‹ Rois et serfsChapitre 74 sur 87 · LE PAPE ALEXANDRE III ET L ABOLITION DU SERVAGE · texte numérisé non relu

LE PAPE ALEXANDRE III ET L ABOLITION DU SERVAGE

Le roi Louis X n'est pas le seul personnage A c[ui l'histoire traditionnelle ait attribué un rôle important dans l'abolition du servage. Aux yeux de certains écrivains, aujourd'hui tin peu démodés, le pape Alexandre III (1159-1181) a passé pour s'être prononcé, avec autorité, en faveur de la liberté ; que dis-je ? pour avoir « dirigé l'émancipation » : ainsi s'exprimait Dareste de la Chavanne ^.

Cette opinion repose, semble-t-il, sur deux textes, dont aucun ne l'appuie ])ieii solidement. Je vais les étudier brièvement. Bien souvent les légendes historiques n'ont la vie dure que. parce que les érudits qui en ont reconnu la fausseté se contentent de les passer sous silence, sans les réfuter expressément. Mais ne vaut-il pas mieux épargner aux autres les recherches, parfois longues et fastidieuses, auxquelles on a dû se condamner soi-même ?

Ouvrons VEssai sur les Mœurs au chapitre lxxxiii. Nous y lirons ceci :

« En 1167 le pape Alexandre III déclare, au nom du concile, » que tous les chrétiens devaient être exempts de la servitude ». Cette loi seule doit rendre sa mémoire chère à tous les peuples ^ »,

A quels faits songeait Voltaire ? Il n'y a pas eu d'assemblée conciliaire en 1167. En revanche, en 1179, Alexandre III réunit au Latran un concile général. Nous en possédons les décisions. L'une d'elles interdit aux Juifs et aux Sarrasins d'employer des serviteurs chrétiens : (( Christiana mancipia », est-il écrit dans le texte ^ ; je crois qu'il faut traduire par serviteurs plutôt que par esclaves. Le concile n'innovait

1. Histoire des classes aaricuies en France depuis saint Louis ius({u'('i Louis XVI, 1854, p. 76 ; cf. p. 74. Pour des raisons qui nrécha])ponl. Dareste associait à Alexandre III Adrien IV. Cf. A. A. ^Nlonteil, Histoire des Français des diners états,. 4<" éd., I, in-l'i, l.S5."i, notes p. 81 : et surtout P. Viollet, Histoire des institutions, politiques et adminislratires de la Frcuice. III. p. 3, n. 4.

2. Ed. Garnier, XII, p. (18. Cf., toujours dans VFssai sur les .Mœurs, au chapitre cxcvii, intitulé Résumé de cette histoire, XIII, |). 177.

,3. Mansi, Concilia, XXII, j). 232, c. 26 : <• Judiei sive Sarraceni ne sub alendoruni puerorum obtentu. ncc pro servitio, nec alia ([ualibet causa Christiana mancipia. in doniibus suis permittantur habere. »

pas ; il rappelait une vieille règle du droit canon, donl le seul objet était d'éviter à d'humbles fidèles une occasion d'apostasie ^. Il cherchait à protéger contre elles-mêmes cpielques âmes faibles, qu'eût pu mettre en danger l'influence de maîtres juifs ou musulmans ; il ne se préoccupa pas un instant des intérêts matériels des innombrables serfs (jui obéissaient à des seigneurs chrétiens.

Voltaire a certainement connu, de seconde main, le décret du concile, qu'il a mal daté et mal compris 2. A-t-il eu également connaissance du second texte que je vais citer ? Je ne sais. Mais un historien plus récent et mieux informé, ]\I. Paul Viollet, a invoqué ce texte. Il faut donc le discuter.

On doit à Raoul (ou Ralph) de Diccto — la forme exacte du nom ne nous est pas connue — qui fut doyen de Saint-Paul de Londres, de 1180 à 1202 environ, divers ouvrages historiques, et, en toute première ligne, une très précieuse '^-hronique, intitulée : Ymagines historianim^. Prêtre séculier, Raoul aimait peu la « cuculle noire » des fils de Saint Benoît. En particulier, les moines de Saint-Augustin de Canterbury lui semblaient élever trop souvent des prétentions insupportables. En deux endroits de ses Ymagines, il se laissa aller à s'exprimer sur ce point en termes d'ailleurs modérés (si on les compare à tant d'autres diatribes), mais fort nets. Ces appréciations, désobligeantes pour une puissante abbaye, ne pouvaient plaire à tout le monde. Sur un des meilleurs manuscrits de son œuvre on les trouve grattées. Mais le blanc ainsi obtenu eût paru suspect ; il fallait le remplir. C'est ce que comprit le personnage médiocrement scrupuleux qui défendait de son canif l'honneur de l'institution bénédictine ; confiant, peut-être à juste titre, dans la négligence des lecteurs et leur manque de sens critique, il se contenta de transcrire à la place des passages effacés deux fragments d'un même document qui par hasard se rencontra sous sa main, et qui n'avait aucune espèce de lien avec le récit dans lequel, à deux reprises, par lambeaux, il venait s'insérer ^.

