquent très compromettant, et que, faire une expédition sur votre yacht, équivaudrait pour moi à dire que je suis décidée à devenir votre femme, et...

Il y eut un silence pendant lequel il sembla que quelque chose de tragique venait de se passer entre ces deux causeurs tranquillement assis au coin d'une cheminée, dans un salon. Roger était devenu blême d'impatience et de crainte. Lucienne, les sourcils tendas, la bouche mince, avec son visage des plus mauvais jours, le regardait, laissant en suspens la phrase qui allait décider de son destin. Il n'y put tenir, et d'une voix qui vibra à la fois inquiète et menaçante, il redit :

— El?...

Alors, avec une simplicité efTrayanle, s'allongeant, comme pour^se délasser, dans une pose de béatitude, Lucienne déclara :

— Et je n'y suis pas du tout décidée.

A cette phrase qui ruinait tous ses calculs, Prédalgonde serra les poings et grinça des dents. Une lueur de meurtre passa dans son regard. Mais il avait affaire à une intrépide. Et, pelotonnée dans son fauteuil, Lucienne l'examinait avec une curiosité froide et méchante qui porta l'exaspération de Roger à son comble.

— Alors, Mademoiselle, quelle comédie avez-vous donc jouée vis-à-vis de moi ? dit-il, ne prenant plus la peine de dissimuler, et attaquant la situalion de front. Car, si je ne m'abuse, c'est vous qui m'avez donné les illusions que vous m'enlevez en une seconde. Je ne m'occupais pas de vous, moi, j'étais fort affairé ailleurs. Pourquoi m'avez-vous amorcé par des coquetteries? Vous venez de montrer assez de franchise dans votre réponse pour que j'aie le droit d'en attendre dans vos explications?

Elle fît un geste d'ennui, et d'un ton désolé :

— Ah! voilà que vous demandez à une femme de vous expliquer son caprice ! A quoi pensez-vous? Je vous croyais de la finesse, du tact et un peu d'originalité. Vous n'êtes donc qu'un pauvre garçon, comme tous les autres ? Est-ce malheureux! On s'occupe de vous, avec l'espoir que vous serez moins banal que vos camarades, et, à la première occasion, vous vous conduisez d'une façon navrante! Vous allez peutêtre après cela, vous étonner que je ne brûle pas du désir de passer ma vie auprès de vous. Franchement,

3o4 LES BATAILLES DE LA VIE

mettez-vous à ma place. Voilà un joli début. Vous n'avez pas été long à montrer le bout de l'oreille ! Et c'est le brillant marquis de Prédalgonde, qui se conduit avec ce raffinement et cette élégance ! C'est le Roi de Paris qui vient, comme un nouveau Louis XIV, au Parlement, botté elle fouet à la main, me sommer d'enregistrer une promesse de mariage! C'est boufTon! Vous sortez d'une opérette. Il faut y retourner. Ne roulez donc pas des yeux de croquemitaine. Vous n'effraierez personne ici. Et vous ferez rire de vous 1

Un éclat de rire nerveux, strident, féroce, ponctua cette réplique. Et Prédalgonde, morne et silencieux, resta devant elle, cherchant comment il allait se venger. Il rêva de la saisir, de lui serrer la gorge jusqu'à ce que ce rire, qui sonnait insultant, expirât sur ses lèvres. Bafoué, lui, joué comme un niais. Et après en avoir été averti I Quelle abberration, quel aveuglement avaient aboli son jugement et le mettaient à la merci de cette cruelle fille? Par un prodige de volonté, il reprit possession de lui-même. Il secoua la tète, comme pour dégager son esprit et éclaircir ses idées, et très posément :

— Mademoiselle, je vous demande des explications et vous me répondez par des plaisanteries. Nous ne sommes pas de compte. Ayez la bonté d'être sérieuse. Une personne telle que vous n'agit pas à la légère. Je n'ai pas rêvé qu'hier encore vous me donniez de l'espoir. Je ne vous deman-

derai plus pourquoi vous me repoussez aujourd'hui, mais seulement pourquoi vous m'encouragiez hier ?

— Vous tenez à le savoir?

— Vous n'en pouvez douter.

— Prenez garde, je suis de caractère à vous le dire.

— Et moi je suis prêt à vous entendre.

Lucienne se redressa. Son visage prit une expression terrible, et fixant sur Prédalgonde un regard qu'il eut de la peine à soutenir :

— Monsieur, dit-elle, j'ai pour l'humanité, ceci n'est un secret pour personne, un mépris sans limite. Je la considère comme capable de toutes les bassesses, de tous les abandons, de toutes les lâchetés. Je suis convaincue que, pour de l'argent, par exemple, on la ferait se vautrer dans la boue et dans le sang. Ce qui se passe, autour de nous, dans le monde, est abject. Tout est à vendre : l'honneur des hommes et des femmes, l'influence des gens au pouvoir, la conscience des juges, le courage des soldats. En y mettant le prix, on peut tout avoir. Avec de l'argent, on domestiquerait la société, si on en avait le caprice et si elle en valait la peine. Tout est si bas, si immonde, si vil, que c'est à dégoûter de vivre. Il n'y a que les gens, qui ont de l'argent, qui sachent à quel point la vénalité est générale, et que tout, vous entendez, tout est facile à obtenir pour qui sait s'y prendre. Or, au milieu de cette dégradation

générale, quelques rares exceptions de temps en temps se révèlent. Des hommes apparaissent, qui sont insensibles à l'appât universel, des femmes se distinguent par un dédain inusité de la richesse. Ceuxlà, en un instant, se reconnaissent dans la foule qui se rue à la satisfaction de ses appétits. Ils se tendent la main, ils fraternisent par l'intelligence et le cœur, ils sont de même patrie, d'espèce pareille, d'intégrité égale. Ils ont donc pour mission de se défendre, dans la vie, contre la traîtrise, la férocité des monstres acharnés à la conquête de l'argent. Au travers de toutes les intrigues, auxquelles j'assiste avec une curiosité désabusée, celle que vous aviez entamée, pour amener dans vos mains la fortune d'une pauvre femme égarée par la passion, m'a paru spécialement audacieuse. J'aurais pris un certain intérêt à la suivre et je vous aurais probablement laissé faire, car, après tout, il est assez juste que le mal vive du mal, si un de ces êtres d'exception, dont je parlais tout à l'heure, et qui méritent tout dévouement et toute estime, ne s'était pas trouvé menacé par vos combinaisons. Que les enragés, les fous, les maniaques, souffrent les uns par les autres, peu m'importe ! Même cela m'amuse, car je n'ai pas une àme indulgente. Mais qu'un homme honnête, probe, délicat, — cette rareté — souffre, pleure, meure, peut-être, dans l'unique intérêt d'un habile scélérat... Cela je ne l'ai pas voulu tolérer. Si M'^^ de Diernstein avait été seule dans la vie, vous auriez

pu en faire, à loisir, votre maîtresse, votre caissière et même votre femme. Elle aurait été victime de sa folie, rien à dire. Mais, à côté d'elle, il y avait son fils, qui eût été humilié, blessé, sali. Et du jour où je l'ai connu tel qu'il est, fier, loyal, désintéressé, je me suis promis à moi-même que je le défendrais contre vous. Et je l'ai fait. Telle est l'histoire. Vous n'avez pas eu de chance d'être tombé sur une femme qui avait pour fils un si brave garçon. 11 y a tant de vieilles dames très riches, qui ont des fils déplorables 1 II fallait mieux choisir. Voilà votre faute. Elle va vous coûter beaucoup de millions. Mais si vous n'êtes pas un imbécile, ce que je crois, la leçon vous profitera, et, tourné comme vous êtes, vous retrouverez facilement une occasion. Vous m'avez demandé d'être franche, je crois qu'il serait difficile de l'être davantage, et vous devez maintenant n'avoir plus rien à désirer.

Il l'avait écoutée, immobile, attentif, très pâle et le souffle court, tout le sang au cœur. Il la laissa aller jusqu'au bout, supportant ses sarcasmes avec une impassibilité absolue; puis, quand elle eut fini, il lança cette riposte :

— Défendre un homme comme vous venez de le faire, cela s'appelle l'aimer.

Il avait touché juste, car le calme de Lucienne disparut instantanément. Elle se dressa, les yeux étincelanls, et avec une violence qu'elle ne contenait plus, elle s'écria :

— Ceci ne vous regarde pas 1 Je vous interdis de juger mes sentiments.

Il reprit très tranquillement :

— Ceci me regarde très bien. Car c'est à vos sentiments que je dois votre nostiiité. Et j'ai à juger quel parti je vais en tirer. Vous venez de me faire une théorie très particulière sur votre façon de comprendre les rapports sociaux. Je pourrais vous répondre qu'il est facile de mépriser l'argent, quand on en regorge, et de se déchaîner contre ceux qui essaientde conquérir la richesse, quand on l'a trouvée dans son berceau. Mais ce serait bien de la peine inutile. Je me bornerai à constater que si vous avez pris tant d'intérêt à M. Jean Hiénard, c'est parce que c'est un joli garçon, qui a beaucoup de talent, qui héritera forcément d'une mère très riche, et qui sera, qu'il le veuille ou non, duc authentique. Voilà qui met votre vertu, votre courage, votre désintéressement au plus juste prix, Mademoiselle, et ce prix, mon Dieu, est exactement le même, pour vous, que pour tous ceux que vous méprisez si fort ! Vous n'aviez donc vraiment pas besoin de vous poser devant moi en personne rare et incomprise. Je vous comprends très bien, et vous n'êtes pas aussi rare que vous le pensez. La morale de tout cela, c'est que vous m'avez joué un méchant tour. Or, ainsi que \ous vous êtes donné la peine de me l'expliquer minutieusement, je suis un très redoutable scélérat, et vous pourriez vous en apercevoir.

ROI DE PARIS 3o9

De même que lui, Lucienne avait repris son sangfroid.

— A la bonne heure, vous voilà comme je veux vous voir, menaçant et atroce. Votre stupeur pre" mière m'apitoyait. Maintenant je suis à l'aise avec vous. Allez, sifflez, grincez, vous ne pouvez rien.

Il se redressa, développa la puissante sveltesse de sa taille, tendit son bras vigoureux et dit :

— Je puis cependant essayer de tuer M. Jean Hiénard.

Elle répondit avec tranquillité :

— Je ne craindrais que pour vous. Mais, du reste, le tuer, comment? Une rencontre est-elle possible entre lui et vous ? Oubliez-vous sa mère ? Un homme de votre correction, monsieur le marquis, un arbitre de la délicatesse et de l'honneur, s'en prendre au fils d'une femme jadis aimée ? Serait-ce admissible, sans vous perdre de réputation ? Le monde n'en reviendrait pas, et le code du savoir-vivre en serait infirmé ! Un prince de la mode, le Roi de Paris, se conduirait comme un individu sans éducation, sans raffinement. Que dirait le protocole des Cercles? Vous n'y pensez pas. S'il faut périr, que ce soit dans les formes imposées par la bienséance, et mille fois plutôt empocher un affront que d'en tirer vengeance comme les gens du commun. Si j'étais à votre place, savez-vous ce que je ferais? Je partirais sur mon yacht, pendant trois mois, j'irais tailler quelques banques à Nice et sur la côte, et je reviendrais au

printemps, lorsquemes petits ennuis seraient oubliés. On n'a pas la mémoire longue à Paris, et tous les jours il arrive des Américaines très riches. Vous ne trouverez pas partout des Lucienne Maréchal pour vous couper Iherbe sous le pied. Et, ma foi, louis de France ou dollars du Nouveau-Monde, allez, c'est tout un, quand il s'agit d'encaisser.

