STELLA
Célio allait me répondre lorsque Béatrice, accourant du fond de la galerie, vint se jeter à son cou et folâtrer autour de nous en me demandant avec malice si j'avais été présenté à M. le marquis. Quelques pas plus loin, nous rencontrâmes Stella et Benjamin, qui m'accablèrent des mêmes questions ; la cloche du déjeuner sonna à grand bruit, et la belle Hécate, qui était fort nerveuse, accompagna d'un long hurlement ce signal du déjeuner. Le marquis t sa tille vinrent les derniers , sereins et bienveillants comme des gens qui viennent de fane leur devoir. Je vis là combien Cécilia était adorée des jeunes filles et quel respect elle inspirait à toute la famille. Je ne pouvais m'empècher de la contempler, et même, quand je ne a regardais ou ne i'écoulais pas, je vovais tous ses mouvements, j'entendais toutes ses paroles. "Elle agissait et parlait peu cependant; mais elle était attentive a tout ce qui pouvait être utile ou agréable à ses amis. Ou eut dit qu'e.le avait eu toute sa vie deux cent mille livres de
LE CHATEAU DES DÉSERTES
rentes, tant elle était aisée et tranquille dans son opulence, et l'on voyait qu'elle ne jouissait de rien pour ellemême, tant elle restait dévouée au moindre besoin, au moindre d su es autres.
I In ne parla point de comédie pendant le déjeuner. Pas un mot ne fut dit devant les domestiques qui put leur faire soupçonner quelque chose à cet égard. Ce n'est pas que de temps en temps Béatrice, qui n'avait autre chose en tète, n'essayât de parler de la précédente et de la prochaine soirée ;'mais Stella, qui était toujours à ses cotés et qui s'était habituée à être pour elle comme une jeune mère, la tenait en bride. Quand le repas fut termine, le marquis prit le bras de sa lille et sortit.
— Ils vont, pendant deux heures, s'occuper d'un autre genre d'affaires, me dit Cého. Ils donnent cette partie de la journée aux besoins des gens qui les environnent ; ils écoutent les demandes des pauvres, les réclamations des fermiers, les invitations de la commune. Ils voient le curé ou l'adjoint ; ils ordonnent des travaux, ils donnent même des consultations à des malades; enfin, ils font leurs devoirs de châtelains avec autant de conscience et ce régularité que possible. Stella et Béatrice sont chargées de veiller, à l'intérieur, sur le détail de la maison; moi, ordinairement, je lis ou fais de la musique, et. depuis que mon frère est ici , je lui donne des leçons ; mais , pour aujourd'hui, il ira s'exercer tout seul au billard. Je veux causer avec vous.
II m'emmena dans le jardin, et là, me serrant la main avec effusion : — Ta tristesse me fait mal, dit-il, et je ne saurais la voir plus longtemps. Écoute, mon ami, j'ai eu un mauvais mouvement quand tu m'as dit , il y a une heure, que tu renonçais à Cecilia par délicatesse. J ai failli te dire (pie c'était ton devoir et t'encourager à partir : je ne l'ai pas fait; mais, quand même je l'aurais fait, je me rétracterais à cette heure. Tu te montres trop scrupuleux, ou tu ne connais pas encore Cécilia et son père. Ils n'ont pas cessé d'être artistes, je crois même qu'ils
plus que jamais depuis qu'ils sont devenus seigneurs. L'alliance d'un talent tel que le tien ne peut - ne jamais leur sembler aii-cessous de leur condition. Quant a te soupçi nner co ipab e d'ambition et de cupidité, cela est impossible, car ils savent qu'il y a deux mois tu étais amoureux de la pauvre cantatrice a trois mide franc» par saison, et que tu aspirais sérieusement à l'épouser, même sans rougir du vieux i\ rogne.
— Ils le savent! Tu l'as Oit, Célio?
— Je le leur ai dit le jour même où j'en ai reçu de toi la confidence, et ils en avaient été fort touchés.
— Mais ils av ii nt refuse parce que, ce jour-là même, ils recevaient la nouvelle de leur héritage?
— Non; même en recevant celte nouvelle ils n'avaient pas refuse. Ils avaient dit : Nous verrons! Depuis, quoique je me sentisse ému moi-même, j'ai eu le courage de tenir la parole que je t'avais presque donnée : j'ai reparlé de toi.
— Et qu'a-t-e//e dit?
