TROISIÈME TABLEAU
Sur le seuil de la porte d’entrée.
madame pighart. — Si vous êtes décidé, j’en parlerai au propriétaire .
tamar. — Sans doute.
— Le denier à Dieu est de cinq francs.
— Cela va de soi.. . Et quel est' le prix de l’appartement?
— 300 francs .
— Ce n’est pas trop cher.
— N’est-ce pas?
— Meublé?
— Comme il est.
— Alors, on est nourri?
— Monsieur veut plaisanter.
— Trois cents francs, c’est une somme.
— La maison est très bien habitée.
— Enfin...
30i ROMAN INCOHÉRENT
— Je ferai le ménage de monsieur; c’est dix francs par mois.
— J’allais vous en prier.
— Tous les appartements doivent être frottés; mon neveu est le frotteur de la maison; c’est deux francs par mois.
— J’en serai enchanté.
— Monsieur est célibataire ; c’est une clause du bail, et si monsieur avait l’intention de se marier...
— Madame, j’ai consenti à tout; mais il y a une limite : je ne veux pas vous épouser.
A cette déclaration inattendue, Mme Pichart éclata deiire. Elle trouva M. Tamar un homme charmant, prit son nom et son adresse, et lui dit qu’il pourrait emménager quand il voudrait.
Le lendemain, une voiture à bras transporta rue Ra-
cine quelques épaves de l’atelier abandonné. Un lit de fer, une chaise, une poêle en fonte, deux tableaux sans cadre, une malle fermée contenant des hardes, des livres et des papiers, meublèrent la grande et unique pièce mansardée que Mme Pichart affichait comme
LE JOURNAL DES MASSES
Appartemerit de garçon. C’était peu, sans doute, au point de vue du confort et de l’ornementation, mais c’était assez pour la respectabilité. Tamar était dans ses meubles, chez lui, et ce domicile légal lui conférait le titre de citoyen électeur et éligible.
Le propriétaire de l’immeuble de larue Racine habité
par Tamar était un vieux trembleur, qui frémissait au seul souvenir de la Révolution de 1848.
Un jour, entrant chez le concierge de sa maison, il entendit une voix sonore qui proclamait la prochaine répartition de l’héritage humain, et il se trouva en présence d’un homme aux cheveux indisciplinés sous un chapeau tyrolien, à la barbe inculte, fumant une pipe de terre à long tuyau.
C’était Tamar.
— Monsieur est le locataire du cinquième, dii le concierge Pichart, sans autre explication... Monsieur Ra-
bourdin, ajouta-t-il en changeant de ton et d’attitude, est le propriétaire.
Tamar devait plusieurs termes, et le portier comptait avoir produit un effet d’intimidation. Cette illusion fut de peu de durée.
— Monsieur, dit Tamar avec aplomb à son proprié-
taire, la crise financière a son contre-coup dans les plus humbles existences et la mienne est de ce nombre; mais la Fortune est changeante et la Révolution s’avance. Si la vengeance est boiteuse, elle marche; si l’heiire de la réparation est lente, elle sonne. Il me sera doux alors, monsieur et cher propriétaire, de me souvenir que je vous ai du un modeste abri aux jours d’épreuve ; je me ferai un devoir et un plaisir de sauver votre tête, car la justice du peuple fera son office, et la Bourgeoisie aura les premiers honneurs de l’échafaud.
LE JOURNAL DES MASSES
Abasourdi, terrifié par l’accent, le geste, la déclaration de son singulier locataire, M. Rabourdin fit signe au concierge de le suivre, et une fois dans la rue, lui dit confidentiellement :
«Ne tourmentez pas le locataire du cinquième; il s’acquittera dans des temps plus heureux, pour lui, pas pour moi, et il est bon d’avoir des amis partout. » Depuis ce jour mémorable, le farouche Tamar put jouir de la considération de son propriétaire et de son portier, et il n’entendit plus jamais parler de ses quittances de loyer.
