LA. PIERRE D'EP-NELL
La terreur et la consternation de nos paysans, à la vue d'un sinistre destructeur de la propriété échappe à toute description. En lui rendant sa cliétive part si pénible à acquérir, si onéreuse à conserver, la loi de l'inégalité a développé dans son âme malheureuse et tourmentée , un amour excessif, une sorte de culte ido!âtrique pour l'objet de tant de soins et le but de tant de fatigues. La maison de Tula ne valait pas 500 fr., et Guillaume s'épuisait à dire : « Ne criez pas, ne pleurez pas : sauvez ce que vous pourrez, et ce qui périra, je me charge de le faire rétablir. Cherchez Jeanne, aidez-moi à trouver Jeanne, pour qu'elle ne perde pas la tète, pour qu'elle se console. Allons, courez après Jeanne. »
— Jeanne, Monsieur! lui répondait-on, elle aura été se noyer. Quo voulez-vous qu'elle fasse? Elle a tout perdu dans un jour : sa mère et son bien. On ne peut pas vivre après ça.
Guillaume ne pouvait pas faire comprendre qu'il réparerait au moins une de ces pertes. Quelques-uns secouaient la tète, en disant : « Ça se dit comme ça, mais quand la pitié est passée, l'argent ne vient pas. » La plupart, ne connaissant pas Guillaume de Boussac , le prenaient pour un fonctionnaire du gouvernement. Et après tout , on se réunissait pour dire : « Rebâtie aux fiais de qui on voudra, c'est toujours une maison qui brûle. C'est du bien qui se périt. Non 1 le pauvre monde est trop malheureux! Alas! mon Dieu', alast faut-il! alas! Jésus! » Et c'était un chœur de gémissements comme celui des captives de la tragédie antique, sans que Guillaume, impatienté de ces clameurs, et s'irritant sans fruit contre i'énervement que l'effroi et la suprise causent au paysan, pût réussir à organiser une chaîne , et à utiliser les seaux qu'on avait apportés et l'eau qui coulait à côté de la maison.
Il allait rejoindre sur le toit Marsillat, qui travaillait comme un Hercule, secondé par cinq ou six vigoureux compagnons, de ces gars de bon cœur qui mettent un peu de vanité à bien faire, et que le moindre encouragement enflamme d'émulation; véritable type des volontaires de la république et des fantassins de l'empire , lorsque Jeanne parut enfin, et Guillaume ne pensa plus qu'à elle.
Ello avait fait un détour pour porter une dernière invitation à un parent qui demeurait sur le versant opposé de la montagne, et elle n'avait vu l'incendie qu'en sortant du chemin creux qui la ramenait à sa demeure. Elle avait jeté sa besace, elle accourait avgc Cadet, lo fils de Léonard, qui avait semé les pains de munition dont il était chargé parmi les blocs de pierre de la vide gauloise. Cadet se lamentait bruyamment ; mais Jeanne, pile et hors d'haleine, ne disait rien. Elle cherchait dans la foule, et enfin quand elle put parler :
— Ma mère 1 cria-t-elle, où est ma pauvre chère mère?
— Elle a l'esprit égaré, elle n'a plus ses sens, disaiton autour d'elle, elle ne se souvient plus que sa mère est morte.
— Où donc avez-vous mis ma mère? reprit Jeanne
JEANNE
avec force. Comment! vous n'avez pas soiti de là dedans le pauvre corps chrétien de ma mère? ça n'est pas possible!... Ma tante! où ce qu'est ma tante 1... elle aura pensé à ça, elle... Répondez-moi donc, montiez-moi donc ma mère !
Quand Jeanne vit que personne n'y avait songé, et qu'on n'avait eu de sollicitude que pour ses bêtes, qu'elle aimait pourtant beaucoup, mais qui no l'occupèrent pas un instant, elle s'élança vers la porte de la maison.
« Arrête, Jeanne, lui cria Guillaume en la saisissant dans ses bras ; lo toit est prêt à s'eerouler; la chambre est >i remplie do fumée que tu y serais étouffée en un instant .. Non! non!... je ne te laisserai pas entrer...