Il répliqua posément :

— Mademoiselle, vous plaisantez d'une façon charmante, et je connais de longue date votre esprit, mais ce que vous avez fait est plus sérieux que vous ne le croyez vous-même, et les conséquences en seront plus graves que vous ne le prévoyez.

Lucienne cette fois se fâcha, et toisant son adversaire :

— En voilà bien assez. Et puisque vous ne voulez pas comprendre, mettons les points sur les i. Je suis mieux armée contre vous que vous ne le supposez. Ce ne serait vraiment pas la peine d'être la fille du sénateur Maréchal, pour ne pas connaître, et promptement, tout ce qu'on a intérêt à savoir. J'avais des doutes sur votre personnalité, M. de Prédalgonde Je les ai éclaircis, je sais qui vous êtes.

Il fit un brusque mouvement.

— Oui, je sais que vous ne vous nommez pas Prédalgonde, que votre couronne de marquis est un accessoire de cotillon, que vos fréquentations anciennes étaient pitoyables, que vous ne vous soutenez dans le monde que par les pires moyens, et

que le moins qu'on puisse vous reprocher, c'est de tricher au jeu.

Il eut un regard en arrière, comme pour voir si la police n'entrait pas. Elle, implacable, poursuivit :

— Je voulais vous exécuter sous votre nom de Prédalgonde, espérant que vous comprendriez ma délicatesse. Je me souvenais que tous nous avons été en relations familières avec vous, et c'était notre amour-propre que je ménageais en respectant votre pseudonyme. Mais puisque vous m'y forcez, il faut bien que je passe outre. Sortez d'ici, monsieur Brémont, ou j'appelle mes domestiques et je vous fais mettre dehors.

Il marcha vers la porte, et là, s'arrètant :

— Vous agissiez prudemment en me ménageant. Maintenant que je n"ai plus rien à perdre, prenez garde à vous !

— Prenez garde, vous-même. Dans un quart d'heure M. Hiénard saura ce qui vient de se passer ici, et si vous n'avez pas quitté Paris dans deux jours, vous verrez ce qui vous arrivera.

— Il ne m'arrivera rien du tout. Votre crainte du scandale fait ma sécurité.

Elle eut un éclat de rire strident :

— Ahl ah ! C'est dans l'ordre. Un maitre chanteur, un faussaire et un escroc, voilà le Roi de Paris !

Elle sonna, et au valet de pied qui entra elle dit :

— Reconduisez monsieur.

Depuis le jour où le comte de Saint- Vincent avait été filé par Amoretti jusqu^à l'hôtel de l'avenue d'Antin, Prédalgonde ne l'avait pas revu. Dans les circonstances graves où il se trouvait, la nécessité de se concerter avec lui s'imposait. Il savait trop bien tout ce dont ce redoutable personnage était capable, pour ne pas l'employer à leur défense commune. Car, lui abattu, c'était la ruine de l'association poussée à une si haute et si éclatante prospérité par leur audace.

Jamais Roger, c'était une règle établie, ne se mettait en quête de Saint-Vincent. Toujours celui qui se faisait passer pour son oncle venait le retrouver. Il y avait, dans les nombreuses personnalités sous lesquelles se cachait l'identité vraie du mystérieux conseiller de Prédalgonde, une impossibilité absolue de rapports avec le Roi de Paris. Le brillant Roger ne devait pas connaître Rascol, ni Bru-

nel, ni le père Poisse, ni Panpan, ni M. Fillette, ni d'autres peut-être, car comment savoir exactement où s'arrêtaitleprotéisme de l'homme qui jouait tant de rôles avec une égale perfection ?

Cependant il fallait que sans retard les deux associés s'entendissent, et, risquant le danger d'être surpris en flagrant délit de relations avec un usurier de bas étage, Prédalgonde se dirigeait vers la rue Thérèse, où habituellement, à cette heure-là, le père Poisse faisait ses comptes de la journée. Il quitta sa voiture rue de Richelieu, devant la fontaine Molière, et gagna à pied le numéro 7.

Une maison noire, avec une cour ouvrant sur la rue par une porte cochère. Au rez-de-chaussée, un emballeur, qui clouait des planches avec un bruit assourdissant et faisait vibrer, comme un tonnerre de théâtre, des feuilles de zinc en garnissant l'intérieur des caisses pour l'Amérique. La cour traversée, un escalier lépreux, humide et puant. Sur chaque palier, des plaques indicatrices du commerce exercé dans l'appartement. Au premier : Raynouard, gainier; au second : Faltin, brosserie en gros et paillassons ; au troisième : Benjamin Poisse, ventes, achats, échanges.

Roger sonna. Un pas traînant se fit entendre, et un vieil homme, que le visiteur n'avait jamais vu : front fuyant, encadré de cheveux gris, coiffé d'une calotte de velours crasseuse, nez busqué et barbe de sacrificateur, regard oblique entre des paupières bordées

d'écarlate. ouvrit la porte et demanda avec un fort accent allemand :

— Vous temantez ?

— M. Poisse, dit Roger, un peu interloqué.

— C'est moi, répondit le vieux Sémite. Endrez, Monsiér.

Il conduisit le marquis à travers un appartement triste et froid, encombré de marchandises, de paquets, d'objets de toutes sortes, depuis les tableaux jusqu'aux boîtes de couteaux à dessert et, poussant une porte qui s'ouvrait dans un grillage derrière lequel un employé grossoyait des écritures sur un livre de commerce, il pénétra dans un cabinet soigneusement clos, confortablement meublé et éclairé par une lampe. Puis, la porte fermée, se tournant vers le jeune homme, il dit, la physionomie modifiée, la voix changée, la taille plus haute :

— Qu'est-ce qui se passe donc, pour que tu viennes me relancer jusqu'ici?

Prédalgonde eut un geste d'étoiinement :

— Vraiment, vous êtes prodigieux. J'enlendsvotre voix, je distingue vos yeux, mais je ne vous reconnais pas encore.

— Bon ! bon! dit le père Poisse avec tranquillité, on t'en montrerait d'autres, si on n'avait que ça à faire. Mais, parle. Il doit y avoir du grabuge.

— Il y en a. M'"^ Lucienne Maréchal vient de me signifier mon congé dans les termes les plus outrageants. Je ne puis me dissimuler qu'elle a de

sérieuses informations sur mon compte, et qu'elle parait décidée à me couler.

— Pss! fît l'usurier, en pinçant les lèvres d'un air ironique. Voyez-vous ça! Alors elle te menait en bateau, en te laissant croire que tu avais des chances de lui plaire? Je m'en doutais, tu le sais, je te l'avais dit. Mais tu étais parti sur cette voie-là comme un enragé, et tu n'as rien voulu entendre. C'était la vieille Diernstein qui était la bonne affaire ! Tu as lâché la proie pour l'ombre. Tu t'es heurté à des gens très forts. Mais nous les repincerons. Explique ce qui s'est passé.

— Il n'y a pas de danger qu'on nous entende?

— Crains rien. Mon commis est sourd. Je n'en ai jamais que de comme ça.

— Eh bien! cette damnée fille m'a joué la comédie pour me détacher de la duchesse, m'entraîner à rompre, sans retour possible. Et quand, mes vaisseaux brûlés, je suis venu réclamer l'exécution de ses promesses, elle m'a ri au nez.

— Et elle sait qui tu es ?

— Elle le sait.

— Jusqu'à quel point?

— Jusqu'aujeu inclus.

— C'est tout ?

— N'est-ce pas assez?

— Cela pourrait être pis. Qui nous a trahis?

— Eh îlesénateurauraréclamé une enquête àla Préfecture, et comme vous aviez Amoretti à vos trousses...

Le père Poisse eut un sourire sinistre :

— Celui-là ne nous gênera plus. Et s'il a parlé, il a eu raison de se dépêcher, car à l'heure qu'il est...

— Quoi ? demanda Prédalgonde avec un tressaillement.

— Je ne sais pas comment il a fait son compte, mais hier soir, en traversant la passerelle du canal Saint-Martin, il a glissé... Quelque peau d'orange!... Et il a piqué une tête dans l'écluse... On n'en a pas eu connaissance depuis.

— Il est mort ?

Le vieil usurier se frotta les mains.

— Gomme tous ceux qui ont essayé de m'embêter. Mais revenons à nos moutons... Donc, la petite Maréchal t'a donné ton compte. Mais, au profit de qui ? Je ne pense pas que ce soit uniquement pour être agréable à cette vieille licorne de duchesse. Alors ?

— Elle est amoureuse de Hiénard.

— Fichtre! Ça ne pouvait manquer! C'était fatal! Cette jeune grue, qui fait un bec dédaigneux devant les millions paternels, devait s'éprendre de ce petit serin, qui veut absolument vivre de son travail. Ils étaient créés l'un pour l'autre.

— Que me conseillez-vous ?

— Ah! il est bien temps de me consulter quand toutes les bêtises sont faites! Nigaud! Quand on veut épouser une fille comme M"'^ Maréchal, on

commence par la prendre de gré ou de force. Et, quand on lui a campé un enfant, alors on cause ! Toi, tu as voulu jouer au gentilhomme, tu as pris ta noblesse au sérieux, et tu t'es fait mettre à la porte comme un domestique. Mais, minute, nous allons rabibocher tout ça. La duchesse est-elle femme à te pardonner?

— Si la duchesse était seule, oui ; avec son fils, non.

— Elle sera seule.

— Prenez garde.

— Ne t'occupe de rien, tu ne pourras pas être compromis. Va à ton cercle, mets-toi en banque, toute la nuit. Perds, si tu veux. Moi, je me charge de gagner pour toi, et gros!

Il rouvrit la porte, précéda de nouveau le marquis à travers l'appartement nu et encombré, cria en passait à son employé sourd :

— Eh pien! Schusmakèr, afancez fous tans fotre pesogne ?

— Foui, monsier Boisse, foui. Ch'en ai pour tix minudes, et ch'ai derminé...

Sur le seuil, le père Poisse dit en ricanant à Prédalgonde :

— C'est gentil, les deux baragouins ensemble, n'est-ce pas? Allons! Rentre et compte sur moi.

La porte refermée, Roger entendit le pas traînant qui se perdait dans le lointain de l'appartement, et se trouva seul devant l'escalier puant et noir.

Après le dîner, M""^ de Diernstein, brisée par toutes

les émotions qu'elle avait subies, avait rendu la liberté à son fils. Il était neuf heures. Hiénard pensa à prévenir Devienne de ce qui se passait, autant pour lui demander un conseil que pour le tenir au courant. Comme après avoir traversé la cour de l'hôtel il s'apprêtait à sortir dans les Champs-Elysées, il se trouva brusquement en face de Frégose qui arrivait d'un pas rapide. Le sculpteur se jeta sur son ami :

— Quelle chance de te rencontrer !

— Tu me cherchais?

— Oui, j'arrive de chez toi. Un domestique a apporté de la part de M"^ Maréchal une lettre qui devait t'être remise sur-le-champ... Ta femme de ménage qui était encore là, a envoyé ce garçon chez moi. Mais où te trouver?... Cependant j'ai pris la lettre, et je me suis mis à ta recherche... Je ne sais pas ce qui se passe, mon ami, mais il me semble qu'il y a du nouveau, et du sérieux...

— Tu as cette lettre?

— La voici.

Hiénard s'arrêta au pied d"un lampadaire, décacheta le billet de Lucienne et lut : <c Mon cher allié. La mine que j'avais chargée vient d'éclater. iNotre homme s'est déclaré tantôt, et, pour prix de sa trahison, m'a demandé ma main. Je ne me suis pas sentie en humeur de la lui accorder. J'ai préféré le mettre à la porte. Il est parti en proférant, contre vous et contre moi, de terribles menaces. En ce qui me concerne, je n'en ai cure. Mais en ce qui vous touche,

je suis moins rassurée. Prenez quelques précautions. Le coquin est vraiment dangereux. Et s"il vous arrivait du mal, ceux qui vous aiment ne s'en consoleraient pas. Lucienne. Post-Scriptum. J'oubliais de vous dire, pour votre gouverne, que notre ennemi n'est pas marquis, pas Prédalgonde, mais tout bourgeoisement Roger Brémont. »

La lecture terminée, Hiénard resta un instant pensif.

