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PREFACE

Nous sommes loin de l'époque où le lecteur désiroit dans les romans ces développements habilement ménagés qui augmentent l'intérêt d'une action de toutes les circonstances qui la préparent; ces détails de mœurs et de caractères qui rendent présentes à l'esprit les choses et les personnes ; l'attrait extraordinaire et piquant des combinaisons libres de l'imagination, concilié à force d'art avec la vraisemblance de Thistoire La génération actuelle, impatiente de sensations fortes et variées, se soucieroit. peu de trouver dans les productions de l'esprit cette heureuse mesure, cette exquise bienséance de composition, ce fini si pur et si délicat de style, qui distinguent les inimitables romanciers de la France et de l'Angleterre, les Lesage et les Fielding, les Rousseau et les Richardson. L'àme ne se déplace guère de sa situation habituelle que pour changer 'ordre de ses émotions, pour en renouveler l'espèce, pour s'en distraire par des émotions plus puissantes ; et il est certain que les émotions purement gocialet. de notre siècle ont dû nous

• C«tt« préftce • été composée pour la premiôro édition fi'AdéU,

rendre extrêmement difficiles sur les émotions romanesques. Maintenant, si noire curiosité blasée par une incroyable variété de tableaux quelle n a point cherchés se décide à cherchef quelqae chose hors de la sphère des idées positivi's, il est naturel qu elle s'attache moins aux faits qu'aux passions, aux circonstances matérielles d'un récit qu'au sentiment indéfini qu'il fera naître, aux aventures vraies ou fausses d'un personnage indifférent qu'à je ne sais quelles idéalités qui, sans constituer un caractère particulier, correspondent plus ou mois avec les besoins, les affections, les illusions du grand nombre, dans les âges malheureux de la société. Cet ordre d'idées est ce qu'on appelle depuis quelque temps le vague en littérature, et il résulte d'un grand vague dans la morale, dont la littérature est l'expi-ession écrite. Voilà ce qu3 j'avoisà dire pour justifier le genre de cet ouvrage, où l'on ne trouvera que des caractères indiqués, que des faits entrevus, que le cadre défectueux d'un ouvrage plus que médiocre, que je n'avois ni le temps, ni le talent, ni la force de faire meilleur.

Comme c'est mon héros qui parle avec toutes ses erreurs et toutes ses passions, je demande seulement au lecteur la permission de parler de lui. Ga ton n'appartient plus à l'âge des illusions. Son cœur n'est pas fatigué, mais il est exercé par lexpérience. L'habitude des chagrins l'a rendu sombre et timide. L'habitude des méprises l'a rendu déliant. Il est comme tous les hommes qui ont beaucoup souffert. 11 craint des émotions nouvelles, parce qu'il n'a jamais gagné au changement; mais il en éprouvera nécessairement, parce qu'il y a des âmes qui en ont besoin et qui en cherchent en dépit d'elles-mêmes. Sa sensibilité s'est refroidie à défaut d'aliments. 11 la croit éteinte. Son blyle même sera jilus simple, plus négligé qu'à l'ordinaire. La puésie des expressions se décolore avec la poésie des sentiments. Cependant la première étincelle qui viendra ranimer ce volcan fera jaillir de son sein des éclairs plus menaçants qu'autrefois. Ce ne sera plus une suite non interrompue d'idées et d'actions

véhémentes, une manière continuellement violente d'être et de •iitir ; ce seront des mouvements rares, mais impétueux el terribles, qui toutefois n'aboutiront jamais au mal absolu, exception distinctive et certaine en faveur des passions qui prennent leur source dans une organisation élevée. Je ne me défendrai pas d'avoir alTecti>3nné ce caractère, et je ne dirai pas les raisons particulières qui m'ont décidé à le peindre sous plusieurs aspects différents. L'intérêt que j'y prenois malgré moi n'excu^eroit pas la multiplicité de mes essais. Pour avoir vécu dans un ordre de sensations heureusement peu commun, on n'a pas acquis le privilège de faire de mauvais romans.

Celui-ci exige une justification plus spéciale. Avec un cœur droit, mais três-exaltè, liaston n'a pu se défendre de l'influence de l'esprit de paradoxe qui a présidé à l'éducation tout entière des dernières générations. Cet esprit se développe en raison de la situation de Gaston, quand le bonheur de sa vie vient à dépendre d'une règle de convenance sociale, et qu'il sent la possibilité de justifier à ses propres yeux une faute par un sopliiMue. Il n'y a lien à conclure d'un roman, et surtout des opinions d'un personnage de roman, qui n'est pas donné pour éminemment raisonnable, contre des bienséances publiques dont la raison des siècles a reconnu Jimportance. Ce n'est pas moi, d'ailleurs, qu'un accusera d'être uni d'intention aux hommes qui déclament contre certaines conséquences par aversion pour tous les principes, et qui ne combattent, dans le fantôme de la nub.esse actuelle, que l'existence encore positive de la monarchie. Il faut avouer que ce genre d'agression n'auroit jamais été plus déplacé.

Je n'ai plus qu'un mot à dire. Il importefortpeuaupublicque j'aie fait tel ou tel roman, mais il m importe infiniment de n'avoir fait que les miens. Puisque mon nom, auquel je necroyois pas tant de crédit, a pu devenir pour quelques libraires un objet de spéculai ion, je saisis cette occasion de déclarer que ce der-

nier ouvrage est avec Jean Sbogar, Thérèse Âubert, et les volu' mes publiés chez M.Gide sous le titre de Nouvelles, Romans il Mélanges, tout ce que j'ai fait en ce genre. Ces foibles écrits no méritent certainement pas mieux d'être avoués que ceux qu'eu a trouvé bon de mattribuerou qu'on m'attribuera dans la suite, mais ils sont de moi.

GASTON f'E GERMAKCÉ A EDOUARD DE MILLANGES

Geimancé, le 12 avril 1801.

Je te sais bon gré, mon cher Edouard, de m'avoir suggéré celle idée. Accoulumé à parlager avec toi toutes mes peines et tous mes plaisirs, à puiser dans ton cœur loules mes consolations et toutes mes espérances, à ne me croire sûr de la possession d'u.e pensée ou d'un sentiment qu'autant que tu t'y trouves associé en quelque chose; et maintenant, séparé de toi par la force des événements, jeté sur un nouveau théâtre et au milieu d'une existence nouvelle, il m'en coùleroit trop de ne plus savoir où déposer chacune des émotions que cet ordre de choses me destine. Nous avons heureusement pourvu à la tristesse de celle vie solitaire, en nous prescrivant de tenir un compte fidèle de nos journées, de nos aventures, de nos projets, de nos secrètes et douces rêveries, de manière que chacun de nous, en recevant à la fin de chaque mois le journal sincère de son ami^ puisse encore s'identifier avec lui comme autrefuis, revivre toutes ses heures ei se rendre toutes ses actions présentes. Il n'y a point de temps, poijit de distance dans cet échange continuel de secrets, dont celte confiance de tous les moments ne doive abréger i'espace.

paint d'absonce dont elle ne doive diminuer la rignonr.

AoLis avons prévu que le calme de ton caractèro, la ilouceur de les mœurs et la gravité de Ion esprit t'astureroient des jours simples et ti anguilles, dont les ora<;es du monde troubleroienl peu du moins la paisible uniformité. L'exaltation dénia tête, Tardeur de mes passions, mon penchant à l'entlionsiasme, et peut-être à \d folie, comme lu dis quelquefois, t'ont donné lieu de conjecturer que mes récits seroienl bientôt plus variés et plus animés que les tiens. D'après ce calcul, tu serois chargé de la partie philosophique, de la partie raisonnable de notre correspondance, et je te fournirois un journal romanesque assez exlravagant. Ne compte pas là-dessus L'hypothèse étoit fondée eu vraisemblance dans le passé; elle est fausse, elle est certainement fausse pour l'avenir.

J'ai vingt-huit ans, mon Edouard, et, ce qui est rare à cet âiïe, l'expérience d'une douzaine d'années de malheurs J'ai vécu vite, parce que ma sensibilité, qui étoit ma vie, s'est usée en essais infructueux et en affections stériles. Les calamités de la révolution, les dangers de la proscription et de la guerre, les agitations toujours renaissantes d'une vie incertaine et mobile, des pertes bien multipliées, bien vives, bien douloureuses, tout cela, s ins doute, a pu imprimer à mon organisation, à mon caractère, au mouvement de mes pensées, au tour de mes expressions-, je ne sais quoi de singulier, d'inusité, de bizarre, celte espèce d'exagération dont tu blâmes avec tant de raison les écarts; mais, en vérité» je n'avois bes')in que d'être rendu à la nature et à moimême, que de me trouver libre de toutes les impressions étrangères qui faliguoient mon cœur, que de rentrer dans le repos délicieux de la solitude, ef dans le cercle des devoirs faciles, pour me renouveler Tu ne sanrois croire de quelle tranquillité je conçois l'espérance, depuis que j'ai repassé le seuil du vieux château

palern<0, et que je patrours de l'œil, à Iravers la croisée de ma petite c lambre natale, ces bois, ces champs magnifiques, ces belles pièces de verdure, lieux si familiers et si chers a mon en lance.

Ma mère ma reçu avec tendresse, mais avec une ten dresse mêlée .le ces airs de faste et de cérémonie que ti lui conni is, et qui refoulent, pour ainsi dire, jnsques ai; fond de l'àme, un sentiment prêt à éclater. Qu'il esl cruel, Edouard, de ne pas pouvoir exprimer ce qu'on éprc)u\e à une personne qu'- l'on aime et (ju'on a le droit d'aimer, de ne pouvoir lui dire qu'on l'aime, sans violei une biensémce! Je me suis couteau.

Il m'a fallu recueillir toutes mes forces d'homme pour visiter l'appartement de mon père, l'endroit où je l'ai quitté, où j'ai reçu ses dernières instructions et ses derniers embr;issemenls, celui d'où il me suivit d'un regard si triste et si doux! et où cependant j'espéiois le revoir et l'embrasser encore, quand j'aurois payé ma dette au prince et à la patrie. Quel père j'ai perdu en lui! (u le sais, toi qui as pu apprécier la grandeur de ses qualités, l'élévation de son esprit, la pureté, la simplicité de ses mœurs, et cette pbilosoi hie calme et religieu>e qui le rendoit si supérieur à l'adversité, que toutes les vicissitudes fâcheuses paroissoient pour lui des sujets de triomphe. Dieu n'a pas permis qu'il m'assi>tàt plus longtemps ('o ses conseils, et qu'il me guidai plus avant parmi les écueils de la vie. Il m'a laissé seul sur cette terre, cl je sens que celte idée, la conviction de l'abandon total où me voilà, est près de briser mon cœur. Je te quitte un moment pour pleurer.

Le 17 avril,

Je me suis tracé un plan de vie auquel tu ne t";dteiids guère, b'abord, mon inienlion est de voii' Ir s p u do monde, le moins de monde possible. Je veux me re

tremper, me refaire tout entier, et j'ai besoin pour cela de ra-iioillomcnt et de solitude.

Tout mon domestique se borne à Latour, que tu connois, à ce brave Latour, qui a fait avec moi les campagnes de la Vendée, et qui est moins un domestique qu'un camarade sûr, qu'un ami fidèle, dont mon cœur ne pounoit plus se passer. Sa présence d'esprit m'a sauvé la vie dans deux occasions, où il se distingua d'ailleurs par des prodiges de valeur qui lui attirèrent l'amilié des officiers, l'estime de l'armée, et qui l'assimilèrent à mes veux à ce que je connois parmi les hommes do plus noble, de plus généreux, de plus éminent. S'il avoit dé- .siré un autre état, un autre genre d'établissement, j'étois heureusement assez riche pour le lui donner. Il est ici par choix.

Comme il est difficile de vivre longtemps sans occupations, ou plutôt comme je ne peux me passer de contracter, de temps en temps, quelques goûts plus ou moins vifs pour me distraire de vivre, je suis revenu à la botanique, autiefois ma plus douce étude. Je vais recommencer mes herbiers détruits, et renouer connoissance avec ces riches familles de végétaux, parmi lesquelles une longue inhabitude m'a rendu presque étranger. Est-il besoin de le dire quelles jouissances inexprimables me procurent ces heureux souvenirs auxquels se lient tant de souvenirs délicieux et tant d'harmonies charmantes? Privilège enchanteur des plaisirs simples et purs de l'adolescence, qu'on ne puisse en réveiller un seul sans qu ils vieiment tous se rattacher à lui pour l'embeUir encore!

Puis-je retrouver, par exemple, cette jolie pervenche si aimée de Rousseau, sans me rappeler qu'à ton premier voyage dans nos ( ampagnes nous aimions à la cueillir sur le revers frais et onjbragé de ce petit bois, en mémoire d'un écrivain dont nous adorions les ouvrages? L'uucoiiô u e$l ya^ i«uu ^ans les terres légères et bablou-

neuses à la lisière des forets, mais Lucie, que je pleure toujours, l'aimoit par-dessus toutes les fleurs. Une églantine frappée des rayons brûlants du midi, ou pendante à un lauieau brisé par l'orage, me représentera celle que Fanny m'avoit donnée, et qui se dessécha, qui pâlit ainsi sur mon cœur. Un bosquet de sorbiers me fera souvenir de ceux que j'arrondis en berceaux sur le passage de Victoire; et jamais je ne verrai, Ole plus joli des arbres! tes petites feuilles ailées, si fines et si légères, et tes larges corymbes de fleurs blanches ou de fruits poupines, sans le sentir encore brûler mes lèvres et mon sang, le premier baiser de l'amour que je reçus sous ton ombrage!

Le 18 avril.

J'occupe la dernière chambre de l'aile droite du château, celle qui donne sur cette pièce d'eau circulaire où nous avons tant navigué dans notre enfance.

Il n'y a de luxe dans mon ameublement que deux tableaux, le portrait de mon père et le tien, un forlé-piano

quelques livres. J'ai fait de grandes économies en ce dernier genre surtout, car je suis convaincu qu'à pari un très-petit nombre, les livres ne sont bons qu'aux oisifs et à certains esprits paresseux, qui ne pensent point sans véhicule. Je vais plus loin : la Bible est le seul corps d'ouvrage absolument indispensable que je connoisse, et il me semble qu'en le donnant à l'homme. Dieu a tout fait pour les besoins de son intelligence. Aussi ai-je conservé l'usage d'en lire tous les soirs un chapitre, suivant la situalion de mon cœur. Tout à l'heure, par exemple, l'imagination enchantée par mille rêveries pastorales qui m'ont bercé dans le cours de ma promenade, j'égarois mes pensées sous les tentes des patriarches ou parmi les moissonneurs de Bethléem, et j'assistois en idée aux fiançailles de Hutlî.

J'ai rabattu quelque peu de mon enthousiasme pour Ossian, et même pour ShaksptMre. En général, je m'affranchis autant qu'il est en moi de l'influence des sentiments romanesques, sans chercher cependant un genre d'illusions mille fois phis misérable dans ces superbes ''anités de la philosophie qu'on appelle des connoissances /lositives, comme s'il y avoit quelque chose de positif sur terre, et comme si le peu que Dieu nous permet de voir dans ses ouvrages étoit autre chose qu'une pàlure livrée à l'orgueilleuse ignorance de l'homme déchu.

Je ne puis me passer de quelques méthodes de botanique; mais, comme la collection de mes espèces ne deviendra jamais fort considérable, je m'en tiens maintenant aux méthodes les plus anciennes et les plus sim[jlc.->. Je trouve que les honmies des temps passés a voient de la nature des idées bien plus belles et bien plus louchantes que nous, et que celte manière religieuse et intellectuelle de pénétrer dans ces mystères, qui distingue nos vieux écrivains, valoit bien les stériles avantages que nous retirons du perfectionnement de l'analyse. Les hommes des siècles éclairés ressemblent à des enfants qui rompent leurs joujoux pour savoir le secret de leur construction; l'instrument brisé, que reste-t-il? un ressort d'acier, un mur( eau de verre, un grelot : quant à la merveille, elle n'y est plus.

Le 21 avril.