— Elle a dit : « Je suis si reconnaissante de ses bonnes h i n ions pour moi oans un temps où j'étais pauvre et ol scure, que, si j'étais défi lée à me marier, je chercherai? l'occasion de le voir et de le connaître davantage. » Et puis nous avons été à Turin secrètement ces jours-ci, comme je te l'ai dit, pour les affaires de son pèie, et pour ramener en même temps notre Benjamin. La, j'ai étu lié avec un peu d'inquiétude l'effet que produisait sur elle
it de tes amours avec la duchesse. Elle a été triste un instant, cela est certain. Tu vois, ami, je ne te cache rien. Je lui ai offert d'aller te voir pour t'amener en i n lie hôtel. J'avais du dépit, elle l'a vu, et elle ii refusé, parce qu'elle est bonne pour moi comme un
< omme une mère ; mais elle souffrait, et quand, la nuit suivante, nous avuiis passe à pied devant ta porte p ur aller chercher notre voiture, que nous ne \oulions pas faire venir devant l'hôtel, nous avons vu ton vuiturin, .uns reconnu Volabù. Nous t'avons évite, nous ne voulions pas être vus; mais Cecilia a eu une m.-p de femme. Elle a dit j Benjamin (que < et homme n'avait jamais vu) de s'approcher de lui, et de lui demander si
son voiturin était disponible pour Milan. — Je vais à Milan, en effet, répondit-il, mais je ne puis prendre personne.— Qui dow: conduisez-vous? dit l'enfant; ne pourrais-je m'arranner avec voire voyageur pour aller avec lui? — Non, c'est un peintre. Il voyage seul. — Comment s'appelle-t-il ? peut-être que je le connais? — Ce voiturin a dit ton nom : c'est tout ce que nous voulions savoir. On nous avait dit que la duchesse était retournée à Milan. Cecilia pâlit, sous prétexte qu'elle avait froid; puis, comme j'en faisais l'observation à demi-voix, elle se mit à sourire avec cet air de souveraine mansuétude qui lui est propre. Elle approcha de ta fenêtre en me disant : — Tu vas voir que je vais lui adresser un adieu bien amical et par conséquent bien desintéressé. C'est alors qu'elle chanta ce maudit fedrai carino qui t'a arraché aux grilfes de Satan. Allons, il y a dans tout cela une fatalité ! Je crois qu'elle t'aime, bien que ce soit fort difficile à constater chez une personne toujours maltresse d'elle-même, et si habituée à l'abnégation qu'on peut à peine deviner si elle souffre en se sacrifiant. A l'heure qu'il est, elle ne sait plus rien de toi, et je confesse que je n'ai pas eu le courage de lui dire que tu as renoncé à la duchesse et que tu lui dois Ion salut. Je me suis engagé à ne pas te nuire ; mais ce serait pousser l'héroïsme au-delà de mes facultés que d'aller faire la cour pour toi. Seulement je te devais la vérité, la voilà tout entière. Reste donc ou parle ; attends et espère, ou agis et éelairetoi. De toute façon, tu es dans ton oroit, et personne ne peut te supposer amoureux des millions, puisque, ce malin encore, tu ne voulais pas comprendre que le marquis de Balma était le père Buccaferri.
— Bon et grand Ceho, m'eenai-je, comment te remercier ! Je ne sais plus que faire. 11 me semble que tu aimes Cécilia autant que moi , et que tu es plus uigne d'elle. Non, je ne puis lui parler. Je veux qu'elle ait le temps de te connaître et de t'apprécier sous la face nouvelle que ton caractère a prise depuis quelque temps. Il faut qu'elle nous examine, qu'elle nous compare et qu'elle juge. Il m'a semblé parfuis qu'elle l'aimait, et peut-être que c'est toi qu'elle aime! Pourquoi nous hâter de savoir notre sort? Qui sait si, à l'heure qu'il est, elle-même n'est pas indécise? Attendons.
— Oui, c'est vrai, dit Célio, nous risquons d'être refusés tous les deux si nous brusquons sa sympathie. Moi, je suis fort gène aussi, car je n'étais pjs amoureux d'elle à Vienne, et l'idée de l'être ne m'est venue q le quand j'ai vu ton amour. J'ai un peu peur à présent qu'elle ne me croie influencé par ses millions, car je suis plus expusé que toi à meiiter ce soupçon. Je n'ai pas fait mes preuves à temps comme tu les as laites, D'uu autre cote, I adoration qu'elle avait pour ma mère, et qui domine encore toutes ses pensées, est de force et de nature à lui faire sacrifier son amour pour toi dans la crainte de me rendre malheureux. Elle est ainsi faite, celte femme excellente ; mais je ne jouit ai pas de son sacrifice.
— Ce sacrifice, repris-je, serait prompt et facile aujourd hui, Si elle m'aime , ce ne peut être encore au point de devenir égoïste. Dans mon intérêt, comme dans le tien , je demande l'aide et le conseil du temps.
— C'est bien dit, répliqua Ceiio; ajournons. Eh! tiens, prenons une résolution : c'est de ue nous déclarer ni l'un ni l'autre avant de nous être consultes encore; jusque-la, nous n'en reparlerons plus ensemble, car cela me lait un peu de mal.
— Et à moi aussi. Je souscris à cet accord ; mais nous ne nous interdisons pas 1 un a l'autre de chercher à lui plaire.
— Non, certes, dit-il. 11 se mit à fredonner la romance de don Juan; puis peu à peu il arriva a la chanter, a l'étudier tout en marchanl a mon cote , et a frapper la terre de son pied avec impatience dans les endroits où il était mécontent de sa voix et de son accent. — Je ne suis pas don Juan, s'écria-t-ilen s'interrompant , et c'est pourtant dans ma voix et dans ma destinée de l'être sur les planches. Que diable ! je ne suis pas un ténor, je ne peux pas être un amoureux tendre; je ne peux pas chauler // mio tesuro iatanto et faire la cadence du Rumim... 11
LE CHATEAU DES DÉSERTES
faut que jo sois un scélérat puissant ou un honnête homme qui fait fiasco! Va pour la puissance I... Iprès tout, ajouta-t-il en passant fa m. un sur son front, qui
sail si j'ai ? Voyons! Il chanta Quando del vino, et
il lr chanta supérieurement. — Non ! nonl s'écria-l-il satisfait do lui-même, je ne suis pas fail pour aimer ! Cécilia n'est |>as ma mère. Il peut lui arriver d'aimer demain quelqu'un plus que moi , lui, par exemple ! Ei donc! moi, amoureux d'une femme qui no m'aimerait poinl ! j'en mourrais de rage ! Je ne t'en voudrais pas, à toi , Salentini; mais elle? je la jetterais du haut de Bon château sur le pave pour lui faire voir lu cas que jo fais de sa personne et de sa fortune '
Jo fus effrayé de l'expression de sa 6gufe. Lo Célio que j'avais connu à Vienne reparaissait tout entier et me jetait dans une Stupéfaction douloureuse. Il s'en aperçut, si m h et me dit : — Je crois que je redeviens méchant ! Allons rejoindre la famillle, cela se dissipera. Parfois me9 nei fs me jouent encore de mauvais tours. Tiens, j'ai froid l Allons-nous-en. Il prit mon bras et i entra en courant.
