‹ Roland & Marie PhliponChapitre 12 sur 68 · Roland à Cousin-Despréaux, 7 août · texte numérisé non relu

Roland à Cousin-Despréaux, 7 août

Il est arrivé à Paris de la veille et raconte à son ami la façon expéditive dont il vient de prendre ses grades à Reims.

(1) Roland écrivait, le 11 juin, à Cousin-Despréaux : « J'ai trouvé et acheté une traduction de tout Xénophon... »

(2) Coll. Le Corbeiller.

Arrivé le 30 [jviillet], j'ai pris ou plutôt fait enregistrer mes inscriptions le 31, pris en même temps de la matière, étudié jour et nuit, soutenu thèse sur le droit canon et le droit civil le 3 [août] ; été reçu bachelier ; pris de nouvelles matières le même jour ; soutenu thèse le 5 et reçu licencié en même temps ; parti le même jour [pour Paris] à 8 heures du soir...

Sophie Cannet, que Roland retrouve à Paris, installée chez les demoiselles de Lamotte, l'y invite à dîner, peut-être pour fêter ses succès de Reims, puis imagine de convier aussi Phlipon et sa fille. Celle-ci s'inquiète (on va voir pourquoi), et envoie à Roland la lettre suivante :

16. — Marie Phlipon à Roland, 12 août 1118 (ms. 6238, fol. 5-6) — Adresse : A Monsieur Roland de la Platière, à l'hôtel Impérial, rue des Mathurins, quartier Saint- Jacques, à Paris.

Ce mercredi, 12 août 78, à 6 h. du matin.

Suivant un certain principe (que les disgrâces prévues sont toujours les plus supportables), principe dont vous m'avez déjà vue. Monsieur, faire Tapplication, ne dois-je pas charitablement vous prévenir que vous aurez demain à votre dîner deux figures que vous ne devez guère y attendre et qui seront assez étonnées de s'y trouver. Ma bonne amie s'est imaginé de nous joindre à vous. Je reconnais dans les plus légers effets l'attachement qui lui fait chercher à me retrouver partout, mais j'avoue que son arrangement ne m'a pas flattée, comme il aurait dû faire naturellement, et c'est cela dont je veux me plaindre.

Entre mon père, mon amie et vous, je crains toujours que le premier ne laisse échapper de ces riens qui pourraient dénoncer à la seconde la petite dissimulation à laquelle vous m'avez amenée ; je vois cette appréhension entraîner je ne sais quel malaise qui ne m'est pas familier. Pour éviter plusieurs feintes, je m'étais dépêchée d'en faire une, en écrivant à mon amie (1), lorsque j'appris son voyage, que je vous

(1) Lettre du 7 mai. V. plus haut n» 11.

l'amitié 55

avais peu vu, afin d'éluder ses questions. Je ne croyais pas que le soin de conserver, pour les confondre, tous les droits de l'amitié dût me coûter le plaisir de me trouver sans aucune gêne au milieu de ceux que je distingue.

Vous êtes venu établir un quartier de réserve au sein de la plus grande confiance ; ma simplicité, ma bonhomie sont comme effrayées de l'embarras où peuvent me jeter le manque de mémoire ou le peu d'aptitude à ces finesses de quelqu'un qu'il me faut préparer avec des ménagements pénibles. Ne prenez pas ceci pour des reproches : c'est l'expression échappée à la disposition du moment. J'ai toujours regardé ma chère Sophie comme assez élevée au-dessus de son sexe, pour que l'espèce de préférence que vous sembliez accorder à une nouvelle connaissance ne produisît sur elle aucune impression désagréable. Si j'en avais jugé autrement, j'aurais été la première à vous demander un silence qui m'eût paru nécessaire. Vous l'avez néanmoins estimé tel, par des raisons dont l'excellence ne me fut jamais douteuse, parce que, vous reconnaissant du sens et de l'élévation, je les ai crues mériter mon adhésion ; je les vois toujours du même œil, j'y aurai toujours le même égard, parce que je vous juge toujours digne de mon estime et de ma confiance, et c'est la franchise, le sans-prétention de l'une et de l'autre qui me font les témoigner aussi librement à vous-même qu'à tout autre.

Mon billet s'allonge malgré moi. Je regretterais le temps que vous mettrez à le, lire, s'il n'était d'ailleurs assez juste que vous payiez d'une petite peine la contrariété dont vous êtes l'occasion. Il faut bien que vous essuyez l'ennui d'un épanchement dont j'avais besoin et auquel je ne puis me livrer qu'avec vous. A vous seul je pouvais me plaindre de l'altération que j'apercevais au plaisir de vous rencontrer chez mon amie et de la résistance que cette vue me fit apporter à ses intentions. Je vous laisse apprécier cette plainte qui n'en mérite plus le nom, et que je me serais défendu de faire, si l'on pouvait la prendre dans la commune acception.

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