Me renouveler! disois-je l'autre jour; hélas! si je pou- \ois seulement me distraire... ou ni'oublier! Je ne désire pas, je n'espère pas le bonheur, mais un repos durable et l'rofond, une lib rlé sans réserve. Je te l'ai répété souvent, je ne hais pas la vie pour les choses qu'on y trouve, et qui, en général, m'attachent et me retientiont. Je comprends ces illusions; je les chercherois volontiers. Je hais la vie telle que les honnnes l'ont faite, comme une

oblignlion nuiluelle, l'oninu' un devoir social qui soutnct iriMiiiiidéi'ondaiice àilos iiiUrètsrcconiuiîî, i\ d'SVAiwen. lions établies sans moi. Je la liais, connue loutci' (jui n'e^t pns spi nlauv' dans la voloiiie d'tuic eré.itnre sensible, loilo el intilli^eule ((ne Dieu a daigné loriner à son inia-'c. Gi.nvicns qu'il csl aiïi eux de penser (jue vivre n'est pas une action liore, et que l âme est condanmée d'avance ii l'existence...quedis-je? àrinHnortalité,sansyavoirconsenii... Cette disposition d'esprit où je suistombé depuis quelques jours m'a cependant piocuré une émotion douce, une émotion d'autant plus agréable, qu'elle ne m'est pas bien familière. Ma mère, alairaée de ma u'élancolie, a fait quelques fiais pour en pénétrer le motif, et pour opposer aux peines de mon cœur le cbarme des consolations et des espérances. J'ai tressailli d'une joie involontaire en pensant qu'elle m'aimoit assez pour me pbiindre, et puis j'ai regretté amèrement de lui avoir donné un sujet de chagrin si peu fondé; car je serois bien embarrassé de m'expliquer à moi-même cesju'elle appelle ma douleur. Groirois-lu qu'elle a supposé que l'amour... l'amour;... de misérables illusions d'enfant, dont j'ai tant de fois reconnu la frivolité!... l'amour!... Ah! sans doute, j'aime les femmes dans leurs brillantes harmonies avec la nature, comme un des ouvrages les pins enchanteurs, comme un des plus séduisants ornements de la création; je les aime comme les fleurs, comme j'aimerois des créatures animées et pensantes qui auroient, dans le développement de leurs idées et de leurs sentiments, la grâce, la délicatesse des fleurs, il y en a quelques-unes que je distingue davant :ge, et j'éprouve alors le besoin d'occuper leur esprit ou d'intéresser leur cœur. Si un de leurs regards tombe sur moi, s'il se rencontre avec les m eus, je sens, comme autrefois, mon cœur battre plus vite, mes yeux se tioubler, mon sang tourner dans mon sein ou monter à mes joues, mes nerfs ébranlés par je ne sais quel mélange vague et

doui de honte et de plaisir, d'inquiétude et deteiidresse. Je nie souviens en effet du temps... Quel homme n'a pas été en proie à son tour aux erreurs de l'adulesccuce frivoK', crédule, inoccupée?... Le froissement d une robe ou d'un châle qui m'eflleuroit en passant, le mouvement d'une plume qui flottoit sur les cheveux d'une femme, le jeu de la lumière qui étinceloit sur les pierres de son peigne ou de son aj^rafe, la mélodie d'une voix d'ange que l'air apporte de loin à travers tous les bruits, et doiit le son vibre longtemps à voire oreille, la moindre chosesuffit alors pour absorber toutes vos pensées, pour suspL>ndre toute votre existence. Il y a des instants, des heures, des jours entiers où vous êtes distrait malgré vous par une image charmante qui vous appelle, qui vous poursuit, que vous évitez vainement, que vous retrouvez partout, et dont la perfection idéale se compose des traits qui appartiennent à mille femmes différenles, ou, tout au plus, à une femme incormue que vous ne verrez jamais. Combien faut-il avoir vécu d'années, mon cher Edouard, pour sentir le néant de ces chimères?...

0 mon ami! sois sûr qu'il y a dès le monde que nous habitons des âmes punies d'une faute ancienne, punies peut-être par aiilicipalion d'une faute à venir indispensable, des âmes d'expiation qui portent pour une génération tout le poids des vengeances de Dieu, et qui sont condamnées à l'amour de l'impossible, comme si la suprérne puissance, qui ne peut sans contrevenir à ses décrels leur ôler l'inlini dans réieinilé, avoit voulu leur donner le néant dans le présent; qui ont la faculté déplorable de concevoir, d'embrasser en imagination des voluptés devant lesquelles toutes celles de la terre se dégi-adent et s'anéantissent! Ainsi tout ce que je comprends maintenant de l'amour n'appartient pas au temps, à l'espace où ma vie est enfermée. C'est en moi le goût prématuré d'un bonheur" futur qui n'a rien de terrestre, rien de borné, qui remplira uii jour le vide immense de

mon cœur, qui comblera toute L'ambition de mes débirs Oiio voulez-vous que je demande, grands dieux! à la femme qui consenliroil à m'aimer; que pourrois je attendre d'elle? L'engagement do deux êtres si foibles, si passagers, qui ne connoissent, qui n'apprécient du moins de leurs facultés que l'instant dont ils jouissent, qui ne peuvent répondre de la plus prochaine de leurs émolions, '|ui s'étonneroient tous les jours d'eux-mêmes si tous les jours ils devinoient leur lendemain? Une transaction un bail de quelques années ou de quelques mois, qu'une circonstance imprévue, une jalousie, un dépit, une heure d'absence modifie, qui s'altère par sa durée, qui se dissout " par la mort, et qu'une méprise, un caprice, une maladie changeroit en aversion!... Non! non!...

Rien de fini, rien de périssable ne peut suffire au besoin d'aimer qui me tourmente. — Il faut que j'use, voistu, il faut que je dépose tous les liens qui m'attachent aux affections d'un jour pour en reprendre possession dans celte vie assurée de l'avenir dont ma vie est la fatigante préparation . Il faut, pour j ouir pleinement de ce que j 'aime , que je trouve dans le bonheur d'aimer et d'être aimé la sécurité d'une éternité entière, et Téternité même serat-elle jamais trop longue pour aimer?

L'amour d'une femme! d'une femme mortelle!... qu'entendez-vous par là?... Un sourire plein de charme, un son de voix qui trouble et qui bouleverse les sens, le serrement d'une main de feu qui brûle la vôtre... Je sais bien. Mais cette main et ce cœur deviendront poussière, et la poussière de mon cœur éteint ne sera pas confondue avec elle, et ce qui vivra de moi restera pour toujours é! ranger à cette âme qui a un moment remplacé la mienne! Cela n'est pas possible, et l'amour dont nous parlons, Edouard, n'est qu'une invention de notre vanité. Ce n'est pas une chose de la terre que l'amour! C'est la première conquête de l'homme qui ressuscite. Laissez-moi

Le 23 avril.

J'étois prévenu, depuis quel(|ues jours, que nousiriom rendre visite iiier au soir à niademoiselle de Valency, seul rejeton de celte illustre famille et pr- priétaire du châicau voi.^in. J'avois perdu de vue ct-tte jeune persoime qui n'a pas plus de viu^zt ans, el qui étoit tout à fait un enfant lors de mon émigration; mais je conservois respectueusement le souvenir de sa tante la prieure, madame Adélaïde, femme d'un esprit sage et d'une haute vertu, dont ma plus tendre jeunesse a j^oûlé les leçons, et à qui je suis peut-être re^ievable de ce fonds de piélé qni m'a sinon préservé de bien des erreurs, du moins consolé de bien des revers. Je n'avois pas appris sans la joie la plus vive que le ciel eût protégé son existence au milieu des funestes événements qui ont enlevé tous les s eus.

Eudoxie de Valency est d'une taille élevée et bien prise; son port est plein de majesté, mais d'une majesté qui n'est [las sans alfecialion Ses traits ont une expression remarquable, mais fixe, et qui ne paroît pas sans étude. Le sourire, cet aimable indice du contentement de soi-même, s'arrête quelquefois sur ses lèvres : mais il n'y figure presque jamais que le dédain. J'ai inutilement cherché, inutilement attendu dans sa conversation un mouvement, un geste, une infl xion qui révélât quelque pensée du cœur. Son abandon même, car elle a une sorte d'abandon, est si soigneusement négligé; il y a tant de mesure dans sa liberté, tant de circonspection dans sa franchise, que tu éprouverois en la voyant le sen iment pénible qu'inspirent ces imitations trop exactes de la nature qui ne sont pas la nature, et qui choquent à force de lui ressembler. Je te demande si ses termes sont choisis, son élocution ornée, ses moindres discours brillants de citations et de traits! Elle sait trois langues et fait des vers. (Juand nous entrâmes, elle sembloit méditer profondément je ne sais quel passage d'un livre

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ouvert sur son pupitre, et, en m'approchant, j'ai reconnu ce livre pour un des chefs-d'œuvre de noire métaphysique moderne, chef-d'œuvre, en effet, 4e toute l'aridilo du cœur aUiée à toute hi présomption de l'esprit, le donnerois sur-le-champ une honne partie de ma vie pour être persuadé qu'il n'y a point de femme qui lise Condillac, conmie je suis convaincu qu'd n'y a point de fe.'iime qui l'entende, et je crois qu'il ne falloit plus que ce travers pour me brouiller irrévocablement avec tout le S( xe.

Ma mère a remarqué que mademoiselle de Valency avoit changé d'appartement; mais tu n'en devitierois jamais la raison! Imagine-loi qu'à l'extrémité du jardin anglois sur lequel s'ouvroient son salon et sa chambre do toilette, il y a une chute d'eau, à la vérité peu bruyante, mais dont le murmure sourd a quelque chose d'importun. On a planté sur les bords de la pièce d'eau qu'elle forme, et qui se divise ensuite en petits ruisseaux, de tristes saules pleureurs, et oVst l'arbre d'aversion de mademoiselle de Valency, Enfin, l'exposition de tout ce logement est au soleil levant, dont les premiers rayons vt noient, malgré tous les obstacles, ofienser chaque matin ses paupières encore charges de sommeil. Je te laisse à penser de quel genre est l'impression que m'a laissée une femme qui n'aime ni le soleil levant, ni le feuillage des saules pleureurs, ni le bruit des eaux lointaines, et qui, de plus, lit Condillac ou veut passer pour le lire !

Madame Adélaïde est retenue au lit par une maladie de langueur qui mine, qui consume sa vie, et qui ravira bientôt peut-être au monde les exemples de cette mainte. J'ai obtenu d'être introduit dans sa chambre, ou plutôt dans la modeste cellule qu elle s'est fait donner au château. Elle étoit courbée, mais vêtue, les mains fléployées sur sa poitrine. Un crucifix de bois noir s'élevoit audessus de sa tête. Près d'elle, il y avoit une petite table

couvert} de livres pieux à son usage, et surmontée de quel(|Ui's rameaux bénits à demi dessécliés qui se croisoient contre la muraille. Au bruit que J'ai fait en entrait, elle s'est tournée vers moi et m'a souri tout de suite. — Est-ce vous, m'a-t-elle dit, mon cher Gaston? A mon âge, et après une si longue absence, pouvois-je espérer de vous revoir encore? Dieu soit loué pour cette nouvelle grâce qu'il m'a faite!... Mais croyez que ce n'est pas sans motifs que sa Providence vous a sauvé de tant de dangers. Vous promettiez d'être bon et généreux dans vos penchants, modéré dans vos passions, et l'exemple des gens de bien est un trésor pour le siècle. — J'étois al tendri jusqu'aux larmes. Sa pâleur, sa débihté, la foiblesse de sa voix, metourmentoient de l'idée d'une autre absence, d'une séparation prochaine et éternelle. Je vo\ ois qu'elle s'efforçoit deparoître bien pour me causer moins de peine. Je me suis retiré fort ému.

Je t'avoue que mademoiselle de Yalency ne gagne pas à être vue si près d'une telle femme. Cependant le jugement que je porte de cette jeune Eudoxie, après un quart d heure d'entretien vague, de rapports insignifiants, au milieu des bienséances embarrassantes et de la conti ainle d'une premièrevisite,pourroit bien n'être aussi que l'effet d'une prévention mal fondée. Je suis si facile à me laisser surprendre par je ne sais quelles apparences de sympatliie ridicule ou d'antipathie injuste! mais je te parle comme à ma pensée. — Et l'on en dira ce que l'on voudra, Eudoxie est certainement fort bien; j'admets qu'elle est parfaitement belle; je doute qu'on puisse avoir autant d'esprit; j'aime à croire, avec tout le monde, qu'il e>t dilficile de pratiquer la vertu d'une manière plus exacte et plus irréprochable; mais elle a une sorte de vertu, une sort(3 d'esprit et une sorte de beauté que tu me permettras de n'aimer jamais

Le 29 avril.

Il y a des gens que la manie de paroitre grands fiit descendre à des petitesses qu'on auroit de h\ peine ù croire, s'ils ne vous forçoient pas eux-mêmes à en êlre témoin tous les jours. Quant à moi, cela me cause une indignation si violente, que je ne suis pas m dire de la contenir, et qu'il faut absolument que j'éclate quand quelque chose de pareil me tombe sous les yeux.

Mon père s'honoroit tout particulièrement d'un de ses aïeux, simple homme de loi, vers la fm du seizième siècle, mais écrivain d'une science et d'une érudition peu communes, qui s'est distingué par des ouvrages très-précieux sur la jurisprudence elles usages des temps reculés, et qui a débrouillé avec une sagacité exquise des textes importants, mais confus, dont les plus habiles n'avoient osé entreprendre l'interprétation. 11 est à remarquer, en passant, que c'est à ce grand homme que noire famille doit son illustration, et que ma noblesse date de lui, ce qui ne prouve pas qu'elle vienne de loin; mais ce qui prouve qu'elle ne vient pas d'une source indigne, et c'est cela qui seroit un véritable malheur.

Le hasard m'a conduit aujourd'hui dans un salon du château, que j'avois vu jadis tapissé de portraits de famille, et où j'ai reconnu toutes les augustes images des ancêtres de ma mère, avec leurs armoiries, leurs décorations et leurs hermines; mais j'y ai cherché inutilement ce qui m'intéressoit le plus dans cette tenture généalogique, l'image du savant respectable dont les vastes et utiles travaux ont fondé ma fortune, et doté mon berceau de l'héritage d'un nom cher à la société. La mémoire de ce tableau m'étoit d'autant plus présente, que mon père l'avoit, comme je t'ai dit, en singulière vénération, et le montroit toujours de préférence aux étrangers dont nous recevions la visite. J'aurois marqué du doigt la place où 8 l'avois vu, mais elle est décidément vide, et je te

j06 no MANS.

laisse à deviner la cause de sa suppression. Je rou^iircis de te l'apprendre, tant j'y trouve de ridicule et d'inj^ialilude.

En rentrant dans l'appartement de ma nière, je me suis informé des motifs d'un chan^iement si étrange; elle m'a répondu, liélas! comme je m y altcndois; m;iis j'ai insisté avec une fermeté respectueuse, et le portrait est replacé.

Le 2 mai.

Eudoxie nous a rendu ce matin la visite que nous lui avions faite dernièrement. Elle étoit accompaj^née d'un gentilhomme des environs, nommé Ferréol deMonthreuse. Je ne t'ai pas encore parlé de Ferréol de Montbreuse quoique tout le monde en parle ici. C'est un homme de Irenle-j-ix ans au plus, mais dont la politesse calme la gravité inaltêral'le et la sévérité reconnue de mœurs et de principes feroient honneur à un âge plus avancé. On rn'avoit parlé de sa fréquentation comme de l'avantage le plus réel de mon séjour en Touraine, et cependant je l'ai peu recherchée. J'estime singulièrement la perfection, mais elle n'a pas pour moi cet attrait qui s'empare du cœur, et que mon cœur a besoin d'éprouver; ear il ne s'attache à rien par des liens ordinaires, et quand il ne sent pas qu'il aime. Tu es le seul des amis que j'ai reçus de la société (la nature m'en avoit donné un autre), tu es le seul, dis-je, qui m'ait réduit à souffrir, à pardonner ce défaut désolant et inimitable de la perfection; mais la tienne a quelque chose de si naturel, de si involontaire, de si inconnu de toi-même; elle est si inséparable de toi, qu'on s'y accoutume sans s'en apercevoir, et qu'on n'arrive à s'en douter que lorsqu'on n'a plus la liberté de l'indifférence ou la force de l'oubli. Quoi qu'il en soit du mérite de M: de Montbreuse, on prétend qu'il avoit eu le bonheur d'occuper un moment les

ADELE S07

nobles pe'^séos d'Eiuloxi^; et deux âmes si solennelles éloient dignes de se rappiMcher. Le délabrement de Inv forliinc a empêché cet élablissemcnt. 0'e^t une clios^ fàchcnse (ju'à la lin d'une lé oUUiun les familie^ <jui ont couru les mêmes cliances, que des voisins, des parents, des amis, frappés du même malheur, n'imilenl pas les lia ig;iteurs jetés par la tempête dans une lie déserte, et ne remettent pas tuut ce qu'ils possèdent en commun. Avois-je besom de rester si riche!

