LA DUCHESSE
A l'heure convenue, j'attendais Célio , mais je ne reçus qu'un billet ainsi conçu :
« Mon cher ami, je vous envoie de l'argent et de- papiers pour que VOUS ayez à terminer demain l'affaire de mademoiselle Boccaferri avec le théâtre. Rien n'est plus simple : il s'agit de verser la somme ci-jointe et de prendre un reçu pie \eus conserverez. Son engagement émit a la veille d'expirer, et elle n'esl passible que d'une e ordinaire pour deux représentations auxquelles elle fait défaut. Elle trouve ailleurs un engagement plus
LE CHATEAU DES DESEBTES
Tu as é:é mauvais, arcbimauvais! (Page 83.)
avantageux. Moi , je pars, mon cher ami. Je serai parti quand vous recevrez cet adieu. Je ne puis supporter une heure de plus l'air du pays et les compliments de condoléance : je me fâcherais, je dirais ou ferais quelque sottise. Je vais ailleurs, je pousse plus loin. En avant, en avant'
« Vous aurez bientôt de mes nouvelles et d'autres qui vous intéressent davantage.
« A vous de cœur, « Célio Fi.oiuam. »
Je retournai cette épitre pour voir si elle était bien à ir.on adresse : Adorno Salentini, place... n°... Rien n'y manquait.
Je retombai anéanti, dévoré d'une affreuse inquiétude, en proie à de noirs soupçons, consterné d'avoir perdu la trace de Cécilia et de celui qui pouvait me la disputer ou m'aider à la rejoindre. Je me crus joué. Des jours, des semaines se passèrent, je n'entendis parler ni de Célio ni des Boccaferri. Personne n'avait fait attention à leur brusque départ, puisqu'il s'était effectué presque avec la clôture de la saison musicale. Je lisais avidement tous les journaux de musique et de théâtre qui me tom-
baient sous la main. Nulle part il n'était question d'un engagement pour Cécilia ou pour Célio. Je ne connaissais personne qui fût lié avec eux, excepté le vieux professeur de mademoiselle Boccaferri , qui ne savait rien ou ne voulait rien savoir. Je me disposai à quitter Vienne, où je commençais à prendre le spleen , et j'allai faire mes adieux à la duchesse, espérant qu'elle pourrait peut-être me dire quelque chose de Célio.
Toute cette aventure m'avait fait beaucoup de mal. Au moment de m'épanouir à l'amour par la confiance et l'estime, je me voyais rejeté dans le doute, et je sentais les atteintes empoisonnées du scepticisme et de l'ironie. Je ne pouvais plus travailler; je cherchais l'ivresse, et ne la trouvais nulle part. Je fus plus méchant dans mon entretien avec la duchesse que Célio lui-même ne l'eût été à ma place. Ceci la passionna pour, je devrais dire contre moi : les coquettes sont ainsi faites.
L'inquiétude mal déguisée avec Inquelle je l'interrogeais sur Célio lui fit croire que j 'étais resté jaloux et amoureux d'elle Elle me jura ne pas savoir ce qu'il était devenu depuis la malencontreuse soirée de son début; mais, en me supposant épris d'elle et en voyant avec
l i: CHATEAU DES DÉSERTES.
WÉËÈËP
Cela se voyait à la joie franche... (I'age 02.)
quelle assurance je le niais, elle se forma une grande idée de la force de mon caractère. Elle prit à coeur de le dompter, elle se piqua au jeu ; une lutte acharnée avec un homme qui ne lui montrait plus de faiblesse et qui l'abandonnait sur un simple soupçon lui parut digne de toute sa science.
Je quittai Vienne sans la revoir. J'arrivai à Turin; au bout de deux jours, elle y était aussi ; elle se compromettait ouvertement, elle faisait pour moi ce qu'elle n'avait jamais fait pour personne. Cette femme qui m'avait tenu dans un plateau de la balance avec Célio dans l'autre, pesant froidement les chances de notre gloire en herbe pour choisir celui des deux qui flatterait le plus sa vanité, cette sage coquette qui nous ménageait tous les deux pour éconduirc ejelui de nous qui serait brisé par le public, celte grande dame, jusque-là fort prudente et fort habile dans la conduite de ses intrigues galantes, se jetait à corps perdu dans un scandale, sans que j'eusse grandi d'une ligne dans l'opinion publique, et tout simplement par la seule raison que je lui résistais.
Pourtant Célio avait été aussi cruel avec elle, et elle ne s'en était pas émue d'une manière apparente. Il ne
suffisait donc pas de lui résister pour qu'elle s'éprit de la sorte. Elle avait senti que Célio ne l'aimait pas, et qu'il n'était peut-être pas capable d'aimer sérieusement ; mais, outre que mon caractère et mon savoir-vivre lui offraient plus de garanties, elle m'avait vu sincèrement ému auprès d'elle', elle devinait que j'étais capable de concevoir une grande passion, et elle pensait me l'inspirer encore en dépit de mon courage et de ma fierté. Elle se trompait de date, il est vrai , et il se trouva qu'elle fit pour moi , lorsque j'étais refroidi à son égard , ce qu'elle n'eût point songé à faire lorsque j'étais enflammé Les femmes ne sont jamais si habiles qu'elles ne tombent dans le piège de leur propre vanité.
