LA CHANSON DU SIÈGE DE MELUN
Voliez oyr notables dis (1) Des Erminags, qui festoient mis (2)
En Melun la fermée, Que le roy d'Engleterre prist (3) Et ses nobles frères gentilz (4)
A bannière levée.
Et le francq duc de Bourguignons (5),
A noble baronie, Vint, et le seigneur de Chalons (6),
Et ceulx de Picardie.
Depuis que Dieux fut mys en croix , On ne vyt siège de deux roys (7)
Point de plus grant poissanche.
Ly lions nobles et courtois (8) ,
(1) Chansons historiques du temps de Charles VU, L. dr Lincy, 1857, page 2(>.
(2) Les Armaguacs, c'est-à-dire les royalistes.
(3) Henri V, le mari de Catherine de France.
(4) Jean, duc de Bedford, depuis régent de Franco, mort en 1435.
(5) Philippe le Bon.
(6) Louis de Chàlon (sur Saône), prince d'Orange, mort en 1463.— -Maison éteinte en 1530.
(7) Allusion à la présence de Jacques Stuart, que les Anglais tenaient captif et qu'ils amenèrent devant Melun pour Ip compromettre près de la France.
(8) Armes de Bourgogne
Qui liéoit les Erminagois ,
Se mist en ordonnance.
Bourguignons, Picars, Savoyens
Avoit en sa compaigne ; Devant Melun, luy et les siens
Furent sur la compaigne.
Barbasan en Melun estoit (4) , Qui toute s'entente métoit
A garder la fortresse.
Maint Ermignag o lui avoity Lesquelz ont, par leurs faux exploix,
Donné aux bons tristesse :
Si doit bien tous bons cœurs prier
A la Vierge Marie Que le bon roy puist exilliei
Son adverse partie.
Le roy d'Angleterre jura, Quand devant Melun arriva,
Dieu et sa Vierge Mère, Que du siège ne partira :
Ly lyons ainsy l'acorda,
Car por la mort son père (2) Vengier, moult forment désiroit
Que tous les pensist prendre, Adfin qu'il peust savoir le droit,
Dont le mal poit descendre.
Erminags, trop oultrecuidiés Fustes, quant fustes berbergiés
(i) Arnould deGuilhem, sire de Barbazan : le roi lui donna le privilège de placer au milieu de ses armes trois fleurs-de-lis d'azur.
(2) Jean Sans-Peur, tué à Moutereau .
Dedans Melun la ville :
Onques n'en fut donné congié De cilz, à qui est, ce sachiez.
Pis volés que credibile, Qui venez nobles guerroyer
En leur royal contrée !
Cuidiez vous'Tranche conquester?
Non : avez fol idée !
Tant y ont audit siège esté Qu'ont ceulx de Melun affamé (1),
Tant que par grant famine Se sont rendu et délivré
Du roy et sa doctrine ,.
Aveuc le noble roy Henry
Et le duc de Bourgongne, Qui ot moult le cueur resjoy
Quand il vit la besogne.
Maint chevalier et maint baron En Melun, ainsi le dit on,
Entrèrent par noblesche.
Trois cens gentilz hommes de nom Et VIII .C. sans avoir renchon.
Riens n'y vally haultesse :
On en fist plusieurs affiner
Et ruer dedans Sayne, Et les gentilz hommes mener
En Paris la haultaine.
Là en fera droit et raison :
(1) La famiuc seule obligea les royalistes à se rendre. — Cette chanson est l'œuvre d'un Bourguignon, ou d'un Français renoté, comme on disait alors.— Le siège dura du 24 Juillet au t« Novembre 1420.
Chascun ora sa guerredon
Selonc sa mesprisure ; Les aultres en conclusion Aront telle pugnission.
On dist en l'escripture Que onquesroy ne empereur,
Tant euist grant puissanche, S'il faisoit en Franche rigueur,
Qu'on nen euist venganche.
Bien pert par les Erminagois, Qui ont tant fait de mais explois,
Qu'ilz ont maise querelle.
En Franche ont fait tant de desrois,
Desrobé marchans et bourgois ; Femme et mainte puchele Ontvyollées faussement,
Dont la Vierge loée Leur en donra mais paiement
Ains leur vye finée.
Prions à Dieu dévotement Qu'il gard' de mal, d'encombrement
Le roy par sa puissanche, Et le duc de Bourgongne gent, Et ceulx qui l'ayment loyalment,
Et leur bon aly anche, Ad fin qu'il puist suppéditer
Son adverse partie.
Jhésus nous vueille paix donner,
Et la Vierge Marie. — Amen.