‹ Romans diversChapitre 30 sur 113 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

Une heure du matin sonnait à Saint-Thomas-d'Aquin , lorsqu'une forme noire, petite et rapide, se glissa le long du grand mur ombragé d'un de ces beaux jardins qu'on trouve encore à Paris sur la rive gauche de la Seine, et qui ont tant de prix au milieu d'une capitale. La nuit était chaude et sereine. Les daturas en fleurs exhalaient de suaves parfums, et se dressaient comme de grands spectres blancs sous le regard brillant de la pleine lune. Le style du large perron de l'hôtel de Blahchemont avait encore un vieux air de splendeur, et le jardin vaste et bien entretenu rehaussait l'opulence apparente de cette demeure silencieuse , où pas une lumière ne brillait aux fenêtres.

Cette circonstance d'un superbe clair de lune, donnait bien quelque inquiétude à la jeune femme en deuil qui se dirigeait, en suivant l'allée la plus sombre, vers une petite porte située à l'extrémité du mur. Mais elle n'y allait pas moins avec résolution , car ce n'était pas la première fois qu'elle risquait sa réputation pour un amour pur et désormais légitime; elle était veuve depuis un mois.

Elle profita du rempart que lui faisait un massif d'acacias pour arriver sans bruit jusqu'à la petite porte de dégagement qui donnait sur une rue étroite et peu fréquentée. Presque au même moment, cette porte s'ouvrit, et le personnage appelé au rendez-vous entra furtivement et suivit son amante, sans rien dire, jusqu'à uue petite orangerie où ils s'enfermèrent. Mais, par un sentiment de pudeur non raisonné, la jeune baronne de aux pieds de sa maîtresse : Blanchemont, tirant de sa poche une jolie et menue boite — J'aimerais mieux de la hauteur et des reproches, de cuir de Russie, fit jaillir une étincelle, alluma une dit-il; votre bonté me tue!

bougie placée et comme cachée d'avance dans un coin, — Henri! Henri! s'écria Marcelle, vous avez donc eu et le jeune homme, craintif et respectueux, l'aida naïve- ' des torts envers moi? Oh! vous avez l'air d'un criminel! ment à éclairer l'intérieur du pavillon. Il était si heureux Vous m'avez oubliée ou méconnue, je le vois bien ! de pouvoir la regarder!

La série était fermée de larges volets en plein bois. Un banc de jardin , quelques caisses vides, des instru

Henri Lémor était d'une figure agréable, plutôt intelligente et distinguée que belle. Ses cheveux noirs et abondants assombrissaient sa physionomie déjà brune et fort pâle. On vivait bien là que c'était un enfant de Paris, fort par sa volonté, délicat par son organisation. Son habillement, propre "t. modeste, n'annonçait que l'humble médiocrité; sa cravate assez mal nouée révélait une grande absence de coquetterie ou une habitude de préoccupation; ses gants bruns suffisaient à prouver que ce n'était pas là . comme se seraient exprimés les laquais de l'hôtel de Blanchemont, un homme fait pour être le mari ou l'amant de madame.

Ces deux jeunes gens, à peine plus âgés l'un que l'autre, avaient passé plus d'une fois de doux instants dans le pavillon pendant les heures mystérieuses de la nuit ; mais, depuis un mois qu'ils ne s'étaient vus, de grandes anxiétés avaient assombri le roman de leur amour. Henri Lémor était tremblant et comme consterné. Marcelle de Blanchemont semblait glacée de crainte. Il se mit à genoux devant elle comme pour la remercier de lui avoir accordé un dernier rendez-vous; mais il se releva bientôt sans lui rien dire, et son attitude était contrainte, presque froide.

— Enfin!... lui dit-elle avec effort en lui tendant une main qu'il porta à ses lèvres par un mouvement presque convulsif, et sans que sa physionomie s'éclairât du moindre rayon de joie.

Il ne m'aime plus, pensa-t-e!le en portant ses deux mains devant ses yeux. Et elle resta muette et glacée d'effroi.

— Enfin? répéta Lémor. N'est-ce pas déjà que vous vouliez uire? J'aurais dû avoir la force d'attendre plus longtemps; je ne l'ai pas eue, pardonnez-moi.

— Je ne vous comprends pas! dit la jeune veuve en laissant retomber ses mains avec accablement.

Lémor vit ses yeux humides, et se méprit sur la cause de son émotion.

— Oh ! oui, reprit-il. je suis coupable; je vois à votre douleur les remords que je vous cause. Ces quatre semaines m'ont paru si longues, à moi, que je n'ai pas eu le courage de me dire que c'était trop peu! Aussi, à peine vous avais-je écrit, ce matin , pour vous demander la permission de vous voir, que je m'en suis repenti. J'ai rougi de ma lâcheté, je me suis reproché les scrupules que je forçais votre conscience à étouffer; et quand j'ai reçu votre réponse, si sérieuse et si bonne, j'ai compris que la pitié seule me rappelait auprès de vous.

— Oh ! Henri , que vous me faites de mal en parlant ainsi! Est-ce un jeu, est-ce un prétexte? Pourquoi avoir demandé de me voir, si vous me revenez avec si peu de bonheur et de confiance?

Le jeune homme tressaillit, et se laissant retomber

ments d'horticulture, et la petite bougie qui n'avait même pas d'autre flambeau qu'un pot à fleurs demi-brisé, tel était l'ameublement et l'éclairage de ce boudoir abandonné qui avait servi de retraite voluptueuse à quelque marquise du temps passé.

Leur descendante, la blonde Marcelle, était aussi chastement et aussi simplement mise que doit l'être une veuve pudique. Ses beaux cheveux dorés tombant sur son fichu de crêpe noir étaient sa seule parure. La délicatesse d« ses mains d'albâtre et de son pied chaussé de satin, étaient les seuls indices révélateurs de son existence

aristocratique. On eût pu d'ailleurs la prendre pour la i vos mains sont glacées, vous paraissez tant souffrir! Vous compagne naturelle de l'homme qui était à genoux au- m'effrajez!

près d'elle, pour une grisette de Paris ; car il est des gri- — Non , non , parlez , parlez encore , répondit Lémor selles qui ont au front une dignité de reine et une can- succombant sous le poid=. des émotions les plus délideur de sainte. | cieuses et les plus pénibles en même temps.

