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III

Avant d'aller plus loin('), faisons toute réserve, et qu'il soit bien entendu que nous ne contestons ici aucun des inconvénients attachés aux dynasties, à la royauté et aux pouvoirs héréditaires, inconvénients moindres sans doute, mais tout aussi réels que les dangers inhérents aux présidences révocables, aux consulats à vie et aux suprématies électives. Ceci dit une fois pour toutes, nous continuons.

Une nation s'incarne parfaitement dans une dynastie et voici pourquoi : — Ce qui constitue une nation, c'est son unité; or l'unité se compose de deux éléments, l'indivisibilité et la perpétuité. Ces deux éléments, la famille les contient; on peut dire même absolument qu'elle s'en compose. L'unite d'une famille peut donc se superposer étroitement à l'unité d'une nation, et représenter dans la réalité la plus concrète, évidente à tous les points de vue, soit qu'on l'examine selon la philosophie, soit qu'on l'examine selon l'histoire, l'indivisibilité des peuples par l'individualité royale, et leur perpétuité par l'hérédité. Il est visible qu'ici, et autrement la monarchie est mal comprise, ce sont les familles régnantes qui sont subordonnées aux nations, que les dynasties existent pour le peuple et non le peuple pour elles, et que le jour où elles cessent leurs fonctions, le jour où elles deviennent une gène ou un péril, elles doivent être remplacées, c'est-à-dire retirées de la politique et reléguées dans l'histoire, absolument comme on installe dans un musée des outils qui ont fait leur temps, des machines hors d'usage ou des armures hors de service.

Ceux-là n'ont pas bien étudié la monarchie et son jeu naturel qui proclament et érigent en principe la nécessité de telle ou telle famille royale. Au point de vue de la politique et de la raison, il n'y a de nécessaire que la civilisation pour l'humanité et la nationalité pour le peuple. Ce qui constitue l'homme d'une part, ce qui constitue le citoyen d'autre part, voilà toute la nécessité politique, voilà le fondement, voilà la base. La monarchie se concilie avec tous ces besoins, avec toutes ces nécessités, et c'est pour cela qu'elle est bonne, mais à la condition de certains renouvellements climatériques qui la rajeunissent et qui donnent, quand l'heure est venue, une jeune sève à son vieux tronc.

Sans doute les familles royales veulent être ménagées et gardées, cultivées avec soin, émondées avec respect, touchées avec précaution; dans l'intérêt de tous il est bon qu'elles durent longtemps; leur longévité même est une image de la longévité nationale. Mais il ne faut jamais oublier qu'elles ne sont qu'utiles, et que c'est la nation qui est nécessaire. La croyance contraire a été, avant et après 1830, l'erreur de tout un parti, fidèle, brave, convaincu, généreux, chevaleresque, mais qui a

A partir d'ici le texte n'est plus guillemcté sur le manuscrit.

compromis la monarchie en Tcxagcrant. La légitimité est à l'hérédité ce que la superstition est à la religion. Ce parti y a perdu, il s'est amoindri et s'est pour ainsi dire retiré à la fois du siècle et de la nation. Erreur fatale et qui doit surtout faire réfléchir les nouvelles générations du vieux royalisme ! A quoi bon se faire une petite patrie quand on en a une grande.^ A quoi bon être de la Vendée quand on est de la France?

C'est un événement grave, difficile, délicat, redoutable, mais qui se reproduit souvent dans l'histoire, que la greffe d'une dynastie sur une monarchie. Cet événement est nécessairement toujours précédé de l'abattement d'une branche royale, d'autant plus nuisible qu'elle est plus décrépite, d'autant plus vénérable qu'elle est plus vieille. Laissons faire la providence. Dieu est le bûcheron de ces grands coups de cognée.

Comme on peut déjà le pressentir d'après tout ce qui vient d'être dit, la monarchie n'exclut en aucune façon la souveraineté du peuple.

La monarchie, la théocratie, l'oligarchie, la république, ne sont que des formes de nations. Or la souveraineté ne peut être dans la forme. La souveraineté est dans l'unité, en d'autres termes, dans la nation. La souveraineté, c'est l'attribut nécessaire, fatal, essentiel, de l'unité. La liberté pour le citoyen, la souveraineté pour le peuple, c'est le même fait, c'est-à-dire la possession de soi-même. Quand les petites unités sont libres, la grande unité est souveraine; quand la grande unité est souveraine, les petites unités sont libresj cela ne saurait être autrement, depuis que l'évangile a émancipé Fintelligence humaine. Désormais la grandeur des états se composera de plus en plus de la dignité des individus. Sparte était une nation souveraine formée de citoyens esclaves; Sparte n'était possible qu'avant Jésus- Christ.

Disons-le donc, la monarchie, loin d'exclure la souveraineté du peuple, l'admet et s'y appuie. Les dynasties vivent de la communication immédiate de cette souveraineté, et elles sortent du peuple comme d'une racine.

