PREMIER BILLET
Marcelle , baronne de Blanchemont , à ta comtesse de Blanchemont , sa belle-mère.
« Chère maman , « Je m'adresse à vous comme à la plus courageuse des femmes et à la meilleure tète de la famille, pour vous annoncer et vous charger d'annoncer au respectable comte
LE MEUNIER D'ANGIBAULT
el :i dos autres chers parents, une nouvelle qui vous affectera, j'en suis sûre, plus que moi. Vous m'avez souvent fait part de vos appréhensions, rt nous avons trop causé du sujet qui m'occupe en ce moment pour que vous ne m'entendiez pas à demi-mot. // n'y a plus rien (mais non) de la for lune d1 Edouard. De la mienne, il reste deux rent cinquante mille ou (mis crut mille francs Je ne connais encore ma situation que par un homme qui serait intéressé à exagérer le désastre, si la chose était P ss ble, mais qui a trop do bon sens pour tenter de me tromper, puisque demain, après-demain , je puis m'in- Struire par moi-même. .le vous renvoie le bon Lapierre, et n'ai pas besoin de vous engager à le reprendre chez vous. Vous me l'aviezdonné i our qu'il mit un peu d'ordre el d'économie dans les dépenses <lo la maison. Il a fait son possible; mais qu'était-ce que ces épargnes domestiques, lorsqu'au dehors la prodigalité était sans contrôle el sans limites? De petites raisons qu'il vous expliquera lui-même me forcent à brusquer son départ ; voilà pourquoi jo vous écris en courant, et sans entrer dans des détails que je ne possède pas moi-même, et qui vieilliront. I lus tard, .le tiens à ce que Lapierre vous voie seule el vous remette ceci, alin que vi us ayez quelques heures ou ]ui Iques jours au besoin pour préparer le comte à cette révélation. Vous l'adoucirez en lui disanl nulle fois tout ce que vous savez de moi, combien je suis indifférente aux jouissances de la richesse, el combien je suis incapable de maudire qui que ce soit el quoi que be soit dans le passé Comment ne pardonnerais-je pas à celui qui a eu le malheur île rie pas vivre assez pour tOUl réparer! Chère maman, que sa mémoire reçoive de votre coeur et du mien une entière et facile absolution!
« Maintenant, deux mots sur Edouard et sur moi, qui ne faisons qu'un dans cette épreuve de la destinée. 11 me restera, je l'espère, de quoi pourvoir à tous ses besoins et à son éducation. Il n'est pas d'âge à s'affliger de pertes qu'il ignore et qu'il sera bon de lui laisser ignorer autant que I ossible lorsqu'il sera capable de les comprendre. N'est-il pas heureux pour lui que ce changement dans sa situation s'opère avant qu'il ait pu se faire un besoin de vivre dans l'opulence? Si c'est un malheur d'être réduit au nécessaire (ce n'en est pas un à mes yeux), il ne le sentira pas, et, habitué désormais à vivre modestement, il se croira assez, riche. Puisqu'il était destiné à tomber dans une condition médiocre , c'est donc un bienfait de la Providence de l'y avoir fait descendre dans un âge où la leçon, loin d'être amère , ne peut que lui être utile. Vous me direz que d'autres héritages lui sont réserves. Je suis étrangère à cet avenir, et ne veux, en aucune façon, en profiter d'avance, .le refuserais presque comme un affront les sacrifices que sa famille voudrait s'imposer pour me procurer ce qu'on appelle un genre de vie honorable. Dans l'appréhension de ce que je viens d'apprendre, j'aéja l'ait mon [dan de conduite. Je viens de m'y conliuiuer, et rien au monde ne m'en fera départir. Je suis résolue à m'établiren province, au tond d'une campagne, ou j'habituerai les premières années de mon lils à une vie laborieuse el simple, et où il n'aura pas le spectacle et le contact de la richesse d'autrui pour détruire le bon ellet de mes exemples et de mes leçons. Je ne perds pas l'espérance d'aller vous le présenter quelquefois, et vous verrez avec plaisir un enfant robuste et enjoué, au lieu de celte frêle et rêveuse créature pour l'existence de laquelle nous n'avions cessé de trembler. Je sais les droits que vous avez sur lui et le respect que je dois à vos volontés et à vos conseils; mais j'espère que vous ne blâmerez pas mon projet, et que vous me laisserez gouverner cette enfance durant laquelle les soins assidus d'une mère et les salutaires influences de la campagne seront plus utiles que les leçons superficielles d'un professeur grassement payé, des exercices de manège et des promenades en voilure au bois de Boulogne. Quant à moi, ne vous inquiétez nullement; je n'ai aucun regret à ma vie nonchalante et à mon entourage d'oisiveté. J'aime la campagne de passion, et j'occuperai les longues heures que le monde ne me volera plus à m'instruire pour instruire mon (ils. Vous avez eu jusqu'ici quelque confiance en moi,
voici le moment d'en avoir une entière. J'ose y compter, sachant que \<>us n'avez qu'à interroger voire ame énergique et votre cœur profondément maternel pour comprendre mes desseins el mes résolutions.
