C. o N oo LA
L’Istrie, successivement occupée et abandonnée par des armées de différentes nations, jouissoit d’un de ces moments de liberté orageuse qu’un peuple foible goûte entre deux conquêtes. Les lois n’avoient pas encore repris leur force, et la justice suspendue sembloit respecter jusqu’à des crimes qu’une révolution pouvoit rendre heureux. Dans les grandes anxiétés politiques, il y a une sorte de sécurité attachée à la bannière des scélérats; elle peut devenir celle de l’État et du monde, et les hommes mêmes qui se croient vertueux la respectent par prudence. La multiplicité des troupes irrégulières,
HOMANS,
levées au nom de l’indépendance nationale et presque à l’insu des rois, avoit familiarisé les citoyens avec ces bandes armées, qui descendoient à tout moment des montagnes, et qui se répandoient de là sur tous les bords du golfe. Presque toutes ètoient animées des sentiments les plus généreux, conduites par le dévouement le plus pur; mais par derrière elles se formoit du rebut de ces hommes violents, pour qui les désordres de la politique ne sont qu’un prétexte, une ligue redoutable à tous les gouvernements et désavouée de tous. Ennemie décidée des forces sociales, elle tendoit ouvertement à la destruction de toutes les institutions établies. Elle proclamoit la liberté et le bonheur, mais elle marchoit accompagnée de l'incendie, du pillage et de l’assassinat. Dix villages fumants altestoient déjà les horribles progrès des Frères du bien commun. C’est ainsi que s’étoit nommée d’abord, avant de se mettre au-dessus de toutes les convenances et de violer toutes les lois, la troupe sanguinaire de Jean Sbogar.
Les brigands avoient paru à Santa-Croce, à Opschina, à Materia ; on assuroit qu’ils occupoient même le château de Duino, et que c’étoit du pied de ce promontoire qu’ils se jetoient, à la faveur de la nuit, comme des loups affamés, sur tous les rivages du golfe, où ils portoient la désolation et la terreur. Les peuples épouvantés se précipitèrent bientôt sur Trieste. La casa Monteleone surtout étoit loin d’être un asile sûr. Un bruit s’éloit répandu qu’on avoit vu Jean Sbogar lui-même errer, au milieu des ténèbres, sous les murailles du château. La renomitiée lui donnoit des formes colossales et terribles. On prétendoit que les bataillons effrayés avoient reculé à son seul aspect. Aussi n’étoit-ce point un simple paysan d’Istrie ou de Croatie, comme la plupart des aventuriers qui l’accompagnoient. Le vulgaire le faisoit petit-fils du fameux brigand Sociviska, et les gens du monde disoient qu’il descendoit de Scanderberg, le Pyr-
JEAN SBOGAR
rhus dos Uly riens modernes. Les hommes simples, qu sont toujours amoureux des merveilles, ornoient son histoire des épisodes les plus singuliers et les plus divers; mais on s’accordoit à avouer qu’il étoit intrépide et impitoyable. En peu de temps, son nom avoit acquis le crédit d’une tradition des temps reculés, et dans le langage figuré de ce peuple, chez qui toutes les idées de grandeur et de puissance se réunissent dans celles d’un âge avancé, on l’appeloit le vieux Sbogar, quoique personne ne sût quel nombre d’années avoit passé sur sa tête, et qu'aucun de ses compagnons, tombé entre les mains de la justice, n’eût pu donner sur lui le moindre renseignement.
Madame Alberti, qu’une imagination facile à ébranler disposoit à accueillir les idées extraordinaires, et qui setoit occupée de Jean Sbogar depuis le moment où le nom de cet homme avoit frappé ses oreilles pour la première fois, ne tarda pas à sentir la nécessité de quitter la æsa Monteleone pour Trieste; mais elle cacha ses motifs à Àntonia, dont elle redoutoit la sensibilité. Celle-ci avoit entendu parler aussi des Frères du bien commun et de leur capitaine ; elle avoit pleuré sur les crimes dont ils se rendoient coupables, quand le récit lui en étoit parvenu; mais cette impression laissoit peu de traces dans son esprit, parce qu’elle comprenoit mal les méchants; il sembloit qu’elle évitât de penser à eux pour n’être pas forcée de les haïr. Ce sentiment passoit la mesure de ses forces.
