AUX AMIS DE JEAN-CHRISTOPHE
Est-il besoin de vous le dire ? Lauleur de ce petit livre est un des vôtres. Un camarade très cher, le regretté Gaspard Vallette, lui avait envoyé un volume intitulé l'Aube en lui écrivant : « Voici 'un roman pour toi. Le héros est un musicien. Ce n est pas mon affaire. » La première condition, en effet, pour être un digne membre de notre grande famille est d'aimer, pardessus tout, la musique. Que ceux qui, d'aventure, ne porteraient pas Beethoven dans leur cœur passent leur chemin ! Nous n'avons rien à voir avec ces gens-là.
Non seulement l'auteur se targue d'être
un des aines de la famille Christophe.
Mais il cultive encore une de ces petites faiblesses d'amour-propre, ou ^ si Ton veut, une de ces curieuses excroissances morales que son compatriote Tœpffer appelait un « bourgeon ». Dans ce monde, ou tout est vanité, chacun a un bourgeon, à moins qu'il n'en ait plusieurs. Or le bourgeon le plus florissant de T auteur est F intime satisfaction d'avoir été le tout premier h parler de Jean-Christophe da/2S un article publié par le Journal de Genève, le 2 juillet 1905. Si quelqu'un, d'aventure, venait à lui contester son droit de priorité^ ce serait pour lui un vrai chagrin. Il est à espérer que personne ne voudra commettre une si méchante action.
Même en admettant que quelque critique inconnu, français, anglais, allemand ou belge ait eu V indiscrétion de devancer Vauteur, en consacrant un entrefilet à Jean-
ROMAIN ROLLAWD
Christophe, nul à coup sûr n'a suivi de plus près la longue carrière du héros qui fut, durant huit années, V ombre de Romain Rolland.
Par la parole et par la plume, V auteur s'est efforcé d'être quelque chose comme le Jean-Baptiste de saint Christophe . Chaque jour il mettait en pratique le pieux adage latin :
Chrislophori faciem die quacunque tueris, Illa nempe die non morte mala morieris.
Non seulement il nest pas décédé de mort violente, mais Christophe lui a été, sans cesse, secourable. Juché sur les épaules du bon géant, il a passé, fort à son aise, le fleuve aux eaux tumultueuses. Et, comme le passeur d'eau continue de remplir fidèlement son office, il engage tous les pèlerins qui se trouvent en détresse, sur la rive, à recourir au saint bénévole.
Quiconque a voyagé longtemps aux côtés d'une ombre, éprouve le désir de connaître Vhomme auquel cette ombre appartient.
Quiconque a lu Jean-Christophe veut savoir qui est Rornain. Rolland. C'est précisément pour satisfaire à ce désir si légitime que ce petit livre a été écrit.
Grâce au bienheureux Christophe, l'auteur a eu le privilège de se lier d'amitié avec Romain Rolland. Une correspondance active lui a permis de suivre de près V élaboration du grand œuvre et de marquer^ avec quelque précision, les étapes parcourues par un esprit voué, semble-t-il^ au mouvement perpétuel.
Il va de soi que^ puisqu'il s'agit d'un homme vivant — bien vivant^ Dieu merci ! — les indications qui pourront être données ici ne sont que provisoires. Nous en garantissons toutefois V exactitude documentaire.
Amis de Jean-Christophe ^ c'est à vous que s adresse ce livre, non à d'autres. Son but est de vous aider à pénétrer plus avant dans la pensée d'un écrivain que vous aimez et auquel vous devez beaucoup. Pour un grand nombre d'entre vous .,11 fut et demeure un guide.
Dispersés dans le monde entier, vous êtes semblables à ceux qui tentèrent de construire la chimérique Babel. Vous parlez toutes les langues de la terre. Vos croyances sont diverses. Il faut pourtant qu'il y ait entre vous quelque secrète parenté., puisqu aussi bien c'est pour vous être reconnus en Jean-Christophe que vous êtes devenus ses amis. Un accord tacite vous unit. Et, par là-même, vous prouvez qu'au-dessus des discordes qui troublent aujourd'hui l'univers et le bouleverseront peutêtre demain^ une entente s'établit entre les âmes de bonne volonté, et que les disso-
nances se résoudront un jour en une sereine harmonie.
Patients ouvriers qui vous ignorez les uns les autres^ travaillez, sans trêve, à votre œuvre commune. Construisez quelque tour gigantesque, avec rambiiion téméraire d'escalader le ciel.
Genève, mars 1918.