DANS
Par une de ces fraîches matinées qui sont faites d'azur, de rayons et de fleurs, Frédéric de Marvilliers, monté sur un beau cheval anglais, suivi d'un jockey d'un assez bon style, se promenait dans le bois de Boulogne au voisinage d' Auteuil . Il s'était levé de bonne heure, il avait voulu ce jour-là se promener pour lui et non pour les autres, car il était à peine midi, et il est bien entendu qu'un homme du beau monde ne se promène pas si matin ; il ne va au bois pour y respirer l'agreste parfum que quand son jockey ou son palefrenier a fait lever la poussière des allées tout en fatiguant son cheval . Quoique Frédéric de Marvilliers se promenât pour se promener, il s'inquiétait beaucoup de tout ce qu'il voyait au passage, il s'occupait bien plus des rares promeneurs qui traversaient le bois que de la fraîcheur matinale si pénétrante et si poétique à la tin d'avril , quand les fleurs et les chansons peuplent les
bois, quand la nature tout entière est une féerie, un enchantement, un jardin d'Àrmide. Tout à coup un élégant coupé passa rapidement auprès de lui; il eut à peine le temps de distinguer qu'il y avait une femme dans ce coupé.
« Si vite et si matin, dit-il en ranimant Tallure de son cheval; il faut que je sache pourquoi. »
Durant quelques secondes il suivit le coupé à distance. Au détour d'une allée le cocher arrêta ses chevaux presque subitement. « Est-ce ici? dit cet homme en descendant de son siège. — Oui, » lui répondit une voix légèrement voilée.
Il baissa le marchepied; une jeune femme descendit avec la légèreté d^une fée. « Vous m'attendrez dans cette allée, Guillaume, je vais marcher un peu. » Le cocher s'inclina respectueusement. La jeune femme s'éloigna non pas tout-à-fait en femme qui se promène. Frédéric avait remis son cheval aux mains de son jockey; il s'approcha du coupé.
« Est-ce que ce ne sont pas là les chevaux du comte de Verneuil? Il me semble que je reconnais ces armes. » Frédéric étudiait les armes peintes sur le coupé. « À merveille, dit-il, voilà un nouveau livre; je ne perdrai pas ma journée. »
Il n'avait jamais été présenté au comte ni à la comtesse de Yemeuil, mais il les connaissait comme on connaît tout le monde à Paris.
Frédéric de Marvilliers était un homme de trente-einq ans, qui avait traversé avec ferveur toutes les folles et charmantes passions de la jeunesse. Il avait long-temps vécu selon son cœur; mais, comme il arrive toujours, l'esprit avait peu à peu tué le cœur. Un beau jour, Frédéric s'était réveillé philosophe» c'est-à-dire n'ayant plus la force de vivre de sa vie, avec le triste privilège de vivre de la vie des autres. De tout temps il avait aimé la science; à vingt ans il la cherchait dans les livres, à vingt-huit ans il la trouvait dans son cœur, mais sans s'en douter; à trente-cinq ans il la cherchait dans le grand Jivre toujours ouvert qui s'appelle le monde, — où si peu
d*eDlre nous savent bien lire. — Frédéric était du petit nombre des oisifs intelligensqui vivent par curiosité. Il était de la Êimille de cet esprit bien trempé qui, n'ayant plus rien à apprendre ici-bas, se brûla tièrement la cervelle pour voir dans la mort. Frédéric n'en était pas encore là. Il trouvait que la oomédie humaine est inépuisable dans ses folies; chaque jour il y découvrait des scènes inattendues. Comme un voyageur intrépide, il voulait faire le tour du monde moral. Ce qui ramusaît surtout, c'étaient les faiblesses, d'autres diraient les béroïsmes du cœur. Il prenait un grand charme à suivre une aventure galante dans toutes ses phases singulières et imprévues. Il prenait en pitié nos romanciers les plus féconds, lui qui voyait chaque jour se nouer et se dénouer des romans admirables. Il ne se contentait pas d'étudier les passions de la t^rre dans ce qu'elles ont de plus terrible et cie plus doux, de plus désolé et de plus charmant, il étudiait toutes les passions, il suivait le député à un steeple-chase du ministère, le poète à une course au clocher académique, riant beaucoup des coups du hasard qui renverse si bien nos châteaux de cartes et nos châteaux en Espagne. Il en était arrivé an point de vue d^Érasme, qui voyait partout le spectacle de la folie et qui voulait rester sage en dehors de la scène. Frédéric était merveilleusement placé pour assister à ce spectacle de la folie humaine. Il avait trente mille livres de rentes; il était très répandu dans le faubourg Saint-Germain et dans le foubourg Saint-Honoré; il était très à son aise à l'Opéra et dans les parages de l'Opéra; il avait couru les eaux et les ruines; en un mot, il s'était promené partout où fleurit Taristocratie française : l'aristocratie du nom, du titre, de l'esprit, de Targent. Frédéric avait un goût distingué; il aimait les chiens de race, les chevaux pur sang, les fleurs rares, les belles femmes et les tableaux de maîtres. Il savait bien porter une épée. On le citait au club pour la coupe de son habit et la vivacité de ses reparties. Toutes les femmes parlaient de sa
bonne grâce, de ses nobles allures, de son air spirituel et profond. Plus d'une fois on lui avait reproché sa misanthropie. a On ne me comprend pas, disait-il; je vis plus que tout autre au milieu du tourbillon. Je n'ai pas comme tant d'autres une passion qui court le monde; j'ai mille passions à la fois, la curiosité centuple la vie. Ne met-on pas son cœur dans le livre qu'on lit? pour moi le monde est un livre toujours ouvert à la belle page. »
Pour le bien peindre par un trait, disons que Frédéric ne dormait pas pour un rendez-vous accordé à un autre.
Frédéric passait pour avoir une belle figure, pourtant son profil n'était pas irréprochable; il avait plutôt du charme psu* son air doux et spirituel que par la pureté de ses traits; il portait avec autant de grâce que de fierté de longues moustaches brunes, qu'il tourmentait avec fureur dans ses méditations philosophiques.
Cependant Frédéric suivait M"® de Verneuil, puisqu'il faut rappeler par son nom. 11 avait pris un petit sentier peu fréquenté côtoyant l'allée oti la comtesse marchait rapidement Au bout de l'allée elle se retourna, peut-être pour voir si on la suivait; comme Frédéric marchait sous les arbres, elle ne le découvrit pas; elle s'arrêta un instant et porta un regard surpris sur cinq ou six maisons éparses à la lisière du bois : elle avait l'air de chercher un^peu son chemin; elle sembla bientôt guidée par un souvenir. Elle prit un petit sentier serpentant dans les vignes et aboutissant à la grille assez modeste d'une villa fraîche et pimpante. En s'approchant de la grille, M°* de Verneuil ralentit peu à peu sa marche; ejle s'arrêtait à chaque instant pour regarder en arrière. Frédéric, qui s'était caché au bord du bois dans une touife de noisetiers, étudiait avec une vive curiosité tous les mouvemens de la comtesse. La voyant regarder ainsi en arrière, il jugea d'abord qu'elle craignait d'être suivie, ensuite qu'elle attendait quelqu'un^ enfin qu'elle ne savait pas ce qu'elle devait faire. Quand elle
DANS CETTE GB AMBRE A COUCHER. S4â
arriva à la grille, elle appuya sa main fraîchement gantée sur un des deux acacias qui semblaient plantés en sentinelles de chaque côté de la porte. Frédéric attendait avec impatience* que la grille s'ouvrit. « Sans doute, se disait-il, M"' de Veroeuil a sonné; comment se fait-il qu'on laisse à la porte une jolie femme d'aussi bonne volonté? » Cependant la grille ne s'ouvrait pas. M"® de Verneuil regardait tour à tour la porte de la maison, le sentier des vignes et le ciel. « C'est cela, dit Frédéric, elle demande un conseil là-haut; c'est toujours le ciel qu'on invoque, mais c'est toujours le diable qui répond. » Il entendit alors le cri aigu d'une clé qui entre dans une serrure : c'était M*' de Verneuil elle-même qui ouvrait la grille; mais tout à coup, comme par un mouvement involontaire, elle la referma, reprit la clé et s'éloigna vivement. Frédéric crut entendre à diverses reprises : — Jamais! jamais! « C'est bien, dit-il, voilà un roman qui ne commence pas comme les autres, c'est une bonne fortune pour moi.»
