Romans, contes et nouvelles
En dounaut iiins «oins à celle nouvelle édition des romans, nouvelles et récils, que j'ai déjà offerts au public, d'anciennes questions se sont souvent représentées ii mon esprit, et je me demandais s'il serait possible de mettre un frein à la fureur que Ton a de lire des romans ; si l'effet de ces livres est aussi puissant et aussi fâcheux qu'on le dit; si, par s;i nature, ce genre de composition a une action nécessairement immorale et pernicieuse; et enfin jusqu'à quel point il est raisonnable d'en tolérer la lecture.
Comme conseiller spirituel ou comme père de famille, nul doute que l'on ne proscrivît rigoureusement les romans ainsi que les pièces de théâtre. Mais ces arrêts sévères, ces résolutions absolues, rencontrent d'inévitables obstacles dans la pratique de la vie telle qu'elle est faite depuis huit ceni> ans en Europe ; c'est-à-dire au milieu de générations successives qui n'ont pu exister sans l'excitation simultanée des croisades et de la lecture des contes fort libres des trouvères, de romans de chevalerie assez scabreux, et d'une foule de chansons peu édifiantes; au milieu d'un monde faisant de saints pèlerinages, bâtissant comme par enchantement des forêts d'églises, et qui, aux offices divins, se plaisait à entendre des musiques lascives sur des paroles qui ne l'étaient quelquefois pas moins, et dont personne cependant, pas même le clergé, n'eut l'idée de faire cesser le scandale penpendant plus de deux siècles qu'il a duré.
Sans m'aiTêter aux lèles des foiis et des innocents; san^rien dire du goût que l'on avait de danser dans les églises, dans les cloîtres ou les cimetières, et passant rapidement sur les mystères et les représentations de drames pieux qui se combinèrent jusqu'au seizième siècle , dans les lieux
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saillis, avec dos illuminations, des gloires d'anges niéca-, niques et des évolutions pieuses accompagnées de pantomimes et de musique ; je rappellerai que du centre orageux des guerres entre le sacerdoce et Tempire , que pendant les conflits sanglants des factions les plus haineuses, puis des guerres de religion qui leur succédèrent, on vit apparaître une foule de compositions romanesques, dont on ne peut s'expliquer le succès extraordinaire que par le besoin de diversion toujours indispensable aux asprits quand ils ont été longtemps fatigués par de grands malheurs.
N'est-ce pas en effet au milieu de circonstances analogues que parurent successivement les fabliaux des trouvères, le Décaméron de Boccace, les contes de Chaucer, les amours d'Eiiriale et Lucrèce de Piccolomini , depuis pape sous le nom de Pie II ; les Cent nouvelles nouvelles, à la rédaction desquelles Louis XI et les seigneurs de sa cour, lorsqu'il était dauphin, ont pris part ; les aventures 'du moine Colonna de Trévise avec une jeune nonne, le Roland furieux du divin Arioste, le Pantagruel de Rabelais, Daphnis et Chloé de Longus, traduit par Aniyot, grand aumônier de France; les histoires amoureuses racontées par Randello, évêque d'Agen ; l'Astrée de d'Urfé, et tant d'autres romans inférieurs en mérite à ceux que je viens de nommer, mais dont la vogue ne fut pas moins grande ?
Quand des hommes graves pour la plupart et qui ont laissé un nom fameux dans les lettres, se sont décidés h composer ou à traduire des romans, esl-il vraisoniblable de croire que ce genre de composition est aussi mauvais, aussi pernicieux, aussi infâme môme que le prétendent les rigoristes?
Avant de chercher à anéantir par le blâme un fait qui se reproduit exactement de génération en génération, peut-être serait-il prudent de s'assurer s'il ne prend pas sa source dans un besoin qu'on ne saurait détruire et qu'il devient parfois Iri's-dangereux de contrarier obstinément. Dès l'origine du (liristianisme, les plaisirs du théâtre et de la danse ont été constamment proscrits; qu'en est-il arrivé? que ces deux arls, qui exisleront toujours tant que l'homme sera pourvu d Tmagination et de deux jambes, ont été et seront encore ciiUivés avec une ardeur et une persévérance égales à celles que l'on a mises à les prohiber.
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Ces rigueurs ont donc fait ranger le théAtro et la danse au nombre des choses décidément profanes, il est vrai ; mais la foule des personnes couramment pieuses, de celles qui fréquentent alternativement les églises, les théâtres et les bals, se trouvent par cela même dans l'obligation de racheter rirrégularité de celte conduite équivoque par de sévères pénitences. Je dois l'avouer, ces éternelles capitulations de conscience, ces tiraillements journaliers de Pâme, ces compensations entre le plaisir et les austérités religieuses, ces lessives hebdomadaires de toutes fautes, ne mesemblentpas être une combinaison heureuse.
