‹ Romancero de Champagne (volume 2)Chapitre 111 sur 129 · LE DICT D'EVE A NOBLESSE · texte numérisé non relu

LE DICT D'EVE A NOBLESSE

Adam fut faict et formé gentilhomme, Et moy aussi ; mais tantost fut deceû Le bon Adam, quand luy donnay la pomme ; Et par nous fut mortel péché conceû.

Villains alors nous a Dieu apperceu :

Donq si la paste ensemble le levain Villain fut, si sera tout le pain.

Quoyqu'un gentil ou noble face bruit, Par ce vaisseau, qu'on dit féminin sexe, Et par le jnonds descendus d'un seul fruict, Sont tous isssus et vilains et noblesse. Sans transgresser ne fust que gentillesse : Par offenser est venu vilenie :

Tout vilain cœur gentillesse défuit.

Authorité, grand richesse ou office Font-ils gentiz?ou génération?

Certes, nenni. — Mais vertu faict sans vice L'homme gentil, non pas complexion.

Et a le cœur de noble intention En tous ses faicts ; mais faictes vostre compte : Qui aime l'honneur, craint vilenie et honte.

Tous hommes ont en moy, mère première, Leur estrc pris, et gentils et vilains : Car forgez sont d'une mesme matière,

Et ont le corps, teste, jambes, pieds, mains , Tous d'un métal : mais les bons et humains Remplis de sens et d'honneur, quileshaulse, Les faict gentilz, et vertu les exhaulse.

Donq par vertu est la noblesse acquise, Qui ne se peult aux parens transférer. Ains fault qu'ils soient vertueux, par telle

[ guise Qu'ils ne soient veuz de vertu s'eslongner. Et ne peult-on proprement inférer Qu'un prince, duc, ou roy portant couronne Soit vil en faict, et noble de personne.

Un homme pense estre formé de corps Et tout bien faict et de membres et de face. Qu'il est gentil à le veoir par dehors : Mais il ne peult, quelque chose qu'il face, Los recevoir par son corps, s'il n'efface Vice vilain, qui noblesse diffame,.

Et s'il n'ensuit les grandes vertus de l'ame.

Gentillesse est une noble vertu, Qui ne s'engendre en L'homme par nature. Mais un gentil, de vertus revestu, De l'âme vient, non pas de géniture.

Donq gentillesse en humaine facture Ne peult corrompre ou estre corrompue, Quand elle prend de vertu sa repue.

Qui est gentil, ne peut estre vilain : Qui est vilain, n'est pas dict gentilhomme. Mais un gentil, qui a le cœur humain, N'est plus gentil ; car noblesse consome. Il est vilain, quoyque gentil se nomme, Maulgré ses biens, offices ou prélature,

t)ui contre Dieu oftence créature.

Conclusion. Tout homme vertueux Ou par le corps, quand l'âme n'est maistresse, A des richesses et vile gentillesse Qui contre Dieu et raison faict oultrage. Elle est vilaine et de vilain courage : Est-il gentil qui cheval esperonne, Ou cil qui son asne tallonne? Je ne veux pas de ce rendre sentence : La fin de tout est vraye expérience (1).

(1) Collection de M. l'abbé Cerf.— Le manuscrit qui contient ces vers, propriété de P. Pelletier en 1612, appartient maintenant à la ville de Reims.— Nous pensons que ces couplets sont du XVe siècle, et qu'ils peuvent avoir été faits au plus tard à l'occasion des états généraux de 1484.— Ils prouvent qu'en Champagne, on n'avait pas besoin de révolutions sanglantes pour faire comprendre à chacun ses droits et ses devoirs. — Au milieu de la dernière strophe, dont le début nous parait altéré, se trouve intercalée cette sentence : Exaltât virtus, nobilitatque viros.— Voyez, sur les états généraux de 1484, les ballades de G. Coquillart, que nous avons publiées dans notre édition de ses œuvres.

LA CHANSON

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