‹ RomanChapitre 138 sur 139 · IO · texte numérisé non relu

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NOTES DE L'EDITEUR

aujourd'hui, jour fixé pour la mise en vente des 2° et 3° parties des Misérables.

Avant six heures du matin, une troupe de commis-libraires, de commissionnaires, de trotteurs en librairie était réunie devant le magasin de Pagnerre encore fermé. Cette foule grossissait à chaque instant et devint bientôt si compacte que l'assistance de deux sergents de ville fut nécessaire pour maintenir l'ordre. Cependant une véritable lutte s'engagea ; c'était à qui se placerait le plus près de la porte d'entrée, chacun prétendant être arrivé avant celui qui se trouvait devant lui.

Vers six heures et demie, les magasins furent ouverts, eu pour parler plus exactement, on en essaya l'ouverture, empêchée par la pression de la foule. Ce spectacle rappelait parfaitement celui qui, à une autre époque, se passait à la porte des boulangers; mais le premier moment, loin d'être une satisfaction, fut un véritable désappointement pour ceux qui faisaient queue ; car à peine la porte fut-elle entr'ouverte, qu'elle donna passage à un commis qui, plus matinal, plus habile ou plus familiarisé avec les êtres de la maison, avait trouvé moyen de pénétrer dans le sanctuaire par les coulisses et sortait courbé sous le poids d'un paquet volumineux de volumes.

Pendant qu'on donnait satisfaction aux premiers arrivés, la rue s'encombrait de véhicules de toutes sortes, tapissières, cabriolets, voitures élégantes, voitures de place, carrioles et jusqu'à une brouette. Toutes attendaient avec impatience leur part du gâteau. D'autres plus modérés n'avaient que des hottes. Jamais pareil fait ne s'était produit dans les annales de la librairie; jamais pareil tableau ne s'était offert aux yeux du public parisien. Il faisait beau voir les paisibles boutiquiers de la rue de Seine, stupéfaits, bouche béante, ne comprenant rien à ce qui se passait et demandant à chacun le mot de l'énigme... La boutique de Pagnerre offrait hier un autre genre de curiosité : tout avait dû céder la place aux volumes des Mise'rables, dont les piles nombreuses, serrées et compactes, occupaient toute l'étendue du magasin et s'élevaient du parquet jusqu'au plafond. Ces pyramides représentaient le chiffre respectable de 48,000 volumes indispensables à la mise en vente.

Le 17 mai , M"'° Victor Hugo racontait à son mari ses visites du mercredi 13 et du jeudi 14 chez Pagnerre :

Dimanche, 17 mai 1862.

Je suis allée mercredi chez Pagnerre. Vous ne pouvez vous imaginer l'effet de son magasin ce jour-là. 11 est très vaste au rez-dechaussée et continue la boutique. Dans ce magasin étaient deux hautes murailles de livres qui eussent pu servir de barricades. Leur poids faisait craindre pour le sol. Pagnerre était absent, je crois pour faire son dépôt.

... Je suis retournée le lendemain chez Pagnerre pour savoir si on avait songé à vous envoyer vos exemplaires. Le spectacle était tout autre que la veille. La citadelle de livres était terriblement ébréchée par les acheteurs encombrant le magasin. M°° Pagnerre lisait les commandes et les dépêches qui arrivaient; une femme écrivait activement à ses côtés. D'autres femmes à d'autres comptoirs ficelaient les paquets. M"° Pagnerre, dans le même emploi, était devant un bureau. — Ah! madame, s'est-elle écriée, ça va trop bien! nous n'en pouvons plus. — Oui, a continué M°" Pagnerre, survenant, il n'est encore que deux heures et nous sommes déjà sur les dents. Dès six heures du matin il y avait queue devant notre boutique, encore fermée. On frappait, on cognait, on voulait défoncer la porte. Nous ne voulions pas ouvrir, parce qu'on eût envahi le magasin, et nous n'eussions plus été maîtres de la foule. Je me suis mise à la fenêtre du premier et lui ai parlé, essayant de faire comprendre à chacun qu'on devait entrer à tour de rôle. Un sergent de ville venant à mon aide, j'ai ouvert la boutique et nous avons servi notre monde. Mais, ouf! quelle matinée! Mais c'est que, madame, nous avons eu une véritable émeute, le quartier s'en est ému. Pendant que je haranguais de ma fenêtre, les voisins de leur côté étaient à leur fenêtre. Tenez, voyez si l'on peut avoir une minute à soi, voilà qu'on m'appelle pour ouvrir des dépêches qui arrivent.