— Laissez, laissez, mon parrain! dit Jeanne en se dég i ;eant avec une force extraordinaire, je ne veux pas que ma mère ait son pauvre corps brûlé comme un meuble de la maison... Je veux qu'elle aille en terre sainte, et qu'elle ait les honneurs eu chrétien !
Et Jeanne s'élança dans la chambre de la morto sans qu'il fût possible à Guillaume de la retenir.
Il allait l'y suivre lorsque Jeanne, reculant devant la fumée suffocante, parut renoncer à son projet. Mais ello s'approcha du fils de Léonard et lui dit a demi-voix: « Cadet, je veux entrer là, et je te donne ma fui du baptême que j'en retirerai ma mère ; mais il ne faut pas que personne me suive ; ça perdrait tout ! »
Soit que Jeanne se servit de la superstition accréditée sur son compte pour empêcher ses amis de partager son péril, soit qu'elle eut fui elle-même à la protection des fades, évoquée sur son berceau par sa mère, elle fut entendue à. demi-mol parCadel el par deux ou trois autres paysans qui se trouvaient autour d'elle ; elle les convainquit pleinement du don do connaissance qu'on lui attribuait. Aussitôt, trompant la vigilance de son parrain, elle se précipita dans les luurbillons de fumée et disparut sous la gerbe de flamme qui enveloppait les cotés et le sommet de la maison. Guillaume \oulut encore la suivre pour l'arracher de force
à une mort certaine Mais deux ou trois paires de bras
athlétiques l'enlacèrent, et Cadet lui dit avec un sourire qui ne quittait jamais sa grosse figure, même quand les lar- .. muaient un démenti à cette gaieté pétrifiée sur ses traits : a N'ayez peur, mon petit cher monsieur ; la Jeanne n'attrapera pas de mal. Aile a ce qu'il faut et aile sait les paroles île la chouse. Faut la laisser ; vous voyez ben que ça ii Délierait malheur por el restant de ses jours, de laisser consommer les ous de sa mère. Aile saillera d'elà aussi nette qu'aile y entre, foi d'houmel Vous allez voére ! Souffrez pas ! faut pas vous fâcher. On z'où fait pour vot' bien ; on veut pas vous offenser. Vous la feriez brûler si vous alliege anvec-z-elle 1 Faut pas contréyer l'ouvraige aux fades ! »
Gm.laume écumait d'indignation pendant ce beau discours en pur berrichon, et il soutenait contre ses préservateurs superstitieux une lutte dont il allait sortir vainqueur, lorsque Jeanne reparut sur le seuil de la maison ébi anlée par des craquements sinistres. La courageuse et robuste tille portait dans ses bras ce cadavre raide qui semblait d'une grandeur effrayante. Le linceul cachait la tète de la morte, et, laissant à découvert une partie Oe son corps vêtu, suivant la coutume, de ses meilleurs habits, flottait en plis rougeàtres au reflet de l'incendie, jusque sur les pieds de Jeanne. La main de Tula retombait sur le visage de sa Bile ; on eût dit qu'elle la bénissait par une dernière caresse, et, par la suite, toute la t ion de Toull et des environs affirma sous serment avoir vu le cadavre se plier pour donner un baiser au front de Jeanne sur le seuil de la chaumière. Ce qui rendit le miracle plus frappant encore, c'est qu'à peine la pieuse fille avait-elle fait trois pas dehors, que la toiture, minée dans ses solives par un feu longtemps couvé, s'effondra avec fracas sur la chambre d'où Jeanne sortait, et chassa au loin des tourbillons de cendres, des avalanches de chaume fumant et des débris de charpente embrasée.
— Laissez la tomber, laissez la tomber 1 cria Jeanne, il n'y a plus rien dedans a sauver !
A cette dernière catastrophe, les femmes et les enfants jetèrent des cris perçants et se dispersèrent avec épuu»
vante. Jeanne doubla le pas, sans perdro sa présence d'esprit, et aucun débris ne l'atteignit.