A deux heures, toute la famille se réunit dans le grand salon. Lo marquis donna, comme do coulumo, a ses gens, l'ordre qu'on ne le dérangeât plus jusqu'au dîner, .i un ins d'un motif important , et que, dans ce cas, on sonnât la cloche du château pour l'avertir, Puis il demanda aux jeunes Biles m elles avaient pris l'air et surveillé la maison ; à Benjamin , s'il avait travaillé, et, quand chacun lui eut rendu compte de l'emploi de su matinée : — C'est bien, dit-il; la première condition de la liberté et de la santé morale et intellectuelle, c'est l'ordre dans l'arrangement de la vie; mais, hélas ! pour avoir de l'ordre, il faut être nehe. Les malheureux sont i rcés de ne jamais savoir ce qu'ils feront dans une heure I A présent, mes chers enfants, vive la joie l La joui née d'affaires et de soucis est terminée; la soirée de plaisir et d'art commence. Suivez-moi.
Il tira de sa poche une grande clé, et l'éleva en l'air, aux uns .t aux acclamations des entants. Puis, nous n us dirigeâmes avec lui vers l'aile du château où était Mine le théâtre. On ouvrit la porte d'ivoire, comme l'appelait le marquis, et on entra dans lo sanctuaire des songes, après s'y être enfermes et barricadés d'importance.
Le premier soin fut de ranger le théâtre, d'y remet lu de l'ordre et de l.i propreté, de réunir, de secouer et d'étiqueter les costumes abandonnés a la hâte, la nuit précédente, sur des fauteuils. Les hommes balayaient, époussetaient, donnaient de l'air, i accommodaient les ii rocs laits au décor, huilaient les ferrures'; etc. Les femmes s'occupaient des habits; tout cela se lu avec une exactitude et une rapidité prodigieuses, tant chacun de nous y mit d'ardeur et de gaieté. Quand ce fut lait, le marquis réunit sa couvée autour de la grande table qui occupait le milieu du parterre, et l'on tint conseil. Un remit les manuscrits de Don Juan a l'étude, on y ht rentrer des personnages et des scènes éliminés la veille ; on se consulta encore sur la distribution des rôles. Celio revint a celui ne don Juan, il demanda que certaines scènes fussi ni chantées. H atriceel son jeune frère demandèrent à improviser un pas d i i anse dans le bal du troisième acte. Toul lui accordé. On se permettait d'essayer de
tout; nues, a mesure qu'on décidait quelque chose, on le coi signait sur le manuscrit, afin que l'ordre de la reatation ne lut pas troublé.
Ensuite Célio envoya Stella lui chercher diverses perruques a longs cheveux. Il voulait assombrir un peu son caractère et sa physionomie, il essaya une chevelure noue. — Tu as tort de le faire brun , si tu veux être méchant, lui dit Boccaferri (qui reprenait son ancien nom dei i lie la porte d'ivoire ). C'est un usage classique do faire les traîtres nous et a tous crins , mais c'est un mensonge banal. Les hommes pâles de vi-a^e et noirs de sont pn sque toujours doux et faibles. Le vrai tigre
est lauvi et soyeux.
— Va pour la peau du lion, dit Célio en prenant sa perruque delà veille, mais ces nœuds rouges m'ennuient; cel -eut le tyran de mélodrame. Mesdemoiselles, faites-
moi une quantité de canons couleur de feu. C'était le type du roué au temps de M hère.
— Lu ce cas, rends-nous ton nœud cerise, ton beau nœud d't'pée! dit Stella.
— Qu'en veux-tu faire?
— Je veux le conserver pour modèle , dit-elle en souriant avec malice, car c'esl toi qui l'as fait, et toi seul au monde sais faire les nœuds. Tu y mets le temps, mais
quelle perfection ! N'est-ce pas? ajouta-t-elle en s'adres-
sant à moi et en me montrant ce même nœud ceriso que j'avais ranias-e la veille, comment le trouvez-vous?
Lo ton dont elle me hi cette question et la manière dont elle agita ce ruban devant mon visage me troublaient un pou. Il me sembla qu'elle désirait me voir m'en empaler, et jo fus assez vertueux pour ne pas le faire. La Boccaferri me regardait, .le vis rougir la belle Stella; elle laissa tomber le nœud et marcha dessus, Comme parmégarde, tout on feignant do rire d'autre chose.
Célio était brusque et impérieux ,i\rc ses sœurs, quoiqu'il les adorât au fond de l'âme , et qu'il eut pour elles mille tendres sollicitudes. Il avait vu aussi ce singulier petit épisode. — Allons donc, paresseuses! cria-t-il a Stella et à Béatrice, allez me chercher trente aunes de rubans couleur de feu ! J'attends! — Et quand elles lurent en li ces dans le magasin, il ramassa le nœud cerise, et me le donna à la déiobée, en médisant tout bas : — Gardele en mémoire de Béatrice; mais si l'une ou l'autre est coquette avec toi , corrige-les et moque-toi d'elles. Je te demande cela commo à un frère.
Les préparatifs durèrent jusqu'au diner, qui fut assez sérieux. On reprenait do la gravité devant les domestiques, qui portaient le deuil de l'ancien marquis sur leurs habits, faute de le porter dans le cœur. Et d'ailleurs, chacun pensait à son rôle, et M. de Balma disait une chose que j'ai toujours sentie vraie : les idées s'éclaircissent et s'ordonnent durant la satisfaction du premier appétit.
Au reste, on mangeait vite et modérément à sa table. Il disait familièrement que l'artiste qui mange est a moilin cuit. On savouraitlecafé et le eu, ire, pendant que les domestiques levaient le couvert et effectuaient leur sortie finale des appartements et de la maison. Alors on faisait une ronde , on fermait toutes les issues. Le marquis criait: Mesdames les actrices , à vos loges ! On leur donnait une demi-heure d'avance sur les hommes; mais Cécilia n'en profitait pas. Elle resta avec nous dans le salon , et je remarquai qu'elle causait tout bas dans un coin avec Célio.
