DE LA POÉSIE A CYLINDRE
n naît peintre ou poëte; mais, dans les arts culinaires, il y a les procédés du métier. Pour être peintre, il faut connaître les mélanges et les secrets des couleurs; pour être poëte, il faut avoir le Dictionnaire des rimes dans la tête, et meubler sa mémoire d'hémistiches, d’épithètes, d’images et de métaphores coloriées, de strophes ailées, de rythmes, de cadences. Si, par exemple, vous dites : barque on canot , vous êtes vulgaire; si vous dites : nacelle, vous êtes librettiste; si vous dites: esquif ou frêle esquif , vous êtes poncif. De même que le peintre charge sa palette, le poëte doit avoir ses cahiers d’expressions. Il y a
soixante-neuf mots techniques pour désigner un objet qui vajsur l’eau, depuis le vaisseau trois-ponts jusqu’au youyou, et, dans le même ordre d’idées, soixante-neui façons d’accommoder les œufs.
Pour faire un plat poétique bien assaisonné, vous ne prenez pas une casserole, vous prenez un trépied d’or. Vous y jetez à pleines poignées les parfums d’Arabie, du kohl, du nard, de la myrrhe, un rayon de soleil d’Égypte, les pampas de l’Inde, des oiseaux au riche plumage, des drapeaux de toutes les couleurs, une harpe d’Eolie (ça peut servir de télégraphe), une houri, une péri, une Andalouse au sein bruni et une aimée au bouclier rose; un pavillon mauresque, un fût de colonne grecque, un nez ou un bras de statue, un dictateur latin, une momie, une vestale, une pyramide, des animaux féroces, une oasis et un dromadaire. Quand le trépied est plein, vous chauffez à rouge, et vous vous appuyez nonchalamment sur la tablette d’une cheminée, une lyre à la main, couronné de roses, dans la pose de la Pythonisse. Quand les ingrédients ci-dessus commencent à bouillir et à chanter dans votre âme, votre cerveau fonctionne comme une tabatière à musique ou une montre à répétition, selon les lois de l’éternelle Poésie à cylindre. Vous retirez du feu et vous soufflez :
Le soir, dans le désert, haletante, rapide,
Passe, crinière au vent, l’œil en feu, la numide
Échappement :
Cavale. Ainsi le cœur, inondé de soleil Premier engrenage :
Et d’amour, sent un flot plus chaud et plus vermeil
ROMAN INCOHÉRENT Deuxième engrenage :
De sang palpiter dans l’artère.
Rouage supérieur dentelé :
La cavale insensée, ardente,
Rouage inférieur :
Bondit la croupe frémissante,
Petit cylindre à cheville :
Gomme un fantôme épouvanté;
La cavale a brisé l’entrave (tic)
Et fuit comme fuit une esclave (tac)
Vers sa mère :
Coup de balancier :
« La liberté !
Trois fois l’heure a sonné. Trois fois l’écho sonore, Dans l’air repercuté
Cylindre creux à deux engrenaqes :
« Vibre et soupire encore ;
Petite sonnerie à musique :
L’âme, heurtée au choc d’un pieux souvenir,
La demie va sonner :
S’allume!... — Une étincelle éclaire l’avenir,
Échappement du grand ressort :
Et l’étincelle est la prière.
Une couverture glacée, jaune ou rose, du papier satiné, des points de suspension, énormément de marge, beaucoup de pages blanches, des chiffres romains, des titres vagues, comme : Soir empourpre. — Bans Vherbe. — Couchant. — Lamentation. — Desidemum. — A ceux qui sont là-bas. — Désespérance. — Eveillons-nous , etc.
Avec 600 francs de dépense, on peut offrir à ses amis et connaissances une belle pièce montée, qui est l’ornement d’un dessert assorti.
Cette Galerie kilométrique demanderait un volume annexe ; à notre grand regret, nous renvoyons le lecteur
à la collection du Journal inutile , qui a publié Les Snobs parisiens , de Daniel l’Amateur.