Le spectael • de cet événement fit sur l'esprit de Guillaume une si vive impression, qu'il en fut. agité souvint
dans ses i ;i s plus no dix ans après. Jeanne lui pai ul
belle et terrible comme une druidesse dans cet acte de piété farouche et sublime. Kilo avait perdu sa coiffe de toile, et sa longue chevelure blonde tombait autour d'elle ; -i s yeui rougis par la fumée avaient l'égarement de l'ivresse, sa voix était forte, et sa parole, ordinairement lente et douce, était brève et accentuée. Ello fendit la presse, portant toujours ce cadavre que personne n'o ait toucher, et elle alla lo déposer sur le dolmen d'Ep-N II, cette longue pierre plate appuyée sur deux autres, qu'on prendrait pour un ancien pont dont l'eau voisine se serait détournée et dont les assises se seraient abaissées. — Que la maison brûle à présenti répéta Jeanne avec force, laissez-la, laissez-la tomber, mes amis!... Puis elle demanda un verre d'eau, de l'eau par grâce, et avant qu'on eût pu lui en apporter, elle tomba en faiblesse , comme disent les paysans.
Guillaume et le curé s'empressèrent de la faire revenir en la portant à deux pas de là, au bord du courant d'eau, où ils baignèrent ses mains et son visage enflammés de chaleur. Il n'y avait pas moyen de retrouver dans la confusion un vase pour lui donner à boire , bien que la tante eût sauvé, dès le commencement, sa vaisselle et tout ce qu'elle considérait comme précieux. Jeanne but dans le creux des blanches mains du jeune baron, et quand elle eut retrouvé la respiration et la force, elle retourna s'agenouiller auprès de l'autel druidique qui servait de lit mortuaire à sa mère. Là, tournant le dos à l'incendie qui projetait sur sa belle tète blonde ses reflets étincelants, elle resta absorbée sans s'intéresser à rien. — Jeanne , vint lui dire le gros Cadet, on a sauvé toutes tes bêtes. Il n'y a pas tant seulement une poule de grillée. — Merci, mon Cadet, répondit Jeanne, ça me fait plaisir, parce que c'étaient des bêtes que ma mère avait élevées, et qu'elle m'avait bien enchargée de soigner pour le mieux. — Jeanne, lui dit à son tour Guillaume, tu n'as rien perdu dans cet accident : je me charge de tout réparer.
— A votre volonté, mon parrain; mais ça n'est pas la pêne, allez! ma vie n'est pas si gramfchose à gagner, et puisque ma mère ne sera plus avec moi , dans c'te maison, l'aime autant que c'te maison soit finie.
Jeanne ne montra pas un seul instant une préoccupation d'intérêt personnel. Tout le pays gémissait sur ello et pleurait sur les ruines de sa maison, excepté elle. — J'ai encore de la consolation dans mon malheur, disaitelle, de voir que tant de braves gens se sont donné de la peine pour moi , et de savoir que ma mère ira dans le cimetière des chrétiens avec mon pauvre père, et mes pauvres frères et sœurs qui sont là.
Cependant Marsillat et ses bons compagnons a\ aient réussi à faire la part du feu. Mais un accident qu'ils n'avaient pu prévoir vint rendre leur zèle inutile. Le pignon mitoyen entre la chambre de la morte et les bergei ies, rougi et calciné par la chaleur, se mit à pencher sur eux si sensiblement, qu'ils durent abandonner l'entreprise; et, au bout de peu d'instants, ce grand mur nu, privé des poutres transversales qui , depuis longues années, le tenaient en respect, s'écroula sur les bergeries, enfonça la couverture, et donna passage à de nouveaux torrents do flamme qui eurent bientôt dévoré le reste de cette misérable habitation.