La position de Trieste a quelque chose de mélancolique qui serreroit le cœur si l'imagination n’éloit pas distraite par la magnificence des plus belles constructions, par la richesse des plus riantes cultures. C’étoit le revers d’un rocher aride, embrassé par la mer; mais les efforts de l’homme y ont fait naître les dons les plus précieux de la nature. Tressé entre la mer immense et des hauteurs inaccessibles, il offroit l’image d’une prison;
ROMANS
l'art, vainqueur du sol, en a fait un séjour délicieux. Ses bâtiments, qui s’étendent en amphithéâtre depuis le port jusqu’au tiers de l’élévation de la montagne, et au delà desquels se développent, de degrés en degrés, des vergers d’une grâce inexprimable, de jolis bois de châtaigniers, des buissons de figuiers, de grenadiers, de myrtes, de jasmins, qui embaument l’air, et audessus de tout cela la cime austère des Alpes illyriennes, rappellent aux voyageurs qui traversent le golfe l’ingénieuse invention du chapiteau corinthien : c’est une corbeille de bouquets, frais comme le printemps, qui repose sous un rocher. Dans cette solitude ravissante, mais bornée, on n’a rien négligé pour multiplier les sensations agréables. La nature a donné à Trieste une petite forêt de chênes verts, qui est devenue un lieu de délices : on l’appelle, dans le langage du pays, le Farnedo, ou le Bosquet. Jamais ces divinités champêtres, dont les heureux rivages de l’Adriatique sont la terre favorite, 11'ont prodigué, dans un espace de peu d’étendue, plus de beautés faites pour séduire. Le Bosquet joint souvent même à tous ces charmes celui de la solitude; car l’habitant de Trieste, occupé de spéculations lointaines, a besoin d’un point de vue vaste et indéfini comme l’espérance. Debout sur l’extrémité d’un cap, et sa lunette fixée sur l’horizon, son plaisir est de chercher une voile éloignée, et, depuis le Farnedo, on n’aperçoit pas la mer. Madame Alberti y conduisoit souvent son Antonia, parce que là, seulement, elle trouvoit le tableau d’un inonde étranger à celui où sa pupille avoit vécu jusqu'alors, et capable d’exciter dans sa jeune imagination le désir des sensations nouvelles. Pour une âme vive, le Farnedo est à mille lieues des villes; et madame Alberti cherchoit à développer en Antonia cet instinct de l’immensité qui atténue les impressions locales, et qui les rend moins durables et moins dangereuses. Elle avoit déjà assez d’expérience
JEAN SBOGAR
de la vie pour savoir qu’être heureux ce n’est que se distraire.
La fête du Bosquet des chênes avoit d’ailleurs le charme le plus piquant pour madame Alberti. Élevée comme un homme dont on veut faire un homme instruit, elle connoissoit les poètes, et avoit rêvé souvent ces danses d’Arcadie et de Sicile qui ont tant d’agréments dans leurs vers. Elle se les rappeloit, au costume près, en voyant le berger istrien dans son habit flottant et léger, chargé de nœuds et de rubans, sous son large chapeau couronné de bouquets de fleurs, soulever en passant et remettre sur le gazon la jeune fille qui lui échappe, la tête voilée, sans avoir été reconnue, et qui se perd dans un autre groupe, au milieu de ses compagnes, semblables entre elles. Souvent une voix s’élève tout à coup parmi les danseurs, celle d’un aventurier des Apennins, qui chante quelques strophes de l’Arioste ou du Tasse : c’est la mort d’Isabelle ou celle de Sophronie ; et chez cette nation qui jouit de toutes ses émotions, et qui est fière de toutes ses erreurs, les illusions d’un poète sont des autorités qui demandent des larmes. Un jour, comme Antonia pénètroit à côté de sa sœur au milieu d’une de ces assemblées, elle fut arrêtée par le son d’un instrument qu’elle ne connoissoit point : elle s’approcha et vit un vieillard qui promenoit régulièrement sur une espèce de guitare, garnie d'une seule corde de crin, un archer grossier, et qui en tiroit un son rauque et monotone, mais très-bien assorti à sa voix grave et cadencée. 11 chantoit, en vers esclavons, l’infortune des pauvres Dalmates, que la misère exiloit de leur pays; il improvisoit des plaintes sur l’abandon de la terre natale, sur les beautés des douces campagnes de l’heureuse Macarsca, de l’antique Trao, de Curzole aux noirs ombrages; de Cherso et d’Ossero, où Médée dispersa les membres déchirés d’Absyrthe; de la belle Épi— daure, toute couverte de lauriers-roses; et de Salone,
ROMANS
