LES PÈLERINS
Quand ils s’éveilleront aux lueurs de la foudre, Les morts des temps écoulés;
Quand leurs fronts sourcilleux diviseront la poudr. De ces mondes écroulés,
0 père de la nature,
Retiens sur la sépulture
De ta foible créature
Ton courroux prêt à tonner;
Et si l'âme du transfuge Va demander un refuge Entre les bras de son juge,
Souviens-toi de pardonner!
L’existence de l'homme détrompé esl un long supplice, ses jours sont semés d’angoisses, et ses souvenirs sont pleins de regrets.
Il se nourrit d’absinthe et de liel ; le commerce de ses semblables lui est devenu odieux ; la succession des heures le fatigue; les soins minutieux qui l’obsèdent l’importunent et le révoltent; ses propres facultés lui sont à charge, et il maudit, comme Job, l’instant où il a été conçu.
Chancelant sous le poids de la tristesse qui l’accable, il s’assied au bord de sa fosse; et dans l’effusion de la douleur la plus amère, il élève ses yeux vers le ciel, et demande à Dieu si sa providence l'abandonne.
Si jeune encore et si malheureux, désabusé de la vie et de la société par une expérience précoce, étranger aux hommes qui ont flétri mon cœur, et privé de toutes les espérances qui m’avoient déçu, j’ai cherché un asile dans ma misère, et je n’en ai point trouvé.
Je me suis demandé si l’état actuel de la civilisation étoit si désespéré, qu’il n’y eût plus de remèdes au v calamités de l’espèce, et (pie les institutions les plus solen-
ROMANS
nellcinent consacrées par le suffrage des peuples eussent ressenti l’effet de la corruption universelle.
Je marchois au hasard, loin des chemins fréquentés; car j’évitois la rencontre de ceux que la nature m’a donnés pour frères, et je craignois que le sang qui couloil de mes pieds déchirés ne leur décelât mon passage.
Au détour d'un sentier creux, dans le fond d’une vallée sombre et agreste, j’aperçus un jour un vieil édifice d une architecture simple, mais imposante, et. le seul aspect de ce lieu fit descendre dans mes sens le recueillement et la paix.
Je parvins au-dessous des murailles antiques, eu prêtant une oreille curieuse aux bruits de cette solitude, et je n’entendis que le vent du nord qui grotidoit foiblemenl dans les cours intérieures, et le cri des oiseaux de proie qui planoient sur les tours. Je ne trouvai au dedans que des portes rompues sur leurs gonds rouilles, de grands vestibules où les pas de l'homme n’avoient point laissé do traces, et des cellules désertes. Puis, descendant par des degrés étroits, à la lumière d’un soupirail, dans les souterrains du monastère, je m’avançai lentement parmi les débris de la mort dont ils étoient encombrés; et pressé de me livrer sans distraction au trouble vague et presque doux que m’inspiroit la solennité de ces retraites, je m’assis sur les ais d’un cercueil détruit.
Quand je vins à me rappeler ces associations vénérables que je devois voir si peu de temps et regretter tant de fois; quand je réfléchis sur cette révolution sans exemple qui les avoit dévorées dans sa course de feu, comme pour ravir aux gens de bien jusqu’à l’espoir d’une consolation possible ; quand je me dis, dans l’intimité de mon cœur : Ce lieu seroit devenu ton refuge, mais on ne t’en a point laissé : souffrir et mourir, voilà la destination ! Oh ! comme elles m’apparurent belles et touchantes, les grandes pensées qui présidèreiilà l’inauguration des cloîtres, lorsque la société passant enfin
des horreurs d’une civilisation excessive aux horreurs infiniment plus tolérables de la barbarie, et dans celte hypothèse où le retour de l’état de nature et même du gouvernement patriarcal n’étoit plus que la chimère de quelques esprits exaltés, des hommes d’une austère vertu et d’un caractère auguste érigèrent, comme le dépôt de toute la morale humaine, les premières constitutions monastiques.
Ces hospices conservateurs furent autant de monuments dédiés à la religion, à la justice et à la vérité.
La manie de la perfectibilité, d’où dérivent toutes nos déviations et toutes nos erreurs, étoit déjà près de renoitre; le monde alloit se policer peut-être encore une fois. Toutes les pensées généreuses, toutes les affections primitives alloient s’effacer encore, et des solitaires obscurs l’avoient prévu.
Modestes et sublimes dans leur vocation, ils n’aspirent qu’à nous conserver la tradition du beau moral, perdu dans le reste de l’univers.
Celui qui étoit riche fait de ses biens le patrimoine des pauvres.
Celui qui étoit puissant, et qui imposoit autour de lui des ordres inviolables, se revêt d’un rude cilice, et entre avec soumission dans les voies qui lui sont prescrites.