M"** de Verneuil passa bientôt à dis pas de la touffe de noisetiers où il s'était mis en embuscade; il admira au passage sa beauté pâle et harmonieuse, sa grâce nonchalante et délicate. Elle penchait languissamment la tète avec, la souplesse du cygne. Frédéric remarqua dans sa figure un certain air de mélancolie rêveuse qui le toucha au cœur. c( C'est une passion sérieuse, dit-il gravement. Il y a là un cœur qui doit palpiter sous une pensée ardente. » Dès que M*'"* de Verneuil se retrouva à l'ombre des grands arbres, elle ouvrit une petite bourse algérienne brodée d'or d'où elle tira une lettre. Frédéric jugea que ce n'était pas la première fois que la comtesse lisait cette lettre à la manière dont elle y jeta les yeux. Elle alla s'asseoir sur le tronc d'un arbre renversé au bord du chemin pour i^lire cette lettre tout à son aise dans la solitude amoureuse du bois. « Ainsi, dit Frédéric, elle se console de ne pas être entrée là-bas. »
Un garde ayant tout à coup débusqué presque en ftice d'elle,
M""* deVemeuil plia la lettre et regagna sa voiture en toute hàle. Le cocher n'avait pas encore fumé sa première pipe. Elle monta dans son coupé tout en lui recommandant d'aller bon train. La voiture disparut bientôt sous un nuage de poussière. Frédéric ne jugea pas à propos de suivre plus long-temps M"** de Yerneuil. Il remonta à cheval et continua sa promenade tout en cherchant à deviner pourquoi la comtesse s'était levée si matin , — pourquoi elle avait ouvert la grille, — pourquoi elle n'avait pas franchi le seuil redoutable de la villa, — pourquoi elle s'était mélancoliquement assise pour relire une lettre, a II est hors de doute, se disait-il, qu'elle allait à un rendez- vous, car elleétait vêtue des couleurs les plus tendres, v Il voyait encore flotter sous ses yeux une robe de soie bleu de pervenche et une échan>e orientale. Il n'avait pas encore perdu de vue la fraîche capote blanche encadrantavec tant de grâce la figure si douce, si pâle et si belle de M"*" de Yerneuil. Il retourna à Paris bien décidé à ne pas s'en tenir à cette première page du roman. « C'est bien , disait-il en retournant è Paris; j'étais un peu fatigué des aventures mesquines et monotones des coulisses de l'Opéra; le plus souvent, dans ces aventures, qui sait le commencement sait la fin. Ici je ne sais ni la fin ni le commencement. »
Le soir, Frédéric de Marvilliers rencontra à la Comédie- Française ( c'était un jour de première représentation ) un de ses vieux camarades de philosophie et de cigares , le jeune marquis de Yerviers, qui était très répandu dans la haute et moyenne noblesse. « Mon cher, lui dit Frédéric après avoir parlé de la décadence du théâtre , il n'y a à celte heure de beaux spectacles que ceux de la nature. » Le marquis de Yerviers éclata de rire, a La nature, vous avez étudié celle de MM. Cicéri et autres créateurs de cette force. — Yous ne savez pas ce que vous dites, mon cher ; j'ai , à l'heure où je vous parle, un appartement à Àuteuil ; je commençais à me fatiguer de voir toujours le même homme sous diverses
faces , j'aime mieux voir des arbres, des nuages, des ruisseaux qui coulent et des oiseaux qui chantent. — Céladon ! murmura le marquis de Verviers. — J'y pense , poursuivit M. de Marvilliers ; vous qui connaissez tout le monde, vous allez sans doute chez le comte de Vemeuil? — Oui, beaucoup; pourquoi? — M"* de Verneuil est sans doute une vertu austère? — Mais oui. — Je n'en doute pas. Je crois bien l'avoir rencontrée ce matin, si je ne me trompe, à Auteuil. Est-ce qu'dle a une maison de campagne par là? — Je ne crois pas , car M. de Verneuil est propriétaire d'un des plus beaux châteaux de la Normandie. — Comme M™ de Verneuil ressemble prodigieusement à une femme de ma connaisance que je ne puis interroger à ce sujet, faites-moi donc le plaisir de demander à la comtesse si elle se promène quelquefois vers Auteuil. — Rien n'est plus simple, » dit M. de Verviers, sans se soucier de l'intention de Frédéric, et sans réfléchir que , malgré toutes les réserves qu'il y mettrait , sa demande aurait toujours quelque chose d'indiscret.
Ils se promenaient au foyer ; ils rentrèrent bientôt dans la salle. Frédéric était au balcon , le marquis était dans une l(^e des galeries. On connaît assez Frédéric pour savoir qu'il était bien plus préoccupé de la comédie de la salle que de celle du théâtre; aussi fut-ille premier à remarquer l'arrivée d'une très jolie femme, peut-être un peu pâle , mais d'un attrait plus doux par la pâleur même. C'était la comtesse de Vemeuil. Quoiqu'elle fût sur le devant de la loge, elle se cachait â moitié , jouant de son éventail avec beaucoup de grâce; elle avait la pudeur de la beauté qui craint de se lais ser voir.
Dans Fentr'acte, le marquis de Verviers entra dans la loge de M"* de Vemeuil. Frédéric, on le pense bien , ne songea pas à faire un tour au foyer. Il s'aperçut bientôt que, sur les questions du marquis, la jeune femme se détourna en rougissant et en respirant son bouquet avec inquiétude.
Sur la ftn de Pentr'acte , Frédéric retrouva M. de Yerviers. « Eh bien ! lui dit-il, vous avez bien à propos rencontré M"*»de Verneuil ; peut-être n'avez-vous pas songé à lui parler d'Auteuil. ~ Je n'ai pensé qu'à cela, mon cher Frédéric ; vous avez touché une corde vibrante, car, tout en ayant Tair de ne pas comprendre ce que je voulais dire, au seul mot d^Àuteuil M"« de Verneuil s'est troublée; elle n'a pas répondu et s'est tournée vers la salle. » Frédéric ne put comprimer un mouvement de joie. « Un vrai roman, se dit-il, en tourmentant sa moustache, — un roman que je vais lire tout seul, —un roman fait pour moi. »
Le lendemain , vers midi, Frédéric traversait encore le bois de Boulogne dans le vague espoir d'y rencontrer la voiture de M"»* de Verneuil. Après une promenade rapide, il revenait vers TArc-de-Triomphe, ne comptant plus guère retrouver la mystérieuse comtesse, quand il fut saisi de cette idée , que M"** de Verneuil avait peut-être changé de roule pour arriver à la villa. Aussitôt il dirigea son cheval vers ce point. Au débouché du bois, il tressaillit à la vue d'un certain voile vert qui flottait au vent dans le sentier des vignes. Pour un curieux, il avait du bonheur. Il retrouvait la comtesse au moment décisif où il l'avait vue chanceler la veille. Quoiqu'elle eût changé de toilette , quoiqu'un léger chapeau de paille d'Italie couvert d'un voile eût remplacé la fraîche capote blanche, il la reconnut du premier regard, soit à sa démarche inquiète, mais toujours nonchalante et gracieuse, soit parce qu'il jugeait qu'elle seule devait être à pareille heure dans le sentier des vignes. Il se tint, comme la veille, à la Usière du bois, immobile et silencieux, le cœur ému comme un spectateur de la Gaieté au cinquième acte d'un mélodrame.
Le spectacle ne d4jra pas long-temps; M"* de Verneuil ne s'arrêta plus indécise à la porte. Elle avait pris bravement son parti. Des qu'elle fut à la grille, elle l'ouvrit, avec une vivacité
toute féminine, d'un seul tour de clé. Ce ne fut d'ailleurs pas sans peine , car, sans être massive , la grille était un peu lourde : la comtesse mit toutes ses forces à la pousser. « Quel est donc, murmura Frédéric, le Français, né galant, qui arrive le dernier au rendez-vous ? »
l|me ^Q Yemeuil referma la grille et disparut sous les arbres du petit jardin.
M. le comte de Verneuil, dont la femme préparait à Frédéric de Marviliiers un si curieux roman, était un homme de trente ans, considéré par sa fortune, par son rang et par sa distinction. Il aimait sa femme. Il avait pour elle une passion digne et sérieuse. 11 Taimait pour sa figure, pour ses grâces charmantes, pour sa noblesse de sentiment. .11 passait sa vie à son gré et au gré de sa femme, Tété au milieu de ses terres, Thiver dans les fêtes et les vanités du monde pa~ risien. Il recherchait surtout les joies faciles de la campagne; il se faisait franchement agriculteur au milieu de ses gens, prêchant d'exemple à l'occasion. Il était aimé dans son pays, où, malgré lui, on l'avait déjà porté comme candidat à la dépulation. D'abord il avait résolu de ne gouverner que sa vie et sa fortune; mais, comme la vanité tient toujours un peu de place, même dans la vie du sage, il Unissait par ne plus rebuter ses amis; il avait même accepté le titre de membre du conseil général, espèce de prélude à de plus grands honneurs pplitiques. Quand on est heureux, il est bien naturel de songer au bonheur des autres; naïf dans ses espérances, M. de Verneuil espérait, en arrivant à la chambre, proposer et obtenir des réformes généreuses.
^me ^Q Verneuil, née Blanche de Riancourt, ne passait pas pour une femme à la mode; on lui reprochait presque de trop aimer la vie intime du foyer. Cependant elle accordait au
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monde ce qu'on doit au monde^ 8a grâce, son affabilité, son esprit, car elle en avait, et du meilleur.
Quand Frédéric vit que M""' de Verneuil était entrée dans le jardin seule, inquiète, troublée, quoique résolue, il cbercba à se rappeler tout ce qu'il avait entendu dire sur elle. On avait maintes fois vanté sa beauté, mais comme une beauté discrète qui s'abrite dans le mariage au lieu de s'en faire un piédestal; tous les oisifs qui font le cortège et la réputation des jolies femmes de Paris n'en parlaient qu'en passant, comme d'une plante rare qui ne devait jamais s'épanouir dans l'atmosphère des passions profanes. « Mais, dit Frédéric, le monde est souvent un mauvais juge qui condamne .ou absout par caprice, qui prend quelquefois les airs hypocrites du vice pour le libre laisser-aller de la vertu. »
Cependant M°"^ de Verneuil avait disparu sous les arbres du jardin.
Frédéric ne voulait pas en rester là de son roman en action : il cherchait des yeux un moyen d'en voir davantage; tout d'un coup il remarqua une maison qui dominait le jardin de la villa, de l'autre côté de la grille.
Dans sa fureur de tout savoir, il alla droit à cette maison. Sur le seuil de la porte, il trouva une brune et piquante jardinière écossant des fèves, qui, sur sa demande, lui apprit que toute la maison était à louer : la saison s'avançant, cette femme lui laissa presque la liberté de fixer le prix qui lui plairait; moyennant cent écus, on lui donnait toute la maison. «Ce paysci n'est donc pas habité ? dit-il à la jardinière. Est-il possible que cette petite maison si jolie, qui est là devant nous, soit déserte?— Gomment, monsieur I mais, à ce qu'on m'a dit, car je ne suis pas ici depuis long-temps, cette maison est habitée, et bien habitée.— Savez-vous par qui ? — Pas du tout; il n'y a pas six semaines que j'ai quitté Asnières pour venir id; je ne sais pas encore quels sont nos voisins; mais, monsieur, vous n'avez rien à craindre, l'adroit est sûr. »
Frédéric suivit cette femme, qui lui ouvrit tour à tour les trois appartemens de la maison. Ces trois appartemens, distribués par un architecte de hasard, n'étaient guère agréables à habiter que pour ceux qui passent leur vie à la fenêtre. Le pmnt de vue était charmant et varié : des arbres, de Teau, Paris dans le lointain, rien ne manquait au tableau. Du reste, Frédéric ne perdit pas son temps à admirer de point en point les heureux eïï^ du paysage, ni les défauts des appartemens. Il se décida pour le second étage, bien assuré que c'était le mieux placé pour dominer le jardin et les fenêtres de la petite villa. Le {uremier étage était masqué par des arbres, le troisième avait un balcon d'où on ne pouvait voir sans se montrer. « Tenez, dit-il à la jardinière en lui donnant un louis, voilà le denier à Dieu, je suis votre locataire^ et dès cet instant je m^nstalle pour la saison. — - Mais, monsieur, vous ne pouvez pas rester id sans meubles; il n'y a pas seulement de quoi s'asseoir dans ce salon. — Que ceci ne vous inquiète pas; quand je fais tant que d'habiter la campagne, ce n'est pas pour y vivre renfermé : je passe mon temps à la fenêtre, ou je me promène en plein champ. —Comme il vous plaira, monsieur, un homme de votre qualité a toujours raison. » Disant ces mots, la jardinière s^indina et descendit gaiement , très surprise de la façon de vivre de Frédéric.
