‹ Romania (volume 4)Chapitre 106 sur 283 · JEAN DES POIS VERTS ET JEAN DES POIS SECS · texte numérisé non relu

JEAN DES POIS VERTS ET JEAN DES POIS SECS

Une femme avait deux fils qu'elle nomma, à leur naissance, l'un Jean des Pois Verts, l'autre Jean des Pois Secs. Celui-ci était peureux et lâche, un rien le faisait fuir. Le premier, au contraire, était vaillant et brave.

Jean des Pois Secs dit un jour à sa mère : a C'est vraiment un maiheur que je sois si peureux. Mon frère va tous les soirs au village voisin voir les demoiselles sans crainte, et moi je n'ose faire un pas la nuit. Je voudrais bien y aller avec lui, mais il ne veut pas de ma société.

— Tu dis que ton frère est vaillant : eh bien ! nous l'éprouverons ce soir. Je ferai la malade, et quand il rentrera je lui dirai de m'aller chercher une pomme dans le grenier. Quant à toi, tu t'envelopperas d'un linceul et tu te coucheras sur les pommes. »

Le soir, Jean des Pois Verts rentra à l'heure habituelle. Voyant sa mère assise au coin du feu, il lui dit : « Comment, mère, tu es encore levée à cette heure ?

— C'est que je ne suis pas bien portante. Je désirerais une pomme. Cours m'en chercher une belle dans le grenier.

— Soit, mère, j'y vais ! »

Ce disant, ii monta au grenier chercher le fruit. Au lieu de s'enfuir à la vue du fantôme, Jean des Pois Verts prit un bâton et en frappa plusieurs bons coups sur le dos de son frère en disant : « Tiens, on m'a toujours dit que les revenants n'avaient pas de corps. En voilà un qui a les côtes bien dures ! Ha ! ha ! Tu iras porter au diable des nouvelles de mon bâton ! »

Et prenant une pomme, Jean des Pois Verts descendit comme si de rien n'était.

« Comment, » lui dit sa mère, « tu n'as pas eu peur du revenant qui est sur les pommes et que j'ai vu tout à l'heure ?

— Mère, je sais bien que le fantôme n'est autre que mon frère. Je lui ai donné une bonne volée ; s'il n'a pas crié, c'est qu'il ne voulait pas que l'on sût que c'était lui. »

Le lendemain soir, le brave Jean des Pois Verts repartit comme de coutume.

Alors son frère vint trouver sa mère et lui dit :

« Je verrai ce soir si Jean sera aussi courageux qu'hier. Nous avons la peau de la vache que nous avons tuée hier ; je la mettrai sur mon dos et je monterai dans le prunier qui est au bout du jardin. Lorsqu'il reviendra le soir, tu l'enverras quérir quelques prunes, et nous verrons.

— Soit. Mais prends tes précautions ! »

Quand Jean des Pois Verts rentra le soir, il demanda à sa mère si elle était encore indisposée. Elle répondit que oui, et qu'elle avait envie de manger des prunes de l'arbre près de la clôture.

Jean alla au jardin et se dirigea vers le prunier, sur lequel il grimpa. Ce fut alors qu'il aperçut un animal étrange qui ressemblait assez à une vache. Sans s'en inquiéter, Jean cueillit quelques prunes qu'il alla porter à sa mère. Revenant ensuite avec son fusil, il fit feu sur l'animal qui tomba à terre en jetant un cri.

Au bruit, Marianne arriva et cria :

<( Malheureux, que viens-tu de faire ? Tu as tué ton frère !

— Eh bien, mère, si je l'ai tué, c'est de sa faute. Pourquoi se cacher ainsi pour me faire peur ? Néanmoins, je vais me sauver au plus vite pour éviter les soldats de la maréchaussée. Donne-moi un pain et la peau de vache, que je m'en aille ! »

Et ce disant, Jean des Pois Verts partit.

A force de marcher, de marcher, ii arriva dans une grande forêt, dans laquelle il résolut de passer la nuit. Il monta sur un chêne et s'installa

dans les branches. H vit alors au loin une faible lumière. Prenant son chapeau, Jean le jeta dans cette direction et s'apprêta à descendre.

Mais ayant entendu du bruit au bas du chêne, il regarda et vit quatre voleurs qui venaient de s'asseoir et comptaient leur argent.

« 1500 francs! 1550! 1700! 1702 1 Ce qui nous fait chacun 42 5 francs !