— Eh bien ! demanda Frégose qui bouillait, était-ce important?

— Oui, très important. Tiens, lis.

Il passa le papier à son ami. Un sergent de ville qui veillait, près du carré Marigny, inquiet de ce conciliabule prolongé, au pied d'un réverbère, se rapprocha à pas lents.

— Diable ! dit le sculpteur. Qu'est-ce que tu vas faire ?

— M'en aller d'ici, d'abord, parce que voilà un sergent de ville que nous tourmentons.

Par l'avenue des Champs-Elysées les deux amis descendirent vers la place de la Concorde. C'était le désert et le silence. De temps en temps, une voiture passait, un omnibus projetait la lueur de ses lanternes sur la chaussée. Mais la large promenade, le long de l'avenue Gabriel, était vide. L'obscurité s'étendait sur les massifs, où quelques rares ombres d'allure suspecte se montraient entre les arbres. Les deux hommes marchèrent silencieusement et

d'un boQ pas jusqu'à la place. Là, près de la station des voitures du cercle, au pied du petit mur de la terrasse, Frégose dit :

— C'est ennuyeux que tu sois engagé dans une diable d'affaire comme celle-là ! Les artistes ne devraient s'occuper que de leur travail. Est-ce que lu es fait pour ces complications? Tu perdras ton temps, ta tranquillité...

— Vieux Frégose, je n'ai pas pu agir autrement...

— Ab 1 je sais bien !

Ils tournèrent dans la rue Boissy-d'Anglas et entrèrent au cercle.

— Je vais demander si Devienne est là. Attendsmoi, je reviens tout de suite...

Hiénard installa son ami dans un des parloirs et traversa le vestibule. Après quelques instants, il reparaissait avec le peintre. Devienne était en habit et cravaté de blanc. Il avait dîné au cercle et se préparait à aller en soirée. Très correct et très froid, comme toujours, il donna la main à Frégose, tira une cigarette d'une boite d'argent, l'alluma, et s'asseyant, demanda :

— Pourquoi m"enfermes-tu ici avec Frégose ? Qu'est-ce qui t' arrive ?

— La situation, que tu sais, approche du dénouement. Gela va être grave. J'ai besoin que tu me conseilles et, qui sait, peut-être aussi que tu m'aides.

— Je suis tout prêt. Explique.

Avec une lucidité parfaite, Hiénard alors ra-

conta la tentative hardie faite par M"*^ Maréchal pour séparer à jamais Prédalgonde de M™® Diernstein. Il montra le jeune homme exerçant d'atroces pressions morales sur la pauvre femme, afin de la contraindre au mariage, spéculant sur sa jalousie pour l'affoler, la menaçant d'une séparation si elle ne se décidait pas à le suivre, et enfin donnant à fond dans le piège tendu par Lucienne, non en aveugle, mais avec cette arrière-pensée d'amener la duchesse à ses fins, ou hien, s'il ne pouvait y réussir, de l'abandonner définitivement pour la fille du sénateur.

Sans ménagements et sans restrictions, devant ces deux amis, dont il était sûr comme de lui-même, Jean retraça ses inquiétudes, il exprima ses .doutes, ses amertumes. Même à l'heure actuelle, après les outrages subis, après l'abandon, il ne se sentait pas maître de la pensée et du cœur de sa mère. Lui présent, elle consentait à un renoncement qui la désolait. Mais que Prédalgonde fît un essai de rapprochement, et tout en un instant pouvait changer. Les bonnes résolutions s'oublieraient, les sages conseils seraient dédaignés, et, dans un coup de folie, l'indomptable, l'incorrigible était capable de céder une fois de plus à l'ascendant du Roi de Paris.

Que faire? Que résoudre? C'était pour recevoir un avis de Devienne qu'il était venu le relancer au cercle La partie dernière était engagée, le résultat serait bon ou mauvais, suivant qu'il jouerait habi-

lement ou maladroitement, et rien ne pouvait exprimer son angoisse, car il s'agissait en ce moment de l'honneur, de la vie, pour sa mère et pour lui. Devienne l'écoutait gravement, comme il avait coutume, réfléchissant, car tout était calculé toujours par ce grand artiste qui ne cède rien à l'imprévu. Frégose, lui, bouillonnait, se trémoussait sur son fauteuil, faisait craquer les phalanges de ses doigts, dans un énervement fou, et étoufl'ait à grand'peine les exclamations rageuses qui lui montaient aux lèvres. Quand Hiénard eut terminé son douloureux récit. Devienne se leva, fit un tour dans le salon, pendant que Frégose le suivait des yeux avec impatience; enfin il dit :

— Nous avons, en face de nous, un escroc du grand monde, cuirassé de cynisme, masqué dimpudence, et dont il sera impossible d'obtenir quoi que ce soit, si ce n'est pas son intérêt de l'accorder. Je viens de dîner, tout à l'heure, à deux pas de lui.

— Il est ici '? s'écria Jean.

— Il est ici. Il avait retenu une table pour lui et deux de ses intimes. Ils ont fait un repas excellent, au Champagne frappé, et si tu avais vu ton homme, tu ne te serais pas douté des agitations qui le troublent, car tu admets, n'est-ce pas, qu'il est aussi agité que toi ?...

— Certes !

— Après le dîner, il est allé, dans la grande salle, fumer et bavarder, avec une liberté d'esprit in-

croyable. Par trois fois, il a fait mine de partir pour l'Opéra, mais ses amis l'ont retenu, et gentiment il est resté avec eux, racontant des histoires, verveux, en train, brillant, centre d'un groupe de camarades désœuvrés qui l'écoutent bouché bée... Il y est encore, j'en réponds.

— Eh bien! c'est le hasard qui me l'amène à propos sur un terrain neutre... Jamais, jusqu'ici, nous ne nous sommes trouvés face à face. Je ne l'ai vu que de profil, ce gaillard-là. Il est temps que nous nous regardions dans le blanc des yeux. Il a dû trouver ma patience bien longue. Tu sais, Devienne, de quelle abnégation elle était faite. S'il ne s'était agi que de moi, il y a longtemps que j'aurais mis ma main sur la figure de ce drôle. Mais je devais m'abstenir de tout éclat à cause de ma mère. Aujourd'hui, la situation est changée, mon rôle n'est plus le même.

— C'est vrai, interrompit froidement Devienne, il est pire.

Hiénard eut un sursaut et dit :

— Comment cela ?

— Autrefois, en t'attaquant à M. de Prédalgonde, tu aurais eu lair de vouloir censurer ta mère ; aujourd'hui, tu aurais l'air de la venger.

— Tonnerre de nom de nom ! grogna Frégose. Moi, qui ne suis pour rien dans toutes ces manigances, je vais attendre ce joli coco-là, et lui casser les reins...

Des larmes de douleur et de honte vinrent auxyeux de Hiénard; il resta, tremblant et glacé, devant ses amis, pris au piège de sa délicatesse, impuissant à se défendre et à punir.

— Je ne t"ai pas dit si nettement ma pensée, reprit Devienne, pour te laisser dans un embarras insurmontable. Jai tenu à te faire sentir toute la difficulté de ton entreprise. Si tu vas un peu trop à gauche, tu perds pied; si tu donnes trop à droite, tu t'embourbes. Il n'y a qu'un étroit sentier qui puisse te conduire au but. Ce sentier, je veux le parcourir avec toi, afin de t'éviter tout faux pas, ou bien de tomber avec toi. Je crois que deux hommes tels que nous, s'appuyant l'un sur l'autre, peuvent imposer à l'opinion et faire malgré tout bonne figure. Ce ne serait vraiment pas la peine d'avoir derrière soi tout un passé de travail, d'honorabilité et, disons-le hardiment, de gloire, pour hésiter à risquer un peu, quand la nécessité vous y oblige. Donc, nous allons marcher de compagnie ; je vais t'expliquer ce qu'il faudra faire, à mon sens, et comment il faudra le faire. Et puis, vieux Hiénard, quand nous aurons agi à la satisfaction de notre conscience, si on ne peut s'en tirer qu'en cassant tout... Eh bien! nous casserons tout 1

■ — Bravo ! cria-Frégose. J'en suis !

— Un peu de calme, mon garçon, dit Devienne. Si vous nous étourdissez, nous nous embrouillerons,, et ce n'est pas le. moment. En somme, il me parait

indispensable que le Prédalgonde s'en aille. Tant que tu l'auras sur le dos, à Paris, tu ne seras sur de rien. Et encore à l'étranger... Mais enfin il faut savoir se borner. On ne peut lui interdire le séjour de la terre entière. Je pense donc qu'il n'y a qu'un parti à prendre, c'est d'aller le trouver, nous- deux, de le tirer à part et d'obtenir de lui qu'il s'éloigne. Il est probable qu'il résistera, mais avec de la suite dans les idées, de l'énergie et un peu d'habileté, on peut en venir à bout. En tout cas il faut essayer. Moa cher Frégose, je ne vous renvoie pas, mais nous entrons dans le cercle, et comme vous n'en êtes pas membre...

— Je n'ai qu'à prendre mes jambes. Je les prends. Mais conimentsaurai-je?

— Demain matin, viens chez moi.

— Tu rentreras tard, ce soir ?

— Je n'en sais rien.

— Si je venais, est-ce que cela te dérangerait?

— C'est toi que cela dérangerait.

— Allons! Bonsoir, alors, dit Frégose, d'un air consterné-.

Il serra la main de ses deux amis, puis sur le point de partir, revenant à Hiénard :

— Non, vois-tu, je ne pourrais pas dormir, sans savoir. Je monterai chez toi.

— Eh bien! monte donc, puisque tu y tiens. Frégose parut soulagé d'un grand poids. Il partit

allègrement. Hiénard et Devienne entrèrent dans le cercle. Ils traversèrent le vestibule, le salon des Desportes, et gagnèrent la salle des fêtes.

Il était dix heures et demie, les tables de bridge commençaient à se garnir. Le baccara chômait. Il n'y avait pas trente personnes disséminées dans la vaste pi èce. Ainsi qu'il l'avait promis à Saint-Vincent. Roger ne quittait pas le cercle, et s'apprêtait à entamer une partie de poker avec des amis, lorsqu'une main se posa légère sur son épaule. Il se retourna : Hiénard et Devienne étaient en face de lui. Il salua, avec une parfaite aisance, les deux hommes, qui lui rendirent sa politesse. Puis Devienne dit :

— Monsieur le marquis, serait-ce par trop abuser de votre complaisance que de vous demander un instant d'entretien.

— Comment donc, cher maître, fît Roger, plein d'emphatique déférence; mais je suis à vos ordres. Trop heureux !

— Très aimable. Alors verriez- vous un inconvénient à venir par ici ?.. .

Il le sépara de ses amis et le conduisit à l'écart, sous la petite colonnade, auprès des glaces.

— Là, nous pourrons causer à loisir.

— Monsieur est-il donc de la conférence? demanda Prédalgonde en désignant Hiénard.

— C'est Monsieur, justement, qui désire conférer avec vous.

— Ah !

Roger s'assit avec nonchalance sur une des chaises rangées autour d'une table à jeu. Devienne et Hiénard firent de même. Ils étaient appuyés tous les trois à la table et se regardaient. Le calme de Prédalgonde parut magnifique. Un petit tremblement de la paupière trahit seul son émotion. Mais la pose, le sourire, le regard, l'abandon des mains, tout attestait une redoutable possession de soimême.