L’Empire paraissant vouloir se consolider, et la fin de ce règne étant remise de huitaine en huitaine, comme une affaire qui s’éternise, Tamar prit d’autres habitudes. Il franchit les ponts, ce qu’on appelle à la Rive gauche « aller de l’autre côté de l’eau », prit l’absinthe au Café de Madrid et dîna dans la région du Faubourg- Montmartre. Il passait ses soirées à l’aventure et les finissait au Rat mort.
C’est là que les apôtres du Cénacle international politique préparaient la chute des trônes et l’avènement des peuples. « La France, s’était dit le précurseur Tamar, sera un jour gouvernée par le Café de Madrid. » Tamar voyait juste et loin. Le Rat mort et le Café de Madrid comptaient dans leur clientèle les conseillers municipaux, les députés, les sénateurs, les préfets, les généraux, les ministres de l’avenir, un futur dictateur, les chefs de deux gouvernements, une aurore, hélas ! boréale.
Ordinairement, il sortait de l’illustre café du Rat
mort etdu caboulot de la Consolation aune heure matinale. Quand le temps était favorable, il rentrait au Quartier, sinon il recevait l’hospitalité chez un frère, parfois chez une amie.
Le propriétaire de Tamar étant mort avant l’heure marquée pour l’expiation populaire, son fils, Félix Rabourdin, recueillit sa succession.
Félix Rabourdin était un homme de trente-cinq ans, tout à fait de son époque, ce qu’on appelait, en 1830, un viveur, et de nos jours un bon garçon. Il avait des favoris blonds, un commencement d’embonpoint et savait s’habiller, mais c’était tout ; au demeurant, une de ces nullités finaudes qui, sans s’avouer nettement leur propre faiblesse, sentent pourtant la nécessité de s’étayer des capacités d’autrui. Après l’Empire, il résolut « de faire quelque chose ». Maître d’une belle fortune, sans attache d’aucune sorte, tout bien considéré, il se demanda s’il ne pourrait pas atteindre le but comme un autre, être décoré, membre du conseil général et député de son département. Pour cela, il fallait un instrument, un journal, par exemple.
Sa résolution prise et la question d’argent étant hors de cause, il ne lui restait plus qu’à remplir les formalités légales, à organiser une rédaction et à paraître. Il s’aperçut alors qu’un rédacteur en chef politique n’était pas d’une rencontre facile. Il lui fallait un homme capable de prendre le vent selon les circonstances. Il se souvint alors qu’il y avait, parmi les locataires de sa maison de la rue Racine, un avocat journaliste. A tout hasard, il prit des renseignements. Son portier l’informa que M. Tamar jouissait d’une certaine réputation dans le quartier, et qu’il était un des orateurs les plus écoutés des réunions publiques. M. Rabourdin n’en demanda pas davantage et lui adressa une invitation à dîner chez Brébant.
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Cette fois, la Fortune venait de toucher Tamar à l’épaule. Il était à la veille de réaliser ses ambitions lointaines, de voir marcher son rêve dans la réalité, diriger un journal quotidien, politique, artistique et- littéraire, démocratique et social. Le Spectre rouge allait marcher ; il allait offrir en prime aux abonnés l’Hydre de l’anarchie, emballée, franco. Si le Canard automate de Yaucansonest célèbre dans les annales scientifiques, le Canard enragé, dirigé par Taïnar, mérite délaisser trace de son passage dans l’histoire de la presse, comme le spécimen d’un Journal incohérent , qui a eu et aura encore un grand nombre d’imitateurs sans le savoir.
A sept heures, Tamar arriva en habit noir et en cravate blanche. L’habit était boutonné, la cravate défraîchie, un peu encorde, et il n’avait qu’un gant, mais l’intention y était.
Après quelques explications sommaires de part et d’autre sur la cause et le but de la réunion, tous deux se mirent en devoir de faire honneur au dîner. Le premier feu passé, M. Rabourdin aborda la question sans préambule.
— Mon cher monsieur, dit-il, je vous parlerai carrément. J’ai l’ambition d’être décoré, conseiller général et député de mon département, qui est l’Indre-et-Loire.
— Tours, Deuxième capitale, Archevêché, Tribunal, vin de Vouvray, patrie de Descartes, Pruneaux.
— C’est cela même, cher monsieur. Or, pour arriver au but, mon intention est de fonder un journal politique.
