LA VELLÉDA DU MONT BARLOT
Marsillat arriva dans l'après-midi. Ne cherchant pas à se faire une nombreuse clientèle à Guéret, il n'était pas à la chaîne comme, tous les avocats de province. Il voulait seulement faire ses premières armes dans son pays ;
et n'y plaidant que les causes d'un certain éclat et d'une certaine importance, il avait souvent la liberté de revenir passer quelques jours à Boussac. Il cachait son ambition patiente sous un air d'insouciance et presque de dédain pour les gloires du barreau : au fond, il aspirait à la députation dans l'avenir.
On s'imaginera difficilement qu'un homme de ce caractère fût susceptible d'une grande passion pour une femme telle que Jeanne. Aussi Marsillat était-il trèscalmé à l'égard de la bergère d'Ep-Nell. Mais il avait trop de persistance réfléchie dans la volonté, pour n'en pas avoir instinctivement dans ses désirs. Une fantaisie non salisfaite le tourmentait plus qu'il nleût souhaité lui-même, et depuis près de deux ans qu'il convoitait en vain la possession de la plus belle des filles du pays de Combraille, il avait de temps en temps des accès de mauvaise humeur contre elle et contre lui-même, en se rappelant qu'il avait échoué pour la première fois de sa vie dans une entreprise de ce genre. Il y avait pourtant dépensé plus de soins que pour toute autre. Il l'avait vue avec plaisir être admise au château de Boussac, dans l'espérance qu'elle serait là sous sa main; et, durant toute la maladie de Guillaume, il avait pris tous les prétextes pour être assidu dans la maison. Dans les vastes galeries du vieux manoir où elle se hâtait pour le service de son cher parrain, le soir, surtout lorsqu'il la guettait dans la cour ou dans la laiterie, enfin , jusqu'auprès du lit où la prostration du malade le laissait quelquefois en tète-à-tète avec Jeanne, il avait épuisé son éloquence brusque et impérieuse, ses offres corruptrices et ses tentatives de familiarité, sans l'avoir émue ou effrayée un seul instant. Elle avait assez de force physique pour ne pas craindre une lutte où la prudence de Marsillat ne lui eût d'ailleurs pas permis de s'engager, car il sentait qu'un seul cri, un seul éclat de la voix de Jeanne, dans cette maison austère et silencieuse, l'eût couvert de ridicule et de honte. C'était donc par la séduction des paroles et des promesses qu'il pouvait espérer de s'en faire écouter; mais, à tous ses beaux discours, Jeanne haussait les épaules. « Je ne sais pas, lui disait-elle, comment vous avez le cœur de plaisanter comme ça, quand mon pauvre jeune maître est si mal, et ma pauvre chère marraine dans le chagrin. Vous avez pourtant l'air de les aimer, car veus êtes bien officieux dans la maison ; mais vous êtes si fou, qu'il faut toujours que vous fassiez enrager quelqu'un. Je crois que \ousfaJioterifz autour des filles, les pieds dans le feu. Allons, laissez-moi tranquille; vous êtes un diseur de riens. Si vous y revenez, je vous recommanderai à la Claudie. »
- Le sang-froid de Jeanne était une meilleure défense que la colère ou la peur. Au fond, Marsillat sentait qu'elle parlait avec bon sens, et qu'elle ne le jugeait pas plus mauvais qu'il n'était; car il avait du dévouement et de l'affection pour Guillaume, et sa conduite n'était pas toute hypocrisie.
C'est là, du reste, tout ce qu'il avait obtenu de la perle du Combraille, comme il l'appelait d'un air moitié passionné, moitié railleur. Nos bourgeois font rarement la cour sérieusement aux filles de cette classe. Ils gardent avec elles ce ton de supériorité méprisante qu'elles ont la simplicité de ne pas comprendre quand elles aiment, ce qui arrive bien quelquefois pour leur malheur, sans que la cupidité (mais je ne dirai pas la vanité) y soit pour rien. Nos bourgeois, affreusement corrompus, ont remplacé les seigneurs do la féodalité dans certains droits qu'ils s'arrogent, en vertu de leur argent et de l'espèce de dépendance où ils tiennent la famille du pauvre.
A mesure que la santé de Guillaume était revenue, Marsillat avait fort bien remarqué la protection jalouse qu'il avait accordée à sa filleule, et, craignant de devenir ridicule, il avait affecté de ne plus faire attention à Jeanne. Il y avait même des moments où, croyant deviner dans son jeune ami une passion réelle et funeste, il se sentait tenté d'être généreux et de favoriser son amour. Il eût seulement voulu que Guillaume réclamât son aide et les conseils de son expérience dépravée ; mais
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le jeune baron eût préféré mourir que do lui ouvrir son cœur.
D'ailleurs Marsillat était flatté, au fond de l'âme, d'être accueilli avec distinction et choyé particulièrement par les dames de la maison plus que tout autre indigène de sa classe. Tout bourgeois ambitieux a cette faibles 6, bien qu'il soit peu de provinces où la noblesse suit plus que dans la nôtre, et bien qu'd fût de mode, à cette époque, de la railler et de la braver plus qu'elle ne le méritait.
Mais la forco des choses avait mis Jeanne à couvert sessions de Marsillat. Il avait été vivre ailleurs, il avait songé a ses affaires, à sa réputation, a son avenir, et son caprice pour la fille des champs ne s'était plus reveillé qu'a de courts intervalles, et lorsque les occasions de lui parler devenaient de plus en plus rares et périlleuses pour sa réputation d'homme do poids. De jour en jour, les folies do jeunesse, pour lesquelles on n'a chez nous que trop de tolérance, devenaient moins conciliables avec la position de l'avocat renommé. Le goût s'en passait peut-être aussi chez Marsillat, au milieu de préoccupations de plus en plus sérieuses. En un mot, sou désir pour Jeanne s'était endormi dans sa poitrine. Peut-être n'attendait-il qu'une occasion quelque peu énergique pour se réveiller.