Je la vis donc se jeter dans mes bras à un moment de ma vie où je no l'aimais point , et où je souffrais à cause d'une autre femme. Il ne me fallut ni courage, ni vertu , ni orgueil pour la repousser d'abord, et pour tenter de la faire renoncer à sa propre perte. J'y mis une énergie qui l'excita d'autant plus à se perdre; j'aurais été un scélérat, un roué, un ennemi acharné à son désastre, que je n'aurais pas agi autrement pour la pousser à bout et lui faire fouler aux pieds tout souci de sa réputation.
LE CHATEAU DES DÉSERTES
Elle crut que je mettais son amour à l'épreuve, et le mien au prix de culte épreuve décisive, éclatante. Celte femme, funeste aux autres, le devint volontairement à elle-même tout d'un coup, au milieu d'une vie d'égoïsme et de calcul. Elle tendit tous les ressorts de sa volonté pour vaincre une aversion qu'elle prenait seulement pour de 1<i méfiance. La crise de son orgued blessé l'emporta sur les habitudes de sa vanité froide et dédaigneuse. Peut-être aussi s'ennuyait-elle, peut-être voulaitelle connaître les orages d'une passion véritable ou d'une lutte violente.
Ma résistance l'irrita à ce point qu'elle jura de me forcer par un éclal à tomber à ses pieds. Elle chercha à se faire insulter publiquement pour me contraindre à prendre sa défense. Elle vint en plein jour chez moi dans sa voiture; elle confia son prétendu secret à trois ou quatre amies, femmes du monde, qu'elle choisit les plus indiscrètes possible. Elle laissa tomber son masque en plein bal, au moment où elle s'emparait de mon liras: enfin elle me poursuivit jusque dans une loge de théâtre où elle se fût montrée à tous les regards, si je n'en fusse sorti précipitamment avec elle.
Cette torture dura huit jours pendant lesquels elle sut multiplier des incidents incroyables. Cette femme indolente et superbe de mollesse était en proie à une activité dévorante. Elle ne dormait pas, elle ne mangeait plus, elle était changée d'une manière effrayante Elle savait aussi s opposer à ma fuite en me faisant croire à chaque inr-lant qu'elle venait me dire adieu et qu'elle renonçait à moi. J'aurais voulu calmer la douleur que je lui causais, l'amener à de bonnes résolutions, la quitter noblement et avec des paroles d'amitié. Je ne faisais qu'irriter son désespoir, et il reparaissait plus terrible, plus impérieux, plus enlaçant au moment où je me flattais de lavoir fait céder à l'empire de la raison.
Ce que je soutfiis durant ces huit jours est impossible à confesser. L'amour d'une femme est peut-être irrésistible, quelle que soit cette femme, et celle-là était belle, jeune, intelligente, audacieuse, pleine de séductions. Le chagrin qui la consumait rapidement donnait à sa beauté un caractère terrible, bien fait pour agir sur une imagination d'artiste. Je l'avais toujours crue lascive, elle passait pour l'être, elle l'avait peut-être toujours été; mais, avec moi, elle paraissait dévorée d'un besoin de cœur qui faisait taire les sens et l'ornait du prestige nouveau de la chasteté. Je me sentais glisser sur une pente rapide dans un précipice sans fond , car il ne me fallait qu'aimer un instant celte femme pour être à jamais perdu. Cela, je n'en pouvais douter; je savais bien quelle réaction de tyrannie j'aurais à subir une fois que j'aurais abandonné mon âme à cet attrait perfide. Je me connaissais, ou plutôt je me pressentais. Fort dans le combat, fêlais trop naïf dans la défaite pour n'être pas enlacé à tout jamais par ma conscience. Et je pouvais encore combattre, parce que je me retenais d'aimer, car je voyais en elle tout le contraire de mon idéal : le dévouement, il est vrai , mais le dévouement dans la lièvre, l'énergie dans la faiblesse, l'enthousiasme dans l'oubli de soimême, et point de force véritable, point de dignité, point de durée possible dans ce subit engouement. Elle me faisait horreur et pilié en même temps qu'elle allumait en moi des agitations sauvages et une sombre curiosité. Je voyais mon avenir perdu, mon caractère déconsidéré, toutes les femmes effrontées et galantes ayant déjà l'œil sur moi pour me disputer à une puissante rhale et jouer avec moi à coups de griffes comme des panthères avec un gladiateur. Je devenais un homme à bonnes fortunes, moi qui délestais ce plat métier, un charlatan pour les esprits sévères qui m'accuseraient de chercher la renommée dans le scandale des aventures, au lieu de la conquérir par le progrès dans mon art. Je me sentais défaillir, et, lorsque le feu de la passion montait à ma poitrine, la sueur froide de l'épouvante coulait de mon front. Que celte femme fût perdue par moi ou seulement acceptée par moi dans sa chute volontaire, j'élais lié à elle par l'honneur; je ne pouvais plus l'abandonner. J'aurais beau m'étourdir et m'exalter en
me battant pour elle, il me faudrait toujours traîner à mon pied ce boulet dégradant d'un amour imposé par la faiblesse d'un instant à la dignité de toute la vie.
