‹ Romans, contes et nouvellesChapitre 28 sur 29 · GINEVRA · texte numérisé non relu

GINEVRA

Gloire à l'éternel Créateur! Gloire au véritable Jésus né de Marie, pour effacer la première faute d'Adam par laquelle nous étions tous damnés avant la venue du Christ! Gloire à la céleste monarchie : et que Dieu me fasse la grâce d'avoir à raconter une histoire qui plaise à tous !

A'ers l'an 1396 de notre Seigneur, il arriva, à Florence, une singulière aventure amoureuse. Mais d'abord, chers auditeurs, il faut que je vous dise les douleurs que l'on éprouva dans cette ville, lorsque, déjà déchirée par des factions haineuses, elle se vit encore menacée de la peste. On gardait le souvenir de la maladie qui s'était déclarée en 1348 ; tléau qui fut si terrible, que plus des trois quarts des habitants de la Toscane moururent. Aussi, dès que l'on prévit le retour de ce mal,- la ville de Florence se remplit d'épouvante.

Bientôt les frères de la Miséricorde allèrent de tous côtés en processions solennelles, pour apaiser ce fléau. Non-seulement ils faisaient constamment de dévotes prières au Christ^ mais, bi"avantla fatigue et les dangers, ils visitaient toutes les maisons pour y distribuer des boissons et de la nourriture, dans l'espérance que Dieu aurait pitié des hommes et ferait cesser le mal. Ce fut au milieu de ces malheurs qu'eut lieu l'aventure , qu'avec l'aide de Dieu nous allons faire connaître. Il s'agit d'amour, comme on le sait déjà, et d'une jeune fille amoureuse.

Cette belle et noble personne était de la famille des Amieri. Nulle, dans Florence, n'était plus sage et plus réservée qu'elle; nulle n'avait le cœur et l'esprit plus élevés. On la regardait comme le miroir brillant de toutes les vertus, et quand elle allait se promeniM" sur la place du Ficu.r-Marclié tout le monde se pressait pour la voii- et renlendr(\

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Ce fut là <iu'Anlonio, de la famille des lloiidclii, la vit, et que son cœur lut épris de ses grâces et de sa beauté. Pendant quatre ans, et malgré les assiduités inquiétantes des jeunes gens les plus aimables de la Toscane auprès de Ginevra, Antonio ne cessa pas de penser à elle, de la suivre, et de lui faire voir à quel point il Taimait. Ce qu'il endura de chagrins, de peines et de tourments, ne se peut dire; il suffit que Ton sache que plusieurs fois il la fit demander en mariage à son père, qui ne voulut jamais la lui accorder. Ce père n'était point un homme déraisonnable. Quoiqu'il n'eût rien à reprocher h Antonio sur ses mœurs et son caractère, il était comme tous les chefs de grande famille, et désirait de faire contracter un mariage à sa fille, qui fît honneur au nom et h la noblesse des Amieri. Après avoir cherché un parti sortable, il passa, dans Florence, pour avoir fait un choix sage en donnant Gmevra h Francesco des Agolanti, jeune homme d'un extérieur agréable, riche et estimé de tout le monde. Les cérémonies d'usage eurent lieu, et lorsque Francesco eut donné Tanneau nuptial à sa jeune et belle épouse, il l'emmena dans sa maison.

Au moment où Antonio apprit cette nouvelle, il sentit comme un couteau froid qui lui traversait le cœur. Privé de Ginevra, de celle qui nourrissait toutes ses espérances, qui faisait tout son bonheur et sa vie, il jura de ne point se marier et de ne jamais aimer d'autre femme. Il tint sa résotion, et par la suite, le seul adoucissement qu'il put apporter h sa douleur était d'aller d'église en église à chaque fête patronale, pour épier à la dérobée et voir de loin celle qui ne sortait pas de sa pensée.

Cependant, la grande peste se déclara à Florence. La belle Ginevra tomba malade, sans que Ton eût toutefois aucune raison de croire qu'elle fût atteinte de la contagion. .Mais comme cette jeune dame était d'une complesion délicate, et que le mal qu'elle ressentait avait apporté subitement une grande altération dans ses traits, tous ceux qui l'environnaient crurent qu'elle était sur le point de mourir. Toute sa famille s'empressa de lui porter secours; on lui fit respirer dos eaux spiritueuses, on lui frotta les pieds et les mains,

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on l'cippela à haute voix pour la faire revenir a elle ; mais le tout sans succès. Peu après, Ginevra ne lit plus aucun mouvement; son pouls cessa de battre, et enlin tous les assistants la crurent morte.