Avant le dîner, il entraîna Guillaume et sir Arthur dans la prairie où Jeanne gardait ordinairement ses vaches. 11 prit pour prétexte 1 amusement de faire lever et de tuer quelques lapins dans les rochers qui longent la rivière. Dans le fait, Marsillat voulait voir sir Arthur en présence de l'objet de ses pensées; car Claudie avait assez bien écouté à la porte de sir Arthur, pour savoir à peu près par cœur l'étrange déclaration qu'il avait faite indirectement à Jeanne, et Marsillat n'était pas assez complètement détaché de Claudie pour n'avoir pas eu déjà un quart d'heure d'entretien particulier avec elle. Claudie n'ayant plus guère d'autres rapports avec son ancien amant que le plaisir de babiller avec lui de temps en temps, et voyant qu'il s'amusait toujours de son caquet déluré, lui racontait avec complaisance tous les petits événements de la maison ; et Marsillat , qui aimait a tout savoir, la faisait servir à sa police particulière, sans qu'elle y entendit malice. Cette familiarité cancanière est tout à fait dans les mœurs bourgeoises du pays.
Nos trois jeunes gens arrivèrent au bout de la prairie, sans que l'œil pénétrant de Marsillat et sans que le regard mélancolique et inquiet de Guillaume eussent découvert Jeanne. Cependant les vaches étaient au pré, el la gardeuse ne pouvait pas être loin. Mais ils durent renoncer à la rencontrer, et force fut à Léon d'entrer dans les rochers pour faire lever le gibier qu'il avait promis au fusil de M. llarley.
C'est alors seulement qu'il découvrit Jeanne abritée contre une grosse roche, et profondément endormie. Cette apparence de langueur et de paresse était bien contraire aux habitudes de Jeanne, et à ce préjugé rustique qu'il est dangereux do s'endormir aux champs. Mais elle avait à peine reposé deux heures cette nuitlà , et la fatigue l'avait vaincue. Sa quenouille était encore attachée à son côté; son fuseau avait roulé à terre, et le lil était rompu. Sa belle tète s'était penchée contre le rocher, et le chanvre de sa quenouille servait d'oreiller à sa joue candide. Elle était assise dans l'attitude la plus chaste, et sa main droite, pendante à son côté, avait, de temps à autre, le mouvement machinal , mais faible, de faire pirouetter le fuseau.
Marsillat, qui la découvrit le premier, s'arrêta à quelques pas devant elle, et fit signe à ses compagnons d'approcher. Guillaume éprouva un serrement de cœur indéfinissable à voir ainsi sa pudique Jeanne sous les regards brûlants de cet homme. Mais sir Arthur, après avoir contemplé Jeanne quelques instants en silence, parut tout à coup fort ému, et murmura a voix basse, en posant ses mains sur les bras de ses deux compagnons : Hô!... vous souvenez-vous?
— De quoi "? dit Marsillat. 11 parait que vous avez quelque charmant souvenir !
— llô! dit l'Anglais en étendant sa main vers la tète de Jeanne avec attendrissement , je me souviens di
lit la plus belle enfant du monde, elle est la plus belle Bile de la terre!
— Mon Dieu! s'écria Guillaume en passant sa main sur son front, je me souviens de quelque chose comme dans un rêve !... Aidez-moi , rappelez-moi!...
— Guillaume, dit M. llarley, souvenez-vous des pierres jomâtres et de la druidesse Velléda, et des trois dons, et des trois souhaits que nous lui avons faits I
— Oui-da! s'écria Léon, jo me souviens maintenant. Quant aux trois dons, je ne sais plus précisément ce que c'était. Il y avait trois pièces do monnaie différentes. Quant aux trois souhaits... jo me rappelle celui de M. llarley, « un bon mari »; et le mien, « un amant, robuste... » Je ne me rappelle plus celui de Guillaume.
— Ni moi, dit Guillaume; mais je me rappelle mon aumône. C'était une pièce d'or.
— Et moi , je me rappelle tout, comme si c'était hier, s'écria sir Arthur.
— Et vous croyez que c'était Jeanne? demanda Guillaume troublé.
— Pourquoi pas? reprit Léon; je n'en sais rien , mais il est facile de s'en assurer.
Comme il élevait la voix sans ménagement, Jeanne s'éveilla, devint toute rouge de surprise et de honte, puis se frotta les yeux, se leva, sourit, et regarda ses vaches. lîlles étaient un peu loin. Jeanne voulut courir pour les rejoindre; mais Marsillat l'arrêta.
— Jeanne, lui dit-il pour l'éprouver, tu n'as donc jamais dit à personne ce que tu avais fait des trois pièces de monnaie que les fades du mont liarlot avaient misi s dans ta main, quand tu étais petite, un jour que tu t'étais endormie sur les pierres jomâtres?
Pour la première fois, depuis l'incendie de la chaumière d'Ep-Nell, Guillaume vit un grand trouble et une profonde terreur sur le visage de Jeanne.
— Dieu du ciel! s'écria-t-elle en devenant pâle comme la mort, comment savez-vousça, Monsieur? Je ne l'ai jamais dit qu'à ma mère , et ma mère ne l'a jamais dit à personne.
— Ta tante le savait apparemment , Jeanne?
— Non ! ma tante ne l'a jamais su. Qu'est-ce qui a pu vous le dire? Ça n'est pas de ma faute si vous le savez, je ne l'ai jamais dit.
— Mais pourquoi avez-vous mis tant de soin à cacher une chose si simple? dit Guillaume. Je ne comprends pas pourquoi vous attachez tant d'importance à ce hasard , ma chère Jeanne.
— Et vous aussi, mon parrain, vous le savez donc? dit Jeanne consternée.
