A Sophie Cannet, 31 mars
J'ai reçu, il y a quelques jours, une visite de M. Roland de la Platière ; il était sérieux, j'étais rêveuse, nous avons causé des chagrins de la vie, des peines qui assiègent perpétuellement les âmes sensibles. Je me souviens d'avoir laissé échapper sans réflexion deux ou trois phrases qui me regardaient, et que la retenue, la délicatesse de M. Roland l'auront empêché de relever : mais comme je suppose qu'elles pourraient peutêtre lui revenir dans l'esprit, si par hasard vous vous entreteniez de moi, je te prie dans toute occasion de ne rien faire entrevoir d'aucune manière qui soit le moins du monde au désavantage de mon père. Au temps de mes tracasseries.., je me suis permis l'expression de tout ce qui m'affectait avec une liberté que je blâmerais peut-être dans mon sang-froid actuel... Ne regretterais- je pas bien vivement cette liberté si elle devenait le sujet de la connaissance ou même des doutes de certaines choses qui doivent rester voilées pour tout autre qu'un intime ? Il ne fallait pas moins que la haute idée que
(1) Le 11 juin il écrivait d'Amiens à Cousin-Despréaux.
(2) II logeait à l'Hôtel Impérial, rue des Mathurins, quartier Saint- Jacques (lettre à Cousin-Despréaux, du 7 août 1778). Cf. la note du t. I, p. 3, de mon édition des Lettres de M^^ Roland.
je me fais de la prudence de ta mère pour m'empêcher d'être peinée de la part que tu lui fis alors. Je serais bien aise que tu misses à cet égard notre Henriette dans la disposition où je puis la souhaiter pour ce qu'elle sait sur ce chapitre. Fais-lui lecture de ce passage, ou amène le sujet avec ménagement, car aussi bien son imagination est tellement vive qu'elle pourrait voir de grosses raisons dans cette espèce de précaution assez inutile avec toi...
Ainsi, que Roland n'apprenne rien, par les deux sœurs, des désordres de Phlipon ! et surtout qu'Henriette n'aille pas voir, dans cette recommandation, plus d'arrière-pensée qu'il n'y en a 1