Lacroix est arrivé ici mercredi soir. Nous étions tous chez Robelin, à Saint-James, et Pagnerre frémissait à la pensée de voir Lacroix, sans personne pour l'aider à soutenir

la bordée de reproches du belge qui a été assez bon prince et a autorisé sans trop de maussaderie la mise en vente des Misérables un jour plus tôt qu'il ne voulait.

... La librairie pour l'instant est morte , tout l'argent allant aux Misérahles, et Michel Lévy, qui comptait faire paraître vendredi je ne sais quoi de Guizot, a ajourné. Les marchands d'images même se plaignent, ne pouvant rien écouler. Depuis vendredi on est occupé chez Claye à faire un nouveau tirage de j,ooo exemplaires des Misérables.

M"" Edouard Bertin est venue me voir avant-hier... Elle m'a raconté son étonnement de l'article de Cuvillier-Fleury, qui lui avait parlé avec admiration des Mise'rables. Elle suppose, comme je l'avais moi-même supposé, que Cuvillier-Fleury a écrit sous quelque fâcheuse influence.

Victor Hugo terminait le 19 mai la revision de son roman et l'annonçait ainsi dans ses carnets :

19 mai. J'ai fini ce matin à six heures la revision totale des Mise'rables. Je m'étais remis au travail de la fin à Mont-Saint-Jean, le 22 mai 1861, il y aura un an dans trois jours.

20 mai. J'envoie aujourd'hui à Bruxelles la fin du manuscrit des Misérables. Cela arrivera le 22, un an, jour pour jour, après ma reprise du travail à Mont-Saint-Jean.

Le 19 mai , Verboeckhoven écrivait , de Bruxelles, à Victor Hugo :

M. Lacroix est toujours à Paris et nous annonce chaque jour que le succès des quatre nouveaux volumes va grandissant sans cesse. Je ne sais si je vous ai dit que les Débats font un éloge très grand et sans restriction du Veiit-Picpus tout entier et admirent beaucoup ce livre du couvent.

L'opinion des gens de lettres est, unanimement, que ces quatre volumes sont supérieurs aux deux premiers.

Lacroix rentre à Bruxelles le 23 mai au soir, en conquérant chargé de lauriers ; le voilà sacré grand éditeur. Ceux qui le connaissaient ont pu se représenter ce petit homme fluet arrivant dans sa maison

et communiquant à son associé et jusqu'à son plus petit employé sa joie, son enthousiasme, arrêtant tous ceux qu'il rencontrait pour proclamer avec une éloquence trépidante et des gestes saccadés la grande victoire qu'il venait de remporter. Il écrit aussitôt à Victor Hugo, le 24 inai :

Je suis revenu de mon voyage à Paris, et j'étais hier dans le feu de la bataille assistant et participant à cet immense triomphe qui a accueilli Cosette et Marius. Ce n'était plus du succès seulement, c'était de l'enivrement de tout le public; il y avait de la passion dans cette foule et vous êtes plus que jamais le grand maître dominateur de ce peuple de France — maître souverain par le génie. — En chaque pays d'ailleurs votre succès s'accroît et se développe. Pour être vrai, je dois faire mon meà culpâ et déclarer que les chapitres Parea/hèse et Petit-Picpm que je redoutais de voir se suivant en coupant si longtemps l'action, n'ont pas été généralement considérés au même point de vue, de l'impatience du drame, et ne sont pas les moins admirés. Tant mieux! tant mieux! Et que je suis heureux de la combinaison qui a permis au lecteur de goûter le charme infini de ces détails du couvent et la profondeur de vos réflexions philosophiques, sans le laisser sous l'impression d'un ralentissement d'action, l'action reprenant immédiatement au tome cinq. Réellement, cher et grand maître, les Misérables deviennent et sont même déjà le succès le plus éclatant de ce siècle et peut-être de toutes les littératures. Je n'ai que le temps de vous d^re moc enthousiasme qui déborde, et sous cette impression je commence ce soir la lecture de la fin du manuscrit.