Tout existe dans la nation et se résume dans la dynastie. Ainsi que nous l'avons dit déjà, l'unité de celle-ci figure l'unité de celle-là. L'une rayonne, l'autre reflète. Pouvoir, puissance, autorité, dignité, indépendance, majesté, grandeur, tout vient du peuple et tout retourne au peuple. Les nations sont, les dynasties représentent.

Le roi n'est et ne doit être autre chose que la nation faite homme.

L'état, ceH moi, disait le roi qui a été le plus roi. Le roi est un abrégé utile du pays, une chair qui doit saigner de toutes les blessures faites à la chose publique, un être intelligent et pensif qui doit avoir un immense cœur par lequel pas^e et repasse soixante-dix fois par minute tout le sang du peuple.

On le voit, l'idée monarchie ne rejette en aucune façon l'idée démocratie. C'est une erreur de confondre comme on le fait souvent ces deux mots, république et démocratie, et de leur donner le même sens. La république est une machine politique, la démocratie est un fait éternel. La république est acceptable ou contestable, bonne ici, mauvaise là, passagère, périssable, possible ou impossible, selon l'heure et selon le lieu ; la démocratie, c'est l'avenir, c'est la réalité d'aujourd'hui, la nécessité de demain, le but de tout gouvernement intelligent, le fond de la politique humaine.

l'œuvre lente, mystérieuse et juste de l'évangile, la construction mcmc de Jésus- Christ. Discuter la démocratie, chicaner la démocratie, barrer le chemin à la démocratie, c'est discuter le rocher qui se minéralisé, chicaner l'astre qui tourne, barrer le chemin à la marée qui arrive. Le peuple s'éclaire absolument comme le vallon, parce que le soleil monte, parce que l'intelligence humaine s'élève. Cette lumière qui se fait, c'est le gouvernement de la démocratie qui commence, car être éclairé, c'est être intelligent, c'est gouverner. Qui redoute la démocratie a peu rcHéchi ou voit dans ce mot ce qui n'y est pas. Bouleversement? démolition? ruine? catastrophe? écroulement? non. L'avènement de la démocratie n'est pas une chute, c'est une ascension. Le fait démocratique n'est autre chose que le fait social complètement épanoui. La démocratie se concilie et se conciliera avec la hiérarchie et avec l'hérédité, hérédité du pouvoir, hérédité de l'illustration, hérédité de la propriété, hérédité politique, hérédité sociale, parce que la hiérarchie et l'hérédité sont invinciblement dans la nature comme la démocratie elle-même, et que le propre des grands faits éternels de la nature, c'est de vivre en bon voisinage et de s'admettre les uns les autres. La démocratie peut circuler au dedans de toutes les formes politiques et les féconder et les nourrir comme la sève nourrit et féconde toutes les végétations.

Il faut donc distinguer et distinguer profondément entre l'idée république et l'idée démocratie. Il y a des répubUques despotiques, il y a des monarchies démocratiques.

Terminons par une considération qui ne sera comprise aujourd'hui peut-être que d'un petit nombre d'esprits, mais qui résulte pour nous delà contemplation assidue des linéaments confus de l'avenir.

Tout marche à l'unité de l'Europe, chemins de fer, suppression des douanes, mélanges des peuples, circulation des idées, croisement des nationalités. La fusion de l'Europe dans l'esprit français, voilà l'avenir évident, l'avenir désirable. C'est-à-dire plus de chocs de nations, plus de sang versé, un tribunal d'amphictyons, les querelles des peuples jugées et leurs haines conciliées, les luttes de l'esprit remplaçant les luttes de la force, la paix inébranlable substituée à l'antique guerre inextinguible. Qui ne sent que la France république, ravivant toutes les animosités et toutes les défiances européennes, retarderait cet avenir, et que la France monarchie y alder.i." Or, nous le demandons aux républicains eux-mêmes, quel est le plus beau résultat pour la révolution française, d'aboutir à la république en France, ou d'aboutir à la fraternité

"en Europe?

Pour résumer dans un dernier mot notre pensée entière, l'avenir des sociétés

"n'est dans aucune forme politique, il n'est ni dans la royauté, ni dans la présidence élective, il est dans la démocratie, qui, bien comprise, admet toutes les formes sociales, toutes les constitutions pourvu qu'elles soient libérales, et n'exclut pas plus

'la monarchie que la république. La démocratie est le complet développement, aidé et garanti par l'état, de toutes les facultés de chacun j à chaque intelligence toute la place que son envergure réclame, voilà la vraie égalité. Le jour où la sphère d'action de l'un pénètre et trouble la sphère d'action de l'autre, le despotisme paraît et l'oppression commence. Le progrès définitif de la civilisation humaine est dans la

36o RELIQUAT DES MISERABLES.

combinaison intelligente et providentielle Je ces deux axiomes également évidents et qui ne se contredisent qu'en apparence :

Tous les hommes sont égaux.

Tous les hommes sont inéijaux.

Le quatrième fragment offre un tableau comparatif de la souveraineté des trois pouvoirs : la royauté, la chambre des pairs, la chambre des députes.

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