‹ Romans diversChapitre 41 sur 113 · ROSE · texte numérisé non relu

ROSE

Malgré cette appréhension, Rose sentait un attrait invincible pour Marcelle. Elle l'aida à coucher son fils, l'entoura de mille prévenances charmantes, et, en la quittant, elle prit sa main pour la baiser. Marcelle, qui l'aimait déjà comme un enfant bien doué de la nature, l'en empêcha en l'embrassant sur les deux joues. Rose, encouragée et ravie, hésitait à partir.

— Je voudrais vous demander une chose, lui dit-elle enfin. Est-ce que le Grand-Louis a vraiment assez d'esprit pour vous comprendre?

mOCRAPHlE J. CL1TE, 7 BLE SlINT-BENOlT. — H. UF.L1VII.LE, SCi

LE MEUNIER D'ANGIBAULT

— Certainement, Rose! Mais qu est-ce que cela vous fait? répondit Marcelle avec un peu de malice.

— C'est que cela m'a paru bien singulier, de voir aujourd'hui que, de nous' tous, c'était notre meunier qui avait le plus d'idées. Il n'a pourtant pas reçu une bien belle instruction, ce pauvre Louis!

— Mais il a tant de cœur et d'intelligence ! dit Marcelle.

— Oh ' du cœur, oui. Je le connais beaucoup, moi , ce earçon-là. J'ai été élevée avec lui. C'est sa sœur aînée qui 'm'a nourrie et j'ai passé mes premières années au moulin d'Angibault... Est-ce qu'il ne vous l'a pas dit.'

— Il ne m'a pas parlé de vous, mais j ai cru voir qu il vous élait fort dévoué. .

H a toujours été très-bon pour moi, dit Rose en

rougissant. La preuve qu'il est excellent, c'est qu'il a toujours aimé les enfants. Il n'avait que sept ou huit ans quand j'étais en nourrice chez sa sœur, et ma grand mère dit qu'il me soignait et m'amusait comme s il eût été d'âge à être mon père. 11 paraît aussi que j'avais pris tant d'amitié pour lui que je ne voulais pas le quitter, et que ma mère, qui ne le haïssait pas dans ce temps-là comme aujourd'hui, le fit venir à la maison quand je fus sevrée, pour me tenir compagnie. Il y resta deux ou trois ans au lieu de deux ou trois mois dont on était convenu d'abord. Il était si actif et si serviable, qu'on le trouvait fort utile chez nous. Sa mère avait alors des embarras, et ma erand'mère, qui est son amie, trouvait fort bien qu'on la débarrassât d'un de ses enfants. Je me rappelle donc bien le temps où Louis, ma pauvre sœur et moi étions toujours à courir et à jouer ensemble, dans le pré, dans la «arenne, dans les greniers du château. Mais quand il fut en à^e d'être utile à sa mère en travaillant à la farine, elle le rappela au moulin. Nous eûmes tant de regret de nous séparer, et je m'ennuyais tellement sans lui, sa mère et sa sœur (ma nourrice) m'étaient si attachées, qu'on me conduisait à Angibault tous les samedis soir pour me ramener ici tous les lundis matin. Cela dura jusqu'à l'âge où on me mit en pension à la ville, et quand j'en sortis, il n'était plus question de camaraderie entre un garçon comme le meunier et une jeune fille qu'on traitait de demoiselle. Cependant nous nous sommes toujours vus souvent, surtout depuis que mon père, malgré la distance, l'a pris pour son meunier et qu'il vient ici trois ou quatre fois par semaine. De mon côté, j'ai toujours eu un grand plaisir à revoir Angibault et la meunière, qui est si bonne et que j'aime tant!... Eh bien, Madame, concevez-vous que , depuis quelque temps, ma mère s'avise de trouver cela mauvais et qu'elle m'empêche d'aller m'y promener? Elle a pris le pauvre Grand- Louis en horreur, elle fait son possible pour le mortifier, et elle m'a défendu de danser avec lui dans les assemblées, sous prétexte qu'il est trop au-dessous de moi. Cependant, nous autres demoiselles de campagne, comme on nous appelle, nous dansons toujours avec les paysans qui nous invitent; et d'ailleurs on ne peut pas dire que le meunier d'Angibault soit un paysan. Il a pour une vingtaine de mille francs de bien et il a été mieux élevé que bien d'autres. A vous dire le vrai , mon cousin Honoré Bricolin n'écrit pas l'orthographe aussi bien que quoiqu'on ait dépensé plus d'argent pour l'instruire, et je ne vois pas pourquoi on veut que je sois si fière île ma

famille. ,. , ,.