— Ni l'un, ni l'autre; pour mon malheur éternel , je j vous respecte, je vous adore, je crois en vous comme en

Dieu, je ne puis aimer que vous sur la terre !

— Eh bien! dit la jeune femme en jetant ses bras autour cle la tète brune du pauvre Henri , ce n'est pas un si grand malheur que de m'aimer ainsi, puisque je vous aime de même. Écoutez, Henri, me voilà libre, je n'ai rien à me reprocher. J'ai si peu souhaité la mort de mon mari, que jamais je ne m'étais permis de penser à ce que je ferais de ma liberté si elle venait à m'ètre rendue. Vous le savez, nous n'avions jamais parlé de cela, vous n'ignoriez pas que je vous aimais avec passion, et pourtant voici la première fois que je vous le dis aussi hardiment! Mais, mon ami, que vous êtes pâle!

LE MEUNIER D'ANGIBAULT

— Eli bien, continua madame do Blanchemont, je ne

poux pas avoir ces scrupules et ces agitations de la conscience (pie vous redoutez pour moi. Quand on me rapporta le corps sanglant de mon mari, tué en duel pour une autre frmme, je fus frappée de consternation et d'épouvante, j'en conviens ; en vous annonçant cette terrible nouvelle, en vous disant de rester quelque temps éloigné de moi , j*' crus accomplir un devoir; oh! si c'est un crime d'avoir trouvé ce temps bien long , votre obéissance scrupuleuse m'en a assez punie! Mais depuis un mois que je vis retirée, occupée seulement d'élever mon Bis et de consoler de mon mieux les parents de M. de Blanchemont, j'ai bien examiné mon coeur, et je ne le trouve plus si coupable. Je ne pouvais pas aimer cet homme qui ne m'a jamais aimée, et tout ce que je pouvais faire, cYt.nl de respecter son honneur. A présent, Henri, je ne- dois plus à sa mémoire qu'un respect extérieur pour les convenances. Je vous verrai en serret , rarement , il le faudra bien !... jusqu'à la lin de mon deuil; et dans un an, dans deux ans, s il le faut...

— Eli bien! Marcelle, dans deux ans?

— Von- me demandez ce que nous serons l'un pour l'autre, Henri? Vous no m'aimez plus, je vous le disais bien !

Ce reproche n'émut point Henri. Il le méritait si peu! Attentif jusqu'à l'anxiété à toutes les paroles de son amante, il la supplia de continuer:

— Eh bien ! reprit-elle en rougissant avec la pudeur d'une jeune fille, no voulez-vous donc pas m'épouser, Henri V

Henri laissa tomber sa tète sur les genoux de Marcelle, et resta quelques instants comme brisé par la joie et la reconnaissance; mais il se releva brusquement, et ses traits exprimaient le plus profond désespoir.

— N'avez-vous donc pas fait du mariage une assez triste expérience? dit-il avec une sorte de dureté. Vous voulez encore vous remettre sous le joug?

— Vous me faites peur, dit madame de Blanchemont après un moment d'effroi silencieux. Sentez-vous donc en vous-même des instincts de tyrannie, ou bien est-ce aour vous que vous craignez le joug de l'éternelle fidéité ?

— Non , non , ce n'est rien de tout cela , répondit Lémor avec abattement; ce que je redoute, ce à quoi il m'est impossible de vous soumettre et de me soumettre moi-même, vous le savez; mais vous ne voulez pas, vous ne pouvez pas le comprendre. Nous en avons tant parle cependant, alors que nous ne pensions pas que de pareilles discussions dussent un jour nous intéresser personnellement, et devenir pour moi un arrêt de vie ou de mort 1

— Est-il possible, Henri , que vous soyez attaché à ce point à vos utopies? Quoi! l'amour même ne saurait les vaincre? Ah ! que vous aimez peu, vous autres hommes! ajouta-t-elle avec un profond soupir. Quand ce n'est pas le vice qui vous dessèche l'âme, c'est la vertu , et de toutes façons, lâches ou sublimes, vous n'aimez que vous-mêmes.

— Écoutez, Marcelle, si je vous avais demandé, il y a un mois, de manquer à vos principes a vous, si mon amour avait imploré ce que votre religion et vos croyances vous eussent fait regarder comme une faute immense, irréparable...

— Vous ne me l'avez pas demandé , dit Marcelle en rougissant.

— Je vous aimais trop pour vous demander de souffrir et de pleurer pour moi. Mais si je l'eusse fait, répondez donc, Marcelle!

— La question est indiscrète et déplacée, dit-elle en faisant un effort d'aimable coquetterie, pour éluder la réponse.

Sa grâce et sa beauté firent frémir Lémor. Il la pressa contre son cœur avec passion. Mais, s'arrachant aussitôt à ce moment d'ivresse, il s éloigna, et reprit, d'une voix altérée, en marchant avec agitation derrière le banc ou elle était assise :

— Et si je vous le demandais, à présent, ce sacrifice

que la mort de votre époux rendrait, à coup sûr, moins terrible... moins effrayant...

Madame de Blanchemont redevint pâle et sérieuse.

— Henri, répondit-elle, je serais offensée et blessée jusqu'au fond du cœur d'une semblable pensée, lorsque je viens de vous offrir ma main et que vous semblcz la refuser.

— Je suis bien malheureux de ne pouvoir me faire comprendre, et d'être pris pour un misérable , quand je

sens en moi l'héroïsme de l'amour! reprit-il avec

amertume. Le mot vous parait ambitieux et doit vous faire sourire de pitié. Il est vrai pourtant, et Dieu me

tiendra compte de ma souffrance elle est atroce , elle

est au-dessus de mon courage, peut-être.