Déjà elle me menaçait de s'empoisonner, et, dans la situation exlrême où elle s'était jelée, une heure de rage cl do délire pouvait la porter au suicide. Le ciel m'inspira un mezzo termine. Je résolus de la tromper en laissant une porie ouverte à l'observation de ma promesse. J'exigeai qu'elle allât rejoindre ses amis et sa famille à Milan ; j'en lis une condition de mon amour, lui disant que je rougirais de profiler, pour la posséder, de la crise où elle >e jetait, que ma conscience ne serait plus troublée dès que je la verrais reprendre sa plaie dans le monde et son rang dans l'opinion , que je restais à Turin pour ne pas la compromettre en la suivant, mais que dans huit jours je serais auprès d'elle pour l'aimer dans les douceurs du mystère.
J'eus un peu de peine à la persuader, mais j'étais assez ému, assez peu sur de ma force pour qu'elle crût encore a la sienne. Elle partit , et je reslai brisé de tant d'émotions, fatigué de ma victoire, incertain ?i j'allais me sauver au boni du monde, ou la rejoindre pour ne plus la quitter.
Je fus plus faible après son départ que je ne l'avais été en sa présence. Elle m'écrivait des lettres délirantes. Il y avail en moi une sorte d'antipathie instinctive que son langage et ses manières réveillaient par instants, et qui s'effarait quand son souvenir me revenait accompagné de tant de preuves d'abnégation et d'emportement. Et puis la solitude me devenait insupportable. D'autres folies me sollicitaient. La Boccaferri m'abandonnait, Célio m'avait trompé. Le monde était vide, sans un être à aimer exclusivement. Les huit jours expirés, je fis venir un voiturin pour me rendre à Milan.
On chargeait mes effets, les chevaux attendaient à ma porte ; j'entrai dans mon atelier pour y jeter un dernier coup d'oeil.
J'élais venu à Turin avec l'intention d'y pas-er un certain temps. J'aimais celte ville, qui me rappelait toute mon enfance, et où j'avais conservé de bonnes relations. J'avais loué un des plus agréables logements d'artiste ; mon atelier était excellent, et, le jour où je m'y élais installé, j'avais travaillé avec délices, me llatiant d'y oublier tous mes soucis et d'y faire des progrès rapides. L'arrivée de la duchesse avait brisé ces doux projets, et, en quittant cet asile, je tremblai que tout ne fût bri>é dans ma vie. Il me prit un remords, une terreur, un regret, sous lesquels je me débatlis en vain. Je me jetai sur un sofa ; on m'appelait dans la rue; le conducteur du voiturin s'impatientait; ses petits chevaux, qui étaient jeunes et fringants, grattaient le pavé. Je ne bougeais pas. Je n'avais pas la force de me dire que je ne partirais point; je me disais avec une certaine satisfaction puérile que je n'étais pas encore parti.
Enfin le voiturin vint frapper en personne à ma porte. Je vois encore sa casquette de loutre et sa casaque de molleton. 11 avait une bonne figure à la fois mécontente et amicale. C'était un ancien militaire, irrité de mon inexactitude, mais soumis à l'idée de subordination. « Eh ! mon cher monsieur, les jours sont si courts dans cette saison! la route est si mauvaise! Si la nuit nous prend dans les montagnes, que ferons-nous? 11 y a une grande heure que je suis à vos ordres, et mes petits chevaux ne demandent qu'à courir pour votre service. » Ce fut là toute sa plainte. — « C'est juste, ami , lui dis-je, monte sur ton siège, me voilà! »
Il sortit; je me disposai à en faire autant. Un papier qui voltigeait sur le plancher arrêta mes regards. Je le ramassai; c'était un feuillet détaché de mon album, .le reconnus la composition que j'avais esquissée dans la nuit où Célio m'avait ramené à ma demeure, à Vienne, après son Jiasco. Je revis le bon et le mauvais ange, distraits tous deux de moi par un malin personnage qui avait la tournure et le costume de théâtre de Célio. Je nie reportai à celte nuit d'insomnie où la duchesse m'était apparue si vaine et si perfide, la Boccaferri si pure et si grande.
LE CHATEAU DES DÉSEH US
Je ne sais quelle réaction se lit en moi. Je couru l,i porte; j'ordi nnai au vetturino de dételer el d aller. Je rentrai : je respirai ; je mis mon album sur une table comme pour repn session de mon atelier,
m travail et de ma liberté; puis l'effroi de la solime saisil Ces grandes muraille- nues d'un atelier i rèrei i le cœ m , Je retombai sur le sofa, et je me misa pleurer, à sangloter, presque, comme un enfai l qui sutiil une pénitence el se désole à l'aspect de la chambre qui va lui servir de prison
Tout à coup une voix de Femme qui chantait dans la rue me lit entendre li s premières phrases de cet air du Don Juan de Mozart :
\>- i ii . ( .irino s. sel LiuoniiiDi Che bel riniedio Ti vogllo ilar.