M. de Marvilliers demeura plus d'une demi-heure appuyé à la fenêtre, le regiurd fixé sur les volets de la villa, s'imagi* nant toujours qu'ils allaient s'ouvrir. « Voyons, se dit-il, elle n'est pas venue là pour rien : ou on l'attendait, ou on va venir pour la joindre; les volets ne sont sans doute si bien fermés que pour plus de mystère. »
On était à cette heure du jour si riante et si calme où le vent s'apaise, où les oiseaux se reposent, où toute la nature sommeille amoureusement. La petite villa semblait endormie comme le château de la 6elle-au-Bois-dormant. Elle ne don-
nait pas le plus léger signe de vie : le jardin lui-même semblait pris de ce silence et de cette immobilité.
Frédéric était merveilleusement placé pourvoir et pour entendre. La fenêtre où il se trouvait en spectateur n'était pas à vingt-cinq pieds des faiêtres de la villa. Il ne perdait pas encore patience, quand il vit reparaître le voile vert au -dessus d*un massif.
M"® de Verneuil se promenait lentement, toujours dominée par un sentiment d'inquiétude, car, àcbaquepas,ellese retournait et regardait vers la grille. Arrivée sous un arbre de Judée, elle s'y arrêta et pencha la tête. Frédéric tremblait de perdre de vue un seul moment la comtesse. Après avoir rêvé un instant dans rimmobilité d'une statue, elle leva la main comme pour essuya* une larme. «Elle pleure, dit Frédéric; est-ce que je n'arrive que pour assister à un dénomment triste? »
M"* de Verneuil se remit à marcher dans le sentier sinueux du jardin; elle s'arrêta près d'un rosier qui déployait avec luxe un magnifique panache blanc : jamais tant de roses n'avaient fleuri à la même branche à la fois. « C'est celui-là, » dit M"® de Verneuil.
Elle s'inchna pour prendre une rose; mais, avant de porter la main à la branche, elle tourna la tête comme si elle eût craint d'être surprise dans cette action si simple et si naturelle. Le tableau était plein de grâce et de couleur; l'éclat de la verdure, les rayons du soleil, la subite rougeur de la comtesse, firent battre le cœur de Frédéric, qui était sensible, comme il le disait, aux harmonies de la nature. Quand M"* de Verneuil eut cueilli la rose, elle en respira le parfum avec une douce tristesse. « Est-ce donc pour une rose blanche qu'elle est venue ici? se demanda Frédéric; ces fleurs ont-elles une vertu particulière? »
Frédéric s'aperçut alors que la comtesse efifeuillait la rose en s'éloignant. Bientôt elle disparut à l'angle de la villa.
Quelques secondes après il entendit ouvrir et fermer la grille; il descendit et chercha à s'assurer si la comtesse était sortie s^le. Il eut heau mettre en campagne ses yeux de lynx, c'està-dire ses yeux de curieux, il ne put découvrir par quel chemin s'était éloignée M"^ de Vemeuil.
Quand il rentra, la jardûaière était au fimd du potager qui s&fdait sa salade pieds et hras nus. Il alla à elle d'un air distrait. « Dites-moi , la helle jardinière, croyez-vous que la j(âie oiaison d'en face ne soit pas à louer? — Mon Dieu, monsieur, j'ai appris hier qu'elle était à vendre. C'est un pauvre vigneron de ce pays-ci qui l'a bâtie, croyant bien placer son aident; aujourd'hui il n'a plus ni argent ni maison; du moins on va vendre sa maison pour payer ses dettes; n'avez-vous pas vu les affiches? On dit pourtant qu'elle est louée un bon prix. — Ah! elle est à vendre! s'écria Frédéric avec un mouvement de joie; ah! elle est à vendre! —Vous voulez donc l'acheter, monsieur? — L'acheter? non pas, pensa Frédéric, mais je veux la visiter. Il n'y a donc pas de portier? dit-il tout haut. — Il y avait un jardinier qui demeurait à côté, là-bas, dans cette baraque; mais il parait que cet homme a trouvé un meilleur jardin , il est à Neuilly . — Et les dés de cette maison? — On m'a dit qu'il y avait un locataire, qui sans doute l'habite comme vous habitez celle-ci. Avanthier je me souviens d'avoir vu un domestique en livrée qui s'amusait à ratisser les allées; je n'en sais pas davantage. Je pense bien que le notaire de Passy, qui fait les affaires du pauvre père Collombet, a une seconde clé. — Il faut que j'aie cette clé, dit Frédéric avec l'ardeur d'un homme qui va découvrir un trésor. Allez tout de suite chez le notaire, dit Frédéric en montrant un louis; tenez, voilà qui vous donnera des jambes. — Mais, monsieur, je ne réponds pas... — Allez toujours, je vous attends. »
. La jardinière ne prit pas le temps de mettre ses souliers. «C'est un fou, se disait-elle, mais il a du bon. »Elle revint
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sans la clé. a Le notaire n'y a pas songé. Il faut qu'il euTofe à Saint-Germain chez la fille du père GoUombet. Demain, si vous voulez.. . — Demain ! c'est un siècle. Attendre à demain 1 Vous me répondez que je trouverai la clé chez le notaire! — Bien mieux, il me la remettra, car il m'a priée de faire voir la maison; il va en écrire au locataire. — Très bien! il faut que je parcoure la maison depuis la cave jusqu'au grenier demain à dix heures. »
A cet instant, Frédéric remarqua, sur un beau cheval baibrun, un homme de trente à trente-cinq ans, en observation devant la villa. C'était un homme du monde, irës élégant et très fier. Il était accompagné de deux lévriers gris, qui le suivaient avec une grande docilité. H agitait sa cravache et coupait l'air avec une colère mal contenue. Voyant Frédérid qui ouvrait de grands yeux, il le regarda d'un certain air de bravade, en homme qui ne serait pas fâché de faire sentir son dépit à quelqu'un. Au bruit d'un battement d'ailes de perdrix , un des lévriers s'élança follement dans un seigle déjà presque mûr. Son maître le sifQa, la pauvre bête revint au même instant, l'oreille basse, se mettre à sa merci; il loi appliqua, sans s'attendrir, trois ou quatre violens coups de cravache. Après quoi, ennuyé sans douté de la curiosité de Frédéric et de la jardinière, il piqua des deux et disparut sous un nuage de poussière. « N'est-ce pas là le locataire de la petite maison? demanda Frédéric— Je ne puis vous répondre, monsieur, car je n'ai pas encore vu le locataire. »
Frédéric retourna à Paris, tout en se demandant s'il n'avait jamais rencontré au théâtre ou dans le monde ce cavalier de ioaauvaise humeur.
Le lendemain, avant huit heures, Frédéric partit à pied pour Auteuil; une marche rapide et fatigante tempère l'impatience; malgré toute sa philosophie, Frédéric avait besoin de mar* dier. « Déjà! » s'écria la jardinière, en le voyant débusquer audessus de la haie. Elle courut une seconde fois chez le no-
0ANS GBTTS GHAIIBIUB à COUCHER. 255
taire. Quand elle revint, Frédéric était à son observatoire. Dèsqa*il entendit monter la jardinière, il alla au-devant d'elle. «Voilà enfin toutes les clés, monsieur; le notaire ne voulait plus me les confier, disant qu'il ignorait jusqu'à quel point on avait le droit de s'en servir, car ce sont de doubles clés restées dans les mains du propriétaire, après la maison louée. N'importe, les voilà; le notaire m'a recommandé de vous dire de sonner avant d'ouvrir la grille, car le locataire pourrait bien se trouver là par basard. — Bsi-ce que le notaire le conoait? — Point du tout; mais le père GoUombet doit venir ce soir lui donner des renseignemens. — Voyons toujours, dit Frédéric, en se dirigeant vers la grille; la maison est à vendre, j'ai le droit de la visiter; d'ailleurs, qui sait? la rente est haute à la Bourse, je puis bien courir les risques d'acbeter
une maison.
Arrivé à la grille, il sonna. Aucun mouvement, aucun
^it ne signala la présence d'un être bumain. Il ouvrit résolànient la grille, la referma et s'avança vers le petit perron avec un certain battement de cœur. Il ne s'arrêta pas à consid^er les suinistes et les détours du jardin; embusqué à sa fenêtre, il avait vu le jardin dans tous ses détails; il avait eu le temps d'étudier l'essence des arbres et la variété des fleurs, dqHiis le cbêne, il y en avait un, jusqu'à l'bumble marguerite de la pelouse. Il ouvrit la porte du vestibule et en francbit le seuil, tout en jetant un regard avide devant lui. Quoique cette pièce ne fût guère éclairée, il jugea prudent de fermer la porte sur lui, comme il avait fait pour la grille; toutefois ce ne fut qu'après avoir demandé à baute voix s'il n'y avait personne. Il ne remarqua rien de particulier dans ce vestibule, qui ressemblait à tous les vestibules de maisons de campagne. Il entra dans le salon qui était tout simple et à peine meublé; il y rémarqua seulement un piano. Il revint dans le vestibule; deux portes intérieures donnaient dans cette pièce, à droite et à gaucbe. Il s'aperçut, non sans quelque
surprise, qu'à sa gauche la porte était légèrement entr'ouyerte. Il la poussa presque en tremblant et souleva une portière de damas rouge; il se trouva tout à coup dans une chambre à coucher des plus pittoresques.