— Je n'y comprends rien non plus, dit Marcelle, qui voyait bien qu'un peu de finesse était nécessaire avec mademoiselle Rose, et qu'elle ne se confesserait pas avec l'ardente expansion du Grand-Louis. Est-ce que vous ne voyez rien dans les manières du bon meunier qui ait pu motiver le mécontentement de votre mère?

Oh ! rien du tout. Il est cent lois plus honnête et

plus convenable iiue tous nos bourgeois de campagne, qui s'enivrent presque tous et sont parfois tres-grossiers. Jamais il n'a dit à mes oreilles un mot qui m'ait portée a baisser les yeux.

— Mais votre mère ne se serait-elle pas forge la singulière idée qu'il peut être amoureux de vous?

Rose se troubla, hésita, et finit par avouer que sa mère pouvait bien s'être persuadé cela.

Et si votre mère avait deviné juste, n'aurait-elle pas

raison de vous mettre en garde contre lui?

Mais, c'est selon! Si cela était et s'il m'en parlait!... Mais il ne m'a jamais dit un mot qui ne fût de pure amitié.

Et s'il était très-épris de vous sans jamais oser vous

le dire?

Alors, où serait le mal? dit Rose avec un peu de coquetterie.

Vous seriez très-coupable d'entretenir sa passion

sans vouloir l'encourager sérieusement , répondit Marcelle d'un ton assez sévère. Ce serait vous faire un jeu de la souffrance d'un ami , et ce n'est pas dans votre famille, Rose, qu'on doit traiter légèrement les amours contrariées!

— Oh ! dit Rose d'un air mutin , les hommes ne deviennent pas fous pour ces choses-là ! Cependant , ajoutal-.llc naïvement et en penchant la tète, il faut avouer qu'il est quelquefois bien triste, ce pauvre Louis, et qu'il parle comme un homme qui est au désespoir... sans que je puisse deviner pourquoi ! Cela me fait beaucoup de peme. . .

— Pas assez pourtant pour que vous daigniez le comprendre?

— Mais quand il m'aimerait , que pourrais-je faire pour le consoler?

— Sans doute. Il faudrait l'aimer ou l'éviter. ^

— Je ne peux ni l'un ni l'autre. L'aimer, c'est quasi impossible, et l'éviter, j'ai trop d'amitié pour lui pour me résoudre à lui faire cette peine-là. Si vous saviez quels yeux il fait quand j'ai l'air de ne pas prendre garde à lui ! 11 en devient tout pâle, et cela me fait mal.

— Pourquoi dites-vous donc qu'il vous serait impossible de l'aimer?

— Dame! peut-on aimer quelqu'un qu'on ne peut pas

épouser?

— Mais on peut toujours épouser quelqu'un qu'on

aime.

Oh! pas toujours! Voyez ma pauvre sœur! Son

exemple me fait trop de peur pour que je veuille risquer de le suivre.

— Vous ne risquez rien , ma chère Rose, dit Marcelle avec un peu d'amertume; quand on dispose de son amour et de sa volonté avec tant d'aisance, on n'aime pas, et on ne court aucun danger.

Ne dites pas cela, répondit Rose avec vivacité. Je

suis aussi capable qu'une autre d'aimer et de risquer d'être malheureuse. Mais me conseillerez-vous d'avoir ce courage-là?

— Dieu m'en préserve ! Je voudrais vous aider seulement à constater l'état de votre cœur, afin que vous ne fassiez pas le malheur de Louis par votre imprudence.

— Ce pauvre Grand-Louis!... Mais voyons, Madame, que puis-je donc faire? Je suppose que mon père, après bien des colères et des menaces, consente à me donner à lui ; que ma mère, effrayée de l'exemple de ma »œur, aime mieux sacrifier ses répugnances que de me voir tomber malade, tout cela n'est guère probable... Mais enfin , pour en arriver là , voyez donc que de disputes, que de scènes, que d'embarras!

— Vous avez peur, vous n'aimez pas, vous dis-je; vous pouvez avoir raison , c'est pourquoi il faut éloigner le Grand-Louis.

Ce conseil, sur lequel Marcelle revenait toujours, ne paraissait nullement du goût de Rose. L'amour du meunier flattait extrêmement son amour-propre, surtout depuis que madame de Blancheinont l'avait lant relevé à ses yeux, et peut-être aussi, à cause de la rareté du fait. Les paysans sont peu susceptibles de passion , et dans le monde bourgeois où Rose vivait, la passion devenait de plus en plus inouïe et inconnue, au milieu des préoccupations de l'intérêt. Rose avait lu quelques romans; elle était fière d'inspirer un amour disproportionné, impossible, et dont, un jour ou l'autre, tout le pays parlerait peut-être avec élonnement. Enfin, le Grand- Louis était la coqueluche de toutes les paysannes, et il n'y avait pas assez de distance entre leur race et la bour-

LE MEUNIER D'AXOIBAULT.