— Sous quel titre ?
— Je ne suis pas encore fixé sur le titre ; en avez-vous un ?
— Oui, et splendide : Le Journal des Masses.
— Magnifique et pas cher, dix centimes le numéro.
— Bonne idée, répliqua Tamar, en se versant à boire.
— En deux mots, voici la ligne que je compte suivre. Nous sommes dans un état provisoire, et comme je ne sais pas de quel côté le vent soufflera, je veux me tenir à cheval. Je pense que je ne risque rien à entrer dans la voie des idées modernes, quitte à avancer où à reculer, selon les cirsconstances. Nous n’avons probablement ni les mêmes idées ni les mêmes vues, mais vous êtes un homme de talent, — Tamar sourit, — et je vous demande votre avis, à vous qui êtes du métier.
— J’ai passé ma vie avec des journalistes, répondit Tamar, et je connais toutes leurs ficelles. Moi, personnellement, je suis un imbécile politique, c’est-à-dire que je n’ai jamais su trouver un coin.
— J’espère que nous pourrons nous entendre.
— Je ne demande pas mieux. Ce qui m’a toujours empêché d’arriver en politique, monsieur, c’est que j’avais une idée, et que je n’ai jamais eu les moyens de l’exécuter. Imaginez une combinaison compliquée, difficile, douteuse, aléatoire, vous trouvez des capitaux ; imaginez une conception simple, claire et sûre, personne n’y croira. La France est le pays par excellence des actionnaires. L’homme qui a fondé la première Compagnie d’Omnibus a fait faillite.
— C’est pourtant une idée qui valait une fortune.
— L’idée n’était pas de lui ; c’est Biaise Pascal qui a trouvé les voitures à cinq sous, comme la brouette, la roulette et pas mal d’autres jolies choses. Aujourd’hui j e suis revenu de loin. La science a démontré que nous sommes l’aristocratie des singes ; je suis absolument athée, matérialiste, et je jouerais à pile ou face ma religion, mes principes et le reste. Si tous les partis étaient dans des paniers, je ne donnerais pas un sou pour voter.
— Je ne m’attendais pas à cette déclaration de votre part... N'étiez-vous pas un des partisans de la démocratie ?
LE JOURNAL DES MASSES
— Oui, mais ça n’a pas duré.
— Eh bien?...
— Eh bien, à l’heure qu’il est, je ne m’intéresse pas plus au peuple le plus spirituel de la terre qu’à son gouvernement.
— Vous disiez tout à l’heure que ÿous aviez une idée est-ce que vous ne l’avez plus ?
— Elle est ratée.
— Enfin, si une occasion se présente, comme celle-ci?
— Si mon idée n’est pas neuve, .elle est consolante. Vous avez deux chemins : suivre la marche des événements, ou la prévoir et les devancer.
— Voilà -précisément ce que je cherche.
— Marchez avec le peuple, ça ne peut pas faire de mal. Quel que soit le parti qui triomphera, il se dira son ami. Lisez la devise de la Gazette de France Tout pour le peuple et par le peuple ; d’autres ont modifié la formule : Tout pour le peuple, rien par lui; mais les malins sont beaucoup plus forts: Tout par le peuple, rien pour lui.
— Vous pensez alors qu’un journal un peu avancé ne serait pas une mauvaise affaire?
— Certainement; vous fondez un journal républicain, vous entrez dans le courant de l’opposition; vous êtes dangereux et dans les meilleures conditions pour vous rallier.
— C’est juste... mais je voudrais bien connaître votre ancienne idée.
— Mon ancienne idée était celle-ci :En 1789, le Tiers- État a renversé la Noblesse : aujourd’hui le Peuple veut renverserleTiers-Etat, et les Bourgeois font tout ce qu’ils peuventpour être chavirés. Le triomphe des monarchies a été de faire garder les pauvres par les pauvres ; mais le problème devient de plus en plus difficile, et la Révolution a laissé une carte de visite qui donne à réfléchir.
— Il faut espérer que nous voilà tranquilles pour longtemps.