Et Henri fondit en larmes.

La douleur de ce jeune homme était si profonde et si sincère, que madame de Blanchemont en fut effrayée. Il y avait dans ces larmes brûlantes comme un refusinvincible d'être heureux , comme un adieu éternel à toutes les illusions de l'amour et de la jeunesse.

— 0 mon cher Henri ! s'écria Marcelle, quel mal avezvous donc résolu de nous faire à tous deux? Pourquoi ce désespoir, quand vous êtes le maître de ma vie, quand rien ne nous empêche plus d'être l'un à l'autre devant Dieu et devant les hommes? Est-ce donc mon fils qui est un obstacle entre nous? ne vous sentez-vous pas l'âme assez grande pour répartir sur lui une part de l'affection que vous avez pour moi ! Craignez-vous d'avoir à vous reprocher un jour le malheur et l'abandon de cet enfant de mes entrailles!

— Votre 61s! dit Henri en sanglotaut, j'aurais une crainte plus sérieuse que celle de ne l'aimer pas. Je craindrais de l'aimer trop, et de ne pouvoir me résigner à voir sa vie s'engager en sens inverse de la mienne dans le courant du siècle. L'usage et l'opinion me commanderaient de le laisser au monde, et je voudrais l'en arracher, dussé-je le rendre malheureux, pauvre et désolé avec moi... Non, je ne pourrais le regarder avec assez d'indifférence et d'égoïsme pour consentir à en faire un

homme semblable à ceux de sa classe; non! non !

cela, et autre chose, et tout, dans votre position et dans la mienne, est un obstacle insurmontable. De quelque côté que j'envisage un tel avenir, je n'y vois que lutte insensée, malheur pour vous, anathème sur moi !... C'est impossible, Marcelle, à jamais impossible! je vous aime trop pour accepter des sacrifices dont vous ne pouvez ni prévoir les résultats ni mesurer l'étendue. Vous ne me connaissez pas, je le vois bien. Vous me prenez pour un rêveur indécis et faible. Je suis un rêveur obstiné et incorrigible. Vous m'avez peut-être accusé quelquefois d'affectation; vous avez cru qu'un mot de vous me ramènerait à ce que vous croyez la raison et la vérité. Oh I je suis plus malheureux que vous ne pensez, et je vous aime plus que vous ne pouvez le comprendre maintenant. Plus tard... oui, plus tard, vous ine remercierez au fond de vos pensées d'avoir su être malheureux tout seul.

— Plus tard ? et pourquoi? et quand donc? que voulezvous dire?

— Plus tard, vous dis-je, quand vous vous éveillerez de ce rêve sombre et maudit où je vous ai entraînée, quand vous retournerez au monde et que vous en partagerez les enivrements faciles et doux, quand vous ne serez plus un ange, enfin, et que vous redescendrez sur la terre.

— Oui, oui, quand je serai desséchée par l'égoïsme et corrompue par la flatterie I Voilà ce que vous voulez dire, voilà ce que vous augurez de moi ! Dans votre orgueil sauvage, vous ne me croyez pas capable d'embrasser vos idées et de comprendre votre cœur. Tranchons le mot, vous ne me trouvez pas digne de vous, Henri !

— Ce que vous dites est affreux, Madame, et cette lutte ne peut se supporter plus longtemps. Laissez-moi fuir, car nous ne pouvons pas nous comprendre maintenant.

— Vous me quittez ainsi?

— Non, je ne vous quitte pas; je vais, loin de votre

LE MEUNIER D'ANC! IBAULT

présence, vous contempler en moi-même et vous adorer dans le secret de mon cœur. Je vais souffrir éternellement, mais avec l'espoir que vous m'oublierez, avec le remords d'avoir désiré et recherché votre affection, avec la consolation du moins de n'en avoir pas lâchement abusé.

Madame de Blanchemont s'était levée pour retenir Henri. Elle retomba brisée sur son banc.

— Pourquoi donc avez-vous désiré de me voir? lui demanda-t-elle d'un ton froid et offensé en le voyant s'éloigner.

— Oui, oui, dit-il, vous avez raison de me le reprocher. C'est une dernière lâcheté de ma part; je le sentais, et je cédais au besoin de vous voir encore une fois... J'espérais que je vous retrouverais changée pour moi; votre silence me l'avait fait croire; j'étais dévoré de chagrin, et je croyais trouver dans votre froideur la force de me guérir. Pourquoi suis-je venu? Pourquoi m'aimezvous? Ne suis-je pas le plus grossier, le plus ingrat, le plus sauvage, le plus haïssable des hommes? Mais il vaut mieux que vous me voyiez ainsi, et que vous sachiez bien qu'il n'y a rien à regretter en moi... Cela vaut mieux ainsi , et j'ai bien fait de venir, n'est-ce pas?

Henri parlait avec une sorte d'égarement, ses traits graves et purs étaient bouleversés, sa voix, ordinairement sympathique et douce avait un timbre mat et dur qui faisait mal à entendre. Marcelle voyait bien sa souffrance, mais la sienne propre était si poignante qu'elle ne pouvait rien faire et rien dire pour leur mutuel soulagement. Elle restait pâle et muette, les mains crispées l'une dans l'autre et le corps raide comme une statue. Au moment de sortir, Henri se retourna, et la voyant ainsi, il vint tomber à ses pieds qu'il couvrit de larmes et de baisers.— Adieu, dit-il, la plus belle et la plus pure de toutes les femmes, la meilleure des amies, la plus grande des amantes! Puisses-tu trouver un cœur digne de toi, un homme qui t'aime comme je t'aime, et qui ne ne t'apporte pas en dot le découragement et l'horreur de la vie ! Puisses-tu être heureuse et bienfaisante sans traverser les luttes d'une existence comme la mienne ! Enfin, s'il est encore dans le monde où lu vis un reste de loyauté et de charité humaine, puisses-tu le ranimer de ton souffle divin , et trouver grâce devant Dieu pour la caste et pour ton siècle que tu es digne de racheter à toi seule!