Élait-ce un rêve? J'entendais la voix do Céeilia B ta terri. Je l'avais entendue deux fuis dans le rôle de Zerline, où elle avait une naïveté charmante, mais où elle manquait de la nuance de coquetterie nécessaire. En cet in-tani , il me sembla qu'elle s'adressait a moi avec une tendresse caressante qu'elle n'avait jamais eue en publ c, el qu'elle m'appelait avec un accent irrésistible. Je bon lis vers la porte; je m'élançai dehors : je ne trouvai que le vetturino qui dételait. Je me livrai à mille recherches minutieuses. La rue el tous les alentour? élaii ni déserts. Il faisait a peine jour, et une bise piquante souf- Rait des montagnes Revienê demain , dis-je à mon conducteur en lui donnant un pourboiie; je ne puis partir urd'hui. »
Je passai vingt-qualre heures à chercher et à m'informer. Je demandais la Boccaferri, son père et Céiio.au ciel et à la terre. Personne ne savait ce que je voulais dire L'un me disait que le vieil ivrogne de Boccaferri était mort depuis dix ans; l'autre, que ce Bocca n'avait jamais eu de Bile; tous, que le lils de la Floriani devait eue en \ngle erre, parce qu'il avait traversé Turin deux mois auparavant en disant qu'il était engagé à Londres.
Je me dis que j'avais eu une hallucination , que ce n'était p is la voix de Céeilia qui m'avait chanté ces quatre vers beaucoup dop tendres pour elle; mais pendant ces \ 1 1 1 t quatre heures, mon émotion avait changé d'objet ; la duchesse avait perdu son empire sur mon imagination. Au point du jour, le brave vetturino était à ma p irte comme la veille. Cette fois, je ne le lis pas attendre. Je chargeai moi-même mes effets; je m'installai dans son Frêle legno (c'est comme on dirait à Paris un sapin , et je lui ordonnai de marcher vers l'ouest.
— Eli quoi : Seigneurie, ce n'est pas la route de Milan!
— Je le sais bien ; je ne vais plus a Milan.
— Alors, mon maître, dites-moi où nous allons.
— Ou tu voudras, mon ami; allons le plus loin posposMbie, du coté opposé a Milan.
— Je vous mènerais à Paris avec ces chevaux-là ; mais encore voudrais-je savoir si c'est à Paris ou à Home qu'il faut aller.
— Va vers la France, tout droit vers la Fraw dis-je, obéissant à un instinct spontané. Je t'arrêterai quand je serai fatigué, ou quand la belle nature m'invitera à la contempler.
— La belle nature esl bien laide dans ce temps-ci , dit en souriant le brave homme. Voyez, que de neige du haut en bas des montagnes! Nous ne passerons pas aisément le Mont-Cenis!
— Nous verrons bien ; d'ailleurs nous ne le passerons peut-être pas. Allons, parions. J'ai besoin de voyager. P u que la voilure roule et m'éloigne de Milan, comme de Turin , c'est tout ce qu'il me faut pour aujourd'hui.
\ li ns, allons! dit-il en fouettant ses chevaux , qni tirent une longue g'issade sur le pavé cristallisé par la
lète d'artiste, tête de fou! mais les nables -ont souvent bêles et toujours avares. Vivent les artistes!
LE NOEUD CEUISE.
Je ne crois, d'une manière absolue, ni à la riestil à mes instini ts, el r anl fon é de croire â que -
le une combinaison de l'un ou de l'an ii e. à une force mystéi ieuse qui est comme l'attrac-
II se l'ait dan- noire existence, comme de grands rants magnétiques que nous traversons quel |i être emporte- par eux, mais où quelquefois nu-nous précipitons de nous-mêmes, parée que non se trouve admirablement prédisposé à subir l'infiui m i
de ee qui est notre élément naturel, longtemps i
ou méconnu Quand nous sommes entraînés .-ur cette pente irrésistible, il semble que tout nous aide à en subir l'impiii-i n souveraine, que tout s'enchatne autour dînons de façon à nous faire nier le basai d , enfin que les circonstances les plus naturelles, les plus insignifiantes dans d'autres moments n'existent, a ce moment donné, que pour nous pousser vers le but de notre destinée, que ce bul soit un abime ou un sanctuaire.
Voici le fait qui me parut longtemps merveilleux el qui ne fut autre chose que la rencontre d'un fail pai à celui de mon ennui et de mon inquiétude. Mou vetturlno était marié non loin de la frontière, du côté de Briançon , à une jeune et jolie femme dont il était assez souvent par l'activité de sa profession. Je lui dis que je voulais aller du rôle de la France, et je le voulais parce qu'il s'agissait pour moi de prendre la route diamétralement opposée a celle de Milan, el aussi un peu parce que j'avais quelques renseignements vagui sur le passage récent de Célio dans la contrée que je parcourais. Mon vetturino vit que je ne savais pas bien où je voulais aller, et comme il avait envie d'aller à Briançon , il prit naturellement la roule de Suse et d'Exillc. traversa la frontière avec la Doire, et me fit entrer dans le département des Hautes-Alpes par le Mont-Genèvre.