Il me sembla qu'au sortir de cet entretien , C ilio était d'une gaieté arrogante, et Cécilia d'une mélancolie resignée; mais cela ne prouvait pas grand'chose: chez lui, tes émotions étaient toujours un peu forcées; chez elle, elles étaient si peu manifestées , que la nuance était presque insaisissable.
A huit heures précises, la pièce commença. Je craindrais d'être fastidieux en la suivant dans ses détails, mais je dois signaler que, à ma grande surprise, Cécilia lut admirable et atroce de jalousie dans le rôle d'Elvire. Je ne l'aurais jamais cru ; cette passion semblait si ennemii de son caractère ! J'en fis la remarque dans un entr'acte. — .Mais c'est peut-être pour cela précisément, me d.telle Ht puis, d'ailleurs, que savez-vous de moi?
Elle dit ce dernier mot avec un ton de licite qui me fit peur. Elle semblait mettre tout son orgueuil ù n'être pas devinée. Je m'attachai a l.i deviner malgré elle, et cela as-ez froidement. Boccaferri loua Célio avec enthousiasme ; il pleurait presque de joie de l'avoir vu si bien jouer. Le fait est qu'il avait ele le plus front , le plus railleur, le plus pervers des hommes. — C'est giùce a toi, dit-il à la Boccaferri ; tu es si irritée et si hautaine, que tu mo rends méchant. Je me lais de glace devant tes reproches, parce que je me sens pousse à bout et p éclater. Tiens ! ma vieille, tu devrais toujours être ainsi ; je reprendrais les loices que m'ôtentla boute et ta douceur accoutumées.
— Eh bien , répondit-elle , je ne te conseille pas de jouer souvent ces rôles-la avec moi : jo t'y rendrai- des points.
LE CHATEAU DES DÉSEKTES
Ce personnage du temps passé (Page 107.)
Il se pencha vers elle , et , baissant la voix : — Seraistu capable d'être la femelle d'un tigre? lui dit-il.
— Cela est bon pour le théâtre , répondit-elle ( et il me sembla qu'elle parlait exprès de manière à ce que je ne perdisse pas sa réponse). Dans la vie réelle , Célio, je mépriserai un usage si petit, si facile et si niais de nid force. Pourquoi suis-je si méchante, ici dans ce rôle? C'est que rien n'est plus aisé que l'affectation. Ne sois donc pas trop vain de ton succès d'aujourd'hui. La force dan» l'excitation, c'est le pont aux ânes ! La force dans le calme... Tu y viendras peut-être , mais lu n'y es pas encore. Essaie de faire Ottavio , et nous verrons !
— Vous êtes une comédienne fort acerbe et fort jalouse de son talent ! dit Célio en se mordant les lèvres si fort, que sa moustache rousse, collée à sa lèvre, tomba sur son rabat de dentelle.
— Tu perds ton poil de tigre, lui dit tranquillement la Boccaferri en rattrapant la moustache ; tu as raison de faiie une peau neuve !
— Vous croyez que vous opérerez ce miracle?
— Oui , si je veux m'en donner la peine, mais je ne le promets pas.
Je vis qu'ils s'aimaient sans vouloir se l'avouer à euxmêmes, et je regardai Stella, qui était belle comme un ange en me présentant un masque pour la scène du bal. Elle avait cet air généreux et brave d'une personne qui renonce à vous plaire sans renoncer à vous aimer. Un élan de cœur, plein de vaillance , qui ne me permit pas d'hésiter, me ht tirer de mon sein le nœud cerise que j'y avais caché , et je le lui montrai mystérieusement. Tout son courage l'abandonna ; elle rougit, et ses yeux se remplirent de larmes. Je vis que Stella était une sensitive , et que je venais de me donner pour jamais ou de faire une lâcheté. Dès ce moment, je ne regardai plus en arrière, et je m'abandonnai tout entier au bonheur, bien nouveau pour moi , d'être chastement et naïvement aimé.
Je faisais le rôle d'Otlavio , et je l'avais fort mal joué jusque-là. Je pris le bras de ma charmante Anna pour entrer en scène, et je trouvai du cœur et de l'émotion pour lui dire mon amour et lui peindre mon dévouement.
A la fin de l'acte, je fus comblé d'éloges, et Cécilia me dit en me tendant la main : — Toi, Ottavio, tu n'as
LE CliATKAU DLS IlÉSi: Il 1 I.S.
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besoin des leçons de personne , et tu en remontrerais à ceux qui enseignent. —Je nesais pas jouer la comédie, lui répondis-je , je ne le saurai jamais. C'est parce qu'on ne la joue pas ici que j'ai dit ce que je sentais.
CONCLUSION
Je montai dans la loge des hommes pour me débarrasser de mon domino. A peine y étais-je entré, que Stella vint résolument m'y rejoindre. Elle avait arraché vivement son masque; sa belle chevelure blond-cendré, naturellement ondée, s'était à demi répandue sur son épaule. Elle était pâle, elle tremblait; mais c'était une âme éminemment courageuse , quoique elle agit par expansion spontanée et d'une manière tout opposée, par conséquent, à celle de la Boccaferri.
— Adorno Salentini, me dit-elle en posant sa main blanche sur mon épaule, m'aimez-vous ?
Je fus entièrement vaincu par cette question hardie, faite avec un effort évidemment douloureux et le trouble de la pudeur alarmée.
Je la pris dans mes bras et je la serrai contre ma poitrine.