— Monsieur, dit Hiénard d'une voix frémissante, i€s paroles qui vont être échangées entre nous devaient inévitablement être prononcées. Peut-être étes-vous étonné que je ne me sois pas décidé plus tôt à vous les faire entendre. Je n'ai pas été le maître, croyez-le bien, d'agir autrement.

— Monsieur, répliqua Prédalgonde, en levant la tête avec une fierté hardie, vous avez fait ce qui vous a plu. C'est assez mon habitude, et je ne vous désapprouve pas.

Hiénard eut un amer sourire.

— Votre dé sapprobation m'importe peu. Tout accord, sur les actes et sur les sentiments, a jusqu'ici été impossible entre nous. Nous sommes aussi éloignés moralement et matériellement qu'il est possible de l'être. Cependant un lien terrible nous rattache l'un à l'autre. C'est ce lien que je prétends rompre, de façon à ce qu'il ne puisse se renouer jamais. C'est pourquoi j'essaie, pour la première fois, et la der-

nière aussi jespère, de m'eatendre avec vous. Me suis-je fait comprendre, Monsieur ?

— Fort bien. Les circonstances ont amené, entre une personne, pour laquelle vous avez une profonde affection, et moi, qui ai pour elle la plus tendre reconnaissance, une conformité de sentiments quia pu vous être pénible. Il n'a pas dépendu de moi seul que vous ne souffrissiez pas. Ne me rendez donc pas seul responsable de ce que vous avez enduré. Enfin, considérez que la cause de vos ennuis a cessé, et sachez prendre, avec un peu de philosophie et d'indulgence, votre parti d'une situation qui est, en somme, à l'heure présente, telle que vous pouviez la souhaiter.

Gomment rendre la bonne grâce, la dignité, la mélancolie, avec lesquelles ces explications furent présentées? Devienne, qui en jouissait sans distraction en fut émerveillé. La valeur de Prédalgonde, en un instant, se révéla à lui, incontestable; il comprit la supériorité de ce jeune homme si bien doué. Encore une fois et même sous des regards hostiles, le Roi de Paris triompha, affirmant sa souveraineté. Hiénard ne loua ni ne critiqua. 11 n'était pas dilettante. Il voulait obtenir un résultat. Le reste le laissait indifférent. Après un court silence, il reprit :

— On parlait dernièrement d'une campagne que vous alliez faire sur votre yacht. Est-ce que votre départ est prochain ?

Roger secoua sa belle tète, comme pour dire : Qu'est-ce que cela peut bien vous faire ? et répondit évasivement :

— Je l'ignore. Cela dépendra de beaucoup d'affaires.

— Ces affaires ne pourraient-elles se régler promptement?

Les yeux de Prédalgonde devinrent fixes. Leur teinte bleue se fit froide et dure. Il commençait à comprendre. Et trop audacieux pour décliner la rencontre, il dit :

— Ah! voilà ce qui vous préoccupe, mon départ ?

— Oui. Je voudrais vous voir partir, dans l'intérêt de tout le monde, et cela, sans délai...

-^ Sans délai ? Que craignez-vous donc ?

— Tout ce qu'un homme tel que vous peut inspirer de folie aune pauvi'e femme.

Si Hiénard avait prononcé ces paroles avec fermeté, c'était l'outrage. Il y mit une telle douceur que c'était la prière. Et Devienne tressaillit en entendant celui, dont il connaissait l'intransigeante énergie, s'humilier jusqu'à la supplication devant l'homme qu'il haïssait. Roger se méprit à cette attitude et à cet accent, et plus altier, plus tranchant, il répliqua :

— Il faudracependant ménager mes convenances.

— Ne les mettez pas en balance avec notre sécurité...

— Vous nespérez pas néanmoins queje vais avoir lair de prendre la fuite...

— Faites bon marché de votre amour-propre, comme je fais du mien...

— Veuillez observer que la position n'est pas la même : vous sollicitez, moi, pas ; vous avez beaucoup à attendre de moi, et je n'ai rien à attendre de vous...

Hiénard pâlit et ses mains tremblèrent. Il poussa un soupir, comme s'il étouffait. Devienne, effrayé, trouva indispensable d'intervenir, et coupant la parole à son ami :

— ^ Monsieur, je vous adjure d'être conciliant, ditil. Vous avez à compter non seulement avec les sentiments qui vous sont exprimés ici, mais encore avec Topinion du monde. Ne vous faites pas mal juger dans une affaire si délicate. Nous avons tous besoin d'indulgence, sachons la mériter.

— Monsieur, si je faisais le compte de ce que je dois et de ce qu'on me doit, répliqua Prédalgonde rudement, il est probable que je ne serais pas en reste. On me demande d'agir avec infiniment de procédés. On n'en a pas usé de même à mon égard. Je suis au courant des intrigues qui ont été nouées autour de moi, et. en somme, à Iheure présente, quoi que je décide, je ne ferai que me défendre.

Hiénard le regarda avec un écrasant mépris, et dit :

— Contre des femmes !

ROI DE PARIS 38tl

— Qui, en tout cas, ne manquent pas de champions !

Ils s'étaient levés, et, face à face, les dents serrées, les yeux brillants de colère, ils soufflaient la haine. Devienne intervint une fois encore .

— Doucement, je vous en prie. Nous nous égarons . Il ne s'agit pas de savoir si M. de Prédalgonde est en droit de récriminer, ou M. Hiénard fondé à se plaindre. La question est autre ; souffrez que je la précise. M. de Prédalgonde doit partir en voyage, on le verrait avec satisfaction partir tout de suite. On le lui demande très courtoisement, comme une preuve de bonne volonté, qu'un galant homme, en, certaines circonstances, ne saurait hésitera donner. Voilà tout, il n'y a rien d'autre, et c'est sur ce point d'interrogation qu'il convient de rester. M. de Prédalgonde veut-il le temps de la réflexion? On ne prétend pas le prendre àla gorge... Mais il voudra bien tenir compte d'impatiences légitimes, et ré-. pondre.

Roger fit un geste décidé, et se tournant légèrement, comme pour quitter les deux amis, il déclara d'un ton tranchant :

— C'est tout réfléchi et tout décidé. Je ne sais pa s quand je partirai ; en tout cas, je ne partirai que quand cela me plaira.

Il salua légèrement de la tête et s'apprêtait à s'éloigner, quand la main de Hiénard s'abattit sur son bras avec force et le retint, tandis que, d'une.

voix qui se libérait de toute sa douceur de commande, le sculpteur disait :

— Ah ! eh bien! mon cher Monsieur, j'en suis fâché, mais il faudra cependant que vous teniez compte de ma volonté.

Roger se dégagea sans effort, et revenant sur son adversaire :

— Qu'est-ce à dire ? fit-il.

— Oh ! tout simplement ceci : je vous ai prié, il n'y a qu'un instant, de partir, parce que votre présence ici m'inquiéterait. Maintenant, c'est une autre manière : comme vous me gênez, je vous défends de rester. Est-ce clair?

— Je voudrais savoir de quel droit vous vous permettez de me tenir un pareil langage?

— Je vais vous l'apprendre, monsieur Brémont, qui n'êtes ni marquis, ni Prédalgonde, ni rien de ce que vous paraissez être, mais qui êtes certainement un aventurier de haut vol, soutenu par une bande de coquins, dontle principal est votre soi-disant oncle, le faux comte de Saint-Vincent, qui porte aussi les noms de Rascol, Panpan, Fillette, Poisse, et d'autres encore peut-être. Il m'a plu de vous conserver, tout à l'heure, votre titre d'emprunt et votre personnalité de pacotille, parce que vous dégrader, c'était salir du même coup tous ceux que vous avez approchés et qui me sont chers. Mais sachez que je n'ignore rien de ce qui vous concerne, que je suis armé contre vous, et que, si vous ne saisissez pas immédiatement l'occa-

si on unique que je vous donne de quitter Paris, indemne et intact, après tous les mensonges, toutes les supercheries, toutes les petites et grandes scélératesses auxquelles vous vous êtes livré, je vous donne ma parole que je vous démasque publiquement, et que du salon je vous fais jeter dans la rue. Roger, à ces terribles paroles, devint blême, sa main crispée s'agita incertaine. Mais le regard de Hiénard paralysa son effort. Il fit un pas en arrière, et grinçant des dents :

— Vous m'insultez !

L'autre eut un sourire :

— Croyez-vous que cela soit possible ?

— C'est une rencontre que vous cherchez?

— Moi ! me rencontrer avec vous ! Perdez-vous le sens ? Un drôle de votre espèce ne se touche pas avec une épée, mais avec une canne.

Sous cemépris, Roger perdittoute prudence. Frappé si rudement, il voulut riposter, blesser, et rassemblant toute ses forces pour un choc suprême, il s'écria :

— Madame votre mère était moins fîère! Et, même encore, si je voulais...

Il n'eut pas le temps d'achever. La main de Hiénard s'abattit sur son visage, tandis que, formidable, le sculpteur disait :

— Ah ! il faudra vous tuer? Eh bien ! je vous ferai cet honneur !

Au bruit, quelques joueurs levèrent la tête, mais

déjà les deux hommes avaient été séparés par Devienne. Tremblant de rage impuissante, mais sûr d'être vengé, Roger reprit sa belle allure. Il releva la tète, et dans ce naufrage de sa personnalité, pour sauver au moins les apparences, il demanda :

— Où mes amis rencontreront-ils les vôtres? Hiénard désigna son ami :

— M. Devienne vous le dira.

Prenant le bras du peintre, il traversa la salle et gagna un salon désert. Là, il marcha à pas lents, Tair résolu :

— Toutest dit. L'inévitable se produit toujours, malgréles efforts qu'on fait pour le prévenir etTempêcher. Il n'y a pas de regrets à avoir. Cet homme me hait et je le hais. Il fallait que Tun de nous deux détruisît l'autre. Demain cela sera réglé. Aie la complaisance d'aller le trouver et de t'entendre avec ses amis.Frégose m'assistera avec toi, je le préviendrai ce soir.

— Cela va de soi, fit Devienne. As-tu une recommandation particulière à m'adresser relativement aux conditions ?

— Aucune. Le droit de les fixer appartient à l'offensé.

Il eut un sourire ironique.

— Et l'offensé, n'est-ce pas, c'est M. de Prédalgonde. Donc, son jour, son heure, ses armes.

— Oh ! je ne suis pas tourmenté de toi. Tu tires toujours ?

— Très bien. Lui aussi, du reste. 11 doit «^tre de

ma force à l'épée, et au pistolet, ses cartons valent les miens. Mais j'ai un rude atout dans mon jeu, Devienne, c'est ma conscience. Et tu sais, mon vieux, ça vous rend le bras ferme. Allons, je te quitte. Tu viendras demain matin, me prévenir de ce qui aura été décidé. Je t'attendrai avec Frégose, et prêt à tout événement.

— Bonsoir, donc.