' — C'est-à-dire 425 fr. 50, mon vieux!

— Tiens, tu n'es pas bête! tu auras 425 fr., te dis-je! et j'aurai 2 fr. en sus, car j'ai fait le coup. »

Ainsi parlaient les voleurs. Jean, prenant alors sa peau, la laissa tomber au milieu des brigands qui, se croyant surpris par le diable, s'enfuirent en courant, abandonnant ainsi leur or que Jean des Pois Verts se hâta de ramasser.

Ensuite, il chercha son chapeau et se dirigea vers la chaumière. « Pan pan ! pan pan !

— Qui est là ? » lui demanda une vieille femme qui parut à la porte. «Je suis un pauvre voyageur. Donnez-moi l'hospitalité pour cette nuit.

— On ne loge pas ici, car c'est la cabane des voleurs ! »

Jean sollicita tant la vieille qu'elle le laissa entrer et lui donna une chambre, du pain et du vin. Ensuite Jean demanda des clous et un marteau, et cloua la porte ; il ouvrit la fenêtre et se coucha, après avoir mis un sabre à sa portée.

Bientôt il fut réveillé par le bruit que faisaient les voleurs en rentrant.

La vieille disait : .« Il y a ici un drôle qu'il faut vous dépêcher de tuer. Il a une bourse bien garnie. Comme il a cloué la porte, il faut passer par la fenêtre qui donne sur les champs. »

Aussitôt les brigands sortirent et vinrent pour escalader la fenêtre. Le premier qui se présenta eut la tête coupée net par Jean, et ainsi des autres. Ensuite, comme le soleil venait de se lever, Jean des Pois Verts décloua sa porte et sortit de sa chambre.

La vieille était là.

« Vieille gueuse, tu as voulu me faire tuer hier ; mais il n'en a été rien. J'ai tué tous tes compagnons, et je vais t'en faire autant !

— Fais-moi grâce, » lui dit-elle, a et je t'indiquerai tous les trésors des brigands ! »

Jean accepta et fut conduit par la vieille dans un caveau tout rempli d'or. Une charrette en fut remplie.

Le jeune homme prit son sabre et coupa la tête de la femme pour l'empêcher de révéler sa venue aux brigands qui pourraient encore exister.

Il marcha, marcha tant, qu'enfin il arriva à la maison de sa mère huit jours après l'avoir quittée. Il déchargea secrètement sa charrette et dit à

sa mère d'aller emprunter le boisseau du roi pour mesurer les louis. Ce qu'elle fit. Jean mesura son or et ordonna à sa mère d'aller reporter le boisseau. Par malheur, un louis fat trouvé par le roi entre les cercles. Marianne fut appelée de nouveau.

« Qu'as-tu mesuré hier dans mon boisseau ? » lui dit le roi.

« Sire, qu'aurais-je mesuré, si ce n'est de l'avoine ?

— Tu mens. Tu as mesuré des louis. Et pour preuve, nous avons trouvé un louis entre les cercles.

— Noble seigneur ! oui, j'ai mesuré l'or que m'a rapporté mon fils. Nous avons tué notre vache, et il a été en vendre la peau dans le royaume voisin. Il criait : « Tant d'écus qu'il y a de poils ! Tant d'écus qu'il y a de poils ! » Les paysans lui ont acheté la peau, et voilà pourquoi j'ai tant d'or. »

Marianne fat congédiée. Le roi fit tuer tous ses bœufs et fit porter les peaux dans les royaumes voisins par ses serviteurs qui criaient : « Tant d'écus qu'il y a de poils ! » Ce que voyant, les paysans les chassèrent à coups de pierres.

Le roi fit de nouveau appeler Marianne.

« Malheur ! j'ai fait tuer tous mes bœufs pour en vendre les peaux, et voilà que personne ne veut me les acheter. On a voulu tuer mes serviteurs qui ont été les vendre. Pour t'être jouée de moi, tu vas périr !

— Sire, » répondit Marianne, « il est certain que si on n'a pas voulu acheter vos peaux, c'est parce que les paysans, trompés une fois, n'ont pas voulu s'y laisser prendre une deuxième fois. Tenez, je vais vous payer vos bœufs et vous me laisserez libre. »

Heureuse d'en être quitte à si bon marché, la mère de Jean alla chercher de l'or, paya le roi, et finit heureusement sa vie avec Jean des Pois Verts.

Conté le 10 février 1877 par M. Antonin Morel, à Warloy (Somme).

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