Il vit du premier regard une épée, des fleurets ^ une pipe turque, une paire de pistolets, un grand sabre, enfin tout ce qui fait Tornement de la chambre à coucher d'un officier de cavalerie.
A son entrée dans la chambre à coucher, Frédéric avait vn tourbillonner mille choses confuses. Mais, quoique les volets fussent bien clos, comme le soleil y frappait alors de ses plus vifs rayons, notre philosophe curieux distingua bientôt tout rélégant mobilier jusqu'aux détails les plus pittoresques. Les murs, tendus en imitation de cuir de Russie, étaient recouverts d'armes et de pipes de toutes les formes et de tous les pays; jamais on n'avait rassemblé tant de ressources contre la vie et contre l'ennui : stylets, rapières, yatagans, sabres damasquinés, hallebardes, javelots, flèches sauvages, carabines, arquebuses, mousquets, haubert, pistolets albanais, dague de Milan, épée à deux mains, poignards malais, cette panoplie était complète. Une armure montait la garde à la porte. Je ne tenterai pas de décrire la variété de pipes qui formaient un contraste pacifique. On y trouvait un narguillé qui répandait encore l'odeur du tombecky, une pipe turque à long tuyau de bois de jasmin enrichi d'anneaux précieux. Mais les pipes tenaient moins de place que les armes dans celte riche galerie. «Oh! oh! dit Frédéric, voilà un musée qui ne me donne pas trop l'envie de rencontrer le maître de céans ; est-ce que M"** de Yerneuil viendrait ici pour faire des armes ou pour fumer dans un chibouc?»
Il avança d'un pas. Il sç trouva devant un lit de fer, légè- '
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rement ornemeaté, couTert d'une courtine de satin broché, presque enseveli par d'amples rideaux rouges. Une magnifique peau de léopard à griffes d'argent accusait un luxe recherché. Du lit, Frédéric alla à la cheminée dont le manteau de velours à franges d'or était chargé de quelques beaux livres, de chinoiseries, de ces mille jolis riens qui font le charme de la vie intime. « Diable! dit Frédéric en pensant autant à M"* de Vemeuil qu'au maître du logis , un homme qui vit solitairement ne songe pas à toutes ces fanfreluches du luxe moderne. »
A côté de la glace , dans un petit cadre de velours , entre unchibouc et des pantoufles de Persane, Frédéric remarqua un pastel du temps de La Tour qui lui rappela une figure sinon connue, du moins une de ces charmantes images dont on se souvient toujours après les avoir entrevues à peine. tCTest cela, dit-il en s'éloignant du pastel pour le voir à distance; c'est M*"* de Vemeuil , ou plutôt c'est un portrait fait il y a cent ans, et qui lui ressemble, je n'en doute pas, beaucoup mieux que tous les portraits qu'on a pu faire d'après elle-même. — Cest bien curieux, continua-t-il en promenant son regard autour de cette chambre à coucher; on dirait que ces lieux étaient habités hier encore. i>
En effet , Frédéric voyait des pantoufles devant le lit, un livre ouvert sur la courtine, une plume noircie d'encre sur la cheminée; il respirait comme une odeur du dernier cigare fumé. Il remarqua avec une certaine attention sur le tapis, devant une petite armoire en bois de rose , un bâton de cire et une bougie qui lui semblèrent avoir brûlé du même feu pour quelque lettre à cacheter. « Peut-être, pensa-t-il, celle queM"^ de Vemeuil ll&ait en pleurant. Mais enfin pourquoi s'est-il en allé tout juste à l'heure où sans doute elle venait répondre à sa lettre ? »
A cet instant un rayon de soleil vint comme une douce auréole caresser le front du pastel. « C'est bien M"« de
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Vemeuil , du moins elle aurait été ainsi au xria* siècle; ^ aurait souri de ce doux sourire plus séducteur que t^idre : la comtesse est peut-être moins jolie » mais sans doute il y a {dus de passion dans son cœur que dans ses yeux charodans. Celui qui habite cette maison a deux maltresses pour une. Je voudrais bien savoir, —et j'y arriverai, ■»— Thistoire de celle dont j'admire le portrait. »
Dans sa fureur d'apprendre sans relâche, Frédéric ouMkt M"^ de Vérneuil pour interroger le pastel. « Gelle-là aussi était une comtesse, mais au temps où régnaient si fraodiement les comtesses. Pour qui ce portrait si doux a-trîl été crayonné? Était-ce pour M. le comte qu'elle souriait ainsi? est->ce pour le chevalier? Et ce bouquet de roses sang ^ines, qui l'avait cueilli ? était-ce encore l'espérance ? est-ce d^à le souvenir qui agite ce jeune cœur?
Frédéric en était là de ses recherches savanteô, quand il se retourna vivement avec une certaine émotion. « Qu'est-ce donc?» ^e demanda-t-il en s'avançant vers la porte. Il écouta sans respirer. Il avait entendu ouvrir la grille ; il eo* tendit bientôt à la porte du vestibule le bruit désagréable d'une clé dans une serrure. « Diable ! dit^il avec embarras en tourmentant ses moustaches ,11 me faut un peu dei)hilosophie. T»
Il résolut de faire bonne figure, de bien jou^ son r61e d'amateur de maisons à vendre; mais ayant reconnu que l'importun visiteur était une fnnme,— peut-être llf"^* de Vemeuil, •— il se jeta vivement dans les rideaux du lit, ne pouvant résister au plaisir d'en savoir un peu plus long.
A peine était-il caché, que M""® de Vemeuil Souleva la portière. «Encore, si elle est seule I pei£a-t-il en tressaillant, ma position ne sera pas désespérée; mais si le maître du logis vient pour la recevoir? Et s'ils allaient avoir beaucoup de choses à se dire?»
Frédéric comprit bien qu'il courait grand risque de passer
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im quart d'heure désagréable ; cependant tel était Tempire de sa passion pour tout voir, qu'il n'aurait pas consenti à partir, même s'il eût pu le faire sans être tu.
IP^ de Yemeui] entra dans la chambre d'un pas discret , comme si elle eût craint d'éveiller les échos. A peine entrée , elle se laissa tomber dans un fauteuil, n'ayant pas la force de se tenir debout. « Bion Dieu! dit-elle en respirant; mon Dieu !» EUe regarda autour d'dle d'un air expansif ; il semblait qu'elle voulût confier aux murs et aux meubles de la chambre tout oe qui faisait battre son coeur. « Je croyais» reprit-elle doucement , que je n'aurais jamais la force d'arriver jusqu'ici. Cependant ce n'est pas la première f<ns que j'y viens. »
Elle se leva, dénoua le ruban de son chapeau et s'approcha da lit; Frédéric n'osa plus respirer; il n'osa même plus re* garder. M"^ de Verneuil jeta son diapeau sur la courtine. Elle s'avança vers la cheminée et s'arrêta pour contempler le pastel; elle pencha la tète et sembla préoccupée d'un souvenir. Elle recula lentement, et, tout d'un coup, elle éclata en sanglots. Debout, immobile, les bras tombans, la figure indinée, elle était devenue belle par la douleur, elle qui ne passait à juste titre que pour une jolie femme, avec ses lignes un peu tourmentées, ses grâces parisiennes et ses yeux bruns plus séduisans que doux et naïfs.
Elle se laissa retomber dans le fauteuil, pleurant à belles larmes, égarée par une sombre tristesse. Ses larmes coulaient sur ses joues et tombaient sur son sein, sans qu'elle prit garde de les arrêtera chemin. Frédéric était vivement touché de ce tableau triste et charmant. Il regrettait bien un peu de ne pouvoir consoler une femme si digne de consolations. D'un autre côté, une fi^oime qui pleure, dit le proverbe, a presque la beautédes anges. Frédéric n'était pas fôché de voir pleurer de bonne foi. «Cependant, se dit-il avec un peu de surprise, je suppose que M*^* de Verneuil n'est [pas venue ici seulement pour pleurer. » Il se demandait quelles étaient ces larmes
versées de si bon cœur, quand un léger bruit se fit entendre vers la porte. Frédéric ne put retenir un mouvement. W* de Vemeuil tourna la tête vers le lit et vers la porte, avec une subite inquiétude. Elle se leva en pâlissant, mais un silence profond ayant succédé au bruit, elle secoua la tète comme pour se dire : « Ce n'est rien. »
Cependant Frédéric, qui n'était pas aveuglé par la douleur, avait entrevu un homme soulevant la portière et r^ardant à la dérobée. Il lui avait été impossible de distinguer la figure de ce nouveau venu; il avait reconnu pourtant qu'il était jeune et élégant; il voyait encore passer sous la portière une botte garnie d'un éperon d'argent. La situation se compliquait beaucoup. Frédéric commençait à s'efi^yer des secH^ets qu'il allait sans doute surprendre. Qu'allait-il se passer? Il se promit d'étudier désormais en plein air, convaincu que la science surprise au domicile d'autrui mène quelquefois trop loin. Mais pour ce jour-là il se décida à faire bonne figure, quoi qu'il dût arriver. Il jugeait qu'en cas d'alerte il aurait toujours le temps de saisir un poignard ou une rapière : il y avait tout justement une épée suspendue au-dessus de sa tète. —La curiosité a ses dangers.
M"* de Vemeuil s'était approchée d'une petite armoire en bois de rose, d'un goût suranné, mais toujours joli. Elle prit dans son sac une clé presque imperceptible pour ouvrir cette armoire. « J'y suis, dit Frédéric, elle veut surprendre les secrets de son amant. » Comme M"*" de Vemeuil ouvrait l'armoire, le nouveau venu, qui se tenait à la porte de la chambre, entra bruyamment. Frédéric reconnut alors le cavalier qui avait battu son lévrier la veille.
C'était un homme de belle taille et de bonne tournure. Ce qui frappait en lui de prime abord, c'était un certain air franc et décidé qui ne présageait rien de bon pour les situations extrêmes.
