‹ Romania (volume 4)Chapitre 179 sur 283 · Michel · texte numérisé non relu

Michel

que le vase est fait de manière que le spectateur ne voit rien. » C'est dans une hallucination que Gabrielle se figure que son mari accomplit l'acte féroce raconté par le vieux poème :

Sous les couteaux tranchants j'entends ce cœur gémir; Vois ses lambeaux épars que Fayel vient m'offrir : Arrête, monstre, arrête ! Eh quoi ! tes mains fumantes Osent porter ce cœur sur mes lèvres sanglantes !

Fayel, qui est représenté comme plein de remords, qui vient d'ôter le vase et de le donner à <c un garde » qui l'emporte, « tombe désolé sur un siège » et s'écrie :

Dieu ! suis-je assez puni !

Gabrielle (d'une voix éteinte et respirant à peine) Ce coup finit mon sort :

Tout mon sein se remplit des glaces de la mort.

La même année que Belloy (1770), d'Arnaud publia une tragédie intitulée Fayel et tirée également du roman de Mlle de Lussan 1 ; mais nous ne pensons pas qu'elle ait été représentée *. Quant à Belloy, il se passionna pour le sujet qu'il avait traité et même pour la famille de Coud en général. Il crut avoir retrouvé une branche de cette grande famille tombée dans l'obscurité, et s'efforça de la remettre en lumière ; enfin dans un mémoire exprès, fort érudit bien que peu critique, il réunit tous les témoignages relatifs au châtelain, essaya de démontrer la parfaite authenticité de ses aventures, et conclut par ces paroles : « Il y a dans l'histoire peu d'événements particuliers auxquels on puisse ajouter foi,

1 . D'Arnaud a voulu se donner les airs d'avoir étudié l'histoire du châtelain de Couci ; il lui consacre une dissertation, où on lit entre autres ceci : « On a des vers de Raoul de Couci que dans le tems on mettoit à côté de ceux d'Abélard, qui étoit mort en m 38 ; il composa un poème intitulé Le retour de Vénus dans les deux, où se trouvent ces vers (c'est l'Amour qui parle à Junon)... * Suivent huit vers empruntés, si je ne me trompe, au Roman de la Rose, et les trois vers de Conon de Béthune qui commencent par : Por li m'en vois sospirant en Surie.

2. Il était difficile qu'elle le fût. Le dénouement, mieux respecté que par Belloy, est d'un extrême ridicule. Fayel, après avoir tué Raoul de Couci et lui avoir arraché le coeur (ainsi reparaît la forme primitive du récit), qu'il ordonne à son écuyer de faire cuire, a avec sa femme une explication terrible. Celle-ci se retire pour souper et revient peu d'instants après. Fayel alors lui dit (acte V, se. xi) :

Tu sors de cette tabje où t'appeloit ma haine, Où la vengeance étoit assise à tes côtés... — Eh bien 1 . . . — Parmi les mets que l'on t'a présentés, Le cœur de ton amant... frémis... tu dois m'entendre. Ce cœur est dans le tien. — Son coeur I — Meurs sur sa cendre! Il prononce ces mots en tirant son poignard et en courant sur Gabrielle, qui s'est jetée sur le corps de Raoul, apporté sur la scène.

si celui-ci ne parait mériter aucune croyance » L'ouvrage de La Borde, Mémoires historiques sur Raoul de Coucy (Paris, 1781), n'ajoute rien de nouveau aux faits rassemblés par Belloy, et reproduit même des erreurs que celui-ci avait dissipées ; ainsi il rend au châtelain le nom de Raoul de Coucy, tandis que Belloy avait reconnu qu'il devait s'appeler Renaut et qu'il n'appartenait sans doute pas à là famille de Couci. La Borde joignit à son livre, orné des portraits prétendus authentiques de Raoul de Coucy, d'Aubert de Faiel et de Gabrielle de Vergy, les chansons du châtelain avec la musique, et c'est à cette vogue renouvelée de notre roman et de ses imitations que ces chansons ont dû d'être imprimées si anciennement : elles ne partagent ce privilège qu'avec celles du roi de Navarre. Une meilleure édition en a été donnée par M. Michel, dont la préface et les notes nous ont fourni plus d'un utile renseignement. Le roman luimême, imprimé en 1829, a précédé la plupart de nos anciens poèmes. L'édition qu'en a donnée Crapelet laisse à désirer à beaucoup d'égards, bien qu'elle soit fort estimable, ainsi que la traduction, si on considère la date où elle a paru. Mais il serait fort à souhaiter qu'elle fût remplacée par une autre. Aucun des manuscrits qui figurent dans les anciens inventaires royaux ne s'est à la vérité retrouvé; mais le manuscrit d'Ashburnham-Place, qui provient de la bibliothèque du duc de Penthièvre et plus anciennement de celle de Dufay *, paraît offrir un texte supérieur à celui de la Bibliothèque nationale. Espérons qu'il sera permis à quelque philologue de le collationner et de nous donner ainsi une édition satisfaisante d'un ouvrage qui, par le talent de l'auteur, par l'intérêt du sujet, par le succès qu'il a obtenu de prime abord et qui s'est rajeuni à plusieurs reprises, mérite assurément d'être présenté au lecteur sous une forme aussi correcte et aussi complète que possible*.

Gaston Paris.

Page 1