La nouvelle du rétablissement presque total de madame la prieure m'a causé une joie si vive, que je n'ai pu attendre à demain pour aller la lui témoigner. J'ai reconduit mademoiselle de Valency au château avec un empressement qu'elle a probablement allribué à d'autres motifs. Sa tante éloit assise dans un grand fauteuil à bras, à un endioit de la terrasse où les rayons du soleil, foiblement balancés entie quelques touffes de lilas, répandoient une agréable chaleur. Elle vouloit se lever à mon a[)pi'Oi;he, m;iis je me suis hâté d'aller à elle pour l'en empêcher. Nous avons conversé gaiement et longtemps de raille choses différentes. Elle m'a faii promettre de lui raconter mes voyages, et de lui parler de mes amis. Je t'ai dêjî nommé. De son côté elle m'a recommandé, avec quelque autoriié, de cultiver la connoissance de M. de Montbreuse, dont elle trouve seulement l'austérité un peu rigoureuse pour son âge. Enfin, il étoit déjà tard que nous causions encore, et je ne me suis aperçu qu'à la fraîcheur de l'air du soir qu'il étoit temps qu'elle rentrât. Elle s'est appuyée d'un côté sur mon bras, et de l'autre sui' l'épaule d'une petite fille qu'elle aime beaucoup, et dont elle ne cesse de répéter les louanges. Elle l'appelle son amie, sa bienfaitrice, son ange sauveur, en reconnoissance de quelques soins qu'elle en a reçus pendant sa maladie, et c'est un ange en effet que cetie enfant. Je ne me souviens pas d'av' ir rien vu d'aussi gracieux, d'aussi doux que ses traits, rien qui

SÔ8 ROMAKS.

^ reposât pins agréablement le cœur. C'est un de ces ensembles ravissants d'harmonie et de calme qui font p'aisir à regarder. As-tu quelque idée de cela? N'en as-(u jnmais rencontré de ces visages célestes où se lisent tant de paix, tant de bonlieiir, et dont l'expression surnaturelle fascine l'âme? Je donnerois beaucoup pour que tu visses celui-ci.

lue circonstance charmante! mes regards ont rencontré par hasard ceux de l'ange. Alors, si tu avois vu ses beaux yeux se baisser, ses longs cils ombrager timidement sa paupière, son teint se colorer d'un éclat vif et subit! L'ange a rougi, et ce n'étoit plus qu'une mortelle, mais une mortelle adorable, et j'allois dire adorée! quelle folie !

Voici ce qu'on raconte. C'est une pauvre orphehne que ses parents ont délaissée sans qu'on en dise trop la cause. Il y a huit ou dix ans qu'ils ont quitté ce village où ils vivoient de leur travail, pour aller on ne sait où. Certaines personnes veulent même qu'ils aient fini assez misérablement; mais je te parle d'après des gens qui sont probablement mal instruits. Ce qu'il y a de certain, c'est que madame la prieure a recueilli la petite Adèle dont elle étoit marraine, et lui a fait donner une espèce d'éduration. Si mon Adèle t'intéresse, une autre fois je t'en dirai davantage, quoiqu'il ne s'agisse au fond que de la femme de chambre de mademoiselle de Valertcy. car i'oubliois d'ajouter que c'étoit à ce titre qu'Adèle vivoit au château.

Comme j'étois allé dans la voiture de mademoiselle de \alency, je suis revenu à pied à travers le bois, qui est magnifique et en pleine végétation. La soirée étoit d'une sérénité délicieuse, le coucher du soleil bien pur et bien lumineux. Des prestiges enchanteurs, qui se sucr.édoient dans mon esprit comme les idées d'un beau 1 éve égaroient tous mes sens dans le vague le plus doux. Je ne sais pas maintenant pourquoi je me trouvois si heu-

ADÈLE. SGD

reiix, car il n'y a rien de changé depuis ce temps-là dans mon état, et cependant!... Que l'homme est difficile à expliquer!

Ce bien-être que je goûte ici prouve du moins que je ne me trompois pas quand je t'écrivois que la paix de la campagne convenoit à merveille à ma situation actuelle, et que je meltois tout mon bonheur à y couler obscurément mes jours. Tu vois bien que le tour romanesque et l'exaltation de mes idées ttnoient à des causes fort indépendantes des folles passions de la jeunesse, et voilà ce que vous n'avez jamais voulu comprendre. J'ai une conscience de moi-même qui me trompe rarement.

Le 3 mai.

Hier au soir, comme j'achevois d'écrire, Latour est entré dans ma chambre avec un air inquiet et même un peu effaré. 11 s'est assis à l'écart et a gardé quelque temps un Silence morne, et puis il s'est mis à murmurer je ne sais quoi entre ses dents. — De quoi s'agit-il, lui ai-je dit, mon pauvre Latour? Te voilà bien occupé! — Qu'on ne m'appelle jamais Latour, dit Cœur-de-Roi, a-t-il repris, si ce n'est pas le Maugis, l'infâme, l'exécrable Maugis ! Monsieur se rappelle-t-il cet aventurier qui se présenta au général avec des faux pouvoirs, qui s'en servit le lâche, pour livrer à l'ennemi un détachement considérable des nôtres, et qui se déroba malheureusement oar une prompte fuite au châtiment qu'il méritoit? — ' ai entendu parler de ce misérable, et je crois comme |)i, Latour, qu'il s'appeloit effectivement Maugis, soit dans la seule intention de déguiser son nom véritable, scit pour se conformer à la méthode assez bizari e de nos officiers; mais quel rapport... — Quel rapport! s'est-il écrié. Cet infernal Maugis, que j'aurois reconnu entre mille, et que je peindrois au besoin, n'est autre chose

que riioniiêle Feirêol de Monlbreuse, que vous avez vu aujourd'liui, et au péril d'un million de morls, j'affirmerois qu'il n'y a point d'uulre Maugis. Rage et malédiction! c'est une honte pour la Providence que de voir des geiis tels que celui-ci jouir de l'air et du soleil!

J'ai eu beaucoup de peiue à apaiser la colère de Lalour, ?l à lui faire comprendre qu'il étoit impossible que ses oupçons fussent bien fondés. 11 est sorti plus étonné de mon incrédulité que satisfait de mes raisons.

J'élois réservé à soutenir aujourd'hui une discussion plus difficile, une discussion à laquelle ce que je t'écris depuis quelques jours t'a cependant plus préparé peut cire que je ne l'étois moi-mênie. Ma mère m'avoil fait demander chez elle pour m'entrelenir de choses sérieuses, trés-sérieuses en effet. Il s'agissuit de perpétuer mon nom en l'illustrant par de nobles alliances. Tu compiends bien : illustrer le nom de mon père! Je devois savoir, a-t-on ajouté, que la noblesse de ma famille, du côté paternel, ne répondoit pas tout à fait à l'éclat de ma fortune; et si la fortune a quelque avantage, n'est-ce pas surtout celui de favoriser des établissements honorables qui relèvent la splendeur de nos pi'opres titres et qui les transmettent plus glorieux à nos enfants? On m'a fait sentir ensuite modestement que c étoit à ces sages combinaisons de convenance que je devois ma mère. Je croyois ne la devoir qu'à l'amour et à la nature. Que te diiai-je?lesValency sont moins riches (jue moi, Eudoxie est moins riche que moi; mais elle est noble comme ma mère, à qui elle a l'honneur d'appartenir. Tu devines le rcbte.

Tout cela m'a frappé d'une surprise si vive et si douloureuse, que j'ai été longtemps à chercher une idée, et plus longtemps encore à trouver une expression. Ce que je me rappelle bien imparfaitement des propos confus qui ont dû m'échapper dans cet instant de trouble et d'accablement, c'est qu'ils avoient pour but de solliciter,

ADELE. 511

jp crois, quelques mois de délai que je voulois donner à la réflexion, et j'ai sans doute ajouté qu'on li'obliendroit rien de moi autrement, de manière à lever tout soupçon à cet égard, car ma mère est sortie en me lançant un reg-irti plus sévère encore que de coutume. Il est cependant probable qu'elle n'a pas espéré gagner beaucoup à iaire violence à mon cœur, puisqu'elle vient d'accéder à ma demande, avant que je me fusse trouvé la force de la renouveler. Au reste, elle aftend ma résolution dans six semaines, et il n'est guère à supposer que j'en doive changer d'ici là.

C'est te dire que ma résolution est prise à l'heure même, et qu'elle est invariable comme les principes qui ont, jusqu'à ce jour, dirigé ma vie. Non, je -n'achèterai pas de mon bonheur, et je suis certain qu'Eudoxie ne me rendroit point heureux, je n'achèterai pas de mon repos, de ma liberté, de l'inrertilude délicieuse de mes espérances, le ridicule honneur d'associer mon nom à celui d'une femme que je ne puis jamais aimer. t>i j'attache quelque prix à ma fortune et à l'état que je tiens dans la société, c'est surtout à cause de l'indépendance qu'il me donne, et de l'nnmense latitude qu'il laisse à njes choi^ ; car enfin... pourquoi ne le dirois-je pas? j'aimerois mieux cent fois me mésallier pour quelqu'un, que de souffrir que personne se mésalliâtpour moi. Je suis trop fier pour consentir à augmenter par un emprunt aussi lâche la somme de ma valeur personnelle, et pour donner cette prise-là sur moi à la vanité d'une témme. Plutôt que de subir cette humiliation, j'épouserois Adèle même. — Adèle! — Vraiment, je le crois bien!

Le 5 mai.

Il y a de certains jours, des jours trop vite écoulés, que je hasard, que la Providence nous ménage, quand notre

cœur, trop fatigué de chagrins, a besoin, pour ne pas céder, de reprendre la trempe du bonheur, et qui coni* penseroient à eux seuls une éternité d'abandon et de misères. Oui, je dirois : Que ce jour me soit rendu, qu'il re commence avec tous ses charmes, avec toutes ses illi? sions; qu'il me soit permis de le vivre comme la prei mière fois, sans que rien en détourne ma pensée, d'en goûter les plaisirs avec la même confiance, avec le même abandon, d'en épuiser encore les délices; — et puis que le néant commence!

Prés du château de Yalency, j'avois remarqué dans le bois un site frais et enchanteur, où aboutissent de jolis sentiers qui partent de l'un et de l'autre village, et qui, de là, se distribuent au loin dans la plaine. Celte espèce de vestibule de verdure, agréablement ombragé d'une large voûte de feuillage, et tapissé d'un gazon fleuri d'oii s'exhalent les plus douces odeurs, offre de tous côtés des petits sièges naturels aussi commodes que si l'art les avoit façonnés. Aune foible dislance, on voit briller à travers les rameaux la surface polie d'un étang de l'eau la plus claire, qui renferme le bois entre ses détours comme dans une vaste enceinte de cristal, et qui attire sur ses bords une foule innombrable d'oiseaux.

C'est là que j'étois assis, comptant scrupuleusement les étamines d'une fleur douteuse, quand le bruit d'un pas léger et le frémissement d'une robe de femme ont tourné mon attention sur un autre objet. Cette femme, c'étoil Adèle, et quoiqu'il n'y eût rien d'étonnant à la voir là ; quoique je me fusse même attendu, je ne sais comment, à l'y rencontrer; quoiqu'Adèle d'ailleurs ne fût pour moi qu'une jeune fille intéressante, mais à peu prés inconnue, les palpitations de mon cœur se sont multipliées avec violence ; j'ai frémi, j'ai tremblé, un nuage, varié de différentes sortes de couleurs, a troublé mi's yeux, une défaillance vague a parcouru mes membres et ralenti mes pas; car je ra'élois levé, j'étois par-

venu près d'Adèle sans la regarder, ou du moins sans la \oir, et je lui avois présenté mon bras, sans in'informer delendroit on elle alloit. Quand le voile qui obscnrcissoit mes paupières a commencé- à s'éclaircir, au point de me permettre d'observer distinctement les traits et la pbysiononiie d'Adèle, j'ai remarqué qu'elle s'étonnoit de ma proposition, et, à te dire vrai, je me suis élontièe aussi de l'avoir faite, mais je l'ai répétée d'une voix sans doute plus assurée. Après quelques moments d'une hésitation pleine de grâce, Adèle a paru céder à un ordre plutôt que déférer à ma prière en appuyant légèrement sa main sur moji bras; alors j'ai fixé celte main avec force, en rap[irochant étroitement de mon sein le bras sur lequel elle étoit engagée, et jemesuis mis à marcher assez précipitamment dans la direction qu'Adèle sembloit suivre.

Lorsque mon agitation, à demi calmée, a laissé quelque liberté à mon esprit, je me suis aperçu que l'agitation d'Adèle n'étoit guère moins forte que la mienne, non pas à ses regards que j'évitois encore, mais au frémissement de ses doigts que ma main droite avoit saisis par je ne sais quel mouvement involontaire et tenoit déployés contre mon cœur. Rien n'étoit plus propre à nous distraire tous deux de cet état d'émolion que la question si froide et si naturelle que j 'avois d'abord omise, et je pensois qu'une conversation nécessairement moins passionnée, moins orageuse que notre silence, achèveroit de nous rendre un peu de tranquillité. J'ai doncdemandé à Adèle où elle alloit, et Adèle m'a répondu, avec un sourire fin sans malignité, que c'étoit un grand secret. Ce mystère ne ma pas donné d'inquiétude. Jel'avois oublié déjà que le dernier son des paroles d'Adèle n'avoit pas achevé d'agiter l'air, et n'étoit point parvenu jusqu'à moi. Je cherchois, le croirois-tu? je cher chois dans mon imagination quelque diversion nouvelle qui pût la tromper et me tromper moi-même sur ce que jéprouvoi«.

51 i nOMANS.

Je sentois à la fois le désir et la crainio d'être deviné. J'élois si heureux d'être auprès d'elle, et si impatient d'être seul pour penser à tout ce qu'il y avoit à lui dire ! Après une minute de silence, j'ai renouvelé ma question, fdute de mieux. Celte foi, Adèle a bien voulu m'appreiiclre qu'elle portoit au hameau voisin de petils secoui: que la bonne prieure y envoyoit tous ies jours à une i,i mille malade. Je devois m'en douter, mais j'élois si 0( cupé d'autre chose !

Je passe rapidement ce soir sur les détails de ce voyage d'une heure, heure charmante qui auroit dû être un siècle et qui n'a été qu'une minute. Je les néglige, ces détails, parce que je perdrois tout à les décrire ; parce qu'ils seroient sans chaleur sous ma plume et qu'ils brûlent dans mon cœur; parce qu'il y a dans tout ceci une fleur de volupté qui se dérobe aux facultés imparfait» s que l'homme a reçues pour exprimer et pourcomprentire; parce que je crorois borner mon bonheur en bornant le vague de mes souvenirs; parce que, dans ce récit où tout se rapporte à Adèle, il y a pourtant des circonstances qui ne sont point Adèle, qui me distrairoient d'Adèle, et qu'il est bien décidé qu'Adèle aura toutes mes pensées d'aujourd'hui, — toutes les pensées de ma vie !

Le 6 mai.

La bienséance me prescrivoit du moins de voir Eudoxie. Mon cœur m'entraîi;oit vers sa tante. Je les ai vues. J'ai vu Adèle aussi. Que dis-je, hélas ! je n'ai vu qu'Adèle.

Oui, mon Edouard, il seroit superflu, il seroit indi^rne de moi de dissimuler à toi ce sentiment qui me domine, qui remplit, qui absorbe mon existence. Enfer et paradis!