— Il ne faut pas me tromper , dit-elle en se dégageant avec force de mon étreinte. J'ai vingt-deux ans ; je n'ai pas encore aimé, moi, et je ne dois pus être trompée. Mon premier amour sera le dernier, et, si je suis trahie, je n'essaierai pas de savoir si j'ai la force d'aimer une seconde fois : je mourrai. C'est là le seul courage dont je me sente capable. Je suis jeune, mais l'expérience des autres m'a éclairée. J'ai beaucoup rêvé déjà, et, si je ne connais pas le monde, je me connais du moins. L'homme qui se jouera d'une âme comme la mienne, ne pourra être qu'un misérable , et , s'il en vient là , il faudra que je le haïsse et que je le méprise. La mort me semble mille fois plus douce que la vie, après une semblable désillusion.
— Stella, lui répondis-je, si je vous dis ici que je vous aime , me croirez-vous? Ne me mettrez-vous pas à l'épreuve avant de vous fier aveuglément à la parole d'un homme que vous ne connaissez pas?
— Je vous connais , répondit-elle. Célio , qui n'estime personne, vous estime et vous respecte; et, d'ailleurs,
TYPOGRAPHIE J. CLAYE , 7 RCE SAINT-BENOtT. — H. DELAYILLE SC.
LE CHATEAU DES DÉSERTES
quand même je n'aurais pas ce motif de confiance, je Croirais encore à votre parole.
— Pourquoi"?
— Je ne suis pas, mais cela est ainsi.
— Donc vous m'aimez, vous?
Elle hésita un instant, puis elle dit :
— Ecoutez ! je ne suis | as pour rien la fille de la Floriani. Je n ai pas la force de ma mère , mais j'ai son cou-
; je \ous aime.
Celle bravoure me transporta. Je tombai aux pieds de S i1 la , et je les baisai avec enthousiasme. — C'est la première fois, lui <lis-je, que je me mets aux genoux d'une femme, et c'est aussi la première lois que j'aime. .le croyais pourtant aimer Céciha, il y a une heure , je vous dois cette confession ; mais ce que je cherche dans la femme , c'est le cœur , et j'ai vu que le sien ne m'appartenait [as. Le \olre se donne.à moi avec une vaillance qui me pénètre et me terrasse. Je ne vous connais p.is plus que vous ne me connaissez, et voilà que je crois en vous comme vous croyez en moi. L'amour. c'est la foi; la foi rend téméraire, et rien ne lui résiste N ii- nous aimons, Stella, et nous n'avons pas besoin d'autre preuve que de nous l'être dit. Voulez-vous être ma li iiiniL?
— Oui , répondit-elle , car moi , je ne puis aimer qu'une fois, je vous l'ai dit.
— Sois donc ma femme, m'écriai-je en l'embrassant avec transport. Veux-tu que je te demande à ton frère t' ut de suite?
— Non, dit-elle en pressant mon front de ses lèvres a\e ■ une suavité vraiment sainte. Mon frère aime Ceciha, el il faut qu'il devienne digne d'elle. Tel qu'il est aujourd'hui , il ne l'aime pas encore assez pour la mériter. I.;n-se lui croire encore que tu prétends être son rival. Sa passion a besoin d'une lutte pour se manifester à luimême. Cécilia l'aime depuis longtemps. Elle ne me l'a pas ùit , mais je le sais bien. C'est à elle que tu dois me uemander d'abord, car c'est elle que je regarde comme ma mère.
— J'y vais tout de suite, répondis-je.
— Et pourquoi tout de suite? Est-ce que tu crains de te repentir si tu prends le temps de la réflexion?
— Je te prouverai le contraire, fille généreuse et charmante ! je ne ferai que ce que tu voudras.
On nous appela pour commencer l'acte suivant. Célio, qui surveillait ordinairement d'un œil inquiet et jaloux le moindre mouvement de ses sœurs, n'avait pas remarqué notre absence. Il était en proie à une agitation extraordinj ire. Son rôle paraissait l'absorber. 11 le termina de la manière la plus brillante, ce qui ne l'empêcha pas d'être sombre et silencieux pendant le souper et l'intéressante causerie du marquis, qui se prolongea jusqu'à trois heures du matin.
Je m'endormis tranquille, et je n'eus pas le moindre retour sur moi même, pas l'apparence d'inquiétude, d'hésitation ou de regret, en m'éveillant. Je dois dire que , dès le malin du jour précédent, les deux cent mille livres de rente de maoemoiselie de Balma m'avaient porte comme un coup de massue. Epouser une fortune ne m'allail point et dérangeait les rêves et l'ambition de toute 111,1 \ ie , qui était de faire moi-même mon existence et d y associer une compagne de mon choix, prise dans une i mdilion assez modeste pour qu'elle se trouvât riche de mon sucres.
D'ailleurs , je suis ainsi fait, que l'idée de lutter contre un rival à chances égales me plaît et m'anime , taudis que la conscience de la moindie infériorité dans ma position, sur un pareil terrain , me refroidit et me guéiil comme par miracle. Est-ce prudence ou fierté? je I ignore; mais il est certain que j'étais, à cetégar.i, tout l'opposé de Célio, et, qu'au heu de me sentir acharné, par dépit d'amour-propre , a lui ui?puter sa conquête, j éprouvais un noble plaisir a les rapprocher l'un de l'autre en restant leur ami.
1 éi ili i vint me trouver dans la journée. — Je vais vous parler comme à un frère , me dit-elle. Quelques; mots ue Célio tendraient à me fane croire que vous eie.s
amoureux de moi, et moi, je ne crois pas que vous y songiez maintenant. Voilà pourquoi je viens vous ouvrir mon cœur.
« Je sais qu'il y a deux mois , lorsque vous m'avez connue dans un état voisin de la misère, vous ave/ à m'épouser. J'ai vu là la noblesse de votre âme, et cette pensée que vous avez eue vous assure à jamais mon estime ! et, plus encore , une sorte de respect pour votre caractère. »
Elle prit ma main et la porta contre son cœur, où elle la tint pressée un instant avec une expression à la fus si chaste et si tendre, que je pliai presque un genou devant elle.