— L’avenir tient à un fil. L’Équilibre européen est une balance à faux poids qui peut basculer d’un moment à l’autre. Dans l’état actuel des choses, en France, la République est le seul terrain où les partis peuvent se rencontrer sans se battre. Il n’y a que deux formes de gouvernement, le Monarchique et le Républicain; cinq partis : les Légitimistes, les Orléanistes, les Bonapartistes , les Républicains et les Démocrates. Si l’un deux parvient à gagner la partie, il a contre lui tous les autres; c’est la guerre civile.
— Évidemment.
— Nous sommes donc condamnés au provisoire. Or, il est certain que le provisoire ne durera pas toujours, et alors il y aura des œufs cassés.
— C’est bien là-dessus que je compte, et je vais marcher en conséquence.
— Quand paraissez-vous ?
— Le plus tôt possible... mais je n’ai pas encore une rédaction organisée.
— Pourquoi faire?
— Le Journal... Il faut des rédacteurs.
— Il n’en faut qu’un. Si vous voulez essayer, je me charge de faire votre journal à moi tout seul, et vous verrez comment se confectionne cette cuisine.
— Cependant, j aurais cru...
— Mais non, c’est enfantin; chaque journal politique n’a qu’un rédacteur principal, servi par des collaborateurs plus ou moins intelligents. Avec trois personnes, une paire de ciseaux et deux paires de jambes, ça ira sur des roulettes.
— Vous croyez ?
— Il y a un moyen bien simple de vous en convaincre. Voici un journal politique, grand format, quatre pages.
LE JOURNAL DES MASSES
— Voyons.
— Une page et demie d’annonces. Vous affermez vos annonces; cela ne vous regarde plus. Suivons l’ordre des articles. Dépêches télégraphiques : abonnement à l’Agence Havas. Bulletin : c’estle résumé des nouvelles, la transcription des dépêches, avec la sauce du journal. Un article d’en-tête, Y Article de fond, sur la question à l’ordre du jour; c’est mon affaire. Ensuite, la Chambre et le Sénat, compte rendu tout îdék\lribunCiux, tout fait; Boursey tout fait. Coups de ciseaux, Faits divers et Citations. Un article de Théâtres au lendemain de la représentation et une Revue dramatique le lundi; je m’en charge, si vous n’avez personne en vue. On demandera un Feuilleton à un romancier en vogue. Avec la cueillette des reporters et deux ou trois petits entrefilets, assaisonnés au vinaigre sous forme de polémique, pour s’entretenir la main avec les confrères, vous avez un numéro complet.
— Eh bien, marchons comme ça. Demain, j’irai faire la déclaration du titre, déposer le cautionnement, voir un imprimeur, et nous paraîtrons à bref délai. Vous chargez-vous de trouver vos collaborateurs ?
— Je les ai sous la main.
— Il faudrait préparer un Programme, une espèce de Profession de foi... Nous sommes le Journal des Masses mais, bien entendu, provisoirement.
— Ordre, conservation, famille, religion, propriété, choses sacrées, foulées au pied jusqu’à nouvel ordre. Au fond, Tout par le peuple , rien pour lui .
— A la bonne heure.
Ces préliminaires posés, Rabourdin, mis en belle humeur par le dîner succulent, les vins généreux, l’esprit mordant et l’éloquence entraînante de son futur rédacteur en chef, lui dit en allongeant les jambes :
— Nous recauserons de tout cela, et il sera nécessaire
que nous combinions nos mouvements. Je crois que le plus simple est de déjeuner et de dîner ensemble tous les jours, jusqu’à ce que le journal soit lancé.
— Je m’y dévouerai corps et âme, et je suis à votre entière disposition.
— Nous allons travailler de concert, etil est juste que nous fixions le chiffre de vos appointements. J’y ai réfléchi et voici ma proposition : Vous aurez un traitement fixe de cinq cents francs par mois et deux cents francs pour des voitures et frais divers. Si le journal devient une bonne affaire, au-dessus de cinq mille numéros, vous aurez cent francs de plus par mille de tirage.
— Accepté.
— Je dirai à mon notaire de préparer un traité dans ces conditions. Nos paroles sont échangées, et comme conclusion de nos arrangements, voici cinq cents francs à titre d'avance, pour faire face à vos premières dépenses.