Il s'avança tout droit vers M"' de Vemeuil. Elle se retourna
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avec épouvante. « Madame... —Ciel! » s'écriart>eile en tombant agenouillée. « Madame! priez Dieu qu'il me donne la force de vous tuer. — Me tuer! que dites-vous? me tuer? Ah ! mon Dieu. ^ Elle leva les bras avec une expression de douleur profonde. « Que pouvez- vous espérer de mieux pour vous comme pour moi? — Mais, monsieur, on vous a trompé. — Osez-vous dire cela tout haut ! Plût à Dieu que je me fusse trompé ! D'abord je n'en voulais pas croire mes yeux; hier, je vous ai suivie; hier, vous êtes venue dans cette chambre... Aujourd'hui .. — Monsieur, j'aurai la dignité de ne pas me défendre; tuez-moi, si vous me croyez coupable.— Coupable! j'imagine que vous vous moquez de moi. Quoi! je vous surprends dans la chambre de votre amant, ouvrant ses armoires, déposant votre chapeau sur son lit... »
Frédi^ric, tout brave et tout décidé qu'il fût, tressailliJL vivement, a Ah! madame! madame! poursuivit M. de Yerneuil, car c'était lui, avec rage et d'un air de mépris. —Monsieur, ne me jugez pas ! de grâce, pas un mot de plus; si vous saviez pourquoi... v: M. de Yerneuil, repoussa rudement la comtesse, qui se tordait les mains. « Pas un mot de plus, je le veux bien, dit-il en se baissant pojr regarder dans l'armoire; mais voilà sans doute ici de quoi vous condamner.— Me condamner?»
M. de Yerneuil avait vu des lettres dans Tarmoire; il prit la première venue avec avidité. Avant de l'ouvrir il reconnut que ce n'était pas une lettre écrite par la comtesse; mais, comme c'était une écriture de femme, il voulut savoir à qui pouvait s'adresser cette lettre. L'enveloppe n'existait plus. C'était un de ces mille billets qui sont écrits chaque jour par ces folles beautés qui dissipent si galment leur jeunesse sans souci du lendemain; billets charmans, mais où souvent il n'y a pas plus de cœur ni de vérité que d'orthographe.
M. de Yerneuil jeta cette lettre à ses pieds; la comtesse, atterrée» défaillante, éperdue, n'osait plus faire un mouvement.
963 POURQUOI UXB AiUlT
« Voyez, madame ! voyez cette lettre l vous y reooonattrez tes seûtimens d'une rivale digne de vous, car j'imagine que c*eat la jalousie qui vous a conduite id. » Le comte n'avait pas achevé ces mots, quand il saisit dans Tarmoire sept à huit lettres nouées avec un ruban blanc. Cette fois, il reconnut récriture de sa femme. La colère le transporta au plus haut degré; il prit la main de la comtesse et la brisa dans la sienne; elle poussa un cri et tomba à la renverse.
Frédéric ne voulait être, comme de coutume, que simple spectateur; mais il ne put contenir un mouvement généreux qui remporta d'un seul bond devant M. de Yemeuil , ùé^k armé d'un poignard. Il fut tout aussi étonné de se trouver au milieu de cette tragi-comédie, que le comte et la comtesse de Vemeuil le furent eux-mêmes de le voir ainsi apparaître à ce moment terrible , comme un grand juge, comme un amant, ou comme un voleur.
Frédéric ne voulait assister à la comédie humaine qu'en simple spectateur; à peine s'il s'aventurait dans la coulisse en ses jours d'ardente curiosité; mais, dans cette situation, il fut obligé de se montrer sur la scène pour jouer un rôle bon gré, mal gré.
Gomme il était avant tout homme de cœur, il fit bonne figure en cette grave circonstance. Le comte jetait sur lui des regards furieux, la comtesse était de plus en plus surprise et épouvantée, m 11 me semble, dilril au mari, que vous devriez entendre, avant tout, des explications... --En vérité, monsieur, lui répondit M. de Vemeuil d'un air de dédain et en contenant mal sa colère et sa jalousie, vous auriez pu vous dispenser de vous montrer; je ne suis pas de ceux qui souffrent les bravades. — Mais, monsieur...— Silence 1 je vous prie; je sais ce que je voulais savoir* »
M. de Vemeuil regarda sa femme. « EUe osait se défendre quand son amant était caché sous les rideaux du lit. » La comtesse se leva avec la vivacité légère d'un daim blessé à la
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liasse. « Qù*avez-Yoas dit, monsient?... Oh! mon Dieu !... j^en moarrai. — Peu en meurent, beaucoup en vivent, dit le oomte, en repoussant les mains de sa femme. -— Hélas! ditelle en laissant tomber sa tête avec désespoir, la plaisanterie après rinsulte ! Qu'ai-je fait T Où suis-je? — Eûcore une fois, madame, vous êtes avec votre amant. — Monsieur, » dit Frédéric, qui allait sans c^sse du mari à la femme, sans trop savoir oe qu^il devait dire pour calmer la jalousie du comte de Yerneuil, ni ce qu'il devait faire pour justifier et sauver la comtesse, «mons^r, vous condamnez trop vite; song^... — Monsieur, je ne âuispcHnt un mari ridicule; tout à Theure je voulais tuer cette f^nie; vous vous êtes montré : c'est assez. Votre nom, monsieur? f>
Frédéric de Itfarvillièrs remit Sa carte à M; de Yemeuil.
« CeSi cela, dit le comte entre ses dents; un coureur d'aventures! » M. de Verneuil s'avança vers la porte. M"** de Verneuil se leva et courut à lui. « De grâce, je vais tout vous dire. )» la comtesse s'attachait au bras de son mari. « Non, non, vous ne me quitterez pas! — Madame, vous êtes venue ici seule, vous vous en irez bien sans moi. )» Il repoussa la jeune femme par une secousse violente et partit en homme qui a perdu la tête. M*"" de Yerneuil tomba évanouie sur le seuil. Frédéric se jeta à genoux pour la secourir.
Nous avons à dire comment un de ces hasards conspiratairs qui soulèvent toujours les voiles dans la grande ville mystérieuse avait trahi la matinale promenade de M"" de Vemeuii.
M. de Yemeuil était d'un déjeuner chez Tortoni. Comme il passait devant la Madeleine avec un ami, le marquis de Verviers, survenantj^ regarda le comte avec surprise. <( C'est
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étonnant! dit-il étourdiment; je ne te croyais pas du déjea^ ner. — Pourquoi? — Tout à l'heure, en revenant de l'École militaire, où le général m'avait appelé, j'ai rencontré ton coupé traversant le Gbamp de Mars;, du moins j'ai cm reconnaître la Hère allure de tes grands diables de chevaux. — Oui, oui, dit le comte en jetant son cigare, ma voiture a dû passer par là tout à l'heure. Mais, ajouta-t-il en riant assez bien pour un homme qui n'avait pas envie de rire, je ne sms pas toujours dans ma voiture. 9
Cependant le comte alla bravement déjîeimer comme les aotres. Une heure après, il quitta brusquement ses c$umaraâes et retourna chez lui. « M"^ de Vemeuil est-elle rentrée ?» demanda-t-il au valet de châmlm. On lui répondit qu'elle était sortie depuis peu de temps, n monta à cheval et se dirigea vers le Champs dé Mars, n'espérant pas trop retrouver les traces de sa voiture. Cependant, comme les voitures élégantes ne passent pas souvent par le Champ de Mars, il pouvait obtenir des indications certaines; en effet, il fut assez heureux pour rencontrer trois ou quatre invalides qui le conduisirent par leurs renseignemens sur la route d'Auteuil. A force de recherches et d'indications, il était arrivé devant la petite villa, mais trop tard pour y surprendre M*"* de ye^ neuil. On n'a pas oublié sa colère à la vue de Frédéric, car, on le sait déjà, c'était M. de Vemeuil qui, la veille, avait battu un peu cruellement son indocile lévrier.
Le soir môme, dans le petit salon de l'hôtel de M. de Verneuil, la comtesse toute pensive, un livre à la main, ne songeait pas à demander de la lumière, quoique depuis près d'une demi-heure le demier éclat du jour, ne traversant qu*à peine les rideaux, ne lui permit plus de lire. Le comte, entrant à pas légers, lui demanda ce qu'elle lisait avec tant d'attention, a Ah! dit-elle en tressaillant, vous m'avez presque fait peur. — Blanche, fermez votre livre et expliquez-mc» d'où vient que depuis deux jours vous êtes tombée dans une
mélancolie vraiment singulière. » M"'^ de Vemeuil rougit et ferma brusquement son livre. Le comte avait attaché sur eUe un regard scrutateur. Quoique la nuit fût déjà sombre dans le petit salon, il remarqua la rougeur de sa femme. « Eh bien ! vous ne me répondez pas? » Disant ces mots, il prit la main de M*"* de Verœuîl. a G*est que je cherche, répondit-elle lentement, pourquoi je suis devenue ainsi. — Eh bien ! je vous écoute. — Qui sait ! dit-elle avec émotion; moimême le sais-je bien? — Blanche, songez que c'est moi qui vous parle. Timagine que ce n'est pas le roman que vous avez à la main qui vous attriste ainsi? — Qui vous Ta dit? ne savez-vous pas que Timagination qui se laisse jn^ndre par un roman a quelquefois une grande force sur le cœur ! — Des romans! des romans! vous n'en lisez jamais. — J'avoue que le hasard m'a donné celui-ci. C'est votre tante qui l'a laissé hier au salon. — Une vieille folle, qui n'a plus rien dans le cœur et qui cherche à s'abuser; qui se croit tour à tour Indiana, Yalentine, Geneviève, Jeanne, que sais-je? Mais il n'est pas question de romans; voyons, Blanche, ouvrez-moi votre
cœur. »
Le comte n'avait pas quitté la main de sa femme; il l'éleva lentement à ses lèvres. La comtesse appuya alors son front sur l'épaule de son mari, peut-être avec la résolution de lui confier un secret, peut-être avec la résolution de mentir. — Quelle est la femme parmi les plus honnêtes qui n'a quelquefois connu les sentiers perdus du m^songe?— Maisun valet de chambre vint poser sur la cheminée deux flambeaux allumés : cette lumière inattendue changea brusquement les dispositions de la comtesse; elle ne trouva plus rien à dire, sinon qu'elle était triste sans savoir pourquoi.
