‹ Romania (volume 4)Chapitre 131 sur 283 · ÉTYMOLOGIES · texte numérisé non relu

ÉTYMOLOGIES

AMONESTAR, CARESTIA.

On trouve en roman plusieurs verbes composés pour lesquels la langue avait tellement perdu le sentiment de la composition que le verbe simple, sauf la consonne initiale, est devenu la flexion du verbe nouveau. C'est ce qui est arrivé pour calefacere calfare chauffer ; colligere cueillir ; benedicere bénir. De la même manière que facere a donné jarre fare, ducere durre, comedere donne comérre, comëre (esp. pg. corner), et ce verbe, avec son part, comestus, forme une nouvelle classe de participes modelés sur le type comëre = comestus. C'est ainsi qu'on a les formes savest, valest, volest, plavest, movest dans les dialectes de l'Italie du Nord (cf. Bœhmer, Rom. Stud. III, 76. Mussafia, Beiîrag zur kunde, etc. 121. Ascoli, Saggi Ladini 402, 406, 409, 41 j, 419, etc.). Montre donne de même monestus, d'où amonestar en esp. et prov., amoestar en pg., amonester en ancien fr.; came donne carestus, et de là carestia en it., esp., pg., provençal1.

DESVER.

Comme calefacere donne chauffer en fr. au lieu de chauffaire, disvadere donne desver au lieu de desvére. Il faut supposer une forme romane disvarre disvare, comme comerre comëre, calfarre calfare. Quant à la signification, il faut partir de desver du sens. De là on aurait dit desver tout court, comme en lat. usurpare pour usurpare oculis. Puis on aurait ajouté se comme dans beaucoup de verbes (Diez, III, 192), et enfin desver a pu devenir transitif comme p. e. sortir2.

J. Ulrich.

1. [Le substantif montste, monneste, t avertissement, admonestation existe en ancien français, bien que je n'en aie pas pour le moment d'exemple sous la main. — G. P.]

2. [Toute cette évolution aurait été accomplie à une époque bien ancienne,

Imisaue nous trouvons femme desvtde déjà dans Alexis; elle n'aurait d'ailleurs aisse aucune trace de ses différentes phases. D'autres raisons encore rendent peu vraisemblable cette conjecture, d'ailleurs fort ingénieuse. — G. P.J

SANCIER, ESSANC1ER

SANCIER, ESSANCIER.

Le mot sancier (sanchier) et son composé essancier (essanchier) se rencontrent dans un certain nombre de textes, tous du nord-est de la France et du xme au xve siècle : Baudouin de Condé, Bauduin de Sebourc , le Bastart de Bâillon , Hugues Capet , Froissart , Chastellain. M. Tobler, en rejetant justement l'assimilation faite par M. Scheler & essanchier à estanchier, admet pour ces deux mots le même rapport que pour saler et essaier, et propose, avec toute réserve d'ailleurs, de les tirer d'un latin *exemptiare (G. G. Anz.} 1877, p. 1622 ss.). Cette étymologie est acceptable pour le sens et pour la forme ; cependant, s'il est possible qu'un en originaire devienne an et rime en conséquence dans des textes (B. Cond., Froissart, B. Seb.y H. Cap.) où en est d'ordinaire séparé de an, il est bien singulier qu'on trouve toujours en et jamais an, soit comme orthographe soit comme rime. Le sens de presque tous les passages cités par M. Tobler (auxquels il faut en ajouter deux rapportés par M. Scheler dans son glossaire de la chronique de Froissart) est assez peu net ; cependant quelques-uns donnent l'idée de reconnaître dans le mqt un dérivé de sanus. Ainsi, pour

les passer en revue, dans les suivants : Ceste maladie ne sera garie Ne

sancie (Froissart, Poés. I, p. 35, v. 1 160) ; Mes j'ai tant de cognissance Qu'elle sance En partie ma souffrance (Ib . , p. 208, v. 4121). Ici sancier paraît bien signifier « guérir », puis par extension « soulager, calmer » une souffrance. Il s'est dit spécialement de la colère ou d'un autre sentiment vif, qu'on calme en le satisfaisant : ja ne m'avenra tel viltance