Ayant ainsi parlé , Henri se précipita dehors, oubliant qu'il laissait Marcelle au désespoir. Il semblait poursuivi par les furies.

Madame de Blanchemont demeura longtemps comme pétrifiée. Lorsqu'elle retourna dans son appartement, elle marcha lentement dans sa chambre jusqu'aux premières lueurs du matin , sans verser une larme , sans troubler par un soupir le silence de la nuit.

Il serait téméraire d'affirmer que cette veuve de vingtdeux ans, belle, riche et remarquée dans le monde pour sa grâce, ses talents et son esprit, ne fut pas humiliée et indignée jusqu'à un certain point de voir refuser sa main par un homme sans naissance, sans fortune et sans aucune renommée. La fierté offensée de celte jeune femme lui tint probablement lieu de courage dans les premiers moments. Mais bientôt la véritable noblesse de ses sentiments lui suggéra des réflexions plus sérieuses, et, pour la première fois, elle plongea un profond regard dans sa propre vie et dans la vie générale des êtres dont elle était entourée. Elle se rappela tout ce que Henri lui avait dit en d'autres temps, alors qu'il ne pouvait être question entre eux que d'un amour sans espoir. Elle s'étonna de n'avoir pas assez pris au sérieux ce qu'elle considérait alors comme des idées romanesques chez ce jeune homme véritablement austère. Elle commença à le juger avec le calme qu'une volonté généreuse et forte ramené au milieu des plus violentes émotions du cœur. A mesure que les heures de la nuit s'écoulaient et que les horloges lointaines se les jetaient l'une à l'autre, d'une voix argentine et claire, dans le silence de la grande ville endormie, Marcelle arrivait à cette lucidité d'esprit que le recueillement d'une longue veille apporte à la douleur.

Élevée dans d'autres principes que ceux de Lémor, elle avait été pourtant prédestinée en quelque sorte à partager l'amour de ce plébéien , et à s'y réfugier contre toutes les langueurs et toutes les tristesses de la vie aristocratique. Elle était de ces âmes tendres et fortes à la fois, qui ont besoin de se dévouer, et qui ne conçoivent pas d'autre bonheur que celui qu'elles donnent. Malheureuse dans son ménage, ennuyée dans le monde, elle s'était laissée aller avec la confiance romanesque d'une jeune fille à ce sentiment dont elle s'était bientôt fait une religion. Sincèrement dévote dans son adolescence , elle était nécessairement devenue passionnée pour un amant qui respectait ses scrupules et adorait sa chasteté. La piété même l'avait poussée à s'exalter dans cet amour et à vouloir le consacrer par des liens indissolubles aussitôt qu'elle s'était vue libre. Elle avait songé avec joie à sacrifier courageusement les intérêts matériels que prise le monde et les préjugés étroits de la naissance qui n'avaient jamais trompé son jugement. Elle croyait faire beaucoup, la pauvre enfant, et celait beaucoup en effet ; car le monde l'eût blâmée ou raillée. Elle n'avait pas prévu que ce n'était rien encore, et que la fierté du plébéien repousserait son sacrifice presque comme un affront.

Éclairée tout à coup par l'effroi, la douleur et la résistance de Lémor, Marcelle repassait dans son esprit consterné tout ce qu'elle avait entrevu de la crise sociale où s'agite ]e siècle. Il n'y a plus rien d'étranger dans les hautes régions de la pensée aux femmes de notre temps. Toutes, suivant la portée de leur intelligence, peuvent désormais, sans affectation et sans ridicule, lire chaque jour sous toutes les formes, journal ou roman, philosophie, politique ou poésie, discours officiel ou conversation intime, dans le grand livre triste, diffus, contradictoire et cependant profond et significatif de la vie actuelle. Elle savait donc bien , comme nous tous, que ce présent engourdi et malade est aux prises avec le passé qui le relient et l'avenir qui l'appelle. Elle voyait de grands éclairs se croiser sur sa tète, elle pouvait pressentir une grande lutte plus ou moins éloignée. Elle n'était pas d'une nature pusillanime ; elle n'avait pas peur et ne fermait pas les yeux. Les regrets, les plaintes, les terreurs et les récriminations de ses grands parents l'avaient tant lassée et tant dégoûtée de la crainte ! La jeunesse ne veut pas maudire le temps do sa floraison, et ses années charmantes lui sont chères, quelque chargées d'orages qu'elles soient. La tendre et courageuse Marcelle se disait que, sous le tonnerre et la grêle, on peut sourire, à l'abri du premier buisson, avec l'être qu'on aime. Cette lutte menaçante des intérêts matériels lui paraissait doncun jeu. Qu'importe d'être ruiné, exilé, emprisonné? se disait-elle, lorsque la terreur planait autour d'elle sur les prétendus heureux du siècle. On ne déportera jamais l'amour; et puis moi, grâce au ciel, j'aime un homme de rien qui sera épargné.

Seulement elle n'avait pas encore pensé qu'elle pût être atteinte jusque dans ses affections, par cette lutte sourde et mystérieuse qui s'accomplit en dépit de toutes les contraintes officielles et de tous les découragements apparents. Cette lutte des sentiments et des idées est dès à présent profondément engagée , et Marcelle s'y voyait précipitée tout à coup au milieu de ses illusions" comme au sortir d'un rêve. La guerre intellectuelle et morale était déclarée entre les diverses classes , imbues de croyances et de passions contraires, et Marcelle trouvait une sorte d'ennemi irréconciliable dans l'homme qui l'adorait. Épouvantée d'abord de cette découverte, elle se familiarisa peu à peu avec cette idée, qui lui suggérait de nouveaux desseins plus généreux et plus romanesques encore que ceux dont elle s'était nourrie depuis un mois, et au bout de sa longue promenade à travers ses appartements silencieux et déserts, elle trouva le calme d'une résolution qu'elle seule peut-être pouvait envisager sans sourire d'ailmiralion ou de pitié.