Tant que la Grand'Gothe avait eu espoir de sauver les graines et le fourrage que contenait cette portion des bâtiments, et qui étaient sa propriété particulière, elle avait conservé beaucoup d'audace et de présence d'esprit ; mais quand elle vit flamber sa récolte, elle perdit la tête, éclata en imprécations contre le ciel et les hommes, et voulut se précipiter dans les flammes pour périr avec ses denrées. 11 fallut la force et la colère de Marsillat pour l'en empêcher. Les assistants ne demandaient pas mieux que de la laisser faire, croyant qu'elle était incombustible, et que le diable sauverait toujours une si méchante sorcière pour faire enrager les bons chrétiens. — C'est
JEANNE
une i ustice du bon Dieu, disaient-ils, que le feu du ciel soit tombé sur le fait d'une pareille femme. Tant que sa sœur a vécu là dedans, la punition a été retardée. Mais voyez comme ça s'est passé! La Tula meurt, la Jeanne est sortie, et tout d'un coup la maison brûle : on a sauvé les bètes de Jeanne, et d'ailleurs elle a retrouvé les gens du château (la famille de Boussac) , pour lui réparer tout son dommage. Bah ! je parie bien qu'ils lui feront rebâtir une meilleure maison que celle-là là. Et comme ça , la vieille sorcière ira chercher son pain (mendier), et le bon Dieu sera revengé, et le monde de la paroisse sera soulagé d'un grand ennemi.
Jeanne, entendant de loin les cris de sa tante, pria Cadet de garder le corps de sa mère, et alla s'efforcer de la consoler. Il n'y a pas si grand mal, allez, ma tante, lui dit-elle, mon parrain veut me faire du bien, et je vous revaudrai tout ce que vous perdez.
— Tais-loi, cache-toi, imbécile ! s'écria la mégère exaspérée. Personne ne te fera jamais de bien, à toi ; tu aurais bien déjà pu amener du bonheur dans la maison de ta mère, et tu ne l'as pas fait. Non, non ! je te connais, va! Ton parrain ne te récompensera pas mieux qu'un autre, parce que tu ne le contenteras pas mieux que les autres. Tu es une fille sans cœur et sans souci !
— Je vous dis, ma tante, répondit Jeanne, qui ne comprenait pas les infâmes insinuations de sa tante, que mon parrain m'en a déjà fait du bien ! Ah ! mon Dieu, si j'avais là ce qu'il m'a donné à Toull, je vous reconsolerais tout de suite !... Et Jeanne se mit à chercher dans ses poches l'argent que Guillaume lui avait donné, et auquel, depuis ce moment, elle n'avait guère songé.
— Il t'a donné quelque chose? s'écria la tante ; qu'estce qu'il t'a donné'? où l'as-tu mis? tu l'as perdu! tu l'as jeté dans le trou-aux-fades!...
— Tenez, tenez, ma tante, dit Jeanne en retrouvanl l'argent qu'elle avait mis dans du papier et lié avec son chapelet, prenez ça, prenez ça bien vite, ça vous récompense! a un peu de votre perte ; et, voyant que sa taule se calmait un peu, elle retourna auprès de sa mère.
— Faut que la Jeanne soit rudement sotte ! dirent les assistants, de donner comme ça ce qu'elle a à une femme qui lui a fait tomber le feu du ciel sur sa maison. Fié pour moi, je ne lui aurais pas seulement laissé les habits qu'elle a sur le corps , car m'est avis qu'elle les a volés.
— Et pourquoi donc, celle qui sait tant de secrets, n'at-elle pas arrêté le feu?
— La Gothe? Est-ce que ça peut faire le bien, des femmes de cet ordre-là? ça n'est savant que pour le mal.
— Tout de même, laJeanne ne l'a pas arrêté non plus.