Ils se serrèrent la main, et Jean sortit. Il monta dans une voiture du cercle, car il était plus de onze heures et se fit conduire à Montmartre. Il descendit devant la petite grille de la rue des Rosiers, traversa le jardin, et avec un passe-partout ouvrit la porte. Il entra dans son atelier, alluma la lampe et constata qu'il était minuit moins le quart. Le feu brûlaitencore dansle poêle, etilfaisaitbon. Il n'avait pas sommeil, il s'assit, prit une cigarette et pensa à ce qui lui arrivait. Conclusion logique d'une situation anormale. Dès le premierjour.il l'avait dit à sa mère : M. de Prédalgonde ou moi. Elle n'avait pas su se résoudi'e à sacrifier l'amant au fils.Etmaintenant le sort des armes allait décider entre eux. Terrible dénouement d'aventure, pour la pauvre femme, que ce combat des deux êtres qu'elle aimait le plus tendrement. Terrible punition, si c'était son fils quisuccombait, et, si c'était l'autre, remords bien lourd ! Puis la pensée de Jean s'enalla vers Lucienne, qui avait si fidèlement tenu sa promesse de l'aider dans sa tentative et qui avait, avec tant d'adresse, réussi

à détacher pour un instant Prédalgonde de la duchesse. Pour un esprit moins prévenu, ce détachement n'eût-il pas dû être la preuve évidente de la vénalité de Roger? Gomment, en se voyant si promptement abandonnée, douter qu'il n'avait en vue qu'une spéculation matrimoniale? Des millions contre de l'amour! De quoi dorer le trône du Roi de Paris. Et avec une diabolique astuce, la jeune fille avait amené le cynique aventurier à démasquer sa batterie et elle l'avait montré en flagrant délit de trahison. C'était pour lui, Jean, pour l'aider, le défendre qu'elle s'était engagée si résolument dans une lutte contre un scélérat qu'elle savait redoutable.

La svelte fille du sénateur, avec ses yeux d'intelligence, sa bouche railleuse, s'évoqua à son souvenir, et il lui sourit comme à une amie. La duchesse avait dit : T'aimerait-elle, cette étrange Lucienne ? Elle qui avait repoussé tous les prétendants, découragé toutes les espérances, formait-elle le projet de rechercherjustementceluiqui, aussi farouche qu'elle, aussi dédaigneux, aussi simple, réservait saliberté, choisissait ses an"ections et méprisait la richesse.'

Sa cigarette éteinte tomba de ses doigts, et, au fond de son fauteuil, il resta un instant à rêver. Un bruit faible au rez-de-chaussée de la maison le tira de l'engourdissement où il se complaisait. Il tendit l'oreille. Un pas dans l'escalier, léger, comme à peine appuyé, et arrêté à chaque marche, le mit debout avec une sourde inquiétude.

Mais aussitôt il se rassura : C'est Frégose, pensa-t-il, il a la clef. Ce ne peut-être que lui. Et pourtant, pourquoi Frégose prendrait-il des précautions pour monter, puisqu'il veut me parler et serait obligé de me réveiller si je dormais. La pendule, dans le silence, sonna minuit et tout bruit cessa. Hiénard était brave, mais une légère sueur mouilla son dos. Il regarda autour de lui. comme pour chercher une arme. La lune dans le ciel pur brillait éclairant le vitrage de l'atelier. Il marcha vers la fenêtre et regarda au dehors.

Le jardinétait vide. Il eut l'idée d'ouvrir, d'appeler dans la nuit. Il eut honte de sa faiblesse, une flamme d'énergie le réchauffa, il marcha vers sa chambre, pour prendre, dans sa table, un revolver. Mais il n'eut pas le temps d'ouvrir la porte, elle tourna silencieusement, et un homme, tenant à la main une petite lanterne, parut devant lui. Derrière cet homme deux autres venaient. Hiénard prit son élan, poussa un cri de colère et se rua. Les deux hommes se jetèrent en avant. Il lui sembla qu'un poids formidable s'abattait sur sa tète, et il tomba.

Quand il reprit connaissance, il était étendu sur son lit, soigneusement lié. L'homme à la lanterne était assis sur une chaise et le regardait, les deux autres attendaient près de la porte.

— Eh bien 1 maître Hiénard, dit l'homme assis, nous avons voulu faire le rodomont ; maintenant

nous sommes sage. Nous le serons davantage encore, tout à l'heure.

Le ton, dont ces paroles étaient dites, fît frissonner Hiénard. Elles promettaient la mort. Il fît un eflfort désespéré pour se soulever, il s'agita furieusement dans ses liens et cria :

— Vous êtes des bandits !

— Oui, cher maître, dit froidement l'autre. Nous n'avons plus aucune raison de nous en cacher, au point oîi en sont les choses. Vous avez eu l'imprudence de vous mêler de ce qui ne vous regardait pas. Vous allez apprendre ce qu'il en coûte. Le sieur Amoretti, que vous nous aviez détaché, vous a précédé comme courrier... Il fait la trempette, dans le canal, depuis deux jours... Quant à vous...

— Oh ! misérable ! rugit Hiénard, je vous reconnais, vousètes Rascol et Saint-Vincent...Vous assassinez pour le compte de ce lâche Prédalgonde !...

— Oh 1 vous assassinez ! Le vilain mot ! Nous supprimons, tout simplement. Nous sommes des gens doux et tout à fait propres. Croyez-vous que nous allons faire couler le sang ? Non. Je vais déboucher ce petit flacon, qui contient du chloroforme, je le verserai sur ce mouchoir, et je vous en couvrirai la figure. Dans quelques minutes il n'y aura plus personne. Sans souffrance, gentiment, M. Jean Hiénard aura été rejoindre les ducs de Diernstein ses aïeux, et demain on le trouvera mort dans son lit. Il s'est mis en colère ce soir, et la colère est mauvaise pour

les maladies de cœur. Crac! une rupture d'anévrisme. Et voilà un grand sculpteur de moins, un fils récalcitrant au tombeau, et une mère, débarrassée d'un contrôle gênant, libre de se conduire comme il lui plaît. Cette combinaison n'est-elle pas simple ? Hein? Et, pour tout cela, il suffit d'un petit flacon.

L'atroce personnage riait. Dans la clarté de la lanterne, Jean voyait son visage glabre, et il ne retrouvait aucun des traits qui constituaient la physionomie de Rascol et de Saint-Vincent. Rien qu'une face rasée, aux rides crapuleuses et féroces. Le malheureux, dans cette minute, eut peur, affreusement peur. Il rassembla toutes ses forces, et pensant à son ami qui devait venir, se tournant vers le seul espoir qui lui restât d'être sauvé, il cria :

— Frégose ! A moi, Frégose !

— Oh ! pas d'histoires! dit Rascol, et renversant son flacon, il couvrit le nez et la bouche de lliénard du linge mortel. Une suffocation, un dernier cri, une convulsion suprême, pour rejeter le poison, s'arracher au néant. A ce moment précis, une voix, celle de Frégose, parvint jusqu'à Jean. Il entendit un tumulte terrible, un coup de feu, et il lui sembla qu'il renaissait.

Le mouchoir venait d'être arraché de sa bouche. Il aspira l'air avec force et put se soulever: ses bras étaient dégagés. D'un coup de couteau Frégose avait tranché ses liens. La chambre était vide, la lune seule l'éclairait, et, sur le parquet, étendu près

de sa laaterae brisée, Rascol achevait de mourir. D'un bond, Frégose fut à la porte restée ouverte, il la ferma, poussa le verrou, en fît autant à la porte de l'atelier, alluma les flambeaux, et le revolver encore au poing revint vers son ami, le prit dans ses bras, le souleva, le regarda avec des larmes, lui criant :

— Tu n'as pas de mal ? Parle-moi ! Comment te sens-tu ? Mon Dieu ! Les bandits ! Je suis arrivé à temps ! Ah ! pourquoi les autres se sont-il enfuis? J'aurais voulu les tuer tous ! Hiénard, mon ami, tu ne vas pas mourir, n'est-ce pas. Comme tu es pâle...

— De l'air, balbutia Jean. De l'air. Donne-moi de l'air...

Frégose sauta sur la fenêtre, l'ouvrit, puis couvrant son ami, pour qu'il n'ait pas froid :

— Ah ! quand je t"ai entendu m'appeler de cette voix étranglée, j'ai compris qu'on te tuait... Mon cher Hiénard ! Ah I je n'ai pas été long à grimper l'escalier. Les gueux, ils se sont jetés sur moi. Mais j'aurais lutté contre cent hommes, pour te défendre ! Et le gredin qui te tenait... Je ne l'ai pas manqué ! Quel bonheur que Clémence m'ait fait prendre mon revolver 1

— Mais tu es blessé, ton sang coule, murmura Jean en regardant son ami avec des yeux inquiets.

— Tiens ! c'est vrai. J'ai ramassé un coup de couteau dans le bras. Ce sont les deux scélérats, qui se sont précipités sur moi, pendant que celui-ci t'étouffait... Une misère... je ne sens rien... Mais

toi, coQiment t'ont-ils pris et attaché ? Non ! ne parle pas... Repose-toi... Ah! mon cher Hiénard, quel bonheur que je sois arrivé à temps !

Etlebrave garçon riaitet pleurait en même temps.

Le visage de Hiénard devint sombre. Il dit avec effort :

— Ce brigand m'a déclaré pendant qu'il se disposait à me tuer, que le pauvre Amoretti avait été noyé par lui.

— Ah! mon Dieu ! Voilà donc pourquoi il n'a pas reparu depuis deux jours! Ah! les gredins! Un si brave homme !

Et Frégose resta anéanti. Les engourdissantes vapeurs se dissipaient au vent frais de la nuit, et Hiénard respirant avidement cet air pur qui le ranimait, put se lever au bout d'un instant. H passa avec dégoût auprès du cadavre de Rascol. Le bandit était tombé sur le dos, et sa bouche grimaçait affreusement. La balle de Frégose l'avait atteint au cou et lui avait coupé la carotide. Une mare de sang couvrait le parquet.

— Tu as tiré là un maître coup de pistolet, Frégose, dit le sculpteur,

— J'ai eu du bonheur, car je ne le visais guère... Mais il a roulé comme un lapin... Et sa chute a été le signal de la déroute pour ses acolytes.

— Nous n'allons pas rester en tète à tête avec ce cadavre, toute la nuit ? H faudrait prévenir la police...

— Peux-tu marcher ?

— Mais oui, je suis encore un peu étourdi, mais les jambes sont solides...

— Eh bien ! viens chez moi, tu dormiras tranquille. Et, pendant ce temps-là, les agents préviendront le commissaire...

— L'idée est bonne. Donne-moi mon revolver. Tu as le tien. Le diable ne nous arrêterait pas, maintenant.

Ils enjambèrent Rascol et partirent.

Lorsque à dix heures du matin, Devienne se présenta rue des Rosiers, pour apporter à Hiénard le résultat de sa conférence avec les témoins de M. de Prédalgonde, il vit avec souci un grand rassemblement à la porte. Quelques journalistes, qui le regardaient descendre de voiture, vinrent à lui et dirent :

— Il y a eu, cette nuit même, un crime commis dans la maison...

— Hiénard ?... demanda avec angoisse le peintre.

— Votre ami est indemne... Mais un des cambrioleurs a été tué... Il parait que c'est Frégose, le sculpteur, qui lui a fait son affaire.

— Est-ce que ces messieurs sont là?...

— Ils viennent d'arriver.

Devienne traversa la foule des badauds, se fit reconnaître par les agents qui gardaient le jardin et les abords de la maison, monta au premier étage, et dans l'atelier trouva le chef de la sûreté, le procu-

reur de la République, le commissaire de police, des agents en bourgeois, Hiénard et Frégose.

— Il s'approcha silencieusement des deux amis et dans un serrement de main leur fit comprendre toute sa joie. Le chef de la sûreté parlait :

— Ces gens-là n'étaient pas venus pour voler... Ils l'auraient pu. Ils ne l'ont pas fait... Vengeance particulière, monsieur le procureur de la République. C'est l'évidence !...

— Mais que dit M. Hiénard ?

— M. Hiénard ne sait pas, monsieur le procureur de laRépublique. Saisi à l'improviste, anéanti parl'anesthésique, il n'a rien vu, rien, rien su des circonstances du crime Pourquoi le chloroforme, quand

ils avaient le couteau ?... Pourquoi les armoires, les tiroirs intacts, lorsqu'ils pouvaient chercher de l'argent? Et il y en avait.