geoisie do fraîche date des Bricolin, pour qu'il n'y i quelque enivrement à l'emporter sur les plus belles filles de I en

— Ne croyez pas que je sois lâche, dit Rose après un instanl de réflexion. Je sais fort bien répondre à maman quand elle accuse injustement ce pauvre garçon, et si, une fois, je m'étais mis en tête quelque chose, aidée de vous qui avez tant d'esprit, et que mon père désire I rendre favorable dans ce moment-ci... je pourrais bien triompher de tout. D'abord je vous déclare que je ne perdrais pas la tête, comme ma pauvre sœur! Je suis obstinée et on m'a toujours trop gâtée pour ne | ndre un peu. Mais je vais vous dire ce qui me coûterai! le plus.

— Voyons, Rose, j'écoute.

— Qui' penseraitrôn de moi dans le pays, si je faisais ces esclandres-là dans ma famille? Toutes mes amies, ja-

i t-être de l'amour que j'inspirerais, et qu'elles

ne trouveront jamais dans leurs mariages d'argent . me jetteraient la pierre. Tous mes cousins et prétendants, furieux île la préférence donnée à un paysan sur eux, qui se croient d'un si grand prix , toutes les i mille, effrayées de l'exemple que je donnerais à leurs filles, enfin les paysans eux-mêmes, jaloux de voir un d'entre eux faire ce qu'ils appellent un gros mariage, me poursuivraient de leur blâme et de leurs moqueries. « Voilà une folle, dirait l'un ; c'est dans le sang , et bientôt elle mangera de la viande crue comme sa sœur. Voilà une sotte, dirait l'autre, qui prend un paysan , pouvant épouser un homme de sa sorte! Voila une méchante lille, dirait tout le monde, qui fait de la peine à des paqui nedui ont pourtant jamais rien refusé. Oh ! I effrontée, la dévergondée, qui fait tout ce scandale pour un manant parce qu'il a cinq pieds huit ponces! Pourquoi pas pour son valet de charrue? pourquoi pas pour l'oncle Cadoche, qui va mendiant de porte en porte? » Enfin , cela ne finirait pas, et je crois que ce n'est pas joli pour une jeune fille de s'exposer à tout cela pour l'amour d'un homme.

— Ma chère Rose, dit Marcelle, vos dernières objections ne me paraissent pas si sérieuses que les premières, et pourtant je vois que vous auriez beaucoup plus de répugnance à braver l'opinion publique que la résistance

parents. î] faudra que nous examinions mûrement ensemble, le pour et le contre, et comme vous m'avez raconte votre histoire, je vous dois la mienne. Je veux vous la raconter, bien que ce soit un secret, tout le secret de ma vie ! mais il est si pur qu'une demoiselle peut l'en-

. Dans quelque temps, ce n'en sera plus un pour personne, et, en attendant, je suis certaine que vous le garderez fidèlement.

— Oh ! Madame , s'écria Rose en se jetant au cou de Marcelle, que vous êtes bonne ! on ne m'a jamais dit de secrets, et j'ai toujours eu envie d'en savoir un afin de le bien garder. Jugez si le votre me sera sacré! Il m'instruira de bien des choses que j'ignore; car il me semble qu'il doit y avoir une morale en amour comme en toutes

— -. et" personne ne m'en a jamais voulu parler, sous prétexte qu'il n'y a pas ou qu'il ne doit pas y avoir d'amour. Il me semble pourtant bien... mais pariez, parlez, ma chère madame Marcelle ! Je me figure qu'en ayant votre confiance, je vais avoir votre amitié.

— Pourquoi non , si je puis espérer d'être payée de retour"? dit Marcelle en lui rendant ses caresses.

— Oh ! mon Dieu ! dit Rose dont les yeux se remplirent de larmes ; ne le voyez-vous pas que je vous aime? que des la première vue mon cœur a été vers vous, et qu'il est à vous tout entier, depuis seulement un jour que je vous connais? Comment cela se fait-il? je n'en sais rien. Mais je n'ai jamais vu personne qui me plût autant que vous. Je n'en ai vu que dans les livres, et vous me laites l'effet d'être, à vous seule, toutes les belles héroïnes des romans que j'ai lus.

— Et puis, ma chère enfant, votre noble cœur a besoin d'aimer ! Je tâcherai de n'être pas indigne de l'occasion qui me favorise.

La petite Fanchon était déjà installée dans le cabinet '■ lisin . et déjà elle rontlait de façon à couvrir la voix des

chouettes et des engoulevents qui commençaien' giter dans les combles des vieilles tour-. Mara lie - assit auprès I tre ouverte, d'où l'on voyail briller les

ereines dans un ciel magnifiquement pur, el prenanl la main de Rose, dans les siennes, elle parla ainsi qu'il suit :

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