Roland; ou, La chevalerie
Avant d'entreprendre la lecture de la Chanson "^e Roland, ou Poëme de Roncevaux, et pour comparer facilement les circonstances fabuleuses ou romanesques de ce récit rimé, avec les événements réels de l'histoire, il sera bon de prendre connaissance du passage des Annales des Francs, d'Eginhard, dans lequel le ministre de Charlemagne raconte cfe qui a provoqué l'expédition du roi en Espagne, et la défaite de ses troupes, à Roncevaux. Voici comme il s'exprime :
« An 777, Le roi, au premier jour de printemps, partit pour Mimègue, où il célébra les fêtes de Pâques* Ensuite, voyant bien qu'on ne pouvait se fier au«. promesses trompeuses des Saxons, il résolut d'aller teiriT, dans le lieu nommé Paderborn, l'as-
semblée générale de son peuple, et se dirigea vers la Saxe, à la tête d'une armée considérable. Arrivé dans cette ville, il y trouva rassemblés le sénat et le peuple de cette perfide nation, qui, conformément à ses ordres , s'y étaient rendus , cherchant à le tromper par de faux semblants de soumission et de dévouement. Tous en effet se présentèrent à lui, à Tcxception de Witikind, Tun des principaux chefs des Westphaliens, qui, se sentant coupable d'une foule de crimes, et craignant pour cela la colère du roi , s'était réfugié auprès de Sigefried, roi des Danois. Quant aux auti*es qui étaientvenus à Paderborn, ils se remirent entre les mains du roi avec tant de soumission, qu'ils méritèrent d'obtenir leur grâce, mais à cette condition, toutefois, que, si désormais ils rompaient leurs engagements, ils seraient privés de leur patrie et de leur liberté. Un grand nombre d'entre eux se firent baptiser en cette occasion; mais c'était avec des intentions bien peu sincères qu'ils avaient témoigné vouloir devenir chrétiens. — Vers la même époque , le Sarrazin Ibn-al-Arabi vint dans cette ville (Paderborn), se présenter devant le roi. Il arrivait d'Espagne, avec d'autres Sarrazins, ses compagnons, pour se donner au roi des Francs, avec toutes les villes dont le roi des
Sarrazins lui avait confié la garde. Après avoir clos rassemblée générale dont il a été parlé plus haut, le roi Charlemagne retourna en Gaulé, et célébra les fêtes de Noël dans son domaine de Douzy, et celles de Pâques à Casseneuil, en Aquitaine.
« An 778. Cotte année^ le roi, cédant au conseil du Sarrazîn Ibn-al-Arabi, et conduit par un espoir fondé de s'emparer de quelques villes en Espagne, rassembla ses troupes , et se mit en marche. Il franchit, dans le pays des Gascons, la cime des Pyrénées, attaqua d'abord Pampelune, dans la Navarre, et reçut la soumission de cette ville. Ensuite il passa FÈbre à gué, s'approcha de Saragosse, qui est la princîpaleville de cette contrée, et, après avoir reçu d'Ibn-al-Arabî, d'Abithener et d'autres chefs sarrazins les otages qu'ils lui offrirent , il revint à Pampelune. Pour mettre cette ville dans l'impuissance de se révolter, il en rasa les murailles ; et résolu de revenir dans ses États, il s'engagea dans les gorges des Pyrénées. Les Gascons, qui s'étaient placés en embuscade sur le point le plus élevé de la montagne, attaquèrent l'arrière-garde, et jetèrent la plus grande confusion dans toute l'armée. Les Francs, tout en ayant sur les Gascons la supériorité des armes et du courage , furent défaits à
cause du désavantage des lieux et du geore der* combat qu'ils furent oblige de soùtehir. La plur^ part des officiers du palais, auxquek le roi avait' donné le commandement de ses troupes, périrent en cette occasion; le^ bagages furent pillés, etTennemî, favorisé par la connaissance qu'il avait des lieux, se dispersa aussitôt; Ce cruel revers effaça presque entièrement, dans le cœur du roi , b joie des succès qu'il avait obtenus en Espagne » {i)i^
Dans ce morceau des Annales d'Éginhard , où cet historien répète ce qu'il a déjà dit dans le chapitre IX de la Vie de Charleniagne, sur la déroute de Roncevaux, il est à remarquer que , cetjie fois,, en rapportant que la plupart des officiers du palais^ périrent en cette occasion , il ne nomme aucun d'eux, pas même Roland.
Roland est donc un personnage àpeu près imaginaire , dont les poètes et les romanciers ont fait le héros, le chevalier que tout le monde connaît aujourd'hui, par le poëme d^Arioste. Je ne m'engagerai' pas dans la biographie romanesque de ce person-; liage, sur lequel on a brodé des aventures plus bi-
(\) Einhardi Opéra, avec la traduction française de M. A. Teulet. — 1. 1*"-, pag. 171-173. J. Renouard. Paris, 18i0.
AYEBTISSEMElfT. VII
zarres et plus étranges les unes que ks autres, depuis le onzième siècle jusqu'au s^zième, et je renyerrai les curieux qui voudraient la connaître, aux volumes de novembre et décembre 1777, de la Bibliothèque des romans, où Ton a rassemblé et mis en ordre tous les récits français, espagnols et italiens, qui se rapportent à la vie romanesque de ce chevalier.
Ce qui m'importe, en ce moment, est de ne pas perdre de vue le fait historique relatif à Texpédi* tion de Charles en Espagne et à la déroute de son armée à Roncevaux, tel que le rapporte Éginhard, afin qu'à Taide de ce point fixe de comparaison, on puisse clairement reconnaître le biais fabuleux, légendaire et romanesque que Ton a fait prendre à ces événements, dans la prétendue Chronique de Turpin, et dans la chanson écrite par le trçuvère Turold.
Dans la traduction que Ton va lire, j'ai soigneusement reproduit la diphthongueAoi qui se trouve placée ordinairement à la fin des strophes, ou dans le corps de ces couplets. Est-ce un cri de guerre, une exclamation admirative ou un avertissement donné au ménétrier qui accompagnait le chant du jongleur? C'est ce que les savants n'ont pu décider ;
VllI AVERTISSEMENT.
et j'avoue que je n'ai pas été plus heureux qu'eux dans mes recherches.
Je ferai observer de nouveau, aux amateurs de notre vieille littérature française , que ma traduction a été faite sur le texte du poëme de Turold, donné par M. Francisque Michel, d'après un manuscrit de la bibliothèque Bodléienne, à Oxford (Paris, 1837) ; et que, pour faciliter la comparaison de la traduction avec l'original, j'ai reproduit exactement le numéro de chaque strophe.