Comme nous approchions de Briançon, il me demanda si je ne comptais pas m'y arrêter quel pies jours, du ton d'un homme décidé à m y contraindre. Et, comme j'hésitais à lui répondre avant d'avoir bien pêi on dessein, il m'annonça que son plus jeune cheval êtai n alade, qu'il ne mangeait pas, et qu'il craignait bien d'être forcé de voir un vétérinaire pour le fa re sa gner. Je lis de voiture et j'examinai le cheval : il avait l'œd | ur, le flanc calme; il n'était pas plus malade que l'autre.
— Mon ami , dis-je à maître Volabù (c'était le nom de mon voiturin), je le prie d'être sincère avec moi. Tu cherches un prétexte pour l'arrêter, et moi je n'ai pas de raisons pour l'attendre. Je ne liens pas plus long emps ton voiturin que tu ne tiens à ma personne. <j" ' j'arrive à Briançon , c'est tout ce que je demande. Lï. je penserai a ce que je veux faire, et j'aurai sous la main tous les moyens ne transport désirables. Si tu t'obstines a me laisser ici (nous n'étions plus qu'à cinq lieues de Briançon), je m'obstinerai peul-ètre de mon côté à te faire marcher, car je t'ai pris pour huit jours. Sois donc franc, si tu veux que je sois bon. Tu as ici, aux environs, une affaire de cœur ou d'argent, et c'est pour cela que ton cheval ne mange pas? Le brave homme se mit a rue. puis il secoua la tête d'un air mélancolique : — Je ne sur- plus de la première jeune--i', dit-il, ma femme a dix-huit ans, et j'aurais été bien aise de la surprendre; e le ii" demeure qu'à une lOU e p itile I eue d ici, aux Désertes. Par la traverse, nous y serons dans une di milieu: e ; le chemin esl bon , et puisque \ ius aimez a v us arrêter n'importe où , pour marcher au hasard dans la neige, vous venez là un bel en Iroil et de la belle neige, le diable m'emporte! Nous repartirions demain • malin , et nous sciions à Briançon a li. Allons, j'ai été franc, vouiez vous être bon enfant
— Oui. puisque je t'ai lait moi-même cette condition. Va pour les Désertes! le nom me ; lait, et la traverse
LE CHATEAU DES DÉSERTES
aussi. J'aime assez les paysages qu'on ne voit pas des grandes roules; mais s'il "te prend fantaisie, mon compère, de rester plus longtemps avec ta femme? Si ton cheval recommence demain à ne plus manger?
— Voulez-vous vous lier à la parole d'un ancien militaire, mon bourgeois? Nous repartirons ce soir, si vous voulez.
— Je veux me fier, rcpondis-je. En route !
Où cet homme me conduisit, tu le sauras bientôt, cher lecteur, et tu me diras si, dans l'accès de flânerie bienveillante qui me poussa à subir son caprice, il n'y eut pas quelque chose qu'un homme plus impertinent que moi eût pu qualifier d'inspiration divine. D'abord il ne m'avait pas trompé, le brave Volabù. Le paysage où il me fit pénétrer avait un caractère à la fois naïf et grandiose , qui s'empara de moi d'autant plus que je n'avais pas compté sur le discernement pittoresque de mon guide. Sans doute c'était son amour pour sa jeune femme qui lui faisait aimer ou mieux comprendre instinctivement la beauté du lieu qu'elle habitait. 11 voulut reconnaître ma complaisance en exerçant envers moi les devoirs de l'hospitalité.
Il possédait là quelques morceaux de terre et une maisonnette très-propre où il me conduisit. Et quand il eut trouvé sa jeune ménagère au travail, bien gaie, bien sage , bien pure ( cela se voyait à la joie franche qu'elle montra en lui sautant au cou), il n'y eut sorte de fête qu'il ne me fit : ils se mirent en quatre, sa femme et lui, pour me préparer un meilleur repas que celui que j'aurais pu faire à l'auberge du hameau , et, comme je leur disais que tant de soin n'était pas nécessaire pour me contenter, ils jurèrent naïvement que cela ne me regardait pas , c'est-à-dire qu'ils voulaient me traiter et m'héberger gratis.
Je les laissai à leur fricassée entremêlée de doux propos et de gros baisers, pour aller admirer le site environnant. Il était simple et superbe. Des collines escarpées servant de premier échelon aux grandes montagnes des Alpes, toutes couvertes de sapins et de mélèzes , encadraient la vallée et la préservaient des vents du nord et de l'est. Au-dessus du hameau , à mi-côte de la colline la plus rapprochée et la plus adoucie , s'élevait un vieux et tier château , une des anciennes défenses de la frontière probablement, demeure paisible et confortable désormais , car je voyais au ton frais des châssis de croisées en boisde chêne, encadrantde longues vitresbien claires, que l'antique manoir était habité par des propriétaires fort civilisés. Un parc immense, jeté noblement sur la pente de la colline et masquant ses froides lignes de clôture sous un luxe de végétation chaque jour plus rare en France , formait un des accidents les plus heureux du tableau. Malgré la rigueur de la saison ( nous étions à la fin de janvier, et la terre était couverte de frimas), la soirée était douce et riante. Le ciel avait ces tons rose vif qui sont propres aux beaux temps de gelée ; les horizons neigeux brillaient comme de l'argent, et des nuages doux , couleur de perle , attendaient le soleil qui descendait lentement pour s'y plonger. Avant de s'envelopper dans ces suaves vapeurs , il semblait vouloir sourire encore à la vallée, et il dardait sur les toits élevés du vieux château un rayon de pourpre qui faisait de l'ardoise terne et moussue un dôme de cuivre rouge resplendissant.