Oui auroil pensé qu'à vingt-huit ans la vue d'une jeune fille toute simple, toute bonne et presque sans éclat, nio subjngueroit comme au temps de la foiblesse et de

l'ignorance de mon cœur? Qui pourroit exprimer ce que j'éprouve d'extase el de délire au seul souvenir de ses traits, au seul bruit de son nom?Ce n'est déjà plus cela. Je nageois dans une si pure almosphèrede bonheur, mon sein étoit îioulevé d'une joie si parfaite et si nouvelle.. . Car tout est devenu nouveau pour cette âme qui se réveille pncoreune fois des débris de ma vie, pour aimer et pour souffrir...

— Pour souffrir. — Je sais combien une passion semblable peut faire tomber sur moi de honte et de malheur. Je ne m'aveugle pas sur cet étrange égarement de mon imagination, ou plutôt sur cette impitoyable contrariété de ma fortune qui me pousse obsiinémcnt vers tout Ci que je devrois fuir, et qui me plonge d'autant plus profimdément dans l'abîme de mes résolutions, que sa menaçante obscurité me laisse moins d'espoir de retour. Je maudis la folie de mes projets, l'incroyable foiblesse de ma raison, que le moindre prestige éblouit, dont le moindre caprice triomphe; je m'indigne de moi-même et je m'abandonne cependant au penchant qui m'entraîne sans essayer d'y résister. Il y a plus. Si je connoissois une puissance qui fût capable de m'en al franchir sans retour, et d'effacer de mon sein jusqu'à la trace d'un souvenir, je n'aurois pas la force de l'invoquer. Tout ce que les autres hommes y trouveront de vil et de haïssable sera précisément ce qui m'y attachera par des nœuds difficiles à rompre, et j'ai besoin de te dire que ce sentiment a pris une telle autorité dans mon cœur, que les conseils et les instances de l'amitié ne feroient qu'eu redoubler l'emportement.

Edouard, mon cher Edouard, toi en qui le ciel rn'avoK donné un frère, un guide et un protecteur au milieu des orages de la jeunesse, toi qui as été si longtemps la lumière de mon esprit et le frein de mes passions, ne m'abandonne pas dans l'état de perplexité où je suis. Ce n'est' pas pour toi que j'ai dit cela.

516 nOMANS.

0 mon ami ! que résullera-t-il de la violence de tant de pensées contraires qui m'apportent à chaque minute un nouveau tourment? Qui nîe fera triompher de l'image qui me suit partout, qui la bannira de là, de ma mémoire qu'elle occupe sans partage, avec ses grands yeux noiis si nobles et si touchants, ses lèvres si voluptueusement belles, cet air d'amour et de bonté qui flotte sur son visage, et son parler un peu lent dont la franche mélodie me pénètre ?

Le 8 mai.

Qui m'empêcheroit de chercher ailleurs l'indépendance et de goûter dans un oubli profond, sous quelque abri impénétrable à toutes les recherches des hommes, le bonheur que la société me refuse? Que fais-je ici, et qui s\ipercevruit de mon absence dans ce tourbillon de froids étiangersconlinuellemeiU distraits par les intérêts de leur fortune et de leur orgueil? N'ai-je pas rempli envers mon pays les devoirs que me prescrivoit mon nom? La limite de mes obligations s'étend-elle au delà du sacrifice de ma vie cent fois basardée dans les batailles? Je m'en irai, car j'y ai pensé souvent. J'opposerai à toutes leurs bienséances et à toutes les puériles vanités de leur étiquette le silence et l'obscurité de nja solitude. Il arrive une époque où l'âme a besoin de prendre enfin possession d'elle-même, et de se recueillir dans des njéditdtions imposantes, loin du chaos des affaires sociales, — bien loin — sur la pointe d'un mont qui déchire les nues et qui commande à des plaines immenses et à des mers sans rivages. H me semble que le Créateur, en produisant son univers si accompli en beauté, en jetant une magnificence si merveilleuse sur les ouvrages de ses mains, et en fciisant contraster leurs richesses d'une manière si humiliante avec la misère de nos sentiments, a voulu nous révéler par un objet de

comparaison sensible le néant de tous les plaisirs que nous plaçons hors de lui, et de tous les jugements que nous fondons sur la vaine opinion de la multitude. Je mt transporte quelquefois en idée à ce jour où, bien jeune encore, mais déjà proscrit, j'atteignis pour la première fois les hauts sommets du Jura Quand vous avez suivi sur le plus élevé de ses plateaux les sinuosités d'une route sévère et sauvage qui se prolonge sur les flancs de la Dole ; quand à l'extrémité de cette promenade taciturne où vous n'êtes accompagné tout au plus que par le cri qu'une vieille aigle elfrayée pour ses petits et qui s'étonne d'entendre au-dessous de ces rochers le bruit depuis longtemps oublié d'une voix humaine; quand il semble que la terre va manquer sous vos pas, et que de votre bras étendu, vous allez toucher l'azur solide du firmament, à cet endroit il se manifeste tout à coup un spectacle si peu vulgaire qu'il vous fait comprendre au même instant la nécessité d'une volonté divine dans le mystère de la création. Vous croiriez que le génie de la terre soulève la toile qui sépare d'un monde magique ce monde de fange et de pierre, et qu'il vous introduit dans une région de miracles. Je voudrois te décrire cela, mais avec quelles couleurs ?

Imagine-toi qu'à l'extrémité des bois de Lavatay il y à là, sur la dernière crête de la montagne, une pauvre maison qui paroît de loin perdue dans le fond des nuages, et qu'on appelle le Chalet des Faucilles, { ai ce que les sentiers qui en descendoient autrefois sur le chemin escarpé de l'abîme se recourboient sur eux-mêmes comme la faucille du moissonneur. Aujourd'hui que l'esclavage et le travail en ont fait des routes somptueuses pour les échanges corrupteurs du commeice et pour le? invasions de la guerre, les Faucilles se déveioppenl d'une manière moins menaçante dans les profonde urs du précipice, et la chevrette de montagne, surprise qu'une main servile ait osé embellir &a demeure ne se

hasarde plus dans ces voies de l'homme. Elle reste immobile à l'angle le plus saillant d'une roche taillée à pic et contemple tristement le ciel, seul désert que la civilisation nous ail laissé. Toutes les parties du tableau qui se présentent ensemble à vos regards préoccupent d'abord si puissamment la pensée, que vous êtes longtemps à mettre de l'ordre dans vos sensations et à distinguer des détails ; à vos pieds, où finissent le Jura et la France, un lac qui, dans son immensité, présente l'aspect d'une mer ; — sur ses bords, les campagnes romantiques du pays de Vaud, les paysages agrestes du Valais, les âpres solitudes de la Savoie; — à votre horizon, une chaîne vaste comme lui, celle des Alpes, dont les coupoles innombrables se groupéîit sur toute la demi-circonférence du ciel, diverses de formes, de caractère, de physionomie, de couleurs, mais toutes affectant aux feux dfl soleil l'éclat de divers métaux ; les unes resplendissantes comme de l'argent poli ; les autres , selon l'effet des ombres qui se projettent sur leurs contours, mates comme un plomb grossier, ou brillantes comme l'acier bruni, de reflets bleus et violets; certaines si éblouissantes, quand la lumière du couchant les inonde tout entières, qu'on les prendroit pour des masses de fer qui bhinchissent dans la fournaise. Ce jour-là, par exemple, le soleil se couchoit avec tant de magnificence et dans cm ciel si pur! Les vapeurs du lac, aspirées par le crépuscule, suspendues à ses rayons, se balançoient sur les eaux comme un crêpe léger teint du rose le plus doux, se relevoient peu à peu des pieds du voyageur jusqu'au sotnmet des montagnes et déployoient devant lui, sur l'horizon, un rideau enflammé qui répandoit sur tous les objets le prestige de sa lumière-, puis, devenues plus denses et plus obscures, couronnoient enfin tout ce magnifique spectacle d'un dais de pourpre et d'or dont la ^plendeur ne pAlit qu'au lever des astres de la nuit. . Et ces montagnes immenses, inhabitées, pour la plu-

ADELE. 319

pnrL incoiinuos, ell(^s ne cachent pas un lien d'asile où, je puisse emporter avec moi, dérober à la curiosité insolente, à la censure hypocrile, le secret de mon bonheur et de ma vie! Je ne serai pas maître d'y reléguer, d'y exiler mon avenir ! Je niounai lié à la chaîne odieuse qu'ils m'ont imposée, sans faire un effort pour la rom pre! Edouard! qu'on ne s'en flatte pas! Je romprois plutôt toutes les chaînes à la fois.

Prends pitié démon infortune.

Le 9 mai.

Je ne t'ai pas dit que la conversation de l'autre jour avoit roulé sur le sujet des mésalliances, à propos de ce fou de Subligny, qui vient de finir sa carrière romanesque en épousant une danseuse. Je me suis saisi de ce texte avec une chaleur et une abondance d'idées dont j'étois plutôt redevable à certaines circonstances de ma situalion particulière qu'à la propre richesse du sujet. J'ai soutenu qu'il n'y avoit d'impardonnable, d'antisocial, dans tonte la force du mot, que les mésalliances morales, et qu'elles étaient extrêmement difficiles, parce qu'il est rare que les belles âmes ne s'accostent pas de leurs semblables, comme dit Shakspeare, ou qu'elles soient abusées assez lonutemps par des dehors imposteurs pour arriver au moment de former un nœud si solennel sans avoir eu le triste bonheur de se détromper; que ce qu'on appeloil d'ailleurs mésalliance, dans cette acception générale qui se rapporte seulement à la différence des étals, ne pouvoit choquer que le plus absurde, le plus révoltant des préjugés, celui qui attribueroit à une classe liéterminée des facultés spéciales, ou, pour mieux dire, exclusives; que comme je ne savois personne qui eût l)oussé la léméiité au point d'avancer que la vertu se prouvoit par des titres ou s'acquéroit par des privilèges,

je ne voyois pas pourquoi on interdiroit à un homme sensible et délicat le droit de chercher, partout où se trouve la virtu, un bonheur que la vertu seule peut donner ; quec'éloit une chose atroce, à force d'être ridicule, que de condamner une femme intéressante, douée de toutes les qualités et de toutes les grâces, au désespoir de ne jnmais appartenir à l'objet aimé, parce que cf'tle inforUmée, comblée des plus précieux avantages de la nature et de l'éducation, seroit privée par hasard A un avantage qui ne dépend que du hasard, et qui ne tient lieu d'aucun des autres, même dans la société; (;ue si les grands talents imprimoient à ceux qui en i toi eut ornés un caractère incontestable de noblesse aux yeux du siècle et de la postérité, l'exercice privé des devoirs bien plus difficiles à pratiquer de la religion et de la morale, litre moins éclatant à la faveur du monde, n'éloit pas un titre moins recommandable à l'estime et au respect des bons esprits ; qu'en conséquence, je ne me permetlrois jamais de blâmer une alliance du genre de celle dont on parloit, si je pouvois y reconnoître celte heureuse harmonie de mœurs et de caractère, qui est le seul gage assuré du bonheur des ménages et de la prospérité des familles.

Il est probable que ces raisonnements avoient paru totalement indignes de réponse à M. de Montbreuse, car il se contentoit de me regarder sévèrement sans me parler, et je remarquai qu'il se tournoit ensuite du côté d'Eudoxie avec un air d'intelligence dans lequel perçoit je ne sais quel mélange d'amertume et de mépris. Eudoxie même, dont je choquais trop ouvertement les idées, ne me sembla pas faire assez de cas de mes raisonnements pour daigner les réfuter avec ordre : à peine laissa-t-elle échapper quelques lieux communs rebattus auxquels les grâces de son élocution et la finesse de son ironie prêtoient plus d'agrément que de solidité. Adèle m'écouloit avec émolion, car ses joues étoient fort ani-

mées, et j'essayai inutilement de rencontrer ses yeux. Madame Adélaïde avoit souri d'abord; puis sa physionomie avoit pris un caractère plus grave, et, je tremble de le penser, une expression plus triste qu'à l'ordinaire Elle releva doucement mes paroles en me reprochant, d'une manière affectueuse, l'ardeur que je portois dan.-î la discussion, et l'enthousiasme avec lequel j'embrassois les idées les plus extraordinaires et souvent les plus f'u-! nestes. Elle se plaignit de la facilité qu'ont les hommes! de cette génération à saisir et propager les sophismes| dont il n'apprécient pas les conséquences, et qui tendent à dénaturer successivement tous les véritables rapports des choses. En m'accordant qu'il y avoit des vérités noblement senties dans ce que je venois de dire, elle me recommanda de réfléchir sur l'origine et les effets de ces convenances morales, si respectables d'ailleurs par l'autorité qu'elles ont exercée sur nos ancêtres, et par la consécration presque religieuse qu'elles ont reçue des siècles, dont le jugement définitif est, en dernière analyse, toute la raison sociale, ajoutant du ton d'une résignation modeste, et non d'une conviction impérieuse, que le devoir d'un bon citoyen est de se soumettre aux institutions établies sans les discuter, et que, puisque l'imperfection des hommes les rend tributaires .essentiels de certaines erreurs sanctionnées par la nécessité ou par le temps, l'intérêt du gei.re humain prescrit aux cœurs sages et droits le devoir de plier leur raison à la déférence commune.

Il est possible que cela soit vrai. — Et combien ne donnerois-je point pour qu'il n'en restât pas de souvenirs, de celte foible démarcation que le hasard de la naissance a tracée entre quelques familles et la grande famille des hommes; de celte circonstance si étrangère à ma volonté, qui m'a soumis à un ordre particulier d'habitudes et d'obligations ; qui a restreint, comprimé, brisé l'indépendance de mon cœur; qui m'a interdit les alfections les

5t!j no M ANS.

plus simples et les plus heureuses ; qui me sépare d'Adèle et du Ijonheur.

Séparé! — Préjugé barbare! je te voue à lindignation des âmes fortes et sensibles !

Sépiirél moi qui traverserois le globe pour un baiser de ses lèvres !

Se, are ! — Viens, viens sur le cœur de Gaston, pauvre orpheline que les hommes rebutent ! viens avec confiance; et j'en atteste l'innocence et la candeur de ton âme d'ange, toutes les puissances de Tenfer ne parviendront pas à nous séparer.

Le 16 mai.

Jamais je n'ai été plus assidu au petit bois que depuis quelques jours, et jamais mon herbier ne s'est plus lentement accru. Cela étonne beaucoup Lalour, qui prend à mou herbier le niême intérêt qu'à tous mes plaisirs, mais à que je ne le confie pas sans exception. Cela ne t'étonnera pas, toi qui te rappelles bien distinctement qu'Adèle passe tous les jours dans le petit bois à une certaine heure, et qui ne me crois pas capable de me plaire ailleurs qu'à l'endroit où j'espère la trouver. Tu as déjà remarqué aussi que ma lettre est à une grande dislance de la précédente, et tu en as conclu sans doute que l'abondance des sensations et des événements avoit pu seule me distraire pendant plusieurs jours de mes occupations les plus douces. Tout cela est conforme à la vérité, mon cher Edouard, et cependant il n'y a rien de nouveau dans ma vie à t apprendre, car mon amour n'est plus nouveau pour loi, et toute ma vie est là.

Je ne t'avois donné sur l'origine d'Adèle que des renseignements imparfaits, recueillis dans le vague des bruits populaires. Madame Adélaïde m'en avoit appris un peu davantage, mais pas assez pour contenter ma

ADELE. Zp

curiosité, queje craigiiois crailleurs de déceler trop ouvertement. Enfin, l'autre jour, je m'en suis informé d'Adèle, pendant queje la conduisois du bois au hameau, je nVen suis informé, dis-je, avec (ous les ménagements qu'exigeoit l'abord d'une question si délicate ; et, comme ce récit ne seroit pas sans intéi'êt pour les personnes même les plus étrangères à tout ce qui m'intéresse, je veux te le faire entendre de la propre bouche d'Adèle, ainsi queje l'ai entendu. Pardonne-moi si, avec la simplicité de ses paroles, je n'ai pas eu le bonheur de conserver leur grâce naturelle, et cette effusion si facile et si touchante de sentiments qui leur prête le charme le plus entraînant. Il y a des choses qu'il faut désespérer d'exprimer.