— Ecoutez, mon ami, reprit-elle sans me donner le temps de lui répondre, je crois que j'aime Célio ! voilà pourquoi , en vous faisant cet aveu , je crois avoir le droit de vous adresser une prière humble et fervente au nom de l'affection la plus désintéressée qui fut jamais : fuyez la duchesse dp*** j détachez-vous d'elle, ou vous êtes perdu !
— Je le sais, répondis-je, et je vous remercie, ma chère Cécilia, de me conserver ce tendre intérêt; mais ne craignez rien, ce lien funeste n'a pas été contracté; \olre douce voix, une inspiration de votre cœur généreux et quatre phrases du divin Mozart m'en ont à jamais préservé,
— Vous les avez donc entendues? Dieu soit loué !
— Oui , D.eu soit loué ! repris-je , car ce chant magique m'a attiré jusqu'ici à mon insu, et j'y ai trouvé le bonheur.
Cécilia me regarda avec surprise.
— Je m'expliquerai tout à l'heure, lui dis-je; mais, vous, vous avez encore quelque chose à me due , n'estce pas?
— Oui, répondit-elle, je vous dirai tout, car je liens à votre .estime, et, si je ne l'avais pas, il manquerait quelque chose au repos de ma conscience. Vous souvenez-vous qu'a Vienne, la dernière fois que nous nous y -oniines vus, vous m'avez demandé si j'aimais Célio?
— Je m'en souviens parfaitement, ainsi que de votre réponse, et vous n'avez pas besoin de vous expliquer davantage, Cécilia. Je sais fort bien que vous fûtes sincère en me disant que vous n'y songiez pas, et que votre dévouement pour lui prenait sa source dans les bienfaits de la Floriani. Je comprends ce qui s'est passé en vous depuis ce jour-là, parce que je sais ce qui s'est passé en lui.
— Merci, ô merci! s'écria-t-elle attendrie; vous n'avez pas douté de ma loyauté?
— Jamais.
— C'est le plus grand éloge que vous puissiez commander pour la vôtre; mais, dites-moi, vous croyez donc qu il m'aime?
— J'en suis certain.
— Et moi aussi, ajouta-t-elle avec un divin sourire et une légère rougeur. Il m'aime, et il s'en défend encore; mais son orgue;! pliera, et je serai sa femme, car c'est la toute l'ambition de mon àme, depuis que je suis iluma e comtessa garbata. Lorsque vpus m'interrogiez, Salenlini, je me croyais pour toujours obscure et miserab e. Comment n'aurais-je pas refoulé au plus profond de mon sein la seule pensée d'être la femme du brillant Ceho, de ce jeune ambitieux à qui l'éclat et la richesse sont des éléments de bonheur et des conditoins de succès indispensables? Jaurais rougi de m'avouer à moi-même que j'étais émue en le voyant ; il ne l'aurait jamais su ; je crois que je ne le sa\ais pas moi-même , tant jutais résolue a n'y pas prendre garde, et tant j'ai l'habitude elle pou- \oir ue me maîtriser.
o Mai? ma lui tune présente me rend la jeunesse, la confiance et le dioit. Voyez-vous, Celio nest pas comme vous. Je vous ;n bien uevinés tous deux. Vous êtes canne, vous êtes patient, \uiis êtes plus fort que lui, qui n'est qu'ardent, awde et violent. Il ne m, m pie ni de fierté ni ug désintéressement; mais il est incapable de se créer tout seul l'existence large et brillante qu'il rêve, et qui e.st nécessaire au développement de ses facultés. 11 lui
LE Cil \l i: \U DiïS DÉSERTES.
faut la richesse tout acquise , el je lui dois cette richesse. N'est-cepas, je dois cela au fils de 1 i quand mi n e |e vi us aurais aimé . Salenlini , quand même Je caractère effrayant m'inspirergit des
11,1:1,1, — érieuses pour mon bonheur , j'ai une dette sacrée ,1 paj er.
— J'espère, lui dis-je , en souriant, que le •
n'est pas trop rude. En ce qui me concerne , il est nul , el vi tre su] posilii n n'i si qu'une consolation dont je n'aurai pas la folie de faire mon profit. Encequi que vous êtes plus fpi te que lui, (t que vous caresserez le jeune tigre d'une main re.
— Ce ne sera peut-être pas toujours aussi facile que vous croyez, répondit-elle; m, es je n'ai pas peur, voilà ce qui est cet tain. Il n'y a rien de tel pour être courageux que de se sentir .,1-1 osé , comme je le suis , à faire bon marché de son propre bonheur el de sa propre vie; mais je ne veux pas me faire trop valoir. J'avoue qpe je suis secrètement enivrée, et que ma bravoure est singulièrement récompen ée par l'amour qui parle en moi Vucun homme né peut me sembler beau auprès de celui qui esl la vivante image de Lucrezia; aucun nom illustre et cher é porter auprès de celui île Floriani.
— Ce nom est si beau en effet, qu'il me fail peur, répondis-je. Si toute 1 elles qui le portent allaient refuser de le perdre !
— Une voulez-vous dire? je ne vous comprends pas. Je lui lis alors l'aveu de pe qui. s'était passé entre
Stella et moi . et je lui demandai la main de sa fille adopiive. La joie de cette généreuse femme fut immense; ejle 'la à mon cou et, m'embrassa sur les deux joues. Je la vis enfip ce jour-là telle qu'elle était, expansive et maternelle dans ses affections, autant quelle était pruel mystérieuse avec les indifférents.