Celui qui étoit brûlant d’amour et de désirs renonce aux plaisirs promis, et creuse un abime entre son cœur et le cœur de la créature.
Le moindre sacrifice du plus foible de ces anachorètes feroit la gloire d’un héros.
Examinons cependant avec une scrupuleuse attention ce que cette milice sacrée pouvoit avoir de si révoltant pour les sages de notre siècle, et par quels crimes d’humbles cénobites s’attirèrent cette animadversion furieuse, unique dans les annales du fanatisme.
C’éloient des anges de paix qui s’adonnoient dans le silence de la solitude à la pratique d’une morale excel-
IlOMANS.
lente et pure, et qui ne paroissoient au milieu des hommes que pour leur apporter quelque bienfait.
Leurs loisirs mômes étoient voués à la prière et à la charité.
Us dirigeoient la conscience des pères; ils présidoient à l’éducation des enfants; ils protègeoient, comme les fées, les premiers jours du nouveau-né; ils appeloient sur lui les dons du ciel et les lumières de la foi. Plus tard, ils guidoient ses pas dans les sentiers difficiles de la vie; et quand elle touchoit à son période suprême, ils soutenoient ce débile voyageur dans les avenues du tombeau et lui ouvraient l’éternité.
Qu’on ne dise plus que le malheureux est un anneau brisé dans les chaînes des êtres.
Le pauvre expirant sur la paille étoit du moins entouré de leurs exhortations et de leurs secours.
Ils enchantoient de leurs consolations l’agonie des malades et la tristesse des prisonniers.
Ils embrassoient tous les affligés d’une égaie compassion. Leur vive charité s’informoit moins de la faute que du malheur; et si l’innocent leur étoit cher, le coupable ne leur étoit point odieux. Le crime aussi n’a-t-il pas besoin de pitié?
Quand la justice avoit choisi une victime, ^t que le patient, abandonné de toute la terre, s’avançoit lentement vers son échafaud, il retrouvoit à ses côtés ces divins émissaires de la religion, et ses yeux près de s’éteindre lisoient dans leurs yeux résignés la promesse du salut.'
Leurs fastes modestes s’enrichissoient toutefois des plus illustres souvenirs. Ils avoient vu de puissanls monarques abdiquer la pourpre devant leurs autels, et ils gardoient dans leurs reliquaires le sceptre d’Ainèdée et la double couronne de Charles-Quint.
Us avoient donné des chefs au monde chrétien; à l’Église, des Pères et des orateurs; à la vérité, des interprètes et des martyrs.
Leurs fondateurs étoient des élus que Dieu a voit inspirés ; leurs réformateurs, de courageux enthousiastes que l’infortune avoit instruits.
C’est au milieu d eux que mûrit le génie de cet Abailard, dont la mémoire est liée à tous les sentiments de piété et d’amour.
C’est dans l’obscurité de leurs cellules que Rancé cacha scs regrets, et que cet esprit ingénieux, qui avoit deviné à douze ans les beautés délicates d’Anacréon, embrassa librement, à l'âge du plaisir, des austérités dont notre foiblesse s’étonne.
Enfin, leurs habitudes, leurs mœurs, et jusqu’à leurs vêtements, participoient du caractère noble et sévère de leur mission.
Presque contemporains du vrai culte, leur origine remontoit d’ailleurs aux esséniens de la Svrie, aux thérapeutes du lac Mœris.
Les déserts de l’Afrique et de l’Asie pârloient de leurs grottes et de leurs thébaïdes.
Ils vivoient en commun comme le peuple de Lycurgue, et se traitoienl de frères comme les jeunes guerriers thébains.
Ils avoient des remèdes comme les psvlles, et des secrets comme les prêtres d’Isis.
Quelques-uns s’abstenoient de la chair des animaux et de l’usage de la parole, comme les élèves de Pythagore. Il y en avoit qui portoient la tunique et le bonnet des Phrygiens, et d’autres qui ceignoient leurs reins, comme les hommes des anciens jours.
Les ordres de femmes ne présentoient pas des harmonies moins merveilleuses.
Leur vie éloit chaste comme celle des Muses. Elles chanloient d’une voix mélodieuse, et habitoient des lieux retirés, comme elles.
Certaines avoient des voiles et des bandeaux comme les vestales, ou des robes traînantes comme les veuves
ROMANS
romaines, ou des casques et des armures comme les filles sarmales.
On en voyoit qui prenoient soin des petits enfants délaissés, comme autant de nouvelles mères données par la Providence, et d’autres qui pansoient les blessures des braves, comme les princesses des siècles héroïques et les châtelaines des vieilles guerres.
Elles gardoient la mémoire des Héloïse et des Chantal, des Louise et des La Vallière; elles citoient les noms de plusieurs filles, de plusieurs amantes de rois qui avoient échangé parmi elles les atours du faste et les illusions de la volupté contre la bure et les travaux de la pénitence.