— M. Frégose est arrive et les a dérangés...

Le chef de la sûreté secoua la tète d'un air de doute :

— Il y avait déjà quelque temps qu'ils étaient là ! Ils auraient pu voler et ils n'ont pas forcé un meuble... Affaire passionnelle !

— Mais qui nous fournira des indications ?...

— M. Hiénard, s'il veut... Mais il est clair qu'il ne veut pas. Voyez son mutisme. Il a une excellente excuse à donner : la syncope. Mais il sait tout et ne dira rien. Mon dernier espoir est dans une recherche que j'ai fait faire du côté d'une dame Lascart, qui

connaissait l'homme tué... Un de mes inspecteurs est allé la chercher... Elle parlera... Surtout maintenant que ce Rascol est mort.

— Et vous êtes sûr de l'identité du cambrioleur tué.

— Ah ! monsieur le procureur de la République, nous le connaissions bien. C'était un de nos indicateurs. Il nous a donné, en matière politique, de bien utiles renseignements... Mais sait-onjamais complètement ce qu'il y a, tout au fond d'un personnage pareil?... On ne connaît que la surface, le dernier visage, la plus récente effigie... Que recèle le passé d'un tel gredin ? Il paraissait rangé, depuis quelques années. Il vivait tranquille, en bourgeois, la plupart du temps chez M™^ Lascart. Puis il s'absentait, pendant des mois, sans doute pour voyager... Mais on le revoyait ensuite et on ne l'a point perdu de vue... Il ne venait pas à la Préfecture. Il écrivait quand il avait un renseignement à donner. Et toujours l'indication était juste... Ah! voilà M"*^ Lascart.

La tenancière de la table d'hôte arrivait, sous la conduite d'un agent, très émue, très rouge, mais dans une tenue irréprochable. Son collet de zibeline, so n chapeau de velours rouge avaient fait sensation dans la rue, lorsqu'elle était descendue du fiacre. Une voix irrévérencieuse s'était élevée :

— Chouette ! S'embêtent pas les railles ; s'envoient chercher des mènesses !

Dans l'atelier, elle fît une entrée majestueuse, salua d'un air théâtral, et porta à ses yeux son mouchoir de dentelle en balbutiant :

— Ah ! Messieurs 1 que me veut-on ? Une pareille émotion, le matin, sans préparation... J'ai une migraine !

— Calmez-vous, il s'agit d'un simple renseignement. Nous désirons, devant M. le procureur de la République, vous confronter avec un homme qui a été tué ici, cette nuit...

— Ah ! mon Dieu ! Et je le connais ?

— Tout nous porte à le croire. Veuillez me suivre.

Le magistrat, les agents, s'avancèrent. Frégose, Hiénard et Devienne se rapprochèrent. Par la porte de la chambre, le décor apparaissait sans changement depuis la tentative de meurtre : le lit froissé , les liens qui avaient servi à attacher Hiénard, la lanterne brisée, la flaque de sang et le cadavre de Rascol, avec sa plaie terrible par où avait fui la vie.

— Connaissez-vous cet homme? dit le chef de la sûreté.

M™^ Lascart s'avança avec un geste d'horreur, elle regarda, pâlit, se rejeta en arrière, et s'écria :

— Ah ! mon Dieu ! c'est Rascol !

Le procureur de la République l'arrêta au passage et dit :

— N'est-ce que Rascol ?... Si vous voulez n'être pas inquiétée, il faut tout nous révéler...

Elle commença à larmoyer :

— Ah ! Monsieur, je suis une honnête femme, et jamais, au grand jamais, on n'a eu quoi que ce soit à me reprocher... Mais cet homme était un tyran, et si redoutable ! Il s'est imposé à moi par la terreur... Je savais que si j'avais dit un mot sur lui j'étais morte... Vous voyez ce qu'il a fait... Oh ! quel malheur de l'avoir connu !

— Quel était son vrai nom? interrompit le chef de la sûreté.

— Mon bon Monsieur...

— Quel était son vrai nom ?

Elle poussa un vagissement d'enfant, sa grosse poitrine s'agita comme l'océan sous un souffle de tempête, et avec un sanglot elle dit :

— Eh bien 1 si vous me promettez qu'il ne m'arriverarien... Car je suis sa victime, moi aussi... Je vous apprendrai...

— Allez donc !

— Rascol n'était pas son vrai nom. Il s'appelait Clavel.

— Le chef de la fameuse bande des habits noirs ?

— Oui, Monsieur, oui ! Il s'était évadé de Nouméa, et depuis dix ans il était revenu à Paris... Ah ! m'a-t-il fait souff'rir! Ai-je passé des nuits sans sommeil ! Mais maintenant, il estmort ! Je peuxtout raconter... Ah ! il en a commis des crimes, allez ! Tous les grands cambriolages de cesderniers temps, c'était lui qui les

commandait. Oh ! mais, sans paraître... Il avait des lieutenants... J'en connais... Je vous les nommerai.

— Bien ! bien ! interrompit le chef de la sûreté, inquiet, pour le succès des poursuites futures, de la loquacité de M^^Lascart. Pas devant tout le monde. Nous causerons de tout ça. C'est bien ! Retirezvous, Madame, nous savons ce que nous désirions savoir.

La veuve secoua la tète d'un air de mécontentement. Elle avait lâché les écluses de sa franchise, et se voyait à regret contrainte de les refermer. Elle sortit de sa poche une boîte à poudre de riz, s'approcha d'une glace, et réparant sur son visage les ravages de l'émotion, elle se refit une jeunesse. Puis, se tournant vers le procureur de la République, avec un engageant sourire :

— Tout à votre, disposition, Messieurs, et à celle de la justice.

Le magistrat revint vers Iliénard et ses amis, pendantque le chef de la sûreté reconduisait M'"'' Lascart afin d'éviter qu'elle ne parlât aux journalistes.

— Nous allons, Messieurs, vous débarrasser de tout ce monde, et vous laisser à vous-mêmes. Voyez si vous n'avez pas quelques éclaircissements nouveaux à fournir qui facilitent la tâche de l'instruction...

Devienne et Hiénard se regardèrent. Un mot, et Prédalgonde était arrêté. L'identité de Rascol et de

Saint-Vincent perdait le Roi de Paris. Mais excepté les deux amis, il n'y avait qu'Araoretti qui eût pu établir le rapport entre le beau Roger et le bandit. Et Amoretti était sous l'eau verte, ballotté par le passage des péniches à travers les écluses. Quant à Hiénard, tout lui défendait d'avouer que Prédalgonde pût être l'associé d'un voleur et d'un assassin. Le tuer, risquer d'être tué par lui : faire couler du sang, mais non éclabousser avec toute cette boue.

— Monsieur le Procureur de la République, avec votre permission, c'est moi qui vais vous laisser la place. Je suis peu désireux de passer la nuit prochaine dans cette maison. Je ne crains pas les revenants, mais certaines impressions me répugnent. Prenez toutes les dispositions que vous jugerez nécessaires. Et. si vous avez besoin de moi, vous me trouverez chez ma mère, M™® la duchesse de Diernstein, avenue des Champs-Elysées.

Il salua, et accompagné de ses deux amis,. il traversa le jardin. Il marchait fort librement etne paraissait point se ressentir des violences subies. Son apparition causa un brouhaha dans la rue. On se pressa pour le voir, pour lui parler, des mains se tendirent vers lui, ses voisins l'acclamèrent. Il se hàla vers la voilure de Devienne, dans laquelle il monta avec ses amis. Les agents ouvrirent un passage. Le cheval effrayé se cabra, et partit. Dans la rue Lepic, Hiénard dit, étonné du silence de Devienne :

— Tu ne m'apprends pas ce que tu as décidé avec les témoins de M. de Prédalgonde?

— Je ne te l'apprends pas, parce que je juge que c'est inutile. Tu ne vas pas, je pense, te battre avec ce scélérat?

— Et pourquoi donc pas ?

— Comment! après ce qu'il a fait, ou fait faire, contre toi ! Car tu ne doutes pas, je pense, que le coup de cette nuit n'ait été combiné par lui?

— Rien ne le prouve, mais c'est admissible, car il avait intérêt à me supprimer sans combat, puisque je suis le seul obstacle à sa réconciliation avec la duchesse, et que son sang ou le mien, versé dans une rencontre, rendait tout accord impossible désormais entre elle et lui. Dans ces conditions, je ne vois pas pourquoi je ne me tiendrais pas à sa disposition, comme j'en avais le désir avant l'affaire de cette nuit. Les choses restent en l'état, et je suis prêt à le faire bénéficier du doutequi existe sursa complicité.

— Mais il est indigne de l'honneur que tu lui ferais !

— Puis-je le déclarer? Tu vois bien qu'il n'y a qu'à laisser les événements suivre leur cours.

Frégose n'avait rien dit, mais il s'agitait dans son coin. Il finit par déclarer :

— Ne serait-il pas bien simple que je casse les reins au marquis, comme j'ai cassé la tête à aon acolyte?

Hiénard se mit à rire :

— Ah! Toi, Frégose, maintenant, on ne va plus pouvoir te tenir. Tu vas vouloir tuer les gens pour un oui, pour un non. II ne faut pas prendre cette habitude-là. Elle te ferait du tort dans le monde.

— Le monde, je m'en fiche ! Mais je ne veux pas qu'il t'arrive malheur.

— Sois donc tranquille. A quoi se bat-il, M. de Prédalgonde ?

— Au pistolet. Feu à volonté.

— Quand ?

— Tantôt, à trois heures.

— Où ça ?

— Derrière les tribunes de Saint-Ouen.

— Je ne tire certes pas le pistolet aussi bien que Frégose, mais je ne le tire pas mal tout de même.

— On pourrait remettre la rencontre, à cause de l'infériorité dans laquelle les événements de cette nuit te mettent assurément. La vue, la main, la décision, peuvent être moins nette, mo ins sûre, moins ferme...

— Je suis très bien portant, très en possession de moi-même. Ne changeons rien. Et motus, nous voilà arrivés.

Ils descendirent, et sur le trottoir :

— N'entrez pas avec moi, cela donnerait l'éveil à ma mère. Rendez-vous à deux heures, chez Devienne, qui se chargera de tout : médecin, voiture, armes...

— Tu ne veux pas remettre ? C'est bien décidé ?

— Pas question!

— Alors, marchons. Et à tantôt.

Ils se serrèrent la main. Frégose et Devienne rejoignirent la voiture. Hiénard entra dans l'hôtel. Il était midi. Il monta chez lui. Il était décidé à ne voir sa mère qu'au moment même de se mettre à table pour déjeuner, et à la quitter après, afin d'éviter tout prétexte à causerie et à explication. Il ne pensait pas que la duchesse pût être informée de ce qui s'était passé au cercle. Il était sûr qu'elle ignorerait jusqu'au soir la tentative faite contre lui. Il se croyait à l'abri de toute question, de toute scène. Mais il savait sa mère bien fine, il connaissait le tact avec lequel elle saisissait la moindre nuance. Il se défiait.

Il ne descendit que quand Firmin vint l'avertir que la duchesse l'attendait. Du premier regard, il la vit calme, quoique triste. Elle n'avait rien appris. Il lui baisa la main, la conduisit à table, en s'informant de sa santé. Ils commencèrent àdéjeuner, servis rapidement comme toujours. Elle mangeait peu à l'ordinaire, buvait son thé et parlait beaucoup. Ce matin-là elle paraissait absorbée, et répondait seulement avec un sourire affectueux à ce que lui disait son fils. Lui, par une sorte de caressante coquetterie, s'efforçait de consoler, d'égayer la pauvre femme, comme s'il avaità cœur de lui laisser — savait-il s'il la reverrait — le plus doux et le plus tendre souvenir.