En disant ces mots, Rabourdin ouvrit son portefeuille et offrit un billet de banque à Tainar. Jamais le futur rédacteur en chef du Journal des Masses ne s’était vu en possession d’un capital aussi rond. Poussé par un sentiment mystérieux, il sonna le garçon et lui dit de lui changer son billet contre de l’or. Rabourdin ne comprenait rien à cette fantaisie. Quand le garçon apporta vingt-cinq louis sur une assiette, Tamar lui remit un pourboire représentant la valeur de l’agio, et les glissa dans sa poche avec un sourire d’intime satisfaction.
— Vous n’aimez pas le papier, dit Rabourdin.
— Je ne le déteste pas, répondit Tamar; mais j’use de mon droit en n’acceptant pas comme numéraire les billets de la Banque de France, sans lui contester le privilège d’agir à l’égard des miens avec la même circonspection.
Rabourdin et Tamar se séparèrent avec une cordiale
LE JOURNAL DES MASSES 315
poignée de mains, en se donnant rendez-vous pour le lendemain dans l’après-midi.
Tamar prit une voiture et se fit conduire à la Brasserie, où ses Frères noyaient, dans les bocks écumeux, les amertumes de leurs espérances indéfiniment ajournées.
A la vue de leur ami, descendant en habit noir d’un coupé de remise, un morne silence succéda au tumulte. Le cénacle des purs attendait une explication.
Tamar demanda un bock.
— En bonne fortune? dit le Frère Neptune, àla barbe de Fleuve, et surnommé le Frère Quos ego.
— Tu l’as dit.
Sur cette déclaration vague, la conversation générale reprit son cours interrompu, dont nous offrons un fragment sténographié.
LE PROFESSEUR DE BARRICADES. — Ilfaut toujours compter un bon quart d’heure pour dépaver la chaussée, abattre les arbres et chavirer les omnibus. La barricade du Faubourg-du-Temple, en juin, a demandé un assez long travail, avec des constructeurs méthodiques et disciplinés. Par exemple, c’était solide comme une fortification de guerre.
javote. — Et celle du Café de Madrid, cinquante mètres.
le professeur. — La barricade des Variétés, avec une brèche pour laisser passer les fiacres des bourgeois et les équipages des cocottes, qui prenaient des glaces sur les pavés?
photofore. — A moi la soie et le velours !
le professeur. — Une barricade en carton, bâtie par les blouses blanches et gardée par les mouchards, un traquenard des bonaparteux, qui auraient bien voulu voir ce que nous savions faire.
cobalt. — Tu ne connais que les barricades de 1848; c’est le Vieux jeu, mon bonhomme, le professeur. — Et le tien?
cobalt. — Le mien? Deux trous dans les pierres
d’angle aux encoignures des boulevards, deux cartouches de dynamite, une mèche ; les maisons s’abattent et gare dessous, voilà le vrai truc pour faire une barricade. photofore. — C’est idiot.
cobalt. — C’est toi, l’idiot, insecte ; tu n’as pas inventé les pains à cacheter.
photofore. — Je dis que c’est idiot de crier gare dessous ; les écrasés, c’est de la besogne toute faite.
le professeur. — Ce n’est pas une méthode. En février et en juin...
cobalt. — Ya donc, avec ta méthode, vieux birbe. En voilà une Tête de Fleuve !
le professeur. — Vas-tu te taire, toi, friquet ! cobalt. — Non, je ne me tairai pas, vieux bonze. le professeur. — Je te ferai couper le cou. cobalt. — Avec quoi?
le professeur. — Avec une belle guillotine toute neuve.