— Stella est un ange , me dit-elle, elle ciel vous a mille Fois béni en vous inspirant cette confiance suinte en sa
Je la connais bien, moi, et je sais que, de tous les enfants de FI01 iani, c'est Cpll 1 qui a vraiment liéi île de la plus précieuse vertu de sa mère, le dévouement. Il y a longtemps qu'elle est tourmentée du besoin d'aimer, et ce n'est pas l'occasion qui lui a manqué, croyez-le bien; mais 1 elle àme romanesque el déli ate n'a pas subi l'entrainement des sens qui fei me parfois les yeux aux jeunes filles1. Elle avait un idéal, elle le cherchait et savait l'attendre. I ela se voil bien à la fraîcheur de ses joues el a la pureté de ses paupières; elle l'a trouvé enfin, celui qu'elle a rêvé! -Charmante Stella, exquise nature de I, mme , ton bonheur m'est encore p us cher que le m en !
La Boccaferri prit encore ma main, la serra dans les siennes, etfonuit en larmes en 5' écriant: «u Lucrezia! réjou »■ "i dans le sein de Dieu ! »
Célio cuti a brusquement, et, voyant Cécilia si émue et assise ti ul près de mi 1. il se retira en n fermanl la porte avec violence. 11 avait pâli, sa figure était décomposée dîme manière effrayante. Toutes les furies ce 1 enfer étaient entrées dans son sein.
— Qu'il dise après cela qu'il ne l'aime pas! dis-je à la Boccaferri. Je la lis consentir à laisser subir encore an peu ce te - uffrance au pauvre Célio, et nous allâmes trouver ma chère Sti lia pour lui faire part do notre entretien.
Stella travaillait dans l'intérieur d'une tourelle qui lui servait d'à elier. Je 1 1- étrangi ment, supris de la trouver > n upée de pein ure , et de voir qu'elle avait un talent
m Ire, pr ton 1 ent vrai pourle pa;
les troupeaux, la nature pastorale et naïve. — V01 siez donc, n.e dit-elle en voyant mon ra> ssemenl, que je voulais me faire comédii nue? 1 th , non ! je n a m 1 1 as plus le 1 ublic que ne l'a aune notre Cécilia, el jamais je ;e d'affroi ter son regard. Je joue ici la e comme Cécilia el son père la jouent ; pour aider à l'œuvre collective ui sert à l'éducation de Célio, peutêtre à celle de Béatrice et de Salvator, car les deux liambinii nt aussi jusqu'à présent la passion du théâtre; mais vous n'avez pas compris notre cher maître Buccaf rri, si vous croyez qu'il n'a en \ue que de nous fane débuter.
Non, ce n'esl pas là sa pensée. Il pense que ces egsais
draina^: .. Mue que nous leur donnons,
son) un exercice salutaire au développement synthél ue
je me sers de son mol de 1»'- fai ultés d ari ste, el je
11 il a raison, car 1 epuis que m us faison
ni ■ étude je me sens plus peintre el plus pi e'te que
croyais 1 être.
— nui , il a nulle fois raison, répondis-je , et le cœur aussi -'eu\ n 1 1 ésii ,1 l'effusion, à l'amour, dans cette joyeuse el symp ithique épreuve : je le sens bien , ô ma Moi la, pour deux jours que j'ai passés ici! Partpui ailleurs, je n'aurais point osé vous aimer si vite, et, dans cette douce et bienfaisante excitation de toutes mi s facultés, je vous ai comprise d'emblée, el j'ai éprouvé la pi 1 le mon propre cœur.
Cécilia ne pril par le liras et me fil entrer dans La eliiiiilu e de Stella et de Béatrice, qui communiquai! avec cette même t' urelleparun petit couloir. Stella rougissait
oup, mais elle ne lit pas «le résis ance. Céc conduisit en face d'un tableau pi.ne ..ans 1 ali ôve virgi»
nale d a jeune ainanle. et je reconnus une \ladoni lu
col ffambino que j'avais p inte el ven lue à Tuj ip deux ans auparavant à un marchand de tableaux. Cela
fort naïf, mais d'un sentiment assez vrai pour que je [Misse le revoir sans humeur. Cécilia l'avail acheté, à son dernier voyage, peur ,-a jeune amie, et alors on me c nfes-a que, depuis deux mois, Stella, en enlendani parler souvent de moi aux Boccaferri el à Célio, avail vivemi m di siré me connaître, Cécilia avait nourri d'avance, el -ans le lui dire, la pe isée eue notre union serait un beau rêve à réalisa. Stella semblait l'avoir deviné.
— Il est certain, me dit-elle, que Lorsque je vous ai vu ramasser le nœud cerise, j'ai éprouvé que que chose d'extraordinajre que je ne p n is m'i xpliquer à m iiineme ; el que, quand Céjio es! venu nous Mie, le lendemain, que le ramasseur de rubans, comme il vous appelait, était encore dans le village, et se nommait Adorno Salenlini, je me suis dit, follement peut è re, m - -ans douter de la destinée, que la mienne était accomplie.
Je ne saurais exprimer dans quel naïf ravissement, me plongea ce jeune et pur amour u'une fille encore enfant par la fraîcheur el la simplicité, déjà fem ne par Ip dévouement et l'intelligence. Lorsque la cloche nous avertit de nous rendre au théâtre, j'étais un peu fou. Celio vit mon bonheur dans nus yeux, et ne le comprenant pas il fut méc Mulet brutal a faire plaisir. Je me laissai presque insulter par lui; mais le soir j'ignore ce qui s'était passé. Il me parut plus calme et me demanda pardon de sa violence, ce que je lui accordai fort généreusement.
Je dirai encore quelques mots de notre théâtre avant d'arriver au dénoûment, que le lecteur sait d'avance. Presque tous les soirs nous entreprenions un nouvel essai. Tantôt c'était un opéra : tous les acteurs étant bons musiciens, même moi, je l'avoue humblement et sans prétention , chacun tenait le piano alternativement. Une autre fois, c'était un ballet; les personnes sérieuses se donnaient à la pantomime, les jeunes gens dansaient d'inspiration, avec une grâce, unabandon et un entrain qu'on eut vainement cher, hés dans les poses étudié -, du théâtre. Boccafen 1 ei.ni admirable au piano dans ces circonstances. 11 s'y livrait aux plus brillantes fantaisies, et, comme s'il eût dicte impérieusement chaque geste, cha pie intention de ses personnages, il les enlevait, les excitait jusqu'au délire ou les calmait jusqu'à rabattement, au gré de son inspiration. Il les soumettait ainsi au scénario, car la pantomime dont il était le plus souvent l'auteur, avail toujours une action bien nettement développi e et suivie.