D'abord la douleur fit pousser des gémissements; mais bientôt la terreur succéda aux plaintes, et se répandit de la maison mortuaire dans toute la ville. En un instant le bruit courut que Ginevra était morte de la peste. On pressa, on ordonna Tenterrement, et sitAt que le corps fut enseveli, on le porta dans le cimetière de la cathédrale, près de la tour du clocher. On a montré longtemps la place qu'occupait la pierre un peu fendue, sur laquelle étaient gravés un A et un G, les initiales de Ginevra Amieri. C'est là que le familles réunies des Amieri et des Agolanti rendirent les derniers devoirs à Ginevra. La cérémonie fut courte; car, à cette époque terrible, pendant les obsèques des morts, on était plus occupé de l'idée de la contagion que du deuil. Cependant, Antonio, qui avait accompagné le convoi, resta l)lus longtemps près du tombeau. Longtemps il y exhala son profond chagrin par des pleurs et des gémissements, et ce ne fut qu'avec bien de la peine et du regret qu'il s'arracha de cette place pour rentrer chez lui. « J'avais bien perdu » déjà, se disait-il à lui-môme en regagnant sa maison, mais )i la mort m'a ravi le seul bien qui me restât. » Et il pleurait.

Ginevra était déposée dans le monument; on la croyait morte. Mais ses sens, après être restés engourdis quelque temps, furent réveillés par la douleur ou par quelque autre cause que l'on ignore. Ce qui est certain, c'est que cette jeune dame en reprit l'usage vers les deux heures de nuit. Heureusement, elle s'aperçut à l'instant même qu'on l'avait crue morte, et que, par suite de cette erreur, on l'avait enterrée. « Ah ! se dit-elle, si j'ai peur, je suis perdue ! 0 Vierge pure ! » bienheureuse sainte A^ierge, dans cette extrémité porte- » moi secours, je n'espère qu'en toi! » Alors elle souleva sa tête avec effort, et son bon destin voulut que la fente de cette pierre dont il a été question laissât pénétrer un rayon de la lune, qui vint frapper les yeux de cette infortunée. A la vue de celte faible lumière, Ginevra se mit sur son séant et rc-

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prit couiage. Dans cette attitude, elle rassemble ses forces et prend la résulution de sortir de ce lieu. Elle se lève, et, dans la persuasion où elle était que son salut dépendait entièrement d'elle-même, elle comprima toutes les craintes et les faiblesses de son cœur. Ayant donc essuyé avec son linceul quelques larmes que l'horreur de sa position lui avait arrachées, elle se mit a ramper sur ses mains et ses genoux en se dirigeant, à travers les ténèbres du tombeau, vers le faible rayon de lune. Un obstacle larrèta; i"élait un petit escalier. Avant de le gravir, elle s'assit sur la première marche, et là s'arrêta quelques instants pour recueillir ses forces. Alors Ginevra monta successivement les degrés, invoquant à chaque pause le saint nom de Jésus, el s'aidant à la fois de son courage et de ses prières, dans l'espérance de retourner à la vie. Parvenue au haut de l'escalier, elle sentit la pieiTe qui bouchait l'entrée du sépulcre, et essaya de la lever. Par un heureux hasard, cette fermeture n'était pas très-pesante, et l'on n'avait pas encore eu le temps de la sceller. Ginevra la poussa donc en dehors, sortit du tombeau; et, après avoir remercié Dieu et la Vierge, elle se dirigea aussitôt vers la tour du clocher.

C'était à la fin d'octobre, aux approches de l'hiver. Le vent soufflait fort et était froid. Ginevra, après avoir traversé la place, entra dans la ruelle qui rase la chapelle de la confrérie de la Miséricorde. En ellet, c'est depuis ce temps que l'on a nommé ce passage Ruelle de la Morte, car, avant cet événement, ce lieu n'était pas nommément désigné. Ginevra arrivée près de la maison de son mari, frappa à la porte. Francesco était auprès du feu, triste, réfléchissant sur la perte inattendue qu'il venait de faire. Le coup qu'il entendit le fit lever en sursaut. Il entr'ouvrit la fenêtre et demanda : — Qui est Ta? qui frappe? — Ginevra, ta femme ; n'entends-tu pas ma voix? ne me reconnais-tu pas? Aux accents de sa femme qu'il venait de porter en terre, Francesco fut saisi de crainte, et fit le signe de la croix en disant : — Sois tranquille, demain, dès le jour, j'irai entendre la messe et faire des prières afin que Dieu donne la paix à ton âme ; puis il referma sa fenêtre. Lorsque l'infortunée Gi-

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