« Mon père, me dit Adèle, étoit né à Valency, d'une famille de très-riches laboureurs. 11 s'appcloil Jacques Evrard, et, comme il annonçoit un esprit et des manières au-dessus du commun, ses parents résolurent de lui donner une éducation honorable qui pût le rendre propre à parcourir dans le monde une carrière plus brillante que celle qu'ils avoient suivie. Ses progrès répondiror. ' à toutes les espérances, mais inutilement. Des malheurs mullipliés qui survinrent dans ce temps-là à mon aïeul ; plusieurs mauvaises années de suite qui épuisèrent ses récoltes sans les remplacer; deux incendies qui consumèrent successivement sa grange et sa maison, la perte enfin d'un procès considérable, duquel dépendoit tout le veste, changèrent sa fortune en misère. Il étoit impossible de donner des suites aux projets qu'on avoit formés pour mon père; on y renonça, et, plus malheureux que s'il n'avoit jamais pensé à sortir de sa condition, il s'engagea de désespoir.

a Le régiment où il entra éloit alors en garnison à Saumur. A cette époque, mon père étoit très-jeune encore, d'une figure aimable et qu'on trouvoit distinguée, d'une bravoure à toute épreuve, et il joignoit à cela une

foule de ces talents agréables qui ouvrent à ceux qui les possèdent l'accès de toutes les sociétés. Estimé de son colonel et de ses officiers, il avoit déjà monté deux foi? en grade avec une rapidité inouïe dans le service, mais sans qu'il en résultât la moindre plainte de la part de ses camarades, qui rendoient sincèrement justice à ses av;intages. l'jitin, il avoit peu de snpérieurs qui ne se fussent accoutumés à le regarder d'avance comme leur égal. Le hasard fit qu'une demoiselle de celte ville, qui appaitenoit à une famille très-noble, le remarqua dans quelques occasions, et que, sans prendre garde à son penchant, elle se fit de le voir une habitude si douce, que son cœur ne pouvoit plus s'en passer. Elle sentit bientôt que ce besoin étoit de l'amour, mais il étoit tard pour y remédier ; elle le crut du moins, et mon père le crut comme elle. Que vous dirai-je, monsieur Gaston? voilà de quelle erreur je fus le fruit.

(( Ma mère ne put dissimuler sa faute à ses parents ; mais, quoique tendres et bons, ils étoient trop fiers pour souflYir que Jacques Evrard la réparât. On se contenta de prendre les précautions nécessaires pour cacher ma naissance à tout le monde, et on envoya ma nourrice dans ce village éloigné, où je fus baptisée sous le auspices de madame la prieure. Vous devinez bien que cet asile ne m'avoit pas été donné sans motif, et que ma mère se plaisoit à penser que je g/ andirois sous les yeux d un père attentif à tous mes besoins. Le temps de son service étant accompli depuis quelque temps, il sacrifia en effet sans peine ses espérances d'avancement au plaisir de ne plus me quitter, et de voir se développer peu à peu dans mes traits la ressemblance d'une personne qui lui étoit si chère. Sa tendresse alla plus loin. Se seroit-il' trouvé heureux s'il n avoit pas osé me nonmier sa fille? La nourrice qu'on m'avoit donnée, jeune et malheureuse viclmie d'une inclination trompée, passa pour ma mère et pour son épouse. Madame Adélaïde seule étoit dan^

le SGcrol, L't-portoit une vive compassion à ses chagrins. « C'est ainsi que je fus élevée, et mon enfance ne fut pas sans plaisirs. L'amitié do ma bonne marraine, les soins attentifs et vraiment maternels de cette nourrice, à qui je croyois des tiires encore plus sacrés à ma reconnoissance, et surtout l'affection de mon excellent père, embellirent tout. Seulement, quand il revenoit des champs, je le sentois quelquefois me baigner de larmes, mais je ne m'inquiétois point, pensant que c'étoit de joie qu'il pleuroit.

« Cef)endant ma vérilable mère ne nous avoit point relire son cœur. Elle écrivoit souvent à mon père, et lui faisoit part de ses regrets et. même de ses espérances. Il arriva que vers la troisième ou quatrième année de la Révolution, son père la laissa seuleà Saumur, pour aller sei vir le roi dans son armée de la Vendée, et qu'elle désira de pr fiter de la liberté dont elle jouissoit pour me voir :^ car il y avoit déj à quelque temps qu'elle avoi l perdu sa mère. Ce fut un beau jour pour notre petite famille que celui où nous parvint la nouvelle inattendue de ce voyage. Quoique je fusse bien jeune pour entendre clairemeni ces choses, mon père me les fit comprendre de son mieux, et nous partîmes après de courts préparatifs qu'il ne croyoit pas pouvoir jamais abréger assez. Enfin] je fus rendue à celle de qui j'avois reçu le jour, et je lui rapportai la tendresse qu'une autre lui avoit dérobée si longtemps sans l'enlever tout entière à celle-ci. Ma mère ne s'en affli-eoit point, et me voyoit avec plaisir allier les devoirs de la reconnoissance aux devoirs de la natui'e. J'étois bien heureuse et bien aimée; pourquoi falloi(-ii que cela durât si peu!...

« Mon père avoit conçu un projet digne d'une âme si noble, et ma mère l'avoit approuvé. Les troubles civils, qui étoient parvenus au plus haut point, ouvroient une carrière facile aux hommes de résolution, et il ne désespêroit pas d'acquérir, sous les yeux de mon grand-père,

de tels titres à la gloire, qu'on ne crût pas déroger en approuvant son mariage. C'est pourquoi il nous avoit quilli'îos, ( inporlant l'espoir do nous revoir bientôt et de ne plus nous quitter jamais.

(( Pendant son absence, ma mère m'avoit placée dans une pension où elle venoit me voir souvent. On me prenoit pour une orpheline de ses parents, et on me Iraitoit avec les mêmes soins que si mes véritables rapports avec elle avoient été connus. Quand nous étions seules, nous parlions de mon père, et nous pleurions longtemps ensemble. Je m'aperçus, au bout de quelques mois, qu'elle avoit encore d'autres chagrins qu'elle ne me disoit pas, mais je me bornois à m'en affliger en secret sans les connoitre, et je ne l'interrogeois point. Enfin, \m jour, elle cessa de venir: la semaine, le mois s'écoulèrent, je la demandois à tout le monde, et personne ne répondojt. Je senlois bien quil n'y avoit plus pour moi de bonheur, et que j'attendois en vain ma mère. Voici ce qui s'étoit passé :

(( Lis espérances de mon père s'éloient réalisées. Des actions du plus grand éclat l'avoient faitdislingucr deses généraux, et il venoit d'être promu lui-même au grade de chef de division. »

— Cela est vrai, m'écriai-je en interrompant Adèle à cet endroit de sonréCit, c'est Marius Evrard qu'on l'appelle.

— On m'a dit, reprit Adèle, que c'éloit là son nom de guerre.

— Oui, continuai-je, ce moment m'est présent conmie s'il venoit de s'écouler. Le général, entouré d'un gros d'ennemis, est près de succomber; son cheval est tué .-sous lui. 11 est entraîné dans sa chute, et déjà grièv.'Ment blessé, il n'oppose plus de résistance inulile aux forces qui l'accablent. Tout à coup le capitaine Evrard perce la foule étonnée de sa téménté, 'rraclie des mains qui se disputent l'honneur de frapper le général évunoui et sanglant, et revient à nos rangs sous une

grêle de balles qui ne l'alteignent pas. Le grade de chef de division fut on effet le prix de son courage, mais il dispar lit pen de jours après, et toute l'armée fut persuadée qu'il avoii péri dans une embuscade.

a Je vais, dit Adèle, en reprenant l'histoire de ses parents où elle Tavoit laissée, vous expliquer cet événement. Dès Tinstant où il eut reçu devant l'armée le nouviau titre sons lequel il devoiten être reconnu, moins fier de cette distinction que ravi de pouvoir le faire servir an succès de son amour, il courut se jeter aux pieds de mon grand-père et lui confier sa faute, son lepentir et ses vo'ux'. Jugez du contentement qui succéda dans son âme à tant d'inquiétudes et de douleurs, dont elle avoit été navrée p'-ndam plusieuis annét s, quand il vil que ma mère lui étoit accordée pour éponse. iMais ce n'é.'oit pas assez pour lui d'éprouver une pareille joie, il avoit encore besoin de !a faire pju'ta^er. Sauniur n'etoit pasloindu quartier général de l'armée. Deux jours de trêve lui donnent lo temps de s'échapper sous le premier déguisement venu, et de voler dans les bras de ma mère. Le premier instant est tout entier au plaisir de se revoir, le second est à l'inquiétude et à la terreur. Saumur appartient aux républicains, et mon père est proscrit.

(( Je ne vous ai pas donné le secret de cette sombre tristesse que j'avois remarquée en ma mère la dernière fois qu'elle visita la pension. Un jeune gentilhomme, qui venoit de quitter le lirapeau royal sous l'apparence de je ne sais quel service intérieur, et qui avoit obtenu de mon grand-père une recommandation assez vague pour ma famille, n'avoit pas craint de témoigner à ma mère des sentiments qu'elle ne devoit partager qu'une fois. La passion de cet étranger lui étoit d'autant plus impoilune que tout la prévenoit à la fois contre lui, et que des renseignements particuliers l'armoient à son égard d'une défiance qui, même dans un cœur parfaitement libre, n'auroit jamais pu se concilier avec l'amour.

Cependant son respect pour celte recommandation sacrée, et surtout sa timidité naturelle, encore augmentée par l'ascendant d'un caractère farouclie et impétueux, l'avoient en quelque sorte contrainte à supporter patiemment ses poursuites et à dissimuler en partie l'éloignement qu'il lui inspiroit. Quant à lui, convaincu qu'il avoit un rival aimé, il ne négligeoit rien pour trouver quelque circonstance qui pût confirmer ses soupçons, et le hasard servit sa jalousie delà manière la plus funeste, en le conduisant chez ma mère à l'instant même où elle recevoit les derniers adieux et les derniers embrassements de son époux.

a Rien ne peut donner une idée delà colère et de l'emportement de ce furieux, à l'aspect de l'homme qui lui déroboit un cœur où il s'étoit promis de régner; il remplit la maison de ses menaces et de ses cris, et il necrai gnit pas de provoquer mon père, dont la patience déjà fatiguée ne tint pas à celte dernière marque d'audace. Ils sortirent aussi animés l'un que l'autre, et se rendireni, après un court intervalle, dans un endroit propre à terminer leurs débats, tandis que ma mère épiorée altendoit sa vie ou sa mort du résultat de cette affreuse contestation.

« A peine sont-ils en présence, que mon père jette son habit sur la terre et découvre inconsidérément sa poitiine. Le noble cœur des Vendéens, seule décoration, vous le savez, de cette pieuse armée, frappe les yeux de son adversaire ; et celui-ci, saisissant avec une joie féroce l'occasion de perdre un ennemi sans payer de son courage, pousse une clameur au bruit de laquelle se réunissent une douzaine de brigands qu'il avoit sans doute apostés en ce lieu pour le seconder dans quelque autre lâcheté. « Ar- '« rêtez, s'écrie-t-il, c'est un officier royaliste, un ennemi \( de la république ! » Mon père lutte vainement contre cee misérables ; on l'entoure, on le désarme, ou le traîne ^w?' m cachot»

« Cependant, ma mère avoit, compté impatiemment les heures sans recevoir aucune nouvelle consolante, et elle se livroit à toute l'amertume de ses craintes, moins terribles que la vérité, quand un tumulte confus qui s'élevoit dans la rue, le roulement d un tambour interrompu despace en espace, et la rumeur sourde des pas dune troupe armiée... Souffrez, monsieur Gaston, que je plt'ure librement devant vous. Il m'en coiiteroit trop do contenir ma douleur... Elle écoute, elle court, elle franchit les degrés, elle traverse la place, elle ét:arte le peuple, elle arrive au détachement, regaide, jette un cri et tombe.

« Angélique! mon Angélique, reviens à toi! Sois digne de ton père et de ton ami! Vis pour Adèle et pour ma mémoH-el... s II parle sans être entendu. Les baisers qu'il dépose sur ses paupières ne la réveillent pas. Elle ne sent pas ses larmes. Déjà on les a séparés; le tambour se tait, IVscorte s'arrête. Ma mère est revenue à elle; ses yeux s'ouvrent, s'égarent, se promènent sur tout ce qui l'entoure. Elle est encore heureuse... Elle ne se rappelle pas bien... mais l'explosion frappe son oreille, et le sentiment l'abandoiine de nouveau. Mon père est mort !

« Il y avoit trois mois de passés depuis ce jour-là, quand on vint me chercher dans ma pension pour me conduire à ma mère. Elle éloit délenue dans une maison de réclusion, et je lui fus menée au milieu desbaïonneties. Mon cœur n'oubliera jamais la tristesse et l'effroi dont il fut tout à coup pénétré quand, au travers de cet affreux appareil, derrière ces hommes hideux dont le seuli regard me faisoit frissonner, sur un peu de paille noire, je reconnus ma mère, hélas! pâle, défigurée, mourante. Je me jetai dans ses bras en pleurant de toutes mes ' forces, en lui demandant pourquoi on l'avoit mise en prison, et pourquoi on la tmitoit ainsi. Elle me dit sans pleurer, mais ses yeux étoient rouges et creusés, elle me

dit ce que je viens de vous raconter, et puis que je n'avois plus de reï?s(iur('eau monde que la pitié de ma manaine, à qui elle avoil envoyé tout ce dont elle pouvoit disposer pour moi, et vers qui elle eile venuit d'obtenir qu'on mèrecoiiduisil pour toujours. Enfin, d'une voix éteinte qu'elle arraclioit de son sein .'Vec plus d'efforts : « Ma fille, ma pauvre Adèle, mon unique amour, Dieu te fasse prospérer... et qu'un jour l'époux qu'il te donnera dans sa bonlé... enlend>:-tu, ma fille, s'écria-t-elle en relevant sa tête et en prenant un accent grave et lugubre qui retentit encore à mon oreille, que cet époux destiné à venger tes parents vienne satisfaire au sang de ton père assassiné, avec le sa«g de Maugis! »

A ce nom , je sentis tous mes membres frémir, et Adèle, qui attribuoit mon agitation à une autre cause, continua son récit en ces termes :

« Je ne voulois point quitter ma mère dans l'état où je la voyois, et je restai assise sur sa paille jusqu'à l'beure où l'on vint fermer les cacbots. Mais alors un des guicbetiers me tira brusquement de cette place, et me dit que je n'y pouvois coucher. Ma mère sommeii- Icit; son teint étoit très-coloré, sa respiration rapide. Je craignis de tioubler son repos eu l'embi assaut, et j me contentai d'imprimer mes lésres sur un coin de sa robe. Après cela, on me fil entrer chez le concierge qui avoit permir; que je couchasse avec ses enfants; mais je ne pus m'eiidormir de toute la nuit, à cause de mon chagrin et de quelque bruit qui se faisoit dans rinlériuur de la pri-on. A peine eus-je entendu tourner les verrous et les portes se rouvrir sur leurs gonds, que je courus à la chambre de ma mère. J'entre, je cherche, j'appelle, je m'infornie; elle n'y ètoil plus. Son corps, me dit-on, avoit été enlevé de bonne heure. Je ne devois plus embrasser ma mère! »

Ainsi se termina, mon cher Edouard, l'histoire des parents d'Adèle; et souvent, pendant son récit, mes

pleurs s'éloient mêlés aux siens. Sur les suites de cet entretien, sur les idées nouvelles qu'il a fait naître en moi, je t'ouviirai sincèrement mou cœur, jt* te parlerai bientôt avec l'abaiidou sans réserve de noire amitié de frère. Aujourd'hui je te livre à tes propres sensations. 0 mon cher Edouard, tu le comprends... c'est un holocauste que je dois à la vertu, à l'honneur et à l'amour. Quel i}ienfaisant délateur me montrera ce Maugis !