— Elle u'a pas voulu , vous avez bien vu qu'elle n'a pas voulu ! elle savait que c'était la justice de Dieu ; elle a emporté le calabre de sa mère : c'est ce qu'elle voulait; ce qu'elle a voulu, elle l'a fait, quoi! vous l'avez bien vu. »
Quand la maison ne fut plus qu'un monceau de décombres fumants, il était près de minuit. On avait passé une heure à taire la chaîne et à éteindre la flamme, lorsqu'il n'y avait plus rien à sauver. Le travail de la chaîne avait élê pour les jeunes filles et les enfants, qui ne connaissaient pas ce moyen de secours, un amusement tout nouveau, et on entendait des facéties et des rires terminer ce drame , commencé par des cris et des hurlements. Enfin les travaux , qui se reprennent à la pointe du jour et qui ne permettent pas de longues veillées, revinrent à l'esprit de tous, et on se sépara. La Grand'Gothe, pensant, d'après la générosité de Jeanne, qu'elle hériterait des bestiaux , les rassembla précipitamment et disparut sans que personne pût due par quel chemin. 11 n'y avait pas un coin de la maison incendiée où l'on put mettre à couvert le corps de la morte. D'ailleurs, Jeanne s'obstinait à le laisser sur la pierre druidique, où elle assurait qu'il était bien, et elle ne voulut pas s'en éloigner, quelques instances qu'on lui fit, pour se donner du repos. Le curé, Guillaume, Marsillat, Cadet, ne pouvant vaincre >a détermination, résolurent donc de veiller auprès d'elle, et de ne la quitter que lorsqu'elle serait disposée à son-
ger à sa propre existence et à recevoir leur aide et leurs conseils.
Le temps était devenu calme et serein ; la lune brillait dans le ciel, et son rellet bleu, éclairant les pans de murailles ruinés de la chaumière, contrastait avec les lueurs rouges qui s'échappaient encore du foyer mal éteint. La nuit était fraîche. Marsillat, qui avait été baigné de sueur par son travail de pompier, grelottait auprès des monceaux de chaume mouillés, et les écartait avec sa hache pour y retrouver un peu de ce feu, dont il avait eu trop, disait-il, et dont il n'avait plus assez. Cadet, fatigué, et soumis impérieusement à la légitime habitude du sommeil, s'adossa philosophiquement contre un reste de mur encore chaud, et s'y endormit profondément. Le curé se mil en prières à côté de Jeanne, séparé d'elle seulement par la pierre qui supportait la morte. La bergère d'Ep- Nell retomba dans l'immobilité contemplative où Guillaume l'avait trouvée en la voyant le matin pour la première fois. Quand une heure du matin fit pencher l'étoile du Bouvier sur le clocher de Toull, le curé s'assoupit dans la prière, et Marsillat s'endormit presque aussi bien que Cadet. Guillaume, dont l'imagination plus jeune avait été plus frappée que toutes les autres par les agitations imprévues de la journée, resta seul complètement éveillé, et marcha à pas lents comme une sentinelle vigilante à quelque distance de la vierge d'Ep-Ncll. De temps en temps il s'arrêtait et la regardait avec émotion. Peut-être s'était-elle endormie aussi dans l'attitude de la prière. Sa niante grise, dont le capuchon était rabattu sur son visage en signe de deuil, lui donnait, au clair de la lune, l'aspect d'une ombre. Le curé, tout velu de noir, et la morte roulée dans son linceul blanc formaient avec elle un tableau lugubre. De temps en temps, le feu, contenu sous les amas de débris, faisait, en petit, l'effet d'une éruption volcanique. Il s'échappait avec une légère détonation, lançait au loin la paille noircie qui l'avait couvé, et moulait en jets de flamme pour s'éteindre au bout de peu d'instants. Ces lueurs fugitives faisaient alors vaciller tous les objets. La morte semblait s'agiter sur sa pierre, et Jeanne avait l'air de suivre ses mouvements , comme pour la bercer dans son dernier sommeil. On entendait au loin le hennissement de quelques cavales au pâturage et. les aboiements des chiens dans les métairies. La reine verte des marécages coassait d'une façon monotone, et ce qu'il y avait de plus étrange dans ces voix, insouciantes des douleurs et des agitations humaines , c'était le chant des grillons de cheminée , ces hôtes incombustibles du foyer domestique, qui, réjouis par la chaleur des pierres, couraient sur les ruines de leur asile en s'appelant et en se répondant avec force dans la nuit silencieuse et sonore.
Tout à coup Jeanne se leva doucement et vint à la rencontre de Guillaume , qui se rapprochait d'elle : « Mon parrain , lui dit-elle, il faut envoyer coucher M. le curé. Je suis sûre qu'il a froid, et qu'il sent l'humidité, malgré que je lui aye dit déjà plus d'une fois de rentrer chez lui. S'il attrapait du mal, ça serait trop malheureux pour ses paroissiens. C'est un trop brave homme. Et vous aussi, mon parrain, vous tomberez malade de tout ça. Faut vous en aller, monsieur le curé.