que Dioclétien prèféroit à l’empire du monde. A sa voix, les spectateurs, d’abord émus, puis attendris et transportés, se pressoient en sanglotant; car dans l'organisation tendre et mobile de l’istrien, toutes les sympathies deviennent des émotions personnelles, et tous les sentiments des passions. Quelques-uns poussoient des cris aigus, d’autres ramenoient contre eux leurs femmes et leurs enfants; il y en avoit qui embrassoient le sable et qui le broyoient entre leurs dents, comme- si on avoit voulu les arracher aussi à leur patrie. Antonia, surprise, s’avançoit lentement vers le vieillard, et, en le regardant de plus près, elle s’aperçut qu’il étoit aveugle comme Homère. Elle chercha sa main pour y déposer une pièce d’argent percée, parce qu’elle savoit que ce don étoit précieux aux pauvres Morlaques, qui en ornent la chevelure de leurs filles. Le vieux poète la saisit par le bras et sourit, parce qu’il s’aperçut que c’ étoit une jeune femme. Alors, changeant sur-le-champ de mode et de sujet, il se mit à célébrer les douceurs de l’amour et les grâces de la jeunesse. Il ne s’accompagnoit plus de la guzla, mais il accentuoit ses vers avec bien plus de véhémence, et rassembloit tout ce qu’il avoit de forces, comme un homme dont la raison est dérangée par l’ivresse ou par une passion violente; il frappoit la terre de ses pieds, en ramenant vivement vers lui Antonia, presque épouvantée :
— Fleuris, fleuris, s’écrioit-il, dans les bosquets parfumés de Pirano, et parmi les raisins de Trieste qui sentent la rose ! Le jasmin lui-même, qui est l’ornement de nos buissons, périt et livre sa petite fleur aux airs, avant qu’elle se soit ouverte, quand le vent a jeté sa graine dans les plaines empoisonnées de Narente. C’est ainsi que tu sécherois si tu croissois, jeune plante, dans les forêts qui sont soumises à la domination de Jean Sbogar.
JEAN SBOGAR
Les collines entendent le son de celte voix terrible, leurs noirs rochers et leurs bosquets en frémissent. Avertis par les songes du danger, le peuple court i travers les bruyères, et allume les signaux d’alarme.
Osstax.
Antonia retourna lentement vers la ville, appuyée sur sa sœur, mais silencieuse et pensive. Le nom du brigand faisoit noître pour la première fois dans son cœur un sentiment de crainte pour elle-même et une vague inquiétude de son avenir. Elle avoit pensé au sort des malheureux qui tomboient dans ses mains, sans supposer jamais que cette destinée pût devenir la sienne, et le langage comme inspiré du vieil improvisateur morlaque l’avoit frappée de terreur, en lui faisant comprendre la possibilité de cette épouvantable infortune parmi les divers accidents dont la vie est menacée. Cette idée étoit cependant si dénuée de raison, ce danger si éloigné de toute vraisemblance, qu’Antonia, qui n’avoit point de secrets pour madame Alberti, n’osa lui confier le sujet de son trouble. Elle se rapprochoit d’elle, se pressoit contre elle avec un frisson que le progrès de la nuit, le silence de la solitude, le murmure plus effrayant encore qui sortoit de temps en temps du fond des bois, ne faisoient qu’augmenter. Inutilement madame Alberti cherchoit à désoccuper sa pensée du sentiment qui paroissoit la remplir; comme elle ignoroit ce qui pouvoit l’exciter, le hasard lui fit choisir le motif de conversation le plus propre à l’entretenir.
— Quelle funeste renommée que celle de Jean Sbogarl dit-elle; combien il est douloureux de fixer l’attention des hommes à ce prix !
— Et qui sait cependant, reprit Antonia, si ce n’est
ROMANS
pas le désir insensé de fixer leur attention qui a produit lant d'égarements et tant de crimes? Au reste, ajoutat-elle, dans la secrète intention peut-être de se rassurer elle-même, il y a sans doute beaucoup d’exagération dans ce que l’on en raconte. Je suis portée à croire que nous calomnions un peu ces gens qu’on appelle des scélérats, et l’idée que j’ai de la bonté de Dieu ne se concilie pas bien avec la possibilité d’une dépravation si horrible.
— La bienveillance de ton cœur l’abuse, répondit madame Alberti. Il est vrai que le mal absolu répugne à la juste idée que nous nous faisons de l’extrême bonté du Créateur et de la perfection de ses ouvrages; mais il l’a cru certainement nécessaire à leur harmonie, puisqu’il l’a placé dans tout ce qui est sorti de ses mains à côté du bon et du beau. Pourquoi n’auroit-il pas jeté dans la société des âmes dévorantes et terribles, qui ne conçoivent que des pensées de mort, comme il a déchaîné dans les déserts ces tigres et ces panthères effroyables, qui boivent le sang des animaux sans jamais s’en désaltérer? Quoiqu’il fût le principe de tout bien, il a voulu permettre le mal dans l’ordre moral ; mais n’a-t-il pas donné des formes hideuses à certaines espèces dans l’ordre physique, quoiqu’il soit le principe de toute beauté, et qu’il ait revêtu ses ouvrages de tant d’attraits quand il l’a voulu? N’as-tu pas remarqué qu’il se plaisoit à attacher le sceau repoussant de la laideur la plus rebutante aux êtres malveillants et dangereux? Tu te souviens de cette espèce de vautour blanc comme la neige qu’un des correspondants de mon père avoit apporté de Malte? Sa forme n’a rien de désagréable; il n’y a lien de plus pur et de plus élégant que son plumage ; quand on le voit par le dos sur une des pierres éparses des cimetières où il fait sa demeure, on désire de s’en approcher et de l’examiner en détail; s’il se retourne en sautillant sur ses jambes grêles, et qu’il arrête sur vous son œil plein d’un feu sanglant entouré d’une
JEAN SBOUAK.