A un home afolé men mautalent essance (B. Seb. t. II, p. 369) ; lequel cuidant avoir sanchy son courroux (Chastellain IV, 106, où sanchy, forme dialectale de sanchié, est une correction de M. Scheler [Gloss. de Froissart] pour sauchy). De là se sancier ou s'essancier pour « se soulager » en assouvissant son désir : Et quant je me fui bien sanciés (de le maltraiter) Sur une pierre l'estendi (Froissart, Poés. II, p. 224, v. 122); Elle se sance après de moi maudire [lb.y p. 359, v. 11); Sire, vous n'avés que faire d'employer vos gens contre ces forcenés ; laissiés les aler et yaus sancier (Froissart, Chron., éd. Kervyn, VIII, 34, où M. Scheler traduit fort bien yaus sancier par «assouvir leur rage»); .... // esragera, ce disty s'il ne se sanche De la franche roine (H. Cap., v. 1016); Mes n'iert ja petit hons prisiez s'il ne s'essanche {Ib., 1409), c'est-à-dire, comme l'explique M. Tobler, « s'il n'accomplit sa volonté d. Toutefois « calmer » son désir, c'est aussi quelquefois le dompter, et se sancier paraît avoir le

sens de « s'abstenir »:.... il vault trop mieulx que de ce je me sanche, Car j'ay du fet d'amour trop ouvré [H. Cap., v. 444). Sancier a le sens de « dompter » dans cet exemple, où il s'agit de l'amour : .... vertus ne puissance D'autrui le sien pooir ne sanche (Baud. de Condé, p. 277, var.). Il parait enfin signifier « céder », — signification qui répond aux précédentes comme le neutre à l'actif, — dans ce passage de Baudouin de Condé (p. 1 $4) : Car Amours a très grant poissanche : Cuidiis que contre son pois sanche Por riens con encontre hardie (c'est-à-dire « qu'il cède malgré lui ») ? — Un seul, parmi les exemples cités par M. Tobler, ne rentre pas dans cette série, c'est celui qu'il emprunte à Aiol (v. 2341) : Mon cuer essancheroie et tout mon sens ; mais essancheroie est une faute de l'édition de M. Fœrster pour essaucheroie, qui se lit dans l'édition de MM. Normand et Raynaud.

Le rapprochement de essancier, sancier et sanus m'avait semblé autrefois possible ; il m'est rendu très probable par la forme essanicier, qui se trouve dans la Vie de saint Alexis publiée plus haut, au v. 934 : De malades essanicier. D'après cela, le type latin est 'sanitiare, 'exsanitiare, formé sur *sanitia pour sanitas. La conjugaison primitive a dû être : saniz sanices sanice sançons sanciez sanicent etc., d'où plus tard les deux conjugaisons complètes sancier essancier (sanchier essanchier sont picards) et sanicier essanicier. Ainsi s'applique une fois de plus le principe fécond posé par M. Cornu dans son étude sur la conjugaison de parler.

Exagiare, exaltiare donnent essaier, essaucier et aussi esaier (asaier), esaucier; exemptiare pourrait de même donner esencier à côté de essencier, mais il est difficile d'admettre qu'exsanitiare ait produit esancier. Aussi les deux exemples de Hugues Capet (v. 444 et 10 16), où l'éditeur a imprimé s'esanche, m'esanche, doivent-ils être lus, comme je l'ai fait plus haut, se sanche, me sanche. — Il est probable qu'on retrouvera dans plus d'un texte les formes diverses de sancier, essancier, — sanicier, essanicier1. Cette dernière, qui éclaircit l'étymologie du mot, ne s'est pas encore rencontrée en dehors du petit poème imprimé plus haut.

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