ENJOLRAS ET SES LIEUTENANTS
— Sois sérieux, dit Enjolras.
— Je suis farouche, répondit Grantaire.
Enjolras pensa quelques secondes, et fit le geste d'un homme qui prend son parti.
— Grantaire, dit-il gravement, je consens à t'essayer. Tu iras barrière du Maine.
Grantaire logeait dans un garni tout voisin du cafc Musain. Il sortit, et revint cinq minutes après. Il était allé chez lui mettre un gilet à la Robespierre.
— - Rouge, dit-il en entrant, et en regardant fixement Enjolras.
Puis, d'un plat de main énergique, il appuya sur sa poitrine les deux pointes écarlates du gilet.
Et, s'approchant d'Enjolras, il lui dit à l'oreille :
— Sois tranquille.
Il enfonça son chapeau résolument, et partit.
Un quart d'heure après, l'arrière-salle du café Musain était déserte. Tous les Amis de l'A B C étaient allés, chacun de leur côté, à leur besogne. Enjolras, qui s'était réservé la Cougourde, sortit le dernier.
Ceux de la Cougourde d'Aix qui étaient à Paris se réunissaient alors plaine d'Issy, dans une des carrières abandonnées si nombreuses de ce côté de Paris.
Enjolras, tout en cheminant vers ce lieu de rendez-vous, passait en luimême la revue delà situation. La gravité des événements était visible. Quand les faits, prodromes d'une espèce de maladie sociale latente, se meuvent lourdement, la moindre complication les arrête et les enchevêtre. Phénomène d'où sortent les écroulements et les renaissances. Enjolras entrevoyait un soulèvement lumineux sous les pans ténébreux de l'avenir. Qui sait.? le moment approchait peut-être. Le peuple ressaisissant le droit, quel beau spectacle ! la révolution reprenant majestueusement possession de la France, et disant au monde : La suite à demain! Enjolras était content. La fournaise chauffait. Il avait, dans ce même instant-là, une traînée de poudre d'amis éparse sur Paris. Il composait, dans sa pensée, avec l'éloquence philosophique et pénétrante de Combeferre, l'enthousiasme cosmopolite de Feuilly, la verve de Courfeyrac, le rire de Bahorel, la mélancolie de Jean Prouvaire, la science de Joly, les sarcasmes de Bossuet, une sorte de pétillement électrique prenant feu à la fois un peu partout. Tous à l'œuvre. A coup sûr le résultat répondrait à l'effort. C'était bien. Ceci le fit penser à Grantaire. — Tiens, se dit-il, la barrière du Maine me détourne à peine de mon chemin. Si je poussais jusque chez Richefeu.'' Voyons un peu ce que fait Grantaire, et où il en est.
Une heure sonnait au clocher de Vaugirard quand Enjolras arriva à la tabagie Richefeu. Il poussa la porte, entra, croisa les bras, laissant retomber
la porte qui vint lui heurter les épaules, et regarda dans la salle pleine de tables, d'hommes et de fumée.
Une voix éclatait dans cette brume, vivement coupée par une autre voix. C'était Grantaire dialoguant avec un adversaire qu'il avait.
Grantaire était assis, vis-à-vis d'une autre figure, à une table de marbre Sainte-Anne semée de grains de son et constellée de dominos, il frappait ce marbre du poing, et voici ce qu'Enjolras entendit :
— Double-six.
— Du quatre.
— Le porc! je n'en ai plus,.
— Tu es mort. Du deux.
— Du six.
— Du trois.
— De l'as.
— A moi la pose.
— Quatre points.
— Péniblement.
— A toi.
— J'ai fait une faute énorme.
— Tu vas bien.
— Quinze.
— Sept de plus.
— Cela me fait vingt-deux. (Rêvant.) Vingt-deux!
— Tu ne t'attendais pas au double-six. Si je l'avais mis au commencement, cela changeait tout le jeu.
— Du deux même.
— De l'as.
— De l'as! Eh bien, du cinq.
— Je n'en ai pas.
— C'est toi qui as posé, je crois.?
— Oui.
— Du blanc.
— A-t-il de la chance! Ah! tu as une chance! (Longue rêverie.) Du
deux.
De l'as.
Ni cinq, ni as. C'est embêtant pour toi.
Domino.
Nom d'un caniche!