1. Il suffira de renvoyer sur ce point au t. VI du Livre V des Décrétales de Grégoire IX : De JudH'is, Sarracenis et eoriim servis.

2. Naturellement l'erreur peut provenir de sa source, que je n'ai pas retrouvée.

3. Va\. Stubbs, The hislorical ivorks oj masler Ralph de Dieeto (Chronicles and Memorials 0/ Great Britain and Ireland). 2 v. Londres, LS76.

4. Ed. Stubbs, 1, p. 390 (cf. p. 389, n. 1) et p. J29 ; et Pvéjaee, p. xcv. Je nie sépare de Stubbs sur deux points : 1° 11 n"a pas reconnu que les deux fragments étaient tous deux détachés d'une même lettre (qui n'est pas complète) ; cela me semble pourtant hors de doute. Le fragment donné à la p. 390 et plus particulièrement la l>hrase relative à la liberté qui y est contenue forment un préambule tout naturel au fragment de la p. 429. Le scribe, la première fois, a transcrit en eiitirr l'adresse et le salut ; la seconde fois, il s'est borné à une transcription partielle à titre de rappel ; — 2° Stubbs a constaté que les inter])olations sont de la même écriture <iue l'ensemble du manuscrit (api)elé par -lui ms. \) ; i)ar ailleurs il considérait que ce manuscrit avait été exécuté sous la direction de Raoul : il en a conclu que grattages et corrections avaient été commandés tardivement par Raoul lui-même ■désireux sur la fin de ses jours d'ellacer de son œuvre ce qui pouvait blesser les moines ; mais j'ai peine à croire que l'auteur des Ymagines n'eût pas trouvé le

Lisons ce docuinent, (.-n l'ii recousant les membres disjoints. C'est une lettre, sans date, adressée par un pape appelé iUexandre à un roi sarrasin de Valence, appelé Lupus, pour le prier de rendre la liberté à des captifs chrétiens.

Est-elle authentique ? Il se peut. Le roi Lupus n'est pas un personnage de légende. De 1146 à 1172 Valence demeura au pouvoir d'un aventurier musulman, Ibn Mohammed Ibn Ssaïd, dit aussi Ibn Mardanich ; les historiens chrétiens paraissent lui avoir généralement donné le nom ou le surnom de Lupus (espagnol Lope ou Lobo) ^ Ibn Mardanich, Lupus pour les Occidentaux, fut donc le contemporain d'Alexandre III. Dans notre texte on voit le pape remercier l'émir sarrasin de ses bons procédés envers « les adeptes et fidèles du Christ ». Or Ibn Mardanich, cjui passa sa vie à lutter contre les Almohades, portes-drapeaux du fanatisme islamique le plus intransigeant, chercha sans doute contre eux à s'appuyer sur les chrétiens. Alexandre III devait être au courant de ses sentiments ou de sa politique. Il a pu lui écrire.

Néanmoins on se demande comment une pareille lettre, si elle avait été réellement envoyée, serait venue à la connaissance d'un scribe anglais. Sa rédaction d'ailleurs présente quelques traits assez suspects ^. Pour ma part, je verrais volontiers en elle un de ces exercices de style, comme les aimaient, en tous pays, les clercs du Moyen-Age. L'interpolateur de Raoul de Diceto l'aurait en ce cas simplement puisée dans un des manuels d'art épistolaire qui traînaient dans toutes les bibliothèques ecclésiastiques.