Comme j'étais vêtu et chaussé en conséquence de la saison, je prenais un plaisir extrême à marcher sur cette neige brillante, cristallisée par le froid', et qui craquait sous mes pieds. En creusant des ombres sur ces grandes surfaces à peine, égratignées par la trace de. quelques petites pattes d'oiseaux, j'étudiais avec attention le reflet verdàtre que donne ce blanc éblouissant auprès duquel l'hermine et le duvet du cygne paraissent jaunes ou malpropres. Je ne pensais plus qu'a la peinture et à remercier le ciel de m'avoir détourné de Milan.
Tout en marchant , j'approchais du parc , et je pouvais embrasser de l'œil la vaste pelouse blanche, coupée de massifs noirs, qui s'étendait devant le château. On avait rajeuni les abords de cette austère demeure en nivelant les anciens fossés, en exhaussant les terres et en ame-
nant le jardin, la verdure et les allées sablées jusqu'au niveau du rez-de-chaussée, jusqu'à la porte des appartements, comme c'est l'usage aujourd'hui que nous sentons à la fois le confortable et la poésie de la vie de château. L'enclos était bien fermé de grands murs; mais, en face du manoir , on en avait échancré une longueur de trente mètres au moins pour prendre vue sur la campagne. Cette ouverture formait terrasse, à une hauteur peu considérable , et avait pour défense un large fossé extérieur. Un petit escalier, pratiqué dans l'épaisseur du massif de pierres de la terrasse, descendait jusqu'au niveau de l'eau pour permettre, apparemment, aux jardiniers d'y venir puiser durant l'été. Comme l'eau était couverte d'une croûte de glace très-forte, je fis la remarque qu'il était très-facile en ce moment d'entrer dans la résidence seigneuriale des Désertes; mais il me parut qu'on s'en rapportait à la discrétion des habitants de la contrée, car aucune précaution n'était prise pour garantir ce côté faible de la place.
Comme le lieu me parut désert, j'eus quelque tentation d'y pénétrer pour admirer de plus près le tronc des ifs superbes et des pins centenaires don' les groupes formaient, dans cet intérieur, mille paysages aussi vrais, quoique beaucoup mieux composés que ceux de la campagne environnante; mais je m'abstins prudemment et respectueusement de cette témérité de peintre, en entendant venir vers la terrasse deux femmes qui , vues de près, devinrent deux jeunes demoiselles ravissantes. Je les regardai courir et folâtrer sur la neige , sans qu'elles fissent attention à moi. Quoique enveloppées de manteaux et de fourrures, elles étaient aussi légères que le grand lévrier blanc qui bondissait autour d'elles. L'une me parut en âge d'être mariée ; mais , à son insouciance, on voyait qu'elle ne l'était pas , et même qu'elle n'y songeait point. Elle était grande, mince, blonde, jolie, et, par sa coiffure et ses attitudes, elle me rappelait les nymphes de marbre qui ornaient les jardins du temps de Louis XIV. L'autre paraissait encore une enfant; sa beauté était merveilleuse, quoique sa taille me parût moins élégante. Je ne sais pas non plus pourquoi je fus ému en la regardant, comme si elle me rappelait une image connue et chère. Cependant il me fut impossible, ce jour-là et plus tard , de trouver de moi-même à qui elle ressemblait.
Ces deux belles demoiselles prenaient ensemble de tels ébats, qu'elles passèrent sans me voir. Elles parlaient italien, mais si vite (et souvent toutes deux ensemble), chaque phrase était d'ailleurs entrecoupée de rires si bruyants et si prolongés, que je ne pus rien saisir qui eût un sens. Un peu plus loin , elles s'arrêtèrent et se mirent àbriser sans pitié desuperbes branches d'arbre vert dont elles firent, les vandales '. un grand tas, qu'elles abandonnnèrent ensuite sur la neige, en disant :
« Ma foi,, qu'(7 vienne les chercher, c'est trop froid à manier. »
J'allais les perdre de vue à regret, je l'avoue , car il y avait quelque chose de sympathique et d'excitant pour moi dans la pétulance et la gaieté de ces jolies filles , lorsqu'une d'elles s'écria : «Bon ! j'ai perdu son nœud, son fameux nœud d'épée , que j'avais attaché sur mon capuchon , avec une épingle !
— Eh bien ! dit l'ainée , nous en ferons un autre ; la belle affaire !