Csci se passait tout récemment, peut-être l'année dernière.

Il MEUNIER D'ANGIBAULT.

vn\ \GE.

Marcelle, ayanl épousé son cousin-gei main , portail le n m do Blanchemont , après comme avanl son mariage. La terre cl le château de Blanchemont formaient une partie de son patrimoine. La terre était importante, mais le château , abandonné depuis plus de cenl ans à l'usage des fermiers, n'était même plus habité par eux, parce qu'il menaçait ruine et qu'il eût fallu de trop grandes dépenses pour le réparer. Mademoiselle de Blanchemont , orpheline de bonne heure, élevée à Paris dans un couvent, mariée fort jeune, et n'étant pas initiée p.ir Sun mari à la gestion de ses affaires, n'avait jamais vu ce domaine de ses ancêtres. Résolue de quitter Paris et d'aller chercher à la campagne un genre de vie analogue aux projets qu'elle venait de former, elle voulut commencer son pèlerinage par visiter Blanchemont, afin de s'y fixer plus tard si cette résidence répondait à ses desseins. Elle n'ignorait pas l'état de délabrement de son castel , et c'était une raison pour qu'elle jetât de préférence les veux sur celle demeure. Les embarras d'affaires que son mari lui avait laissés, el le désordre où lui-même paraissait avoir laissé les siennes, lui servirent de prétexte pour entreprendre un voyage qu'elle annonça devoir être de quelques semaines seulement, mais auquel , dans sa pensée secrète, elle n'assignait précisément m bul ni terme, son bul véritable, à elle, elant de quitter Paris et le genre de vie auquel elle y était astreinte.

Heureusement pour ses vues , elle n'avait dans sa famille aucun personnage qui put s'imposer aisément le devoir de l'accompagner. Fille unique, elle n'avait pas à se défendre de la protection d'une sœur ou d'un frère aîné. Les parents de son mari étaient fort âgés, et, un peu effrayés des dettes du défunt, qu'une sage administration pouvait seule liquider, ils furent à la fois étonnés et ravis de voir une femme de vingt-deux ans, qui jusqu'alors n'avait montré nulle aptitude et nul goût pour les affaires, prendre la résolution de gérer les siennes elle-même et d'aller voir par ses yeux l'état de ses propriétés. Il y eut pourtant bien quelques objections pour ne pas la ainsi partir seule avec son enfant. On voulait qu'elle se fit accompagner par son homme d'affaires. On craignait que l'enfant ne souffrit d'un voyage entrepris par un temps très-chaud. Marcelle objecta aux vieux ltlanchemont , ses beau-père et belle-mere, qu'un tète à tête prolongé avec un vieux homme de loi n'était pas précisément un adoucissement aux ennuis qu'elle allait s imposer ; qu'elle trouverait chez les notaires et les avoues de province des renseignements plus directs et des conseils mieux appropriés aux localités ; enlin , que ce n'était pas une chose si difficile que de compter avec des fermiers et de renouveler des baux. Quant à l'entant, l'air de Paris le rendait de plus en plus débile. La campagne, le mouvement et le soleil ne pouvaient que lui faire grand bien. Puis, Marcelle, devenue tout à coup adroite pour triompher des obstacles qu'elle avait prévus et médites durant sa veillée rapportée au précédent chapitre, lit valoir les obligations que lui imposait le rôle dp tutrice de son fils. Elle ignorait encore en partie l'état de la succession de M. de Blanchemont; s'il s'était fait faire des avances considérables par ses fermiers, s'il n'avait pas donné de fortes hypothèques sur ses terres, etc. Son devoir était d'aller vérifier toutes ces choses, et de ne s'en remettre qu'à elle-même, afin de savoir sur quel [lied elle devait vivre ensuite sans compromettre l'avenir de son fils. Elle parla si sagement de ces intérêts, qui, au fond, l'occupaient fort peu, qu'au bout de douze heures elle avait remporté la victoire et amené toute la famille à approuver et à louer sa résolution. Son amour pour Henri était demeuré si secret, qu'aucun soupçon ne vint troubler la confiance des grands parents.

Soutenue par une activité inaccoutumée et par un

espoir enthousiaste , Marcelle ne dormit guère mieux la nuit qui suivit celle do sa dernière entrevue avec Lémor, Bile lit l"s rêve-, les plus étranges, tantôt riants, tantôt pénibles. Enfin , elle s'éveilla tout à fait avec l'aube, et, jetant un regard rêveur sur l'intérieur de son appartement", elle fut frappée pour la première fois du luxe inutile cl dispendieux déployé autour d'elle. Des tentures de satin, des meubles d'une mollesse et d'une ampleur extrêmes, mille recherches ruineuses, mille babioles brillantes, enfin tout, l'attirail de dorons, de porcelaines, de bois sculptes et de fantaisies qui encombrent. aujourd'hui la demeure d'une femme élégante. « .le voudrais bien savoir, pensa-t-elle, pourquoi "nous méprisons tant les filles entretenues. Elles se font donner ce que nous pouvons nous donner à nous-mêmes. Elles sacrifient leur pudeur à la possession de ces choses qui ne devraient avoir aucun prix aux yeux des femmes sérieuses et sages, et que nous regardons pourtant comme indispensables. Elles ont les mêmes goûts que nous, et c'est pour paraitre aussi riches et aussi heureuses que nous qu'elles s'avilissent. Nous devrions leur donner l'exemple d'une vie simple et austère avant de les condamner! Et si l'on voulait bien comparer nos mariages indissolubles avec leurs unions passagères, verrait-on beaucoup plus de désintéressement chez les jeunes filles de notre classe? Ne verrait-on pas chez nous aussi souvent que chez les prostituées une enfant unie à un vieillard, la beauté profanée par la laideur du vice, l'esprit soumis à la sottise, le tout pour l'amour d'une parure de diamants, d'un carrosse et d'une loge aux Italiens"? Pauvres filles! On dit que vous nous méprisez aussi de votre côté ; vous avez bien raison ! »