Ce qui se comprendra peut-être plus difficilement, c'est le s^timent délicat qui vint changer les dispositions indiscrètes du mari : il n'osa i^iis interroger sa femme au grand jour, sans doute dans la crainte qu'elle ne rougît encore, n se leva
266 POURQUOI BLLB ALLAIT
et se promena en silence. M"® de Verneuil remarqua à la dérobée rinquiétude de son mari, a Cependant, murmura-t-eUe pour se rassurer, il a déjeuné aujourd*lini chez Tortoni avec ses amis. — Eh bien! dit tout à coup M"" de Verneuil à son mari, vous êtes à votre tour devenu très mélancolique ? — Ce n'est rien, murmura-t-il, j*ai sans doute comme vous une tristesse sans cause. » M. de Verneuil était si sûr du cœur de sa femme, qu'il ne pouvait se décider à la croire coupable. Il savait par un faucheur de foin qu'une dame était descendue de voiture dans Auteuil; qu'elle avait marché seule en pleine campagne; qu'elle était entrée dans la petite villa; mais étaûtce bien M"* de Verneuil? « Cest à en perdre la télé, dit-il en frappant du pied, mais je ne veux pas interroger Blanche, j'attendrai. »
Or, VP^ de Verneuil ne lui dit plus un mot de la soirée. Avant de se retirer dans sa chambre , elle lui tendit la main et lui dit bonsoir d'une voix émue. Le lendemain , après la nuit la plus agitée , M. de Verneuil se décida donc à suivre les traces de sa femme et la surprit, comme on l'a vu , dans cette chambre à coucher.
Revenons à M"* de Verneuil et à Frédéric de MarvillieTs.
Notre héros curieux s'était jeté à genoux pour secourir IP* de Verneuil évanouie. Il lui prit d'abord les mains avec une brusque familiarité qu'autorisait l'état de la comtesse; ensuite il la souleva et lui posa doucement la tète sur un coussin ; après quoi, il courut ouvrir la fenêtre et les volets : l'éclat du jour et la fraîcheur pénétrante du jardin ranimèrent la comtesse. Elle se leva brusquement et s^nbla chercher des yeux. Elle voulut sortir ; elle n'eut pas la force de faire un pas ; elle fût même retombée sur le tapis , si elle n'eût pu se retenir à la portière.
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Frédéric revint vers elle. «Sfbnâeur, m*expliquerez-vous...? — Madame, pardoofiez-moi ma présence ici ; mais il n'y a pas de temps à perdre : il faut empêcher qu'il vienne, car si votre mari... — Que voulez- vous dire? de qui parlez- vous donc?
— Voyons , madame , ne vous offensez pas, j'en ai vu bien d'autres. »
^me ^Q Yerneuil leva la tête avec agitation et avec dignité. « Je ne vous comprends pas , monsieur ; de qui parlez-vous ? —Vous le savez mieux que moi ; vous allez tout perdre en voulant feindre. Est-il venu? est-il parti? l'attendez- vous?
— Mais encore une fois, monsieur, vous oubliez.... — Songez, madame, qu'il ne faut pas qu'il se rencontre avec votre mari. — Mais, monsieur , je n'attendais personne ici , et je sois bien étonnée de vous y trouver. — Mon Dieu, madame , je ne comprends que trop votre étonnement; mais, puisqu'aussi bien j'ai assisté sans le vouloir à tout ceci, permettez-moi de vous servir. Où est-il ? Il faut que j'aille lui dire ce qui se passe. — Timagine , monsieur, que vous ne savez pas à qui vous parlez. Peut-être vous vous êtes trouvé ici l'an dénier, quand il y venait des comédiennes et autres femmes de cette sorte. — Pourquoi feindre encore? Il est entendu que vous êtes la candeur dans toute la grâce primitive. Je n'en doute pas ; mais il faut pourtant l'avertir de ce danger sérieux , qui compromet la vie de deux hommes de cœur, car, ne vous y méprenez pas , votre mari le tuerait. — Qui ? — Lui. — Mais enfin ? —Votre amant. »
]^me ^Q Vemeuil tressaillit d'indignation. «Est-ce que je rêve? est-oe que je suis folle? » Elle alla tomber tout abattue dans un fauteuil. Frédéric , comprenant moins que jamais , se promena tout agité , ne sachant plus que dire , ne sachant plus que faire, a C'est bien étrange, pensait-il en regardant M"** de Vemeuil à la dérobée. A voir cette femme, on la croirait la plus pure des femmes. Qui sait? cette surprise n'est peut-être pas jouée ; on n^est pas , à cet âge , si
profonde comédienne. Il y a là-dessous quelque mystère que ni moi ni le mari n'avons Tesprit de pénétrer, m II entendait alors sangloter M"* de Verneuil. « Oui , oui, reprit-il , je me suis trompé : j'ai jugé, comme tous les juges du monde, sans entendre et sans comprendre. »
Gomme il se disait ces mots , il s'arrêta tout surpris pour écouter la comtesse qui murmurait tout bas : Gaston! Gaston! où m'avez'vous conduite / a Ah ! voilà donc le nom de Tamant ! Gomme j'étais naïf de m'imaginer qu'elle venait ici comme elle serait allée à l'église ! Décidément, il faut désespérer des femmes. Y> Il se tourna vers la comtesse. <& Eh bien! madame, il s'appelle donc Gaston ? D'où vient qu'il vous fait attendre si longtemps ? )» A cette demande ironique , mais qui était effrayante pour M"** de Verneuil , la pauvre femme poussa un cri terrible et se cacha la tète dans ses deux mains , comme si elle eût craint une apparition. « Gar, poursuivit Frédéric, qui espérait arriver enfin à savoir quelque chose, hier encore vous êtes venue l'attendre , avant-hier même...— Monsieur, monsieur, de grâce respectez ma douleur. Si les larmes d'une femme sont une prière qui vous touche , allez trouver mon mari, faites qu'il revienne , car je ne veux pas sortir sans lui de cette chambre. »
Malgré tout l'attrait que trouvait Frédéric à étudier cette énigme dans la physionomie, dans les pleurs, dans les paroles de M""* de Verneuil , il se hâta de lui dire qu'il était heureux de suivre ses ordres. « En effet, madame, il faut que votre mari revienne. Les choses ne sont jamais si désespérées , qu'on ne puisse s'entendre entre gens bien nés. » Il s'inclina profondément et sortit aussitôt. Il ne savait trop où retrouver M. de Verneuil. a Gependant, se disait-il, je suis bien sûr que M. de Verneuil n'a pu se décider à s'éloigner beaucoup; car, tout mari et tout furieux qu'on soit, la jalousie est toujours là, qui vous enchaîne pour tout découvrir et pour tout voir. »
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Il alla droit au bois, s'imaginant que le comte s'étiiit arrêté dans la première ailée pour ne pas perdre tout-à-fait de vue la porte de la petite villa. En effet, le comte s'était arrêté tout agité dans le vdsinage. Pendant que Frédéric le cherchait, il revint tout d'un coup à la villa, se laissant guider par une généreuse inspiration. Quand il rentra dans la chambre à oDucber , M"* de Verneuil éclatait en sanglots , en proie au plus violent désespoir. Le voyant reparaître, elle se tut et reprit la dignité du calme. « Qu'importe ? se disait elle, ]e suis Désignée à tout, même à mourir, car il m'a blessée au cœur. »
M. de Verneuil alla droit à sa femme, lui prit les mains, Tappuya sur sa poitrine et lui baisa le front. La comtesse leva les yeux en silence: elle semblait ne pas comprendre, a Blanche, pardonnez-moi mes injures : j'étais fou; vous ne pouvezpas être coupable, c'est impossible. Je vous connais! — Dieu soit loué! dit M"** de Verneuil en se laissant tomber dans les bras de son mari; vous méjugez avant de m'entendre, notre bonheur est sauvé. Mais je vous dirai tout; »^
Ils s'embrassèrent avec effusion , fiers de se> retrouver dignes l'un de l'autre.
Frédéric arriva pour les surprendre dans cet embrassement. Ce fot pour lui un nouvel incident qui expliquait fort peu les autres. U s'inetina respectueusement. A la vue de Frédéric, le comte ne put dissimuler une certaine expression de dépit, a £no(»e ! murmura-t-il en sentant renaître sa colère si bien apaisée par les larmes de joie et les embrassemens de sa femme. — Je vois bien, dit Frédéric, qu'il ne me reste plus qu*à m'en aller. Tout à l'heure, madame, j'aurais pu mo féliciter d'avoir fait votre connaissance par un hasard si singulier, qui pouvait me permettre de vous servir. Maintenant que l'imbroglio est dénoué à votre gloire, je me rétire, en n'osant pas espérer que vous me pardonnerez ma présence importune. Je suis vraiment désolé d'avoir surpris un secret dlont je n'abuserai pas certes, car je veux oublier en soïlanL
370 POCIKHJOI EiXB AULÀiT
que je suis venu ici. Je tiens pourtant à vous expliiiittr ma présence en cette maison. r>
Disant ces mots, Frédéric s'adressait à M. de Yernmiil. « Vous n'avez peut-être pas remarqué que cette maison est à vendre. Je dois vous avouer que je n'ai demandé à la voir qne dans l'espoir d'y découvrir quelque chose d'extraordinaire, car elle m'avait séduit par je ne sais quel air mystérieux. Certes, je ne m'attendais pas à cette rencontre étrange; je croyais la maison déserte : je voulais voir les lieux et non les personnes qui y viennent. Pardonnez à un philosophe qui vit un peu par curiosité; grâce à Dieu, ma curiosité est discrète; vcFus pouvez compter sur mon silence. »
Frédéric s'inclinait pour sortir. « Un instant, monsieur, dit M"* de Verneuil; derae^urez, je vous prie : il faut que vous sachiez pourquoi je suis venue ici : mon devoir est de vous le dire. -^Madame, je vous avouerai, dit Frédéric en sonnant, qu'il ne faudra pas me retenir de force. —Eh bien! vous allez avoir cette explication : maintenant que j'ai pardonné à un mouvement aveugle, à un cœur qui souf&e et qui devint cruel... »
M. de Verneuil exprima un mouvement d'impatience. Il envoyait au diable le philosophe curieux qui avait surpris une scène conjugale, et qui, par sa position, se trouvait avoir aulant de droit que lui-même pour écouter ce qu'allait dire sa femme. Il n'était plus jaloux d'un amant, mais jaloux d'un étranger qui entrait ainsi de plain-pied dans les mystères de son intérieur, un étranger devant qui sa femme allait parler à cœur ouvert. « Qu'importe? dit M. de Verneuil, il fout bien accepter les caprices du hasard. » Voyant que son mari redevenait inquiet et pensif, M"** de Verneuil s'était interrompue. K Hélas! reprit-elle tristement, pourquoi n'ai-je pas osé vous dire cela il y a deux jours? Nous nous serions épargné bien des heures d'angoisses. Mais voilà ce qui s'est passé. »
Frédéric se mit très à son aise dans un fauteuil. La com-
DA1IS CBT3S CHAVBRB A COUCHER. 27 J
teese, épuisée par de telles seœusses, s'était assise elle-même près de Farmoire où son mari avait rejeté ses lettres. M. de Yemeuil se contenta de s'appuyer à la cheminée.