« Tout cela rencontrera bien quelque opposition dans les idées de la lamille; mais quand vous aurez prononcé (pie j'ai raison, tous seront de votre avis. Je remets donc noire présent et notre avenir entre vos mains, et je suis avec dévouement, tendresse et respect , à vous pour là vie. Marcelle. »
Suivait un post-scriptum relatif à Suzet te, et la demande d'envover l'homme d affaires de la famille au blanc, afin
qu'il put constater la ruine de cetle foi tune territoriale et s'occuper activement de la liquidation. Quant à ses affaires personnelles, Marcelle voulait et pouvait les liquider elle-même avec l'aide des hommes compétents do la localité.
La seconde lettre était adressée à Henri Lémor :
« Henri, quel bonheur! quelle joie ! je suis ruinée. Vous no me reprocherez plus ma richesse, vous ne haïrez plus mes chaînes dorées. Je redeviens une femme que vous pouvez aimer sans remords, et qui n'a plus de sacrifices a s'imposer pour vous. Mon fils n'a plus de riche héritage a recueillir, du moins immédiatement. J'ai le droit désormais do l'élever comme vous l'entendez, d'en faire un homme, de vous confier son éducation, de vous livrer son âme tout entière. Jo ne veux pas vous tromper, nous aurons peut-être une petite lutte à soutenir contre la famille de son père, dont l'aveugle tendresse et l'orgueil aristocratique voudront le rendre au monde en l'enrichissant malgré moi. Mais nous triompherons avec de la douceur, un peu d'adresse et beaucoup de fermeté. Jo me tiendrai assez loin de leur influence pour la paralyser, et nous entourerons d'un doux mystère le développement de cette jeune àme. Ce sera l'enfance de Jupiter au fond des grottes sacrées. Et quand il sortira de cette divine retraite pour essayer sa puissance, quand la richesse viendra le tenter, nous lui aurons fait une àme forte contre les séductions du monde et la corruption de l'or. Henri, je me berce des plus douces espérances , ne venez pas les détruire avec des doutes cruels et des scrupules que j'appellerais alors pusillanimes. Vous me devez votre appui et votre protection, maintenant que je vais m'isoler d'une famille pleine de sollicitude et de bonté, mais que je quitte et vais combattre par la seule raison qu'elle ne partage pas vos principes. Ce que je vous ai écrit, il y a deux jours, en quittant Paris , est donc pleinement et facilement confirmé par ce billet. Je ne vous appelle pas auprès de moi maintenant, je ne le dois pas, et la prudence, d'ailleurs, exige que je reste assez longtemps sans vous voir, pour qu'on n'attribue pas à mes sentiments pour vous l'exil que je m'impose. Je ne vous dis pas le lieu que j'aurai choisi pour ma retraite , je l'ignore. Mais dans un an , Henri . cher Henri, à partir du 15 août, vous viendrez me rejoindre où je serai fixée alors et où je vous appellerai. Jusque là, si vous ne partagez pas ma confiance en moi-même, j'aime mieux que vous ne m'écriviez pas... Mais aurai-je la force de vivre un an sans rien savoir de vous ! Non, m vous non plus ! Écrivez donc deux mots, seulement pour dire : J'existe et j'aime! Et vous adresserez pour moi à mon fidèle vieux Lapierre à l'hôtel de Blanchemont. Adieu, Henri. Oh! si vous pouviez lire dans mou coeur et voir que je vaux mieux que vous ne pensez ! —Edouard se porte bien, il ne vous oublie pas. Lui seul désormais me parlera de vous. M. B. »