LE JOURNAL DES MASSES
cobalt. — Quand je te le disais. Vieux jeu, \ a Guillotine. Fourre ton nez rouge dans ton absinthe, en attendant que je te fasse fusiller avec les Druides. Vous êtes les Druides, vous êtes les Républicains de l’Empereur.
photofore. — Le vert étant la couleur de l’Empire, nous étoufferons le Perroquet.
javote. — Yas-y, ma vieille branche.
ail-au-lit. — Garçon, une assinte !
javote — Garçon, le Figaro et la Liberté. photofore. — Ah ça, il paraît donc encore, le Figaro?
javote. — On le dit.
photofore. — Quand Villemsens et Gèlardin auront laissé tomber leurs tartines du côté des confitures, qu’est-ce que tu feras, Tinville?
tinville. — Friction, frisure et coupe.
farnèse. — Voyons, toi qui as des idées originales, combien te faudra-t-il de Décapités parlants?
tinville. — Tout ce qui n’est pas pur. La mort sans phrases.
tagnard. — Qui est-ce qui est pur?
tinville. — Personne.
bosco. — Alors c’est le vide?
tinville. — Oui, je ferai de Paris une machine pneumatique.
bosco. — Et après?
tinville. — J’y fous le feu, avec l’espoir que les frères provinciaux brûleront le reste et organiseront la Jacquerie.
farnèse. — Tous ruraux alors ; plus de villes, rien que des villages.
tinville. — Plus de villages, rien du tout. photofore. — J’en suis comme une petite folle. tagnard. — L’hécatombe des hommes, l’holocauste
des choses, et ensuite le Paradis terrestre. Je vous vois d’ici en caleçon, sur les ruines de la capitale.
bosco. — C’est grand comme le Monde du Révérend père Veuillot.
tinville. — Ne blague pas, Farnèse ; tu y passeras comme les autres, si tu veux faire le malin . bosco. — Dotorèdachar... oh hisse !
tagnard. — Il faudra cependant laisser quelques bourgeois pour graine.
bosco. — Et qu’est-ce que tu me donneras, Tinville ? tinville. — Un portefeuille.
bosco. — Fiche pas mal de ton portefeuille. Je ne veux pas être un domestique galonné, qu’on colle à la porte sans lui donner ses huit jours. Trop de crises à la clef. Si tu m’offres un portefeuille, je le porte chez le commissaire de police.
chœur des frères. — Et moi ? — Et moi? — Et moi ? — Et moi ?
tinville. — Vous serez sous-préfets et préfets dans des départements vignobles, conseillers municipaux, députés, sénateurs, secrétaires d’État, ambassadeurs.
le chœur. — Non ! — Jamais de la vie ! — N’en faut plus !
tinville. — Qu’est-ce que vous voulez ?
bosco. — Un million liquide.
tinville. — Tu le boirais.
tagnard. — Oui, un million d’abord, et des places ensuite.
tamar. — Moi, je me contente d’un journal politique.
tinville. — C’est le marchepied du pouvoir. tamar. — Eh bien, mes amis, je suis rédacteur en chef du Journal des Masses. Vous verrez les affiches après-demain, et le premier numéro suivra de près. tinville. — (Ironique.) — De quelle couleur?
LE JOURNAL DES MASSES
tamar. — La mienne.
tinville. — Tu es avocat, citoyen Caméléon. tamar. — Et toi, vieux serpent, combien de fois as-tu changé de peau?
tinville. — C’est plus facile que de changer de pelure.
farnèse. — Qui nous répond de toi ?
tamar. — Mon nom, Tamar ; c’est l’anagramme de Marat , et Marat est le seul homme qui ait eu le véritable sentiment de la Révolution.
farnèse. — Et les autres ?
neptune. — Ils n’étaient pas purs.
chœur des frères. — Hébert n’était pas pur. — Condorcet, vieille canaille. — Robespierre, déiste, intrigant mesquin. — Saint-Just, idiot solennel. — Mirabeau, vendu. — Danton, braillard. — Les Girondins, phraseurs. — Dumouriez, filou. — Camille Desmoulins, blagueur. — Bailly, vieille baderne. — Pétion, à Chaillot !
tamar. — Il n’y avait que Marat.
neptune. — Marat est pur. Nous sommes purs.
javote. — Un pur trouve toujours un plus pur qui
l’épure.
neptune. — Marat est grand, et Tamar est son prophète.
photofore. — Alors si c’est sérieux, éclaire.
tamar. — Combien sommes-nous ?
javote. — Vingt-trois.
tamar. — Garçon, quarante-six bocks.
le garçon (ahuri). Quarante-six bocks, voilà!