Le 19 mai, '

11 étoit temps de soulager mon cœur du poids dont il étoit chargé. Ces jours devenoient longs au gré de mon impatience. « Quelle considération m'arrête, me suis-je dit, et, puisque tout mon bonheur est en elle, qui peut m'empêcher de l'assurer, si elle m'aime? » Cependant, je te l'avouerai, il me semble que j'oublie mes résolutions toutes les fois que je trouve l'occa-^ion de les accomplir et j'avois tardé jusqu'ici de lui pjirler de ce que j'éprouve. Voici l'événement qui m'a servi.

Il y a un nouveau roman dont le héros m'a touché; soit que sa position ait avec la mienne quelques-uns de ces rapports qui nous identifient comme malgré nous avec un personnage inconnu, soit qu'il ressemble un peu à l'homme que j'aurois voulu être si j'avois composé ma vie. Ce n'est pas que j'approuve beaucoup les caractères romanesques, surtout dans les sociétés bien organisées, où ils sont presque toujours déplacés par leur folle exa* gération ou leur sotte ingénuité; mais il y a des temps où le caprice de l'imagination la plus bizarre vaut mieux que tout ce qu'on est appelé à voir autour de soi, et dédommage de toutes les tristes réalités du monde Pour en venir au fait, comme le jugement que je portois de ce héros imaginaire avoit fourni à la brillante Eudoxie un sujet inépuisable de persiflages, le titre du roman exci-

352 l'.oMANS.

toit de plus en plus chaque jour la curiosité d'Adèle; et, quoique bien convaincu qu'il n'y a rien de plus pernicieux pour une jeune personne dont la sensibilité commence à se développer que la lecture d'un ouvrage de cette espèce, quoique bien éloigné, tu le sais, de calculer l'effet qu'elle pouvoit produire sur une âme neuve et tendre — combinaison lâche et odieuse, dont la seule idée me révolte! — je n'avois pu me refuser à lui laisser ce livre, tant le moindre de ses désirs a de pouvoir sur ma volonté! Aujourd'hui, je m'élonnois qu'Adèle eût légèrement outre-passé l'heure de son petit voyage à travers le bois, et je marchois à grands pas en différents sens d ins le sentier de Yalency, quand je l'ai vue s'avancer d'un air préoccupé, la tête penchée et le volume à la main. Aussitôt qu'elle m'a aperçu, elle me l'a rendu avec un sourire triste, et elle a marché près de moi sans parler. — Eh bien, lui ai-je dit, que pensez-vous de cet insensé, de ce furieux, dont le nom seul révolte mademoiselle Eudoxie? Vous a-t-il paru si haïssable? — Elle ne répondit point, mais quelques larmes rouloient encore dans ses yeux, et sa main trembloit dans la mienne. — Ohl ma bonne Adèle, me suis-je écrié, heureux le cœur qui sera entendu de ton cœur! mille fois heureux l'homme que tu aimeras ! — Et cette main dont je m'étois emparé, mes lèvres l'ont pressée avec emportement— Que faites-vous, Gaston! monsieur Gaston, que failes-vous, au nom du ciel! Laissez-moi, a-t-elle );ontinué d une voix altérée, vous savez bien que je suis Adèle Evrard! — Mon sein étoit gonflé, ma tête embarrassée, j'étoulfois. — Adèle, ma sœur, mon épouse, ma bien-aimée, l'unique objet de toutes mes pensées, l'unique charme de mon existence, l'affection, l'espoir qui me re^te, voilà ce que tu es pour Gaston. — Et mes pleuis, des pleurs délicieux, ruisscloient sur mes joues! Comme je me sentois chanceler, je me suis assis sur un da c^â liâubâ ualui^dâ t^iii eiiloui'eiU» aiud que je le Toi

dît, ce petit salon de feuillage où aboutissent les principaux sentiers du bois^, et j'ai appuyé ma tête sur mes mains. Après quelque temps j'ai levé les yeux, et j'ai vu Adèle debout, mais tournée du côté opposé, qui assorlissoit un petit bouquet de fleurs. Je suis allé aupiès d'elle, et j'ai passé doucement mon bras autour de son cou, sans rien oser lui dire. — Voyez, m'a-t-elle dit, voyez les belles fleurs que j'ai cueillies; je voudrois savoir le nom de celle-ci. — G'étoit cette fleur charmante qu'on appelle la Silvie, parce qu'elle ne se plaît que dans les lieux sauvages et à l'ombre des forêts. Je me suis soudain rappelé, et j'ai répété tout haut la jolie strophe du poêle allemand.

« C'est Silvie, la fraîche Silvie, la douce anémone des bois. Il n'y a point de fleurette, ô Silvie, qui puisse rivaliser avec toi de grâee et de beauté, quand tu balances au souffle de l'air ta couronne blanche et rose découpée en cinq parties. Toute la pompe des autres fleurs, et l'Amour lui-même n'en excepteroit pas la rose, ne vaudra jamais ta modeste beauté. Ta tige courbée sur elle-même est l'emblème de la mélancolie, et la mobilité de ton calice flottant exprime les agitations d'un jeune cœur. Que le ciel, ô la plus aimable des fleurs, multiplie à jamais autour de toi la mollesse des gazons humides, la fraîcheur des nouveaux ombrages et le souifle des nouveaux zéphyrs! C'est Silvie, la fraîche Silvie, la fleur de la solitude et du printemps, la douce anémone des bois. »

Adèle oublioit déjà son bouquet. Il alioit tomber de sa main, et je m'en suis emparé pour l'attacher sur mon cœur. Elle m'a dit doucement : — Gaston, je ne reviendrai plus!

Notre promenade a été tranquille cependant. Ce qu'il y a de singuher, c'est que la conversation éloit aussi vague entre nous que celle de deux personnes étrangères l'une à l'autre, et ^u'il n'y avoit pas une de ces parole*

indifférpiifes qui ne parvînt toute brûlante à mon coeur. Des choses qui ne me paroitroient pas dignes d'attention dans une autre circonstance faisoient sur moi une impression si flatteuse ! Quel cliarme que celui-ln qui auime, qui embellit lout, qui jette sur la vie une lueur de divinité! Les sens eux-mêmes, abusés par l'ivresse de l'âme, ne rêvent que des parfums, des lumières, des mélodies célestes. C'est ridéal d'un paradis.

J'entends bien ce long cri du préjugé qui répète à mon oreille : C'est la fille illégitime de Jacques Evrard. Voilà, Gasion, ton amantç! — Oui, c'est la fille illégitime de Jacques Evrard, et c'est, ô mon Adèle, le plus précieux de tes titres. Plus tu as été malheureuse, plus je trouverai des délices à combler ton avenir d'un bonheur sans vicissitudes. — Ulégilime! L'amour, la constance, la gloire, l'aveu même de ton aïeul, ne t'ont-ils pas légitimée? Cette cérémonie froide et sérieuse qu'on appelle le mariage auroit-elle mieux constaté ta naissance que le deinierbaiserquesedonnèrenttesparenisenface de Dieu, du peuple et des bourreaux, — que le sacrement de sang qui les unit dans l'éternité?... La fille de Jacques Evrard! Laboureur ou soldat, nul homme n'a surpassé celui-ci en noblesse, et si la noblesse est le prix de rares actions, C'iui qui la transmet aux siens n'est-il pas plus noble que ceux qui la reçoivent de lui? Naître noble, c'est l'ouvrage du hasard! le devenir par son courage, c'est la plus haute foi tune de l'héroïsme. Un roturier! disent-ils. Vous ne savez pas, enfants épris de ridicules hochets, que la noblesse date des grandes révolutions politiques, qu'elle naît, vieillit, se renouvelle avec les empires. La véritable noblesse, comme on l'entend dans les monarclii.s, est à faire un roi ou à s'immoler avec lui. Elle ne brille qu'autour d'un trône qui s'élève ou d'un trône qui tombe. Les guerriers qui portent un souverain sur le pavois, les guerriers qui meurent avec sa race, voilà les noble§. Je ne reconnois de litres que ceux qui ont été

ADELE. 5:5

scellés avec l'épée ou sanctionnés par l'écliafaucl. Le resle n'est qu'inie roture illu-strée par lettres pîileiites.

Qu'iniporte d'ailleurs dans l'état actuel de la société? A la buite d'uu ordre de choses fini, ce ne ^ont pas 1 s nobles qui restent, ce sont les héros. On ne s'uifonne pas plus maintenant du père de Coriolan que de celui tie Spartacus.

Ai-je besoin, après tout, d'amasser tant de raisonnements pour justifier ce que j'ai invai iablemenl résolu? Ne suftlt-il pas pour moi et pour tous ceux qui m'aiment que cette action soit la seule qui puisse me faire jouir d'une pure félicité? Céderai-je à la crainte des rumeurs imbéciles de la populace titrée? Manquerai-je de force pour braver le blâme de ces cœurs stériles que dessèchent l'égoïsme et l'orgueil, les dérisions de quelque iomme hautaine, le mépris de quelque misérable parvenu?

Cela est arrêté dans mon cœur, Edouard! je serai libre.

il faudra l'éviter, la fuir, cette société dont on recherche si fort l'estime, et qui la prodigue ou la ravit d'après des règles si étranges et si' incertaines. Tant mieux. J'ai toujours aspiré à circonscrire ma vie, à renfermer dans le cercle de quelques affections, à ne donner aux conventions et aux habitudes communes que ce qu'il est impossible de leur enlever. Je tâcherai d être à moi. Viennent maintenant se briser autour de ma re- .raite, comme au pied d'un roc inébranla'ule, tous les orages du monde, et s'évanouir, sans arriver jusqu'à mon cœur, les murmures insensés de la haine et de la prévention! Qu'ils m'inspirent de pitié, ces malheureux tourmentés du besoin de vivre dans tout ce qui les entoure, qui marchent empi-essés au milieu de la foule, écartant péniblement ce qui s'oppose à leur passage, froissant les foibles ou les foulant au pied, froissés par les forts ou rampant devant eux, et toujours prêts à sacri-

fier des viclimes humaines à leurs préjugés, comme les barbares à leurs dieux !

Le 25 mai.

Ces derniers jours ont la fraîcheur d'un de ces rêves consolanls que l'on craint de voir finir; et quand je pense qu'il y a déjà plusieurs semaines que dure celte féerie, et que je redescends dans mon cœur pour m'assuier que ce n'est pas une de ces illusions accoutumées, une foule de pressentiments terribles s'accumulent tout à coup autour de ma pensée, et je découvre en moi une conscience vague, mais infaillible, de quelque grand malheur à venir. J'entends des gens qui disent, en déplorant la mort d'un ami, que la mort n'en veut qu'aux heureux, et que c'est une chose bien cruelle que d'être frappé au milieu de sa jeunesse et de ses plaisirs, à linslant même oîi tout commence à nous sourire et à nous flatter. C'est cependant alors qu'il faudroit mourir, avant que le rideau fût tombé sur nos chimères; quand l'enchantement dure encore, et que ce bien passager dont nous jouissons n'est pas changé en iriéparables regrets. Souvent je me suis senti saisir d'une joie si puissante, que tous mes sens accablés cherciioient à se recueillir pour goûter la possession de ce présent fugitif et pour le fixer un mome it. Il me semble que j'aimerois à mourir dans cet état.

Conçois-tu ce qu'a d'amer et d'épouvantable la mort d'un infortuné que tout abandonne, détrompé de l'existei;ce, épouvanté du néant, repoussant, pour mourir plus calme, quelque doux souvenir dont le contraste ajouteroit à l'horreur de son agonie, et rendant le dernier soupir entre des bras froids, sur un sein qui ne palpite pas?

Je voudrois mourir, je voudrois être mort aujourd'hui.

ADELE. 537

Elle étoit là, — contre moi, penchée sur ma poitrine, et pleurant (rémolion. — Oui, lui ai-je dit, devajit Dieu et les horniiies, je promets de n'avoir point d'autre épouse ! — Arrêtez ! s'est-elle écriée, Gaston n'est pas un parjure, et il promet devant Dieu une chose que rien *ne peul rendre possible ! — Quel obstacle? — Non, Gaston ne peut pas être l'époux d'Adèle. Gaston n'est pas un homme du peuple, obscur et pauvre, l'époux, le seul époux qui convienne à mon état et à mon indigence. — Il sera l'époux d'Adèle, ai-je repris. Cette réparation est dans l'ordre de la Providence. J'acquitterai la dette de la société! — Je l'ai dit, Edouard, et j'en jure sur l'honneur, il faut que ce dessein s'accomplisse!

Nous étions si préoccupés, que le crépuscule a failli nous surprendre dans le bois. En quittant mon Adèle, j'ai voulu, j'ai osé la presser encore dans mes bras. L'un des siens me repoussoit foiblement, l'autre me pressoit, peut-être !... Un éblouissement pareil à celui queproduiroit la clarté d'un météore a tout à coup troublé ma vue, ma tête s'est pBnchée, et ma bouche, te le dirai-je, a rencontré sa bouche ! Un trait de feu s'est élancé jusqu'à mon cœur. — Incomparable volupté! C'est un baiser d'Adèle, l'empreinte, la douce empreinte de ses lèvres qui repose sur mes lèvres ! Oh ! je la conserverai entière, inaltérable! On ne l'effacera jamais ! Périsse le jour où je le profanerois, ce précieux sceau de l'amour, dans les baisers d'une autre femme ; où une bouche inanimée, insensible, me raviroit la fleur humide de ton baiser ! s'anéantisse mon âme avant que je commette ce sacrilège!

Que le poids de mes sensations est difficile à supporter! Que j'ai quelquelbis de regret à mes douleurs passées ! Qui auroit cru qu'il fallût tant de forces pour le bonhe^r !

nOMANS.

Le 27 mai.

Jnmnis jen'ai vécu plus rapidement, jamais je :.'ai été obsédé (le plus de soucis. Un seul jour de ma vie rnsst'iiible ciutdiit de senliments tumullueux, de crainlos/ d'f. péi auces, de jouiss;inces et de tourments, de projets et d'irrésolutions, que tout le reste de ma jeunesse. On ne peut mieux comparer cet état qu'à celui d'un fiévreux ilonllimaginalion malade, égaréedans un mondeinconnu et poursuivie de réminiscences confuses, passe au h;isard d'objets en objets, rassemble sous le même point do vue les contrastes les plus bizarres, les images les plus disparaît s, et se perd dans ces transitions sans molif et sans fin, aussi incapable de ju.^^ei' ses ben^-ations que de les choisir. Si de temps en temps j'ose compter sur quelque repos, la njinule qui survient me désabuse, et je suis comme une âme en peine balancée par de malins esprits entre un ciel et un enfer.