— Et moi aussi, dit l'Anglais en prenant, d'un air à la fois paternel et respectueux, la main de Jeanne , je le sais, et je vous prie de nous dire si cela a été pour vous la cause de quelque chagrin.
— Non , Monsieur, dit Jeanne, d'un air de fierté singulière, je n'en ai jamais eu de chagrin.
— Mais pourquoi l'as-tu caché? dit Marsillat, qui affectait de tutoyer Jeanne, pour faire un peu souffrir ses deux rivaux. Voyons! tu as cru sérieusement que cela te venait des fades?
— Je n'ai rien à vous dire là-dessus, monsieur Marsillat, répondit Jeanne d'un air mécontent. Vous autres savants, vous avez vos idées, et nous avons les nôtres. Nous sommes simples, je le veux bien , mais nous voyons aux champs, où nous vivons de jour et de nuit, des choses que vous ne voyez pas et que vous ne connaîtrez jamais. Laissez-nous comme nous sommes. Quand vous nous changez, ça nous porte malheur.
— Ainsi , lu crois que ce sont les fades? répéta Marsillat. Allons, grand bien te fasse! Tu vois, Guillaume! ajouta-t-il, affectant de tutoyer aussi le jeune baron, comme il le faisait quelquefois quand il se sentait l'humeur taquine, voilà l'esprit de nos belles bergères! Elles ont mille superstitions absurdes, et ta filleule ne les a pas perdues depuis tantôt deux ans, je crois, que ta sœur
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essaie de lui débrouiller le cerveau. Jeanne, veux-tu que je te dise?...
— Nenni , Monsieur, je veux que vous ne me disiez rien , répondit Jeanne avec une tristesse qui était toute l'expression de son courroux. En voilà bien trop là-dessus. Moquez-vous de moi , si vous voulez, et des choses que vous ne connaissez pas, si vous ne craignez rien. Moi , je n'ai rien dit , et je n ai pas fait de mal.
— Oh! s'écria sir Arthur, affligé do la douleur qui se peignait sur les traits deJeanne, je ne comprends rien... Mais si Jeanne est dans l'erreur, il lui faut dire la vérité. On ne doit pas se moquer d'elle, mais lui apprendre...
Sir Arthur s'arrêta court en voyant le visage deJeanne couvert do larmes. Il eut tant de douleur d'avoir contribué à la faire pleurer ainsi, qu'il resta stupéfait, et, plein du désir de la rassurer et de la consoler, il ne sut lui dire que « Hô!... »
L'affliction et le trouble de Guillaume furent plus visibles encore ; mais gêné par la présence de Marsillat , il n'osa faire un pas ni dire un mot pour retenir Jeanne, qui s'éloigna avee empressement.
— Eh bien, dit Marsillat qui, seul, ne parut point ému, que dites-vous, sir Arthur, de cette étrangelé? n'est-ce pas une observation curieuse à faire sur les mœurs de nos campagnes? Vous avez voyagé dans des pays lointains et sauvages; vous ne vous doutiez pas, je parie, qu'il y eût au centre de la France des superstitions si arriérées !
— Dites tant de poésie fantastique, répondit M. Harley. Je ne trouve rien de ridicule ni de méprisable dans tout ceci , et je me rappelle fort bien ce que vous m'avez raconté autrefois des fées ou fades qui hantent les antiques cromlechs gaulois. Mais expliquez-moi pourquoi cette jeune fille pleure?
— Parce que cela porte malheur de parler des fades et de trahir les relations qu'elles ont daigné avoir avec les mortels. C'est un crime envers elles, et, dès ce moment, elles poursuivent et tourmentent les indiscrets en qui elles avaient mis leur confiance. Vous voyez bien qu'il ne peut venir à l'esprit de cette fille que nous soyons les trois fées du mont Barlot. Elle persiste à croire qu'elle a reçu l'aumône des bons génies, et, dans la crainte que son secret ne soit ébruité, elle gémit et se défend de l'avoir divulgué. Quant à moi , je ne suis pas si tolérant que vous, sir Arthur, à l'endroit de la poésie dite fantastique. Je hais la superstition , et déplore l'erreur grossière, sous quelque forme qu'elles se présentent. Je ne laisse jamais échapper l'occasion de m'en moquer, et je crois que c'est un devoir à remplir envers ces gens simples, qui seront peut-être nos égaux le jour où nous voudrons les éclairer, au lieu de les tenir dans les ténèbres de l'abrutissement.
— Vous êtes devenu bien philanthrope depuis que je n'ai eu le plaisir de vous voir, dit Guillaume avec un peu d'aigreur.
— ■ Je l'ai toujours été, répondit Marsillat, et je me pique de l'être encore, et plus que vous, Guillaume. Car il entre dans les idées de votre caste de perpétuer l'ignorance chez le pauvre, afin d'y perpétuer la soumission. Aussi admirez-vous, en poêles, que vous prétendez être, le merveilleux qui remplit ces pauvres cervelles; et vous ne faites qu'entretenir, par la dévotion , par la protection accordée aux images miraculeuses, aux pèlerinages, et autres niaiseries , la folie de nos pauvres villageois. Au lieu que nous, infâmes libéraux, nous voudrions qu'ils pussent lire Voltaire comme nous, et se débarrasser du respect qu'ils portent à Dieu , au diable et à certains hommes.
— Monsieur Marsillat, vous avez raison sur un point et tort sur l'autre, répondit M. llarley. Je voudrais avec vous qu'on affranchit le paysan de ses terreurs comme de sa misère... Mais si vous n'avez que Voltaire à lui faire lire, quand il saura lire, je regretterai pour lui ses légendes poétiques et ses croyances merveilleuses. Jeanne disait tout à l'heure quelque chose d'assez profond , que vous n'avez pas senti. Des paysans, qui vivent aux champs de jour et de nuit , disait-elle, voient des choses que vous
ne verrez jamais. C'est-à-dire qu'ils ont l'esprit plus tourné à la poésie que nous, et , en cela , je ne sais trop si nous devons les plaindre ou les envier, les désabuser ou les admirer.