Les bocks se choquèrent et se vidèrent avec rapidité. Selon l’usage, les agapes fraternelles se prolongèrent
jusqu’à la fermeture de l’élablissement. Tamar avait réalisé son programme, et pour donner une idée complète de son faste et de son opulence, il avait gardé la voiture. En quittant les frères, il avait juré de maintenir inflexiblement les principes, promettant de faire passer leurs articles dans toute la mesure de ses pouvoirs de rédacteur en chef, avec l’assentiment du directeur politique, Rabourdin.
LE JOURNAL DES MASSES
La bande amie dispersa sur ces assurances, et Tamar resta seul avec son frère d’élection, son Pylade, peintre ordinaire de lettres d’enseigne, écrivain à ses heures, nommé Cobalt par le cénacle, qui joignait à ces divers talents un titre bien plus extraordinaire, celui de Conspirateur en chambre. C’est ce stratégiste urbain auquel Tamar avait résolu de confier les ciseaux des faits-divers, citations et extraits. Cobalt offrit l’hospitalité à Tamar, qui accepta, et lui expliqua en route, sous le sceau du secret, l’histoire étourdissante de sa nouvelle fortune.
Cobalt avait abandonné Raphaël pour enfourcher le dada de la politique. Comme Don Quichotte avec les Romans de chevalerie, il s’était grisé avec les romans de conspiration. Un jour, il s’éveilla en se disant : « Moi aussi, je suis conspirateur. »
Il habitait Montmartre, et le voisinage des moulins ne fut peut-être pas étranger à cette révélation de sa destinée. Une fois bien en selle sur son dada , il alla se loger dans une maison d’apparence sinistre. On y arrivait par une rue à pic, dont les escaliers semblaient construits pour des chèvres. L’ascension faite, on montait deux étages, on suivait un labyrinthe de couloirs? et on pénétrait dans une vaste salle où les tableaux, les chevalets et les plâtres étaient confondus avec un amoncellement d’armes bizarres. On se demandait, en y entrant pour la première fois, si on visitait un arsenal, un atelier, un musée ou un magasin d’accessoires de théâtre. Un désordre, qui n’était pas un effet de l’art, donnait à ce pêle-mêle quelque chose d’étrange.
Cobalt, depuis de longues années, étudiait à fond l’histoire des conspirateurs célèbres. Il avait suivi ses héros; il les connaissait comme Cooper connaissait les Indiens. Ce que les sauvages font dans les forêts vierges par le développement des facultés physiques, il le rêvait au milieu des villes, armé des ressources de la civilisation. Si Cobalt avait eu du génie, il eût trouvé la grande manière, c’est-à-dire la conspiration à ciel ouvert. Pour son malheur, il se noya dans les combinaisons les plus compliquées, composa son rôle à la manière noire, et se mit à conspirer tout seul, dans l’ombre et le silence C’était le vieux jeu, écritures secrètes, signes de ralliement cabalistiques, allures mystérieuses, etc. Le défaut de la police française est la naïveté. On eut la candeur d’arrêter Cobalt; mais au premier coup d’œil, le juge d’instruction reconnut le cas des manies inoffensives, et Cobalt put reprendre le cours de ses conspirations pacifiques.
Pendant les cinq jours qu’avait duré sa détention à Mazas, un inspecteur constata, dans son rapport, une légère détérioration au fond de la cheminée de la cellule N° 17. Cobalt avait commencé le percement de son mur. S’il avait eu le temps d’achever ce travail, il aurait eula douce surprise de communiquer avec le corpsde-garde. Il ne l’eut pas. A cette occasion, un journal réédita la plaisanterie de Courrier. « La police va découvrir une grande conspiration, tant à l’étranger qu’à L’intérieur; on cite déjà les noms de gens qui en seront certainement, mais le travail n’est pas fini. »
Une partie de la nuit se passa entre les deux amis à boire de la bière, à fumer des pipes et à dresser la liste des collaborateurs. En principe, il fut arrêté qu’on ferait un coin à Neptune Quos ego dans le Fromage de Hollande de la rédaction. On mettrait quelques noms des
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Frères sur l’affiche du Journal des Masses , ruais on les tiendrait systématiquement à l’écart, avec le veto de Rabourdin et l’argument de la Caisse puis on les renverrait à Quos ego , qui leur expliquerait l’immortel principe du travail gratuit pour la bonne cause; enfin on organiserait un cordon sanitaire pour chambrer Rabourdin et centraliser le pouvoir.