Le repas terminé, il accompagna sa mère au salon, resta encore quelques instants auprès d'elle,

et, prétextant l'obligation de sortir, prit congé en assurant qu'il rentrerait pour dîner. La duchesse embrassa sonfils, le suivit du regard, comme frappée d'une inquiétude soudaine, mais inexpliquée, parut un instant vouloir le rappeler, puis rentra dans sa chambre.

Le timbre d'annonce des visites intimes retentissait dans le vestibule lorsque Jean monta chez lui. Il avait recommandé qu'on lui apportât ses vêtements. Firmin était occupé à tout ranger dans les armoires. Ce n'étaitplus la petite chambre de l'atelier modeste de la rue des Rosiers. C'était l'appartement luxueux d'un fils de famille, recherché et élégant.

L'atelier, immense ouvrait son large vitrage sur le jardin de l'hôtel, et s'emplissait d'un jour du nord, froid et clair, qui découpait les silhouettes avec netteté. Son bas-relief, ses terres, ses outils, tout était en ordre déjà; sa veste de travail était placée sur un fauteuil. Il n'avait qu'à prendre un ébauchoir et à modeler la glaise. Mais, avec un soupir, il pensa qu'il ne s'agissait pas de créer, mais de détruire, et que l'ironique destinée, qui l'avait mis au monde pour produire des œuvres, le contraignait à la tâche imbécile de tuer un homme.

Il s'habilla de noir, avec un col très étroit, et prenant son chapeau, se disposait à partir, quand la porte de l'atelier s'ouvrit brusquement, et la duchesse, les traits décomposés, les yeux brûlants de fièvre, entra presque en courant. A la vue de son

fils, elle poussa im soupir, et tremblante se laissa tomber sur un fauteuil. Il s'était approché avec inquiétude. Elle lui saisit la main fortement, la serra contre elle, comme si elle craignait qu'il ne s'échappât, et d'une voix étranglée :

— Malheureux 1 malheureux enfant 1

Il voulait questionner, s'informer, anxieux de ce qu'il devait craindre, de ce qu'elle pouvait conuaitrc. Elle le fit taire, et sans pouvoir retenir ses larmes :

— Quoi! sans que je le sache, sans m'avoir rien dit, sans m'avoir embrassée, partir, et risquer ta vie. En as-tu le droit? Est-ce là ce que j'attendais de ton affection ? Ne m'avais-tu rien promis? Comment veux-tu que je supporte, sans en mourir, une douleur pareille? Toi, mon Jean, et...

Elle n'acheva pas, sa voix se brisa dans un sanglot. Lui, sombre, marcha muet dans l'atelier, n'osant regarder la pauvre femme qui pleurait et qu'il n'osait consoler. Il dit enfin :

— Qui donc vous a prévenue, ma mère, qui a eu ce triste courage ?

— M"'* de Sauvelys et Lucienne, qui sont épouvantées comme moi, et qui m'attendent en bas pour savoir comment il sera possible d'empêcher cette rencontre... Car cela ne se peut! Elles le disent comme moi. Cela ne se peut, entends-tu?

Il eut un geste de résolution inébranlable :

— Cela se peut si bien, ma mère, que rien ne l'empêchera.

— Même mes prières?

Il se tut.

— Même mes ordres ?

Il ne répondit pas. Alors, dans un paroxysme de désespoir et de terreur, la pauvre femme se dressant, les cheveux presque dénoués, les traits bouleversés, criant plutôt qu'elle ne parlait :

— Mais que t'a-t-il donc fait, ce malheureux? Alors, cette fois Jean bondit, et montrant à sa mère

un visage qui la fit frémir d'épouvante :

— Ce quil m'a fait? dit-il. Presque rien! Après m'avoir blessé dans ce que jai de plus précieux au monde : mon respect pour vous, il m'a fait chasser de votre maison, comme il m'avait déjà chassé de votre cœur. Mais cela ne lui a pas suffi : voyant que j'étais renseigné sur sa duplicité et son infamie, car vous ne savez pas, ma mère, quel bandit est ce brillant personnage, il a tenté de me faire assassiner cette nuit !

— Toi ?

— Cette nuit, oui, et j'étais mort, sans Frégose, qui a tué l'un des bandits, après qu'avec une audace qui prouve à quel point il se croyait sûr de réussir, ce misérable m'avait expliqué cyniquement son projet... Le fils mort, on était bien tranquille avec la mère. Il n'y avait plus qu'un geste à faire pour s'emparer de la femme et de l'argent! Voilà, puisque vous tenez à le savoir, ce qu'il a fait!

Atterrée, les veux fixes, le front sombre, prise de

vertige devant les abîmes de honte qui s'ouvraient brusquement devant elle, les mains aux oreilles pour ne pas entendre, la mère ne suppliait plus, comme morte. Hiénard s'approcha d'elle, et la forçant à écouter :

— Et ce n'est rien, manière. La douleur, la honte, ie crime, j'aurais peut-être tout enduré, pour ne pas vous causer la peine affreuse qui vous déchire en ce moment ; car je vous aime, je vous respecte, et votre bonheur, si répréhensible qu'il fût, était néanmoins sacré pour moi. Mais, hier soir, ce misérable, lorsque pour sauver votre tranquillité, ménager votre honneur, sauver enfin du naufrage les débris de ce qui pouvait encore vous assurer une existence de dignité et de paix, je l'engageais à partir, à s'éloigner, à aller continuer au loin son existence de mensonge et d'ignominie, savez-vous comment il m'a récompensé de ma patience, de ma générosité? En vous insultant!

Elle se dressa toute blanche, la bouche tremblante, le regard fou, s'accrocha à l'épaule de son fils pour ne pas tomber. Lui, poursuivit avec une violence grandissante :

— Oui. devant moi, votre fils, devant Devienne, qui m'assistait, ce lâche a osé vous insulter. Alors tout mon sang, le vôtre, ma mère, s'est soulevé, et libre enfin de payer ma dette de haine, frappant, non plus pour me venger, mais pour vous défendre, j'ai souffleté M. de Prédalgonde. Oui, et je l'avoue,

c'est avec ivresse que j'ai découroniié cet ignoble Roi de Paris.

Ils se regardèrent alors, sans parler. Lui, effrayé de ce qu'il venait de dire, en voyant sa mère, soudain vieillie de vingt ans par les tortures endurées. Elle, gravement songeuse, comme si. eu cetteminute suprême, elle découvrait toutes les folies, toutes les fautes de sa vie, comprenait que, pour les laver, du sang allait couler et que ce sang pouvait être celui de son fils. Elle fit un mouvement, se rapprocha de Jean, ses mains se joignirent suppliantes, toute sa physionomie implora, elle sembla vouloir s'agenouiller. Il la saisit et l'attira sur son cœur. Là, elle le prit par le cou, et délirante, son remords éclatant avec son désespoir, elle cria :

— Pardon! pardon! Ah! jai été uije femme indigne et une mauvaise mère.

Il lui imposa silence avec une fîère autorité :

— Pas un mot, pas unreproche, pas une critique, ma mère. Je ne le tolérerais pas de vous-même plus que des autres. Je vais, tout à l'heure, tâcher de tuer un homme, parce que je n'ai pas voulu vous laisser accuser. Ne vous accusez donc pas. J'impose à tous le respect que j'ai pour vous, car vous êtes ma mère, et cela résume tout.

Elle le regardait, saisie de tout ce qu'il disait de viril, bouleversée par la crainte, secrètement déjà échauffée d'admiration, presque sûre, dans sa superstition de femme, qu'il triompherait, jetée hors

d'elle par tant d'émotions, brisée par leur soudaineté.

— Ne m'enlevez pas mon courage et mon sangfroid, dit-il, soyez résolue et énergique. C'est la seule prière que je vous adresse. Il y a des questions d'honneur qui en certains moments priment toutes les autres. J'ai à faire mon devoir. Faites le vôtre. Embrassez-moi...

— Oh! mon Jean...

Elle se jeta sur lui, le serra, l'enlaça, le regardant avec des yeux de fièvre, comme si elle voulait s'emplir la mémoire de son visage, de sa beauté, de sa force vivantes.

— Maintenant, allez retrouver vos amies. Gardezles auprès de vous. Toutes deux ont été bonnes et affectueuses pour moi. Si je ne reviens pas, aimez Lucienne. Elle sera une fille pour vous et me remplacera.

Il l'étreignit une dernière fois, et s'arrachant à ses baisers et à ses larmes, lui jetant un dernier regard de courage et d'espérance, il partit.

Par la fenêtre, la duchesse le regarda traverser la cour, ouvrir la porte. Le battant de chêne, en se refermant, lui brisa le cœur. Elle chercha autour d'elle, se vit seule, étendit le bras, et ne trouvant aucun point d'appui, avec un gémissement, elle tomba.

Dans une allée longeant les tribunes du champ de courses, depuis cinq minutes. M, de Prédalgonde,

ses témoins, MM. de Frémonville et Jabin, et le médecin se promenaient, attendant l'arrivée de Hiénard et de ses amis.

— Il me semble que nos adversaires sont en retard, dit Frémonville, et il ne fait pas chaud en plein vent.

— Peut-être leur est-il arrivé un accident ? dit Jabin.

Un mince sourire dérida la grave physionomie de M. de Prédalgonde. ^

— Il faudrait que M. Hiénard fût bien malade pour manquer à ce rendez-vous...

— Rassurez-vous, il est bien portant, le voici...

Prédalgonde pâlit. Entre Devienne etFrégose, Hiénard s'avançait, précédant le médecin, qui venait en trottinant par derrière. C'était Hiénard, et point son ombre. Il approchait avec un air de résolution et de vigueur. Roger pensa : Qu'a donc faitRascol? Est-ce là ce qu'il avait promis ? Et comment ne m"a-t-il pas prévenu? Vais-je être obligé d'expédier moi-même ce Hiénard? Et que deviennent alors tous nos projets?

Les arrivants étaient à portée de parole.

— Excusez-nous. Messieurs, dit Devienne, avec

son ironie froide. Nous ne sommes pas en avance,

jnais il n'y a pas de notre faute. Nous avons été pris

toute la matinée par une information judiciaire,

M. Hiénard ayant failli être assassiné cette nuit,

— Assassiné ? s'écrièrent Frémonville et Jabin.

— Oui. Mais que cet incident ne nous retarde pas. Voici M. Frégose qui a fait bonne justice du meurtrier et sauvé notre ami. Vous êtes prêts, Messieurs. Vous avez vos armes. Voici les nôtres. Nous allons, si vous le voulez bien, régler les conditions du combat.

Les deux médecins s'étaient rapprochés l'un de l'autre et causaient. Prédalgonde, que Frégose dévorait du regard semblait de marbre. Hiénard vint aux témoins de son adversaire :

— Messieurs, pendant que vous vous occupez avec mes amis de tous les préparatifs, je désirerais dire quelques mots à M. de Prédalgonde.

— Mais, Monsieur, se récria Jabin d'un air effarouché, c'est contraire à tous les usages.

— Je le sais. Aussi vous priai-je de demander à votre client s'il lui convient de m'entendre.

— Seul à seul?

— Oui, seul à seul.

Le correct Jabin s'aboucha avec son ami, et au bout d'un instant, Prédalgonde et lui se rapprochèrent de Hiénard. Le Roi de Paris salua, le sculpteur toucha son chapeau du doigt. Ils s'écartèrent pour n'être pas entendus, puis Hiénard, sans préparation dit :

— Vous êtes étonné de me voir ici. Vous comptiez bien que mon compte serait réglé cette nuit, et que vous seriez débarrassé de moi. Mais toute aventure a ses chances : c'est votre Rascol qui a eu le

dessous... La police est en train de lexaminer, de le mesurer et, grâce aux indications que je puis lui donner, elle ne sera pas longue à découvrir son identité avec le comte de Saint-Vincent, et son intimité avec M. de Prédalgonde...