— Oui, oui, vous les admirez en curieux, en amateurs I reprit Marsillat. Vous recueilleriez volontiers leurs légendes pour les mettre en vers, en prose fleurie et en musique. Mais vous ne voudriez pas que vos enfants fussent nourris de pareils contes, et vous auriez grand soin de les désabuser s'ils prenaient au sérieux ceux de leurs nourrices.
— Vous vous trompez peut-être, dit Guillaume. L'enfant a besoin de poésie, comme le paysan, et on ne peut guère l'instruire qu'à l'aide des symboles. Quant à moi, j'ai été nourri de ces contes que vous méprisez tant, et je serais bien fâché d'avoir sucé l'esprit de Voltaire avec le lait.
— Je sais que vous avez été nourri du même lait que Jeanne, reprit Marsillat en souriant, et les fabliaux de la mère Tula ont pu être de votre goût, comme ceux de ma grand'mère, qui était, ne vous en déplaise, une sorte de paysanne, ont été peut-être du mien jadis. Mais vous n'aimez plus ces symboles qu'à la condition d'en chercher et d'en trouver le sens, au lieu que la pauvre Jeanne et ses pareilles y voient de grosses et terribles réalités qui font l'occupation, le tourment, l'idiotisme et l'abaissement de leur vie. Qu'en dit notre philosophe? ajoulat-il en s'adressant avec un peu d'ironie à M. Harley.
— Je dis, répondit celui-ci, qu'il faudrait traiter le cerveau des paysans comme on a traité celui de Guillaume : leur laisser la poésie, et les aider à découvrir le symbole.
— Alors, il n'y aurait plus foi à la poésie, s'écria Léon, qui aimait à discuter. Ils ne feraient plus que s'en amuser comme vous autres ; les plus froids deviendraient des critiques, les plus artistes des littérateurs; je ne demande pas mieux, moi ; mais ils perdraient dès lors celte naïveté crédule que vous appelez leur poésie, et qui fait, à vos yeux, tout le charme de leur superstition.
M. Harley voulut répondre ; mais il fut bientôt contredit et batlu par Marsillat, qui avait la parole plus facile, et qui était à cheval sur une logique plus claire. Cependant il ne convainquit pas l'Anglais, qui, en rendant justice à la netteté de sa critique, trouvait beaucoup de sécheresse dans ses sentiments, et n'envisageait qu'avec effroi sa philosophie matérialiste. Mais les esprits qui se contentent d'une certaine portion, étroite et distincte, de la vérité acquise, auront toujours, dans la discussion, beaucoup d'avantage apparent sur ceux qui cherchent dans l'inconnu une vérité plus vaste et plus idéale. M. Harley dut bientôt céder la palme du raisonnement à l'avocat, et Guillaume, qui se sentait ébranlé par le talent de Léon plus qu'il ne voulait en convenir, devint de plus en plus trislo, et finit par garder le silence.
Celte conversation fut reprise le soir autour de la table à ouvrage, où les demoiselles du château et leurs jeunes hôtes avaient ordinairement une causerie à part, tandis que les parents jouaient aux cartes avec quelques fonctionnaires ou bourgeois royalistes de la ville. Arthur et Guillaume eussent souhaité qu'il (ùt question de Jeanne entre eux et Marie seulement; mais il n'y eut pas moyen d'empêcher Marsillat de raconter devant Elvire l'aventure du mont Barlot, la découverte que M. Harley avait faite de l'identité de Jeanne avec la petite chevriere, dite la druidesse des pierres jomâtres, et le chagrin que cette fille crédule avait montré en entendant raconter l'incident ries pièces de monnaie déposées dans sa main. Mademoiselle de Boussac écouta ce récit avec beaucoup d'attention, et voulut en savoir tous les détails. M. Harley, seul, se les rappelait exactement et minutieusement. Guillaume, élant fort jeune à l'époque de l'événement, en avait un souvenir vague, qui se réveillait à mesure que sir Arthur racontait. Marsillat avait meilleure mémoire que Guillaume ; mais la poésie de ce petit roman l'ayant moins frappé que ses deux compagnons, il ne s'en serait peut-être jamais souvenu plus que Guillaume sans le secours de M. Harley. Cette différence dans l'im-
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pression diverse que plusieurs personnes reçoivent el o nservent d'un même fait esl assez prouvée par l'expérience journalière.
Su- àrthur n'avait été qu'une fois en sa vie aux pierres jomâtres. Ce lieu sauvage avait laissé dans son souvenir un tableau distinct, h les moindres circonstances qui s'y rattachaient lui semblaient en faire partie. Marsillat ayant n'iii fois passe par la avant et après, eût été tort embarrassé île noter un cas particulier. Il avait guetté et surpris bien d'autres fois, el moins innocemment peut-être, les bergères endormies dans les rochers el sous les buissons île ces parages peu fréquentés. Cependant la demeure éloignée et les habitudes sauvages de Jeanne l'avaient tenue assez longtemps à l'abri des regards de l'ardenl chasseur, pour qu'il eût oublié ses traits, d'ailleurs fort changés el pour ainsi dire transformés depuis la rencontre du mont Uni-lot jusqu'à l'époque où les yeux nous de Claudie avaient attiré le jeune avocat vers les bruyères do Toull et les dolmens d'Ep-Nell. Quant à Guillaume, quatre ans passés à Paris dans le monde avaient pour ainsi dire mis un abîme entre les souvenirs de son adolescence et les ('motions d'une vie nouvelle.