Cependant, le jour bleuàlre et pur qui perçait à travers les rideaux faisait paraitre enchanteur le sanctuaire qu'en d'autres temps madame de Blanchemont s'était plu à décorer elle-même avec un goût exquis. Elle avait presque toujours vécu loin de son mari, et cette jolie chambre si chaste et si fraîche, où Henri lui-même n'avait jamais osé pénétrer, ne lui rappelait que des souvenirs mélancoliques et doux. C'était là que, fuyant le monde, elle avait lu et rêvé au parfum de ces fleurs d'une beauté sans égale que l'on ne trouve qu'à Paris et qui font aujourd'hui partie de la vie des femmes aisées. Elle avait rendu cette retraite poétique autant qu'elle l'avait pu; elle l'avait ornée et embellie pour elle-même; elle s'y était attachée comme à un asile mystérieux, où les douleurs de sa vie et les orages de son âme s'étaient toujours apaises dans le recueillement et la prière. Elle y promena un long regard d'affection, puis elle prononça, en elle-même , la formule d'un éternel adieu à tous ces "muets témoins de sa vie intime... vie cachée comme celle de la fleur qui n'aurait pas une tache à montrer au soleil, mais qui penche sa tète sous la feuillée par amour de l'ombre et de la fraîcheur.

— Retraite de mon choix, ornements selon mon goût, je vous ai aimés, pensa-t-elle; mais je ne puis plus vous aimer, car vous êtes les compagnons et les consécrateurs de la richesse et de l'oisiveté. Vous représentez à mes yeux, désormais, tout ce qui me sépare d'Henri. Je ne pourrais donc plus vous regarder sans dégoût et sans amertume. Quittons-nous avant de nous haïr. Sévère madone, tu cesserais de me protéger; glaces pures et profondes , vous me feriez détester ma propre image ; beaux vases de fleurs , vous n'auriez plus pour mot ni grâces ni parfums!

Puis, avant d'écrire à Henri, comme elle l'avait résolu, elle alla sur la pointe du pied contempler et bénir le sommeil de sou fils. La vue de ce pâle enfant, dont l'intelligence précoce s'était développée aux dépens de sa force physique, lui causa un attendrissement passionné. Elle lui parla dans son cœur comme s'il eût pu, dans son sommeil, écouter et comprendre les pensées maternelles.

— Sois tranquille, lui disait-elle, je ne l'aime pas plus que toi. N'en sois pas jaloux. S'il n'était pas le meilleur et le plus digne des hommes, je ne te le donnerais pas pour père. Va, petit ange, tu es ardemment et fidèlement aimé. Dors bien, nous ne nous quitterons jamais!

LE MEUNIER D'ANGIBAULT

Marcelle, toute baignée de larmes délicieuses, rentra dans sa chambre et écrivit à Lémor ce peu de lignes :

« Vous avez raison, et je vous comprends. Je ne suis « pas digne de vous; mais je le deviendrai, car je le veux. « Je vais partir pour un long voyage. Ne vous inquiétez « pas de moi, et aimez-moi encore. Dans un an, à pareil « jour, vous recevrez une lettre de moi. Disposez votre « vie de manière à être libre de venir me trouver en quel- « que lieu que je vous appelle. Si vous ne me jugez pas « encore assez convertie , vous me donnerez encore un « an... un an, deux ans, avec l'espérance, c'est presque « le bonheur pour deux êtres qui, depuis si longtemps, « s'aiment sans rien espérer. »

Elle Et porter ce billet de grand matin. Maison ne trouva point M. Lémor. Il était parti la veille au soir, on ne savait pour quel pays, ni pour combien de temps. Il avait donné congé de son modeste logement. On assurait pourtant que la lettre lui parviendrait, parce qu'un de ses amis était chargé de venir tous les jours retirer sa correspondance pour la lui faire passer.

Deux jours après , madame de Blanchemont avec son fils, une femme de chambre et un domestique, traversait en poste les déserts de la Sologne.

Arrivée à quatre-vingts lieues de Paris, la voyageuse se trouva à peu près au centre de la France et coucha dans la ville la plus voisine de Blanchemont dans cette direction. Blanchemont était encore éloigné de cinq à six lieues, et, dans le centre de la France, malgré toutes les nouvelles routes ouvertes à la circulation depuis quelques années, les campagnes ont encore si peu de communication entre elles, qu'à une courte distance il est difficile d'obtenir des habitants un renseignement certain Sur l'intérieur des terres. Tous savent bien le chemin de la ville ou du district forain où leurs affaires les appellent de temps en temps. Mais demandez dans un hameau le chemin de la ferme qui esta une lieue de là, c'est tout au plus si on pourra vous le dire. Il y a tant de chemins !... et tous se ressemblent. Réveillés de grand matin pour disposer le départ de leur maîtresse, les domestiques de madame de Blanchemont ne purent donc obtenir ni du maître de l'auberge, ni de ses serviteurs, ni des voyageurs campagnards qui se trouvaient là encore à moitié endormis , aucune lumière sur la terre de Blanchemont. Personne ne savait précisément où elle était située. L'un venait de Montluçon , l'autre connaissait Château -Meillant; tous avaient" cent fois traversé Ardentes et La Châtre; mais on ne connaissait de Blanchemont que le nom.

— C'est une terre qui a du rapport, disait l'un, je connais le fermier, mais je n'y ai jamais été. C'est très-loin de chez nous, c'est au moins à quatre grandes lieues.

— Dame ! disait un autre, j'ai vu les bœufs de Blauchemont à la foire de la Berthenoux, pas plus tard que l'an dernier, et j'ai parlé à M. Bncolin, le fermier, comme je vous parle à cette heure. Ah oui! ah oui'. je connais Blanchemont ! mais je ne sais pas de quel côté ça se trouve.