— Jeanne, dit Guillaume, tu veux donc rester sous la garde de M. Marsillat?
— Il est donc là, M. Marsillat? Je n'en savais rien, mon parrain.
— Et à présent que tu le sais , désires-tu que je m'en aille?
— Faut l'emmener aussi , mon parrain. Pourvu que Cadet reste avec moi pour virer les mauvaises bètes autour de ce pauvre corps, c'est tout ce qu'il me faut.
— Mais ton ami Cadet dort comme dans son lit, ma bonne Jeanne ; on l'entend ronfler d'ici.
— Je le réveillerais bien si c'était de besoin, mon parrain.
— Tu veux donc que je m'en aille?
— Oh non! mon parrain. Je voudrais que vous alliez dormir et vous mettre à l'abri.
— Et si je préfère rester, Jeanne? si je me trouve mieux
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auprès de toi, ci de ce pauvre corps que mon dew ii e I de veiller aussi?
— Allons, mon parrain, restez donc, dit Jeanne. Je ne sais pas quoi vous dire pour vous payer de tout ça. »
Le cure sommeillait, en effet . Dans le commencement de sa veillée, il avait été un peu agité par la présente de cette Jeanne dont la ligure de vierge revenait souvent dans ses rêves et dans ses pensées. Mais M. Alain , douce et pieuse créature, n'avait pas une do ces organisations fougueuses chez lesquelles le vœu de la nature et l'espérance de l'amour contrarié engendrent la passion, la folie et la ' du crime. C'était une nature de savant, bien qu'il ne fût p.as très-savant ; le milieu lui avait manqué, et les fonctions d'un curé de campagne charitable et consciencieux ne laissent ni le temps, ni l'argent nécessaires pour s'instruire à fond. Mais il avait la bonhomie, la tranquillité d'âme, les puériles et innocentes joies, l'oubli facile de soi-même , et l'innocence de moeurs qui constituent l'homme sincèrement et naïvement amoureux de la science. Jeanne lui était véritablement chère, et en cela il ne faisait que suivre la pente naturelle de son jugement sain et de ses bons instincts : car cette fille sans lumière et sans méfiance était bien véritablement ce que, dans son stj le mystique, il appelait un miroir de pureté et une rose sans tache. Puis, comme Jeanne était d'une beauté accomplie, et que. le bon Alain n'avait pas plus de trente ans, qu'il avait des yeux, du goût et de la sensibilité, il était bien un peu ag té auprès d'elle. Depuis surtout que Marsillat rodait autour de la bergère, le curé éprouvait une sorte de crainte et d'indignation qui ressemblait à de la jalousie. Voilà pourquoi il faisait des vœux sincères pour la soustraire au danger, en l'envoyant au château de Boussac ; l'aimant trop pour ne pas préférer le salut de la jeune fille à son propre bonheur, et ne s'aimant pas assez soi-même pour préférer le plaisir de la voir à la douleur de la voir déchue.
Éveillé en sursaut par la main de Jeanne qui se posa familièrement sur son épaule, il tressaillit, puis se calma aussitôt, et, pressé par ses instances, afflige de la quitter, mais ne sachant pas lui résister, il consentit avec une noble confiance à la laisser sous la garde de Guillaume , qu'il regardait comme un jeune saint. Guillaume lui amena son cheval qui paissait à quelque distance, et, en mettant le pied à l'étrier, le bon curé lui dit tout bas, à plusieurs reprises : « Surtout, monsieur le baron, ne faites pas comme moi, ne vous endormez pas. » Puis il partit au petit t.rot ; le bruit régulier des fers de la Grise sur le pavé gaulois se perdit dans Péloignement sans arracher Cadet à son sommeil léthargique. Quant à Marsillat, il ne dormait plus depuis quelques instants, et placé de manière à suivre des yeux tout ce qui se passait autour des ruines de la maison, il était résolu d'étudier la conduite et les manières de son jeune rival en cette circonstance.