J'avois accompa^Mié ma mère au château de Valoncy, où nous devions trouver la société ordinaire, et par conséquent M. de Montbreuse, dont les assiduités ont peutêtre quelque chose de remarquable. Il étoit naturel que l'entretien tombât sur le sujet le plus propre à intéresser, dans ce cercle orgueilleux, la vanité de tout le monde; et je ne m'étonnois pas de voir renouveler réleinelle thèse des supériorités morales de la noblesse. Mais voilà qu'ajirès avoir posé en principe que ce n'étoil que chez nous qu'on trouvoit ces délicates idées de l'honneur et cette élévation de caractère et de sentiments qui sont le fruit d'une éducation appropriée à la dignité de notre destination politique, on a battu en brèche l'édilice romanesque des fausses vertus de la roture, et on les a réduites impitoyablement à un simple esprit d'émulation dont nous avons encore l'honneur d'être le véhicule : dissertation qui, je crois, ne m'auroit pas tiré d'uno mé-

ditation fort étrangère à tout ce qui se passoit là, si à propos de l'inaliénable bassesse des parias d'Europe, et du peu de confiance qu'il falloit avoir aux mœurs du peuple, on n'avoit pas cité... Grand Dieu! mon sang révolté bouillonne encore à cette idée !... Il s'agissoit de cette jeune personne élevée avec autant de soins sous les yeux de mademoiselle Eudoxie, qui auroit aveuglément répondu de son innocence. . . il s'agissoit d'Adèle ! . . . A ce nom, je ne me connois plus, et, d'un ton de voix qui marquoit peut-être plus d'emportement que de curiosité, je demande le crime de cet enfant. — Presque rien, dit Eudoxie, une de ces choses pour lesquelles votre philanthropie sentimentale réserve assurément toute son indulgenre ; une de ces passions décentes et contemplatives qui font un si bel effet dans les drames et dans les romans; une noble et tendre affection pour je ne sais quel rusiaud du hameau voisin, auquel elle rend tous les jours d'innocentes visites, qui finiront Dieu sait comment ! Vous voyez que cela ne vaut pas la peine d'en parler ; mais vous n'en trouverez pas moins bon que je la chasse, en attendant que vos éloquentes déclamations m'aient towt à fait désabusée de certains misérables préjugés auxquels j'ai la faiblesse détenir un peu. — C'est Irop de sarcasmes, ai-je répondu, dans une affaire telle que celle-ci, où il ne s'agit de rien moins que de perdre à jamais une jeune fille irréprochable; mais ce n'est point à moi de la justifier, et je ne doute pas que madame la prieure ne fasse le sacrifice de sa modestie à un intérêt aus.si pré(;ieux; elle connoît le motif (jui conduit tous les jours Adèle au hameau, et l'ironie a trouvé sans le savoir l'expression juste quand elle a qualifié d'innocenles visites le voyage officieux de la eluirilé. — Mad.ime la prieuie étoit présente, et je m'étonnois qu'elle ne m'eût pas encore interrompu. Quelle a êlé ma douloureuse surprise quand je me suis aperçu, en fixant mes yeux sur elle, que les siens étoient humides de

pleurs, et qu'elle me regardoit avec un air inquiet, comme pour péiu trer mon intention el deviner ce que je vouluis dire ! — Quoi ! madame, ai-je repris, ce n'étoit point par votre ordre, ce n'étoit point de voire part?... — Un signe nt'gatir... il lui en auioit trop coûté de la condainnei plus positive ment ! un geste accompagné d'un soupir est tout ce que j'ai obtenu d'elle. J'avoue que je n'ai p;is tenu à ce coup, et qu'il m'a fallu sortir pour cacher mon désespoir et ma confusion.

Je me suis enfoncé dans le bois sans savoir où je devois aller, mais impatient d'être éloigné du lieu que je quittois et de demeurer seul avec moi-même : heureux en ce moment, si j'avois pu m'isoler aussi de mes souvenirs, et s'il avoit suffi d'un acte de volonté pour el'facer tout le pasbé ! Enfin, soit que le hasard en eût décidé, soit que je me fusse dirigé vers ce but sans me rendre compte de mon dessein, je me suis trouvé près du hameau où j'avois coutume d'accompagner Adèle, et j'ai reconnu la misérable chaumière où je l'avois vue entrer tant de fois. Il m'éloit si facile de prendre en cet endroit des informations précises, et j'avois si grand besoin d'être détrompé — ou convaincu, car mon âme a plus ^'énergie pour le malheur que pour l'incertitude. — Ma vie et mon honneur étoient engagés si avant dans ce mystère, que je n'ai pas hésité à entrer chez ces pauvres gens, et que je n'ai pas même pensé à l'effroi que devoit leur causer mon, apparition dans le désoi dre où j'étois.

La famille étoit réunie dans une chambre assez vaste» où tout annonçoit l'indigence. Un vieillard d'une lignée respectable étoit couché dans un coin, sur un vieux châlit rempli de paille, et recevoit un breuvage d'une femme très-âgée, qui détournoit la tête en essuyant une larme. Une jfune fille de dix ou douze ans avoit quitté son rouet poui' rajuster sur les jambes du malade un pan de tapisserie usée qui lui servoit de couverture. Deux ou trois petits enfants, étrangers à cette scène, jouoient sur le seuil

delà porte aux rayons du soUmI côucliant, avec une gaiole si pleine de franclnse et d'insouciance qu'elle me serroit le cœur. Je me suis assis sur un bout de banc rompu et j'ai clierclié à recueillir mes idées, pour savo r ce que j'a« vois à dire ; mais autant j'étois impatient d'être instruit pendant le cours des minutes qui avoient précédé, autant je redoutois alors un éclaircissement qui pouvoit détruire toutes mes illusions à la fois. J'aurois voulu n'être point venu.

Tu devinerois au besoin ma première question. J'ai demandé à cette bonne femme si elle n'avoit point de fils. II me sembloit que je sentirois moins le coup qu'elle alloit me porter en le laissant pénétrer peu à peu, et en ménageant ma douleur. — Ilélas ! m'a-t-elle répondu, nous n'en avons qu'un seul qui est pour nous un grand sujet de chagrin. Dieu lui a donné une terrible affliction. Il tombe du haut mal depuis l'âge de dix-huit ans, et il ne peut plus travailler. Les médecins ont renoncé tout à fait à sa guérison, a-t-elle ajouté en pleurant, car voilà quelque temps que sa tristesse s'augmente, et on dit que c'est un signe que la maladie empire. J'avois aussi une fille qui étoit mariée, mais notre gendre a été tué cà l'armée au moment où il alloit passer sous-officier, et quant à elle, voilà bientôt six mois qu'elle est morte. Les enfants que vous voyez sont les siens. — Ces enfants s'é* t oient rassemblés derrière moi. — Cela est bien malheureux, lui ai-je dit, d'être ainsi frappé dans sa famille; mais du moins vous ne restez pas sans secouis. Je crois quel ce village apparlenoit à M. de Montbreuse, et que ce château est encore à lui. C'est un homme sensible et bienfaisant qui ne laisse pas les pauvres au besoin. — La vieille femme n'a rien dit à ce propos, mais elle m'a regardé avec étonnement, et sans me parler de Monibreuse, elle s'est vivement louée des âmes généreuses qui l'assistoient. Le nom de madame la prieure et celui d'Adèle, étroitement unis dans sa reconnoissance, sont venus plu-

sieurs fois se confondre sui- ses lèvres, de manière à me convaincre de sa sincérité. Après avoir laissé le peu que renfernioit ma bourse dans celte trisie demeure de l'indigence, je suis sorti un peu rassuré, mais encore fort incertain et fort malheureux.

A quelque dislance de la maison, j'ai vu sur le bord du bois un homme d'une grande taille, dont le \isage annonçoit une trentaine d'années, pâle, défait, la tête peiK^hée, les bras pendants, les épaules couvertes de longs clieveux noirs. En le regardant de plus près, j'ai remarqué dans ses yeux hagards un air de mélancolie farouche qui me l'a fait connoîlre pour le fils des infortunés que je venois de visiter. — Eh bien! mou ami, lui ai-je dit, te Irouves-tu mieux, maintenant? — Oh ! je croyois, a-l-il reparti, que je me porlerois mieux quand les arbres repousseroient leurs feuilles et que les ptés viendroient à reverdir comme par le passé; mais je crois que pour cette fois il n'y aura plus de printemps. Le soleil est blanc et froid, les fleurs éclosent touUs pâles, et on n'enlend aux champs que des petits oiseaux d'hiver qui sifflent dans les buissons. Autrefois, il y avoil un vent si doux, si agréable quand il se levoit le soir, et j'aimois tant à le sentir soulfler dans mes cheveux. Maintenant, ce sont des brises qui dessèchenl tout, et dont le bruit m'épouvante quand elles font crier les brandies mortes. Si je pouvois seulement revoir un printemps comme ceux qui étoient dans ma jeunesse, il me semble quo je guérirois, mais je crois qu'il n'y en aura plus. — J'ai voulu lui parler d'Adèle; il m'a inlerrompu en imprimant son doigt sur sa bouche, comme pour m'engager au silence. — Il ne faut pas la nommer si haut, m'a-t-il dit, de peur (ju'on ne s'en souvienne. Les anges ne font que passeï" un moment sur la terre. Jamais on n'en a vu vieillir. Dieu les envoie quelquefois pour consoler les pauvres et les malades, mais il les rappelle sitôt ! Quand ils meurent, c'est avec un sourire de joie, parce qu'ils

aiment à s'en retourner. Si vous en rencontrez par hasard, prenez garde de les perdre de vue un moment, car ce si^roil fini pour toujours.

En achevant ces paroles, il s'est agenouillé sur un hloc de pierre^ et s'est mis à prier à voix basse. Je me suis éloigné sans qu'il me remarquât, réfléchissant à tout ce que j'avois éprouvé dans cette journée, et encore incertain sur ce qui me restoit à faire, mais déjà bien persuadé de l'innocence d'Adèle.

Comme jp rentrois au château de Yalency, je l'ai aperçue qui marchoit lentement vers le vestibule, du côté de l'escalier par lequel on monte à sa chambre. J'ai couru à elle, et, la saisissant brusquement par le bras, je l'ai entraînée, sans lui dire un seul mot, jusqu'au salon de compagnie où l'on étoit encore réuni. Fort indifférent sur re qu'on penseroit de cette incnrlade : — Parlez, mademoiselle, me suis-je écrié en l'introduisant, justifiez-vous des soupçons qu'on élève sur votre conduite. C'est en effet pour y porter des secours que vous allez tous les jours dans le hameau des Bois, et je viens de m'en assurer; mais dites-nous comment il se fait que ces secours, donnés au nom de madame la prieure, soient déniés par elle, et quelle espèce de secret est cachée sous ces apparences. — Puis je me suis laissé tomber sur un siège; et j'ai couvert mes yeux d'une de mes mains, impalient de savoir ce qu'elle alloit répondre en tremblant de l'entendre.

Pendant ce temps-là, elle se précipitoit aux genoux de madame la prieure, et les mouillant de ses larmes : — Pardonnez-moi, lui a-telle dit, d'avoir osé me servir de votre nom. C'étoient vos bienlaits que je dislribuois, puisque tout ce que je possède me vient de vous; mais, touchée des malheurs d'une pauvre famille, et voyant déjà vos épargnes épuisées par les hbèralités que vous répandez dans ce village, j'ai recouru aux miennes pour jouir aussi du plaisir de faire du bien. N'aurois-je pas

été injuste d'en recueillir tout le fruit, et de vous dérober lune reconnoissance qui n'est due qu'à vous seule? Que ferois-je pour les malheureux, si vous n'aviez pas tout fait pour moi?

De quel fardeau cette scène a allégé mon sein! Tout le mon ie étoit ému, mterdit; ma mère, M. de Montbreuse, Eudoxie même, ganioient un silence respectueux. Tel est l'empire de l'innocence et de la bonté. Il n'y avoit pas une de ces âmes superbes qui ne s'humiliât involontairement devant cette jeune fille tout à l'heure si méprisée. Quant à madame Adélaïde, elle avoit relevé Adèle; et, hors détat d'exprimer son ravissement autrement que par des larmes, elle sanglotoit en la pressant contre son cœur, tandis qu'Adèle, toute confuse, cachoit entre ses bras sa rougeur modeste et sa touchante émotion.

Avecquelle amertume j'aurois pu restituer les sanglantes ironies dont on \enoit de m'accabler, si j'avois voulu me saisir de cet avantage ! mais j'ai su contenir ma juste indignation, ou plutôt je me suis borné à l'exprimer par un rigoureux silence. Montbreuse, en qui j'aime à voir un homme de bien, mais qu'une austérité exagérée de principes, fortifiée peut-être par quelque orgueil naturel, rend trop souvent sceptique sur la vertu, m'a cependant tén oigne par un serrement de main qu'il étoit content de moi. Eniin ma mère, après quelques discours de bienséance, a demandé sa voiture, et je l'ai accompagnée. Le trouble de son maintien, l'embarras, la contrainte de sa position, un mot éch;ippé par hasard, m'ont donné lieu de croire que c'étoit là le moment de lui apprendre ce qu'il falloit qu'elle sût nécessairement tôt ou tard. J'ai parlé d'Eudoxie, et j'ai dit avec fermeté qu'elle ne seroit point ma femme. Soit que j'eusse bien jugé des dispositions de ma mère, soit que le Ion avec lequel je lui faisois paît de ma résolution lui imposât, elle a moins insisté que je ne m'yserois attendu, et tout me promet qu'on ne forcera plus mon choix.

Une affaire indispensable m'appelle à la viile> La fortune propre de ma mère dépend d'un procès qui se juge dans peu de jours et qu'elle m'a chargé de poursuivre. Des intérêts qui me seroient personnels ne m'auroient jamais arrnché d'ici dans ces circonstances, et je ne sais quelle terreur dont je ne suis pas maître... Les idées superstitieuses auxquelles je m'abandonne quelquefois te feroient réellement pitié !

Le 8 juin.

La ville m'inspire un tel dégoût, que je l'ai quittée dès qu'il m'a été possible de venir reprendre ma vie solitaire. D'autres sentiments contribuoient à précipiter mon retour. J'étois empressé de revoir Adèle et de pourvoir aux moyens de ne plus m'en séparer. Les jours de l'homme s'écoulent si rapidement, qu'il n'y a qu'une insouciance bien inexplicable qui puisse nous distraire du soin de les embellir.

Le procès de ma mère étoit très-mauvais, ce qui n'a pas empêché qu'elle le perdit de toutes voix, de sorte qu'elle est ruinée dans ses propriétés. 11 lui reste du moins les miennes, et je lui en ai fait un hommage bien facile. Elle en disposera désormais sans responsabililé, sans obstacle; et si c'est là un sacrifice, il y a certainement des sacrifices qui sont des plaisirs. Qu'ai-je besoin de tout le superflu de l'opulence? Je suis riche de goûts simples et de désirs modérés. Un domaine commode, qui rapporte un peu plus que le nécessaire i des jardins peu vastes, mais bien ordonnés; un petit bois où je puisse promener mes rêveries; une petite maison bien modeste, ce qui ne l'empêchera pas d'être élégante; et autour de moi une belle nature, une variété pittoresque de sites et de solitudes, une campagne féconde qui nourrit ses habitants, et, s'il se peut, point de misère qu'autant que j'en

ÔIG UOMANS.

î- .i<soiiUigor : quo. faut-il de plu» pour le bonheui? Mon iniagiiiation n'est pour rien clans ce dessein. J'étois assez riche pour choisir, et voilà le choix que j'ai fait. Ajoute à Tette perspective une épouse comme Adèle, un ami Loniuie Edouard, ou plutôt mon Adèle et mon Edouard e:ix-mèmes, car il n'y a qu'eux pour mon cœur, et tu ais de ma retraite un lieu enchanté, lÉden que j'espère eniore!

J'oubliois de le dire que la partie adverse de ma mère est un de ses parents éloignés, le vieux comte de Séligni, qui a servi avec une si grande distinction sous nos drapeaux. Cet homme vraiment vénérable m'a montré un intérêt presque paternel dont je me sens enorgueilli. Il m'a dit que, si ma mère n'avoit pas été trompée par les gens de loi qui la dirigent, il lui auroit épargné la plus grande partie du dommage qu'elle éprouve, mais que l'événement ne changeoit rien à ses vues, et qu'il étoit décidé à la voir soit pour lui offrir des accommodements satisfaisants, soit pour resserrer des nœuds que les démêlés de la chicane avoient trop longtemps relâchés. Il a môme ajouté que je pourrois bien n'être pas étranger au plan qu'il se proposoif, mais que cette dernière clause étoit subordonnée à certains renseignements qu'il avoit à recueillir dans un village des environs.

Nous avons donc fait le voyage ensemble, causant ave( chaleur de nos faits d'armes, des batailles où nous nou{ sonnnes rencontrés, des vices de notie organisation miH ^.aire, et des motifs qui ont rendu celte guerre dont nom avons été acteurs si désastreusement inutile. M. de Séligni raisonne de ces choses avec un sens juste et droit, et ses opinions ont singulièrement rectifié les miennes sur îiondjre de faits dont j'aurai un jour l'occasion de t'entretenir.

En passant devant le château d'Eudoxie, je me suis élancé à la portière pour chercher des yeux la petite fenêtre d'Adèle à l'angle du bâtiment. J'ai été lâché

qu'elle n'y fût pas, comme si j'avois pensé qu'elle eût pu être prévenue de mon passage. Elle n'y éloit pas, et je ne la verrai pas ce soir, car nous ne sommes arrivés qu'à la chute du jour. Les soins qui m'ont retenu éloient d'ailleurs trop pressants pour me permelire une heure d'ahsence, et il ne falloit cependant qu'un de ses regards pour dissiper les terreurs qui me poursuivent malgré moi sitôt que je m'éloigne d'elle. — Mon Dieu, abivgez cette nuit!