La servante , comme toutes les servantes d'auberge , ne savait rien des environs. Comme toutes les servantes d'auberge, elle était depuis peu de temps dans l'endroit.

La femme de chambre et le domestique, habitués à suivre leur maîtresse dans de brillantes résidences connues à plus de vingt lieues à la ronde, et situées dans des contrées civilisées, commençaient à se croire au fond du Sahara. Leurs figures s'allongeaient, et leur amour-propre souffrait cruellement d'avoir à demander sans succès le chemin du château qu'ils allaient honorer de leur présence.

— C'est donc une baraque, une tanière"? disait Suzette d'un air de mépris à Lapierre.

— C'est le palais des Corybantes, répondait Lapierre, qui avait chéri dans sa jeunesse un mélodrame à grand succès intitulé le Château de Corisande, et qui appliquait ce nom, en l'estropiant, à toutes les ruines qu'il rencontrait.

Eufin, le garçon d'écurie fut frappé d'un trait de lumière.

— J'ai là-haut dans l' abat-foin , dit-il , un homme qui

vous dira ça, car son métier est de courir le pays de jour et de nuit." C'est le Grand-Louis, autrement dit le grand farinier.

— Va pour le grand farinier, dit Lapierre d'un air majestueux, il parait que sa chambre à coucher est au bout de l'échelle?

Le grand farinier descendit de son grenier en tiraillant et en faisant craquer ses grands bras et ses grandes jambes. En voyant cette structure athlétique et cette figure décidée, Lapierre quitta son ton de grand seigneur facétieux et l'interrogea avec politesse. Le farinier était , en effet, des mieux renseignés; mais, aux éclaircissements qu'il donna, Suzetle jugea nécessaire de l'introduire auprès de madame de Blanchemont, qui prenait son chocolat dans la salle avec le petit Edouard, et qui, loin de partager la consternation de ses gens, se réjouissait d'apprendre d'eux que Blanchemont était un pays perdu et quasi introuvable.

L'échantillon du terroir qui se présentait en cet instant devant Marcelle avait cinq pieds huit pouces de haut, taille remarquable dans un pays où les hommes sont généralement plus petits que grands. Il était robuste à proportion, bien fait, dégagé, et d'une figure remarquable. Les filles de son endroit l'appelaient le beau farinier, et cette épithète était aussi bien méritée que l'autre. Quand il essuyait du revers de sa manche la farine qui couvrait habituellement ses joues, il découvrait un teint brun et animé du plus beau ton. Ses traits étaient réguliers , largement tailles comme ses membres , ses yeux noirs et bien fendus, ses dents éblouissantes, et ses longs cheveux châtains ondulés et crépus comme ceux d'un homme très-fort, encadraient carrément un front large et bien rempli, qui annonçait plus de finesse et de bon sens que d'idéal poétique. Il" était vêtu d'une blouse gros-bleu et d'un pantalon de toile grise. Il portait peu de bas , de gros souliers ferrés, et un lourd bâton de cormier terminé par un nœud de la branche qui en faisait une espèce de massue.

Il entra avec une assurance qu'on eût pu prendre pour de l'effronterie, si la douceur de ses yeux d'un bleu clair, et le sourire de sa grande bouche vermeille n'eussent témoigné que la franchise, la bonté , et une sorte d'insouciance philosophique, faisaient le lond de son caractère.

— Salut, Madame, dit-il en soulevant son chapeau de feutre gris à grands bords, mais sans le détacher précisément de sa tète ; car autant le vieux paysan est obséquieux et disposé à saluer tout ce qui est mieux habillé que lui , autant celui qui date d'après la Révolution est remarquable par l'adhérence de son couvre-chef à sa chevelure. — On me dit que vous voulez savoir de moi la route de Bianehemont?

La voix forte et sonore du grand farinier avait fait tressaillir Marcelle qui ne l'avait pas vu entrer. Elle se retourna vivement, un peu surprise d'abord de son aplomb. Mais tel est le privilège de la beauté, qu'en s'examinant mutuellement, le jeune meunier et la jeune dame oublièrent aussitôt cette sorte de méfiance que la différence des rangs inspire toujours au premier abord. Seulement Marcelle, le voyant disposé à la familiarité, crut devoir lui rappeler, par une grande politesse , les égards dus à Son sexe...

— Je vous remercie beaucoup de votre obligeance, lui dit-elle en le saluant, et je vous prie, Monsieur, de vouloir bien me dire s'il y a un chemin praticable pour les voitures d'ici à la ferme de Blanchemont.

Le grand farinier, sans y être invité, avait déjà pris une chaise pour s'asseoir; mais en s'entendant appeler mousieur, il comprit avec la rare perspicacité dont il était doué qu'il avait affaire à une personne bienveillante et respectable par elle-même. Ilôta tout doucement son chapeau sans se déconcerter, et appuyant ses mains sur le dossier de la chaise , comme pour se donner une contenance :

— Il y a un chemin vicinal, pas très-doux, dit-il, mais où l'on ne verse pas quand on y prend garde ; le tout c'est de le suivre et de n'en pas prendre un autre. J'expliquerai cela à votre postillon. Mais le plus sur serait de

LE MEUNIER D'ANGIBAUI.T.

prendre ici une patache, car les dernières pluies d'orale onl Bndommagé plus que de raison la Vallée-Noire , eljo ne dis pas <|ue les petites roues de votre voiture puissent sortir des ornières. Ça se pourrait, mais jo n'en réponds pas.

— Je vois que vos ornières ne plaisantent pas, et qu'il sera prudent de suivre votre conseil. Vous êtes sur qu'avec une pataelie je ne verserai pas?

— Oh 1 n'ayez pas peur, Madame.

— Je n'ai pas peur pour moi, mais pour ce petit enfant. Voilà ce qui me rend prudente.