D'autres fois, nous tentions un opéra comique, et il 111,1 d'improviser des airs, même des chœurs, qui le croirait '? 1 u I ensemble ne man [ua pas, et où uivi 1 -1 15 réminiscences d'opéras connus so lièrent par des modulations individuelles promptemenl conquises et sailous. Il nous prenait, parfois fantaisie de jouer de mémoire une pièce dont nous n'avions pas le texte et que nous nous rappelions assez confusément. Ces souve-
LE CHATEAU DES DÉSERTES
nirs indécis avaient leur charme, et, pour les enfants qui ne connaissaient pas ces pièces, elles avaient l'attrait ! de la création. Ils les concevaient, sur un simple exposé préliminaire, autrement que nous, et nous étions tout ravis de leur voir trouver d'inspiralion des caractères nouveaux et des scènes meilleures que celles du texte.
Nous avions encore la ressource de faire de bonnes pièces avec de fort mauvaises. Boccaferri excellait à ce genre de découvertes. Il fouillait dans sa bibliothèque théâtrale , et trouvait un sujet heureux à exploiter dans une vieillerie mal conçue et mal exécutée.
— Il n'est si mauvaise œuvre tombée à plat, disait-il, où l'on ne trouve une idée , un caractère ou une scène dont on peut tirer un bon parti. Au théâtre , j'ai entendu siffler cent ouvrages qui eussent été applaudis, si un homme intelligent eût traité le même sujet. Fouillons donc toujours, ne doutons de rien, et soyez surs que nous pourrions aller ainsi pendant dix ans et trouver tous les soirs matière à inventer et à développer.
Cette vie fut charmante et nous passionna tous à tel point , que cela eût semblé puéril et quasi insensé à tout autre qu'à nous. Nous ne nous blasions point sur notre plaisir , parce que la matinée entière était donnée à un travail plus sérieux. Je faisais de la peinture avec Stella ; le marquis et sa fille remplissaient assidûment les devoirs qu'ils s'étaient imposés; Célio faisait l'éducation littéraire et musicale de son jeune frère et de notre petite sœur Béatrice, à laquelle aussi on me permettait de donner quelques leçons. L'heure de la comédie arrivait donc comme une récréation toujours méritée et toujours nouvelle. La porte d'ivoire s'ouvrait toujours Comme le sanctuaire de nos plus chères illusions.
Je me sentais grandir au contact de ces fraîches imaginations d'artistes dont le vieux Boccaferri était la clé , le lien et l'âme. Je dois dire que Lucrezia Floriani avait bien connu et bien jugé cet homme, le plus improductif et le plus impuissant des membres de la société officielle, le plus complet, le plus inspiré, le plus artiste enfin des artistes. Je lui dois beaucoup , et je lui en conserverai au delà du tombeau une éternelle reconnaissance. Jamais je n'ai entendu parler avec autant de sens, de clarté, de profondeur et de délicatesse sur la peinture. En barbouillant de grossiers décors (car il peignait fort mal), il épanchait dans mon sein un flot d'idées lumi-
neuses qui fécondaient mon intelligence , et dont je sentirai toute ma vie la puissance génératrice.
Je m'étonnai que Célio devant épouser Cécilia et devenir riche et seigneur, les Boccaferri songeassent sérieusement à lui faire reprendre ses débuts : mais je le compris, comme eux, en étudiant son caractère, en reconnaissant sa vocation et la supériorité de talent que chaque jour faisait éclore en lui. — Les grands artistes dramatiques ne sont-ils pas presque toujours riches à une certaine époque de leur vie, me disait le marquis, et la possession des terres , des châteaux et même des titres les dégoûte-t-elle de leur art? Non. En général, c'est la vieillesse seule qui les chasse du théâtre, car ils sentent bien que leur plus grande puissance et leur plus vive jouissance est là. Eh bien , Célio commencera par où les autres finissent; il fera de l'art en grand, à son loisir; il sera d'autant plus précieux au public , qu'il se rendra plus rare, et d'autant mieux payé, qu'il en aura moins besoin. Ainsi va le monde.
Célio vivait dans la fièvre, etces alternatives de fureur, d'espérance, de jalousie et d'enivrement développèrent en lui une passion terrible pour Cécilia, une puissance supérieure dans son talent. Nous lui laissâmes passer deux mois dans cette épreuve brûlante qu'il avait la force de supporter, et qui était, pour ainsi dire, l'élément naturel de son génie.
Un matin, que le printemps commençait à sourire, les sapins à se parer de pointes d'un vert tendre à l'extrémité de leurs sombres rameaux, les lilas bourgeonnant sous une brise attiédie , et les mésanges semant les fourrés de leurs petits cris sauvages, nous prenions le café sur la terrasse aux premiers rayons d'un doux et clair soleil. L'avocat de Briançon arriva et se jeta dans les bras de son vieux ami le marquis, en s' écriant : Tout est liquidé !
Cette parole prosaïque fut aussi douce à nos oreilles que le premier tonnerre du printemps. C'était le signal de notre bonheur à tous. Le marquis mit la main de sa fille dans celle de Célio, et celle de Stella dans la mienne. A l'heure où j'écris ces dernières lignes , Béatrice cueille des camélias blancs et des cyclamens dans la serre pour les couronnes des deux mariées. Je suis heureux et fier de pouvoir donner tout haut le nom de sœur à cette chère enfant, et maitre Volabù vient d'entrer comme cocher au service du château.
FIN DU CHATEAU DFS DESERTES
LAVINIA