Enfin, plus j’approfondis l’histoire de ces moines si décriés, plus l’étendue de leurs travaux m'impose d’admiration et de respect.
Chevaliers de la foi à Rhodes et à Jérusalem ; holocaustes de la foi chez les idolâtres; conservateurs des lumières dans toute l’Europe, et propagateurs de la morale sur les deux hémisphères ; artistes et lettrés à la Chine; législateurs auParaguai; instituteurs de la jeunesse dans les grandes villes, et patrons des pèlerins dans les bois; hospitaliers sur le mont Saint-Bernard, et rédempteurs des captifs sous le froc de la Merci, je ne sais si les torts qu’on leur reproche pourroient balancer tant de services ; mais il m'est démontré qu’une institution parfaite seroit contradictoire à notre essence, et que s’il est vrai que les associations monastiques ne soient pas elles-mêmes sans inconvénients, c’est parce que le génie du mal a imprimé son sceau à toutes les créations humaines.
Qu’espérois-tu donc de tes orgueilleuses tentatives, novateur séditieux? Anéantissement ou perfection Le premier de ces desseins est peut-être un crime; le second n’est à coup sûr que la plus vaine et la plus dangereuse des erreurs. Porte, si tu le veux, le flambeau
d’Érosfrate dans l’édifice social, mon cœur est assez aigri pour t'approuver; mais puisque le ciel a voulu que nous habitassions une terre imparfaite, où rien n'est achevé que la douleur, n’essaye plus désormais, aux dé. pens de l’expérience de tous les temps, ces réformes partielles qui ne doivent servir de monuments qu’à ta nullité.
Eh quoi ! ils ont analysé le cœur de l’homme, ils en ont sondé toutes les profondeurs, ils en ont étudié tous les mouvements, et ils n’ont pas pressenti une seule de ces occasions trop nombreuses pour lesquelles la religion avoit inventé les cloîtres! Terreurs d'une âme timide qui manque de confiance dans ses propres forces; expansion d’une âme ardente qui a besoin de s’isoler avec son Créateur; indignation d’une âme navrée qui ne croit plus au bonheur; activité d’une âme violente que la persécution a aigrie; affaissement d’une âme usée que le désespoir a vaincue; quels spécifiques opposent-ils à tant de calamités? Demandez aux suicides.
Voilà une génération tout entière à laquelle les événements politiques ont tenu lieu de l’éducation d’Ach lie. Elle a eu pour aliments la moelle et le sang des lions; et maintenant qu’un gouvernement qui ne laisse rien au hasard, et qui fixe l’avenir 1 , a restreint le développement dangereux de ses facultés ; maintenant qu’on a tracé autour d’elle le cercle étroit de Popilius, et qu’on lui a dit, comme le Tout-Puissant aux flots de la mer : Vous ne passerez pas ces limites, sait-on ce que tant de passions oisives et d’énergies réprimées peuvent produire de funeste? sait-on combien il est près de s’ouvrir au crime, un cœur impétueux qui s’est ouvert à l’ennui? Je le déclare avec amertume, avec effroi : le pistolet de Werther et la hache des bourreaux nous ont déjà décimés !
* Il est inutile de rappeler an lecteur que ceci a été écrit sous le régne de Napoléon.
78 ROMANS
Cette génération se lève, f.t vods demande des cloîtres.
Paix sans mélange aux heureux de la terre! mais malédiction à qui conteste un asile à l’infortune! 11 fut sublime le premier peuple qui consacra au nombre de ses institutions un lieu de repos pour les malheureux. Une bonne société pourvoit à tout, même aux besoins de ceux qui se détachent d’elle par choix ou par nécessité.
J’étois de retour dans les bâtiments supérieurs; et en m’appuyant contre un pilier gothique, orné de tristes emblèmes, je remarquai des caractères péniblement gravés sur une des faces de sa base. On y lisoit ce qui suit :
« En voyant l’aveuglement et les misères de l’homme, « et ces contrariétés étonnantes qui se découvrent dans « sa nature, et regardant tout l’univers muet, et l’homme « sans lumière, abandonné à lui-même, et comme égaré « dans ce recoin de l'univers, sans savoir qui l’y a mis, « ce qu’il y est venu faire, ce qu’il deviendra en mourant, « j’entre en effroi comme un homme qu’on auroit émit porté endormi dans une île déserte et effroyable, et « qui se rèveilleroit sans connoîlre où il est, et sans « avoir aucun moyen d’en sortir; et sur cela j’adinire « comment on n’entre pas en désespoir d’un si misérable « élat. »
C’est Pascal qui a. crayonné dans ces lignes toute l’histoire du genre humain.
JEAN SBOGAR