Lorsque tout le monde se fut retiré de bonne heure, suivant la coutume pacifique et régulière de la cité de Boussac, Arthur, Guillaume et Marie prolongèrent encore quelque temps la veillée dans le grand salon. L'Anglais persistait dans son amour pour Jeanne, et mademoiselle de Boussac, bien loin de l'en dissuader, admirait ce qu'elle appelait sa sagesse, et s'enthousiasmait avec, lui pour son étrange projet d'hyménée. Guillaume était taciturne, et, enfoncé sous la grande cheminée, il tourmentait les tisons avec une agitation singulière. M. Ilnrley voulait l'amènera lui donner une complète adhésion; mais le jeune homme se retranchait sur le danger d'unir indissolublement une intelligence éclairée avec des instincts honnêtes mais aveugles. Puis il revenait à la lutte, peut-être éternelle, que son ami aurait à soutenir contre l'opinion. Il sVtïraj ait du ridicule et du blâme qui allaient s'attacher à cette résolution excentrique. Arthur combattait ces objections par des arguments sans réplique au point, de vue du sentiment et de la raison naturelle, et Guillaume était ému, oppressé, et comme vaincu au fond de son âme. lit alors il trouvait un secret soulagement à prévoir que Jeanne, fidèlo à sa bizarre détermination, repousserait l'idée du mariage, et il conjurait sir Arthur de ne pas se déclarer avant que sa sœur ou lui-même, au besoin, eussent réussi à savoir le fond des pensées de la mystérieuse bergère. Et alors aussi Marie le grondait de sa froideur et de sa faiblesse en présence du rôle sublime de leur ami. Enfin, il fut résolu que, le lendemain, mademoiselle de Boussac s'attacherait aux pas de Jeanne jusqu'à ce qu'elle lui eut arraché son secret.
LA GRANDE PASTOUBE.
Le soleil n'était pas encore levé lorsque la romanesque Marie alla trous er Jeanne dans l'étable, et s'asseyant sur le bord de la crèche, tandis que la jeune fille trayait ses vaches, elle entra en matière par l'aventure du mont Barlot, Lorsqu'elle lui eut déclaré et assuré que Guillaume, Arthur et Marsillat étaient les auteurs du miracle dont elle avait fait l'événement capital de sa vie, la belle laitière suspendit son travail et resta comme étourdie sens cette révélation. Si tout autre la lui eût faite, elle n'y eût jamais cru , mais elle vénérait sa jeune maîtresse presque à l'égal de sa patronne, la Vierge des Cieux , et elle demeura comme étourdie et consternée sous le coup de la froide réalité. Vraiment, quand on oie au paysan sa foi au prodige, il semble qu'on lui enlève une partie de son âme.
— Eh bien ! ma Jeanne, dit la jeune châtelaine, tu regrettes donc beaucoup ton rêve?
— Oui, ma chère demoiselle, j'en ai du regret, répondit Jeanne ; je m'étais accoutumée à y penser tous les
jours. Mais si ça m'ôte un plaisir, ça m'ôte aussi une peine.
— Explique-toi clairement. Tu peux bien tout me dire, a moi, Jeanne. Tu sais combien je t'aime. Tu sais aussi que je no me moque jamais de toi, et bien que j'aie ignoré jusqu'ici à quel point tu croyais aux fades, je me sens moins que jamais capable de te tourmenter et de t'humilier.
— Oh ! je le sais, ma chérie mignonne ; vous avez trop bon cœur ! Mais enfin, vous ne croyez pas les mêmes choses que nous.
— C'est vrai ; mais je puis t'écouter, et peut-être adopter tes idées si elles me paraissent justes. Voyons, instruismoi dans ta croyance comme si j'étais païenne el que tu voulusses me convertir. Apprends-moi ce que c'est que les fades.
— Eh ! Mam'selle, c'est bien simple; elles sont filles de Dieu ou filles du diable. Elles nous aiment ou nous haïssent, nous soulagentou nous tourmentent, nous conservent dans le bien ou nous jettent dans le mal, selon que nous les connaissons, et que nous nous donnons aux bonnes ou aux mauvaises. Quand une personne a la connaissance, elle fait son salut en restant sage. Quand elle ne connaît rien, il lui vient des mauvaises pensées, et elle se laisse aller au mal sans savoir comment.
— Eh bien! quand tu as trouvé, après ton sommeil sur les pierres jomâtres, ces pièces dans ta main, as-tu regardé cela comme un présent des lées ou comme un piège?
— Attendez, ma mignonne. Il faut, tout vous dire. Vous ne savez pas qu'il y a un trésor cache dans notre pays !
— Je sais cela. Tout le monde le cherche et personne ne le trouve. On dit aussi qu'il y a un veau d'or massif enterré sous la montagne de Toull ; que ce veau d'or, ou ce bœuf d'or, comme vous l'appelez, se lève, soit de son -île caché à certaines époques de l'année, particulièrement à la nuit de Noël, et qu'il se met â courir la campagne en i jetant du feu par les yeux et par les naseaux.
— Oui, Mam'selle, c'est comme ça que ça se dit.
— On dit encore que si quelqu'un, coupable d'une mauvaise action, vient à rencontrer le bœuf, le bœuf l'épouvante, le poursuit, et peut le tuer ; au lieu que si la personne est en état de grâce, et marche droit à lui, elle n'a rien à craindre. Enfin, on dit que si cette personne a le bonheur de le rencontrer la nuit de Noël, juste à l'heure de l'élévation de la messe, elle peut le saisir par les cornes et le dompter ; alors le bœuf d'or s'agenouille devant elle, et la conduit à son trou qui est justement le trou à l'or, l'endroit où gît le trésor de l'ancienne ville de Toull, perdu et cherché depuis des milliers d'années.
— Oui, Mam'selle; vous savez donc tout ça?
— Je l'avais entendu raconter en plaisantant, et hier soir, M. Marsillat nous a donné beaucoup de délails, et nous a assuré que presque tous les habitants de Toull et des environs croyaient fermement à celte folie, quoiqu'ils ne l'avouent pas aux bourgeois. Et toi, Jeanne, est-ce que tu y crois?