Roger eut un mouvement de révolte et de fureur :

— Il fallait donc le faire avant de venir, vous étiez ainsi bien sûr de m'échapper 1

Hiénard regarda fixement Prédalgonde :

— Les gens comme moi ne dénoncent pas, ils frappent. Monsieur de Prédalgonde, je n'ai pas voulu en vous laissant aller sur les bancs de la cour d'assises, éclabousser de votre honte tous ceux qui vous ont connu. Il y aune exécution à faire, je la tente, au péril de ma vie. Tâchez de m'échapper, vousmême.

— Ah ! malheur à vous! grinoa Prédalgonde, dont le visage se décomposait. Je n'ai plus le droit de vous faire grâce, maintenant.

— Me faire grâce, dit Hiénard. Vil coquin, en avez-vous jamais eu la pensée ? Rascol m'a tout conté, cette nuit. Arrangez-vous pour ne pas me manquer, parce que, moi, je ne vous manquerai pas. Il faut que je vous tue, entendez-vous. L'honneur des miens, leur sécurité l'exigent. Voilà ce que j'avais à vous faire savoir.

Devienne et Frémonville venaient. Les deux adversaires se saluèrent, et emmenés chacun par leurs témoins, ils furent placés à trente pas de dis-

tance, sur une pelouse, dans le vague de l'espace, sans point de repère pour l'œil, sans indication pour le tir. Frégose, un pistolet à la main, tremblant comme la feuille, pâle comme un mort, s'approchait.

— Au signal, dit Devienne, vous tirez comme vous voulez, en avançant chacun de cinq pas. La limite est marquée par ma canne. Aussitôt le mot : Feu! tu as le droit démarcher. Comment es-tu?

— Très bien !

— • Prends ce pistolet. Méfie-toi la détente est dure, attaque-la progressivement.

— Hiénard, balbutia Frégose, veux-tu m'embrasser ?

— Avec plaisir, vieux camarade.

— Écartez-vous, Messieurs, cria Frémonville. Prédalgonde et Hiénard se trouvèrent seuls en

présence. La haute stature du Roi de Paris se détachait sur le gris du ciel. Il paraissait ferme et résolu.

— Etes-vous prêts? demanda Devienne.

— Oui.

— Feu I

Au signal, Prédalgonde, lentement marcha de cinq pas, et avec soin ajusta Hiénard, qui restait immobile, effacé et réservant son feu. Le coup partit. Hiénard ne bougea pas, et, dans le silence, on entendit le soupir de Frégose. Au même moment, de sa place, le sculpteur tira. Prédalgonde tressaillit.

Une pâleur livide s'étendit sur son visage. Il lança son pistolet dans l'herbe avec un cri de fureur, et de sa main fouillant sa poitrine, il parut vouloir arracher la balle de la blessure. Puis brusquement il fit trois pas de côté, et tomba. Déjà Devienne et Frégose étaient près de leur ami, le tàtant, le questionnant :

— Tu n'as rien ?

— Rien. Et lui?

— Oh! lui! dit Devienne, ie crois qu'il est sérieusement touché.

— Va voir.

Enlacé par Frégose, qui tremblait de joie maintenant, Hiénard regagna les tribunes. Sur la pelouse, un groupe s'affairait, dont le centre était un corps étendu. Au bout d'un instant, Devienne revint à pas rapides.

— Eh bien ? demanda Hiénard.

— Il est mort. La balle lui est entrée sous l'aisselle et a traversé le cœur... Va-t'en avec Frégose m'attendre dans la voiture. Je prends rendez-vous avec ces messieurs pour le procès-verbal, et je suis

à toi.

Frégose prit son ami par le bras. 11 le soutenait, il eût voulu le porter. Et Hiénard partit, laissant derrière lui, sur cette petite pelouse verte, autour de laquelle les chevaux tournaient en rond les jours de course, étendu dans l'herbe le corps de Thomme qui lui avait fait tant de mal et auquel il avait

ROI DE PARIS il3

accordé la grâce suprême de le laisser tomber dans sa souveraineté menteuse de Roi de Paris.

Le printemps avait reparu. Contrairement à ses habitudes, la duchesse s'était installée à Champchevrier dès la fin de mai. Son fils l'avait accompagnée, et M'**^ Maréchal était venue les retrouver. La belle Élise était maintenant une vieille femme. Ses cheveux avaient blanchi. Sa taille fine et droite s'était alourdie et voûtée. Le chagrin avait accompli son travail de destruction. Et de cette souveraine beauté qui bravait les années, soulevait l'admiration et l'envie, rien ne restait que la douceur des yeux et la grâce du sourire. Elle se montrait sans regrets de n'être plus séduisante, puisqu'elle ne voulait plus être aimée. Ses illusions n'avaient pas survécu au désastre de ses affections dernières. Avec une résignation mélancolique, elle s'était décidée à n'être plus qu'une mère. Et elle l'était en conscience, comme si elle avait à cœur de réparer le temps perdu. Sa maison fermée, pendant tout l'hiver, à tout ce qui n'était point de son intimité, elle avait vécu côte à côte avec Jean, passant la plus grande partie de son temps dans l'atelier.

Le sculpteur avait profité de cette assiduité pour faire de sa mère un buste admirable, où la pensée vivait dans le front noble et triste, où la pureté délicate des traits perpétuait le souvenir des triomphes

il4 LES BATAILLES DE LA VIE

d'autrefois. La duchesse le regardait avec plaisir. Elle disait : Voilà ce que j'ai été. Elle parlait d'ellemême, comme une aïeule souriante, d'une jeune femme qui mérite l'indulgence. Jean était parfait pour elle.

A Ghampchevrier. elle avait, pour la première fois, pris plaisir à suivre les transformations ravissantes de la nature. Cette parisienne s'était intéressée aux choses de la campagne : à la culture des plantes, à la naissance des fleurs. Elle faisait elle-même des bouquets magnifiques que Lucienne peignait à l'aquarelle avec beaucoup de goût.

Il y avait quinze jours qu'ils étaient là, dans la douceur, le silence, l'apaisante tranquillité des champs et des bois. Et le temps avait passé avec une rapidité incompréhensible, sans une minute d'inoccupation et d'ennui. Ils vivaient comme des gens modestes et sages, sortant à pied, travaillant, respirant le grand air et dînant de bon appétit. Ce qu'ils n'avaient pas encore appris, c'était à se coucher de bonne heure.

La camaraderie de Lucienne et de Jean s'était peu à peu transformée en une solide affection. Ils se comprenaient, s'appréciaient. Sur presque toutes les questions ils pensaient de même. La duchesse disait à son fils :

— Vous devriez bien vous marier. A une grand'mère comme moi il ne manque plus que des petitsenfants.

Jean ne répondait pas. Un jour, arriva une lettre de Frégose, annonçant que sa Clémence venait, très heureusement, de lui donner un fils. Il demandait à Hiénard de consentir à être parrain et de choisir lui-même sa commère. Le sculpteur sourit et se tournant vers Lucienne :

— Voulez-vous servir de marraine au petit Frégose ?

— Avec vous, je le veux bien.

La porte-fenètredusalonétaitouverte ; ilsdescendirent dansleparc, et lentement marchèrentaubord de la pièce d'eau. Les cygnes rayaient toujours de leur course silencieuse les eaux claires et froides. Mais les feuilles mortes ne tombaient plus, comme ce jour terrible où la duchesse et M™° de Sauvelys s'étaient expliquées sur le compte du Roi de Paris. Le renouveau faisaitéclater la sève des branches, chauffait la terre amoureuse, et mettait dans les ramures la palpitation des oiseaux. Tout avait rajeuni, tout renaissait à la joie de vivre. Une haleine de douceur et de tendresse passait dans l'air. Jean dit :

— Ma mère est toujours bien triste. Pour qu'elle se rattache à l'existence, il faudrait y mettre pour elle un intérêt nouveau. Il n'y a que moi qui puisse accomplir ce miracle, mais il faut, Lucienne, que vous m'y aidiez.

Elle pencha la tête et rougit. 11 y avait longtemps qu'elle attendait cette confidence, et son cœur battait sourdement d'une émotion violente :

— Que faut-il que je fasse? demanda-t-elle.

— Il faut que vous placiez votre main dans la mienne. J'ai beaucoup hésité avant de vous faire

cette demande. Je sais que vous avez un esprit aussi indépendant que le mien et je n'ignore pas que vous avez eu de grands chagrins. Enfin, il y a ce terrible obstacle de votre fortune. Tant de millions ! Qu'en faire, avec mes habitudes qui sont toutes de simplicité. Et quel embarras que cette richesse ! Cependant nous avons une si complète concordance d'idées et une telle confîrmité de goûts que ne pas nous unir ce serait sans doute passer à côté du bonheur. Dites-moi ce que vous en pensez.

— Je pense qu'il serait difficile de rencontrer un homme qui me plaise mieux que vous ne l'avez su faire, qui remplisse mieux les conditions que j'avais fixées dans ma pensée, d'un mari digne d'estime et d'afî"ection. Nous sommes tous les deux un peu misanthropes. Mais notre commune affection peut nous faire pardonner à l'humanité en prouvant que le bonheur n'est pas irréalisable et que la sincérité et la loyauté sont encore possibles à rencontrer dans le monde. Quant à l'argent, mon Dieu ! c'est comme une gageure, et quoi que vous fassiez, vous en aurez tout autant que moi. Eh bien ! nous en serons quittes pour le dépenser. Il y a beaucoup de bien à faire. Et pour qui ne consent pas à être le prisonnier de sa richesse, la fortune a du bon. Nous renterons la misère, et, c'est presque la même chose, hélas! nous

protégerons les arts. En ce qui me concerne, je vous promets de ne point considérer ma tâche comme terminée tant que nos revenus ne seront "point passés dans la poche d'autrui. Je ne tiens ni aux titres ni aux splendeurs. L'idéal pour moi serait de m'appeler M""® Jean Hiénard, et de vivre de ce que vous gagneriez par votre talent. Je ne sais pas, mon ami, si nous pourrons jamais arriver à n'être plus riches, mais je suis très sûre que, si vous le voulez, nous pourrons être heureux.

Elle releva la tête fièrement :

— Mais, sachez-le bien, je ne veux pas me contenter de l'estime et de la sympathie de celui dont je serai la femme. J'ai plus d'orgueil, et je veux être aimée, quoique je ne sois plus jeune et que je n'aie jamais été belle. J'ai fait ce rêve qu'un homme tel que vous saurait comprendre ce que je suis et ce que je mérite. Si je me suis trompée, ayez le courage de me le dire, sans crainte de m'enlever ma dernière illusion... Mais si j'ai espéré justement...

Des pleurs lui montèrent aux yeux, et elle ne pu continuer. Jean l'attira doucement dans ses bras, e baisant ces précieuses larmes :

— Vous ne vous êtes pas trompée, Lucienne. Je vous aime, pour votre fierté, qui vous fait si dififérente des autres femmes, et aussi pour votre courage et votre dévouement. Je ne puis oublier que, dans la luttequej'avais entreprise et où jejouais ma vie, vous

m'avez soutenu, défendu, aidé à triompher. Cette vie vous appartient. Disposez-en, elle est à vous, et ne sera jamais qu'à vous.

Elle ne répondit pas, trop émue pour parler. Mais elle prit la main de Jean, la serra entre les siennes, et parmi les fleurs, la verdure, dans le calme infini et profond, enlacés, ils revinrent vers leur mère, les yeux riants et lui rapportant le bonheur.

]-es Abvines — Paris. 1897-1898.

Page 1