Ayant cacheté ces deux lettres, Marcelle qui n'avait plus d'autre vanité au monde quo la beauté angélique de son fils, rafraîchit un peu la toilette d'Edouard, et traversa la cour de la ferme. On l'attendait pour dîner, et, pour lui faire honneur, on avait mis le couvert dans le salon, vu qu'on n'avait pas d'autre salle à manger que la cuisine, où l'on ne craignait pas de salir les meubles, et où madame Bricolin se trouvait beaucoup plus à portée îles mois qu'elle contectionnait elle-même avec l'aide de sa belle-mère et de sa servante; Marcelle s'aperçut bien-
LE MEUNIER D'ANGIBAULT
lot de cetle dérogation aux habitudes de la famille. Madame Bricolin , dont l'empressement était instinctivement empreint de la mauvaise humeur qui constitue la seule mauvaise éducation en ce genre , eut soin de l'en instruire en lui demandant à tout propos pardon de ce que le service se faisait si mal et déroutait complètement ses servantes. Marcelle demanda et exigea dès lors qu'on reprit le lendemain les habitudes de la maison, assurant avec un sourire enjoué, qu'elle irait dîner au moulin d'Angibault, si on la traitait avec cérémonie.
— Et à propos de moulin, dit madame Bricolin après quelques phrases de politesse mal tournées, il faut que je fasse une scène à M. Bricolin. — Ah! le voilà justement ! Dis donc, monsieur Bricolin, est-ce que tu as perdu l'esprit, d'inviter ce meunier à diner avec nous, un jour où madame la baronne nous fait l'honneur d'accepter notre repas?
— Ah! diable! je n'y avais pas songé, répondit naïvement le fermier, ou plutôt... je pensais, quand j'ai invité Grand-Louis, que madame ne nous ferait pas cet honneur-là. M. le baron refusait toujours, tu sais bien... on le servait dans sa chambre, ce qui n'était guère commode, par parenthèse... Enfin, Thibaude , si ça déplaît à madame de manger avec ce garçon-là, tu le lui diras, loi qui n'as pas ta langue dans ta poche; moi, je ne m'en charge pas : j'ai fait la bêtise, ça me coûte de la réparer.
— Et ça me regarde comme de coutume! dit l'aigre madame Bricolin, qui, étant l'aînée des filles Thibault, conservait son nom de famille féminisé, suivant l'ancien usage du pays. Allons, je vais renvoyer ton beau Louis à sa farine.
— Ce serait me faire beaucoup de peine , et je crois que je m'en irais moi-même, dit madame deBlanchemont d'un ton ferme et même un peu sec, qui imposa à la fermière; j'ai déjeuné ce matin avec ce garçon, chez lui, et je l'ai trouvé si obligeant, si poli et si aimable, que ce serait un vrai chagrin pour moi de diner sans lui ce soir.
— Vraiment? dit la belle Rose, qui avait écouté Marcelle avec beaucoup d'attention et dont les yeux animés exprimaient une surprise mêlée de plaisir; mais elle les baissa et devint toute rouge en rencontrant le regard scrutateur et menaçant de sa mère.
— Il en sera comme madame voudra , dit madame Bricolin; et elle ajouta tout bas en s'adressant à sa servante qui avait le privilège de ses observations confidentielles quand elle était en colère :
— Ce que c'est que d'être un bel homme !