— Oh ! il l'avait fait lui-même ! Il prétend que nous ne savons pas faire les nœuds , comme si c'était bien malin ! Il va grogner.
— Eh bien, qu'il grogne, le grognon! répliqua l'autre, et toutes deux recommencèrent à rire, comme rient les jeunes filles, sans savoir pourquoi, sinon qu'elles ont besoin de rire.
— Tiens! je le vois, mon nœud ! son nœud ! s'écria la cadette en bondissant vers le fossé ; le voilà qui s'épanouit sur la neige. Oh ! le beau coquelicot !
Elle arriva jusqu'au bord de la terrasse; mais , au moment de ramasser ce nœud de rubans rouges que j'avais fort bien remarqué , elle partit d'un nouvel éclat de rire : une petile brise soudaine qui venait de s'élever empor-
LE CHATEAU DES DÉSERTES
tait le ruban , et le déposait, à mes pieds, sur la glace du Fossé.
Je le ramassai pour le rendre à la belle rieuse, et ce fut alors seulement qu'elle m'aperçut et devint aussi rouge que son nœud do rubans cerise.
— Pour vous le rapporter, Mademoiselle, lui dis-je, je serai force de traverser ce fossé; me le permettezvous?
— Non , non , ne faites pas cela ! répondit l'enfant, en qui un fonds d'assurance mutine parut dominer lros-\ile le premier accès de timidité, c'est peut-être dangereux. Si la glace ne porte pas?
— N'est-ce que cela? repris-je. C'est bien peu de chose que de courir un petit danger pour votre service.
Et je traversai résolument la glace, qui criait un peu. En voyant qu'en effet il y avait bien quelque danger pour moi, car le fossé était large et profond, l'enfant rougit encore et descendit quelques marches du petit escalier pour venir à ma remontre. Elle ne riait plus.
— Eh bien, qu'est-ce que cela ? Que faites vous donc, petite sœur? dit l'aînée, qui venait la rejoindre, et qui me regarda d'un air de surprise et de mécontentement. Celle-ci était déjà une jeune personne. Elle connaissait sans douie déjà la prudence. Elle avait au moins une vingtaine d'années.
— Vous voyez, Mademoiselle, lui dis-je en tendant à sa sœur le nœud do rubans au bout de ma canne, je m'arrête à la limite do votre empire, je ne me permets pas de mettre lo pied seulement sur la première marche de l'escalier.
Elle vit tout de suite que j'étais un homme bien élevé, et me remercia d'un doux et charmant sourire. Quant à l'enfant, elle saisit le nœud avec vivacité, et me fit signe de ne pas m'arrèler sur la glace. Je m'en retournai lentement et les saluai toutes deux de l'autre rive. Elles me crièrent merci avec beaucoup de grâce; puis j'entendis l'ainée dire à la petite : S'il voyait cela, il nous gronderait ! — Sauvons-nous ! répondit l'enfant en recommençant son rire frais et clair comme une clochette d'argent. Elles se prirent par la main , et partirent en courant et en riant vers le château. Quand elles eurent disparu, je regagnai la modeste demeure de monsieur et madame Vofabù, un peu préoccupé de ma petite aventure.
Je trouvai mon souper prêt. J'aurais été Grandgousier en personne, qu'on ne m'eût pas traité plus largement. Je crois que toute la petite basse-cour de madame Volabù v avait passé. Je n'aurais pas eu bonne grâce à me plaindre de cette prodigalité, en voyant l'air de triomphe naïf avec lequel ces braves gens me faisaient les honneurs de chez eux. J'exigeai qu'ils se missent à table avec moi , ainsi que la vieille mère de madame Volabù, qui était encore un robuste virago, nommée madame Peirecote, et qui paraissait prendre à cœur d'être bonne gardienne de l'honneur de son gendre.
Il me fallut soutenir un rude assaut pour me préserver d'une indigestion , car mon brave velturino semblait décidé à me faire étouffer. Dès que je pus obtenir quelques instants de répit, j'en profitai pour faire des questions sur le château et ses habitants.
— C'est bien vieux, ce château, me dit Volabù d'un air capable; c'est laid, n'est-ce pas? Ça ressemble à une grande masure? Mais c'est plus joli en dedans qu'on ne croirait; c'est très-bien tenu, bien conservé, bien arrangé, quoique en vieux meubles qui ne sont plus de mode. Il y a des calorifères, ma foi 1 C'est que le vieux marquis ne se refusait rien. Il n'était pas très-généreux pour les autres, mais il aimait bien ses aises, et il passait presque toute l'année ici. L'hiver, il n'allait qu'un peu à Paris, en Italie jamais, et pourtant c'était son pays.
— Et qui possède ce château à présent?
— Son frère , le comte de Balma , qui vient de passer marquis par le décès de l'aîné de la famille. Dame, il n'esl pas jeune non plus ! C'est le sort de notre village, on dirait , d'avoir sous les yeux vieille maison et vieilles trens.
— Bah ! la jeunesse ne manque pas encore dans le château, dit madame Volabù; M. le nouveau marquis n'a-t-il pas cinq enfants , dont le plus âgé ne l'est, guère plus que monsieur? En parlant ainsi , madame Volabù me désignait à son mari, dont les yeux s'arrondirent tout à coup, en mémo temps que sa bouche s'allongeait en une moue assez lisible.