Lacroix pouvait faire tous les meâ culpâ. Ses critiques d'autrefois lui paraissaient si minces qu'il ne cherchait plus désormais qu'à les efTacer, qu'à multiplier ses actes de contrition avec une reconnaissante humilité. Il vient de lire la cinquième partie. Il écrit, le 25 mai :

Ah! je vous le dis, je vous le crie de toutes mes forces, cher, illustre et grand maître : vos Misérables, c'est l'acuvre la plus colossale qui

NOTES DE L'EDITEUR

soit peut-être. Notre siècle n'a rien produit d'aussi grand, d'aussi complet, d'aussi puissant.

Je suis enfin arrivé au point culminant de la montagne, car je reprends votre image, votre comparaison si juste. Ce livre est une montagne autour de laquelle il faut que l'air circule et qu'on ne peut bien juger qu'arrivé au sommet. L'air qui circule autour de la montagne, cher maître, est fortifiant; il a je ne sais quel souffle puissant et vigoureux qui retrempe.

J'ai lu, j'ai tout lu, j'ai dévoré votre œuvre immense. J'en ai vu le couronnement. J'ai pleuré. Je lisais à haute voix à mes associés, et vingt fois, trente fois, suffoqué d'émotion, la voix brisée, croyant assister à l'agonie d'un être cher et aimé, j'ai dû m'arrêter, suspendre la lecture, et mes associés ne pouvaient davantage contenir leur émotion qui allait jusqu'aux larmes. Pauvre JeanValjean! il était devenu nôtre, il y avait je ne sais quel lien qui s'était établi entre les personnages de votre drame et le lecteur. C'est qu'ils sont tous si vivants, si vrais, si humains. C'est qu'il existe une parenté inconnue et mystérieuse entre les cœurs. Jean Valjean, Marius, Cosette étaient pour ainsi dire entrés dans notre vie. Là est la puissance du génie.

Cette fin est douloureuse, mais il y a là une sérénité, un calme, une splendeur de vertu qui élève l'âme en même temps que l'action impressionne au plus haut degré.

Quel drame puissant que ce drame de la conscience, que cette lutte du devoir. Je ne dirai rien, cher maître, de chacun des épisodes nouveaux de votre œuvre. Tout y est beau, superbe, éclatant. Mais la portée morale en dépasse encore peut-être la valeur matérielle, l'art de l'action, la force du style, la composition des figures; et pourtant action, style, personnages, pensées, descriptions, peintures de mœurs, de caractères, étude sociale, tout y est sans égal, à un degré qu'on ne dépassera jamais. . .

Lacroix jouissait de son triomphe avec une joie sans mélange ; le bruit que faisaient les Misérables l'enorgueillissait.

Mais ce qui était encore mieux pour lui , il gagnait beaucoup d'argent et il pouvait vanter son flair de libraire à celui qui l'avait commandité. Il venait de faire

un si grand bond qu'il avait conquis une sorte de célébrité. Aussi le commerçant avisé n'a pas encore terminé la publication des Misérables que, malgré son enthousiasme, il ne perd pas la tête; le 26 mai il écrit :

Viendrcz-vous à Bruxelles après les Ailse'nihks terminés.^ Tout le monde d'ici et de Paris voudrait vous voir.

Voilà, entre parenthèses, la retraite paisible qu'il offrait à Victor Hugo quand il l'engageait à venir à Bruxelles pour reviser son roman et en corriger les épreuves : «Tout le monde voudrait vous voir». Mais Lacroix surtout tient à le voir :

Nous causerions des Chansons des rues et des lois pour lesquelles j'attends votre demande, votre fixation de prix. Faites-le vous-même, cher maître, au plus juste. Je vous dirai si la chose est possible sans marchander. C'est mon système, vous le connaissez.

Lacroix avait été devancé, car le 22 avril Hetzel avait déjà offert à Victor Hugo de traiter pour les Chansons des champs et des rms (il écorchait le titre) et il promettait le secret :

N'ayez peur avec moi d'aucune indiscrétion petite ou grande, rien ne sait jamais ce que je dois cacher j ni femme, ni moi-même; je n'ai pas de confesseur.

Et dans cette même lettre il démontrait encore que Victor Hugo avait fait une médiocre affaire avec les Misérables.

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