— Ma mignonne, vous dites déjà que c'est une folie ! Moi , je ne dis rien là-dessus. Je ne peux pas dire que ce soit taux, ma mère y croyait. Je ne veux pas dire que ce soit vrai, M. le curé de Toull dit que c'est un péché. Seulement, j'ai toujours tâché de ne pas faire de mal, afin de n'être pas tuée par te bœuf, si je venais à ie rencontrer, et de trouver le trésor, si c'est la volonté de Dieu.
— Allons! ma bonne Jeanne, tu y crois. Apres?
— Après, Mam'selle? Est-ce qu'on ne vous a pas dit que pour n'être pas en danger, il faut n'avoir jamais eu de l'or tant seulement un brin en sa possession ?
— C'est vrai, on me l'a dit aussi. Vous pensez donc que l'or porte malheur?
— Ça, j'en suis bien sûre ! Toutes les fois qu'un bourgeois en a montré à une fille, elle a quasiment perdu l'esprit, et elle s'est rendue à lui, quand même il était vieux, méchant et vilain. Eh bien ! le jour où je trouvai de l'or dans ma main, je commençai par le jeter bien loin de moi. Ensuite, pour qu'il ne portât pas malheur à
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d'autres, je fis un trou dans la terre avec mon couteau, sous la grand'pierre jomâtre, et je pour-sai le louis d'or dedans avec mon sabot. Mais comme il y avait eu dans ma main de l'argent aussi, je ne me méfiai pas de l'argent, et le portai bien vite à ma mère.
— Tu pensas donc de suite aux fades?
— Non, Mam'selle. Je n'y pensais pas, je n'avais pas de connaissance; je savais seulement que l'or portait malheur, et je n'en voulais point. Quand je dis à ma mère ce qui m'était arrivé, et que je lui montrai les deux
d'argent, elle commença a m'instruire. Elle me tança beaucoup de m'ètre laissée aller au sommeil sur les pierres jomâtres, qui sont un mauvais endroit, et elle m'enseigna ce que je devais faire pour me sauver des mauvais esprits qui avaient agi avec moi comme s'ils croyaient m'avoir achetée. Elle fut contente de ce que j'avais laissé le louis d'or au mont Barlot et de ce que je ne l'avais pas mis dans ma poche, ni regardé avec plaisir, ni désiré de le conserver. Elle ne savait trop que dire du gros écu blanc. Ça pouvait être bon on mauvais; mais ça pouvait aussi n'être ni mauvais ni bon, paire qu'il y a des fadets qui sont fous, qui aiment à s'amuser, et qui font des petites niches un peu ennuyeuses, mais pas bien méchantes , comme de vous faire chercher votre fuseau, ou de vous casser souvent votre fil en filant, ou encore de vous faire défaire vos pelotons en tournant le dévide à l'envers quand vous n'y faites pas attention. Nous avons donc fait bénir l'écu dans l'église et nous l'avons mis dans le tronc aux pauvres. Quant à la pièce de cinq sous, qui était bien reluisante, bien petite et bien jolie... il y avait l'empereur Napoléon dessus, et ma pauvre chère mère aimait beaucoup cet empereur-là. Elle disait souvent que si elle n'avait pas été nourrice elle aurait voulu être cantinière pour aller à la guerre contre les Anglais qui ont pris et abîmé notre pays dans les temps anciens, du temps de la Grande-Pastoure.
— Eh bien ! la petite pièce de l'empereur?
— Ma chère défunte me dit comme ça : « Jeanne, c'est bon , cette pièce-là, c'est du bonheur et de l'honneur. C'est la bonne fade qui, en voyant comme la mauvaise fade voulait te tenter avec de l'or, a mis dans ta main ce petit sou blanc pour te détendre. C'est, pour sûr, la grand'fade d'Ep-Nell qui te veut du bien, parce qu'elle sail que tu n'es pas méchante, et que tu n'as jamais fait de peine à ta mère, ni de tort à personne. Faut donc garder son cadeau, et ne jamais t'en séparer. » Là-dessus elle perça le petit sou blanc et me le fit attacher à la croix rie mon chapelet avec la petite médaille de la bonne sainte Vierge qui commande à toutes les bonnes fades. Et tenez, Mam'selle, je l'ai bien toujours. Le voilà au bout de mon chapelet, dans ma poche ; la nuit je le passe à mon cou, et comme ça je ne le quitte jamais.
Et Jeanne montra à sa jeune amie un petit chapelet de ces graines grisâtres qui croissent dans nos champs et dont je ne sais plus le nom. L'humble offrande de sir Arthur y était attachée par un petit anneau de fer.
— Voilà, ma mignonne, reprit Jeanne, l'histoire des trois pièces, qui m'a tant fait faire de prières, parce que je croyais que c'était un miracle, et qui m'a souvent aussi donne la peur. Vous dites que ça n'en est pas un. Eh bien ! vous vous trompez peut-être. Les fades peuvent bien s'en être mêlées et avoir fait choisir à ces trois monsieurs, sans qu'ils le sachent, la pièce qui pouvait me porter malheur ou bonheur.
— Et sais- tu , ma pauvre Jeanne, de qui te vient ton cher petit sou blanc?
— Ça doit être de mon parrain !
— Eh bien ! non, c'est du monsieur anglais.
— De l'Anglais? Ah 1 dit Jeanne étonnée, un Anglais peut-il porter bonheur à une chrétienne?
— Tu crois donc qu'un Anglais n'est pas un chrétien ?
— Je ne sais pas.
— Je t'assure qu'ils sont aussi bons chrétiens que nous, Jeanne!
— Je sais bien que ça se dit comme ça, à présent, Mam'selle; mais du temps de votre papa, que vous n'avez guère connu , ça se disait autrement. Savez-vous pour-
quoi ma mère aurait voulu que je vienne à attraper le bœuf et à trouver le trésor?