La fenêtre était restée ouverte; le soleil, traversant un aman- ^er, répandait sur le tapis ses rayons brisés. Cette chambre à ooQtlMar, tout à Fheure si sombre et si désolée, avait pris tout à coup un air de gaité douce et charmante. «Mais, disait Frédédc en regardant M°** de Yemeuil qui allait parler, que va-t-elle dire? A moins que ce ne soit un jeu de jeunes ^ux qui veul^t se distraire, à moins que je ne sois tombé dans quelque accès de folie, il y a là quelque chose d'inexplicable. Ce mari qui redevient tout à coup si amoureux de sa femme, ne sait-il donc pas qu'elle est venue seule hier? que déjà la veille elle s'était arrêtée à la grille sans oser aller plus loin? Et ce nom de Gaston ? et cette rose cueillie d'une main tremblante, c'est-à-dire d'une main coupable? et ces larmes que j'ai jugées tout à la fois douces et amères? et cette lettre qu'on relisait à l'ombre avec tant d'émotion? Voilà, ce me semble, des charges terribles. Mais enfin je vais tout savoir, car jusqu'à présent je ne sais encore rien. »
M"** de Yemeuil parla ainsi :
« Ce qu'il y a de plus triste, c'est que je ne puis pas vous dire cela en deux mots.— Mon Dieu! c'est pourtant bien simple. — Enfin, prenez patience, puisqu'il faut tout vous dire, je dirai tout.
« Il y a trois ans, M. Gaston d'Avrigny... »
A ce nom, M. de VérneUil leva la tète avec attention. La comtesse regarda son mari sans se troubler.
« Il y a trois ans, reprit-elle d'une voix calme, M. Gaston d'Avrigny vint passer l'automne au château de mon père.
273 POURQUOI ELLB ALLAIT
Cétait mon cousin, ^ nous nous connaissions de vieille date, — vous le savez, monsieurde Verneuil .—Dans Tenfance, nous avions été des mêmes fêtes, nous avions cueilli ensemble les primevères du parc. — Gaston venait chez mon père pour la saiscm de la chasse; Qaston était un désœuvré; avec très peu de fortune, il n'avait pas d'état; il aimait beaucoup à ne rien faire, c'est-àniire à se promener à cheval, à chasser, à courir le monde comme un enfant prodigue de bonne maison. Encore s'il s'était contenté de ces plaisirs-là chez mon père! Il s'avisa, le croiriez-vous? de tomber éperdument amoiu'eux de moi. »
Un éclair de jalousie brilla dans les yeux de M. de Verneuil.
(i Ne vous offensez pas, je n'y pouvais rien; j'étais d'abord bien loin de m'en douter. U avait lu les romans modernes, il parlait sans cesse de passions furieuses, profondes, fatales. Je ne comprenais rien à tous ces discours, moi qui demandais à Dieu dans toute la simplicité de mon cœur un mari qui m'aimât doucement, un intérieur calme et béni... comme celui que j'ai trouvé... Je disais sans cesse à Gaston qu'il perdait la tête, que toutes ses grandes phrases étaient dignes d'une maison de fous. A l'entendre, il lui fallait un amour plein d'orages et de tempêtes. Quiconque l'aurait cru à ses paroles se fût imaginé qu'il avait dans le cœur le Vésuve ou Tenfer. Plus jaloux qu'Othello, il jurait de pourfendre le genre humain pour un simple regard* Enûn je ne saurais vous donner l'idée de toutes les folies dont il s'était fait pour ainsi dire un cortège. Le pauvre garçon l les faiseurs de'' romans en ont gâté bien d'autres. Je l'avais connu autrefois simple, naïf, franc, aimable sans le savoir; je le retrouvais, à mon grand chagrin, triste, rêveur, fatal, Manfred ou Ravenswood.
«Je le vois toujours traversant le parc, fièrement drapé dans son manteau comme un amoureux castillan qui attend l'heure du rendez^- vous. Pour lui, il n'avait de rendez-vous
qu'avec la lune, car, autant que j'ai pu le deviner, c'était à la lune qiril connaît les ouragans de son cœur. Je ne ris pas, mon Dieu ! puisque je parle de lui , ne faut-il pas le peindre tel qu'il était?
« La première fois qu'il me confia son amour, ce fut dans une petite promenade archéologique faite à cheval, à pied et en char à bancs, avec toute la compagnie du château. Gaston était à cheval; il prenait plaisir à braver les dangers ou plutôt à créer des dangers, car pour un cavalier raisonnable la route était facile: quelques gués à traverser, quelques entiers escarpés, une petite rivière à passer en bateau, enfin un chemin comme il y en a tant. Moi aussi j'étais à cheval, très fière de ma monture et de mon amazone, très heureuse de nés diiL-huit ans et dû ciel qui couronnait mon front.
« Nous étions dans la montague, je suivais le sentier, tout en écoutant les gais sifllemens du merle. Voilà tout à coup mon extravagant cousin qui jette son cheval sur le versant pour marcher de front avec moi.— Gaston, vous ne savez pas ce que vous faites, prenez donc garde. — Ne craignez rien, me répond-il en contenant mal son cheval qui se cabrait, je suis fataliste, ma belle cousine; d'ailleurs, reprit-il en se penchant vers moi, ne serait-îl pas bien doux de mourir ici, sous vos yeux, par un si beau jour? — Voilà, lui dis-jeen souriant, car j'étais loin de le prendre au sérieux, voilà une idée qui ne pouvait venir qu'à vous. — Ah! ma cousine, reprit-il en 6'animant, si yous saviez comme je vous aime! — Je n'en doute pas; voilà dix-huit ans que je le sais. — Hélas! ma cousine, je ne vous aime plus comme je vous aimais enfant; c'est une passion qui me tuera, croyez-le bien! Si je n'espérais vous toucher un jour, je précipiterais à l'instant même mon cheval à travers ces rochers... Je fus effrayée de l'air de bonne foi qu'il mit dans ses paroles. Un instant auparavant j'aurais éclaté de rire : je n'osais ni rire ni répondre. — Songez-y, reprit-il d'un air presque désespéré, le pre-
mier mot que vous allez me dire me fera vivre ou mourir! Depuis tantôt cinq semaines, j'ai combattu mon cœur sans triompher. Vous étiez là, toujours là!... J'avais beau fermer les yeux I . . . Est-ce qu'on ferme les yeux de son ame ? — Écoutez, mon cousin, je ne suis pas comme vous dans les régions poétiques de l'impossible; nous reparlerons de cela, mais, en attendant, prenez garde de tomber. — Cruelle, dit-il en levant les yeux au ciel, je pleure et vous riez; un jour je serai vengé; vous aimerez à votre tour, et alors on ne vous comprendra pas, car il n'y a que là-haut que se rencontrent les âmes vraiment sympathiques.— Enfin, poursuivit -il en me saisissant une main que je ne lui laissai pas une seconde, il ne &ut désespérer de rien.
« Une bordure de bouleaux, qui se trouvait sur le bord du sentier, nous sépara alors à ma grande joie; durant le reste de la promenade , je m'arrangeai si bien que nous ne nous retrouvâmes pas seuls.
« Le soir, j'étais dans ma chambre un peu préoccupée de la folie de mon cousin; ma gouvernante me remit un billet en me disant que Gaston allait partir; qu'il me priait de lire ces quelques lignes et d'y répondre par deux mots. J'ai oublié toutes les phrases singulières, bizarres, extravagantes qu'il m'écrivait. J'étais un ange; il attendait de moi la vie et la raison, car il avouait avec humilité que cette passion violente que je lui avais inspirée égarait sa raison.
«c Mon dessein était d'abord de renvoyer la lettre sans la lire, ensuite d'avertir mon père; puis, craignant de faire du bruit pour rien, comme j'étais bien sûre que le beau style de mon cousin ne changerait rien à mes sentimens pour lui, je me déterminai à lire tout simplement sa lettre. Après l'avoir lue, je trouvai que je n'avais qu'une chose à faire : guérir Gaston de sa folle passion par des paroles de sœur. J'écrivisT c'était un tort sans doute; mais je ne prévoyais pas qu'il y eût du danger à faire une bonne action.
DANS CBTTB CHAMBRE A GOOGHBR. â75
« Je lui écrivis qu'avant de songer aux folies de Tamour, il devait bien songer un peu à faire son chemin dans le monde; qu'il était jeune, brave, intelligent; qu'il n'avait qu'à vouloir pour arriver à tout. Je lui reprodiai d'une façon toute maternelle son oisiveté, son désœuvrement, sa noncbalance. Pour mieux atteindre mon but, je lui déclarai avec un air de franchise que, s'il arrivait à quelque chose, peut-être mon père lui accorderait-il ma main; qu'alors il était sous-entendu que mon cœur suivrait ma main.
