UN CŒUR SOUS UNE PIERRE. II
Le jour où une femme qui passe devant vous dégage de la lumière en marchant, vous êtes perdu, vous aimez. Vous n'avez plus qu'une chose à faire, penser à elle si fixement qu'elle soit contrainte de penser à Vvius
Ce que l'amour commence ne peut être achevé que par Dieu.
L'amour vrai se désole et s'enchante pour un gant perdu ou pour un mouclioir trouvé, et il a besoin de l'éternité pour son dévouement et ses espérances. 11 se compose à la fois de l'infiniment grand et de l'infiniment petit.
Si vous êtes pierre, soyez aimantj si vous êtes plante, soyez sensitivcj si vous êtes homme, soyez amour.
Rien ne suffit à l'amour. On a le bonheur, on veut le paradiS} on a le paradis, on veut le ciel.
O vous qui vous aimez, tout cela est dans l'amour. Sachez l'y trouver. L'amour a autant que le ciel, la contemplation, et de plus que le ciel, la volupté. .
— Vient-elle encore au Luxembourg.^ — Non, monsieur. — C'est dars cette église qu'elle entend la messe, n'est-ce pas.'^ — Elle n'y vient plus. — Habite-t-elle toujours cette maison.^ — Elle est déménagée. — Où est-elle allée demeurer.-^ — Elle ne l'a pas dit.
Quelle chose sombre de ne pas savoir l'adresse de son âme!
L'amour a des enfantillages, les autres passions ont des petitesses. Honte aux passions qui rendent l'homme petit! Honneur à celle qui le fait enfant!
C'est une chose étrange, savez-vous cela.'* Je suis dans la nuit. Il y a un être qui en s'en allant a emporté le ciel.
Oh! être couchés côte à côte dans le même tombeau la main dans la main, et de temps en temps, dans les ténèbres, nous caresser doucement un doigt, cela suffirait à mon éternité.
Vous qui souffrez parce que vous aimez, aimez plus encore. Mourir d'amour, c'est en vivre.
Aimez. Une sombre transfiguration étoilée est mêlée à ce supplice. Il y a de l'extase dans l'agonie.
O joie des oiseaux! c'est parce qu'ils ont le nid qu'ils ont le chant.
L'amour est une respiration céleste de l'air du paradis.
Cœurs profonds, esprits sages, prenez la vie comme Dieu la fait. C'est une longue épreuve, une préparation inintelligible à la destinée inconnue. Cette destinée, la vraie, commence pour l'homme à la première marche de l'intérieur du tombeau. Alors il lui apparaît quelque chose, et il commence à distinguer le définitif. Le définitif, songez à ce mot. Les vivants voient l'infini j le définitif ne se laisse voir qu'aux morts. En attendant, aimez et souffrez, espérez et contemplez. Malheur, hélas! à qui n'aura aimé que des corps, des formes, des apparences! La mort lui ôtera tout. Tâchez d'aimer des âmes, vous les retrouverez.
J'ai rencontré dans la rue un jeune homme très pauvre qui aimait. Son chapeau était vieux, son habit était usé 5 il avait les coudes troués ; l'eau passait à travers ses souliers et les astres à travers son âme.
Quelle grande chose, être aimé! Quelle chose plus grande encore, aimer! Le cœur devient héroïque à force de passion. Il ne se compose plus de rien que de purj il ne s'appuie plus sur rien que d'élevé et de grand. Une pens:e indigne n'y peut pas plus germer qu'une ortie sur un glacier. L'âme haute et sereine, inaccessible aux passions et aux émotions vulgaires, dominant les nuées et les ombres de ce monde, les folies, les mensonges, les haines, les vanités, les misères, habite le bleu du ciel, et ne sent plus que les ébranlements profonds et souterrains de la destinée, comme le haut des montagnes sent les tremblements de terre.
S'il n'y avait pas quelqu'un qui aime, le soleil s'éteindrait.