— Voyons I
— Elle disait que le trésor était si gros, que personne n'en verrait jamais la fin; qu'il y aurait de quoi rendre heureux tout le monde qui est sur la terre; qu'il y aurait encore rie quoi payer une grosse armée pour renvoyer les Anglais rie la France, car ils étaient les maîtres à Paris, à ce qu'il paraît, dans le temps où elle me disait ça.
— Et pourquoi haïssait-elle ainsi l'Angleterre?
— Dame! Mam'selle, elle avait appris ça chez vous, du temps qu'elle y élevait votre frère. Votre délunt papa, qui était un grand militaire (qu'on dit), leur faisait la guerre, et votre maman, qui avait toujours peur qu'on ne le tue, les haïssait à mort. Alors quand l'empereur a été renvoyé et mis dans une cage de fer par les Anglais, ma mère a pleuré, pleuré, et moi aussi je pleurais de la voir pleurer. Et puis quand on disait que les Anglais avaient amené de leur pays un roi anglais et qu'ils l'avaient mis à Paris pour commander aux Français, elle se fâchait, et elle disait comme ça : « Ah ! ma pauvre chère dame de Boussac doit avoir rudement de chagrin ! » Aussi, Mam'selle, j'ai été bien étonnée quand je suis venue ici et que j'ai entendu dire à votre maman qu'elle aimait Louis XVIII, le roi anglais; et je ne savais que penser de voir qu'il y avait son portrait dans sa chambre et qu'on avait mis le portrait de l'empereur dans le grenier. Aussi je l'ai mis dans ma chambre , moi , sans qu'elle le sache, et je ne crois pas qu'il y ait de mal à ça.
— Non, sans doute. Moi aussi j'admire et je plains le grand empereur. Mais prends garde que madame de Charmois ne découvre que tu honores ainsi son portrait, car elle n'aurait pas de cesse que maman ne le fît brûler.
— Aussi, Mam'selle, je le cache tous les matins avec un tablier que j'accroche dessus. Mais le soir, quand je reviens dans ma chambre, je le regarde, et ça me fait plaisir. Dame! écoutez donc, mon père aussi avait été soldat du temps de la République, et, sous l'empereur, il avait été dans un pays qu'on appelle l'Italie, et il s'était bien battu. Je ne l'ai pas connu non plus; mais je sais qu'il n'aimait pas beaucoup les Anglais, et il y avait dans notre maison une image de l'empereur qui a brûlé avec tout le reste.
— Ainsi, tu songes à faire' la guerre aux Anglais, Jeanne? Quand tu auras trouvé le trésor, tu achèteras une grosse armée , et tu te mettras en campagne sur un beau cheval blanc, comme Jeanne d'autrefois, la belle Pastoure qui a délivré notre pays des habits rouges ?
— Oh ! Mam'selle, comment donc que vous savez ces choses-là? J'en rêve toutes les nuits, et mêmement quelquefois quand je suis tout éveillée , et que je garde mes bêtes, je m'imagine que je vois arriver tout ça. Cependant, je n'en parle jamais à personne.
— Mais moi, Jeanne, je te devine, et peut-être que je fais des rêves semblables de mon côté. On ne peut pas être si près de Sainte-Sévère sans s'émouvoir au récit de ce qui s'y est passé. On dit qu'il y a à Toull des lions que les Anglais y avaient fait tailler dans la pierre, pour humilier le pays, et que tous les jours on leur donne encore des coups de sabot.
— Ah ! Mam'selle, je vois bien que vous êtes comme moi ! Ma mère a dit que votre grand'père avait été trèsami avec la Grande-Pastoure, et qu'il était aussi un grand soldat enragé contre les Anglais.
— Mon grand-père?
— Oui, Mam'selle, un seigneur de Boussac. Elle avait entendu dire ça dans la maison d'ici.
— Ces choses-là sont beaucoup plus anciennes que tu ne penses, Jeanne; mais n'importe. Il y a eu, en effet, dans notre famille un maréchal de Boussac qui fut le compagnon de la Pucelle, et je sens comme toi, Jeanne, qu'il serait rioux de mener cette belle vie. Mais cela n'est plus de notre temps, mon enfant. Nous voilà en paix pour longtemps, pour toujours peut-être, avec l'Angleterre. Nous sommes censés libres, et les Anglais ne viendront plus ouvertement nous faire la loi. 11 convient
JEANNE
à une bonne chrétienne comme toi de ne plus les haïr et de ne plus songer à lever une armée contre eux.
— Ça ne vous va donc pas, Mam'selle, ce que j'ai dit? Je vous en demande pardon.
— Cela me va beaurmp. au contraire, tes idées, ma bonne Jeanne, et je l'aime davantage d'avoir toutes ces imaginations. Mais tout cela est impossible, et d'ailleurs il v a de bons Anglais qui nous aiment et qui pleurent l'empereur Napoléon.
— Vrai , Mam'selle? il y en a? Oh ! il faudrait faire grâce à ceux-là.
— Certainement, Jeanne, et tu dois commence! par notre ami M. Harley, qui admire la belle Pastoure et l'empereur autant que toi.
— Si pourtant, dit Jeanne en hochant la tête, tes Anglais les ont fait mourir tous les deux. Ils ont brûlé la Grande-Pastoure parce qu'elle avait la connaissance!
— M. Harley la révère comme une martyre et comme une sainte, je t'en répond-,
— Oui da ! c'est donc un bien brave homme, cet Anglais-là ?
— Le meilleur, le plus sage, le plus humain qui soit sur la terre, Jeanne.
— Ça me fait plaisir. Je n'ôlerai pas son petit sou blanc de mon chapelet.
— Garde-t'en bien, tu lui ferais trop de peine.
— Et à cause donc, Mam'selle?
— Parce qu'il l'aime, Jeanne.
— 11 m'aime 1 C'est donc vrai qu'il a connu ma mère?
— Je ne sais pas, mon enfant, mais il t'aime beaucoup.