Quoiqu'il en soit lorsque, en 1652, l'Anglais Roger Twysden donna la première édition des Ymagines historiariim, il suivit principalement, non pas il est vrai le manuscrit même gratté et corrigé par l'ami des moines, mais un manuscrit qui en était dérivé. Il se trouva donc reproduire la Ic-ttre d'Alexandre III au « glorieux roi de Valence », divisée, comme l'on sait, en deux fragments ^. Pris pour deux documents distincts ces deux fragments furent, au xix^ siècle, recueillis par l'érudit

moyen de combler moins maladroitement les lacunes créées par la suppression des passages jugés déplaisants. Les fragments de la lettre à Lupus n'ont pas le moindre rapport avec le contexte ; tant de gaucherie et de cynisme ne saurait être que l'œuvre d'un scribe. Bien entendu je ne saurais contester les conclusions proprement paléographiques que Stubbs a tiré de l'examen de manuscrits que je n'ai point vus. Mais on peut supposer qu'après la mort de Raoul (survenue peu après l'achèvement des Ymayines) le copiste qui avait travaillé sous sa direction a (peutêtre par ordre) repris le manuscrit et l'a corrigé.

1. Cf. G. Diercks, Gcschichle Spaniens, I, Berlin, 1895, p. 338 et suiv. ; G. Escolano, Historia gênerai de Valencia, I, in-4o, Valence et Madrid, 1878, p. 264 et suiv. ; Juan de Mariana, De rébus Hispaniœ libri XX, XI, c. xii, dans A. Schott, Hispanite illustralie, I, fol. Francfort, 1603, p. 534, texte espagnol sous le titre de Historia gênerai de Espara, nouv. éd., VII. Madrid, 1818, p. 61.

2. De toutes façons il faudrait supposer que le scribe a altéré la suscription : car Alexandre III ne s'intitulait certes pas « pontifex magUcS et aima Romae ».

3. Hisioriie Anglicanœ Scriptores X, fol. Londres, 1652, p. 580 et 602.

allemand JafTé qui compila les Régestes pontificaux, et attribués par lui, sans beaucoup de réflexion, respectivement aux années 117t et 1179, dates des récits au milieu desquels ils avaient été interpolés ^. En fait, si notre texte est authentique, il doit se placer entre l'avénement d'Alexandre III (7 septembre 1159) et la mort d'Ibn Mardanich (1172).

Relisons maintenant la lettre au roi Lupus. Rédigée en un style éloquent, elle s'orne d'un préambule, qui est ici, au sens exact du vieux terme, une captatio henivoleniie. Quelles raisons invoquer pour obtenir la délivrance des captifs ? Le notaire apostolique, ou plutôt, si, comme je le crois, nous n'avons sous les yeux qu'un vain exercice littéraire, le rhétoricien songea tout naturellement à cette condamnation théorique de la servitude qu'il avait vu exprimée dans tant de livres ; il fallait libérer les esclaves chrétiens parce que l'esclavage en soi est une mauvaise chose. Et il écrivit ceci : « La Nature a créé tous les hommes libres ; nul par la loi de Nature n'a été soumis à la servitude 2. -, Argument peut-être médiocrement propre à persuader un émir sarrasin, pensée, en son temps, dépourvue de toute originalité, mais phrase sonore qui dut plaire à son auteur. Après bien des siècles écoulés, M. Yiollet nous demande encore de savoir gré au pape qui fut censé la prononcer.

Alexandre III a dû sa réputation humanitaire à deux textes. L'un d'eux n'est peut-être pas de lui. Ni l'un ni l'autre en tout cas ne concernaient les serfs de l'Europe occidentale. Du point de vue voltairien, c'est donc à tort qu'Alexandre figure dans VEssai sur les Mœurs comme « l'homme peut-être, qui, dans les temps grossiers qu'on nomme du Moyen-Age, mérita le plus du genre humain » ^. Mais il ne se faisait sans doute pas des devoirs d'un pontife romain la même idée que Voltaire.

1. Jaffé et Wattenbach, Rer/esla pontiftciim Romanonim, II. Lripzig, 1888, c. 12366 et 1:^287. En outre Jafïé — que n'a pas corrigé le second éditeur, Wattenbach, — s'est laissé tromper i)ar une mauvaise disposition ty])ographique de l'éd. Twysden : il a considéré comme partie intégrante du premier fragment la phrase qui le suit et qui appartient en réalité au texte de Raoul de Dicelo ; \rM suite il a cru, semble-t-il, qu'Alexandre III avait écrit au roi Lupus pour lui annoncer que Richard, archevêque de Canterbury, était élevé au rang de « protecteur de tous les Anglais >-: on se demande en quoi une pareille nouvelle eût pu intéresser un Musulman d'Espagne !

2. Ed. Stubbs, I, p. 390. « Cum autem omnes libères natura creasset, nullus conditione naturae fuit subditus servituti ».

3. Chap. cxcvr., t. XIII. p. 177. Voltaire inyoque d'ailleurs diverses raisons à rapj)ui de ce panégyrique d'Alexandre III ; mais, en tout premier lieu, son amour de la liberté.

Page 1