large pellicule cadavéreuse, comme d’un masque de spectre, vous tressaillez d’horreur et de dégoût. Sous les apparences les plus flatteuses, je me persuade qu’il en est de même de tous les méchants, et qu’on trouve en eux, au premier regard, le signe distinct de réprobation que Dieu leur a attaché en les créant pour le crime.
— D’après cela, dit Ântonia en affectant de sourire, ton imagination ne prête pas des charmes bien séduisants au chef des Frères du bien commun; tu dois te faire une étrange idée de la beauté de Jean Sbogar.
Madame Alberti, qui se représentoit avec une facilité extrême les objets dont sa pensée étoit frappée, et qui s’étoit composé sur-le-champ l’idéal du plus féroce des bandits, alloit répondre à sa sœur, quand le bruit d’un pas précipité se fit entendre derrière elles, au détour du chemin.
La nuit étoit tout à fait tombée, et tous les promeneurs éloient rentrés dans les bastides, dont l’amphithéâtre est semé d’espace en espace. Les deux sœurs s’arrêtèrent en tremblant, péniblement prévenues par les sombres images qui venoient de passer devant leurs yeux. Elles écoutoient, immobiles et la respiration suspendue. Une voix douce, mélodieuse, une de ces voix qui ont le privilège d’enchanter les soucis, de transporter l’âme dans une région plus calme, dans une vie plus parfaite, fit succéder à leur trouble une agréable émotion.
C’éloit un jeune homme; on pouvoit en juger à la délicatesse et à la fraîcheur de son organe. 11 étoit en veloppé d’un manteau court à la vénitienne, coiffé d’un chapeau retroussé à panache flottant, et il passoit audessus du sentier, ou plutôt il voloit de rocher en rocher ? comme un fantôme de nuit* en répétant le refrain du vieil aveugle :
« Si jamais tu croissois, jeune plante, dans les forêts soumises à la domination de Jean Sbogar, du cruel Jean Sbogar. »
ROMANS
Parvenu à un roc plus élevé, que sa blancheur détachoit du contour obscur de la montagne, il resta debout et interrompit brusquement son refrain; puis, après un moment de silence, il partit de l’endroit où il s etoit arrêté un cri si sauvage, si douloureux, si formidable et si plaintif tout à la fois, qu’il ne sembloitpas procéder d’une voix humaine ; et au même instant ce gémissement farouche, semblable à celui d’une hyène qui a perdu ses petits, se répéta sur vingt points différents de la forêt; ensuite l’inconnu disparut en reprenant sa romance.
Antonia ne fut entièrement rassurée qu’à l’entrée de la ville, et elle s’étoit souvent promis, en revenant, de ne plus quitter si tard le Farnedo. Cependant, en y réfléchissant depuis, elle condamnoit ses terreurs, et trouvoit, à tout ce qui l’avoit émue, des explications naturelles ; mais sa foiblesse et sa timidité ne tardoient pas à l’emporter encore sur les efforts de sa raison. Sa sensibilité, à défaut d'exercice extérieur, s’attachoit de plus en plus à des chimères effrayarttes ; elle se perdoit dans un vague sans bornes, et il se coinposoit en elle un sentiment inquiet du monde, que son isolement, sa défiance, son éloignement pour toutes les sociétés nombreuses rendoient de jour en jour plus irritable; quelquefois ce désordre d’idées, que produit la peur, alloit jusqu’à une sorte d’égarement qui lui causoit de la honte et de l’effroi. Madame Alberti l’avoit remarqué avec une extrême douleur ; mais, fidèle à son système de distraction, elle se proinettoit toujours de fournir assez de diversion à son esprit, jusqu’à ce qu’une affection heureuse et légitime vint en donner à son cœur. C’étoit la dernière, c’ètoit aussi la plus agréable et la plus spécieuse de ses espérances. Il ne faut en effet désespérer de rien pour ceux qui n’ont pas aimé : leur existence a un complément à recevoir, et un complément qui fait souvent la destinée de tout le reste de la vie.
JEAN SBOGAll
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