— Oh ! s'écria-t-il , M. de Balma a des garçons à présent! Quand je suis parti , il n'avait qu'une "fille, et il n'y a qu'un mois de cela.
— C'est qu'il ne nous disait pas tout apparemment, dit à son tour la vieille madame Peirecote. Depuis un mois, il lui est arrivé une famille nombreuse, deux autres filles et deux garçons, tous beaux comme des amours; mais qu'est-ce que ça vous fait, Volabù?
— Ça ne me l'ail rien, la mère; mais c'est égal, notre vieux marquis est diablement sournois, car je lui ai entendu dire à M. le curé qu'il n'avait qu'une fille, celle qui est arrivée avec lui lo lendemain de la mort du dernier marquis.
— Eh bien , reprit la vieille, c'est qu'il n'y a que cellelà de légitime peut-être , et que les quatre autres enfants sont des bâtards. Ça ne prouve pas un mauvais homme d'avoir recueilli tout ça le jour où il s'est vu riche et seigneur. Sans doute il veut les établir pour effacer devant Dieu tous ses vieux péchés.
— Après ça, ils ne sont peut-être pas à lui, tous ces enfants? observa madame Volabù.
— Il les appelle tous mes enfants, répondit la mère Peirecote, et ils l'appellent tous mon papa. Quant a savoir au juste ce qui en est, ce n'est pas facile. C'est une maison où il y a toujours eu de gros secrets, par rapport surtout à M. le marquis actuel. Du temps de l'autre, est-ce qu'on savait quelque chose de clair sur celui d'à présent. Que ne disait-on pas? M. le marquis a eu un frère qui est mort aux Indes, disaient les uns. D'autres disaient au contraire : Le frère puîné de M. le marquis n'est pas si mort ni si éloigné qu'on croit; mais il a changé de nom, parce qu'il a fait des folies, des dettes qu'il ne peut payer, et il y a bien cinquante ans que monsieur ne veut pas le voir. Les uns disaient encore : 11 no peut pas lui pardonner sa mauvaise conduite, mais il lui envoie de l'argent de temps en temps en cachette. Et les autres répondaient-: Il ne lui envoie rien du tout. Il a le cœur trop dur pour cela. Le pire des deux n'est pas celui qu'on pense.
— Et ne peut-on éclaircir cette histoire? demandai-je. Personne, dans le pays, n'est-il mieux renseigné que vous? Il est étrange qu'un membre d'une grande famille sorte ainsi de dessous terre.
— Monsieur, dit la vieille, on ne peut rien savoir do ces gens-là. Moi , voilà ce que je sais , ce que j'ai vu dans ma jeunesse. Il y avait deux frères du nom de Balma, famille piémontaise bien anciennement établie dans le pays. L'aîné était fort sage , mais pas de très-bon cœur, cela est certain. Le cadet était une diable de tète, mais il n'était pas fier. H n'avait rien à lui , et je n'ai point vu d'enfant si aimable et si joli. Les Balma ont vécu longtemps hors du pays. Un beau jour, l'aîné vint prendre possession de son domaine et habiter son château , sans vouloir permettre qu'on lui fit une pauvre question, et mettant à la porte quiconque se montrait curieux du sort de son frère. Cet aîné a vécu jusqu'à l'âge de quatre-vingts ans sans se marier, sans adopter personne, sans souffrir un seul parent près de lui. Il est mort sans faire de testament, comme un homme qui dit : Après moi , la fin du monde ! Mais voilà que l'on a vu arriver tout à coup le jeune homme qui a produit de bons titres, et qui a hérité naturellement du titre, du château et des grands biens de la famille. Il y a au moins deux, trois ou quatre millions de fortune. C'est quelque chose pour un homme qui était, dit-on, dans la dernière misère. Pauvre enfant. ! j'ai été le saluer; il s'est souvenu do moi, et il a été encore galant en paroles, comme si je n'avais que quinze ans.
— Mais ce jeune homme, cet enfant dont vous parlez, la mère, c'est donc le nouveau marquis? dit M. Vo-
LE CHATEAU DES DÉSERTES
labù. Diantre! il n'a pas l'air d'un freluquet pourtant.
— Dame ! il peut bien avoir, à celte heure , soixante, dotweans, répondit naïvement madame Peirecote. Aussi il est bien changé 1 Et l'on dit qu'il est devenu raisonna^ ble.el que sa fille aînée est rangée, économe; que c'est
enantde la part de yens qu'un croyait disposes a tonl avaler dans un jour.
Pesta ! c'est l'âge de s'amender, reprit Volabù.
Soixante-douze ans ! excusez I Le jeune homme a dû mettre de l'eau dans son vin.
Les époux Volabù , voyant que j'avais fini de manger, commencèrent à desservir, et je m'approchai du feu, où je relins la mère Peireeote pour la taire encore parler, .le n'aurais pourtant pas su dire pourquoi l'histoire des Balma excitait à ce point ma curiosité.