Le 9 juin.

Edouard, c'en est fait de moi! toutes mes illusions sont détruites... On a cruellement flétri mon cœur...

Il ne me faut plus, Edouard, qu'une fosse cù m'endormir éternellement; car c'est le sommeil du néant que j'implore. Une immortalité qui éterniseroil ma douleur et mon humiliation, veuille le ciel m'épargner ce cruel bienfait!...

Voici ce que j'ai appris au château de Valency; pourquoi ne l'écrirois-jepas froidement?... Je sais des remèdes à tout.

Celte Adèle m'a trompé : on me l'a dit du moins. Malheureux que je suis ! Il est impossible d'en douter! mais tu chercherois aussi quelques raisons pour ne pas le croire. Elle adoroit secrètement un des domestiques de Montbreuse, un homme vil, ignoble, odieux, que je n*aî jamais remarqué. N'est-il pas surprenant que leur intelligence m'ait échappé, à moi dont le cœur s'alarme si facilement? M'auroil-elle trahi, si je l'avois aimée avec moins de confiance, avecmoins d'abandon? Elle m'aimoit cependant... hélas! elle ne me l'a point dit; mais qu'il étoit affreux de ménager ce prix à ma tendresse!

Les âmes les plus froides s'y seroient abusées comme la mienne. Montbreuse dit qu'il ne s'attendoitpointà cela.

:,iS ROMANS.

Candeur céleste de la vertu, vous n'êtes donc qu'une chimère !

Ce domestique a demandé ses gages; le lendemain, ils sont par tis pour aller se marier ailleurs ; je lui sais gré de celte allention : c'est tout ce qu'elle a fait pour moi.

11 paroît d'abord que rien n'est plus faux que tout ce que je te dis. Je donnerois ma vie pour être persuadé que cela est faux, pour la croire innocente : il seroit si doux de mourir dans cette idée!

Elle est partie sans [irévenir personne : elle âvoit trop à rougir. Elle n'a pas même vu sa marraine, sa marraine qui la pleure! Je ne la pleure pas, l'indignation ne pleure pas : je la pleurerois si elle étoit morte.

Il y a cinq jours qu'on les vit partir. Il n'y a personne dans le village qui ne les ait vus. Je viens d'y envoyer Lalour; on lui a dit qu'on l'avoit reconnue : elle avoit un voile, mais il n'étoit point abaissé; des enfants l'ont suivie de l'i il jusque dans le bois.

li me semble que la vengeance me soulageroit: mais /lelle vengeance peut tirer un homme comme moi?,.. Un homme comme moi!... Malédiciion!... Voilà peut-être ce qu elle a craint ; elle s'est jetée dans les bras de son égcil pour échapper à un homme comme moi!

Qu'avois-je fait pour mériter cet outrage? Ah! si elle savoit ce qu'il en coûte d'être abandoiuié, de chercher autour (le soi ce qu'on aimoit et de ne plus le trouver!

— De quelle laveur je lui serois redevable, si, d'un coup de poignard donné par derrière, — ce lâche assassinat n'a rien de trop téméraire pour la main d'une femme!

— elle avoit daigné prévenir les tourments qui me dévorent!

Si elle me voyoit un moment, si la moindre de mes douleurs lui étoit connue, elle seroit forcée d'avouer que la haine la plus impitoyable...

Une nuit calme, silencieuse, belle et enchantée pour les heureux ! Mon repos seul détruit dans celte immense har-

monie! Moi seul, perdu, délaissé, oublié de Dieu qui m'a relire sa providence !

Le 10 juin.

Tout concourt à aiofrir, à envenimer mon désespoir. Il est effroyable devoir des circonstances que nous n'aurions pas osé prévoir ou désirer, des circonstances qui auroient mis le comble à mes vœux, se succéder, se multiplier près de nous, quand tout nous est interdit, quand du bonheur qu'elles nous auroient assuré il ne nous reste qu'un regret.

Figure-toi que M. de Séligni est le père de l'infortunée dont Adèle a reçu le jour. Le mariage d'Evrard et d'Angélique étoit conclu, et, sans l'infâme perfidie de Maugis, celte famille vivroit heureuse. A peine rentré dans ses biens, le comte avoit cru qu'il ne pouvoit rien faire de plus agréable aux mânes de ses enfants que de reporter sur leur fille h tendresse qu'il avoit eue pour eux, et de consacrer les droits de son héritière par une adoption solennelle. Il venoitla reprendre dans les mains auxquelles elle avoit été confiée, lui restituer les avantages de sa naissance et de sa fortune, et réparer à force d'amour les peines de son enfance. Enfin, il avoit pensé que ma mère n'hésiteruit point à approuver à ces conditions mon union avec Adèle. Elle y avoit en effet consenti, et j'étois ce soir appelé auprès d'elle pour êlre instruit de ce nouveau projet. Le comte s'y trouvoit aussi, et de quel coup inattendu n'ai-je pas frnppé ce vieillard, quand, le cœur et les yeux pleins de larmes, sulfoqué de honte et de douleur, je me suis écrié en embrassant ses genoux : Renoncez, renoncez à un dessein que l'ingrate désavoue, à un espoir qu'elle a trompé! Adèle n'est plus digne de son père ni de §on ^mant ! Elle est l'épouse d'un autre, ;>o,

-."in ROMANS.

Il n'y a point d'expression qui puisse donner l'idée de l'ameitumede cœur avec laquelle j'ai répélé les détails que je te donnois hier. Il me sembloit ne pas prononcer un mot où ne retentît mon arrêt, et combien j'aurois dé Ave que mon sein se brisât pour m'épargner l'horreur d( cette humiliante révélation !

Son père, — quelle rougeur s'est élevée sur ce fron vénérable, — son père confondoit ses pleurs avec les miens et sanglotoit dans mes bras. — Gaston, m'a-t-il dit après un long silence, je n'aurai perdu qu'Adèle Vous n'en serez pas moins mon fils. Les liens que j'a vois sur la terre sont rompus. C'est vous seul, Gaston, qui m'y rattachez. Promettez-moi de ne pas abandonner votre vieux père et de souffrir qu'il meure auprès de vous !

Je suis retombé à ses pieds et je lui ai demandé sa bénédiction.

Ma mère étoit attendrie. Elle m'a embrassé. Je medoutois depuis longtemps que sa sensibilité, altérée par le commerce des esprits étroits qui l'entourent, pouvoit renaître encore aux douces émotions de la nature. J'ai retrouvé dans son baiser toute l'âme d'une mère, et celte découverte m'auroii causé bien de la joie, si j'en pouvoir ressentir encore.

Pourquoi Adèle nous a-t-elle quittés, quand nous allions être si bien ?

Je sais, Edouard, pourquoi elle nous a quilles. Ce n'étoit pas moi qu'elle aimoit.

Le 11 juin.

Moi pour qui Adèle étoit tout, moi qui aurcis donné tant de lois ma vie pour lui épargner la peine la plus légère, « 'est moi qu'elle a si indignement sacrifié. Ce n'étoit pas Jiioi qu'elle aimoit!

.ADELE. 551

Des obstacles que l'on auroit crus invincibles et dont rimagination même s'effraye, la distance des rangs à franchir, la main d'Eudoxie à refuser, l'opinion à biaver, la lierté de ma mère à soumettre ou sa malédiction è Hibir : quel avenir plus sinistre et pins menaçnnl '

Tout s'aplanit, et, plus malheureux qu'autrefois, jfc voudrois racheter de tout mon sang versé goutte à goutte \m de ces instants d'angoisses que je n'ai pas su apprécier.

^ Je voudrois te revoir là comme je l'ai vue, te presser, t'enlacerde mes bras, effleuier de ma bouche une des tresses de tes cheveux. — Je voudrois entendre seulement le bruit de ta robe flottante contre ks buissons, le bruit de tes pas imprimés sur les feuilles sèches, comme au détour du sentier où ce bruit m'annonçoit ton approche. — Hélas ! je voudrois que mon erreur me fût rendue, je voudrois croire encore à ton amour et n'èlre pas détrompé !

Si du moins ma raison s'égaroit ! — Les gens en déliie sont sujets à des prestiges si bizarres ! Je la ven rois peut-être !

Le mémo jour.

Latour vient d'entrer dans ma chambre. Il a cru voir l'amant d'Adèle, rhomme qui l'a, dit-on, fait paitir d'ici. Ce misérable a évité ses regards et s'est soustrait à s s questions par la fuite. Latour, que j'ai instruit de tout ce qui concerne Adèle, persiste à douter de sa trahison Que ne puis-je en douter aussi !

Il est de certains moments où je crois démêler pourtant... Que dis-je, et quoi e^t mon aveugleuient ! Me voilà comme un voyageur di' miit ù qui le pied manque sur le bord d'un abinie épouvantable, qui se ratladic à tout ce qu'il peut saisir. Un foible aibrisst'au, une touffe d'herbe, un brin de liane, le point d'appui le plus mobile et le

352 n OMAN S.

plus incertain suffit pour le réconcilier avec l'espérance *, mais bientôt tout lui échappe à la fois, et il disparoît pour toujours.

Le 15 juin.

Viens auprès de moi, Edouard, je ne te fatiguerai plus de mes chagrins; un jour, une heure, quelques minutes ont tout changé : je suis heureux à jamais; ta présence manque seule à ma félicité.

Mais comment te raconter tout cela sans anticiper sur les événements? Ces derniers instants sont si pleins de faits et d'émotions! Depuis le dépnrt d'Adèle, je m'étois prescrit le devoir facile de lui succéder dans la distribution de ses secours aux malades du hameau, j'aimois cet emploi, Edouard ; ces bonnes gens l'ont vue, et n'en parlent qu'avec attendrissement : je parlois d'elle avec eux.

Hier, c'étoit l'anniversaire d'un jour bien douloureux, j'étois allé renouveler, au tombeau de mon père, cet'e cérémonie de deuil à laqi-elle, absent et condamné, je n'avois pu assister la première fois. Latour devoit me remplacer auprès de nos pauvres; il rentre de bonne heure, dans une grande agitation. Il a rencontré sur son chemin la petite fille de la chaumière, qui venoit en grande hâte demander M. de Séligni et moi, delà paii de M. (le Montbreuse mourant.

Je ne sais pas si je t'ai dit que, depuis quelques jours, Montbreuse avoit paru se retirer tout à fait de la société et qu'il s'étoil à peu près renfermé dans le château abandonné qu'il possède près d'ici, quoiqu'il ne soit plus guère propre qu'à loger les oiseaux de proie de la contrée, dont ses vieilles tourelles sont le rendez-vous ordinaire. Son absence étoit couverte cependant du prétexte

de la çhasçe, — Hier, en essayant de franchir un fossô

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sur le revers duquel il avoit oppuyé la crosse de son fusil, le malheureux Montbreuse avoit fait partir la délente, et la charge tout entière venoit de traverser sa poitrine. Un valet et quelques paysans l'avoient transporté dans la maison de cet épileptique et de ses parents.

Comme j'étois encore loin de revenir, M. de Sélignine perdit pas un moment pour aller voir Tagonisant. Montbreuse expiroit; mais l'exclamation «'e M. de Séligni effrayé, qui proféra involontairement le nom de Maugis en le reconnoissant, le réveilla pour un moment du sommeil de la mort — Maugis ! dit-il en remuant la tête avec effort, que D.eu me pardonne!... — Hélas!... puisse-!-il lui pardonner!... — 11 fut ensuite quelque temps sans mouvement et sans respiration; mais, les soins qu'il recçvuit de M. de Séligni et des gens de la maison ayant encore ranimé un instant sa vie, il sembla pressé du besoin d'une révélation importante; des sons inaiticulés se succédoient, s embarrassoient sur ses lèvres : — Adèle..., dit-il. — Je sais bien, reprit M. de Séligni, qui chei choit à lui épargner la difficulté des explications inutiles. — Adèle, reprit Montbreuse, la fille d'Angélique... — Je le s-iis... — Adèle, la plus vertueuse, la plus parfaite des créatures! — Eh bien? — Adèle innocente, digne de vous, digne de lui... elle est retenue par mon ordre... — Maugis mourut sans achever.

Je t'épargnerai les angoisses de cette nuit. Ce domestique de iMontbreuse que Latour avoit été sur le point de surprendre, instruit de la mort de son maître, s'est rendu ce matin chez moi; a tout dit, tout avoué. Montbreuse avoit ourdi cette infernale trahison, sous l'appa* rence des intérêts d'Eudoxie, qui étoit probablement étrangère à ses desseins secrets; elle avoit pu croire, elle îivoit dû par conséquent làcber de prouver à Adèle que c'étoit un grand mal de souffrir, d'autoriser mon amour, qu'il y alloit de mon bonheur d'êire éloigné

d'elle et de l'oublier, — car ils pensoient que je l'oublie rois; — que tout lui prescrivoit enfin d'entrer, jusqu'à nouvel ordre, dans une retraite religieuse, où elle vivroit à l'ubri de mes poursuites. Madame la prieure elle-même avoit approuvé ce pion et indiqué la maison où l'on vouloit me la cacher. Mais telles n'étoient pas les vues de Maugis, qui adoroit Adèle depuis longtemps, et qui ne prenoit une part active à cette intrigue que pour se ménager une victime de plus. A quelque distance du village, la voiture changea de direction, et conduisit Adèle au château par des chemins détournés; la nuit étoit profonde et avancée; personne ne l'aperçut. C'est là qu'Adèle est captive, sous une triple clef dont ce domestique est seul dépositaire, car Montbreuse, fidèle à son hypocrisie, affectoit encore de ne communiquer avec Adèle que par des messages passionnés, et c'étoit aujourd'hui seulement qu'il devoit, pour la première fois, se présenter à ses yeux. A la nouvelle de cette visite, Adèle s'est écriée : — Que le monstre ne paroisse point ou qu'il ne s'attende pas à me trouver vivante ! — Cet homme le répétoit là tout à l'heure.

Tu vois, Edouard, sf je suis heureux, et si Adèle est digne de moi. Elle n'avoit consenti à cela que par déférence pour sa marraine, dont elle ne pouvoil méconnoître la tendresse et les bonnes intentions, que par dévouement pour moi qui l'ai calomniée. Oublie, oublie mes indignes soupçons !

Ne t'étonne pas si je mets tout ce temps à t'écriro avant qu'elle me soit rendue. Que ferois-je pour distraire mon impatience du bonheur qu'elle attend? Il faut bien, avant qu'elle me soit rendue, que je m'occupe d elle, et c'étoit à son père, — j'ai dû respecter ces touchantes bienséances,— c'étoit à à M. deSèligniàla tirer de sa prison. Juge de la lenteur avec laquelle les moments se sont éouulés ce soir!

Mais je ne fermerai pas ma lettre. — Une voiture entre

ADELE,

dans l'avenue! Inexprimable bonheur! — Adèle Mère, mon ami! Venez tous !...

Viens, Edouard, viens près de moi !

mon

lATOUIi A M. LDOUAIID DE MiLLAiNGES

Le même jour.

Oui, monsieur, venez, ne perdez pas une minute, mon pauvre mailre a besoin de vous. 11 vous écrivoit son bonliinn-. — llnesavoitpas...

J'ai accompagné M. de Séligni au château. Nous montons 1 escalier du corps de logis où mademoiselle Evrard elou enfermée, ^ous arrivons à l'étage le plus élevé. A penie la clef tourne dans la serrure, elle jette un cri de frayeur- Adèle! Adèle! dit M. de Séligni hors de Un-nieme. - Nous entrons. La chambre est vide. Une Idée me frappe. La croisée éloit ouverte, et j'y cours ' (Juel tableau, monsieur Edouard! L'infortunée avoit cru euteimre Maugis. - Elle avoit dit qu'elle mourroit s'il se presentou devant elle.

Point de ressources, pas un souffle de vie! Pauvre père! Et lui surtout I concevez son désespoir

Venez, venez, monsieur Edouard! vous seul peutêtre...— Mais quel bruit!... seroit-ce encore.. ? Ah 'Dieu tout-puissant! qu'avons-nous fait pour attirer à ce point votre colère? Hélas! monsieur Edouard, ne venez ^sj

FiiN DES 11 OMAN

( SmuOTHECA

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CHAR RCMANS

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