— Et pourquoi donc?
— Parce qu'il aime ce qui est bon et beau. Qui se ressemble, s'assemble, Jeanne! N'est-ce pas vrai?
Mademoiselle de Boussac continua sur ce ton, au grand étonnement de Jeanne, qui se confondait en remerciements, sans rien comprendre à l'affection dont elle était l'objet. Mais elle l'acceptait comme la marque d'une grande bonté, et prêtait l'oreille d'un air naïf au panégyrique que sa jeune maîtresse lui traçait de sir Arthur. Mais quand Marie essaya de faire expliquer Jeanne sur les sentiments qu'il lui inspirait, elle s'aperçut qu'elle perdrait du terrain au lieu d'en gagner, et qu'une sorte de méfiance et d'effroi , sentiments bien contraires à ses dispositions habituelles, s'emparaient de la jeune fille. — Voilà déjà deux fois, Mam'selle , que vous voulez trop me faire dire ce que j'en pense, ditelle ; je ne sais pas pourquoi vous vous inquiétez de ça.
— Mais voyons, Jeanne, reprit mademoiselle de. boussac, je suis une fille à marier, moi, et je puis d'un jour à l'autre, être demandée par quelqu'un.
— Oh! si c'est pour nie faire causer que vous me questionnez comme ça , répondit Jeanne, qui donna avec simplicité dans cette petite ruse, je vois bien qu'il faut que je retienne ma langue, car peut-être que je vous ferais de la peine sans le savoir.
— Nullement, Jeanne; je suis comme toi, fort peu pressée de me marier, et je ne me sens éprise de personne. Aussi tu peux parler, et je te consulte.
— Oh! moi, Mam'selle, je ne me permettrai pas de vous conseiller !
— Tu ne m'aimes donc pas?
— Pouvez-vous dire ça 1
— En ce cas, parle, s'écria Marie en lui passant un bras autour du cou, et en l'attirant auprès d'elle sur la crèche. Suppose que tu sois à ma place, et que M. Harley veuille t'épouser.
— Est-ce que je sais moi?
— Mais, enlin, tu peux bien supposer!
— Je supposerai tout ce qui vous fera plaisir, dit Jeanne, et je vous répondrai dans la vérité de mon âme. Je n'épouserais jamais ce monsieur-là ; d'abord parce qu'il est Anglais, et que je ne voudrais pas mettre au monde des enfants anglais. Je peux bien ne pas le détester, et je lui porte du respect, puisqu'il est si brave homme; mais l'épouser! Non, quand il serait fait pour moi (mon égal), je ne voudrais pas contrarier lame de
ma chère défunte mère et de mon pauvre défunt père. Ensuite, Mam'selle, je dirais non, parce qu'il est riche, et que ça me porterait malheur. On dit chez nous que l'argent rend fier et méchant. Je ne dis pas ça pour vous, ma bonne chère mignonne; il n'y a rien de si bon et de si humain quo vous. Mais il n'y en a peut-être pas beaucoup qui vous ressemblent, et je vois bien déjà que mam'selle Elvire n'est pas comme vous. Et puis moi, je suis trop simple pour savoir me servir de l'argent. Je ferais peut-être du mal avec, et ma mère m'a commandé de icster pauvre. Enfin ça ne se pourrait pas, et il y aurait quarante mille bons Anglais pour m "épouser, que je ne voudrais pas du meilleur de tous, je vous le jure sur mon baptême !
Jeanne parlait avec plus de vivacité que de coutume. Il y avait en elle comme une sorte d'indignation patriotique qui faisait briller son regard et la rendait plus belle encore que de coutume, quoique son expression fût changée. Marie, impressionnable comme une âme de poè'te, ne pouvait s'empêcher de l'admirer, quoique son obstination l'affligeât profondément, et elle la comparait intérieurement à Jeanne d'Arc. Il lui semblait voir et entendre la Pucelle dans toute la rudesse du langage rustique qu'elle devait avoir avant de quitter la houlette pour le glaive. Ce mélange de douceur et de fermeté, de sérénité angélique et d'enthousiasme contenu , devait avoir caractérisé l'héroïne de Vaucouleurs, et la romanesque descendante du sire de Brosse s'imaginait que l'âme de la belle Pastoure revivait dans Jeanne pour se reposer de ses durs labeurs dans une vie obscure et paisible, en attendant qu'une autre transformation l'appelât à se manifester encore dans tout l'éclat douloureux de la force et de la gloire.
Cependant, après avoir raconté à son frère et à M. Harley toute celte causerie matinale avec une exactitude minutieuse, Marie osa conclure, en souriant, que sir Arthur ne devait pas désespérer de fléchir sa bergère inhumaine, mais qu'il faudrait du temps, des soins et de la patience.
Sir Arthur se résigna à faire prendre à son roman une allure plus grave que le grand trot excentrique sur lequel il l'avait commencé. La difficulté imprévue de cette conquête enflamma davantage son amour, et il devint épris et sentimental comme un garçon de vingt ans. Le cerveau tout rempli de rêves poétiques et le cœur pénétré de sentiments romanesques, mais gauche, timide et embarrassé comme jamaisCliérubin ne le fut auprès d'une brillante comtesse, il était pour Marie un objet, d'admiration et d'intérêt, et pour Marsillat, qui observait tous ses mouvements, un type de ridicule achevé. La vérité est qu'il y avait de l'un et de l'autre chez ce bon M. Harley, et que, sauf la triste figure et l'âge mùr de Don Quichotte, il ressemblait un peu en ce moment au héros de Cervantes déposant son casque et se couronnant de fleurs pour se transformer en berger.
Quant à Guillaume, il parut tout à coup soulagé d'un grand poids, et il se donna même la peine d'être fort galant auprès d'Elvire. Madame de Charmois, étonnée et ravie de ne pas découvrir la moindre accointance entre lui et Jeanne, commença à concevoir de sérieuses espérances.