Le parti franc que l" on prit en lan 787 dans un cas analogue, me paraît infiniment plus sage. C'était à l'occasion des iconoclastes, qui prétendaient aussi s'opposer à ce que l'on admit les statues et les tableaux dans la décoration des églises. Le concile de Nicée, à qui celte question fut soumise, décida nettement que ces deux arts concourraient àl'embellissement des temples; en sorte que depuis cette époque on a pu exercer la peinture et la sculpture sans vivre sous le poids d'un anathème perpétuel. Or ces questions ne se rattachant qu'à la discipline, on peut donc dire qu'il est fâcheux que l'on n'ait pas trouvé moyen de sanctifier le théâtre et la danse, comme la poésie, la sculpture, la peinture et la musique.
Je n'irai pas jusqu'à réclamer cette faveur pour les romans, chose essentiellement mondaine; mais enfin, malgré les louables intentions que l'on a d'épurer, d'élever la nature humaine, n'a-t-elle pas des besoins qui lui sont inhérents? Et en mettant de côté la vie matérielle, notre esprit sauraitil se passer de distractions sans courir le risque de s'affaiblir et de se troubler? Peut-on nier qu'à la suite delà terrible peste de 1348, les contes de Boccace et de Chaucer n'aient apporté une diversion salutaire à l'esprit de ceux qui avaient échappé à ce fléau? que durant la terreur, en 1793, les chansons amoureuses de Fabre d'Eglantine et les pastorales doucereuses de Florian aient versé un baume salutaire sur les âmes meurtries par d'horribles malheurs? Si du tout nous passons à l'individu, ne retrouverons-nous pas le même phénomène? et dans l'.^rioste, ce poëte, cet écrivain si franchement gai, n'y avait-il pas un homme bourrelé d'ennuis et d'inquiétudes? Connnenl s'expliquer Piccolonuni compo-
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sant un roman d'amour, Amyot traduisant la pastorale de l.ongus, et Bandello écrivant une suite de nouvelles, si l'on ne reconnaît pas qu'un Ivoinme habituellement occupé de choses graves est forcé de céder au besoin de renouveler ses idées, de récréer son esprit en l'appliquant de temps en temps a des sujets légers et agréal)les qui le ramènent momentanément dans la vie ordinaire? Or si des esprits d'élite, si des âmes honnêtes et habituellement sérieuses, sentent cependant le besoin impérieux de céder à ces petites faiblesses passagères, et de se débarrasser de quelques rayons d'un feu intérieur trop vif, dans des compositions imaginaires; comment s'étonnerait-on de ce que ceux à qui le ciel n'a pas donné ce moyen de soulagement essayent de lasser et d'user les facultés trop ardentes de leur âme, en les employant à comprendre et à sentir ce que d'autres ont imaginé?
C'est donc chose impossible que d'interdire ce genre de disiraction aux peuples civilisés: et il n'y a rien de plus déraisonnable et de plus impolitique que de séquestrer comme un troupeau malade, un Boccace, un Chaucer, un Piccolomini, un Amyot, un Bandello, un Arioste, un Rabelais, un d'Urfé, et par mesure de sûreté générale, mesdames de la Fayette et de Tencin, Segrais, la Fontaine, Racine, Molière, Hamilton, l'abbé Prévost, le Sage, Richardson, Fielding, J. J. Rousseau, Voltaire, Walter Scott et lord lUron. Plus les censeurs se montrent durs et austères à l'égard d'hommes de cette trempe, plus le public s'attache à ces illustres proscrits; et quand il s'aperçoit qu'on leur a fermé les portes du temple et des académies, il leur bâtit des monuments, il leur élève des statues sur les places publiques.