— Le fait est que ce serait dommage d'écraser ce petitlà, dit le grand farinier en s'approchant du jeune Edouard d'un air de bienveillance sincère. Comme c'est mignon et gentil, ce petit homme 1

— C'est bien délicat, n'est-ce pas'.' lui dit Marcelle en souriant.

— Ah damo ! ça n'est pas fort, mais c'est joli comme une Bile. Vous allez donc venir dans le pays de chez nous, Monsieur?

— Tiens, ce grand-là ! s'écria Edouard en s'accrochant au farinier qui s'était penché vers lui. Fais-moi donc toucher le plafond !

Le meunier prit l'enfant et, l'élevant au-dessus de sa tête, le promena le long des corniches enfumées delà salle.

— Prenez garde 1 dit madame de Blanchemont, un peu effrayée de l'aisance avec laquelle l'hercule rustique maniait son enfant.

— Oh 1 soyez tranquille, répondit le Grand-Louis; j'aimerais mieux casser tous les ulochons de mon moulin, qu'un doigt à ce monsieur.

Ce mol û'alochou réjouit fort l'enfant, qui le répéta en riant et sans le comprendre.

— Vous ne connaissez pas ça? dit le meunier ; ce ^ont les petites ailes , les murecaux de bois qui sont à cheval sur la roue et que l'eau pousse pour la faire tourner. Je vous montrerai ça si vous passez jamais par chez nous.

— Oui, oui, alvc/iou! dit l'enfant en riant aux éclats et en se renversant dans les bras du meunier.

— Est-il moqueur, ce petit coquin-là? dit le Grand- Louis en le replaçant sur sa chaise. Allons, Madame, je m'en vas à mes affaires. Est-ce tout ce qu'il y a pour votre service?

— Oui, mon ami, répondit Marcelle, à qui la bienveillance faisait oublier sa réserve.

— Oh ! je ne demande pas mieux que d'être votre ami 1 répondit gaillardement le meunier avec un regard qui exprimait assez que , de la part d'une personne moins jeune et moins belle, cette familiarité n'eût pas été de son goût.

— C'est bon, pensa Marcelle en rougissant et en souriant ; je me tiendrai pour avertie.

Et elle ajouta :

— Adieu, Monsieur, et au revoir sans doute, car vous êtes habitant de Blanchemont?

— Proche voisin. Je suis le meunier d'Angibault, à une lieue de votre château, car m'est avis que vous êtes la dame de Blanchemont?

Mai cède a\ail défendu à ses gens de trahir son incognito. Elle désirait passer inaperçue dans le pays; mais elle vit bien, aux manières du farinier, que sa qualité de propriétaire ne faisait pas lant de sensation qu'elle l'avait craint. Un propriétaire qui ne réside pas dans ses terres est un étranger dont on ne s'occupe point. Le Ici mier qui le représente et auquel on a constamment affaueest un bien autre personnage.

Malgré le projet qu'elle avait fait de partir de bonne heuie et d'arriver à Blanchemont avant la chaleur de midi, Marcelle fut forcée de passer la plus grande partie de la journée dans cette auberge.

Toutes les pataches de la ville étaient en campagne à cause d'une grande foire aux environs, et il fallut attendre le retour de la première venue. Ce ne fut que vers trois heuies de l'après-midi que Suzette vint, d'un ton lamentable, apprendre à sa maîtresse qu'une espèce de panier d'osier, horrible et honteux, était le seul véhicule qui fût encore à sa disposition.

Au grand ôtonnement do sa merveilleuse soubrette, madamo de Blanchemont n'hésita pas à s'en accommoder. Kilo prit quelques paquets de première nécessité , remit les clefs do sa calèche et do ses malles à l'aubergiste, et partit dans la patache classique, ce respectable témoignage do la simplicité do nos pères, qui devient chaque jour plus rare, mémo dans les chemins de la Vallée-Noire. Celle que Marcello oui la mauvaise chance de rencontrer était de la plus pure fabrication indigène, et un antiquaire l'eût contemplée avec respect. Elle était longue et basse comme un cercueil ; aucune espèce de ressort ne gênait ses allures ; les roues, aussi hautes que la capote, pouvaient braver ces fossés bourbeux qui sillonnent nos routes do traverse et que le meunier awnt bien voulu qualifier d'ornières , sans doute par amourpropre national; enfin, la capote elle-même n'était qu'un tissu d'osier confortablement enduit , à l'intérieur, de bourre et de terre gâchée dont chaque cahot un peu accentué détachait des fragments sur la tète des voyageurs. Un petit cheval entier, maigre et ardent, traînait assez lestement ce carrosse champêtre, et le patachon, c'està-dire le conducteur, assis de côté sur le brancard, les jambes pendantes, vu que nos pères trouvaient plus commode d'approcher uno chaise pour monter en voiture que de s'embarrasser les jambes dans un marchepied , était le moins étouffé et le moins compromis de la caiavane. Il existe peut-être encore dans notre pays deux ou trois pataches de ce genre chez de vieux campagnards riches qui n'ont pas voulu déroger à leurs habitudes, et qui soutiennent que les voitures suspendues donnent des mâsés ', c'est-à-dire des engourdissements dans les mollets.

Cependant le voyage fut à peu près supportable tant qu'on put suivre la grande route. Le patachon était un gars de quinze ans, roux , camard, effronté, ne doutant de rien, ne se gênant point pour exciter son cheval par tous les jurements de son riche dictionnaire, sans respect pour la présence des dames, et se plaisant à épuiser l'ardeur du courageux poney qui n'avait de sa vie goûté à l'avoine, et que la vue des prés verdoyants suffisait à mettre en belle humeur. Mais quand ce dernier se fut enfoncé dans une lande aride, il commença à baisser la tète d'un air plus mécontent que rebuté, et à tirer son fardeau avec une sorte de rage, sans avoir égard aux inégalités du chemin, qui imprimaient à la voiture un mouvement de roulis tout à fait cruel.

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