La Chounelte (diminutif de Fanchon) sourit d'un air malicieux qui la rendit plus laide que de coutume. Elle trouvait le meunier un fort bel homme, en effet, et lui en voulait de ce qu'il ne lui faisait pas la cour.
— Allons! dit M. Bricolin, le meunier dînera donc avec nous. Madame a raison de ne pas être fière. C'est le moyen de trouver toujours de la bonne volonté chez les autres. Rose, va donc appeler le Grand-Louis qui est par la dans la cour. Dis-lui que la soupe est sur la table. Ça m'aurait coûté de faire un affronta ce garçon. Savezvous, madame la baronne, que j'ai raison de tenir à ce meunier-là? C'est le seul qui ne retienne pas double mesure et qui ne change pas le grain. Oui, c'est le seul du pays, le diable me confonde! Ils sont tous plus voleurs les' uns que les autres. D'ailleurs, le proverbe du pays le dit; « Tout meunier, tout voleur. » Je les ai tous essayés, et je n'ai encore trouvé que celui-là qui ne fit pas de" mauvais comptes et de vilains mélanges. Outre qu'f a toute sorte d'attentions pour nous. Il ne moudrait jamais mon froment à la meule qui vient de broyer de l'orge et du seigle. Il sait que cela gâte la farine et lui ôte sa blancheur. 11 met de l'amour-propre à me contenter, parce qu'il sait que je tiens à avoir du beau pain sur ma table. C'est ma seule fantaisie, à moi! Je suis humilie quand quelqu'un, venant chez moi, ne me dit pas : Ah! le be3U pain! 11 n'y a que vous, maître Bricolin, pour faire du pareil blé! —Tout blé d'Espagne, mon cher, on s'en flatte!
— Il est certain qu'il est magnifique, votre pain ! (.il Marcelle, pour faire valoir le meunier autant que pour satisfaire la vanité de M. Bricolin.
— Ah! mon Dieu ! que de soucis pour un œil de plus ou de moins dans le pain , et pour un boisseau de plus ou de moins par semaine! dit madame Bricolin. Quand nous avons des meuniers beaucoup plus pies, et un moulin au bas du terrier, avoir affaire à un homme qui demeure à une lieue d'ici!
— Qu'est-ce que ça te fait? dit M. Bricolin, puisqu'il vient chercher les sacs et qu'il les rapporte sans prendre un grain de blé de plus que la mouture '? D'ailleurs, il a un beau et bon moulin, deux grandes roues neuves, un fameux réservoir, et l'eau ne manque jamais chez lui. C'est agréable de ne jamais attendre.
— Et puis, comme il vient de loin, dit la fermière, vous vous croyez toujours obligé de l'inviter à dîner ou à goûter; voila une économie!
Le meunier en arrivant mit fin à cette discussion conjugale. M. Bricolin se contentait, quand sa femme le grondait, de hausser un peu les épaules, et de parler un peu plus vite que de coutume. Il lui pardonnait son humeur acariâtre, parce que l'activité et la parcimonie de sa ménagère lui étaient fort utiles.
— Allons, donc, Rose, s'écria madame Bricolin à sa fille, qui rentrait avec le Grand-Louis, nous t'attendons pour nous mettre à table. Tu aurais bien pu faire avertir le meunier par la Chounette, au lieu d'y cour.r toimême.
— Mon père me l'avait commandé, dit Rose.
— Et vous n'y seriez pas venue sans cela, j'en suis bien sûr, dit le meunier tout bas à la jeune fille.
— C'est pour me remercier d'être grondée à cause de vous que vous me dites cela? répondit Rose sur le mémo ton.
Marcelle n'entendit pas ce qu'ils se disaient, mais ces paroles furtives échangées entre eux, la rougeur de Rose, et l'émotion du Grand-Louis la confirmèrent dans les soupçons que lui avait déjà fait concevoir l'aversion de madame Bricolin pour le pauvre farinier : la belle Rose était l'objet des pensées du meunier d'Angibault.