«c Le lendemain, avant midi, il répliquait par une lettre qui était tout un volume. Ty répondis, je Tavoue, sans l'avoir lue tout entière. Gaston me disait que, sur un seul mot d'espoir, il partirait bravement pour la conquête du monde, qu'il deviendrait ministre, maréchal de France, roi, enfin tout ce qui fait la gloire et tion le bonheur ici-bas. Je lui écrivis que le bonheur suivrait la gloire. Gomme je n'avais rien à faire en ce temps-là, je me laissai aller à griffonner de grandes pages à mon cousin; je trouvais plaisant de lui donner des conseils, moi qui avais dix-huit ans, à lui qui en avait vingt-sept.
« Pendant huit jours qu'il demeura encore au château, nous échangeâmes donc quelques lettres. Cette correspondance assidue avait fini par me fatiguer; d'ailleurs il s'était enhardi jusqu'à me parler trop passionnément. Il fallait en finir : non pas que je craignisse un seul instant d'aimer Gaston, mais je comprenais que je m'étais engagée dans une voie dangereuse et compromettante»
« Gaston avait à régler quelques affaires de famille par suite de la mort d'une grand'tante; il partit tristement, comme à regret. « Adieu, Blanche, me dit-il en me baisant la main; quand je reviendrai, je serai digne de vous. »
« Nous le conduisîmes avec mon père jusqu'au bout de l'avenue où passait la diligence. Quand je le vis disparaître, je ressentis tout à la fois une secousse de joie et de douleur. J'étais heureuse d'être délivrée d'un cousin si opiniâtre dans
son amour. J'étais triste, car sans doute un pressentiment m'avertissait que je ne le verrais plus.
« J'eus bientôt oublié la promenade, les lettres et les héros de roman. Je revins passer l'hiver à Paris , et peut-être , noonsieur...»M'"*de Verneuil regarda tendrement son mari. «Peutêtre vous souvenez-vous que nous nous rencontrâmes chez M""" de C. .? Vous aviez l'avantage de ne pas être mon cousin et de ne pas être le fac-similé d'un héros de roman.
t( Mais ce n'est point ici le lieu de rappeler ces premiers chapitres de notre mariage. 11 y a trois jours, je ne pensais guère à mon pauvre fou de cousin; un domesticfoe se préseota chea moi, et, s'assurant que j'étais seule, rae remit une lettre et. deux clés. « Que signifie ce message? lui demandai-je avec surprise. — Je n'ai rien à dire à madsune; )^obéis à itii ordre précis, voilà tout. » Je retournai vingt fois la lettre avant de la décacheter; vingt fois j'examinai les deux clés; enfin je brisai le cachet avec une violente palpitation. Quoique je ne songeasse pas du tout à Gaston d'Avrigny, je reconnus tout de suite son écriture. Je devinai, je ne sais pourquoi, que j'allais apprendre un triste événement.
tt Je savais, depuis quelques mois seulement, que Gaston, après avoir à peu près échoué dans toutes les earri^s, s'était engagé comme simple soldat dans Tannée d'Afrique, où d'ailleurs il connaissait le général Lamoricière. Cétait un homme fait pour la guerre; je ne lui savais qu'»ne qualité sérieuse, la bravoure. Il a été atteint d'un coup mortel sur le champ de bataille, à la dernière sortie contre les Arabes; mais d'ailleurs celte lettre, que vous pouvez lire, achèvem de vous expliquer tout le secret de ma présence dans cette chambre.»
Disant ces mots. M""* de Verneuil présenta à son mari la dernière lettre de Gaston. M. de Verneuil saisit à la fois la lettre et la main de sa femme. La comtesse respira, baissa la tête et rougit de plaisir. Après avoir déplié et retourné la lettre à diverses reprises, M. de Verneuil la lut à haute voix**
DANS CETTE CHASIBKE A COL'CEEK. 277
« Ma cousine,
« Sans doute vous avez oublié dans votre bonheur ce pauvre Gaston d' Avrigny, qui vous a tant aimée, qui vous a trop aimée. Faut-il vous le dire? moi, depuis plus de deux ans que j'ai vécu sans vous voir, j'ai toujours porté dans mon cœur cette folie charmante et terrible qui a dévoré ma vie. Ah ! vous n'avez pas su quel amourprofond et dévoué j'avais pour vous. Ne pouvant vivre à vos pieds, vivre de votre regard, de votre sourire, de votre beauté, je n'ai pu vivre ailleurs de tout ce qui fait la vie sans l'amour. J'ai essayé de tout pour abuser mon cœur; je savais qu'il me restait un peu de fortune, je l'ai jetée dans toutes les ivresses trompeuses de la vie parisienne. Mais, au milieu de toutes ces folies, j'ai gardé votre image adorée comme un coin du ciel qui sourit à travers la tempête. Ne pouvant vaincre mon cœur, il ne me restait qu'à mourir. D'ailleurs, je dois l'avouer, car il ne làut pas faire de charlatanisme, j'étais à peu près ruiné et je ne me sentais pas le courage, dans mon chagrin et dans mon abattement, de surmonter les ennuis d'une fortune à faire. Le suicide est devenu une banalité; il y a toujours de la place sur le champ de bataille pour un homme de cœur. Il y a tant de gens qui sont aimés , me disais-je, et qui vont là-bas mourir quand un cœur attendri les appelle ici! Moi, qui ne serai pas regretté, pourquoi n'irai-je pas m'offrir à la balle d'un Arabe destinée à frapper un pauvre garçon qui aime la vieî J'ai bientôt passé ici pour un héros. N'avez-vous donc pas vu mon nom cité glorieusement dans un rapport du maréchal? Enfin le jour que j'attendais est venu.
«Quand vous lirez cette lettre, je serai mort avec le seul regret de n'avoir pas été frappé au cœur. Je ne vous dirai rien de mes dernières angoisses : j'étais résigné à tout. Je n'ai çu'une inquiétude; je vais vous la dire. Vous m'avez écrit huit
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lettres dans ce doux et triste automne que j'ai passé au château de mon oncle. Ces lettres qui m'ont désespéré m'étaient pourtant précieuses ; je les ai toujours gardées comme un trésor. Dans mes heures les plus somhres, je les rehsais avec une volupté amère qui me charmait. Quand j'étais en train de me ruiner, j'ai loué une petite villa au bout d'Auteuil , où j'ai passé l'été dernier en joyeuse compagnie : c'était un rendez-vous de désœuvrés comme moi. Tout le monde s'y amusait, excepté moi-même ; mais je faisais semblant de m'amuser comme les autres. Dans une petite armoire en bois de rose qui se trouve au fond de la chambre à coucher, j'avais caché vos lettres; vous l'avouerai-je ? toutes les lettres galantes que j'ai reçues à Auteuil, je les jetais par mégai'de dans cette armoire : pardonnez-moi cette profanation. Quand je partis pour l'Afrique vers le mois de novembre , j'étais à Paris, je ne trouvai pas le temps de retourner à Auteuil ; je laissai la clé de ma maison à mon domestique, en lui ordonnant d'y aller quelquefois et de cultiver le jardin , pour lui faire croire que je reviendrais. Je ne reviendrai pas. Mais comment vous faire remettre, ma cousine , les huit lettres qui sont làbas avec tant d'autres? Vous seule pouvez les reconnaître. Qui sait si ces huit lettres ne tomberaient pas dans des mains indigues ! J'ai des créanciers, et j'ignore ce qui aura lieu quand on saura ma mort. Voyez si vous aurez le courage d'aller les chercher vous-même. Je n'écris qu'à vous et au domestique qui vous remettra les clés. J'ai deux ou trois jours à vivre; le chirurgien en chef m'a dit la vérité. On ne saura donc pas tout de suite ma mort à Paris; vous avez tout le temps d'aller à Auteuil. C'est une maison déserte, — au bout du bois : — vous la verrez toute blanche au-dessus des vignes ; — vous la reconnaîtrez à une petite grille brune à llèches d'or. — Dubois vous remettra les clés de la grille et de la porte d'entrée ; les autres portes sont ouvertes, si je me souviens ; malheureusement je ne sais plus où j'ai mis la clé
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de la petite armoire ; peut-être la trouverez - vous sur la cheminée. C'est d'ailleurs un vieux meuble, bien facile à ouvrir. La première petite clé venue doit y aller. — Enfin faites comme vous pourrez ; mais, de grâce, retirez vos lettres, qui sont en trop mauvaise compagnie.
<c Si je m'écoutais , je vous écrirais jusqu'à l'heure de ma mort ; mais que vous dirais-je que vous ne deviniez ! Adieu donc, ma belle cousine. — Pardonnez-moi de vous appeler encore par ce nom si doux à mon cœur; mais, tant que mon cœur pourra battre, j'aimerai ma belle cousine ! »
Ici M. de Verneuil froissa la lettre avec dépit. « Cest tout? dit Frédéric qui n'était pas guéri de son amour pour la science. — Oui, c'est tout, monsieur, » dit sèchement M. de Verneuil.
La comtesse avait baissé la tête en soupirant. En historien fidèle , nous reproduirons ici les dernières lignes de la lettre que le comte ne voulait pas lire tout haut :
«Quand vous irez dans cette petite maison, je serai mort. Ah ! si Dieu permettait à mon ame d'y aller en même temps que vous!... Cette idée me prend au cœur... J'attends la mort avec plus d'impatience que jamais...
« Adieu, adieu, adieu! Il y a dans le jardin un buisson de roses blanches que, l'an passé, j'ai vu fleurir en pensant à vous, ma cousine ; pour tout l'amour que j'ai eu pour vous, allez eSeuiller une de ces roses, en pensant à moi.
« Gaston d'Avrignt. »
Frédéric vit bien que M. de Verneuil ne voulait pas lire le dernier mot de la lettre. En se levant pour partir, par un rapide regard il vit ce mot : buisson de roses blanches. « J'y suis, dit-il à la porte, après avoir salué le comte et la comtesse; or, jjme (Je Verneuil a cueilli une rose blanche.
Il so rappela les craintes, l'agitation, les larmes de la com-