— Pas de fruits secs, pas d’articliers, les amis, dit Tainar, Clodion aura le Roman-feuilleton; Mérovée, la Critique musicale; Cinabre et Albertus, la Critique d’art; Daniel, la Chronique et la Bibliographie, et le Philosophe éclectique fera la cuisine.
— Et moi?
— Tu auras les ciseaux, comme Secrétaire de la rédaction, et le titre de Gérant à écoper.
— Ça me va.
— Tu comprends, mon cher Cobalt, dit Tamar, démasquant ses batteries, Rabourdin est un imbécile. Quand il aura vu filer une centaine de mille francs en trois mois, il voudra enrayer et finalement dételer; mais j’aurai gonflé le ballon, et c’est moi qui enlèverai ma candidature à Paris.
— Très fort, dit Cobalt.
De son côté, Rabourdin s’était dit:
« Une fois le journal lancé, je virerai de bord, et je remplacerai ce bohème de Tamar par un rédacteur en chef à bottes vernies. »
Le lendemain matin, Rabourdin remplit les formalités légales relatives an dépôt du titre et au versement du cautionnement.
Après le déjeuner, une conversation instructive avec l’imprimeur et le marchand de papier lui apprit que la création d’un journal politique était une fantaisie qui coûtait une somme ronde de mille francs par jour. Ce chiflre éveilla des idées sérieuses et des réflexions moroses dans l’esprit du fondateur du Journal des Masses; mais son projet était arrêté et il ne recula pas.
Séance tenante, quelques sommes alignées au crayon sur un carré de papier lui donnèrent le détail des frais: loyer, administration, appointements du personnel des employés, composition et tirage, papier, timbre, et enfin la rédaction. Mais, sur ce chapitre, l’imprimeur suggéra l’idée triomphante qu’il est toujours facile d’avoir de la politique à bon marché et delà littérature au rabais.
— C’est une chose bien singulière, répliqua Tamar avec ironie, et que je dois faire remarquer: On trouve tout naturel de nefaire aucune réduction sur les frais matériels ; c’est l’âme du journal, sa vie, la rédaction, qui est considérée comme l’accessoire, et sur laquelle on fait toutes les économies ; c’est absolument comme un homme anémique qui se priverait de nourriture, et paierait ensuite sans marchander les drogues du pharma-
LE JOURNAL DES MASSES
cien. Un journal, imprimé avec des têtes de clous sur du papier à chandelles et rédigé par des hommes de talent, peut avoir du succès; un journal, imprimé avec des caractères neufs sur beau papier et rédigé par des hommes incapables, ne serait même pas lu. C’est comme ça qu’on se coule, mais pas en bronze.
— L’un n’empêche pas l’autre.
— Sans doute, riposta Tamar; si on veut diminuer le chiffre des frais, je m’empare de votre opinion et je la renverse. Je dis qu’il faut une rédaction supérieure, et qu’on peut avoir un local, de la composition et du papier à bon marché.
— On en a toujours pour son argent, ajouta l’imprimeur né malin, qui s’empressa de faire ressortir l’avantage résultant de l’installation des bureaux du journal dans son imprimerie.
— En résumé, conclut Rabourdin, c’est une dépense de mille francs par jour.
— Oui, répondit Tamar ; mais il faut tenir compte des recettes prévues, les abonnements, la vente au numéro et dans les gares, les annonces, les affaires financières, le service des théâtres, les livres nouveaux, la circulation sur les chemins de fer ; enfin on a dans sa main une arme offensive et défensive, un instrument de fortune, le levier d’Archimède, qui soulève le monde.
-r- Eh bien, marchons comme ça, dit Rabourdin.
Le Programme concerté suivit un cours régulier. Le lendemain, de gigantesques affiches rouges flamboyèrent sur les murs et crevèrent les yeux des citoyens de Paris, portant ce titre en lettres d’enseigne •
JOURNAL DES MASSES