D'ailleurs la lecture des romans produit-elle effectivement sur les jeunes lecteurs , ceux qui nous occupent particulièrement, des impressions aussi fâcheuses qu'on le suppose? Nul doute qu'il soit prudent d'écarter de tels livres de leurs yeux. Cependant, avant cette précaution, il y en aurait une plus imporlante à prendre : ce serait d'être réservé en actions et en paroles en présence des jeunes gens; en un mot, de ne pas faire de romans devant eux ; soin que ne prennent pas toujours, tant s'en faut, leurs parents, leurs amis, ceuxîit même qui se piquent d'être si sévères sur le choix des lectures. Ce cpi'un adolescent, garçon ou fille, sait déjà par
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ce qu'il a éprouvé, vu et observé au (•ollége, au pensionnat ou dans sa famille, ne saurait être prévu ni apprécié par les personnes d'un certain âge ; et il y a vingt a parier contni un , qu'un enfant de dix à quatorze ans est au courant de tout ce qui se passe autour de lui. Dans quelque état de vague que soient encore ses idées et ses passions , leur développement réel surpasse toujours leur apparence. Uincerlitude des connaissances déjà acquises par les enfants et la timidité qui en résulte, leur donne une sorte de niaiserie îi laquelle il serait dangereux de se fief. Dans la première jeunesse , et plus tard, au temps de l'adolescence, il se développe deux phénomènes analogues , dignes de toute notre attention. Lorsqu'on apprend aux enfants à connaître les lettres , par exemple, et qu'ils en sont restés pendant deux ou trois mois a épeler les syllabes , il se déclare ordinairement tout à coup, durant l'espace d'une nuit, une révolution dans leur intelligence, et ils passent subitement de répellation à la lecture courante et à la compréhensien. Toute mère attentive a pu observer cet admirable phénomène. ^lais celui qui leur échappe plus ordinairement est la transition non moins subite et plus ijnportante, de Tétat de l'esprit et de rame d'un enfant quand il entre dans l'adolescence. Il en est alors de ses idées éparses et isolées comme des lettres et des syllabes sans rapport entre elles et n'exprimant rien : par une de ces opérations dont Dieu seul a le secret, tout s'arrange, se coordonne, s'harnionie à la fois, et la lumière est faite tout a coup.
A l'égard des enfants parvenus à cet âge, il y a une prévoyance toQt à fait négligée depuis un siècle bientôt par les parents. Dans l'entraînement de leur tendresse trop souvent mesquine et bourgeoise, outre les soins excessifs et dangereux même, sous le rapport de l'hygiène, qu'ils portent à la jiersonne de leurs enfants, et les efforts qu'ils font pour leur éviter toute impression pénible, ils veulent encore quils s'instruisent sans peine et même en s'amusant. Ce système absurde, dont on a tant abusé de notre temps, a eu deux mauvais résultats : l'un , le plus fâcheux, fut celui de répandre l'usage des lectures frivoles et superficielles parmi les jeunes gens; et l'autre d'avoir contribué au déclin de l'art dramatique; car c'est particulièrement depuis que l'on s'est mis
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dans Vesprit qu'il faut enseigner et instruire la jeunesse on Famusant, que se sont multipliés les drames et les livres de morale en action, affublés d'un but moral, dont le faux brillant a séduit tous les pères de famille, et leur a fait croire que les pièces de théâtre et les romans ainsi déguisés, loin d'offrir des dangers à la jeunesse, deviendraient au contraire une école et un enseignement de bonnes mœurs et do vertu. Il en est arrivé que l'usage de conduire les enfants, môme en bas Age, au théiUre, et celui si pernicieux qui s'est établi de nos jours de créer pour eux des petits auteurs, de petites pièces, de petits acteurs et de petites salles, ont eu le grave inconvénient, après avoir ôté aux véritables auteurs dramatiques et romanciers la liberté et la hardiesse, dont leur art no saurait se passer, d'initier la jeunesse à des plaisirs qui ne lui sont évidemment pas destinés ; car la présence seule d'un collégien ou d'une petite pensionnaire au théâtre français suffit pour faire trouver George Dandin et VEcole des femmes des pièces révoltantes par tout le reste de l'auditoire.
Mais en revenant à la question prhicipale, je penche à croire que la lecture des romans doit avoir plus d'inconvénient en France que dans la plupart des autres contrées de l'Europe. Le développement de l'adolescence est généralement tardif dans notre pays , surtout chez les femmes ; et il arrive fréquemment que le progrès de leur intelligence précède de beaucoup celui de leur personne. Si, en pareil cas, les hasards de la vie leur ofl'rent moins de danger, la lecture des romans leur devient souvent funeste on développant en elles des passions factices qui n'occupent que leur tète, qui convertissent toutes les réalités en chimères, donnent la plupart du temps une activité nerveuse à toutes leurs actions , et font de ces jeunes filles des femmes languissantes , valétudinaires et ordinairement très-malheurouses. Malgré la bizarrerie de ma proposition, je ne craindrai donc pas d'affirmer que les romans sont beaucoup moins dangereux pour les jeunes gens des doux sexes chez qui la vie est abondante, forte et active, que pour ceux d'une constitution faible, et sur qui les idées ont plus d'empire que la réalité.
Quant aux garçons, le danger pour eux n'est pas tant dans la U'ituru des romans, qui n'ollVent guère (ju'un passe-temps